Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 42ème rue, affiche, Alexandre Aja, bimbo, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, crapoteux, craspec, critique, Deuxième sous-sol, DVD, Elijah Wood, Gregory Levasseur, Haute Tension, Jack Bauer, Joe Dante, Joe Spinell, Kiefer Sutherland, La Colline a des yeux, mannequin, Mirrors, New York, Nora Arnezeder, Piranha 3D, quartiers huppés, remake, revue, revue versus, revueversus.com, séance, séances, scalp, sorties, sorties ciné, springbreak, tueur, versus.com, versusmag.fr, vue subjective, Wes Craven, William Lustig
Deux films, Alexandre Aja (réalisateur) et son compère scénariste Grégory Levasseur auront incarné une forme de renouveau du cinéma d’horreur l’espace de deux films avec les formidables Haute-Tension et La Colline a des yeux remake du film culte de Wes Craven qui explosait son modèle surévalué. Depuis, ils se sont largement enfoncés dans la médiocrité avec Mirrors (un autre remake, celui-ci d’un film coréen, Into The Mirror de Kim Seong-ho) une histoire de fantômes où un Kiefer Sutherland en mode Jack Bauer explosait tous les miroirs à sa portée et Piranha 3D (un…remake de la série B de Joe Dante), sorte de springbreak du gore où les formes de nombreuses bimbos rivalisaient de relief avec les dents acérés des piranhas qui les mettaient en pièces. Entretemps, ils ont produits un troisième larron, Franck Khalfoun, pour le mauvais 2ème sous-sol (le soir du réveillon de Noël, une jeune femme est aux prises avec un maniaque dans un parking sous-terrain). Pas vraiment de quoi s’enthousiasmer donc lorsque l’on voit ces trois noms associés, qui plus est pour un nouveau remake. D’autant plus que là, il ne s’agit pas d’une série B ayant acquis ses galons d’œuvre culte du fait des affres du temps et de la nostalgie l’accompagnant (La Colline a des yeux de Craven et Piranha de Dante sont sympathiques mais n’ont pas révolutionnés le genre) mais d’un petit classique de l’horreur dont la vision, même plus de trente ans après, demeure remarquablement perturbante. Le Maniac de Lustig mettait en scène un être dérangé, Frank Zito (effarant Joe Spinell), que l’on accompagnait dans ses pérégrinations nocturnes et meurtrières qui se concluaient toujours par le découpage du scalp de jeunes filles qu’il disposait ensuite de retour dans son antre, sur le crâne en plastique de mannequins. Ambiance malsaine, environnement craspec, Lustig livrait un film déroutant de par certaines images à fortes connotations oniriques et fantastiques et l’ambigüité de ce psychopathe qui ne suinte pas le Mal par tous les pores de la peau (son allure terrifiante contrastant avec son regard d’une tristesse intense).
Le film de Khalfoun reprend l’argument de base et certains motifs les plus emblématiques de l’original (mannequins, scalps, la possible romance avec Anna…) avec dans le rôle-titre, Elijah Wood dans un total contre-emploi et surtout à l’extrême inverse de Spinell, tant physiquement que dans la menace intrinsèque que sa silhouette laissait planer. Un changement notable destiné à instaurer une plus grande proximité, voire identification, avec un personnage au physique plus commun et donc accentuer l’horreur des actes commis. Un démarquage qui aurait pu s’avérer payant puisqu’il est couplé avec le choix de nous montrer l’action du point de vue du tueur, son corps et son visage nous apparaissant alors morcelé, révélés seulement lorsque la caméra subjective passe devant une surface réfléchissante (rétroviseur, miroir, …). Une mise en scène qui nous cueille dès les premières secondes et dont les effets sont quasiment annihilés dès que la voix du tueur retentit. Cette dernière commentant alors ce qu’il se passe à l’écran ou dans sa tête, devenant une voix-off insupportable par ses descriptions inutiles ou l’expression de ses états d’âme lorsque le monstre se réveille. Un procédé qui échoue à nous faire entrer dans sa tête, contrairement à son intention première. Il eut été plus judicieux de garder le silence, laissant le spectateur seul avec son propre ressenti. Ce n’est pas systématique (bien sûr, lorsqu’il est au plus près d’une proie, il n’émettra pas de son pouvant révéler sa présence) mais suffisamment agaçant pour déconnecter le spectateur du récit. Une volonté explicative que l’on retrouve également dans les flashbacks donnant à voir les raisons de son trauma quand l’original fonctionnait parfaitement par brèves évocations au détour d’une image fugace ou une bribe de dialogue. Les effets-spéciaux réussis des mises à mort (un des rare point à sauver du film) participent également de cette monstration significative. Mais aussi bien fignolés soient-ils, ils ne pallient jamais au manque de tension patent du métrage.
Une séquence est particulièrement représentative de l’échec global du film. Frank poursuit une jeune fille dans un parking, renvoyant à la terrifiante traque dans le métro d’une infirmière rentrant chez elle de l’original mais sans en retrouver une once de la tension qui nous étreignait alors. Puisque nous voyons par les yeux du tueur, il ne demeure plus aucun suspense quant à la potentielle survie de la victime. Planqué sous un 4×4, il sectionne le tendon d’Achille de la fille qui s’écroule, redoublant ses cris. Puis, alors qu’il abat plusieurs fois son couteau sur elle, soudain la caméra change d’angle pour nous le montrer à califourchon sur la belle, lui donnant le coup de grâce avec sur le visage une expression proche d’une forme d’extase, du moins de jouissance. Un mouvement d’appareil finalement très intéressant puisque s’exprime ainsi l’idée qu’il peut s’extraire du monstre qu’il est uniquement au moment du coup fatal. Malheureusement, cette approche originale ne débouchera sur rien par la suite et ce plan sera presque aussitôt gâché par un coup de coude absolument inepte aux cinéphiles. Alors qu’il se relève, on nous montre son reflet sur la portière d’une voiture et l’on voit alors reproduit la célébrissime affiche du film de Lustig, la main gauche tenant un scalp dégoulinant de sang, la main droite le couteau ensanglanté et le reste du corps est cadré au niveau de la taille. Un clin d’œil qui aurait pu passer s’il n’était pas aussi ostentatoire, le plan durant longuement, histoire de bien faire comprendre la référence. Seulement, cette durée excessive nous fait prendre conscience qu’Elijah Wood n’a pas la carrure de son modèle. A l’image du remake face à l’original.
Nicolas Zugasti
Maniac est sorti en salles le 02 janvier 2013
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: affiche, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, Community, critique, Diam’s, DVD, Franck Sinatra, Géraldine Nakache, Hervé Mimran, Leïla Bekhti, Manu Payet, Marthe Villalonga, New York, Obama, Peter Pan, revue, revue versus, revueversus.com, séance, séances, sorties, sorties ciné, Tout ce qui brille, versus.com, versusmag.fr
En vingt minutes, le premier épisode de la série Community formait un groupe de sept personnages où leurs personnalités, leurs fêlures amenées à être développées par la suite, pointaient déjà avec une certaine pertinence et humour. En une heure et quarante minutes, le film de Nakache et Mimran ne parvient jamais à aller au-delà du semblant d’idées amorcées et où le manque de rythme et d’horizon narratif clairement définis s’avèrent rédhibitoires.
L’équipe de Tout ce qui brille (réalisateurs comme la plupart des acteurs) tente de rééditer l’exploit du succès public de cette comédie toute en candeur et prévisibilité affligeante mais cela ne prend plus, surtout lorsque le duo de réalisateurs repart sur une construction similaire. Les deux jeunes femmes interprétées par Géraldine Nakache et Leïal Bekhti qui tentaient de fuir le quotidien morose de leur banlieue pour s’éclater dans les quartiers clinquants de Paris (et gagner en maturité) ont désormais pris comme échappatoire la ville de New-York où la première travaille dans un établissement juif pour personnes âgées où elles leur prodiguent soins et cours de français tandis que la deuxième est la femme à tout faire d’une starlette du cinéma. Le grain de sable qui viendra perturber une mécanique déjà plus tellement bien huilée est le trio d’amis d’enfance venus dans la Grosse Pomme à la demande de l’une pour être la surprise de l’anniversaire de l’autre. Entre tourisme et vicissitudes d’une platitude hallucinante, les cinq amis vont vivre d’ennuyeuses aventures tournant autour de leurs petits nombrils avec en ligne de mire une remise en cause générale du groupe qui les fera basculer dans l’âge adulte (enfin, serait-on tenté d’écrire puisqu’ils ont la trentaine bien sonnés !) et imprègnera l’ensemble d’une certaine gravité à l’heure des choix. Enfin, ça c’est ce que l’on déduit de la bouillie narrative donnée en pâture à des spectateurs qui auront tôt faits de se repaître de la seule séquence digne d’intérêt de l’ensemble, le générique plutôt bien ouvragé et inventif montrant une vue aérienne de la ville et où les noms des acteurs, techniciens, producteurs, réalisateurs sont formés par les éléments urbains du paysage. Passés cette jolie entrée en matière, accrochez vos ceintures afin de supporter le vide horripilant censé former un récit questionnant ce que c’est avoir trente ans. Réponse filmée, c’est se comporter en parasite en profitant des bons plans induit par la situation confortable d’autrui, l’inconséquence en bandoulière et le refus de grandir chevillé au corps. Effets dévastateurs qui vont à l’encontre de ce que les réalisateurs ont voulu montrer si l’on s’en tient aux propos du dossier de presse, n’empêche qu’il est difficile d’apprécier autrement ce qu’il nous est donné à voir.
De plus, c’est également censé être un film de potes mais rien dans le film ne nous donne envie de faire partie de leur bande et partager leurs « délires ».
Deux séquences situées près de la conclusion sont emblématiques de tout ce que représente in fine ce film. La première voit le personnage de Marthe Villalonga (de très loin le personnage plus sympathique, truculent et le mieux joué. Cela donne une idée de la qualité d’interprétation du reste…) interpréter la chanson que le personnage de Nakache a appris à sa classe, un rap de Diam’s intitulé Peter Pan et dont les paroles scandent dans le refrain un net refus de grandir. Le film en plus de le montrer, l’exprime explicitement et intelligiblement. Les personnages ne sont soumis à aucune évolution, presque une régression car si au final les filles décident de repartir dans leur quartier d’origine auprès de leur familles ce n’est pas par choix mais parce qu’elles n’ont alors plus d’attaches professionnelles ou affectives dans la ville. On ne peut pas vraiment dire qu’elles remettent en cause leur nouvelle vie à l’aune de ce qu’elles ont laissé derrière elles. Est-ce qu’un constat d’échec suffit à rendre les plus matures ?
Autre séquence musicale, celle montrant en montage alterné les personnages chanter chacun dans leur coin New-York, New-York de Franck « The Voice » Sinatra afin d’illustrer leur état d’esprit du moment, pétri d’une cruelle désillusion. Une idée plutôt intéressante mais qui débarque sans aucune préparation prodiguée par un récit en friches qui progresse en zappant littéralement. L’émotion n’a pas le temps de s’installer puisque l’on passe tout de suite à autre chose la séquence à peine commencée. De fait, on ne s’attache pas vraiment à ces personnages que l’on regarde avec détachement, sans implication. D’autant que leurs relations ont mille fois été vues par ailleurs. Et puis à force d’ellipses et de non développement, les confrontations qui auraient dû naître de certaines inimités et incompréhension et qui auraient pu chambouler leur dynamique pour les faire évoluer n’adviennent jamais ou sont promptement évacuées. La superficialité règne en maîtresse et se voit parfaitement représentée par la deuxième séquence représentative. Alors qu’ils se remettent de leurs émotions dans l’appart de la star de cinéma pour qui le perso de Bekhti est aux petits soins, celle-ci débarque plus tôt que prévu. Tandis que les amis rassemblent rapidement leurs affaires pour quitter les lieux, l’actrice capricieuse leur dit de rester et leur raconte ses petits tracas de tournage en passant d’une émotion à l’autre en un clignement d’œil. Une mini tempête personnifiée qui au final fera du surplace, à l’image du film.
Enfin, il n’y a absolument aucun point de vue sur l’histoire. Nous sommes pourtant en présence de cinq personnages principaux qui ont une égalité de traitement et de présence à l’écran mais ils sont tellement lisses et insipides (mention spéciale à Manu Payet), si mal caractérisés qu’aucun n’a de véritable emprise, de regard plus ou moins pertinent sur les évènements. A moins que gueuler « Obama ! » tous les quarts d’heure en guise de ralliement et signe de satisfaction suffise…
Nicolas Zugasti
Nous York est en salles depuis le 7 novembre 2012
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: Al Ruban, Amis, Ben Gazzara, bonus, cinéma, collector, Comédie, couleurs, Documents, drame, DVD, Enterrement, entretien, Friends, Gena Rowlands, Husbands, John Cassavetes, Londres, New York, Peter Falk, Wild Side
La filmographie de John Cassavetes est affaire de famille. Non pas la famille comme sujet des films (quoique), mais plutôt celle que le cinéaste a su créer autour de lui au fil de sa carrière, travaillant régulièrement avec la même équipe et les mêmes comédiens. Dans Husbands, son premier film en couleurs, John Cassavetes réunit autour de lui et pour la première fois deux de ses acteurs fétiches : Ben Gazzara et Peter Falk. Tous les trois interprètent une bande de potes qui suite à la mort d’un ami proche, partent à Londres passer du bon temps et réflechir sur leur vie. Le film s’ouvre sur des clichés photographiques, ceux d’une fête où l’on distingue quatre couples s’amuser autour d’une piscine. On croise ainsi Gena Rowlands, et surtout le quatrième larron de la bande qui bientôt décèdera.
On a coutume de présenter Husbands comme une comédie "sur l’amour, la mort et la liberté". C’est en effet un remarquable métrage sur la quête existentielle de trois hommes que rien ne semblait pouvoir détourner d’une vie bien rodée (famille, bonne situation professionnelle…). Le film part alors dans une vrille contrôlée qui est aussi celle de ces trois anti-héros qui abandonnent tout sur un coup de tête. La trame de Husbands s’étant développée au fur et à mesure du tournage, on ne doute d’autant moins de la sincérité de la démarche qu’elle se traduit à l’écran par une complicité rarement vue au cinéma entre les comédiens. Moments de joie et de détresse s’enchaînent, avec, comme souvent chez Cassavettes, la folie qui n’est jamais très loin. La vie à l’œuvre, tout simplement.
Cette édition collector l’est à plusieurs titres. En plus de présenter le film remasterisé, le coffret comporte deux versions de ce dernier : une courte, et une longue (la scène de chants au restaurant étant tronquée dans la première version). Reste que le véritable intérêt des bonus réside dans ses suppléments présents sur la troisième galette. Deux documents fort intéressants viennent ainsi s’ajouter à ce film incontournable : un documentaire inédit de 90 minutes sur le cinéaste, et une conversation filmée entre Peter Falk et le producteur du film Al Ruban, qui n’est autre que le producteur attitré et l’ami de John Cassavetes. Parce que, répétons-le, tout ici est affaire de famille.
Julien Hairault
DVD Collector disponible chez Wild Side à partir du 4 avril.
Bande annonce de Husbands de John Cassavetes.
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Abel Ferrara, affaire DSK, Asia Argento, Bob Hoskins, Christmas, club de strip-tease, Dominique Strauss-Kahn, DSK, festival de Cannes, go go danseuses, grève, Lac des Cygnes, lap dance, Leonardo DiCaprio, loterie, Mary, Matt Dillon, Matthew Modine, New York, nightclub, nuit, rêve, Sofitel, songe, Tchaïkovski, Willem Dafoe

Depuis que la Toile bruisse de la rumeur attribuant à Abel Ferrara un projet de film sur l’affaire DSK avec Gérard Depardieu dans le rôle de l’ex-directeur du FMI, on se demande si ce Go Go Tales, qui parvient enfin à se frayer un chemin jusque dans nos salles après quatre ans passés dans les limbes de la pudeur distributive, ne serait pas un brouillon officieux de ce futur et improbable projet autour des événements de la fameuse chambre du Sofitel de New York. Après tout, il n’est pas absurde de penser que Dominique Strauss-Kahn aurait très bien pu traîner ses guêtres dans un club de gogo danseuses semblable à celui que filme Ferrara, identique à celui que le cinéaste avait l’habitude de fréquenter près de son appartement de Union Square, au cœur de Manhattan. L’ancien ministre de l’Économie du gouvernement Jospin (qui, lui, n’était décidément pas du genre à squatter dans les nightclubs), aurait pu se trouver entre Leonardo DiCaprio et Matt Dillon, que Ferrara avait l’habitude de croiser dans les travées du club, écrasé sous une montagne de poitrines et de jambes provocantes. Heureusement ou pas (c’est selon), la silhouette imposante de l’économiste aux trois lettres – qui ne sont pas que des « A » – est ici remplacée par celles, plus dramaturgiques, de Willem Dafoe, Bob Hoskins et Matthew Modine, membres délurés du cabaret Paradise. Le premier joue Ray Ruby, impresario charismatique du lieu ; le second est le Baron ; le troisième est Johnie Ruby, actionnaire du club, richissime coiffeur et frère du premier, accompagné de son ridicule caniche.

Les allées labyrinthiques du club Paradise, ses salles de danse, ses pièces en travaux, ses bureaux dissimulés dans lesquels le patron compte ses billets, sont le creuset idéal pour une traduction toute « ferrarienne » du bon vieux rêve américain – un songe soyeux et sensuel, rythmé par le déhanchement lascif des filles et le passage des habitués venus glisser quelques billets locaux, estampillés Paradise, sous les minuscules bouts de tissu qui protègent encore l’intimité féminine. Dans les ténèbres de leur existence nocturne, Ray Ruby et ses filles rêvent d’un futur meilleur : elles cherchent à se faire repérer par des agents ou des producteurs, auxquels le cabaret ouvre ses portes à partir d’une certaine heure ; lui tente de mettre au point une stratégie visant à gagner à coup sûr à la loterie. Une façon d’essayer de poursuivre l’American Dream au-delà du morne quotidien. Mais quand les filles rêvent de cinéma, Ruby ne désire rien d’autre que de continuer à gérer son cabaret à sa façon, selon ses envies – et peu importe le succès public remporté par ses choix. De là à y voir une note d’intention du réalisateur Ferrara qui, sanglé derrière sa caméra, nous fait partager sa résignation à se moquer du star system et du mainstream au profit de la matérialisation de ses propres songes, il n’y a qu’un pas.

À vouloir ériger son film comme un songe, Ferrara en oublierait presque de lui attribuer un scénario, préférant, à la succession artificielle des événements, une sorte d’errance hypnotique autour de quelques filles au galbe parfait, de quelques numéros de danse érotiques, de quelques personnages perdus dans leur rêverie quotidienne. Dans ce lieu unique d’où la caméra ne s’extraie que pour aller fureter du côté du trottoir, le temps d’accompagner Ray jusqu’à la porte voisine ou d’assister à l’arrivée équivoque d’un groupe d’Asiatiques – en fait destinés au restaurant de poissons d’à côté – le récit se déplie quasiment en temps réel, autour d’une dramaturgie minimale : d’une part, Ray et son associé qui ont acheté une énorme quantité de billets de loterie et attendent fiévreusement le tirage au sort, avec, à la clé, vingt millions de dollars sur lesquels ils comptent pour poursuivre les activités de la boîte ; d’autre part, les danseuses qui commencent à se rebeller et menacent de faire grève en attendant d’être payées, menées par la volcanique Monroe (Asia Argento, totalement délurée, accompagnée d’un rottweiler qui effraie le cuisinier local soucieux de protéger ses hot dogs biologiques) ; et au milieu, entre des spectateurs trop « tactiles » avec les filles et une machine à U.V. qui tombe en panne, au risque de démarrer un incendie, il y a la bouillante Lilian (Sylvia Miles), la propriétaire des murs, dont les copieuses insultes fusent en direction de ce club qu’elle menace toutes les quatre secondes de faire fermer. La narration avance par l’arrivée de nouveaux personnages – le débarquement de Matthew Modine, caniche en main et yeux rivés sur Monroe, est parfaitement savoureux – et par l’adjonction de nouvelles anecdotes, en attendant que le tirage de la loterie ne vienne réveiller le spectateur (nécessairement masculin, à ce stade) totalement subjugué par le mouvement lascif des gambettes sur la scène, sur le rythme velouté des chansons de Ruby.

Avec Go Go Tales, Ferrara a sans doute, avant tout, cherché son propre plaisir : au-delà des clins d’œil à ses propres sorties coutumières au cœur de la nuit new-yorkaise, il retrouve pour l’occasion son scénariste de Mary et Christmas, Scott Pardo, son compositeur sur Mary, Francis Kuipers, et des habitués du casting, Modine en tête. Surtout, il fait dans un genre qui lui ressemble moins, la comédie – mais une comédie baignant dans l’ironie. Si l’on est loin de ses chefs-d’œuvre de noirceur, le propos de Go Go Tales n’est pas cent pour cent artificiel pour autant. Il y a, dans la langueur de sa mise en scène, dans ces plans quasiment oniriques d’un corps féminin illustré par une courte mesure du Lac des Cygnes de Tchaïkovski, dans la logorrhée improbable d’un Willem Dafoe survolté, en pleine confession de sa dépendance au jeu, dans l’intimité impudique d’un groupe de femmes qui, dans les coulisses de leur show brûlant, discutent salaires et droits syndicaux – bref il y a, dans les interstices laissés ouverts par le cinéaste au creux de son film, des fulgurances et des beautés qui interdisent de le reléguer entièrement sur le rivage des mauvais films, comme on aurait été tenté de le faire, a priori, après l’accueil plus que mitigé au festival de Cannes 2007 aurait pu le laisser penser. Go Go Tales est un film étrange, presque étranger, mais il brille précisément par cette marginalité affichée qui en fait l’intérêt.
Eric Nuevo
Sortie le 8 février 2012.
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE, Ecrits et chuchotements | Tags: Entretiens, Eva Mendes, festival de Cannes, Harris Savides, Hitchcock/Truffaut, Howard Shore, interview, James Gray, Jordan Mintzer, La Nuit nous appartient, Little Odessa, livre, Manhattan, Mark Wahlberg, Matt Reeves, New York, NY Knicks, ouvrage, Paul Webster, Sirk on Sirk, Synecdoche Books, The Hollywood Reporter, The Yards, Tim Roth, Tom Richmond, Two Lovers, USC, Woody Allen
Qui mieux que James Gray pouvait parler de James Gray ? Et qui mieux que l’auteur du livre pouvait nous parler de l’auteur du livre ? Jordan Mintzer, correspondant de The Hollywood Reporter à Paris, nous a accordé un entretien dans lequel il revient sur la génèse de cet ouvrage essentiel pour tous les fans de James Gray (et les autres), ainsi que sur la critique de cinéma aux Etats-Unis, et ses activités de scénariste-producteur auprès de Matt Porterfield, réalisateur de Putty Hill. Rencontre…
Revue Versus : Pouquoi avoir choisi James Gray comme sujet de votre livre ?
Jordan Mintzer : James Gray est un réalisateur dont je suis le travail depuis le début de sa carrière. En fait, je peux même dire que je le suis depuis bien plus tôt que ça, puisque j’ai grandi pas très loin de chez lui dans le Queens (New-York), et que j’entendais parler de lui par des gars plus âgés du quartier, qui me parlaient d’un étudiant en cinéma qui essayait de faire un film à Hollywood. Quant Little Odessa est sorti quelques années plus tard, j’ai réalisé qu’il avait été fait par ce gamin dont on parlait. Je suis allé voir ce film qui m’a beaucoup impressionné, et qui m’a rendu jaloux par la même occasion – pas seulement parce qu’il montrait un coin de New-York qui m’était familier (le côté "banlieue" de la ville, loin du glamour de Manhattan), mais parce que la mise en scène était déjà très assurée et mature, très différente de celles qu’on pouvait voir aux Etats-Unis à la même époque. Ses trois autres films m’ont frappé de la même façon, ainsi que pour d’autres raisons.
Donc l’idée du livre sur James Gray est venu de mon amour pour ses films, et peut-être aussi grâce à la masterclass qu’il a donnée au Forum des Images il y a quelques années, et à laquelle j’ai assisté en compagnie de David Frenkel, l’éditeur de l’ouvrage. Nous étions tous les deux impressionnés par la façon, brillante et très ordonnée, dont James parlait de sa manière de faire du cinéma, et le souvenir de cette conférence était probablement le catalyseur de mon projet.
Revue Versus : Pourquoi avoir préféré l’interview plutôt que l’analyse ?
Jordan Mintzer : J’ai grandi en lisant et appréciant quelques uns des plus grands livres d’interviews sur le cinéma : Hitchcock/Truffaut, Sirk on Sirk, American Cinemas : Directors and Directions d’Andrew Sarris. Des livres qui m’ont inspiré, et qui m’ont donné l’envie de vouloir réaliser et/ou écrire sur les films. Dans le cas de James Gray, j’ai pensé que ce qu’il avait à dire à propos de ses films et de son approche de l’art de la mise en scène, serait plus intéressant que n’importe quelle analyse que je pourrais faire moi-même. Ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas certains théoriciens et critiques plus tournés sur l’analyse comme André Bazin, Serge Daney, Manny Farber ou Robin Wood, mais j’ai préféré laisser la partie analytique au grand Jean Douchet, qui a réussi à dire en seulement quelques paragraphes ce qui m’aurait pris plusieurs pages, si bien entendu j’en avais été capable.
Revue Versus : Combien de temps a duré l’interview ? Quelle était votre méthode de travail pour arriver au résultat que vous espériez ?
Jordan Mintzer : J’ai passé cinq jours à interviewer James dans sa maison à Los Angeles, parfois seul, parfois accompagné par David (et quelques fois par les trois enfants de James, qui s’introduisaient dans son bureau pour me poser des questions). On parlait deux à trois heures chaque jour, et au final nous avions suffisamment de matériel pour faire un livre. En fait, ce qui apparaît dans le livre ne représente que 70 % de nos conversations, puisque James parlait souvent officieusement sur de nombreux sujets, ce qui me permettait de comprendre un peu mieux ses goûts et son point de vue, surtout en ce qui concerne les films de ses contemporains.
Après ça, mon objectif était de "monter" ces conversations dans une sorte de récit, une histoire qui commencerait par les origines de James et suivrait sa carrière tout du long jusqu’à son dernier projet, avant de finir par son regard sur l’art et le cinéma en général. J’ai aussi essayé de faire en sorte que les conversations se suivent dans le sens chronologique du processus de création d’un film en commençant par les étapes consacrées à l’écriture, au casting et à la pré-production, avant de terminer par la production et la post-prod. D’autant que le mixage du son et de la musique est une étape qu’apprécie très particulièrement James, et sur laquelle il a beaucoup de choses à dire. La retranscription de nos conversations n’a pas pris beaucoup de temps puisque James était très précis. Le gros du travail se trouvait donc dans l’arrangement des parties de l’interview pour donner cette sensation de continuité, d’histoire.
Revue Versus : Pensiez vous dès le début de votre projet, à interviewer également les collaborateurs de James Gray ? Et si oui, pourquoi avoir tenu à leur donner la parole, et comment les avez-vous sélectionnés ?
Jordan Mintzer : L’idée d’interviewer les acteurs et techniciens provient de David, et j’en suis très heureux au final, car je pense que ces entretiens enrichissent et confirment vraiment ce que James dit lui-même, particulièrement au sujet de son désir de faire des films qui divertissent tout en impliquant les émotions du spectateur. J’étais motivé à l’idée de parler avec ses techniciens, pour comprendre comment ils pouvaient travailler avec James sur chaque projet. Comme nous le savons, un film est une œuvre participative. Mais très souvent malheureusement, et c’est encore plus vrai en France, seul le point de vue du metteur en scène se fait entendre, quand le reste de l’équipe technique est bien souvent oublié. Donc l’idée était aussi de comprendre comment chaque acteur et membre de l’équipe contribuait au film, et comment ils utilisaient leur savoir pour aider James à trouver sa "pensée" (pour citer Douchet) à l’écran.
C’était un plaisir, par exemple, de parler avec ce grand chef opérateur qu’est Harris Savides, ou un compositeur comme Howard Shore, et de comprendre ce qu’ils avaient pu apprendre en travaillant avec James, et comment ils se sont adaptés à sa vision en travaillant sur The Yards. Les acteurs étaient aussi très intéressants, surtout quand nous parlions de la façon dont ils interprétaient leur personnage… qui parfois, était différente de l’interprétation que James pouvait en avoir.
Revue Versus : Comment jugez-vous le résultat final ? Avez-vous des déceptions ou des regrets sur le fait, par exemple, de ne pas avoir pu interviewer quelqu’un en particulier…?
Jordan Mintzer : Je ne vais pas juger le texte, que je n’ai pas relu depuis que je l’ai corrigé cet été. Mais je peux par contre dire que le livre est fantastique à regarder, principalement grâce au talent de notre graphiste Guillaume Pavageau. Il a vraiment apporté des idées incroyables, et trouvé une façon très intelligente de présenter le texte en deux langues, ce qui posait problème du point de vue de l’agencement du tout. Au final, cette contrainte est devenu un argument clé de l’aspect si unique et original que le livre possède.
Si par "quelqu’un en particulier", vous pensez à Joaquin Phoenix, je regrette en effet de ne pas avoir pu l’interviewer, même si la chose était impossible lors de la préparation du livre. Et puis, il n’accordait même pas d’interviews pour I’m Still Here. Mais peut-être que ce n’est pas si malheureux au final, dans la mesure où Phoenix est vite devenu le un lien fort entre tous les acteurs, les techniciens et James. Il est présent tout au long du livre et des conversations malgré tout, même si nous ne l’entendons pas.
Revue Versus : Parlez-nous de vous, de votre travail de critique et de journaliste au Hollywood Reporter, et plus généralement de la place du critique du cinéma à Hollywood aujourd’hui ?
Jordan Mintzer : Je travaille comme critique pour The Hollywood Reporter, qui est l’un des trois principaux magazines en langue anglaise couvrant l’actualité du cinéma (les deux autres étant Screen et Variety, pour lequel j’ai travaillé quelques années). Puisque je suis basé à Paris, je couvre principalement le cinéma français, et en particulier les sorties commerciales qui ne sont pas projetées dans les festivals en amont. Les producteurs hollywoodiens sont toujours intéressés par de tels films et leurs droits de remake. Je couvre également le Festival de Cannes et quelques autres festivals européens (Berlin, Rome…). En général, mes textes proposent à la fois une analyse du film en lui-même, et une analyse du potentiel commercial du film en question (s’il marchera au box-office, sera vendu et montré hors de France, adapté en anglais…).
La critique de cinéma "sérieuse" joue toujours un rôle important à Hollywood, moins pour les blockbusters que la critique ne touche pas de toute façon (comme ce peut être le cas des franchises comme Transformers ou les films Marvel), que pour les petits films qui ont besoin d’un support critique pour trouver un distributeur et un public. Il y a certains critiques – Manhola Dargis au NY Times, Roger Ebert au Chicago Sun-Times, qui possèdent toujours de l’influence au point de pouvoir assurer à un film une bonne carrière. Sinon, à un certain niveau (disons les films à gros budget, au dessus de 50 millions de dollars), la critique, principalement à la télé, ne paraît pas être autre chose qu’un rouage du marketing mis en place par la distribution, comme un autre élement à ajouter aux bandes-annonces ou aux affiches.
Revue Versus : Vous avez aussi produit les films de Matt Porterfield, que nous aimons beaucoup. Qu’aimez-vous chez ce cinéaste, et quel plaisir trouvez-vous à quitter votre rôle de critique pour celui de producteur ?
Jordan Mintzer : Au-delà du fait que Matt est un ami très proche, j’aime avant tout l’authenticité de ses films – la façon dont il dépeint les gens et les lieux dans Baltimore, qui est la ville où il a grandi et où il continue de vivre. Aussi, et contrairement à beaucoup de metteurs en scène américains "indépendants", Matt est autant (sinon plus) intéressé par l’aspect esthétique de ses films (la lumière, le montage, le son) que part l’écriture des dialogues et de l’histoire, ce dont je peux témoigner (Jordan Mintzer étant également co-scénariste de Porterfield, ndlr). En tant que critique, je vois beaucoup de films qui n’ont pas d’intérêt esthétique, et où le réalisateur se contente de filmer des gens qui se parlent, au point qu’on peut se poser des questions : Quel était l’intérêt de faire un film ? Pourquoi ne pas juste écrire un livre ? Je pense que les grands films sont ceux qui montrent que le cinéma est un médium unique et différent d’autres formes artistiques. Et les grands réalisateurs sont ceux qui sont constamment en train d’essayer, consciemment (James Gray) ou non (Howard Hawks), d’emmener l’art cinématographique dans de nouveaux espaces.
Je ne suis pas un producteur en soi, même si j’ai tenu ce rôle sur les deux premiers films de Matt. J’ai bien quelques années d’expérience dans la production de films, quand je vivais encore à New-York, même si honnêtement je n’aimais pas ça. Travailler en production est fatiguant et peu intéressant, et au final je commençais à en vouloir aux films sur lesquels je travaillais, peu m’importait qu’ils soient bons ou non, je voulais juste rentrer chez moi pour regarder le match des Knicks (ceux qui travaillaient sur les films new-yorkais de Woody Allen avaient cette chance-là). Donc je préfère désormais regarder des films et écrire dessus, ou essayer d’en écrire.
Revue Versus : Enfin, avez-vous un autre grand projet en cours : livres, réalisation, production ?
Jordan Mintzer : Je travaille sur quelques scénarios actuellement, dont une comédie située à Paris que j’écris avec un ami, et qui est en développement avec une compagnie de production française. J’aide aussi Matt Porterfield à développer son nouveau script, qui sera la troisième partie de sa trilogie consacrée à Baltimore, et qui se tiendra dans un quartier similaire à celui de Putty Hill. Ca parle d’un jeune homme assigné à résidence et obligé de vivre avec son père, et des conséquences que cela implique. En ce qui concerne un autre livre, j’aimerais certainement m’attaquer à un autre cinéaste du calibre de James Gray, bien qu’il n’existe que très peu de réalisateurs (par ailleurs encore en vie) dont les films m’ont touché aussi fortement que le siens.
Entretien réalisé et traduit de l’anglais par Julien Hairault.
Remerciements à Jordan Mintzer et Jérémy Azoulay de Synecdoche Books.
Le livre est disponible en édition limitée (signée par Jordan Mintzer) sur http://synecdoche.fr/
Chronique du livre à lire ici
La photo de Jordan Mintzer est signée Henry Roy.
Bande-annonce de La Nuit nous appartient, troisième film de James Gray.
Bande-annonce de Putty Hill, film de Matt Porterfield co-scénarisé et co-produit par Jordan Mintzer.
Classé dans : Ecrits et chuchotements | Tags: David Grann, Eva Mendes, Francis F. Coppola, Harris Savides, Hollywood, James Gray, Jean Douchet, Jordan Mintzer, La Nuit nous appartient, Lost City of Z, Mark Walberg, Matt Reeves, Moni Moshonov, New York, The Yards, Tim Roth, Two Lovers, USC
La naissance d’un livre peut parfois ressembler à celle d’un film et d’une carrière, puisqu’il faut souvent une simple circonstance (mal-)heureuse pour qu’un projet aille à son terme. Cet ouvrage sur James Gray en est un bel exemple, à l’instar de la production miraculeuse du premier film du réalisateur, Little Odessa, qui ressemble finalement à un sacré coup de poker de producteur. En ouverture de l’ouvrage, l’auteur et critique Jordan Mintzer (lire l’interview ici) nous indique que rien n’aurait été possible si le réalisateur de La Nuit nous appartient avait trouvé le financement de son nouveau film, l’adaptation du livre de David Grann, Lost City of Z. Alors qu’il aurait dû être en train de travailler sur la production de son cinquième métrage, Gray a donc eu le temps de recevoir à plusieurs reprises pendant une semaine Jordan Mintzer, pour lui/nous livrer le fond de sa pensée sur le cinéma, et en premier lieu sur SON cinéma. Dans la grande lignée des livres d’entretiens sur le 7e Art, rares sont les jeunes cinéastes (car du haut de ses quatre films, Gray est encore jeune) à avoir reçu pareil hommage, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ici : distinguer un cinéaste différent et déjà indispensable, parfait compromis entre le cinéma de genre hollywoodien et le cinéma indépendant. L’un de ces réalisateurs dont chaque nouveau film procure une attente insurmontable.
Des origines de Gray à ses difficultés à produire Lost City of Z, toute la vie et la carrière de Gray est passée au crible des questions de Mintzer, avec la patience nécessaire à l’éclosion d’anecdotes savoureuses sur l’envers du décor. On apprend, entres autres nombreuses informations, que Gray était fasciné par le côté obscur de New-York (sa ville) dans les années 1970 lorsqu’il quittait son quartier pour aller voir des films dans les cinémas de Manhattan, et que parmi ses influences artistiques notables, trônent en bonnes positions Apocalypse Now et les toiles d’Edward Hopper. S’en suivra un parcours assez classique d’étudiant en cinéma (études peu convaincantes selon Gray) repéré par un producteur (Paul Webster) qui lui offrira la chance de réaliser très jeune son premier long-métrage, avant qu’il ne poursuive la carrière que l’on sait. Bien entendu, vous saurez désormais tout sur l’écriture, la production, le tournage et la post-production de tous les films de Gray, par Gray lui-même. Le cinéaste étant peu avare en détails et renseignements aussi précieux que techniques sur sa façon de faire et d’agir avec les autres. Car la vraie valeur ajoutée de l’ouvrage (en plus de documents souvent inédits et très intéressants : extraits de scénarios, de story-boards, photos de plateau etc.) réside dans les interviews des collaborateurs du cinéaste.
Ainsi, l’interview de Gray est entrecoupée par d’autres conversations avec des acteurs (Mark Walberg, Tim Roth, Eva Mendes, Moni Moshonov…) et « techniciens » (Harris Savides, Matt Reeves…), ayant côtoyés le cinéaste tout au long de sa carrière ou sur un film en particulier. L’occasion d’approcher différemment James Gray et de compléter la vision que l’on pourrait en avoir uniquement en le lisant. L’occasion également de cerner les rapports (humains et professionnels) que peuvent entretenir différents corps de métier sur un même projet, sans perdre de vue qu’au final, tous ces propos finissent par indiquer comment fonctionne l’industrie du cinéma outre-Atlantique. Et comme souvent, ce sont les petites mains qui racontent les choses les plus intéressantes (alors que les comédiens, sans tomber dans une posture promotionnelle, nous offrent un contenu souvent plus convenu), à l’image du chef opérateur Tom Richmond (sur Little Odessa), qui raconte qu’il a travaillé la photo du film grâce aux aquarelles peintes par Gray lors de l’écriture, et à de la musique russe recommandée par le cinéaste, qu’il écoutait en se promenant dans New-York.
Si Jordan Mintzer laisse la parole à James Gray et ses collaborateurs, il n’en oublie pas de faire également appel à Jean Douchet pour ouvrir son ouvrage et lui assurer une caution « intellectuelle ». Le critique français de rappeler que Gray intègre parfaitement la « politique des auteurs » chère aux Cahiers du Cinéma, et qu’il est le plus grand tragédien du cinéma d’aujourd’hui, alliant à la perfection action et émotion. Puis c’est au tour de Francis F. Coppola de valider le choix du réalisateur de Two Lovers comme centre d’attention de ce gros et beau livre, en rappelant que comme lui, Gray est issu de l’immigration et que cela se ressent sur des personnages appartenant à une double culture, un double attachement (les héros de La Nuit nous appartient en sont le meilleur exemple). Avec ces soutiens de poids, Jordan Mintzer a ensuite le champ libre pour nous livrer un livre captivant et essentiel sur l’un des plus grands cinéastes de notre époque. Qui, on l’apprend, voulait réaliser un film sur le disco à la sortie de l’école. Comme quoi, une immense carrière tient à quelques détails. Ces mêmes détails qui font d’un livre un objet indispensable.
Julien Hairault
Disponible chez Synecdoche Books, 49 euros.
Livre disponible en édition limitée signée par Jordan Mintzer sur http://synecdoche.fr/
Bande-annonce de Two Lovers.
Bande-annonce de Little Odessa.
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: Above Suspicion, acteurs, amour, analyse, écrans, Blu-ray, chronique, cinéma, clair-obscur, classique, collection, Coppola, Cosa Nostra, critique, DVD, Femme fatale, Film Noir, Force des ténèbres, Gene Kelly, Hollywood, Ivanhoé, Jean-Charles Lemeunier, la pieuvre, Le Parrain 2, Le Prisonnier de Zenda, Les chevaliers de la table ronde, Les Introuvables, Little Caesar, Little Italy, mafia, mag, MGM, New York, noir et blanc, Paul Vogel directeur de la photographie, Polar, racket, revue, revueversus.com, Scarface, script, studio, thriller, V.O., vendetta, Versus, versusmag, Wild Side
Richard Thorpe est un vieux routier de la MGM, tout aussi foutu de filmer quelques aventures dans la jungle (jouées par le vrai Tarzan, c’est-à-dire Johnny Weissmuller) que les moyenâgeux Chevaliers de la Table Ronde et Ivanhoé ou que le très emballant Prisonnier de Zenda. Mais on aurait tort de croire que le gaillard n’a que du savoir-faire et qu’il ne cherche même pas à le faire savoir. En fouillant dans sa filmographie, les curieux pourront découvrir quelques pépites telles que l’hitchcockien Above Suspicion ou l’étrange Force des ténèbres.
La Main noire (Black Hand) qu’il réalise en 1950 souffre quelque peu des défauts de la MGM, avec un scénario qui ne cherche jamais à trop déranger. Réalisateur de studio, Thorpe suit son script à la ligne sans penser à le pervertir en lui donnant sa marque. Pourtant, le sujet est fort, qui décrit les débuts de la mainmise de la mafia sur la communauté italienne de New York, au tout début du XXe siècle. Le cinéaste se réfugie, semble-t-il, dans une manière de filmer les décors très expressionniste, utilisant les ombres, rendant inquiétante la moindre ruelle ou une anodine montée d’escaliers. Thorpe sait quoi faire de sa caméra et il le prouve : ses plans de la Little Italy des années 1900, avec ses rues encombrées d’étalages, renvoient forcément au New York des années vingt montré par Coppola dans Le Parrain 2.
C’est courant dans les films américains, le scénario met en balance l’individualisme et le collectif. Revenu aux États-Unis pour accomplir une vendetta, le héros va progressivement travailler pour la communauté italienne en luttant corps et âme contre la mafia. On dit que La Main noire est un des premiers, sinon le premier film à aborder la question de la Cosa Nostra en tant qu’organisation secrète qui pourrit la vie de tout un quartier. Ici, les méchants ne sont ni Scarface ni Little Caesar, seulement de petits commerçants qui tiennent la population sous leur coupe.
Après un brillant début qui laisse augurer du meilleur, le film devient bavard. Il nous rattrape avec l’enquête en Italie et ne nous lâche pas avec la capture du héros par les méchants. Grand studio oblige, la fin est malheureusement trop happy pour être crédible.
À ces bonnes surprises décrites plus haut (les plans, le suspense), il faut ajouter celle du casting. On croise dans cette Main noire beaucoup d’excellents seconds rôles qui nous permettent d’entrer encore mieux dans l’histoire. Le soin mis à filmer leurs visages burinés est tout autant à porter au crédit de Thorpe que de son directeur de la photo, Paul Vogel. Quant à la vedette, on sera étonné de découvrir qu’il s’agit de Gene Kelly, finalement ici aussi à l’aise que lorsqu’il chante sous la pluie. Le célèbre danseur a tourné La Main noire entre deux comédies musicales, preuve de son goût du risque.
Jean-Charles Lemeunier
> Film sorti en DVD le 20 septembre chez Wild Side
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: alcool, Another Day In Paradise, Bully, Chloë Sevigny, classe de maître, contagion, corps adolescent, Destricted, drogues, FCVQ, Harmony Korine, Jeremy Peter Allen, jeunesse, Justin Pierce, Ken Park, Kids, Leo Fitzpatrick, masterclass, Musée de la Civilisation, New York, photographie, Québec, rétrospective, Rosario Dawson, sexe, SIDA, Teenage Caveman, teenagers, viol, vol, Wassup Rockers

Déjà à l’honneur d’une rétrospective au Musée d’Art Moderne de Paris en octobre de l’année dernière, l’œuvre cinématographique de Larry Clark (abordée notamment dans notre numéro 20) ressurgit cet automne dans le giron de l’analyse versusienne, cette fois-ci du côté de Québec. Le réalisateur et photographe prenait ainsi la parole le temps d’une classe de maître (animée par Jeremy Peter Allen, réalisateur, scénariste et professeur de cinéma à l’université Laval) dans l’auditorium (étrangement peu rempli) du Musée de la Civilisation de la ville de Québec, où fut aussi projeté en préambule à la discussion son premier long-métrage Kids.
S’agissant de la présence de Clark au FCVQ, l’un des organisateurs expliqua que l’artiste incarnait l’idée que les têtes pensantes de la programmation se faisaient du cinéma indépendant américain et, bien que l’effet choc ait moins de résonance d’exclusivité auprès d’un public qui aurait eu la chance de (re)visualiser le travail de Clark en 2010, on peut y voir une volonté de frapper fort pour cette première édition avec un invité prestigieux et éloigné des conventions. Pour l’occasion, tous les films de Larry Clark seront projetés au Clap de Québec en copie 35 mm, l’opportunité pour un public moins exposé au réalisme cru de sa cinématographie, d’en appréhender toute la force de frappe. Assurément, une expérience dont l’épreuve se veut toujours aussi impressionnante. Plus de 15 ans après sa présentation à Cannes (dont le Palais des Festivals semble avoir marqué par sa grandiloquence le réalisateur, qui déclare qu’il pourrait "y mourir"), Kids reste d’une intensité et d’une actualité brûlantes.

Kids, qui n’aurait pas dû être le premier film de Clark (il projetait depuis des années de réaliser Ken Park), fit l’effet d’un électrochoc au moment de sa sortie et souleva de nombreuses polémiques. Lesquelles, confiait le cinéaste lors de cette soirée incontournable, lui parurent alors une atteinte à sa liberté artistique, fait d’autant plus rageant pour lui qu’il avait l’habitude, en photographie, de s’exprimer comme il le souhaitait. Aux parents et critiques effarés qui s’insurgèrent du tableau que brossait Clark de l’adolescence new yorkaise (ou disons, d’une certaine adolescence), le réalisateur répondit que c’était la réalité, la plus crue et donc la plus difficile à appréhender.
Dans cette discussion qui n’eut rien, en passant, d’une leçon de maître (peu de sujets techniques abordés ce soir-là), Clark évoqua surtout les souvenirs afférents au tournage de ce premier film où débutèrent Rosario Dawson et Chloë Sevigny : un tournage pour ainsi dire marathon, essoufflant filmage d’un groupe de jeunes (qui plus est skaters) toujours en mouvement. Dans Kids comme dans les films suivants, la jeunesse se conjugue obligatoirement au pluriel, le corps adolescent s’incarne principalement en groupe, y compris dans la sexualité (et quand les relations se font en couple, l’entourage amical s’immisce dans l’acte, au moins en tant que spectateur / voyeur). L’autre mouvement du film vient aussi de la contagion que filme Larry Clark via le personnage de Telly (Leo Fitzpatrick). Un protagoniste qui se déplace sans cesse dans le champ et dont l’idée du safe sex se résume au dépucelage de vierges alors que lui-même ne se sait pas infecté par le VIH. Kids est une course contre la montre (Jennie, interprétée par Chloë Sevigny, cherche à retrouver Telly — le seul garçon avec qui elle ait couché — pour l’empêcher de contaminer d’autres jeunes filles) et conserve son statut de baptême du feu pour le réalisateur, soutenu pour cette première entreprise par Gus Van Sant. Scénarisé par le (alors) jeune Harmony Korine mais avec des nombreuses scènes directement inspirées des discussions d’adolescents (cette séance d’échange de propos sur le sexe entre filles, en parallèle de celle des garçons), du matériel discursif documentaire que Clark avait enregistré sur bandes pour en retranscrire l’essentiel et le faire jouer par ses jeunes comédiens. Comédiens à propos desquels les anecdotes ne manquent pas : le casse-tête de la mauvaise diction de Fitzpatrick (que les producteurs voulurent faire corriger mais que Clark maintint pour son authenticité du parler adolescent), le destin tragique de l’acteur Justin Pierce (ici dans le rôle de Casper, l’ami de Telly) qui se suicida par pendaison en 2000, l’expérience sexuelle des interprètes en parfaite opposition avec leur rôle dans le film, l’incapacité des nombreuses figures adolescentes du métrage à improviser de façon juste, même pour une brève séquence consistant à répondre au téléphone…
Confiant que son film préféré restait Wassup Rockers et que l’exercice de son art cinématographique s’avérait "de plus en plus difficile" (rappelons que son exposition au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 2010 fut censurée, ou plutôt interdite aux mineurs), Clark a livré pour cette classe de maître un long commentaire en forme de ressenti où se mesure aussi son rapport à la morale et son inspiration puisée à la source, soit la réalité du quotidien. "À l’époque de Kids, les jeunes parlaient de se protéger mais ne le faisaient pas car ils détestaient mettre des préservatifs". Le développement de Kids, du moins dans son enjeu autour du personnage contagieux de Telly, fait ainsi suite à la rencontre de Clark avec un jeune disant se protéger en ne couchant qu’avec des jeunes filles vierges ; un détonateur ajouté à la volonté de livrer un instantané de la jeunesse hors cadres pré-formatés de la famille (comportements normés dans une cellule institutionnalisée) et de l’Hollywood (casting complètement anti-héroïque et loin des canons de beauté de l’industrie cinématographique de masse). Confiant cet élément-clé à Harmony Korine pour qu’il écrive un scénario nourri de ces expériences de vie brûlée par les deux bouts, Clark allait livrer un film unique, point de départ d’une carrière dévouée à la violence de la crise de l’adolescence éprouvée, retransmise de façon directe, abrupte, alarmante et terriblement véridique. C’est sur ce point de réalisme que l’auteur est revenu à maintes reprises, rappelant l’hostilité du scénariste de Bully (Zachary Long) à son égard face aux changements qu’il avait imposés au script en plein tournage du film, Clark préférant se tourner vers les pages du roman adapté, matériel selon lui beaucoup plus approprié et authentique. Larry Clark œuvre pour le vrai.
Stéphane Ledien
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: actrice, Anna Christie, Anne Bancroft, Carrie Fisher, Catherine Hicks, Clarence Brown, comédienne, fantasme, film, film dans le film, George Cukor, Greta Garbo, Hollywood, image, John Gilbert, Le Roman de Marguerite Gautier, MGM, New York, ressortie, Ron Silver, Sidney Lumet

Son interprétation de la « dame aux camélias » dans Le Roman de Marguerite Gautier de George Cukor, en 1936, est célèbre pour être la préférée de Greta Garbo, l’une des seules qui trouvât grâce à ses yeux. Pour l’actrice qui ne s’aima jamais, ou si peu, à l’écran, ce n’était pas un mince exploit. C’est la fin de ce film, adaptation du roman d’Alexandre Dumas fils, lorsque Marguerite est aux portes de la mort, que regarde Estelle Rolfe (Anne Bancroft), affalée dans son lit, sur sa petite télévision, en ouverture d’A la recherche de Garbo. Sur la poste de télévision, quelques VHS traînent. Estelle, non seulement pleure à chaudes larmes, mais en outre répète les dialogues de Garbo et Robert Taylor qu’elle connaît par cœur – l’habitude aidant, elle ne devrait donc plus verser d’aussi grosses larmes. Mais voilà : Estelle Rolfe est une femme solitaire, qui profite de son troisième âge pour voir et revoir les films de sa star, son idole, son modèle, la « Divine » Garbo. Et pleurer de tristesse comme de joie.
En parallèle de cette fin de film nous assistons au commencement de la fin d’un couple typique new-yorkais : Lisa Rolfe parle, parle, parle, tandis que son mari Gilbert, laconique, se concentre surtout sur son bouquin. Gilbert est le fils d’Estelle, Lisa est sa femme. Ron Silver prête sa silhouette bonhomme et son visage sympathique à ce fiston bien sympathique, qui n’ose pas trop chambouler sa très extravagante maman. Carrie Fisher endosse le rôle de sa femme très normale, loin, très loin des cheveux coiffés en beignets de la trilogie Star Wars. Ces deux personnages n’ont pas grand-chose à faire ensemble, et la mise en scène le marque subtilement par l’écart qui, dans le champ comme dans le montage, sépare le couple. A l’instar de sa mère, qui idolâtre une fois de plus sa Garbo en solitaire, Gilbert rêve d’autre chose, d’une vie plus mouvementée qu’elle ne l’est.

Il va être servi. Lorsque sa mère apprend qu’elle est atteinte d’une tumeur au cerveau qui ne lui laisse que peu de temps, elle exprime un unique désir, mais affirmé comme un besoin impérial plus que comme un caprice : elle veut rencontrer Garbo. Juste la voir, lui parler, ou même la regarder en silence. Elle veut croiser une fois, unique, celle qu’elle considère comme l’une des plus grandes, sinon la plus grande, actrice de tous les temps ; et avec laquelle elle a l’impression de partager bien plus qu’un rapport de spectateur à comédienne. Gilbert abandonne progressivement son existence tranquille d’employé sans histoire pour se lancer, à corps perdu, dans cette quête invraisemblable. Car, si Garbo vit bien à New York, on ne la surnomme pas la « Divine » pour rien : depuis qu’elle a quitté la MGM en particulier, et le monde du cinéma en général, en 1941 après l’échec de La Femme aux deux visages, l’actrice vit dans le plus grand secret, ne quittant que rarement son appartement, refusant toute demande de photo ou d’interview, se baladant chaussée d’énormes lunettes noires pour n’être pas reconnue. Et refusant même de jouer son propre rôle dans A la recherche de Garbo, obligeant Sidney Lumet à trouver quelqu’un d’autre pour incarner la diva : ce sera Betty Comden, la célébrissime scénariste de Chantons sous la pluie avec Adolph Green. Pour trouver la Garbo, Gilbert endosse aussi bien le costume de Mata Hari (qu’interpréta Garbo en 1931) que celui d’un coursier importun, afin de s’approcher au plus près de la discrète dame. Au passage, il en profite pour lâcher du lest dans son quotidien : femme incompréhensive désireuse de retourner vivre en Californie, où il fait meilleur, et patron condescendant et hypocritement autoritaire. Il y gagne une moralité et une relation, plus rythmée, plus palpable, avec une wannabe actrice, Jane Mortimer (Catherine Hicks).

Film méconnu de l’immense Sidney Lumet, tourné en 1984, A la recherche de Garbo creuse poétiquement des interstices au sein du réel, afin que pénètrent dans ce monde trop pragmatique un peu des vapeurs du rêve cinématographique. C’est pour cela que Lumet commence son long-métrage par une séquence diégétisée du Roman de Marguerite Gautier, et que, l’espace de quelques secondes, le dialogue entre Garbo et Taylor se confond avec l’économie du film qu’il a tourné ; c’est une façon de nous informer que le cinéma passer avant le reste, et que l’image vaincra, symboliquement du moins.
A la recherche de Garbo relate les étapes successives de la quête d’une image, celle d’une actrice prisonnière de son archétype, qu’une fan de tous temps tente de conserver intacte comme un organe dans du formol. Cette quête, endossée par Gilbert, est traduite par le titre original du film – Garbo Talks – qui fait référence à l’affiche d’Annie Christie de Clarence Brown, premier film parlant de la « Divine », qui indiquait que Garbo, enfin, prenait la parole. « Garbo talks », c’est Garbo qui quitte le cadre restreint dans lequel elle s’est elle-même enfermée après la fin de sa carrière, le champ limité de l’espace cinématographique dont elle a favorisé, par son absence publique, le resserrement. Mais c’est aussi la quête personnelle de Gilbert – dont le prénom vient de l’acteur John Gilbert, avec lequel Garbo entretint une relation amoureuse – qui attend, lui aussi, que « Garbo talks », ce qu’elle ne fera qu’en toute fin de film, lorsque, croisant Gilbert dans un parc, elle lui demande « how are you, Gilbert ? », une façon de reproduire, in fine, la relation distante et admirative qu’il entretenait avec sa mère. Le fait que Lumet cache soigneusement le visage de Betty Comden favorise la projection, sur ce cadre vide, du regard d’Anne Bancroft.

Le mélange de subtilité, d’humilité et d’humour de ce joli film dissimule mal, toutefois, qu’il s’agit d’une œuvre mineure, proche des bandes télévisées – écrite d’ailleurs par un scénariste venu de la télévision, Larry Grusin – et d’une certaine légèreté dans son traitement. Sidney Lumet a beau y retrouver son directeur de la photo Andrzej Bartkowiak (Les Coulisses du pouvoir, Le Verdict, Piège mortel, Le Prince de New York), sa Grosse Pomme ressemble plus à celle de Woody Allen qu’à celle qu’il filmait dans Le Prince… Il y a, à cela, de bons côtés. Le portrait que Lumet dresse de la ville est enthousiasmant et autorise tous les espoirs. Anne Bancroft et Ron Silver sont parfaits. Quant au scénario, il enchaîne péripéties et rencontres surprenantes avec une régularité qu’on croirait empruntée à Blake Edwards. Aisément considéré comme l’un des plus grands cinéastes de son époque, Sidney Lumet, avec A la recherche de Garbo, prouve que même un film mineur, tourné par un génie de l’image, possède des qualités que pourraient envier les meilleures productions des plus grands tâcherons.
Eric Nuevo
> Ressortie en salles le 7 septembre 2011. Distribution : Swashbuckler Films


















