Dans sa peau : "Orlan, carnal art" de Stephan Oriach


Parmi les nombreuses curiosités diffusées à l’occasion du 13ème festival Extrême Cinéma, il est un film documentaire qui attire particulièrement l’attention dès la lecture de son bref résumé et même peut être dès son titre, Orlan, carnal art. Cette œuvre qui date de 2001 est signée Stephan Oriach qui a suivi et filmé les performances extrêmes d’une artiste contemporaine hors-norme, Orlan. Une femme qui s’exprime à travers son corps. Pas vraiment un exploit en soi, après tout l’art de l’expression corporelle est commun à de nombreux artistes (acteurs, danseurs). Seulement Orlan le porte à un paroxysme jusqu’ici jamais envisagé puisqu’elle ne va plus se contenter de mettre en scène son corps dans des représentations visuelles ou picturales à tendance profane, mais va le transformer chirurgicalement, le tout sous l’œil de caméras vidéos judicieusement placées dans le bloc opératoire. Tandis que le bistouri s’apparente à un burin façonnant ici de la matière organique et non plus inerte, la table d’opération devient ainsi sa nouvelle scène où elle lit, durant l’intervention pendant laquelle elle demeure toujours consciente, des extraits de livres, s’entretient carrément avec le praticien ou les personnes présentes dans la galerie diffusant en direct le spectacle. Ces Opérations-Performances ont eu lieu entre 1990 et 1993 et Orlan, carnal art en donne un aperçu intense, entrecoupant les images de témoignages d’écrivains-philosophes, de proches d’Orlan, d’ORlan elle-même, permettant de dépasser le choc visuel pour en intellectualiser et surtout expliciter, la signification profonde de sa démarche qui ne consiste pas seulement à bousculer son auditoire.

Le corps est ainsi pour elle le dernier espace de liberté, une contingence qu’il est possible de transfigurer. Par ses actions, elle démontre la futilité des apparences et surtout la possibilité de libérer de cette prison de chair un esprit emprisonné, cloîtré. En modifiant son corps, Orlan poursuit un quadruple objectif : d’abord esthétique (questionnement sur ce que l’on montre de soi, et ce que les autres en perçoive), philosophique, puis psychanalytique (avant chaque intervention, elle lit un extrait du livre La Robe d’Eugénie Lemoine Luccioni, psychanalyste lacanienne dans lequel l’auteur écrit que « la peau est décevante car elle ne reflète pas ce que nous sommes ») et enfin spirituel. Oui, spirituel. Une des Opérations-Performances d’Orlan, Orlan et les Peintres d’affiche de cinéma, advient à Madras où elle se confronte à la philosophie indienne considérant depuis longtemps la chair comme un simple vaisseau de l’âme, un réceptacle de nos réincarnations. L’artiste joue d’ailleurs avec cette perception en se faisant représenter sur d’immenses affiches peintes dans des figures du folklore culturel local tout en adaptant les images tirées des vidéos des opérations subies (l’Orlan-Vishnu tenant dans ses multiples mains, scalpel et appareil photographique). Après la transformation physique, voilà que l’image d’Orlan est répliquée. Elle façonne ainsi son propre cycle de réincarnation qui plus est de son vivant.
Et tandis qu’Orlan opère sous nos yeux l’hybridation de sa propre image, Oriach pratique une hybridation des régimes d’images, le montage accolant des images d’archives des débuts de l’artiste, les images vidéos de ses performances, les plans de face, par moments asymétriques, des intervenants commentant et apportant leurs réflexions sur son travail.

Si une sensation d’oppression, d’appréhension quant aux images qui nous attendent, étreint le début du documentaire, peu à peu s’installe une étrange fascination. C’est surtout le cas lors de la performance Opération réussie n°X (1993) où l’on voit une chirurgienne new-yorkaise de renom lui mettre des implants au niveau du front, du menton et des pommettes. Tandis qu’Orlan dévise paisiblement avec la journaliste Connie Chung présente dans la salle d’opération ou les personnes présentes à l’extérieur, dans une galerie, Oriach montre les incisions, le placement sous-cutané des implants, sans que cela génère le moindre dégoût ou inconfort. Comme si le flot des paroles et le dispositif scénique permettaient de regarder ces images avec un certain détachement.
La démarche artistique d’Orlan s’oppose complètement au Body-Art dont les pratiquants s’adonnent à des mutilations et/ou scarifications douloureuses. Elle l’exprime d’ailleurs dans son manifeste de l’Art Charnel qui qui en fait une sorte d’exégète de la nouvelle chair de David Cronenberg. Ce dernier, en découvrant ce texte et l’artiste avait exprimé l’envie de faire un film sur la transformation du corps tout en rejetant la douleur. Painkillers devait décrire une civilisation futuriste où la douleur n’existerait plus et les rapports sexuels s’effectueraient à même des ouvertures sur le corps (le film d’Oriach n’évoque pas le manifeste et le projet de Cronenberg).
Artiste extravagante, Orlan poursuit sans relâche son travail d’initiation à une nouvelle corporéité inscrite dans un corpus artistique. Ainsi, en 2003, elle était en relation avec le groupe Symbiotic A qui travaille sur les biotechnologies, afin de prélever des cellules de sa peau et les mélanger à celles du derme d’autres personnes afin de créer des bouts de peau de dix à quinze centimètres de différentes couleurs et parvenir à confectionner, en les assemblant, une sorte de manteau d’Arlequin. Lady Gaga, que l’on pourrait, dans une certaine mesure, rapprocher d’Orlan dans sa façon de jouer avec son apparence, peut aller se rhabiller.
Orlan ou l’illustration, dans tous ses états, d’une phrase de Cocteau qui disait : « La profondeur respire à la surface ».



Nicolas Zugasti



C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! : 13ème édition du Festival Extrême Cinéma de Toulouse


Du 15 au 19 novembre 2011 avait lieu la 13ème édition du festival Extrême Cinéma de la cinémathèque de Toulouse. Un nombre finalement porte bonheur pour les spectateurs puisque les organisateurs ont redoublé d’efforts pour proposer curiosités pelliculées et autres perles et raretés extravagantes du patrimoine mais aussi de l’inédit avec l’avant-première de l’anthologie The Theatre Bizarre (on y reviendra plus en détail), le tout agrémenté de classiques du genre qu’il est toujours bon de revoir. Sur le thème de l’hôpital et ses fantasmes, on pouvait ainsi être pris en main par l’hôpital militaire et les charmantes infirmières de L’Ange rouge de Yasuzo Masumura et de La Toubib du régiment de Nando Cicero, poursuivre par une consultation en gynécologie avec les praticiens Cronenberg (Faux-semblants) et Ernst Hofbauer (Jeunes filles chez le gynécologue), être pris en charge par L’Ambulance de Larry Cohen pour atterrir en pédiatrie aussi cauchemardesque du point de vue espagnol (Fragile de Jaume Balaguero, son chef-d’œuvre) ou américain (Le Monstre est vivant de Larry Cohen). Si vous aviez besoin d’un peu de chirurgie, vous pouviez vous laissez aller aux mains expertes de Richard Brooks (Cas de Conscience), Jesus Franco (Dans les Griffes du maniaque), Georges Franju (Les Yeux sans visage) ou de Stephan Oriach (Orlan, carnal art, on y reviendra également). Après un tel traitement, il convenait de passer par la salle de réanimation de James Whale et sa Fiancée de Frankenstein avant de se remettre les idées en place dans la section psychiatrie en compagnie de Lodge Kerrigan (Clean, shaven) et John Parker (Dementia).Après tout ça, un petit tour par le centre de remise en forme s’impose mais attention car avec Alain Jessua, cela s’apparente à un véritable Traitement de choc. Voilà, quelques titres d’une programmation extrêmement riche qui s’est conclue le samedi 19 novembre, comme à chaque édition, par la soirée de clôture qui se mue alors en nuit détraquée (en vrac, étaient visibles Soudain les monstres de Bert I. Gordon, Evil Dead de Sam Raimi, Aftermath de Nacho Cerda ou encore le premier long du régional de l’étape, Calibre 9 de Jean-Christian Tassy).

L’Ange rouge de Yasuzo Masumura

Et afin de se remettre de ses émotions sur grand écran, le public pouvait déguster un verre de vin chaud dans la tente de premiers secours jouxtant la cinémathèque ou profiter des soins prodigués par The Dispensary, établissement réputé pour ses thérapies de groupe bien arrosées…
Chaque année, le festival est marqué par la présence de personnalités du cinéma et cette treizième édition n’en était pas avare puisque l’on a pu voir, entre autres, Fabrice Lambot, Jean-Pierre Putters (Tonton Mad !), Richard Stanley (Hardware, Le Souffle du démon), Catriona MacColl, la scénariste Scarlett Amaris venus présentés The Theatre Bizarre ou Daniel Gouyette (figure emblématique de feu la société d’édition Neo Publishing puisqu’il conçut quasiment l’intégralité des bonus de leurs DVD) présent pour l’hommage rendu à Jean Rollin, pape du bis français (Les Deux orphelines vampires, Les Raisins de la mort, etc.), en présence notamment de sa veuve et son fils. Une soirée du souvenir, presque un an après sa mort, animée par un court-métrage de Jean-Noël Delamarre, Liberta, agent spatial anti-mythe (montage de photos d’affiches contant les aventures de Liberta à travers les mythes du cinéma populaire), le documentaire de Gouyette sur Jean Rollin, Si la mère supérieure se coiffe d’un entonnoir…, la projection du Frisson du vampire de Rollin, précédé du petit film d’Alain Joguet, Clovis Trouille, peintre dont les toiles auront largement influencé l’œuvre du réalisateur.

Encore une édition festive aussi enrichissante en termes de découvertes que de rencontres et qui aura un peu réveillée la ville rose ensuquée par d’exceptionnels rayons de soleil estivaux.



Nicolas Zugasti

Bande-annonce de L’Ambulance de Larry Cohen




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