"Pastorela" d’Emilio Portes (compétition) – "The Incident" d’Alexandre Courtès et "Grave Encounters" des Vicious Brothers(Section Extrême)

Troisième film en compétition, Pastorela d’Emilio Portes est un incroyable délire totalement azimuté qui va plus loin que le simple concept potache puisque le réalisateur ne se limite pas à une ribambelle de gags et de situations improbables mais forme un récit un tant soit peu construit permettant une caractérisation bien trempée de ses personnages (un prêtre exorciste envoyant se faire foutre la moindre personne lui opposant une contrariété, un autre adepte de confession très intime avec une nonne, un chef de la police semblant diriger un cartel plus qu’un commissariat…) ainsi qu’une évolution tordante de son héros, l’officier de police Jesus Juarez, surnommé Chucho, complètement obsédé par son interprétation du diable dans la pastorale que sa paroisse met traditionnellement en scène et dont il est la star incontestée. Enfin, ça c’était jusqu’au jour où le nouveau prêtre en charge décide de l’écarter au profit de son meilleur ami. Il va s’en dire que ce blasphème ne restera pas impuni et que Chucho mettra tout en œuvre pour récupérer sa place sur scène, quitte à verser dans une résolution extrême.

De magouille en manipulation, en passant par des interventions musclées et explosives, Chucho va peu à peu se confondre avec son personnage démoniaque, la réalisation appuyant d’ailleurs cette transformation par des cadrages appropriés, l’immiscion de touches fantastiques de plus en plus marquées et marquantes pour aboutir à une escalade anthologique et dantesque où l’affrontement des forces antagonistes prendra une tournure épique et rigolarde. Surtout, Portes se montre aussi iconoclaste que De La Iglesia même s’il lui manque la rage donnant cette saveur particulière aux formidables films de l’ibérique. Ceci dit, Pastorela se montre suffisamment généreux dans ses effets, sa galerie de personnages truculents et ses retournements d’icônes sacrées pour emporter l’adhésion.

Le premier film de genre français à entrer dans la danse est The Incident du clippeur Alexandre Courtes et se voit proposé dans la section Extrême. Un film qui marque les débuts plutôt prometteurs du réalisateur. Sans avoir la prétention de vouloir rénover le genre, Courtes se livre à un exercice de style classique de survival en huis-clos où il peut déployer une certaine maîtrise de son récit et de l’espace à sa disposition, un asile imposant aux couloirs inquiétants. Quatre cuistots, composant à leurs heures perdues un groupe de hard rock, officiant dans l’établissement, se retrouvent piégés dans la bâtisse au cours d’une nuit d’orage ayant fait griller tout le réseau électrique, empêchant l’ouverture des portes aux serrures électroniques. Les voici contraints d’aider les agents de sécurité à remettre les internés dans leurs cellules tout en essayant de trouver une échappatoire. Une situation qui va bien vite devenir périlleuse et même sacrément dégénérer lorsque les occupants, menés par un charismatique et mutique psychotique, vont s’employer à se rendre maîtres de lieux avec une certaine violence. Peu avare en effets chocs et graphiques, The Incident ne s’y complait pourtant pas et parvient même à générer une angoisse insidieuse en jouant sur la monstration des cinglés occupant parfois fugacement le cadre. Si on peut regretter un final un brin paresseux, en tout cas on est bien loin du syndrome Mutants que le résumé du film pouvait laisser craindre.

Enfin, on passera bien vite, mais alors très très vite sur Grave Encounters des Vicious Brothers, énième bande horrifique reprenant jusqu’à la lie le principe de l’exploration d’un lieu soumis à des phénomènes paranormaux, ici un asile américain labyrinthique et abandonné visité par quatre jeunes idiots à la tête d’une émission de télé-réalité donnant son titre au film. Un found footage de gueule encore plus caractérisé que le gratiné En quarantaine 2 de l’année dernière (qui avait au moins pour lui sa drôlerie involontaire lui conférant un potentiel nanardesque indéniable : ah, ses poursuites à califourchon sur les rampes à bagages d’un hangar ou ce rat contaminé se laissant nonchalamment tombé sur le crâne d’un paraplégique…) dont les toutes premières minutes font craindre le pire sur la tenue visuelle (des "pros" qui filment comme des amateurs, des zooms à tire-larigot sur des séquences d’expositions (!?), entre autre inepties formelles aberrantes) et la bêtise abyssale des protagonistes. Vous pensiez que la trilogie Paranormal Activity était insurpassable en termes de non-récit, de non-évènement, de vide tout simplement ? Grave (mais alors très très "graves", les gars) Encounters dépasse l’entendement. Bruit de porte se refermant violemment, vitre s’ouvrant lentement, brancard renversé, chaise roulante… euh, roulante, vent saisissant une mèche de cheveux, courses en caméra subjective infra-rouges dans les couloirs, spectres aux bouches déformés dont les apparitions sont téléphonées, etc, autant d’éléments passionnants rendant la vision de ces quatre vingt dix minutes interminables.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Pastorela d’Emilio Portes



"Cannibal Holocaust" de Ruggero Deodato (Blu-ray édition ultimate – Opening) : boucherie sans os

Sommet du genre et film d’horreur dépassant même la notion de film culte, Cannibal Holocaust est sorti fin octobre dans une superbe édition Blu-ray (et double DVD) "ultimate" qui restera comme un événement. Opening rend avec cette livraison ultime l’hommage cinématographique mais aussi sociologique qui lui est dû à ce chef-d’œuvre du bis italien – longs-métrages jouissifs et à petit budget, souvent réalisés en quelques jours et à l’interprétation foireuse, qui surfaient dans les années 1980 sur les hits étatsuniens de l’époque (Mad Max, Zombie, New York 1997 voire Conan le Barbare).

Une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les cassettes vidéo de la première équipe, qui renferment le terrible secret de leur disparition…

Précurseur des films pseudo-documentaires à vocation horrifique (Paranormal Activity et Le Projet Blair Witch entres autres expériences filmiques), Cannibal Holocaust fait également partie de ces œuvres rares qui, dans les années 1980, monopolisaient les discussions dans les cours de récréation des collèges et lycées (à l’instar des Dents de la mer dans les années 70 ou, à un degré moindre, de Saw dans les années 2000) et qui divisaient la population scolaire en deux catégories distinctes : ceux qui avaient eu le courage de braver l’interdiction aux moins de 18 ans frappant le film de Ruggero Deodato, et… les autres.

Choquant par la frontalité de certaines scènes (l’on assiste pèle-mêle à des scènes de viol, d’amputations, de castration), controversé et sujet aux pires accusations lors de sa sortie (véridiques à propos des sacrifices d’animaux, injustifiées à propos des sacrifices humains), Cannibal Holocaut fut le film le plus censuré de l’histoire en étant interdit de diffusion dans plus de soixante pays, et vaudra à son réalisateur ainsi qu’à son scénariste et à ses producteurs une peine de prison avec sursis.

Éprouvant pour le spectateur (il faut vraiment supporter certaines scènes telles la décapitation d’un singe et le dépeçage d’une tortue mais également la noyade d’un bébé), réaliste grâce à la qualité de ses effets spéciaux (certains acteurs furent même obligés de se montrer en public à la sortie du film tant leur mort paraissait crédible), le métrage continue trente ans après sa réalisation de fasciner. Ce Blu-ray d’exception édité par Opening permet effectivement d’éprouver les sensations paradoxales que suscite une telle œuvre, certes maline et pas si ethnocentriste qu’elle en a l’air, mêlant habilement réalité et fiction tout en injectant un zeste d’érotisme sur une bonne couche de gore, mais dont l’apparence de snuff movie à la sauce cannibale peut inévitablement écœurer – et avec la haute définition, l’effet se trouve renforcé – le cinéphile lambda.


Fabrice Simon

> À propos de l’esthétique documentaire et des "snuff movies", lire aussi notre article sur "le retour du faux/vrai buzz"



« Insidious » : esprits frappants

Il vaut mieux ne pas lire les résumés du dernier film de James Wan proposés sur certains sites, qui n’hésitent pas à déflorer l’essentiel de son intrigue sans vergogne ni scrupules. Une partie de l’intérêt de Insidious réside précisément dans la façon dont le scénario coécrit par James Wan et Leigh Whannell assimile les codes du film d’horreur / de maison hanté pour mieux les digérer et les rendre sous une autre forme, transformant leur long-métrage en un concept multiforme qui se veut être à la fois une réponse au récent revival de maisons hantées qui fleurit sur les écrans du monde entier depuis qu’Oren Peli a réussi à faire croire à une illusion de talent (en réalisant Paranormal Activity puis en produisant sa suite, plus vide encore que l’original), et le contrechamp du chef d’œuvre d’horreur des années quatre-vingt que fut le Poltergeist de Tobe Hooper. Tous deux sont certes menés par une motivation simplissime : filer une bonne pétoche au public en multipliant les effets de surprise. Mais Insidious ressemble plus à un coureur de 110m haies qu’à un marathonien, parce qu’il prend constamment le risque de passer par-dessus un obstacle différent tout en poursuivant sa course, réussissant miraculeusement à ne pas se prendre les pieds dans des haies farouches. Ce n’est pas que leur scénario soit d’une originalité folle, non. Mais ils parviennent à gérer les changements de direction avec un vrai plaisir de sales gosses, et il serait donc dommage de connaître par avance les anfractuosités d’un récit plus malin que la plupart de ses congénères.

Quand je parle de sales gosses, je crois n’être pas loin de la vérité, tant James Wan et Leigh Whannell s’apparentent à des adolescents facétieux. Il faut les voir en interview, répondant aux questions avec un brin de naïveté et beaucoup d’humour, habillés comme des skateurs qui reviendraient tout juste de la rampe du coin. Gus Van Sant aurait pu les intégrer sans problème à l’un de ses castings. Originaires tous deux d’Australie, Wan et Whannell (W&W) se sont rencontrés sur les bancs de l’école de cinéma, sans doute attirés par leur goût commun pour la culture alternative. Le premier cite David Lynch et Dario Argento comme influences. Le second conduit l’une des rares Delorean amenées jusqu’en Australie – oui, le modèle qui sert de machine à voyager dans le temps dans Retour vers le futur. Le premier veut réaliser, le second écrire et jouer. Ils se lancent ensemble dans le projet Saw en pensant à d’illustres prédécesseurs indépendants – Cours, Lola, cours, Memento, Pi. Quand on regarde rétrospectivement ce qu’est devenue la franchise Saw, toujours plus gore et stupide, on peut certes regretter ce lancement de carrière ; mais le film fut un succès, et un succès mérité encore, qui eut la vertu de révéler deux jeunes talents. L’erreur fut de poursuivre avec des suites chaque fois plus indigentes, desquelles W&W s’éloignèrent progressivement, se contentant d’en écrire les premiers opus ou d’en être les producteurs exécutifs. Dead Silence marque ensuite leur première collaboration avec un gros studio – la Universal – et leur offre une expérience détestable, dont le résultat le plus probant est de leur prouver qu’on est bien mieux loti avec peu de moyens, entouré de compagnies indépendantes et maître de sa propre liberté artistique.

Insidious est le fruit d’un double besoin : en revenir à la fois aux racines du genre – l’horreur dans ce qu’elle a plus immédiat – et à des conditions de production plus restreintes. Une vingtaine de jours de tournage et 800 000 dollars de budget plus tard, Insidious, précédé d’un buzz viral de tous les diables, fait son apparition. Qu’attendre de l’ultime création du duo qui pourrit les cinémas depuis des années avec des Saw successifs (je me fais un peu l’avocat du diable, ayant expliqué déjà qu’ils en sont seulement à l’origine) ? Qu’espérer de la dernière réalisation d’un talentueux jeune homme dont la dernière livraison est le peu convaincant Death Sentence ? La réponse prend la forme d’une excellente surprise, dominée par le couple de comédiens formé par Rose Byrne (inutile de préciser que sa présence est déjà, en soi, un bénéfice inestimable) et Patrick Wilson (vu dans Little Children ou Watchmen), quelques effets visuels du plus bel effet, ainsi qu’une excitante ribambelle de références esthétiques et narratives. Pour ne pas tomber dans les mêmes excès que certains de nos illustres collègues, et ne pas révéler une trop grande part de l’histoire, disons simplement qu’Insidious raconte les mésaventures d’une petite famille américaine modèle, tout juste installée dans sa nouvelle maison (avec étage, plein de chambres, escalier qui grince et sombre grenier : classique), qui subit des phénomènes paranormaux envahissants. Même lorsqu’ils déménagent, les portes continuent de claquer, les fenêtres de s’ouvrir seules et les silhouettes inquiétantes de se promener dans les couloirs à pas d’heure. L’habitation est-elle vraiment seule en cause ?

Le film d’horreur fonctionne essentiellement sur l’empathie que l’on éprouve pour les personnages dont les angoisses et les tortures psychologiques nous sont détaillées. L’instauration d’un système de base tout à fait crédible est donc indispensable à une bonne identification : un mari qui fuit discrètement les responsabilités en restant tardivement au travail dès que les événements dérapent ; une femme dépassée par des phénomènes incompréhensibles et qui, tour à tour, se gonfle de courage et explose en larmes ; bref, des réactions normales qui interpellent le spectateur parce qu’il pourrait éprouver les mêmes émotions, réagir selon d’identiques processus. On est loin, une fois encore, de l’indigence psychologique de Paranormal Activity, dans lequel les manifestations occultes sont avant tout des phénomènes de foire que l’on observe avec cynisme et distanciation. Ici, c’est la peur qui règne : peur de l’inconnu, des ombres mouvantes, des bruits répétés, des zones ténébreuses.

Le film d’horreur et, mieux encore, le film de maison hantée dont Insidious se réclame, fonctionne également sur la recherche d’un parfait timing dans les scènes horrifiques. Combien de coups faut-il taper à la porter ? Combien de fois faut-il montrer une ombre ? W&W stimulent avec soin la nervosité du spectateur avec un rythme d’une précision absolue, calculant à la seconde près l’intervalle de temps nécessaire entre la crainte d’un événement et l’événement lui-même. Lors d’une séquence mémorable, Patrick Wilson découvre, en pleine nuit, la porte du salon grande ouverte sur l’extérieur, l’alarme ronflant furieusement. De peur que quelqu’un n’ait pénétré dans le foyer familial, il allume les lumières du rez-de-chaussée, non pas d’un seul coup, mais une par une, progressivement, brisant les ténèbres morceau par morceau, dans un luxe temporel qui fait culminer l’angoisse. En cela, Insidious ressemble à une leçon de cinéma de genre, appliquant les recettes des classiques – Amityville ou La Maison du diable – en apportant sa propre eau au moulin de la grammaire cinématographique.

En choisissant de changer de ton, puis quasiment de genre dans leur dernière partie, virant au Grand-Guignol, W&W prennent le risque de glisser de la frayeur pure au grotesque flamboyant. Ils assument d’abord pleinement leur envie comique, injectant un duo de chasseurs de fantômes partiellement stupide – l’un d’eux étant incarné par Leigh Whannell lui-même, ce qui tient plus de l’énonciation que du clin d’œil – au cœur d’une fiction qui jusque là ne plaisantait sur rien. Puis ils plongent pleinement, tête la première, dans l’énormité esthétique en filmant leur vision du « Lointain », sorte d’au-delà brumeux et laid où des mannequins des années 50 esquissent de larges sourires après avoir vidé le chargeur d’un fusil à pompe, et où l’antre cauchemardesque du « méchant » fait écho aux figures carnavalesques initiées par Saw. En somme, le film, qui commence dans l’incertitude façon Les Innocents de Jack Clayton, finit dans le délire du Carnaval des âmes d’Herk Harvey.

Il est d’autant plus rare de voir un film d’horreur réussi que l’audace et l’originalité manquent presque toujours à l’appel, surtout lorsque les studios commencent à miser sur des productions qu’ils espèrent rentables, suivant l’exemple lancé par Le Projet Blair Witch à la fin des années 90 et lucrativement repris récemment par la succession des Paranormal Activity, preuve que l’argent ne fait pas tout. Certes, mais à défaut d’argent, il ne faudrait pas omettre les idées, ce dont manquent cruellement Oren Peli et ses sbires, quand W&W sont capables de sortir des merveilles de leur chapeau. Un duo à suivre, en espérant qu’il ne se perde pas dans le « Lointain » si attirant de l’éternel reconduction des mêmes recettes.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 15 juin 2011

Bookmark and Share


"[REC] 2" de Jaume Balagueró & Paco Plaza : le pour et le contre



> POUR :



La lumière s’éteint… Les derniers portables aussi… Quelques bavardages se font encore entendre dans la salle, avant que les spectateurs ne soient plongés huit mois en arrière et ressentent le même malaise que lors de cette expérience unique et traumatisante que fut la vision du premier film en tandem de Jaume Balaguero et Paco Plaza. Une impression de temps figé : les premières images de cette suite sont en effet les répliques exactes de la dernière scène de [REC], les réalisateurs allant même jusqu’à reprendre la musique du générique final du premier volet pour renforcer la continuité entre les deux métrages. Un signe que le spectateur interprète évidemment a priori comme la volonté pour les deux cinéastes espagnols de rester dans la veine qui a fait le succès du premier film, tourné entièrement en vue subjective à travers les « yeux » d’une caméra. Succès tel qu’il enfantera un remake américain, En quarantaine, qui ne s’imposait pas vraiment et qui fort heureusement sortit directement en DVD. Et pourtant [REC] 2 va se révéler au final l’antithèse de son modèle, ce qui rassurera tous ceux estimant qu’une suite qui se contente d’un simple « copier-coller » du film original est d’un inintérêt total, mais risquera de décevoir ceux qui avaient adoré le premier.

S’il y avait une filiation cinématographique à établir avec les deux films de Balaguero et Plaza, il s’agirait de toute évidence de la saga Alien. Tout comme le film de Ridley Scott, le premier [REC] est un petit bijou de terreur. Le genre de métrage qui vous glace le sang et vous hante plusieurs jours durant, tant certaines séquences marquent d’une empreinte indélébile votre mémoire de cinéphile : l’accouchement douloureux de John Hurt dans Alien, le huitième passager, l’apparition soudaine de la « possédée » à la fin de [REC]. Et tout comme la suite réalisée par James Cameron, [REC] 2 change radicalement d’optique et de registre : plus d’action, l’horreur devient davantage graphique, plus explicite dans son exposition. Alors que le premier [REC] suggérait la menace ou la dévoilait de façon très furtive, Balaguero et Plaza s’attardent ici sur les attaques, montrent ostensiblement la chair meurtrie, cernent en plan serré les impacts de balle et les corps qui explosent. Le métrage gagne alors en impact ce qu’il perd en « terreur » pure, même s’il entretient une ambiance des plus tendues et arrivera à provoquer quelques sursauts même chez les spectateurs les plus chevronnés (le film de Cameron, quoiqu’en disent ses détracteurs, réservait aussi d’ailleurs des moments de tension incroyable).
Une filiation au niveau de l’intrigue également, puisque le canevas de l’histoire repose sur un commando de militaires – style GIGN – investissant l’immeuble infecté, et équipé d’un système de caméra sur leurs casques, comme Hicks et ses camarades dans le film de Cameron. Une démultiplication des points de vue par rapport au premier film, où seule la caméra de l’équipe de TV retraçait les événements. Ici, ce que voit et filme un militaire est à la fois perçu par le spectateur et les autres soldats. Une mise en abyme intéressante servie par une mise en scène habile et précise, qui préserve cependant l’aspect « pris sur le vif » nécessaire pour crédibiliser l’entreprise : le manque de lisibilité de l’action que l’on peut reprocher au métrage s’explique – au moins en partie – tout simplement. Nos militaires n’ont jamais fait d’école de cinéma, et quand vous êtes poursuivis par des espèces de zombies prêts à vous bouffer, vous ne vous embarrassez pas de considérations cinématographiques. Vous prenez vos jambes à votre cou ! On peut cependant critiquer la gestion hasardeuse de la topographie des lieux : contrairement au premier film, il nous est quelquefois difficile de se repérer dans l’immeuble, de savoir où se situent les protagonistes (notamment lors des séquences où ils rampent dans les canalisations et dans des couloirs étroits) d’où un relâchement par moment de notre attention et de notre implication.

Alors que [REC] cultivait le mystère autour du « Mal » affectant cet immeuble, [REC] 2 s’attache à explorer de l’origine de cette infection et de son expansion. Une volonté de tout expliquer à l’instar de la constante légitimation de l’enregistrement par les protagonistes prenant la caméra à tour de rôle. Une conséquence inévitable de la multiplication des points de vue, qui nécessite une nouvelle justification à chaque fois que la caméra change de main : les militaires, un responsable gouvernemental qui se révélera être au final un prêtre, ces jeunes qui entrent secrètement dans l’immeuble à la recherche de sensations fortes. Cette rationalisation des comportements des personnages (pas toujours très habile, les personnages déclamant quelquefois explicitement leurs motivations sans une once de finesse) s’accompagne donc d’une « rationalisation » de l’intrigue, même si cette dernière s’inscrit dans un ésotérisme frôlant parfois le ridicule (certaines séquences pourraient provenir d’une parodie grotesque de L’Exorciste). Les réalisateurs en sont d’ailleurs conscients, et désamorcent ce ressenti potentiel des spectateurs avec cette scène volontairement saugrenue mais très drôle du groupe de jeunes avec une poupée gonflable « volante ».
Pas de gros bouleversement depuis le final de [REC], le « Mal » émane d’un cas de possession (la petite Medeiros devenue une vieille femme famélique et terrifiante) se transmettant par la salive et les morsures. Sans trop dévoiler l’histoire qui révèle quand même quelques surprises, les réalisateurs creusent cette idée de contamination de corps en corps en y ajoutant le principe d’intrusion et de violation de notre enveloppe charnelle (la série des Alien, encore une fois) le « Mal » se dissimulant sous les traits de l’Humanité. Le propos est enrichi par cette notion selon laquelle le « Mal » ne se dévoile que dans le noir, et ne peut être appréhendé que via la caméra infrarouge , tout comme la peur n’apparaît chez le spectateur que dans la pénombre d’une salle de cinéma. La fin du métrage suggère cependant une étape supplémentaire dans la contamination et la diffusion du « Mal » / de la peur. En laissant « l’infection » se répandre hors de l’immeuble, Balaguero et Plaza nous signifient par là la finalité ultime des films d’horreur, l’objectif de tout cinéaste œuvrant dans ce genre, à savoir que les spectateurs ramènent chez eux leurs peurs éprouvées en salle. La contamination de notre intimité la plus profonde (nos pensées, nos nuits, nos rêves) par le cinéma en quelque sorte.

Fabien Le Duigou




> CONTRE :

Disons-le tout de suite : cette critique n’a rien d’une diatribe généralisée contre le principe des séquelles au cinéma. Je fais partie de ceux qui trouvent Gremlins 2 ou Spider-Man 2 meilleurs encore que les premiers ; mais sous prétexte que Joe Dante ou Sam Raimi sont parvenus à réaliser des suites d’un niveau supérieur, tous les cinéastes de genre doivent-ils croire pour autant qu’ils en sont capables ? Il y a des histoires pour lesquelles le frisson ne fonctionne qu’une seule fois – a fortiori quand la séquelle en question sort moins de deux ans après son modèle original – et [REC], de Jaume Balaguero et Paco Plaza, en fait partie. Et puisque la précipitation n’est que rarement une bonne nouvelle dans le domaine de la production cinématographique, il fallait bien se douter que [REC] 2, écrit, tourné et monté en un temps record, allait transformer ce bon vin que fut [REC] en un vinaigre imbuvable.
Imaginons : en visitant un parc d’attractions vous décidez de tenter le Grand huit. L’expérience est ébouriffante : sensations fortes, désorientation, frayeur. Mais que se passe-t-il si vous y retournez illico ? La crainte se change en sérénité, les émotions en ennui, et vous prenez désormais le temps de remarquer la myriade de défauts du manège. Il en va exactement de même pour [REC] 2, qui propose une expérience exactement équivalente à celle du premier, grand succès de l’année 2007. Les deux réalisateurs espagnols aimaient à comparer leur film à des montagnes russes, sans autre ambition que de provoquer de puissants affects chez les spectateurs. La bande-annonce usait en cela d’un principe amusant – honteusement récupéré pour la promotion de Paranormal Activity – qui consistait à montrer les réactions du public confronté aux bobines. Objectif : souligner la capacité cinématographique de production de terreur. [REC] 2 surfe sur une veine identique, cherchant non pas seulement à reproduire le schéma lucratif de la bonne idée originale, mais à la prolonger, à en étendre le concept, comme pour mieux en légitimer l’existence.

Car, en choisissant de nous raconter des événements qui débutent dans la toute dernière partie de [REC], au moment où la mystérieuse maladie a décimé quasiment tous les occupants de l’immeuble, Balaguero et Plaza cousent leur fil narratif directement sur leur précédente broderie. Une manière de nous dire qu’entre les deux films il existe une continuité de fait ; une façon de nous convier à regarder ce que nous avions injustement raté de par l’individualité de la caméra de [REC]. Nous y suivions la journaliste Angela, en route pour un reportage sur les pompiers barcelonais. Nous accompagnons désormais l’équipe de policiers d’élite censée pénétrer l’immeuble confiné pour y rechercher des survivants, puis une bande d’adolescents trop curieux. En plein milieu d’une situation désespérée nous passerons ainsi d’une caméra à l’autre, de la claustrophobie des appartements à l’air libre d’un toit. S’ils suivent consciencieusement leur ligne narrative, les deux Catalans s’essaient donc à la multiplication des points de vue. Et bien mal leur en prend, puisque l’intensité dramatique n’en est que plus éclatée, et notre attention dispersée. D’autant que les policiers sont fatigants d’hystérie et les mômes juste insupportables. À croire que notre désir de les voir mourir rapidement ait été soigneusement planifié par le scénario…

Le scénario n’est certes pas le point fort de ce genre de film, quoi qu’il advienne. On se serait contenté d’une histoire bidon et de personnages insupportables si [REC] 2 parvenait à nous embarquer avec la facilité du premier opus. Mais c’est la totalité du film qui se noie : protagonistes nuls, topographie des lieux vue et revue (où sont donc les surprises géographiques, hors un passage de cinq secondes dans les égouts ?), développement peu crédible de l’origine de la maladie, dernière partie qui tend vers L’Exorciste… C’est l’ensemble qui se montre peu convaincant. Et pas seulement parce que le visuel, bien moins travaillé que précédemment, illustre régulièrement des situations illisibles ; ou parce que notre connaissance préalable du sujet viendrait gâcher les effets de surprise. En-dehors de ces scories, qui ne sont pas en elles-mêmes un problème dans l’absolu,[REC] 2 brille surtout par sa profonde inutilité. Je serais incapable de citer la moindre séquence, le moindre plan du film qui m’offrirait de répondre à cette lancinante question : quel fut l’intérêt, pour les réalisateurs, de créer cette suite ? Y ont-ils mis quelque chose de neuf ? À défaut, il semblerait que les réponses à ces interrogations soient : aucun intérêt, aucune nouveauté, rien d’autre qu’un produit formaté pour plaire exactement au public du premier. Et rapporter au passage quelques pépettes, tout en laissant une fin honteusement ouverte – assez large pour y laisser entrer une kyrielle de camions alignés en largeur – au cas où le jackpot du box-office permettrait d’envisager la poursuite de ces bêtises.
Finalement, la futilité de [REC] 2 rejoint celle de The Descent 2, sorti peu de temps avant ; d’ailleurs les deux films partagent des ressemblances troublantes, qui tenderaient à prouver leur formatage respectif. Un mot donc, pour finir, aux futurs réalisateurs qui seraient tentés par l’exercice périlleux de la séquelle : le public aime les suites, oui, mais il aime par-dessus tout les bonnes idées.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 23 décembre 2009

> Lire aussi notre dossier « esthétique vidéo & caméras embarquées » dans VERSUS n° 13, ainsi que notre article sur ce blog à propos des « vrais faux » docu-fictions.



[REC] 2 – Teaser/trailer en VO



[REC] 2 – Bande-Annonce en VF (quelle horreur cette VF)






Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 27 followers

%d bloggers like this: