" LES BANNIS DE LA SIERRA " DE JOSEPH M. NEWMAN : EN DEHORS DES SENTIERS BATTUS

Sorti en DVD au mois de janvier dernier par l’éditeur incontournable Sidonis, Les Bannis de la Sierra (1952) est la troisième adaptation de l’une des plus fameuses histoires de l’écrivain Brett Harte – The Outcasts Of Poker Flat, également titre original du métrage – après celle réalisée par l’inconnu Christy Cabanne en 1937 et celle de John Ford en 1919. La Twentieth Century Fox confie cette fois la mise en scène du projet à Joseph M. Newman, réalisateur méconnu mais talentueux à qui l’on doit le très réussi et culte Les Survivants de l’infini (1955), Le Cirque fantastique (1959) et une poignée de westerns : Tonnerre Apache avec Richard Boone en 1961, Fort Massacre en 1958, ou La Dernière flèche avec Tyrone Power et Cameron Mitchell (1952). Formé à bonne école (l’homme a été assistant réalisateur pour les plus grands, tel Ernst Lubitsch sur La Veuve joyeuse), Newman nous livre un très bon western tourné dans un noir et blanc classieux, alors que la couleur a envahi les écrans cinématographiques depuis quelques années déjà.

Le jeu sur le contraste binaire entre les deux couleurs primaires imprègne l’histoire qui repose sur la dichotomie s’opérant au sein de la population de la petite ville de Poker Flat. Après le braquage de sa banque (très belle ouverture du métrage, sans aucune paroles durant cinq minutes), la communauté décide de faire le ménage en excommuniant ses indésirables : un joueur solitaire (Dale Robertson), un vieil alcoolique aux tendances cleptomanes, une « Duchesse » excentrique et sans doute un brin libertine, et une femme (Anne Baxter) qui s’était acoquinée avec l’un des brigands responsables du hold-up de la banque. Le kärcher n’existant pas à l’époque de la conquête de l’Ouest, les malheureux sont simplement et prestement bannis de la « Cité » et doivent quitter Poker Flat en plein hiver, alors que la neige s’abat continuellement sur les contrées de la Sierra. Un ostracisme synonyme de mort certaine donc, mais qui révèle la constance de la stratégie du bouc-émissaire au fil de l’« Histoire » (la campagne présidentielle actuelle est là pour le prouver une nouvelle fois…), dont l’objectif est de rassurer une population rongée par une angoisse entretenue par le discours volontairement anxiogène du pouvoir en place. Le vol des chèques, lettres de change et bons au porteur qui étaient consignés à la banque n’est que le prétexte – bien utile – pour se débarrasser des marginaux devenus trop gênants aux yeux des habitants.

Après une longue et difficile journée de chevauchée, les bannis de Poker Flat trouvent refuge dans une petite chaumière au milieu de la forêt enneigée, en compagnie d’un jeune couple, marginal lui aussi car illégitime – la femme est tombée enceinte alors que sa famille n’a jamais approuvé le jeune prétendant au mariage. Très vite, Les Bannis de Poker Flat se transforme donc en un passionnant huis-clos, en même temps qu’il transforme cette cabane en une sorte de cercueil collectif tant la destinée funeste des six héros du métrage nous semble inévitable : une nourriture insuffisante et qui fond comme neige au soleil, des chevaux ayant pris la fuite pendant la tempête qui faisait rage dehors et n’en finit pas, empêchant les reclus de reprendre la route et d’atteindre la ville la plus proche.
Malgré les erreurs de certains (Jake Watterson – le vieillard, incarné par William H. Lynn – est responsable de la fuite des chevaux), la petite communauté reste solidaire et fait preuve d’une cohésion sans failles, ce qui la rend éminemment plus sympathique que ces « huiles » de Poker Flat ayant décidé de leur sort. Car en décrivant des « asociaux » – selon l’expression de Patrick Brion dans sa présentation du film dans les suppléments du DVD – capables de s’organiser et d’instituer une micro-société soudée et viable (si l’on excepte les conditions d’existence matérielles des plus précaires), Joseph M. Newman contredit la vision sartrienne de l’humanité selon laquelle « l’enfer, c’est les autres ». Ici, au contraire, les rapports sociaux sont gouvernés par la solidarité et la conscience d’être scellés par un destin commun. Lucide et bien décidé à s’en sortir sans faire preuve d’individualisme, John Oakhurst (Robertson) accepte de sacrifier son unique revolver pour réparer la cheminée obstruée de la maisonnée, une cheminée symbole de l’espoir de survie de la communauté.

Après le départ d’un de ses membres part chercher du secours, surgit un élément qui va bouleverser la quiétude du groupe : le retour de Ryker (très bon Cameron Mitchell), seul rescapé des braqueurs de la banque de Poker Flat, revenant chercher son butin qu’il avait confié à sa compagne Cal (Anne Baxter). L’arrivée du bandit va complètement déstabiliser la petite communauté. En s’appropriant le peu de nourriture qu’il reste et en menaçant ses congénères, l’homme impose sa loi et n’hésitera pas à abattre deux d’entre eux, jusqu’à ce que ce que Oakhurst parvienne à récupérer son arme, ce qui amorcera la fin de la tyrannie de Ryker mais aussi celle de la communauté. La cheminée – privée de son « attelle » de fortune – enfume la petite cabane, figurant la dislocation du groupe. Ne souhaitant pas suivre le jeune couple et retourner dans la ville qui les a chassés, les deux survivants des bannis de Poket Flat préfèrent tenter leur chance dans une ville voisine, qu’il espèrent plus accueillante et tolérante. Une touche finale d’optimisme pour conclure un métrage dont le motif principal – l’apologie et la célébration des marginaux et des déviants de tout poil – détonne dans le western classique hollywoodien.

Fabien Le Duigou.

DVD sorti le 17 janvier 2012 chez Sidonis.

Un extrait du film en version originale (non sous-titrée) :



"Il fuoco" de Giovanni Pastrone

Qui dit festival du patrimoine dit forcément film muet. C’est une bonne idée qu’a eue l’Institut Lumière, organisateur du festival du même nom à Lyon, d’inviter Alberto Barbera, directeur du Musée du cinéma de Turin, pour présenter Il fuoco, un film de 1916 de Giovanni Pastrone (l’auteur, deux ans plus tôt, du fameux Cabiria, source d’inspiration de Griffith pour son Intolerance).
Pastrone a ici pris le nom de Piero Fosco pour signer cette dramatique histoire d’amour entre un peintre inconnu (Febo Mari) et une poétesse snobinarde qui prend de grands airs (Pina Menichelli, une de ces fameuses dive du cinéma muet transalpin).

Coiffée de plumes, avec son long nez et son sourire inquiétant, les yeux cernés de noir, la poétesse est présentée comme un rapace, un hibou plus exactement. Curieusement, malgré une beauté qui n’est plus de notre époque, Pina Menichelli parvient à séduire le spectateur d’aujourd’hui grâce à son extrême sensualité. Elle est l’une des premières femmes fatales, à l’image de Theda Bara qui invente à la même époque la vamp de l’autre côté de l’Atlantique ou de Musidora en France. D’ailleurs, en italien, "la flamme", sujet du film, se traduit par "la vampa".

Scindé en trois parties (l’étincelle, la flamme et les cendres) qui symbolisent la passion, Il fuoco surprend à plus d’un titre. On reste sous le charme de cette histoire d’amour, de ses interprètes et plus particulièrement de Pina Menichelli, capable de passer de l’ardente étreinte à l’indifférence.
En conclusion de sa présentation, Barbera citait Salvador Dali qui, conquis par Il fuoco, délirait sur Pina Menichelli. Les Surréalistes ne pouvaient qu’adorer cet amour fou qui détruit le pauvre peintre. On ne saurait leur donner tort.



Jean-Charles Lemeunier



"Safe in Hell" de William Wellman (rétrospective Wellman)

À propos de Safe in Hell, "c’est un film zozo" s’exclame Bertrand Tavernier, venu présenter la rétrospective William Wellman dans le cadre du festival Lumière, organisé à Lyon par l’Institut Lumière que le cinéaste préside.
Zozo, on ne saurait dire mieux à propos de ce film Pré-Code, ainsi dénommé parce qu’il a été tourné en 1931, soit trois ans avant l’instauration d’un code de censure, imposé aux producteurs par Will Hays et Joseph Breen. Autant dire qu’en 1931, on peut parler librement de prostitution, de sexe, de désir, autant de sujets qui débordent littéralement dans ce fabuleux film qui s’ouvre sur les jambes gainées de bas de Dorothy Mackaill, négligemment posées sur un bureau.
Tavernier soulignait à juste titre, en préambule, combien Bill Wellman, malgré sa réputation de macho, savait filmer ses actrices. Celles-ci font facilement le coup de poing, comme on le voit dans Wild Boys on the Road et également dans ce Safe in Hell. Ce sont des dures, frappées par la vie mais qui ne s’en laissent pas conter.

Des jambes de Dorothy Mackaill à sa situation dans la vie, le spectateur a vite fait de comprendre. Quand la jolie blonde se retrouve en présence de celui qui l’a précipitée sur le trottoir (façon de parler, elle est davantage call girl), elle le tue accidentellement. Pour fuir une condamnation certaine, elle se réfugie sur une petite île qui refuse les extraditions et sur laquelle vivent de sombres individus tous plus déjantés les uns que les autres. Wellman signe là une belle galerie de portraits à l’eau-forte, mettant beaucoup d’acide dans sa description des personnages.
Dans ce récit, Wellman mêle adroitement l’humour et la désillusion et nous surprend par la chute. Safe in Hell, dont le titre rappelle la condition de l’héroïne, saine et sauve, certes, mais dans un enfer insulaire, ne souffre d’aucune ride, malgré son âge. Un souffle de liberté embarque les personnages et, avec eux, le spectateur. En 1931, le cinéma parlant n’a que deux ans d’existence et les films de cette époque sont très souvent bavards. Rien de tel ici : au contraire, Wellman a de formidables idées de plans, tel ce gimmick : chaque fois que Dorothy Mackaill sort de sa chambre, les cinq pensionnaires tordus de l’hôtel où elle réside placent leurs chaises face à l’escalier et s’installent confortablement pour jouir du spectacle. Détail qui tue : ils prennent soin de s’allonger pour mettre en avant ce qu’ils cachent sous leurs braguettes.
Espérons à présent qu’un éditeur DVD ait un jour la bonne idée de sortir quelques-uns de ces formidables films Pré-Code, qui méritent beaucoup mieux qu’un simple coup d’œil.



Jean-Charles Lemeunier



"La main noire" de Richard Thorpe (Wild Side Video)

Richard Thorpe est un vieux routier de la MGM, tout aussi foutu de filmer quelques aventures dans la jungle (jouées par le vrai Tarzan, c’est-à-dire Johnny Weissmuller) que les moyenâgeux Chevaliers de la Table Ronde et Ivanhoé ou que le très emballant Prisonnier de Zenda. Mais on aurait tort de croire que le gaillard n’a que du savoir-faire et qu’il ne cherche même pas à le faire savoir. En fouillant dans sa filmographie, les curieux pourront découvrir quelques pépites telles que l’hitchcockien Above Suspicion ou l’étrange Force des ténèbres.
La Main noire (Black Hand) qu’il réalise en 1950 souffre quelque peu des défauts de la MGM, avec un scénario qui ne cherche jamais à trop déranger. Réalisateur de studio, Thorpe suit son script à la ligne sans penser à le pervertir en lui donnant sa marque. Pourtant, le sujet est fort, qui décrit les débuts de la mainmise de la mafia sur la communauté italienne de New York, au tout début du XXe siècle. Le cinéaste se réfugie, semble-t-il, dans une manière de filmer les décors très expressionniste, utilisant les ombres, rendant inquiétante la moindre ruelle ou une anodine montée d’escaliers. Thorpe sait quoi faire de sa caméra et il le prouve : ses plans de la Little Italy des années 1900, avec ses rues encombrées d’étalages, renvoient forcément au New York des années vingt montré par Coppola dans Le Parrain 2.

C’est courant dans les films américains, le scénario met en balance l’individualisme et le collectif. Revenu aux États-Unis pour accomplir une vendetta, le héros va progressivement travailler pour la communauté italienne en luttant corps et âme contre la mafia. On dit que La Main noire est un des premiers, sinon le premier film à aborder la question de la Cosa Nostra en tant qu’organisation secrète qui pourrit la vie de tout un quartier. Ici, les méchants ne sont ni Scarface ni Little Caesar, seulement de petits commerçants qui tiennent la population sous leur coupe.
Après un brillant début qui laisse augurer du meilleur, le film devient bavard. Il nous rattrape avec l’enquête en Italie et ne nous lâche pas avec la capture du héros par les méchants. Grand studio oblige, la fin est malheureusement trop happy pour être crédible.
À ces bonnes surprises décrites plus haut (les plans, le suspense), il faut ajouter celle du casting. On croise dans cette Main noire beaucoup d’excellents seconds rôles qui nous permettent d’entrer encore mieux dans l’histoire. Le soin mis à filmer leurs visages burinés est tout autant à porter au crédit de Thorpe que de son directeur de la photo, Paul Vogel. Quant à la vedette, on sera étonné de découvrir qu’il s’agit de Gene Kelly, finalement ici aussi à l’aise que lorsqu’il chante sous la pluie. Le célèbre danseur a tourné La Main noire entre deux comédies musicales, preuve de son goût du risque.



Jean-Charles Lemeunier

> Film sorti en DVD le 20 septembre chez Wild Side



Classe de maître Jean-Claude Labrecque (et projection de "60 Cycles", "Mémoire en Fête", "Canada, pays vaste" et "Un Jeu si simple")

Bref retour en arrière entre deux projections du FCVQ. Samedi 24 septembre, c’était au tour du réalisateur et directeur de la photographie originaire de Québec Jean-Claude Labrecque d’accorder au public une classe de maître, après celle, la veille au soir, de l’incontournable Larry Clark (lequel était présent dans la salle). Une véritable leçon de technique cinématographique accompagnée de quatre courts-métrages datant des débuts du bonhomme à l’Office National du Film du Canada, comme chef-opérateur / caméraman puis comme réalisateur. Projetés dans le désordre chronologique, ses réalisations (ou co-réalisations) d’abord, ses contributions photographiques à des films livrés par de grands cinéastes québécois ensuite (ici Gilles Groulx pour qui il éclaira aussi l’emblématique Chat dans le sac), ses travaux révèlent un style visuel de haute tenue, signature élégante et alerte d’où ressort aussi un goût prononcé pour l’innovation et pour la maniabilité des images. Une culture de l’expérimentation que Labrecque confie avoir acquise dès son entrée à l’ONF (dans les années soixante), alors lieu de bouillonnement et de créativité.

C’est de cette avant-garde et de ces recherches stylistiques dont témoignent les quatre courts programmés en début de séance.
60 Cycles, seconde réalisation de Labrecque, est un documentaire sur la course cycliste du Tour du Saint-Laurent. En observateur avisé des techniques de retransmission télévisuelle de ce sport mais soucieux d’aller plus loin, Labrecque fait entrer son sujet dans le cadre cinématographique au lieu de plier sa technique à celle induite par le cyclisme. Son court-métrage est ainsi l’occasion d’exprimer une grande mobilité de l’image, établissant un parallèle naturel entre la compétition et son filmage. Travellings au plus près des coureurs, plongées vertigineuses, contreplongées audacieuses (l’objectif se substitue à la route en toute fin de film), cadrages elliptiques qui renforcent l’aspect aérien de la course (les cyclistes apparaissent et défilent en haut d’une côte, sans qu’on voie les roues toucher terre) : 60 Cycles est un exercice de style fonctionnant comme une boucle et où brillent aussi le portrait touchant de sportifs se donnant à fond (on garde en tête ces chutes et déceptions des plus malchanceux, mais aussi le sourire éclatant de ce cycliste que la caméra côtoie quelques minutes avant de remonter le cortège).
Documentaire sur la beauté et la diversité des paysages canadiens, Canada, pays vaste prolonge le propos technique de 60 Cycles : plongées impressionnantes, expérimentation poussée du grand angle et des panoramiques, filmage risqué (ce plan survolant de près — en hélicoptère — le train à Calgary et qui valut à Labrecque d’être attendu par la police à l’atterrissage). En quelques minutes, Labrecque rapproche la variété des climats et des décors naturels du pays à la mixité des techniques cinématographiques déployées. Un avant-gardisme de rigueur pour une réalisation destinée au pavillon du Canada à l’exposition universelle d’Osaka en 1970 (projection triangulaire).
Plus classique, Mémoire en Fête, réalisé par Léonard Forest en 1964, retrace l’histoire du séminaire de Québec. C’est à la fois une photographie contrastée, vivante, des lieux au moment du troisième centenaire de leur fondation, et un éclairage plus feutré de ce qu’ils furent au XVIIIe siècle. Une certaine illustration de la survivance propre au Québec, où rusticité et culture forment un tout inaliénable.

Réalisé par Gilles Groulx la même année, Un jeu simple s’intéresse au hockey et à l’équipe des Canadiens de Montréal. Devenu un classique du patrimoine cinématographique québécois, Un jeu simple dresse le portrait de véritables héros sportifs nationaux, le légendaire Maurice Richard en tête, lequel fut expulsé des séries éliminatoires par le président de la LNH après avoir frappé un arbitre en 1955. Entre captation en couleur des mouvements des joueurs sur la glace et acclamations de la foule saisies en noir et blanc, moments de jeu mémorables mais aussi tragédie (la blessure au cou du hockeyeur Lou Fontinato, les émeutes de mars 1955 suite à l’expulsion de Richard), Un jeu simple introduit une dimension spectaculaire dans le regard documentaire. C’est aussi un champ d’expérimentation dans le mariage des pellicules, puisqu’il était alors impossible d’étalonner ensemble couleur et noir et blanc.

Technicien hors pair, Jean-Claude Labrecque s’est montré aussi pointu que synthétique sur les questions de foyer, de focales, de lumière et de chimie de l’image cinématographique. Sa classe de maître, si elle fut parfois un peu trop circonscrite à la technique, permit de mesurer l’excellence de la facture du cinéma québécois des années 60. Une signature visuelle rehaussée d’histoires d’hommes et de rencontres, comme cette fois où, visitant Cinecittà, il se retrouva dans un studio voisin à ceux où tournaient chacun à part, Fellini, Antonioni et John Huston ! Définitivement, une rencontre au sommet.


Stéphane Ledien

Le Chat dans le sac, film de Gilles Groulx (1964) photographié par Jean-Claude Labrecque



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



Un documentaire athlétique : "Mighty Jerome" de Charles Officer

Risqué voire acrobatique dans une perspective d’exploitation grand public, le documentaire sportif est un genre qu’on appréhende inconsciemment avec moins de profondeur dramatique et d’exigence narrative que les métrages axés sur des sujets de société. Appelons cela "a priori", mais entre Les Yeux dans les bleus et La Fin de la pauvreté, par exemple, il y a un fossé d’intérêt induit par la nature même du propos, d’un côté l’équipe de France de football de la fin des années 90 (donc à une période de gloire pour les joueurs concernés ; mais à part ça…), de l’autre un film moins médiatisé mais concerné et attaché à démontrer, dans un réquisitoire antilibéral, les mécanismes d’une répartition des richesses aussi biaisée qu’injuste. On sait lequel mérite davantage de reconnaissance, en tout bien tout honneur critique et subjectif.
Sorti dans les salles québécoises ce mois-ci, Mighty Jerome vient prouver à quel point l’exercice du "docu" consacré à une figure du sport peut pourtant se révéler stylisé et passionnant, justement parce qu’il englobe aspects socio-culturels – et même politiques – et portrait à hauteur d’homme. Réalisé par le Canadien d’origine jamaïcaine Charles Officer, par ailleurs ancien joueur de hockey aux États-Unis et désormais acteur et auteur acclamé (son Nurse.Fighter.Boy en 2008 avait été nominé aux Genie Awards – les oscars canadiens), Mighty Jerome raconte l’histoire de celui qui fut un temps le coureur le plus rapide du monde pendant les années 60, l’athlète noir canadien Harry Winston Jerome. Composé de témoignages certes émus mais surtout techniquement pointus et politiquement significatifs de l’époque abordée (c’est là l’une des forces du film) d’anciens chroniqueurs sportifs, de journalistes, d’entraîneurs, de membres de l’entourage et de la famille du coureur, le film de Charles Officer adopte d’emblée une formalisation soignée, titrages et photographie ciselés dans un noir et blanc de toute beauté. Un choix de "couleur" qui ne s’avère évidemment pas innocent à propos d’un sportif qui fut victime de racisme dans un pays qu’on avoue moins connaître que son voisin du dessous pour ses aspects ségrégationnistes réels (voir ces manchettes de journaux locaux de l’époque insultant Jerome, le traitant de "nègre" et parlant de le renvoyer "d’où il vient" suite à ses performances en baisse). De l’enfance du sprinter dans la province de Saskatchewan (des premières images bucoliques, humbles) à ses études à l’université d’Oregon aux États-Unis, le parcours sportif, social, amoureux de Harry Jerome se construit à l’écran par souvenirs (tous ceux qui l’ont connu, aimé, approché, en relatent la petite et la grande histoire) et reconstitutions interposés (petite enfance et épisodes de sa vie de couple interprétés par des comédiens silencieux dans des remises en scène expressives). Les entretiens que le film parsème dans sa narration adoptent de plus un point de vue toujours en mouvement (légers travellings pendant le discours de chacun des intéressés, zooms efficaces, petites cassures et vacillements du montage pour dynamiser le récit), un parti pris qui permet d’éviter l’aspect statique des interventions parlées – et du portrait en général – tout en étant raccord avec l’idée d’un film sur un coureur, donc véritable concept en mouvement (l’allusion s’arrête là car il ne s’agit pas pour autant "d’aller vite", ni dans le montage, ni dans le filmage de l’ensemble). Aux scènes de "fiction" soignées recomposant les grandes lignes de sa relation avec sa compagne blanche (une liaison troublée par le racisme populaire – ces regards hostiles que leur jettent les consommateurs du café où ils prennent une pause en amoureux – et la désapprobation de l’institution universitaire) répondent des images d’archives plus brutes, où résonnent les grandes questions politiques de l’époque : le mouvement (on y revient, cette fois-ci au sens symbolique) noir étatsunien, la libéralisation générale, le développement de la société de consommation et, en filigrane (petite maille d’une toile de fond), l’avènement du sport business (voir cette séquence, drôle, où l’ancien coach de Jerome raconte comment il a refusé d’investir avec l’athlète dans une compagnie fabricante de chaussures de sport en Oregon : Nike !). C’est dans cette question de l’émancipation et de l’activisme noir américain, que le film explore – mais avec sérénité, sans obligation de militantisme forcené de la part de son réalisateur lui-même noir – sa propre dimension humaine et résonne avec impact sociologique, historique. Ainsi jaillissent les images, incontournables, des athlètes Tommie Smith et John Carlos, dressant fièrement leur poing ganté de noir sur le podium (ils arrivèrent respectivement premier et troisième de la course) du deux-cent mètres aux Jeux olympiques de Mexico en 1968 (jeux au cours desquels Jerome termina pour sa part septième au 100 m). En écho à ces revendications, Officer montre (et l’entourage de Jerome raconte) l’engagement moins démonstratif du champion, qui ne voulait pas débattre de la question en public (archives d’une émission de l’époque où un coureur et ami blanc de Jerome défendait plus âprement les revendications de la communauté noire que le coureur lui-même) mais n’avait pas hésité, en signe de contestation "passive" et d’affirmation subtile, à porter son t-shirt "Oregon" à l’envers, transformant ainsi l’inscription en "Nogero", évocation sensible et troublante du terme "négro". Ce sont là les vignettes les plus marquantes du métrage, le temps fort émotionnel s’inscrivant, lui, dans le témoignage de sa fille, qui raconte comment son père la détournait avec tendresse de toute idée de performance en course de vitesse, en lui offrant tour à tour une paire de skis de fond, une raquette de tennis, etc. Une drôlerie qui nous rapproche encore plus d’un "personnage" que l’on perçoit modeste, juste mais déterminé.

Cette détermination, plus encore qu’à travers l’affirmation ethnique, s’exprime chez Harry Jerome dans le combat qu’il mena après la déchirure musculaire qui le blessa gravement à la jambe lors des jeux du Commonwealth de Perth en 1962. Face aux affirmations de docteurs soutenant qu’il ne pourrait plus jamais courir, Jerome redoubla d’efforts, de musculation réparatrice et de rééducation sportive pour revenir sur le devant de la scène et se maintenir à un niveau international jusqu’à la fin des années soixante. Celui qui réalisa le record du monde du 100 yards en 1961 (et améliora son propre record en 62 puis 66) ne s’imposa pas seulement à son heure de gloire comme l’homme le plus rapide du monde, mais aussi comme le sportif le plus prompt à défier le déterminisme de la petite histoire de l’athlétisme. Quand il s’attarde avec le même brio formel et sans surcharge émotionnelle sur la perte de vitesse du champion, Officer accentue le parti pris de son documentaire, éclairage artistique d’une légende accessible, chronique avec classe d’une victoire même dans l’adversité et la défaite.
Comme les performances tantôt constantes (3e au cent mètre et 4e au deux-cent mètres, aux JO de Tokyo en 1964 ; 1er au cent mètres des Jeux du Commonwealth en 1966 à Kingston, 1er au cent mètres aux Jeux panaméricains de Winnipeg en 1967), tantôt affaiblies (sa 7e place aux JO de Mexico) du coureur, Mighty Jerome sait maintenir un niveau d’intérêt élevé pour le spectateur, même s’il accuse quelques bas (quelques témoignages sympathiques mais anodins concernant la vie de Jerome ou ses écarts extraconjuguaux, d’ailleurs formulés avec élégance par son ex-femme) après de nombreux hauts cinématographiques. Les rediffusions des exploits sportifs de l’époque sont grisants, même pour qui s’intéresse peu à l’athlétisme, sans compter le contexte historique et le focus impliqué sur les faits de société des années soixante et soixante-dix, forcément passionnants.
L’histoire que raconte Officer s’achève ensuite brutalement, un cut puis fond noir où résonne la voix chargée de tendresse de la vieille mère du sportif. À l’image de la disparition de Harry Jerome survenue bien trop tôt en 1982 (il mourut d’une rupture d’anévrisme), la course que décrit le métrage se termine abruptement au terme d’une narration qui aura évité l’écueil du concept dramatique d’ascension puis de chute. Une belle façon de rendre hommage au coureur que l’image flamboyante du film ressuscite littéralement ; célébration qui prolonge la présence de Jerome dans le Canada’s Walk of Fame, cette allée des célébrités canadiennes caractérisée par une série d’étoiles visibles sur le sol de King Street Ouest à Toronto, elle-même écho à Hollywood Boulevard. Une histoire cinématographique, définitivement.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 06 mai 2011 au Québec

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"La Nuit du chasseur" de Charles Laughton

Le 13 avril dernier est ressorti sur les écrans le monumental La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Une formidable initiative que l’on doit au distributeur Carlotta qui donne ainsi l’occasion de redécouvrir ce chef-d’œuvre intemporel.

Car tant que l’on n’a pas vu ce film, il est impossible d’appréhender pleinement sa beauté plastique et sa profondeur thématique. On aura beau lire tous les dithyrambes possibles définissant le film comme un classique incontestable, impossible d’effleurer la puissance de ses images. Car ce qu’il reste après visionnage, outre l’incroyable ambiance mortifère et délétère qui suinte, ce sont des instantanés à l’esthétique incomparable et à la splendeur vénéneuse : le cadavre de la mère des petits John et Pearl reposant au fond de l’eau, les cheveux flottant dans le courant ; l’arrivée du train noir de geais ; l’ombre du révérend Powell surgissant dans la chambre de John et l’enveloppant ; la descente tranquille du cours d’eau au milieu d’une nature sauvage ; le cabotinage du pasteur racontant l’histoire de sa Love & Hate, sa main droite et sa main gauche… Grâce soit rendue au superbe travail du directeur de la photo, Stanley Cortez, qui parvint, au moyen de géniaux jeux d’ombre et de lumière, à dépeindre et matérialiser un monde fantasmagorique où le naturalisme de Norman Mahler côtoierait les motifs d’un cinéma muet américain influencé par l’expressionnisme allemand, tel celui de D.W. Griffith. Mais une fois ces images gravées à jamais dans la mémoire, il demeure une étrange sensation de malaise.

En 1955, pour son premier et unique film (!), l’acteur Charles Laughton ne se livre pas vraiment à une critique d’un certain fondamentalisme religieux, ni ne s’adonne à la description de l’influence traumatique de la Grande Dépression. S’il y a bien un aspect traumatisant dans ce récit, il concerne avant tout les personnages des enfants qui vont être confrontés à une des plus grandes figures du Mal de l’Histoire du cinéma. Parcours initiatique, conte fantastique, La Nuit du chasseur recèle également des éléments renvoyant au mythe.

Choqués par l’arrestation de leur père, John et Pearl, ses enfants, vont durement être malmenés par le révérend psychopathe Harry Powell qui aura réussi à soutirer au patriarche, lors d’un séjour commun en prison, des infos sur le magot qu’il a planqué et dont seuls ses enfants connaissent la cachette. Ce révérend interprété par Robert Mitchum est l’incarnation d’une dualité inhérente à chacun, les tatouages « Love » et « Hate » sur ses phalanges en sont une expression évidente. Cet affrontement antédiluvien est principalement constitutif des personnages masculins du film, que ce soit le bourreau chargé d’exécuter la sentence prononcée envers Ben Harper coupable d’avoir tué deux hommes au cours du hold-up perpétré – une mise à mort qu’il avoue à sa femme supporter de moins en moins – ou Ben Harper lui-même qui braque une banque, un crime presque imposé par la Grande Dépression des années trente qui a précipité l’appauvrissement de classes déjà peu aisées. Des actes moralement difficiles à assumer, mais aux motivations louables puisqu’ils les commettent finalement tous deux pour le bien de leurs enfants : l’exécuteur anonyme envisageant sûrement sa basse besogne comme le moyen de rendre plus sûr le monde où vivent ses enfants (ce que sous-tend le geste de les recouvrir lorsqu’il vient les visiter pendant leur sommeil) tandis que Ben Harper confie son butin aux siens afin qu’ils puissent en profiter plus tard pour rendre leur vie plus heureuse et, peut-être, les mettre, au moins un temps, à l’abri du besoin. Harry Powell, le pasteur tueur de veuves symbolise à lui seul cette dichotomie à l’œuvre chez l’Homme, lui cet émissaire de Dieu. Il représente en sus la réversibilité des actions, des sentiments, dont la teneur bénéfique ou maligne est finalement une question de point de vue, de jugement, qu’il soit assené par une instance supérieure d’essence divine ou institutionnelle. Un personnage d’autant plus figuratif qu’il est également le siège de pulsions violentes et sexuelles à réfréner ou assouvir.

Le désir naissant chez cet homme de Dieu se transforme ainsi en instinct de mort. Une fusion d’Eros et Thanatos parfaitement illustrée lorsque le prêcheur, assistant à la danse langoureuse d’une belle, maugrée un châtiment tout en faisant surgir son couteau de sous sa veste, la lame tendue déchirant sa poche et pointant vers le ciel telle une érection. Pour Powell, le meurtre ne peut se départir du sexe et inversement. D’ailleurs, il ne peut honorer sa nouvelle épouse, la veuve Harper, qu’au moyen d’un substitut métallique destiné à la tuer, lui qui refusait tout contact charnel durant la nuit de noces. Les tatouages « Love » et « Hate » sur ses mains ne sont qu’une représentation manichéenne du sexe et de la mort qui définissent plus sûrement son comportement. Des inscriptions dissimulant sous des termes plus génériques, voire bibliques, les pulsions véritablement à l’œuvre.

De plus, la symbolique sexuelle se double, se complexifie, en étant associée à l’argent. En effet, c’est dans le ventre de la poupée de la jeune Pearl que Ben Harper dissimule l’argent, une cache dont il confie la secrète localisation à son fils John. Un secret qui va le ronger intérieurement comme l’annonce la manière qu’a le jeune garçon de se tenir le ventre lorsque la police vient arrêter son père. La connotation sexuelle, voire même incestueuse, est très forte. Et si Harry Powell peut être perçu comme un vil chasseur de prime ou de trésor, il est aussi subtilement dépeint comme un ignoble prédateur sexuel : sous couvert de rechercher ces maudits dix mille dollars, il en veut plus sûrement à l’intimité des jeunes enfants.
Face à des adultes aveugles à toute menace (qui pourrait douter d’un homme d’Eglise en ces temps sombres de Dépression ?), fanatisés (la mère des enfants prêche fiévreusement aux côtés de son nouveau mari), défaillants (Ben Harper) ou dangereux (le grand méchant loup Harry Powell), John et Pearl vont devoir trouver trouver le salut dans leurs capacités de résistance et par voie de conséquence dans la fuite qui les mènera vers le seul adulte responsable, Rachel Cooper (Lillian Gish, ancienne égérie de Griffith).

Véritable père de substitution pour Pearl, John va endosser les responsabilités “léguées” avec le magot de son père. Ce n’est pas seulement le secret lié à l’argent qui le travaille mais également l’obligation de se mesurer à un monde qu’il ne connaît pas, qu’il ne comprend pas, celui des rapports autoritaires, viciés, biaisés par la convoitise. Des rapports à la violence sourde ici personnifiés par Powell, l’autre figure paternelle, voulant pénétrer l’espace intime de John et sa sœur. Le pasteur peut même être envisagé comme le double maléfique de Ben Harper, son Doppelgänger, les deux personnages incarnant l’amour et la haine portés en étendard par Powell. Plus que des rapports de force opposant le révérend aux enfants, on peut clairement parler de rapports de soumission. Et pour s’y soustraire, le frère et la sœur n’auront d’autres choix que d’affronter la bête dans son antre lors de la fameuse scène de la cave où le refoulé refait surface. On y voit Powell laisser libre cours à ses pulsions, étreignant Pearl, plaquant violemment John contre un tonneau, se tenant derrière lui, le couteau à la main, prêt à le violenter pour obtenir ce qu’il recherche. Prêt à le violer ?

Plus qu’un conte initiatique à la noirceur abyssale, La Nuit du chasseur est une véritable plongée au cœur des archétypes mythologiques, Powell figurant superbement cette Ombre définie par Jung comme la personnification de ce que nous refusons de voir en nous-mêmes. N’est-ce pas son ombre démesurée qui pénètre subitement dans la chambre tandis que John raconte une histoire effrayante à Pearl ? De même que la cave représente le seuil à franchir, le ventre de la baleine engloutissant Jonas. En s’en extirpant, les deux enfants sont irrémédiablement transformés et prendront la fuite sur une barque qui leur fera descendre la rivière vers une contrée hospitalière, là où réside la Mère par excellence, Rachel Cooper, qui prendra soin d’eux, les purifiant (elle les nettoie consciencieusement) et les protégeant contre cet être maléfique. Finalement, tout se résumera à un affrontement entre l’ombre Powell et la lumière Rachel lors d’une superbe séquence où par transparence, chaque silhouette, pourtant située à une extrémité différente du cadre, semble faire face à l’autre, réunies à l’écran et par la voix, les deux opposants communiant presque tandis qu’ils entonnent le même cantique. Encore une figuration, l’ultime, de ce Love & Hate parcourant le film. Enfin, lors de ce finale, véritable réminiscence de l’arrestation de son père biologique, John se libèrera du fardeau trop lourd à porter. Auprès de cette mère enfin attentionnée, rédemptrice par bien des aspects, il pourra reprendre le cours de sa vie comme le symbolise la montre qu’il reçoit en cadeau.

Charles Laughton n’aura peut-être pas réussi à capter l’attention et l’intérêt de ses contemporains avec cette unique réalisation, mais il laisse à la postérité bien plus qu’un chef-d’œuvre magistral du 7e Art. La vision sidérante et incroyablement violente de l’innocence maltraitée. L’exploration vertigineuse d’une psyché mise à l’épreuve du Mal. Autrement dit, un remarquable cauchemar enfantin qui, inlassablement, nous étreint.

Nicolas Zugasti





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