"Zarafa" de Rémi Bezançon & Jean-Christophe Lie

Attention, film merveilleux. Nouvel exemple de la vigueur du cinéma d’animation français, Zarafa débarque dans les salles québécoises ce vendredi 3 août et offre au public, non pas une alternative, mais un complément de choix, aussi dépaysant qu’efficace, au programme déjà bien chargé des grosses machines animées de l’été (Rebelle de Pixar, le quatrième Âge de glace et le troisième Madagascar). Pourquoi pas un substitut à cette artillerie lourde issue des plus grands studios étasuniens ? Parce qu’on aurait tort d’opposer ces conceptions cinématographiques pas si éloignées les unes des autres. D’autant que l’amour de la belle ouvrage et de l’émerveillement du public qui s’imprime sur celluloïd s’avère être le même chez l’une et l’autre de ces expériences graphiques pas seulement distrayantes : réellement émouvantes et captivantes. Mélange de délicatesse intimiste et de puissance figurative, Zarafa est un juste équilibre entre les qualités de ses auteurs : le réalisateur Rémi Bezançon, remarqué en 2008 pour Le Premier Jour du reste de ta vie, et l’animateur Jean-Christophe Lie, qui exerça ses talents – et cela se voit – sur les Tarzan et Hercule de Disney, mais aussi chez Dreamworks (Sinbad : La Légende des sept mers), et sur les références "bien de chez nous" que constituent Les triplettes de Belleville et Kirikou et les bêtes sauvages. Conte poétique autant que film d’aventure valeureux, Zarafa narre l’épopée, au milieu du XIXe siècle, du petit garçon soudanais Maki, qui échappe à un esclavagiste français et entraîne dans son sillage une jeune girafe qu’il s’est juré de protéger. Accompagné de deux vaches tibétaines et du bédouin Hassan, un aventurier au service du pacha d’Égypte qui finit par le prendre sous son aile, l’enfant croisera aussi sur sa route (un voyage qui s’étend du Soudan vers Paris) une jolie pirate-capitaine grecque dénommée Bouboulina et l’explorateur aéronaute Malaterre, et verra son expédition sans cesse menacée par la résurgence de l’esclavagiste Moreno (vocalement interprété par Thierry Frémont), véritable némésis de nos héros.

Projetant d’emblée son personnage principal et le spectateur dans l’action la plus intense (évasion de Maki, confrontation aux dangers de la faune), Zarafa paie son tribut à tout un pan du cinéma d’animation disneyien, en même temps qu’il cultive un folklore teinté de manichéisme qui, cela a suffisamment été dit ailleurs, prend effectivement ses libertés avec la réalité historique. Le film s’inspire de l’histoire de la girafe offerte à Charles X par Méhémet Ali (et intègre aussi d’autres "célébrités" du XIXe siècle, comme Laskarina Bouboulina, héroïne de la guerre d’indépendance grecque de 1821), mais la narration préfère écarter le trop-plein pédagogique pour travailler le concept de la légende, notamment via la bonne idée du récit conté par un griot à des enfants tout ouïe, ingénieuse illustration – au sens propre – de l’oralité et de la transmission des histoires qui façonnent nos sociétés et nos valeurs. La symbolique devient plus forte encore quand le griot s’empare de quelques figurines représentant les héros, humains et animaux, de "son" histoire, pour en désigner les actions les plus marquantes. Une certaine idée du cinéma d’animation ; la mise en abyme n’est pas loin…
Quoique chargée d’un manichéisme pesant par endroits et d’un exotisme un peu vétuste, la beauté de l’entreprise culmine dans l’ajout d’une strate satirique, lorsque Hassan offre au Roi la fameuse girafe. Dans ces séquences où l’on vibre un peu moins selon les codes de l’aventure animée, s’écoule une veine pamphlétaire, humeur caricaturale qui n’est pas sans rappeler, dans le trait, l’esthétique des Triplettes de Sylvain Chomet. L’initiative ne détourne pas le propos humaniste de ce long-métrage prompt à séduire un public plus large que la simple cible enfantine induite par sa promotion. Il y a un peu de péripéties dignes du Roi Lion et des vieux Tarzan dans Zarafa, et même une forme de spiritualité rappelant, de façon très fugace certes, le rapport au monde décrit dans Princesse Mononoké. Et le gigantisme travaillé de l’environnement du héros de petite taille, nature tour à tour hostile (une rivière infestée de crocodiles, des forêts enneigées envahies par les loups) et rassurante (le baobab, siège narratif de toute cette histoire) nous ramène, nous spectateurs, au statut d’enfants ébahis. Le prolongement de l’auditoire direct de ce griot se plaisant à ménager ses effets – à l’instar des auteurs du film – pour arracher des cris d’émerveillement ou des larmes d’émotion à toute la tribu.

Stéphane Ledien

> À l’affiche au Québec à partir du 3 août 2012



Première publication de l’année pour la rédaction : « DVD Park » n° 8

couverture de DVD Park n° 8 (revue Versus)

Versus présente son premier numéro de l’année : le supplément de chroniques DVD & Blu-ray de la rédaction, DVD Park n° 8. Une sélection aussi pointue que passionnée de classiques du cinéma proposés dans des éditions numériques incontournables.

Au sommaire de ce 8ème numéro de dix pages disponible au format PDF sur le site de la revue : un éclairage toujours aussi intéressant des westerns de légende récemment édités par Sidonis, dont deux méconnus films de cowboys signés Harry Keller à la fin des années cinquante ; chez Wild Side Vintage Classics, retour sur un vieux film de pirates, véritable trésor de la série B, où officie l’immense Charles Laughton (l’auteur de La Nuit du chasseur) ; s’ensuivent un décryptage des premières oeuvres de David Lean réunies dans un coffret DVD Carlotta de toute beauté qui ravira les collectionneurs et, côté science-fiction « culte », un article sur un étonnant coffret de films de martiens des années cinquante sorti chez Artus Films, auquel s’ajoute la chronique du légendaire Le Mystère Andromède de Robert Wise (DVD Opening).
Les amateurs de vieux films découvriront avec bonheur les débuts de Brian De Palma (Meurtre à la mode, édité par Le Chat qui Fume) et se délecteront des brèves analyses de Pluie de Lewis Milestone – avec une toute jeune Joan Crawford (en couverture) – et de curiosités comme Song of Freedom (1938, avec l’athlète et chanteur noir Paul Robeson) ou Marée nocturne (1961), perle onirique où Dennis Hopper incarne un fringuant marin amoureux d’une femme qui a tout d’une sirène.
Le grand spectacle n’est pas en reste, avec des textes abordant des films d’horreur (Cannibal Holocaust) ou fantastiques de référence (Le 13ème guerrier en Blu-ray) réédités pour le plus grand plaisir des connaisseurs. En prime : une chronique enflammée de The Ward, ou le retour du maître John Carpenter.
Cette sélection est complétée par des découvertes qui feront date : Putty Hill de Matt Porterfield, Shotgun Stories du prometteur Jeff Nichols, le Coréen The Murderer, les comédies Starbuck et Opération Casablanca

Pour en savoir plus : www.revueversus.com/dvdpark

Joan Crawford dans Rain

Bande-annonce en VO de The Ward de John Carpenter



LE TOP 10 DE L’ANNÉE 2011 PAR LA RÉDACTION DE VERSUS

En couverture de notre numéro 21 paru en début d’année, Black Swan, de Darren Aronofsky, remporte largement le titre de meilleur film de l’année 2011 décerné par les rédacteurs et contributeurs de Versus. Une domination sans partage et méritée pour ce très grand film, qui rend enfin justice au grand talent de son réalisateur, troisième de notre classement il y a deux ans avec The Wrestler. Derrière, ça se bouscule pour les places d’honneur. "L’aspect novateur et l’avancée technique" que présuppose Les Aventures de Tintin (dixit Eric Nuevo) suffisent au film de Steven Spielberg pour se retrouver sur le podium, en compagnie, heureux hasard, de l’hommage de J.J. Abrams au cinéma de tonton Steven (Super 8). Suivent la "prétentieuse" (dixit Stéphane Ledien) Palme d’Or (The Tree of Life) et le Prix de la mise en scène (Drive) du dernier Festival de Cannes, ainsi qu’une triplette asiatique (Detective Dee, J’ai rencontré le diable, The Murderer) qui souligne une fois de plus tout l’intérêt que Versus porte au grand Tsui Hark, et aux joyaux du cinéma coréen. Notons enfin la présence, en dixième position, du coup de cœur du rédac’ chef Stéphane Ledien, le très beau Incendies (chroniqué dans notre DVD Park n° 7) du Canadien Denis Villeneuve. Côté absences notables, signalons qu’une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood (Au-delà) passe à la trappe, de même que Martin Scorsese dont le pourtant magnifique Hugo Cabret échoue aux portes du Top10 en compagnie de The Artist, premier film français cité par la rédaction.

Julien Hairault

TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
3. SUPER 8 de J.J. Abrams
4. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
5. DRIVE de Nicolas Winding Refn
6. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. THE MURDERER de NA Hong-jin
9. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
10. INCENDIES de Denis Villeneuve


Tops des rédacteurs

Julien Hairault

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. BLACK SWAN de Darren Aronofksy
3. LA GROTTE DES RÊVES PERDUS de Werner Herzog
4. HUGO CABRET de Martin Scorsese
5. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti
6. PATER d’Alain Cavalier
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. INCENDIES de Denis Villeneuve
9. RESTLESS de Gus Van Sant
10. L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller

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Stéphane Ledien

1. INCENDIES de Denis Villeneuve
2. BLACK SWAN de Darren Aronofsky (en fait vu en 2010, car le film est sorti fin 2010 au Québec)
3. MINUIT À PARIS de Woody Allen
4. DRIVE (titre au Québec : SANG-FROID) de Nicolas Winding Refn
5. THE ARTIST (titre au Québec : L’ARTISTE) de Michel Hazanavicius
6. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
7. SUNFLOWER HOUR de Aaron Houston
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. MONSIEUR LAZHAR de Philippe Falardeau
10. LIMITLESS (titre au Québec : Sans Limites) de Neil Burger

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Fabien Le Duigou

1. BLACK SWAN de Darren Aronovsky
2. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
3. TRUE GRIT de Ethan et Joel Coen
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
6. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. THE MURDERER de Hong-jin Na
9. INSIDIOUS de James Wan
10. ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS de Hiromasa Yonebayashi

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Eric Nuevo

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius
3. DRIVE de Nicolas Winding Refn
4. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
5. SUPER 8 de J.J. Abrams
6. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
7. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
8. RESTLESS de Gus Van Sant
9. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
10. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper & INCENDIES de Denis Villeneuve

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Philippe Sartorelli

1. SUPER 8 de J.J. Abrams
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. SUCKER PUNCH de Zack Snyder
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. HUGO CABRET de Martin Scorsese
6. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
7. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
8. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
9. MISSION : IMPOSSIBLE, PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
10. INSIDIOUS de James Wan

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Fabrice Simon

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. SUPER 8 de J.J. Abrams
3. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
4. UNE SÉPARATION de Asghar Farhadi
5. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
6. INCENDIES de Denis Villeneuve
7. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
8. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
9. FIGHTER de David O. Russell
10. DRIVE de Nicolas Winding Refn

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Julien Taillard

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. SOURCE CODE de Duncan Jones
3. BLOOD ISLAND de Jang Cheol-soo
4. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
5. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
6. VERY BAD TRIP 2 de de Todd Phillips
7. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
8. SUPER 8 de J.J. Abrams
9. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
10. DESTINATION FINALE 5 de Steven Quale

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Nicolas Zugasti

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. HAPPY FEET 2 de George Miller
3. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
4. CARNAGE de Roman Polanski
5. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
6. TRIANGLE de Christopher Smith (inédit DVD)
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. BLACK DEATH de Christopher Smith (inédit DVD)
9. RARE EXPORTS de Jalmari Helander
10. THE WARD de John Carpenter (inédit DVD)

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Tops des contributeurs

Hendy Bicaise

1. COMMENT SAVOIR de James L. Brooks
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer Werner Fassbinder
4. DRIVE de Nicolas Winding Refn
5. THE FUTURE de Miranda July
6. 127 HEURES de Danny Boyle
7. LA DERNIERE PISTE de Kelly Reichardt
8. L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello
9. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
10. MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird

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Nicolas Domenech

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. DRIVE de Nicolas Winding Refn
3. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
4. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
5. POLISSE de Maïwenn
6. SUPER 8 de J.J. Abrams
7. FIGHTER de David O. Russell
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. LA COULEUR DES SENTIMENTS de Tate Taylor
10. COWBOYS & ENVAHISSEURS de Jon Favreau & LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper

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Pierre Gaffié

1. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
Suivi de :
SI TU MEURS, JE TE TUE de Hiner Saleem
BLUE VALENTINE de Derek Cianfrance
DONOMA de Djinn Carrénard
THE FUTURE de Miranda July
LES CHEMINS DE LA MÉMOIRE de José-Luis Penfuerte
LAST NIGHT de Massy Tadjedin
POUPOUPIDOU de Gérald Hustache-Mathieu
RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell
L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag



"Tintin, Hergé et le cinéma" par Philippe Lombard

Chaque nouvelle image ou bande-annonce du Secret de la Licorne, adaptation cinématographique par Steven Spielberg et Peter Jackson du plus célèbre belge de l’Histoire, ne cesse d’étonner voire même d’émerveiller de par le rendu graphique de l’univers d’Hergé. Comme si pour la première fois, la ligne claire du dessinateur était fidèlement reprise et appliquée. Il est bien sûr trop tôt pour se prononcer sur le résultat final à quelques jours de sa sortie (le 26 octobre 2011) mais au-delà de l’enthousiasme provoqué par quelques aperçus de ce projet, on peut tout de même estimer que l’américain et le néo-zélandais ont créé là quelquechose d’unique, tant dans les moyens de production employés que dans la forme affichée. L’esprit, l’essence des albums de Tintin semblent avoir été perpétués après plus de soixante ans d’atermoiements et de flirts manqués ou avortés avec le médium cinéma. Outre les nombreuses adaptations l’ayant émaillée, sous diverses formes (films d’animation, avec des acteurs de chair et de sang, série animée), l’existence de Tintin entretient des liens étroits et puissants avec le cinéma, que ce soit dans les références et citations intégrées aux albums, la mise en image très cinématographique d’Hergé (cadrage, découpage, montage, des termes que l’on associe naturellement au 9ème art et qui avec Hergé procèdent, dans son travail, d’une évidence remarquable) ou les œuvres d’autres cinéastes (Jean-Pierre Jeunet, Roman Polanski, Philippe de Broca, Spielberg, etc.) largement influencés par cet auteur hors-pair de bandes-dessinées.
L’essai Tintin, Hergé et le cinéma de l’historien du cinéma Philippe Lombard , paru le 07 octobre 2011 aux éditions Democratic Books, retrace et met en valeur tous ces points, rappelant le contexte, les conditions de développement des différents projets liés à Tintin, les appréciations des divers intervenants (réalisateurs impliqués ou approchés, collaborateurs, proches d’Hergé, Hergé lui-même…). Le récit de ces coulisses de tournage, de tractations et autres négociations et discussions nous fait pénétrer au cœur même des tentatives d’adaptations de Tintin, nous faisant comprendre toutes les difficultés de transposition d’un univers aussi singulier. Surtout, ce développement passionnant de tous ces éléments semble dessiner la trajectoire menant de la création du garçon à la houppe à la concrétisation de la vision de Spielberg et Jackson. Faisant des péripéties évoquées autant d’étapes nécessaires et logiques, l’évolution de la représentation de Tintin à l’écran étant concomitante de l’évolution technique et même technologique (la performance capture). Hergé était vraiment en avance sur son temps.

Le livre de Lombard est découpé en trois grands chapitres évoquant, définissant, tour à tour tous les liens avec le cinéma parsemant l’œuvre d’Hergé, de son vrai nom Georges Rémi. Ainsi, la première partie met en exergue les influences et références aussi bien liées au médium lui-même (projection dans une hutte, interruption d’un tournage dans le désert des Cigares du Pharaon) qu’aux œuvres de l’époque : King Kong (Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack) et Les 39 marches d’Hitchcock pour l’album L’île noire, le Destination…Lune ! d’Irving Pickel (1950), etc. Grand admirateur d’Hitchcock, Hergé reprend le motif du MacGuffin pour dynamiter le récit de ses intrigues. Ainsi, même s’il est secondaire, il donne un but aux aventures du reporter belge que n’avaient pas ses premiers albums (au Congo ou au pays des Soviets). Bien que peu après la guerre, les histoires de Tintin se détachent de toute influence cinématographique, les albums, de par l’agencement des cases ou les cadres adoptés, renvoient à une narration cinématographique, presque un story-board. Faisant d’Hergé un dessinateur-cinéaste.
C’est peu dire que son sens (sa science) du mouvement transcende l’immobilisme de la B.D en adoptant une manière très cinégénique d’articuler son récit, reproduisant avec ses cases des mouvements de caméra comme le zoom, le plan subjectif ou encore le travelling. C’est moins une question de technique que de rythme. Et ça, le jeune Spielberg (35 ans à l’époque) y a été sensible lorsqu’il découvra Tintin dans la langue de Molière. « Je ne comprends pas le français, mais je comprenais tout dans l’histoire qu’il racontait. Quand j’ai lu la traduction anglaise, j’avais déjà compris l’humour, ce qui en dit long sur la force de son art ! ». Ces deux génies étaient faits pour se rencontrer et collaborer. On apprend également que Hergé était peu impliqué dans l’adaptation animée de ses œuvres, à cause de moyens techniques limités ou par simple manque d’intérêt pour l’animation en elle-même, et se montrait plus enthousiaste pour les films live Le Mystère de la toison d’or et Les Oranges bleues, plus proches selon lui de son univers qu’il considérait de plus en plus réaliste.

La deuxième partie reprenant par le menu toutes les adaptations ou tentatives est la plus importante en terme de volume mais également en termes d’informations et révélations. Philippe Lombard nous fait pénétrer dans l’arrière cour des plateaux pour un voyage surprenant puisque l’on s’aperçoit, entre autres, que l’ombre des américains plane depuis longtemps.
Ainsi, un sous-chapitre complet est consacré à chaque série, dessin-animé ou film.
On y découvre que les premiers films adaptant Tintin, suite à son succès grandissant dans les pages du quotidien Le Vingtième siècle, étaient fixes (reproduction telles qu’elles des histoires parues dans le journal et défilant grâce à une manivelle à main), le projet d’animation en stop-motion du Crabe aux pinces d’or, le refus de Walt Disney d’investir dans des aventures animées du personnage (pour cause de planning complet), etc.
Malgré tout, les tentatives d’adaptations se poursuivent et les américains entrent une première fois dans la danse après que le projet de l’éditeur du journal Tintin, Raymond Leblanc, via sa boîte de production Belvision, d’une série transposant Le Sceptre d’Ottokar ait montré les limites d’une animation alors encore trop rudimentaire. Mais leur pragmatisme et leur volonté d’efficacité se marient mal avec le tempo particulier d’Hergé. Malgré l’expertise du dessinateur Greg (Achille Talon) sur les scénarios, suite au catastrophique pilote, certaines aspérités (alcoolisme d’Haddock, opium du Crabe aux pinces d’or, …) sont édulcorées et les scènes spectaculaires se multiplient. Cependant, bien que trahissant l’esprit de la B.D, la série de cinquante deux épisodes est un succès auprès des jeunes des années 60/70.
Bien sûr, Lombard revient longuement sur les films avec des interprètes qui ne soient pas des celluloïds. Des réalisateurs potentiels sont approchés tels Alain Resnais ou Philippe de Broca, inconditionnels de Tintin fortement intéressés par l’idée mais ayant une vision bien précise de ce que devrait être ces films pour refléter l’essence et le rythme de la bande-dessinée. Pour Resnais, des acteurs de chair et d’os ne seraient crédibles qu’avec des masques et voulait, afin de retrouver l’épure de la ligne claire d’Hergé, tourner exclusivement en studio. Des idées plus ou moins reprises et transformées par les duettistes Spielberg et Jackson : la performance capture est par bien des aspects la technologie ultime pour revêtir une autre peau, un autre visage, l’enregistrement du jeu d’acteur s’effectuant en studio nantis de fonds verts. Le projet se poursuit sans eux et avec la volonté de produire un scénario original écrit par André Barret (ancien reporter disposant de fonds à investir) et Remo Forlani et intitulé Tintin et le mystère de la toison d’or. L’écriture est supervisée par Hergé et conclut par Greg. La note d’intention des producteurs est de faire « un western à suspense avec un Douglas Fairbanks minime dans une suite de cadres très spectaculaires ». La gageure suivante est de trouver l’interprète du héros, et après moult recherches, le choix se portera sur le belge Jean-Pierre Talbot, « un jeune moniteur sportif, pas très grand, athlétique, sympathique et dont le visage rappelle celui du reporter », déniché sur une plage d’Ostende. Une fois que le reste du casting est constitué et transformé, grâce aux maquillages de Serge Groffe, en représentation « réelles » des héros de papier, il faut trouver un réalisateur. Ce sera Jean-Jacques Vierne après que Philippe de Broca ait décliné la proposition. Ce dernier trouvant que « c’est moins bon que les bandes-dessinées ». Il préconise de faire un film inspiré d’Hergé plutôt qu’une « adaptation vivante de choses dessinées ». Ce qu’il fera avec Belmondo dans L’Homme de Rio. Au final, si le film fait recette auprès des spectateurs, sa qualité est reprochée par les critiques. Malgré tout, un deuxième film est mis en chantier, Tintin et les oranges bleues, avec cette fois-ci à la barre Philippe Condroyer qui délaisse le côté aventureux, presque serialesque, pour s’appesantir et développer une comédie burlesque. Là encore, le public répond présent et pourtant, il n’y aura pas de troisième film.
Une partie très intéressante puisqu’elle met en évidence les obstacles à surmonter pour toute la chaîne créatrice (des techniciens aux acteurs).

Belvision présidera un certain temps à la destinée de Tintin puisque c’est grâce à cette boîte de production que l’on retrouvera régulièrement Tintin sur les écrans, petits ou grands. Sont ainsi adaptés L’Affaire Tournesol (sous le format de huit épisodes de cinq minutes) puis Le Temple du soleil dans un long métrage d’animation pour le cinéma mais là encore, trop souvent l’action prend le pas sur la poésie. Finalement, c’est en 1972 que sera mis en chantier une histoire originale (scénarisée par Greg), celle du Lac aux requins, que l’on peut considérer jusqu’à présent comme la plus réussie des adaptations, tant d’un point de vue narratif, esthétique, humoristique que technique. Puis Lombard aborde le retrait de Belvision et le travail accompli, début des années 90, par la société Ellipse, en partenariat avec la chaîne câblée américaine HBO, leur série reprenant tous les albums rencontrant un succès autant critique que public, chacun replongeant avec délice dans la nostalgie de leurs souvenirs de lecture.
Le sous-chapitre évoquant les différents interprètes ayant prêtés leurs cordes vocales à Tintin et ses compagnons nous vaut, entre autres, une anecdote amusante et surtout représentative du génie d’Hergé et sa manière d’apposer une tonalité particulière à chacun de ses personnages. Ainsi, un jeune garçon écrira à Hergé en lui reprochant le fait que dans les films, « le capitaine Haddock n’a pas la même voie que dans les albums ! ».
La dernière partie de ce chapitre de Tintin à l’écran est consacrée à l’arrivée de Spielberg dans l’équation. Du premier contact en novembre 1982 (leur rencontre physique devait avoir lieu fin mars 1983 mais Hergé décèdera en début de mois) aux développements récents, Philippe Lombard relate par le menu les échanges, les réflexions de l’américain, de ses interlocuteurs français (la femme d’Hergé, son fidèle secrétaire Alain Baran) ou des cinéastes envisagés après que le projet ait été stoppé à cause de désaccords sur le scénario et le respect de certains éléments. Sont ainsi mises à jour toutes les contraintes techniques et narratives amoindrissant voire neutralisant l’impact d’une représentation réaliste des personnages et de l’histoire et que Spielberg devra contourner pour réussir dans son entreprise.
Parmi les cinéastes approchés pour suppléer le désistement de Spielberg figure Patrice Leconte, contacté en 2000 et qui défini sans doute le mieux la volonté qui anime le wonder boy et vers laquelle semble tendre Le Secret de la Licorne : « Pour que ça marche, il faudrait une fidélité totale à l’œuvre et j’ai peur que cela aboutisse à un résultat un peu vain. Je n’aurai pas su comment être respectueux de l’œuvre tout en l’emmenant vers le cinéma. ».

C’est en 2002 que Spielberg et Kathleen Kennedy reviennent dans la partie, embarquant au passage en 2006 Peter Jackson et les magiciens de Weta. De cette association naît l’idée de faire des adaptations en utilisant la méthodologie de la performance capture initiée par Zemeckis et son Pôle Express et conséquemment améliorée par Cameron et son Avatar. Un procédé qui est le seul viable afin d’obtenir une modélisation de Tintin rendant vraiment hommage et justice au travail d’Hergé.
Puis Lombard revient sur le montage du projet, du casting au travail en plateau en passant par la promotion et la réception critique des premières photos et images. A cette occasion, Daniel Couvreur, journaliste au Soir, au vu de plus d’images que celles contenues dans les bandes-annonces tournant en boucle sur la toile, se montre particulièrement enthousiaste et laisse entrevoir une réussite exemplaire : « …Le Secret de la Licorne bouleverse tout ce que l’on croyait connaître de l’univers d’Hergé. Les décors fourmillent de réalisme/ Là où la ligne claire de Tintin courait à la substance du monde pour en garder l’essentiel, Spielberg parfait l’épure. Les intégristes de la planète Hergé risquent la stupéfaction et ceux qui pensaient Tintin rabâché courent un danger d’émerveillement. »

Mais c’est sans doute le troisième chapitre, Du Tintin sans Tintin, venant conclure l’ouvrage, qui détaille le plus précisément les raisons faisant de Spielberg le meilleur choix possible pour adapter Tintin. En effet, Lombard revient sur les points communs et correspondances introduites par Philipe de Broca pour son Homme de Rio (malédiction renvoyant aux Sept boules de Cristal, citation au plan près, etc.), un film qui aura fortement influencé Spielberg pour ses propres réalisations et en premier lieu Indiana Jones et les aventuriers de l’arche perdue. Spielberg faisait du Tintin sans le savoir et se sont les journalistes européens qui amèneront l’américain à Tintin, puisqu’ils comparent plus volontiers les péripéties serialesques du docteur Jones à celles du reporter plutôt qu’aux tribulations de Belmondo au Brésil. Dès lors, Spielberg se passionne pour ce personnage dont on retrouvera l’influence aussi bien dans les suites d’Indiana Jones (à ceux n’ayant toujours pas digérés la rencontre du troisième type d’Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, rappelons que Tintin faisait le même type d’expérience dans Vol 714 pour Sydney) ou même au sein des films qu’il produit comme Le Secret de la pyramide de Barry Levinson.
Les dernières pages du livre évoquent les hommages à Tintin que l’on peut retrouver dans des films ou séries aussi différentes que Le Rideau déchiré d’Hitchcock, Chapeau Melon et Bottes de cuir, les films de Bruno Podalydès ou La Neuvième Porte de Roman Polanski. Ce dernier, tintinophile convaincu a même été envisagé un moment pour porter à l’écran les exploits du belge lorsque Spielberg s’était une première fois désisté. D’ailleurs, il est étonnant que ne soit pas évoqué un autre film de Polanski, Pirates. En effet, la dynamique entre les personnages du capitaine Red (Walter Matthau) et Grenouille (Cris Campion) rappelant sans ambages celle animant les relations Haddock/Tintin. Des moments de pure screwball comedy qui font l’âme du travail d’Hergé et qui semblent également rythmer le film de Spielberg.
Wait and see comme l’on dit mais dores et déjà, la lecture de ce livra passionnant, en mettant en exergue la genèse du destin cinématographique contrarié de Tintin laisse entrevoir les louables intentions de Spielberg et Jackson ainsi que de grandes espérances qui ne devraient pas être déçues. L’on dira même plus, pari tenu !



Nicolas Zugasti

Tintin, Hergé et le cinéma par Philippe Lombard est paru aux éditions Democratic Books – 200 pages – 16, 95 €



"Vincente Minnelli" d’Emmanuel Burdeau

En intitulant son ouvrage « Vincente Minnelli », Emmanuel Burdeau laisse entrevoir une biographie ordinaire de l’un des plus grands cinéastes hollywoodiens. Seulement l’apparence est trompeuse, et les premières pages du livre donnent le ton, un ton tout sauf « ordinaire » tout compte fait. L’essentiel ici, ce n’est pas Minnelli, ce sont ses films. Ce qui revient au même, ou presque. Ainsi, sur les premières pages se dressent des photogrammes de certains films du cinéaste, avec le grain presque sale de la pellicule. Le détail a son importance. Préférer ces images (des copies d’écran ?), à celles, plus lisses et officielles, des éditeurs et distributeurs, c’est réaliser un premier geste critique, le premier d’une longue série. Et cela amorce la démarche de Burdeau de partir du cœur des films pour bâtir son analyse. Car il n’y a finalement rien de tel pour parler d’un cinéaste, que de se « plonger » littéralement dans ses films, dans l’image, dans le grain et les aspérités du noir et blanc des Ensorcelés, ou du formidable scope de Gigi.

Le résultat final est d’autant plus remarquable que sa radicalité (on y reviendra), se greffe sur la plume d’un véritable auteur, qui derrière le plaisir qu’il éprouve à disséquer l’œuvre de Minnelli, n’en n’oublie pas non plus de se faire plaisir dans la forme même de son écriture, de son style. Si bien que la forme de l’analyse de l’œuvre du cinéaste devient œuvre également. C’est ainsi que de nombreux chapitres débutent par la description de scènes de films. Descriptions romancées avec un style qui n’est propre qu’à l’écrivain. Car Vincente Minnelli est aussi et surtout, finalement, un livre d’Emmanuel Burdeau, au sens où sa prose sait parfois se démarquer de son sujet pour offrir, comme un bonus au lecteur, de quoi rendre l’achat de l’ouvrage encore plus indispensable. Vincente Minnelli est donc un livre personnel, dont la réussite résulte du dialogue intime entre l’auteur et les films de Minnelli. Il n’est alors pas étonnant de ne trouver ici aucune anecdote de tournage, peu de détails sur la vie du metteur en scène, et, luxe suprême, aucune référence à un autre texte critique sur le sujet. Burdeau dialogue avec Minnelli, comme s’ils voyageaient tous les deux au fil du temps à travers la filmographie si extraordinaire du réalisateur. Seul(s) au monde, pour notre plus grand plaisir.

L’exercice est radical, sinon exigeant. Le lecteur pourrait s’y perdre s’il n’a pas vu tel ou tel film analysé. L’approche thématique du Cinéma de Minnelli choisie par Burdeau relève elle aussi d’une ambition qui irait à l’encontre de la biographie chronologique. Et, il n’était pas question non plus de s’enfoncer dans le cliché type à propos du cinéaste, Vincente Minnelli n’étant pas qu’un auteur de comédies musicales ! L’étude précise et précieuse des films de Minnelli s’attarde non pas sur des détails, mais sur tout ce qui fait ou peut faire sens dans ces films. Et ce « tout » en question finit par proposer un ensemble de thèmes qui de film en film s’épaississent, dressent des passerelles, forment une œuvre beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît. À ceux qui pourraient ainsi prétendre que Minnelli n’était qu’un « esthète sans profondeur » (pour reprendre la quatrième de couverture), Burdeau réplique, pléthore d’arguments à l’appui, qu’au contraire, il faut voir en lui et en ses films, une œuvre d’une richesse incroyable, englobant tout ce que le cinéma Hollywoodien (du règne des studios et de Broadway à la fin de l’hégémonie des majors), a pu offrir au monde.

Au sujet des Ensorcelés (sur lequel Versus est revenu longuement dans son dernier numéro, consacré, entre autres, aux méta-films), Burdeau dit que c’est un film « généreux ». Le terme s’accommoderait très bien également à cette monographie impeccable, qui donne envie de se replonger dans la filmographie de Minnelli et son de jeu de pistes. Surtout, pour tout passionné de cinéma, ce livre ouvre l’horizon nouveau d’études plus poussées, voire définitives (comme c’est le cas ici), sur les grands auteurs du septième art qui n’ont pas encore reçu, à ce jour, un tel hommage critique.

Julien Hairault

> Disponible chez Capricci. 22 €

Bande-annonce des Ensorcelés



« Cyclone à la Jamaïque » : the Quinn of the Sea

Le titre respire l’exotisme. La Jamaïque, à l’époque bénie des pirates (bénie surtout pour le cinématographe qui apparaîtra des siècles plus tard pour édulcorer les exploits des corsaires), n’est pas seulement un pays lointain : c’est un Éden terrestre, ou plutôt maritime, une zone de non-droit où circulent les navires les plus branlants, dotés des équipages les plus hétéroclites se lançant dans les aventures les plus improbables. Qui pense à « pirate » pense à « abordage », « trésor », « jambe de bois » et, pourquoi pas, « potence ». A la moindre évocation du flibustier, le lecteur a déjà l’esprit tourné vers Robert Stevenson, et le spectateur ses yeux dirigés vers Errol Flynn, charmante fripouille de ces dames dans Captain Blood de Michael Curtiz, vers Douglas Fairbanks, fameux Black Pirate par Albert Parker, ou encore vers Le Corsaire rouge Burt Lancaster, façon Robert Siodmak. Le film de pirates, descendant direct du roman stevensonien, possède ses codes archétypaux comme le western a ses tropes et ses motifs : galions grinçants, voiles tendues au vent, canons en batteries, pièces de 36 livres, sabres aux poings, affrontements navals, carte au trésor marquée d’un X, tricornes et bandanas, etc. Reste à trouver un décor : les Caraïbes, bien entendu, paysage de rêve et longues plages de sable fin, sur lesquelles on s’échoue pour démarrer une nouvelle vie, à la façon des Révoltés du Bounty (qui, eux, n’étaient pas des pirates).

D’autres codes président tout autant à la progression du récit de piraterie : expéditions audacieuses, abordages avec foule de figurants, flibustier qui se découvre un grand cœur et / ou une bonne éthique, passage par la prison, rédemption, défaite des méchants sbires à la solde des pires monarques (notamment espagnols sous l’Invincible Armada), etc. Ancrées dans un genre formé au fil des décennies, ces trajectoires ne demandent en général qu’à être déviées, remises en question, retournées comme des gants ; mais la rébellion équivaut régulièrement à l’hommage forcené. Quand la modernité influe sur le film de pirates, cela donne, pour prendre un exemple récent, l’insolite Pirates de Roman Polanski, qui redistribue les cartes tout en revenant à l’essence du genre. Idem dans Pirates des Caraïbes et ses suites, de plus en plus fourre-tout. La flibuste semble protégée non pas des excès (voir les scènes interminables des films de Verbinski), mais plutôt des dérives : le film de pirates reste souvent tel qu’en lui-même.

Cette longue introduction a évidemment pour but de souligner les exceptions à la règle. Cyclone à la Jamaïque en est une. Mais avant d’évoquer le film de Mackendrick, il faut faire un détour par un long-métrage qui lui ressemble beaucoup, et qui passe, à juste titre, pour être l’un des chefs-d’œuvre américains de Fritz Lang : Les contrebandiers de Moonfleet (1955). Les héros de Moonfleet n’ont pas grand rapport avec l’eau, sinon qu’ils ont installé leur planque près des falaises. Lang propose une variation passionnante sur le thème de la flibuste en privilégiant – c’est une nouveauté – le point de vue de l’enfance, via le regard de John Mohune, jeune garçon à peine pubère que la perte de sa mère pousse vers un ami de celle-ci, le très charismatique Jeremy Fox (Stewart Granger). Le film fonctionne avant tout comme un parcours initiatique où le garçon doit surmonter les terribles dépressions de l’existence, bien des années avant l’âge convenu – rapport à la mort, scènes triviales avec des filles de joie, entrée dans le domaine de l’illégalité, violence des relations humaines, fusillades. L’abnégation y remplace progressivement la naïveté des débuts. Moonfleet tangue constamment entre film d’aventures et drame, au gré des caprices de l’océan déchaîné. Il est probable, voire certain, que Mackendrick connaît par cœur le film de Lang lorsqu’il réalise, en 1965, Cyclone à la Jamaïque. D’autres chefs-d’œuvre éternels se bousculent au portillon quand il s’agit d’évoquer la fissure du rêve enfantin : La Nuit du chasseur de Charles Laughton ou Du silence et des ombres de Robert Mulligan. A chaque fois, l’enfant, jeune ou moins jeune, s’y confronte violemment aux « choses de la vie », comme on dit – racisme, violence des adultes, fonctionnement de la justice. A chaque fois, la confrontation aboutit à un chambardement profond, aussi intime qu’il est intense.

C’est par un tel chambardement que débute le film d’Alexander Mackendrick : un cyclone qui souffle frénétiquement sur la maison d’une famille anglaise de planteurs, installée sur l’île. La tempête pousse les parents à prendre une grave décision, celle de renvoyer les enfants – sept en tout, autant que dans La Mélodie du bonheur ! – vers l’Angleterre, et fissa, pour être éduqués convenablement. La violence des vents recouvre à peine la métaphore du revirement moral : maman craint que ses petits ne subissent la mauvaise influence des « sauvages » de l’île, ces autochtones qui, en pleine tempête, cachés sous la maison, jouent du tambourin en psalmodiant des incantations et s’apprêtent à sacrifier un poulet. Le calme revenu, la découverte d’un cadavre inquiète moins les parents que la réaction étrangement distanciée et joyeuse des enfants, qui en profitent pour entamer une danse rituelle. C’en est trop ! Il faut les renvoyer au pays. Qu’ils soient éduqués comme « de bons petits Anglais ». Car ces enfants en savent décidément trop. Au plus fort de la bourrasque, la petite Emily, vaillante comme pas deux, s’en était allée malgré le danger à la recherche de son chat Tabby, dont la mort probable semble particulièrement lui déplaire. Puis, protégés au niveau des fondations, les plus petits des mômes n’hésitent pas à se saisir des bouteilles de rhum parentales pour en écluser quelques gorgeons bien sentis, devant le regard épouvanté des géniteurs. Que sont ces gamins, sinon des sauvageons en devenir ? De jeunes Gavroches qui s’amusent dans la tempête comme le garçonnet hugolien sur les barricades de la Révolution de juillet ? La mère essaie de rassurer la famille en argumentant sur les éclairs, prête sans doute à raconter un mensonge, quand John l’interrompt pour affirmer qu’il ne s’agit que d’électricité. Voilà donc les petiots plus impavides que les grands ! Le chambardement, illustré par le cyclone dévastateur, irrigue jusqu’aux extrêmes : des plus jeunes de la portée aux parents eux-mêmes.

A peine la troupe chicaneuse a-t-elle quitté les eaux de la Jamaïque, sans les parents restés à demeure, que le navire britannique est arraisonné par le rafiot des pirates. A leur tête, le capitaine Chavez arbore les traits bourrus d’Anthony Quinn et son second Zac la face bien marquée de James Coburn. (Si les enfants étaient des cinéphiles transportés par magie dans le passé du film, ils seraient sans doute enchantés de rencontrer ces deux grandes gueules du cinéma américain !) A défaut de voyager dans le temps, les gamins se retrouvent dans la cale du galion des flibustiers. C’est le début de gros ennuis pour Chavez, pas si mauvais qu’il en a l’air, et d’étonnantes aventures pour la marmaille.

En fourrant sept poussins dans les pattes du coq en chef, le scénario de Stanley Mann, Ronald Harwood et Denis Cannan apporte au flibustier plus de problèmes que de solutions. Et change radicalement la donne, traditionnellement simpliste au possible, du genre. Chavez doit désormais gérer un équipage passablement superstitieux, persuadé que la présence des enfants à bord apporte sur eux le mauvais œil ; tandis que lui, le capitaine, commence doucement à s’attacher aux petits, notamment à la débrouillarde et caractérielle Emily (remarquable Deborah Baxter). Si le récit déroule les décors les plus conventionnels, dont une escale dans l’habituel repère de tous les pirates du coin, il dévide également une pelote surprenante, régulièrement déviée par les problématiques enfantines. D’abord, la problématique sexuelle : l’aînée est en âge de plaire à ces rudes et solitaires bandits. Ensuite, la problématique paternelle : Chavez prend inconsciemment les enfants sous son aile protectrice tant qu’il le peut, jusqu’à se mettre à dos l’équipage. Enfin, la problématique dramatique : plongés dans un univers d’adultes qui ne font pas de cadeaux, les mômes sont sans cesse mis en danger. Au cours d’une soirée pourtant sereine, l’un d’eux chute et meurt tragiquement. Une brusque rupture de ton s’ensuite, qui modifie radicalement l’approche du film, jusque là pétrie de bonne humeur.

Précisons que le scénario tel qu’il est adapté à l’écran a dû subir les coupes et transformations voulues par la Fox. La première – et meilleure, selon Mackendrick – version du script, produite avec l’aide de Quinn, se rapprochait un maximum du roman de Richard Hughes, dont le réalisateur était depuis longtemps un fervent admirateur. Elle laissait surtout une grande place au regard des enfants, ce qui aurait de facto rattaché plus explicitement le film aux œuvres de Mulligan et Laughton précédemment citées. Mais la Fox ne voulait pas d’une grande et belle métaphore du passage à l’âge adulte. Ce qu’elle voulait, c’était mettre en valeur l’aspect aventureux du script et pointer plus souvent la caméra sur les deux stars de l’écran, Quinn et Coburn. Mackendrick fut tellement frustré de devoir abandonner certaines des scènes déjà tournées qu’en fin de tournage, il fut soigné pour une hernie discale et obligé de mettre en scène complètement couché. Ironiquement, il fut aussi forcé de se coucher devant les contraintes imposées par le studio.

Ces changements dans le script comme dans l’approche se ressentent à l’écran, notamment à partir du décès de l’enfant. On ne peut que conjecturer de ce que le film aurait pu être additionné des séquences abandonnées par Mackendrick, mais force est de constater qu’avec le résultat, la rupture de ton ainsi imposée au récit n’est pas réellement justifiée par le comportement de ses frères et sœurs. Tous réagissent par un lourd silence. L’un d’eux demande où est celui qui manque, sans obtenir de réponse. Tout se passe comme si la nouvelle de cette disparition n’était aucunement entérinée, ni pour le meilleur, ni pour le pire. Une telle indifférence produit un sentiment d’étrangeté qui, dès lors, ne quitte plus le navire. Pendant ce temps là, sur le pont du galion, les pirates s’activent et préparent l’éviction fatale de la petite troupe : la succession des événements reprend son cours malgré la chape de plomb. La dernière partie du film se déroule dans une sorte de frénésie, une forme de précipitation qui ne laisse plus le temps d’apprécier les faits et les choses.

La profondeur de Cyclone à la Jamaïque s’en ressent nettement. Néanmoins, la tempête ne chasse pas les qualités, et Mackendrick – qualifié de « meilleur cinéaste britannique » après Hitchcock selon Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon – rattrape la barre lors d’un dénouement à la fois déroutant et cruel. Nous ne le raconterons pas ici. Mais sa portée symbolique n’a d’égale que l’ouverture tempétueuse du métrage, de façon proportionnellement inverse : l’acceptation plutôt que la bourrasque, la résignation mieux que le combat contre les éléments.

Il faut attendre la toute fin pour comprendre que la trajectoire de la plus fébrile des enfants, Emily, croise précisément celle de Chavez au point central du film. Chavez est en fin de vie, Emily débute la sienne ; Chavez est le mauvais exemple, Emily a encore toute latitude pour modifier son regard sur le monde ; Emily est progressivement en train de quitter le paradis enfantin de l’innocence, quand Chavez essaie désespérément de le retrouver et de s’y fixer. Si Chavez / Quinn est le roi des océans, il ne règne en fait que sur sa propre personne, ainsi qu’il le découvre lors de la mutinerie de son équipage. Il sait bien que les aventures en mer finissent tragiquement, quand la vision des enfants les pousse à envisager l’océan comme le décor fantasque des péripéties les plus étonnantes. Le film se clôt sur le visage d’Emily, qui regarde son enfance s’éloigner comme le bateau miniature sur les eaux de la fontaine, sans retour possible. Là réside la profonde modernité de Mackendrick, qui aura transformé le film de pirates en réflexion sur la cruauté de l’existence. Et cette modernité, très avant-gardiste, Hollywood le lui aura fait payer cher.

Eric Nuevo

Réédité en salles le 6 avril 2011



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