"Submarine" de Richard Ayoade

Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.



Stéphane Ledien

> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011



"Blitz" d’Elliott Lester

affiche de Blitz

C’est ancré dans les mœurs critiques : quand les Britanniques se frottent au cinéma de genre, ils ne font généralement pas dans la dentelle, ravissant aux réalisateurs étatsuniens la primeur de la brutalité et de la sèche authenticité, ultraviolence et réalisme social à l’appui. Les Christopher Smith (Creep, Severance, Black Death, Triangle – actuellement en DVD et chroniqué dans le numéro 21 de notre belle revue) et autres Neil Marshall (The Descent et Centurion, pour ne citer que les plus récents), Michael J. Bassett (Solomon Kane, c’était mal fichu mais sauvage) et même un Edgar Wright moins brut de décoffrage horrifique (encore que : Shaun of The Dead…) brillent au firmament des artisans chevronnés voire incontournables d’un 7e Art d’horreur, d’intrigue criminelle et d’action "made in England". Loin de se cantonner à la dernière place de la catégorie "polar local à tendance dure", Blitz est à prendre au premier comme au second degré, une série B d’une efficacité redoutable et anxiogène, à peine contrebalancée dans ses moments les plus noirs par la présence hyperbolique (jusque dans le verbe, qu’il n’a pas toujours rare, cf. quand Guy Ritchie ou John Carpenter lui donnaient de bons rôles) et donc parfois presque décontractée, légère – comprenez musclée mais avec un brin de parodie – de Jason Statham, qu’on n’avait pas vu aussi en forme, de mémoire, depuis… Carpenter et, juste pour l’aura, chez Stallone (nous ne reviendrons pas sur le cas Expendables, un beau ratage considérant le savoir-faire guerrier de son réalisateur…).
Mis en boîte sans fioritures et avec une énergie communicative, du nerf dans les mouvements de caméra, de la brièveté qui pourrait passer pour de la roideur formelle dans l’expédition de certaines scènes de crime, Blitz met la sérénité du spectateur à toute épreuve dans un parcours pourtant très balisé, un jeu du chat et de la souris entre le tueur de flics Barry Weiss alias Blitz (Aidan Gillen, plus salaud que nature) effrayant dans la naïveté de son rapport à la violence, et un étonnant duo de policiers : Brant (Statham), un dur à cuire aux méthodes plus que contestées (d’où cette ouverture très ambigüe où notre protagoniste, cherchant des crosses à des voleurs de voiture, s’introduit dans le champ comme une figure plus redoutable encore que les supposés méchants de la rue) et Nash (très sympathique et charismatique Paddy Considine), un flic gay plus subtil mais tout autant capable de déroger à la règle de bonne conduite si les circonstances l’imposent.

Le film offre ainsi à voir un schéma classique où, de façon certes aussi convenue mais avec une totale plénitude du sens du spectacle brut dans des quartiers de Londres (notamment Peckham et Cambernell, au sud de la ville) rarement mis en avant à l’écran, les rôles de proie et de chasseur s’inversent au cours de l’histoire, culminant dans une course-poursuite dont le mouvement effréné (avec conclusion dans la gare ferroviaire de Battersea : un décor dont la linéarité renvoie à l’absolu formel du cinéma, à savoir les travellings) rappellerait presque la grande scène de Seven – si Lester bien sûr avait le talent de Fincher (ce qui n’est pas le cas, bien que son film soit, on le répète, d’un style vif et rude qui laissera des traces – sanglantes – dans le polar anglais).
Auteur en 2006 de Love Is The Drug, teen movie dramatique (une histoire de traîtrise entre ados) inédit en France, et signataire, depuis, de deux clips pour le groupe de Jared Leto (30 Seconds To Mars) et, surtout, d’un contrat avec la société de production de Quentin Tarantino A Band Apart, le Britannique expatrié à Los Angeles Elliott Lester manie avec Blitz un concept explosif de buddy-movie centré sur l’indispensable thème du tueur en série, enrichi d’ingrédients plus crus et implacables que dans les productions américaines : misère de la ville (Londres fait figure de personnage à part entière, comme Los Angeles dans les livres d’Ellroy), saleté de la condition humaine (critique, au second plan, des tabloïds, véritable fléau journalistique en Angleterre), et de la condition urbaine (voir cet indic dépenaillé tout autant maltraité par Brant que par Blitz).

Adapté du roman R&B Blitz (quatrième d’une série consacrée au policier Brant) de l’écrivain irlandais Ken Bruen (lequel apparaît dans le film, en… prêtre !), Blitz ne cache pas non plus sa volonté d’en découdre avec le style "classique" ou branché des productions indépendantes de la Perfide Albion. Jalonnant ses séquences les plus choc (ce meurtre au marteau, douloureux écho à nos pires faits divers, ou cette nuque brisée à même le trottoir – scène qui glace les sangs) de joutes verbales amusantes, d’empoignades relevant moins du film noir que de l’actioner viril, et de légèretés d’interprétation (Statham n’étant pas le plus sombre des acteurs de polar) qui tendent à brouiller les pistes de l’ensemble, le film de Lester se visionne avec un plaisir ludique teinté d’une constante appréhension, celle d’un spectacle et de personnages affreux que nous sommes pourtant tentés d’admirer – une révulsante fascination si l’on peut définir ainsi l’intelligent paradoxe psychologique et graphique que cultive le film.
Clichés que l’on dira volontaires (opposition scolaire entre l’élégance de Nash – par exemple son appartement décoré avec une sophistications extrême – et la vulgarité et la misogynie de Brant) et ambiguïtés de caractère (la policière Falls et ses problèmes de toxicomanie, l’alcoolisme de Brant et de son collègue veuf James Roberts faisant planer un climat d’insécurité dans le pub où ils s’adonnent à la boisson) en effet se répondent, s’entrecroisent pour former une entité narrative au manichéisme insaisissable. Comme si, au fond, le mal contaminait toutes ces figures, le tueur endossant l’uniforme du policier, les policiers s’emparant symboliquement des apparats du tueur pour le prendre à son propre piège d’usurpation – d’identité et de crime. Comme L’Inspecteur Harry de Siegel et le Cop de James B. Harris, Blitz prend tout son monde – personnages, spectateurs – à revers, sans limites morales.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles en France le 22 juin 2011




Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 27 followers

%d bloggers like this: