"Zarafa" de Rémi Bezançon & Jean-Christophe Lie

Attention, film merveilleux. Nouvel exemple de la vigueur du cinéma d’animation français, Zarafa débarque dans les salles québécoises ce vendredi 3 août et offre au public, non pas une alternative, mais un complément de choix, aussi dépaysant qu’efficace, au programme déjà bien chargé des grosses machines animées de l’été (Rebelle de Pixar, le quatrième Âge de glace et le troisième Madagascar). Pourquoi pas un substitut à cette artillerie lourde issue des plus grands studios étasuniens ? Parce qu’on aurait tort d’opposer ces conceptions cinématographiques pas si éloignées les unes des autres. D’autant que l’amour de la belle ouvrage et de l’émerveillement du public qui s’imprime sur celluloïd s’avère être le même chez l’une et l’autre de ces expériences graphiques pas seulement distrayantes : réellement émouvantes et captivantes. Mélange de délicatesse intimiste et de puissance figurative, Zarafa est un juste équilibre entre les qualités de ses auteurs : le réalisateur Rémi Bezançon, remarqué en 2008 pour Le Premier Jour du reste de ta vie, et l’animateur Jean-Christophe Lie, qui exerça ses talents – et cela se voit – sur les Tarzan et Hercule de Disney, mais aussi chez Dreamworks (Sinbad : La Légende des sept mers), et sur les références "bien de chez nous" que constituent Les triplettes de Belleville et Kirikou et les bêtes sauvages. Conte poétique autant que film d’aventure valeureux, Zarafa narre l’épopée, au milieu du XIXe siècle, du petit garçon soudanais Maki, qui échappe à un esclavagiste français et entraîne dans son sillage une jeune girafe qu’il s’est juré de protéger. Accompagné de deux vaches tibétaines et du bédouin Hassan, un aventurier au service du pacha d’Égypte qui finit par le prendre sous son aile, l’enfant croisera aussi sur sa route (un voyage qui s’étend du Soudan vers Paris) une jolie pirate-capitaine grecque dénommée Bouboulina et l’explorateur aéronaute Malaterre, et verra son expédition sans cesse menacée par la résurgence de l’esclavagiste Moreno (vocalement interprété par Thierry Frémont), véritable némésis de nos héros.

Projetant d’emblée son personnage principal et le spectateur dans l’action la plus intense (évasion de Maki, confrontation aux dangers de la faune), Zarafa paie son tribut à tout un pan du cinéma d’animation disneyien, en même temps qu’il cultive un folklore teinté de manichéisme qui, cela a suffisamment été dit ailleurs, prend effectivement ses libertés avec la réalité historique. Le film s’inspire de l’histoire de la girafe offerte à Charles X par Méhémet Ali (et intègre aussi d’autres "célébrités" du XIXe siècle, comme Laskarina Bouboulina, héroïne de la guerre d’indépendance grecque de 1821), mais la narration préfère écarter le trop-plein pédagogique pour travailler le concept de la légende, notamment via la bonne idée du récit conté par un griot à des enfants tout ouïe, ingénieuse illustration – au sens propre – de l’oralité et de la transmission des histoires qui façonnent nos sociétés et nos valeurs. La symbolique devient plus forte encore quand le griot s’empare de quelques figurines représentant les héros, humains et animaux, de "son" histoire, pour en désigner les actions les plus marquantes. Une certaine idée du cinéma d’animation ; la mise en abyme n’est pas loin…
Quoique chargée d’un manichéisme pesant par endroits et d’un exotisme un peu vétuste, la beauté de l’entreprise culmine dans l’ajout d’une strate satirique, lorsque Hassan offre au Roi la fameuse girafe. Dans ces séquences où l’on vibre un peu moins selon les codes de l’aventure animée, s’écoule une veine pamphlétaire, humeur caricaturale qui n’est pas sans rappeler, dans le trait, l’esthétique des Triplettes de Sylvain Chomet. L’initiative ne détourne pas le propos humaniste de ce long-métrage prompt à séduire un public plus large que la simple cible enfantine induite par sa promotion. Il y a un peu de péripéties dignes du Roi Lion et des vieux Tarzan dans Zarafa, et même une forme de spiritualité rappelant, de façon très fugace certes, le rapport au monde décrit dans Princesse Mononoké. Et le gigantisme travaillé de l’environnement du héros de petite taille, nature tour à tour hostile (une rivière infestée de crocodiles, des forêts enneigées envahies par les loups) et rassurante (le baobab, siège narratif de toute cette histoire) nous ramène, nous spectateurs, au statut d’enfants ébahis. Le prolongement de l’auditoire direct de ce griot se plaisant à ménager ses effets – à l’instar des auteurs du film – pour arracher des cris d’émerveillement ou des larmes d’émotion à toute la tribu.

Stéphane Ledien

> À l’affiche au Québec à partir du 3 août 2012



"Un Parisien au pays des pingouins" de Stéphane Ledien

Cet ouvrage aux formes plurielles, aux récits brefs et chaotiques – volontairement chaotiques – peut être abordé comme le brouillon de ces polars que l’auteur nous proposera bientôt : le combat d’un homme contre un ennemi naturel, la Némésis du changement. Le cadre du pitch rappelle les romans policiers venus du Nord de l’Europe, avec neige omniprésente, froid pénétrant et contraste avec la chaleur ambivalente de l’humain. Le narrateur pourrait avoir été extrait d’un livre de Donald Westlake : ironique, sujet au bon mot mais déterminé à mener sa mission à bien. Le titre promet un mystère par opposition : le parisianisme est-il une appartenance nationale problématique en regard de la Belle province québécoise ? Peut-on être pingouin en Amérique du Nord comme on est Parisien (donc animal, forcément) dans l’Hexagone ? Au final, il en est de ce livre comme de ceux-là : on a envie de l’ouvrir collé à sa cheminée, un soir de grande tempête, un breuvage fumant non loin de là. Manquerait plus que la pipe au bec pour conclure le tableau.

Avec beaucoup d’humour et de malice, et une pointe de morale, Stéphane Ledien relate son acclimatation progressive au Québec, son pays d’adoption, pour lequel il a lâchement abandonné ses camarades de Versus. La logique voudrait que l’on se vengeât de lui en pourrissant son ouvrage par tous les angles, idéalement pour le convaincre de revenir s’installer en France. Mais il suffit de tourner quelques dizaines de pages de son recueil de récits pour comprendre que l’auteur, par la voix d’un narrateur qui est à la fois lui-même et un autre, est doublement tombé amoureux dans la Belle Province – d’une femme et d’un paysage, d’un esprit et d’un décor. Sûr que la région parisienne a du mal à tenir la comparaison. Les fameux pingouins du Canada – fantasmés, en vérité, par les amis de l’expatrié dès qu’ils entendent parler de ces lointaines et froides contrées – valent bien mieux que les ours du métro parisien (ils grognent et mettent des coups de patte pour se défendre) et les requins sortis des écoles de commerce (ils pensent que le secret de l’existence réside dans la meilleure manière de pourrir la vie des autres). Dans ce vaste zoo qu’est le monde, il faut bien choisir son écosystème.

Stéphane nous raconte comment il a pleinement adopté le sien, laissant de côté les bons aspects de la vie française – la multiplicité des fromages et l’interminable logorrhée du frenchie désireux de débattre – tout en se débarrassant avec plaisir des plus mauvais – les « jackie » de banlieue et la tendance à se plaindre de tout, tout le temps, toujours. A le lire, on a parfois la sensation que le Québec est un lieu plus simple, mais au bon sens du terme : où l’on se bat moins contre des moulins pour profiter plus, et mieux, de ce que nous donne la vie. Don Quichotte revenant à la lecture de ses romans de chevalerie. Rencontres, concerts, balades près du Saint-Laurent… Même la consommation de vin semble atteindre au paroxysme de l’essentiel lorsque, sur une étiquette de bouteille, on peut lire : « Se boit avec tout type de plat ». Il y a, dans la manière de vivre d’un Français, une complexité – pour ne pas dire une préciosité – dont on ne peut prendre conscience que lorsqu’elle est montrée de l’extérieur. Il y a, dans la façon d’être d’un Québécois, un naturel et une bonté qui reflètent avec grâce la splendeur ingénue des paysages. Territoire vaste et libre, esprits affranchis.

Si l’on peut être déçu de ne pas trouver ici de narration véritable, avec début, milieu et fin, avec suspense et vilain et rebondissement de dernière minute, si l’on peut regretter que la brièveté des récits encourage l’auteur à chercher parfois avec ostentation le « bon mot » qui conclue un paragraphe sur une note nécessairement humoristique, il n’empêche que Un parisien au pays des pingouins raconte vraiment quelque chose. Ce roman caché, c’est un récit sur le langage et le pouvoir du langage, l’histoire tumultueuse et tourmentée des mots et des phrases, un duel perpétuel entre le français de France et le français de là-bas, identique et différent tout à la fois. L’échange confine parfois à la casuistique : appliquer le sens théorique d’un mot ou d’une expression à une réalité tangible, par exemple lorsqu’il s’agit d’adapter son habillement et ses appellations nouvelles à la roideur effective du froid canadien – mitaines, tuque, foulard. L’idée devient fait, le langage se fait substance. En cela, l’ouvrage serait presque un guide destiné non seulement aux futurs transfuges mais également à tous les poètes du paysage, à ceux qui usent des termes pour matérialiser la beauté d’un environnement.

C’est ce qu’il faut retenir du livre de Stéphane Ledien, et pas seulement parce qu’il est notre collaborateur versusien (car le cinéma en est quasiment absent) : il est moins recueil que guide, moins roman que traité sur le langage, moins chronique qu’exploration poétique d’un paysage. Derrière la badinerie manifeste de certains paragraphes, derrière la légèreté assumée de quelque propos pointe la souplesse et la précision du regard de l’écrivain en quête d’un monde nouveau à observer, au-dedans comme au dehors de lui-même. Chacun de ses micro-récits donne à entrevoir un microcosme amené à se développer, chacune de ses phrases laisse émerger la promesse d’un écrivain déjà sûr de lui. En somme, le Parisien au pays des pingouins prouve en un tour de main qu’il n’est certes pas manchot.

Eric Nuevo

Un Parisien au pays des pingouins, Montréal, Lévesque éditeur, 168p.



Intimité et collectif : écritures documentaires à Lussas
 (Etats généraux du film documentaire, 21-27 aout 2011)

Ce que le documentaire de création propose, ce sont des écritures cinématographiques de formes diverses et fécondes. C’est autant une découverte du monde qu’une réflexion sur les formes narratives qui s’offrent au festivalier de Lussas. Dans beaucoup de ces films, on voit le collectif s’inviter dans l’intime mais aussi l’intime se révéler dans le collectif.


Avec Tahrir (Place de la libération), le réalisateur italien Stefano Savona entre en quelque sorte dans l’intimité du moment révolutionnaire. Et son film, tourné place Tahrir au Caire pendant les quinze jours que dura le mouvement révolutionnaire en février 2011, scrute des visages, des regards, des chants et des slogans sortant des bouches ; montre en gros plan le visage, les visages, d’une révolution. C’est un travail aussi magnifique qu’enthousiasmant, au sens étymologique du terme (évoquant une présence divine dans un collectif). Pour Stefano Savona, un regard non-journalistique est indispensable pour témoigner. Son film se montre radicalement lyrique et non informatif. "On est habitué à voir racontées les choses en temps réel, par la télévision et internet, bref, par le système de communication. Les faits sont donc métabolisés, digérés au quotidien et ils perdent leur sens, si quelqu’un ne les saisit pas de façon différente (…). L’espace d’une révolution n’arrive pas être saisi par le cadre d’une télévision. J’avais découvert cela lorsque j’ai filmé à Gaza mon film Plomb durci. La guerre, on peut la montrer de différentes manières. On peut filmer mille cadavres, mais un plan séquence d’une ville pendant la guerre est plus bouleversant que le fait de savoir que mille personnes sont mortes ou de voir le visage de ces morts. Il existe une mise en récit typique du cinéma. La construction de l’histoire d’un film suit le même processus que la construction de l’Histoire, avec le H majuscule. Pour écrire l’Histoire, on agence des faits. Et c’est ce même agencement des faits qu’il faut pour faire un film. La superposition de ces deux processus de mise en récit, celui de l’histoire du film et celui de la grande Histoire, n’est pas évidente, pas automatique".
Pour le réalisateur italien, il importe de restituer la dimension subjective et fragmentaire de l’événement. "Je pense souvent à Fabrice dans La Chartreuse de Parme de Balzac, lorsqu’il est dans la bataille de Waterloo. On passe dans un événement énorme et on n’en a jamais qu’une vision subjective, un peu fantasmatique. On ne sait pas si c’est Napoléon qui est passé sur son cheval, ou bien si c’est quelqu’un d’autre. Il y a des héros qui ne sont pas des héros, des gens qui se trouvent là, comme cela, comme Fabrice à Waterloo. J’y pense toujours lorsque je suis en train de filmer des gens, dans une situation comme cela et dans cet état-là".

Tahrir (Place de la Libération) de Stefano Savona



Rachid B., à l’opposé, dans Le ciel en bataille, un essai poétique coproduit par La lucarne à Arte, l’un des – sinon le – derniers bastions télévisuels du documentaire de création, filme l’intime de manière lyrique et obsessionnelle. Mais, d’un narcissisme exacerbé qui pousse le réalisateur à fixer la forme de ses yeux enfants sur une vieille photo de famille oxydée, sans pour autant être obscène ou impudique, on parvient à deviner une géographie collective. Le moi s’inscrit aussi dans un "nous" : celui de la famille, puisque le film s’adresse à un père malade, celui du passé heureux d’une enfance méditerranéenne, chaleur retrouvée dans la conversion à l’Islam poétiquement évoquée, tandis que le film regorge d’images super 8 (brillamment retravaillées en post-production) tournées lors de voyages passés : goût pour les jeunes hommes à la peau dorée des rives de la Tunisie, du Maroc ou de l’Algérie… L’histoire et la géographie s’inscrivent donc sur les visages, ici encore, d’une toute autre manière, également totalement émotionnelle.

Le Ciel en bataille de Rachid B.



Dans le film de Manuela Fresil, Entrée du personnel, on voit à nouveau s’entrechoquer ou se tramer l’intime au collectif. Le film montre des mains au travail. Des gestes répétitifs, des mains qui bossent, qui tiennent des outils, scient, coupent, rabotent, collent, agraphent. Le tout laisse deviner l’enfer de l’univers qu’a choisi de décrire la réalisatrice : les abattoirs. Il ne manque que l’odeur pour ressentir dans le corps la violence de ce milieu professionnel. Au lieu de donner la parole à ces corps au travail, la réalisatrice passe directement à des voix off qui rendent immédiatement intime et présent le ressenti ouvrier : une voix féminine raconte son embauche – le haut le cœur, le dégoût, la fatigue, les cadences. Puis, c’est une autre voix, celle d’un homme, cette fois, qui raconte des détails de la fatigue, de l’usure au travail. Ainsi, sans passer par l’étape psychologique qu’aurait favorisé le son in, en décalant la bande son et la bande image, la réalisatrice produit un effet puissant qui sert sa dénonciation militante : pris dans l’intimité de la confidence orale, mais accrochés à une vision peu incarnée du corps au travail – au sens étymologique de souffrance –, le film parvient véritablement à donner corps à la notion de souffrance au travail (une notion développée notamment par le sociologue Christophe Dejour). Lors du débat, la réalisatrice explique qu’elle n’a pas eu le droit de filmer beaucoup dans les abattoirs, qu’elle n’a pas pu dire aux directeurs des entreprises où elle a filmé qu’elle enquêtait en fait sur les conditions de travail, raison pour laquelle elle n’a pas pu mener d’entretiens in, ou tout simplement de filmer des séquences de cinéma direct traditionnel. Ce qui explique le recours à des voix off très travaillées, orchestrées, construites et jouées par des comédiens. Ce manque est peut-être la chance du film, la distance ainsi instaurée plaçant le spectateur dans une amorce de réflexion voulue par la cinéaste.

Entrée du personnel de Manuela Fresil



À Lussas, on découvre des images de l’Afrique, de l’Asie, de la France rurale ou urbaine… La durée des films n’est jamais formatée. Certains films sont courts, d’autres fleuves. Les supports filmiques sont variés, souvent mélangés : on voit plusieurs films tournés avec un téléphone portable (comme le troublant People I could have been and maybe am, de Boris Gerret ou encore Fragments d’une révolution, film anonyme tourné pendant les événements politiques de 2010 en Iran ). On voit aussi des images très soignées, mises en scène, avec parfois des emprunts à la fiction, ou du moins à une narration proche de la fiction, comme Nous, princesses de Clèves de Régis Sauder (2010), qui marie finement le texte classique, dit par des adolescents, et le portrait des jeunes filles d’aujourd’hui, dans une étonnante résonance. Des films silencieux ou au contraire bavards, que l’on écoute (Le projet Himmler, de Romual Karmakar, qui repose sur un discours du dirigeant nazi). Des films en musique ou sans musique. Des films no-limit dont on sort au bout de dix minutes de plan séquence sur un champ d’herbe verte (cela arrive aussi à Lussas)… Des films qui tous interrogent la forme narrative. L’autofiction, toujours fortement représentée, cohabite avec toutes sortes d’"expériences du regard" (c’est le titre d’une programmation proposée cette année par Vanderweerd et Philippe Boucq), allant du cinéma militant au documentaire plus classique. Dans l’ensemble cependant, très peu de films coproduits par des chaînes hertziennes sont montrés à Lussas. Le documentaire de création se coupe de plus en plus de la télévision et de la source de financement qu’offrent les chaînes hertziennes. C’est une richesse pour les happy few d’un festival comme Lussas, mais le public qui a accès à ces films en est dès lors raréfié.

Caroline Pochon


Bande-annonce de Tahrir (Place de la révolution)


Extrait du Ciel en bataille de Rachid B.




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