« Avengers » de Joss Whedon : six super-héros sont dans un bateau…

Avengers est le résultat d’une longue pré-production qui a commencé avec l’apparition surprise du personnage de Nick Fury à la toute fin de Iron Man en 2008, et qui s’est poursuivie au fil des ans et des films : Iron Man 2, une nouvelle version de L’Incroyable Hulk, puis Thor et Captain America, tous deux entièrement voués à la présentation de ces deux protagonistes en vue du film-chorale ultime. Chaque fois, la mystérieuse organisation du S.H.I.E.L.D. était personnifiée par Nick Fury, sous les traits de Samuel L. Jackson, accompagné dans Iron Man 2 de la belle Black Widow (Scarlett Johansson). À moins d’avoir vécu dans une station polaire durant les quatre dernières années, ou d’être absolument allergique à tout produit filmique estampillé « Hollywood », les cinéphiles du monde entier s’étaient ainsi préparés à l’arrivée fracassante des Avengers sur les écrans, et en 3D s’il vous plaît, succès d’Avatar oblige. Mais en dehors des fans hardcore des comics dont sont adaptés ces longs-métrages, les spectateurs « normaux » avaient toute les raisons de craindre une purge – surtout au regard de la piètre performance du dernier opus en date, ce Captain America inepte et son héros à la limite de la sottise. De purge, pourtant, il n’est pas question ici : c’est la première surprise.

Certes, la surprise ne provient pas du scénario : des forces terrifiantes venues d’un autre monde envoient Loki sur la Terre afin de récupérer le Tesseract ayant autrefois appartenu au royaume d’Asgard, dans le but d’ouvrir le passage à une terrible armée. Face à cette menace, le directeur du S.H.I.E.L.D., Nick Fury, fait appel à des super-héros de choc : Iron Man, Hulk, Thor, Captain America, Hawkeye et Black Widow. Les Avengers sont les seuls à pouvoir protéger notre monde de cette tentative de domination menée par le demi-frère de Thor. Mais pourront-ils s’entendre et former une équipe soudée ?

La première apparition des Vengeurs dans des cases de comics date de 1963 : Jack Kirby et Stan Lee avaient alors l’idée de réunir dans un même récit plusieurs de leurs personnages, principe qui deviendra par la suite une habitude. Mais le portage de cette union vengeresse sur grand écran n’avait rien de simple pour autant : problèmes de droits (créatures tirées de Marvel, Spider-Man appartient désormais à Sony et les X-Men à la Fox, impossible donc de les réunir sous la même bannière), nécessité de trouver une histoire parmi tous les thèmes possibles abordés par Lee et Kirby, de choisir un cinéaste avec plus de personnalité et plus d’efficacité pour réussir à édifier un univers crédible et cohérent. Il fallait aussi présenter pas à pas chacun des personnages, quitte à sortir trop rapidement certaines productions laides et mal fichues (Captain America et sa 3D dégueulasse).

Étonnement, le scénario de Joss Whedon et Zak Penn brille par son efficacité, à défaut d’avoir le moindre grain d’originalité : les vilains veulent asservir le monde et les super-héros sont là pour les en empêcher, habillés de leurs costumes de foire. La bonne idée réside dans le fait de réutiliser un méchant emblématique du film Thor, car c’est Loki, le demi-frère du nouveau souverain d’Asgard, qui se laisse dominer par la folie des grandeurs. Tom Hiddleston lui prête de nouveau ses traits élégants et son charme de jeune premier, à travers un jeu volontiers cabotin, parfaitement intégré à l’univers peu sérieux des super-héros. L’autre bonne idée consiste à faire entrer en collusion des personnalités opposées dans l’esprit comme dans le temps : Tony Stark contre Steve Rogers, c’est l’affrontement de la modernité contre l’obsolescence ; Thor contre Bruce Banner, c’est la puissance contre la science. Tous ces bonshommes brillants ou taillés comme des armoires à glace partagent en outre une bonne dose d’humour qui dédramatise heureusement un récit un poil trop abscons. Et les deux « nouveaux » personnages, Hawkeye et Black Widow, apportent chacun un petit plus au groupe, l’un le jeu intériorisé de Jeremy Renner, l’autre le glamour de Scarlett Johansson. Quant au successeur d’Eric Bana et d’Edward Norton dans la peau de Banner / Hulk, Mark Ruffalo, il remporte haut la main ses galons de monstre : il excelle dans ce rôle mi-figue mi-raisin.

Outre cette cohérence bienvenue, Avengers apporte une seconde surprise de taille : le récit est parfaitement bien mené visuellement parlant, profitant des talents de Joss Whedon – le créateur légendaire de la série Buffy contre les vampires, qui tourne ici son deuxième long-métrage après Serenity en 2005. Mise à part une petite longueur en milieu de métrage, le rythme enchaîne sereinement conversations graves et scènes d’action spectaculaires toujours très lisibles, avec en point d’orgue une séquence de bataille finale d’une bonne grosse demi-heure sur l’île de Manhattan, qui aura bien du mal à se remettre des joyeusetés de six super-héros confrontés à une armée d’extra-terrestres aux visages de lépreux. Quant à la 3D, si elle ne semble pas indispensable, elle s’avère moins inconfortable que dans Thor et Captain America ; la profondeur de champ atteinte dans les rues de New York est toutefois agréablement accentuée par la technique du relief.

Film habile, excellemment maîtrisé, bourré de bons mots et approfondi par des caractères énergiques (que ferait-on sans le cynisme mythique de Tony Stark ?), Avengers remplit à la ligne près son considérable cahier des charges, et se paye au passage le luxe de convaincre même les plus ignorants de l’univers Marvel. Tout le récit se base sur un axiome simple, qui tient du début à la fin : comment concilier des comportements aussi divergents que ceux de super-héros égocentriques, patriotiques ou divins ? Le personnage de Coulson, agent du S.H.I.E.L.D., interprété par Clark Gregg, vient jouer les fusibles ; l’une des plus belles scènes du film, tragique, lui est réservée. Néanmoins, malgré ses qualités, Avengers ne dépasse pas le stade de très bon divertissement : il lui manque une profondeur thématique et esthétique à la façon de Watchmen (le film de Zack Snyder auquel on pense parfois durant la projection, du fait de la quête de cohérence entre plusieurs protagonistes) ou un côté obscur inspiré de Batman, qui reste à ce jour parmi les super-héros les plus creusés. Mais que ces menues réserves n’interdisent à personne de prendre son pied durant 2h20, les Vengeurs en valent plus que la peine.

Eric Nuevo

Sortie le 25 avril 2012
Distribution Walt Disney Company France



"Captain America : First Avenger" de Joe Johnston

Et une de plus. Au train où vont les adaptations des plus (Spider-Man, Iron Man, Thor) et moins célèbres (Blade ; le film de Stephen Norrington étant à considérer, au final, comme la première bonne transposition des comics concernés) sagas dessinées issues de l’usine à rêves super-héroïques de la Marvel, les écrans fantastiques seront bientôt majoritairement occupés par des protagonistes costumés et aux pouvoirs surhumains, univers à la crédibilité cinématographique encore impensable il y a ne serait-ce que dix ans, et qui bascula dans le "et si c’était possible et vraiment bon ?" le jour où Sam Raimi livra à la postérité ses visions acrobatiques et chamarrées du célèbre Homme-Araignée. Exceptions faites de la magie "à l’ancienne" des deux premiers Superman (signés Richard Donner — de façon officieuse pour le second volet) et des délires sombres et torturés du génie de Burbank (aujourd’hui d’ailleurs bien fatigué, de notre point de vue) autour de l’icône Batman ; exception faite, aussi, soyons bons joueurs, d’un Rocketeer aussi divertissant qu’agréablement rétro (et déjà signé Joe Johnston : vous voyez que rien n’arrive par hasard à Hollywood), tous les films mettant en scène des super-héros à l’attirail imposant se sont toujours heurtés à la maladresse graphique (au mieux) et à l’ineptie visuelle (au pire). C’est encore vrai aujourd’hui (Daredevil de Mark Steven Johnson, Les quatre fantastiques de Tim Story : on arrête là pour les "meilleurs" exemples ?), preuve que la réussite du genre ne tient pas d’abord aux effets spéciaux mais surtout à la vision (osons même le mot : au style) du réalisateur choisi. Cela paraît évident écrit tel quel, mais allez l’expliquer aux spectateurs (et chroniqueurs oui-ouiesques) qui voient exactement les mêmes mouvements vertigineux dans l’œil cyclonique de Raimi et dans celui, de traviole point barre, de Mark Steven Johnson.
Après les Iron Man (le deux nous reste encore en travers de la gorge) de Favreau, le pas si Incroyable Hulk de Leterrier et l’inégal Thor de Branagh, les studios Marvel poursuivent donc le développement de la franchise "Avengers", en attendant un finale rassemblant avec gourmandise rétinienne on l’imagine, toute la bande des super-héros dirigés, sur le papier, par Captain America puis par Tête de Fer. En passant, doit-on rappeler à quel point l’annonce d’un Ant-Man par Edgar Wright s’avère plus qu’enthousiasmante ?
Ce mercredi 17 août voit donc la célébration sur les écrans français du premier de tous les Vengeurs : Captain America. Une adaptation qu’on n’attendait pas avec une folle impatience il faut bien le dire, tant la fibre patriotique de son sujet menaçait de circonscrire le film dans un manichéisme béat et donc, pouvait rendre le projet suspect ou, pire : complètement nul. On n’imaginait pas à quel point ce serait un plaisir de l’écrire mais nous nous sommes trompés il y a quelques mois en exprimant (brièvement, sur notre Twitter) des doutes au vu des premières photos circulant sur le net. Et c’est aussi un plaisir de le décréter ici : Captain America : First Avenger est une vraie bonne série B dotée d’un charme rétro et d’une certaine classe, celle des vieux films de guerre et d’action portés par l’intelligence de leurs interprètes. Eh oui.

Adoptant le schéma désormais classique du héros faible, malingre (incroyables effets affublant le solide comédien Chris Evans d’une chétivité maladive) mais habité d’une incroyable bonté et qui par un heureux coup du sort se retrouve doté de super-pouvoirs à mettre au service de la justice (ici la lutte contre le fléau nazi en pleine Seconde Guerre mondiale), Captain America : First Avenger a la bonne idée de ne pas se soumettre aux canons du cinéma d’action post-moderne (hypermobilité de l’image, pyrotechnie démultipliée, montage à l’adrénaline). Parce que l’histoire du "réformé" Steve Rogers devenu super-soldat de l’Amérique possède intrinsèquement une dimension idéologique dont les ramifications pourraient atteindre l’actuelle conception des conflits où sont engagés les États-Unis, l’anachronisme aussi formel que thématique illustré par Joe Johnston sauve le film de tout excès d’américano-centrisme. Chose étrange, c’était cette volonté de moderniser le contexte guerrier du premier Iron Man qui en faisait un blockbuster intéressant ; sauf que son héros permettait un discours sur le désarmement et la privatisation grandissante des armées comme des conflits, là où Captain America se serait imposé comme le bras armé de son pays, une extension de la belligérance étatsunienne (qui a dit que ce papier était orienté ?). Bonne idée donc d’avoir privilégié une fidélité très divertissante au matériau narratif d’origine et, clou de cette adaptation vraiment surprenante et captivante, d’avoir intégré au récit l’esthétique propagandiste pour mieux la détourner et s’en amuser.
Comme le Spider-Man de Raimi, Captain America… prend le temps d’exposer les enjeux de vie de son protagoniste principal, tout en parsemant le cadre d’indices justiciers et de symboliques, ni lourdes, ni prétentieuses : par deux fois, ce bouclier de fortune (un couvercle de poubelle, une portière de voiture ornée de l’étoile des autorités locales) que brandit un Rogers en position, d’abord de faiblesse (dans la ruelle, lorsqu’il n’est encore qu’un petit homme fragile) puis de force (lors de la poursuite de l’assassin de l’inventeur du sérum de super-soldat), suffit à annoncer, et même amorcer, la consécration imminente de son héroïsme ultime. Des plans astucieux, quasi métonymiques, et aux allures de vignettes mordorées de comics d’un autre âge, qui imposent avec humour l’idée que Captain America, plus que d’être un "premier vengeur", est surtout un premier défenseur du monde libre. Même ingéniosité de la part de Johnston quand il s’agit de mesurer le fragile Rogers au reste du monde : l’homme reste presque décadré, en position inférieure par rapport au champ de vision de la caméra du réalisateur, et pourtant, c’est bien lui le héros, le vrai, de cette histoire filmée avec élégance mais aussi avec humour (amusant plan où Rogers contemple son reflet trop petit pour entrer dans l’uniforme de soldat présenté de l’autre côté d’une vitrine). Une fois la métamorphose accomplie, Johnston n’inverse pas la tendance et ne choisit pas, c’est notable, d’imposer la stature de son personnage par des contre-plongées écrasantes, ni même de filmer son bleu devenu fier capitaine tout en muscles du haut d’un piédestal visuel qu’on aurait pu voir adopté comme parti pris. Qu’il soit ou non doté de ses pouvoirs, Rogers reste pour le réalisateur un personnage tantôt "sous", tantôt "sur"-homme, mais jamais, finalement, victime passive ou dominateur. Tant pis pour le manichéisme basique, voire un peu idiot, que toute une frange critique et publique attribuerait volontiers au métrage.

Les séquences charnières de ce récit du super-soldat américain contre Crâne Rouge et son armée (elles-mêmes au service d’Hitler, du moins dans l’exposition des enjeux) s’articulent ainsi avec brio autour de la tournée de "propagande" qu’entame Steve Rogers, déchu du rôle guerrier (bonne idée qui permet de faire monter la pression héroïque) qu’il était prêt à assumer au lendemain de sa transformation. De véritables scènes de music-hall mélangées à l’imagerie des actualités cinématographiques des année 40, où brillent aussi l’éclat du film noir et le juste équilibre entre épure et kitsch d’un âge d’or qui évoluera lors des fifties, on le sait, vers l’esprit "easy listening".
Fort d’un déploiement où l’hyperbole patriotique et sa surcharge graphique festive se mêlent aux paillettes de numéros chantés/dansés et à une esthétique de serial, Captain America… célèbre le courage autant qu’il s’en amuse : d’abord valeur humaine, le concept de vaillance se voit transcendé en spectacle coloré, sans jamais railler sa raison d’être première. Cette justesse de traitement et de propos, véritable équilibre des forces narratives en présence, permet alors l’avènement du 3ème acte, passage aux choses sérieuses, un assaut — on pense aux films de guerre de la grande époque — plus sombre, plus explosif aussi (mais sans l’outrance visuelle ni les pétarades exponentielles propres aux super-productions du moment : à part la scène de destruction du siège de l’Hydra, rien n’explose dans tous les sens). Dans cette partie qu’on qualifierait volontiers de plus "virile" si le terme n’était pas aussi réducteur, Johnston se montre tel l’artisan habile, efficace, honnête, qu’il a toujours été : droiture du filmage, sens du champ-contrechamp, fluidité de l’action, confrontations encadrées sans dilution (voir ce premier échange de coups de poing très classique et donc délectable — loin de la sophistication extrême et illisible des combats désormais de rigueur dans tout film du genre — entre Cap et Crâne Rouge). L’équipe entourant le réalisateur sert admirablement bien ses ordres de formalisation, avec une photo soignée sachant autant illuminer l’histoire (couleurs feutrées, faste et élégance des fourties) que l’assombrir (mort brutale — imprévisible d’ailleurs — d’un partenaire de Cap). Sur ce point, Johnston pouvait compter sur la fidélité technique du chef-opérateur Shelly Johnson, qui avait déjà éclairé pour lui Jurassic Park III, Hidalgo et l’injustement décrié Wolfman. Une mise en images impeccable et appropriée que rehausse la musique iconisante, galvanisante, d’Alan Silvestri et, on aurait tort de ne pas insister, l’interprétation sérieuse, mais pas trop, des têtes d’affiche sympathiques du métrage : à cet égard, Chris Evans apporte beaucoup de crédibilité au projet, insufflant dans sa gestuelle comme dans ses regards l’intelligence et la modestie qui font très souvent défaut aux films de super-héros (les Iron Man, sur ce point, frôlent le cabotinage). On aime bien sûr la gouaille et le numéro de vieux-colonel-dur-à-cuire de Tommy Lee Jones (qui rappelle, en plus acidulé pourrait-on dire, le Lee Marvin des Douze salopards), le charme de Hayley Atwell et même, bien que plus attendu, le machiavélisme de bande-dessinée de Hugo Weaving (décidément partie prenante de toutes les grandes fresques-adaptations hollywoodiennes des années 2000) en Johann Schmidt / Crâne Rouge fidèle au comics (tous ces "Heil Hydra" à son égard sonnant comme un détournement ludique et léger du véritable — et donc pesant — signe de ralliement nazi) mais aussi habité d’une lucidité politique notable : son propos sur la disparition des drapeaux, lors du climax, vaut comme une opposition idéologique constructive (indépendamment des rêves de domination mondiale du bonhomme, évidemment) à l’incarnation supranationale de Captain America ; une certaine idée de la mondialisation, en somme.
Qu’importe donc l’absence de profondeur shakespearienne du script ; les ficelles sont épaissies ici et là, les traits des deux camps dessinés, volontairement grossis pour une appréciation pop-cornesque de l’ensemble, mais c’est indéniable : Captain America : First Avenger s’apprécie comme l’un des meilleurs films de super-héros de son époque. Du travail solide et, pardon de l’écrire mais c’était trop tentant, de "bon soldat" hollywoodien.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles en France le 17 août 2011



"Iron Man 2" de Jon Favreau

L’effet puissance 2 est-il un gage de plaisir et d’intérêt décuplés ? Dans l’industrie cinématographique, rien n’est moins sûr si l’on considère qu’un grand nombre de suites, appelées aussi "séquelles" à juste titre, se révèlent souvent moins intenses, profondes, intéressantes, soignées, et on en passe, que leur original. Ceci, exceptions faites de productions inscrites dans un projet de cinéaste cohérent où le bouleversement iconoclaste prévaut sur l’achalandage et le confort du tout spectaculaire sans profondeur thématique : Die Hard 3 (Une Journée en enfer), Toy Story 2, Spider-Man 2 (et 3 dans une certaine mesure, véritable autodestruction jouissive d’une saga vouée à la répétition ; d’ailleurs ils la "rebootent", c’est dire comme les voilà embarrassés…), et dans des temps déjà plus reculés, Le Parrain II, tous exemples types de suites (directes ou indirectes) surpassant leur n° 1 pourtant jugés a priori indétrônables.
Film événement de ce premier semestre, Iron Man 2 n’est jamais allé jusqu’à susciter une attente similaire ; mais la bonne surprise du premier film réalisé par Favreau (dont personne ne soupçonnait l’aptitude technique et plastique à mettre en scène les aventures de Tête de fer) créa suffisamment d’enthousiasme pour que tous les espoirs d’un numéro 2 encore plus jouissif, plus doté d’effets, plus mordant (ou au moins tout autant), surtout, sur la question des multinationales menant les guerres au Moyen-Orient, de l’affairisme du complexe militaro-industriel et des enjeux géostratégiques de la prolifération des armes, soient automatiquement placés sur un blockbuster un seul, ludique à souhait, léger mais conscient de sa tâche. Un plaisir aussi coupable que dénonciateur, symbole d’une industrie encore capable de se sentir concernée, de tirer à vue sur les institutions sous couvert de simple divertissement de masse.

C’était sans compter sur les velléités d’exécutifs finalement trop enclins à l’esbroufe pour être honnêtes. À leur décharge, on peut dire que le "marché" du film d’action, de surcroît super-héroïque, se révèle aujourd’hui d’une telle dureté concurrentielle et le public, si fortement influencé par l’ostentation et la débauche de moyens (ça a son charme spontané en matière de spectacle, reconnaissons-le), qu’il est difficile de résister à la tentation d’en faire toujours plus en surface (mais pas en profondeur, car plus vous creusez les thèmes, moins il vous reste de temps pour l’action pure ; sauf si vous vous appelez McTiernan, Greengrass ou Twohy). N’empêche : sitôt vu (non sans déplaisir), Iron Man 2 s’oublie, se dilue dans la rutilence moyenne des grosses productions du moment, l’éclat des armures filmées par Jon Favreau ne scintillant que le temps d’une première heure ébouriffante à défaut d’être réellement captivante. Il faut dire que le film commence avec des gros sabots, ou plutôt avec ce méchant Russe veillant son paternel sur son lit de mort dans un taudis et qui jure, en serrant les poings, en plongée archétypale et la larme de pacotille à l’œil (c’est pourtant Mickey Rourke qui s’y colle, et quand on voit The Wrestler, l’on se dit que l’homme peut tout jouer, avec une profondeur émotionnelle iinouïe), qu’il se vengera de Stark (prétexte d’une légèreté, pour ne pas dire d’une bêtise, confondante), non sans avoir poussé un cri de rage prévisible. Ces premières secondes nous font douter d’emblée de la profondeur psychologique et narrative de l’ensemble, mais il n’est pas exclu que Favreau comme son scénariste Justin Theroux, d’ailleurs pas du tout du sénacle de films du genre (le réalisateur colérique qui fracassait la voiture du mafieux à coups de batte dans Mulholland Drive, c’était lui), s’adonnent au second degré amusant, pillant dans les James Bond et actioners de la plus mauvaise époque les postures et leitmotiv du méchant de service. Qu’à cela ne tienne, la suite s’enchaîne avec dynamisme, Favreau s’affranchissant de la platitude occasionnelle qui caractérisait sa mise en scène très fonctionnelle, lisible et appréciable mais sans talent délectable ni grande acuité visuelle. Plus fluide, plus casse-gueule aussi dans ses mouvements de caméra, le réalisateur prend de l’assurance et tient à respecter un cahier des charges compétitif qui se donne les moyens de surpasser les grosses productions du moment ; dans la course à la surenchère, Favreau œuvre en bon petit soldat du studio qui le paie sans doute assez cher pour ça (après tout c’est son job…). Il en résulte une succession de scènes alternant entre comédie fantastique cool (mais molle, soyons clairs) et batailles rangées de bon(s) en armure contre un homme au fouet impressionnant dans son entrée en scène (la première confrontation entre Stark/Iron Man et Ivan Vanko/Whiplash sur le circuit du Grand Prix de Monaco constitue le meilleur morceau du film, assurément) mais mal exploité et expédié ensuite, puis contre des drones.

Autour de cette intrigue réduite à la plus simple expression vengeresse, gravitent des figures et situations plaquées sur la pâte du récit pour la faire gonfler sans autre ingrédient que la destruction massive et les réactions explosives en chaîne (où l’œil d’abord flatté finit par se lasser…). C’est pyrotechniquement très appréciable, mais les limites thématiques de l’entreprise freinent notre enthousiasme surtout si l’on compare (et on n’y coupe pas) avec le premier opus. Plutôt que de poursuivre dans une veine pamphlétaire sur la collusion entre fabricants d’armes et gouvernants étatsuniens, Favreau se perd dans la déclinaison mythologique des surhommes et femmes de la Marvel : ainsi la scène de discussion entre Nick Fury, Iron Man et la Veuve Noire (Scarlett Johansson, Oscar de la potiche en combinaison moulante) autour d’un café et d’un donut, complètement dénuée d’enjeux stratégiques, vire-t-elle au bal costumé qui jure avec la légitimité cinématographique acquise du chef du S.H.I.E.L.D et de l’homme en armure dans la pellicule originale.
À ce stade du film, où les héros déguisés n’ont rien d’autre à se dire que le monde est méchant et la vie souvent injuste (avec des étranges relents de guerre froide anachronique), le costplay n’est pas loin. Vacuité que confirme la totale inutilité du personnage de Natasha Romanoff, presque aussi sacrifié sur l’autel d’une éventuelle franchise à exploiter en parallèle que celui d’Elektra dans l’affreux Daredevil de Mark Steven Johnson (Oscar du réalisateur le plus inutile du genre "adaptation de comics"). Le point culminant de cette aberration étant la prise d’assaut de l’immeuble où Vanko dirige ses opérations contre les Iron Men Stark et Rhodey : une scène prétexte à des combats incompréhensibles où Scarlett Romanoff justifie son cachet de gymnaste cinégénique. Dispensable, voire pathétique.

Et la guerre et les marchands de mort dans tout ça ? Par endroits, le film retrouve un peu de sa lucidité originelle, surtout dans cet intéressant mais inexploité débat entre Stark et des instances gouvernementales désireuses de réquisitionner ce qu’elles considèrent comme une arme là où son inventeur de génie la voit comme un bouclier. Paradoxe sur lequel reposait le premier Iron Man et qui soulevait la question de l’imposition de la paix par la force, de l’offensive par une arme(ure) de protection massive. Hormis la bouffonnerie inspirée de Sam Rockwell en industriel de l’armement peu scrupuleux et une déclaration de Tony Stark signifiante sur ce qui pourrait être le cœur passionnant du film ("j’ai privatisé la paix mondiale" : belle métaphore / critique des SMP à la mode en Irak comme ailleurs) ; hormis bien sûr cette incroyable séquence à Monaco où de très bonnes idées de mise en scène (Happy conduisant à contresens sur le circuit pour venir en aide à son "boss", Whiplash découpant la Formule 1 de Stark comme une motte de beurre), concourent à une véritable festivité rétinienne, rien (ou presque, donc) dans cet Iron Man 2 ne peut nous consoler de passer à côté du plaisir qu’avait su créer, en toute modestie, le premier volet des aventures de l’homme en armure. Étonnant qu’avec un matériau de cette trempe, tout puisse être aussi léger, voire toc.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles le 28 avril 2010

> Lire aussi notre dossier sur les multinationales et les fabricants d’armes dans VERSUS n° 17, disponible à la vente sur le site, ainsi que la chronique de Iron Man dans VERSUS n° 13, également disponible.

Iron Man 2 – Bande-annonce




Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 27 followers

%d bloggers like this: