Le FCVQ à mi-parcours : de "L’affaire Dumont" à "La Vie d’une autre", en passant par Kim Jee-woon, Giorgos Lanthimos et Brandon Cronenberg (1ère partie)

Pour sa deuxième édition, le FCVQ commençait fort jeudi 13 septembre dernier, avec la projection au Théâtre Capitole (transformé pour l’occasion en salle de cinéma de prestige, avec tapis rouge de rigueur) du nouveau film de Podz, L’affaire Dumont. Inspiré d’une erreur judiciaire tristement célèbre au Québec, L’affaire Dumont narre la mésaventure carcérale et sociale d’un modeste livreur accusé à tort de viol et de séquestration, au début des années 1990. Si l’intensité de l’interprétation suscite un émoi certain (Marc-André Grondin joue à fendre l’âme), c’est surtout dans sa propension à questionner nos institutions en général et le système judiciaire québécois en particulier, que le film retient notre attention. Ici la caméra habile et scrutatrice du réalisateur se hisse au-dessus du simple niveau dramatique, lequel se révèle d’ailleurs rondement mené et jamais misérabiliste. Vraisemblablement mû par un besoin de rétablir, via l’image, la vérité de cette terrible histoire, le réalisateur oppose probité et parodie, parfois dans le même champ : dénuement graphique pour illustrer la détresse et la pureté du couple Michel Dumont/Solange Tremblay, contre surjeu et théâtralité évidents lors des scènes de tribunal – où chaque intervenant s’enferre dans un rôle déclamé en vertu d’une présomption de culpabilité.

Même s’il abuse constamment d’arrière-plans flous pour illustrer l’ambiguïté et la fragilité d’une notion (la justice) appliquée à deux vitesses ; même s’il force le trait de l’anti-héroïsme et de la passivité de Dumont en le traitant comme une figure immobile, mutique, souvent recluse voire décadrée (Dumont se trouve rarement placé au centre de l’action) ; même s’il se tient sur le fil du rasoir d’une commisération démonstrative pendant toute la première moitié, Podz pare son entreprise d’un éclat supérieur aux productions du sous-genre que représente à lui seul "le film d’erreur judiciaire" (cf. Conviction de Tony Goldwyn l’année dernière) et évite aussi l’écueil de l’apitoiement social et familial (et pourtant, il y avait de quoi). Nerveuse, lumineuse même quand l’histoire requiert une part plus importante de noirceur, sa mise en scène travaille finalement à rétablir l’équilibre des forces en présence. En plus d’un bel hommage à la combativité de Solange Tremblay (excellente Marilyn Castonguay) pour faire acquitter son mari, L’affaire Dumont bouscule l’ordre établi et, à la manière d’un "J’accuse !" moderne, passe naturellement du drame judiciaire au pamphlet politique et, au final, au réquisitoire enfiévré contre la toute puissance des instances dirigeantes (la Cour Supérieure du Québec a rejeté la demande de compensation de Dumont en statuant que la Couronne n’avait commis aucune faute). Dans une veine similaire au Pull-over rouge de Michel Drach (1979), L’affaire Dumont fait office de contre-enquête et de dénonciation des aberrations, la grammaire cinématographique (certes non objective) venant contredire celle, biaisée, faussée, bancale, presque dictée d’avance, de l’accusation officielle et ses vices de procédure (d’où le cynisme qui émane des scènes du tribunal, et les dialogues absurdes entre la cour  – qui formule souvent mal ses questions ou tient à jouer sur les mots – et les témoins favorables à Dumont…). Du 7e art qui se met en danger en plus de remuer les tripes, et n’hésite pas à apporter les preuves tangibles, sinon d’une innocence, au moins d’une injustice flagrante.



Changement de registre le lendemain vendredi avec la projection, dans un cinéma Cartier entièrement rénové (rappelons qu’il s’agit de la seule, l’unique, véritable salle de cinéma en plein centre-ville de Québec) du documentaire français (haut les cœurs !)  Somewhere To Disappear de Laure Flammarion et Arnaud Uyttenhove. Le métrage suit les pérégrinations du photographe Alec Soth qui, dans le cadre d’un projet qu’il appelle "Broken Manual", part à la rencontre, clichés artistiques à l’appui, des marginaux les plus excentriques et reclus des étendues américaines. Sa route croise celle d’anciens hippies à la peau tannée par le soleil du désert, de libertaires illuminés adeptes d’une simplicité volontaire confinant au dénuement le plus total, d’anarchistes paranoïaques mais attachants, de laissés-pour-compte et fiers de l’être reniant l’idéologie étasunienne et la société moderne en général. Toute  une galerie de portraits de personnages hauts en couleur et retirés du monde dans des cabanes de fortune ou des grottes perdues.

Riche en rencontres étonnantes, stimulantes mais aussi inquiétantes (voir ce type barricadé dans sa maison, ravagé par les psychotropes et néanmoins hilare face à la potentielle menace de mort – ! – que représente à ses yeux le photographe), Somewhere To Disappear explore des choix de vie formant le terreau d’une mythologie de l’ascèse poussée à l’extrême. Tout l’art du documentaire de Flammarion et Uyttenhove réside dans l’imbrication des regards : Soth immortalise et fige sur papier glacé les figures marquantes (et marquées) d’une vie passée en dehors de toute contrainte sociale, tandis que les réalisateurs le capturent, lui, en mouvement (ou parfois en pleine contemplation) de captation de ces protagonistes et de cet ailleurs étranges, aux portes du réel. L’autre richesse du film vient aussi, outre son iconographie incroyable et son périple aussi dépaysant que palpitant, d’un jeu inconscient sur les paradoxes : paradoxe du champ lexical quand le sujet du documentaire – et le spectateur dans sa perception aussi – désigne ces individus comme cloîtrés alors qu’ils vivent souvent en pleine nature (hostile ou à tout le moins apprivoisée) et dans de grands espaces ; et paradoxe du champ de l’image photographique et cinématographique, qui enferme ces acteurs d’une existence en marge dans un cadre (l’objectif, le cliché photographique, l’écran), alors que leur cadre de vie, justement, semble souvent sans limites géographiques, de même que ce champ cherche à les contenir, les retenir, alors qu’ils sont en fuite perpétuelle de notre réalité urbaine et matérielle. Tableau animé aux mises en abyme subtiles et réflexives, Somewhere To Disappear est une expérience qui incite à l’introspection. Une belle surprise cinématographique en même temps qu’une découverte artistique.



Samedi soir, le festival battait son plein et dévoilait, sinon ses premiers joyaux, tout au moins ses premières prises de risque. À commencer par un film à sketches signé Kim Jee-woon et Yim Pil-Sung, Doomsday Book. Emprunt ("Carte blanche", dit le programme) au festival Fantasia de l’été dernier, Doomsday Book propose trois variations sur le thème de la fin du monde, qu’il s’agisse d’apocalypse zombiesque, d’échec humain d’accès à la spiritualité de la compassion, ou de choc planétaire. Dans un premier segment ("A Brave New World") réalisé par Yim Pil-Sung, la frénésie de notre société de consommation finit par engendrer une épidémie qui transforme la population en une horde de morts-vivants. Rien de bien nouveau sous un soleil dont la lumière horrifico-politique a déjà cessé de briller depuis quelques années. Mais il faut reconnaître que la formalisation, plusieurs crans au-dessus des productions étasuniennes du même genre, permet d’avaler facilement la pilule. Le début, surtout, joue la carte de l’écœurement efficace en rapprochant alimentation et déchets, excès et gavage, comportements compulsifs et chaos social. Après ces parallèles (ou liens de cause à effet) travaillés en forme d’images-choc (lents travellings pour une drôle de chaîne alimentaire, par exemple), le récit s’égare dans les mutation de l’antihéros et de son entourage, puis les déambulations des consommateurs zombifiés en quête de chair fraîche. Divertissant et bien emballé, mais l’impression de déjà-vu oblitère l’intérêt du spectateur.

Mis en boîte par Kim Jee-woon, le second segment intitulé "The Heavenly Creature" explore une thématique plus spirituelle. Dans un futur proche où les robots font partie intégrante de la société et du monde du travail, un robot-guide (au look très proche de celui du film d’Alex Proyas) employé dans un temple affirme être la réincarnation de Buddha. Aussitôt alertée, la compagnie qui a conçu la machine envoie un réparateur puis, après que celui-ci ait échoué à remettre l’intelligence artificielle dans le droit chemin robotique, une équipe d’exterminateurs. Un long dialogue philosophique s’engage entre le robot et les dirigeants : qu’est-ce qu’être humain ? Où commence la compréhension de l’autre, où s’arrête l’acceptation de la différence ? Et pourquoi l’homme s’acharne-t-il à détruire ce qui ne convient pas à son mode de pensée ? Tout en discourant via ses personnages, le réalisateur de J’ai rencontré le diable filme l’élévation de l’âme, ascension visuelle progressive en arrière-plan du robot tandis que ce dernier comprend qu’il ne sera jamais libre de sa spiritualité. Au départ très mécanique et froid, le filmage de Kim Jee-woon s’assouplit, s’arrondit, se déploie avec virtuosité, jusqu’à cette plongée finale comme une vision divine surplombant la petitesse d’esprit des humains. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer l’émotion des dernières scènes, mais le pari de l’empathie, très osé quand on y songe, est largement remporté grâce à une pureté plastique indéniable alliée à des dialogues forts, quand bien même l’entreprise serait amoindrie par le bavardage incessant de l’ensemble… Pour le troisième segment, Yim Pil-Sung reprend la caméra et livre "Happy Birthday", une histoire très absurde de boule de billard devenue météore en passe de percuter la Terre. Sans doute le plus décalé des trois récits, mais ici aussi, la lenteur contemplative par endroits atténue le plaisir du divertissement. Drôle – surtout dans les scènes de disputes médiatiques à l’approche du météore, quand des spécialistes s’écharpent sur les plateaux des journaux télévisés –, ce volet se pare des mêmes atours cinématographiques que le reste du film. Rien ne nous permet de bouder notre plaisir : réalisation au cordeau (on a pris l’habitude avec le cinéma coréen), jeu habité voire azimuté (les comédiens, vraisemblablement, s’amusent beaucoup), thématique flirtant avec plusieurs genres (invasion extra-terrestre, bizarrerie à la façon d’un épisode de La Quatrième Dimension, film catastrophe et aventure post-nucléaire). Cela étant dit, le rythme étrangement lent du film malgré une succession de bouleversements narratifs, n’aide pas toujours pas à rester captif.


La captivité, c’est le thème exploré par le film À moi seule de Frédéric Videau projeté après celui du duo coréen, un drame psychologique où une jeune fille (Agathe Bonitzer) enlevée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant se trouve soudain libérée par son ravisseur, Vincent (Reda Kateb, vu dans Un Prophète et Qu’un seul tienne et les autres suivront) après huit années d’enfermement. Inspiré par l’affaire Natascha Kampusch, le réalisateur dresse un tableau mélodramatique d’une situation qu’on croirait d’emblée propice au thriller. Il y a bien quelques moments de tension (surtout à travers le jeu pour le moins… vif de Reda Kateb), mais Frédéric Videau s’attache plutôt à construire un récit de l’apprentissage de cette liberté gagnée dans la patience et la douleur morale. En parallèle, il retrace les grandes lignes de la captivité de son héroïne, sa dépendance à son geôlier qui se comporte parfois presque comme un père, ou un grand frère protecteur mais tyrannique.

Drame très cérébral alimenté par des dialogues encombrants (tous les personnages argumentent à tout-va) et une ambivalence constante entre lumière d’une vie à recommencer et pénombre des lieux de claustration ou de perdition (cette nuit où Agathe cherche à semer sa psy dans les bois, en souvenir d’une balade éprouvante avec Vincent), À moi seule vaut surtout par son sujet traité plutôt finement et ses joutes verbales – un peu fatigantes à la longue il faut bien le dire. Les acteurs font ce qu’ils ont à faire, l’ambiance générale s’avère soignée et supérieure aux standards télévisuels, mais Videau ne sort pas d’un cadre purement clinique et rhétorique, assez froid. Malgré un travail de fond sur la photographie et les décors, À moi seule a beaucoup d’esprit, mais pas assez de corps. Un mal très français, en somme.



Du corps, il y en a en revanche dans le norvégien Turn Me on, Gooddammit ! Teen-movie dérivant lentement mais sûrement vers la comédie de mœurs absurde et fantasque, le film de Jannicke Systad Jacobsen nous plonge dans les émois d’une jeune fille timide mais obsédée par le sexe, qui passe son temps à appeler une ligne érotique et à se masturber au téléphone (et même ailleurs). Un jour, un camarade de classe sur lequel elle fantasme lui manifeste son attirance de façon bien triviale. Alma rapporte l’événement à son entourage mais devient la risée de tous et se fait surnommer "Alma-la-bite". Tout un programme.

Si le démarrage du film est un peu lent et inégal, l’excentricité du propos et un léger parfum de subversion viennent finalement dérider pour de bon le spectateur. Baigné de couleurs froides qui atténuent l’effervescence du propos par endroits (quelques tripotages de seins entre filles et frottements de phallus filmés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils suscitent : nuance…), Turn Me On… est un petit OVNI hilarant à partir du moment où il tombe le masque volontairement sordide de l’hypersexualité adolescente pour s’amuser des élans hormonaux de la jeunesse norvégienne. Insérées comme des vignettes en noir et blanc dans le récit et soulignées en off par son héroïne décomplexée, les pensées d’Alma sont autant de réflexions amusées et amusantes sur l’adolescence. S’y ajoute un traitement très drôle des conflits de génération (la mère outrée par les frasques de sa fille, la voisine indiscrète choquée d’être vue comme une commère mais qui rend compte dans les moindres détails des activités d’Alma). Une pellicule badine et braque qui se conclut sur une désopilante mais simple réplique échangée en plein repas de petits pois. Définitivement, la bonne surprise de la soirée. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait reçu le prix du meilleur scénario au Festival du film de TriBeCa en 2011. Allez, hop !, bande-annonce, et à demain pour la suite de ce compte-rendu.

Stéphane Ledien



"Liverpool" de Manon Briand

Liverpool marque le retour derrière la caméra de la réalisatrice Manon Briand, dix ans ans après le remarqué La Turbulence des fluides – produit par Luc Besson – avec Julie Gayet et Pascale Bussières. Dans ce nouveau film lui aussi frappé du sceau du mystère, Briand déploie un talent certain pour l’observation des phénomènes de société et fait se télescoper avec efficacité et tendresse, crimes locaux et scandales écologiques internationaux, réseaux sociaux et contestation planétaire, romantisme suranné et relations humaines "2.0". Liverpool projette dans une intrigue de thriller aux accents de comédie sentimentale, une discrète employée de vestiaire d’une boîte de nuit montréalaise, Émilie (Stéphanie Lapointe, qui approfondit son jeu après une prestation plus périssable dans La Peur de l’eau) et Thomas (Charles-Alexandre Dubé), un timide rédacteur/animateur de contenus sur Internet. Elle aime parler aux gens et consulter de vraies cartes routières ; il collectionne les objets technologiques et s’invente des identités sur la toile pour honorer ses travaux publicitaires. Ils sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, mais n’osent pas s’aborder. L’adversité les réunira, après qu’Émilie, désireuse de rendre service, se retrouve embarquée dans une sombre histoire de famille, un complot filial qui en cache un autre, plus vaste et où interviennent motards violents et industriels véreux.

Solide dans ses partis pris narratifs, Liverpool se révèle visuellement ciselé : des extérieurs nuit inquiétants et aux lumières blafardes s’opposent à des séquences de jour plus légères et acidulées. Souvent l’œil se réjouit de décors bien plantés et graphiquement soignés ; le stylisme de l’ensemble s’enorgueillit de vignettes très design parfois trop appliquées pour être honnêtes – toutes ces scènes où s’immisce ouvertement la marque Apple ne manqueront pas d’agacer les récalcitrants, mais nous sommes quand même loin de l’ostentation publicitaire d’un des derniers épisodes de la saga 007. Attaché à flatter l’œil, Liverpool surprend aussi dans son équilibre stable entre polar concerné par la décrépitude du monde et comédie teintée de (trop) bons sentiments. Entre deux plans inventifs, une contreplongée pour dynamiser l’arrivée d’une voiture à l’hôtel, un emprunt aux déambulations satellitaires du web pour resituer les héros sur la route de la vérité, une flaque d’eau dans laquelle se reflète l’enseigne du club Liverpool et que vient troubler le pas angoissé de son héroïne, etc., les indéniables qualités formelles du métrage parviennent à estomper le mauvais jeu de comédiens secondaires (le gros truand Paul Peretta correspond à un énième numéro de mafieux monolithique, et le ravisseur cagoulé est un poncif de méchant de série B) et les invraisemblances d’un scénario souvent généreux avec les protagonistes : les "coups de chance" sont légion, par exemple pour retrouver des personnages perdus dans l’immensité numérique (Thomas identifie sur un réseau social en quelques minutes une jeune femme qui a pourtant plus d’une centaine d’homonymes) ou sauver les (anti)héros d’une mort certaine. Thomas écope ainsi d’un "simple" passage à tabac lorsque les motards découvrent qu’il les espionnait : une violence minorée par rapport à la réalité où sévissent des Hell’s volontiers assassins.

Malgré ses petites sorties de route de la crédibilité, Liverpool se suit avec intérêt et affection pour son duo de tourtereaux idéalistes animés d’une passion pour la vérité. L’enchaînement de séquences musclées – mais pas inutilement spectaculaires – qui culminent avec la prise d’assaut du vieux-port de Montréal par des militants écologistes et activistes de tout poil (l’effet Anonymous et Occupy Wall Street), entrecoupées d’observations amusées sur les dérives des réseaux virtuels et l’addiction aux technologies, nous capte, nous balade joyeusement de Montréal à Ottawa et, au final, nous propulse au cœur d’une réflexion sur la contestation, incontournable écho au Printemps érable et à la collusion/corruption ambiante (notamment dans l’industrie de la construction) actuellement pointée du doigt par les médias québécois. Avec une énergie communicative, Liverpool se sert agréablement de l’influence sociétale de l’activisme en ligne et des codes graphiques de la culture digitale pour faire avancer son récit. Le charme de ses comédiens principaux animés de dialogues empreints d’authenticité achève d’en faire un thriller rafraîchissant. Qu’est-ce qui fait courir le film – et le spectateur avec lui ? Sa touchante propension à conférer à des individus lambda, et non des surhommes, le pouvoir de changer les choses. Une certaine illustration de la génération descendue dans les rues ces derniers mois pour contester la politique d’éducation nationale du gouvernement Charest.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 3 août 2012
[Remerciements à Julie Moffet]



Gabriel Pelletier, réalisateur de "La Peur de l’eau"

Gabriel Pelletier, réalisateur du polar La Peur de l’eau, aux côtés de Nicole Robert, productrice du film

Officiant derrière la caméra depuis exactement vingt ans, Gabriel Pelletier s’est forgé, au Québec, une solide réputation d’auteur à succès critique et public. Une carrière en somme partagée entre récompenses prestigieuses et excellents résultats au box-office : tout en rassemblant un public nombreux, son film culte Karmina (1996) a récolté de nombreux prix dans les festivals de cinéma fantastique d’Europe et d’Asie ; et, pour n’en citer qu’un autre, sa Vie après l’amour, en 2000, a remporté la Bobine d’Or des prix Jutra et le prix du public au festival Juste pour Rire. Avec La Peur de l’eau, le réalisateur se frotte aujourd’hui au genre qu’il déclare préférer mais n’avait encore jamais approché, même de loin. Un polar sympathique voire parfois drolatique où sa maîtrise de l’humour et de la parodie innervent un récit à toile de fond criminelle, celle-là noire à souhait.

Revue Versus : Assez vite, on ressent La Peur de l’eau comme une tragi-comédie noire grinçante. Le film policier classique se double ainsi d’une dimension que je qualifie pour ma part de "parodique". Vous revendiquez cette intention ?

Gabriel Pelletier : Je revendique l’humour, oui. Grand amateur des frères Coen, je me suis demandé, au moment d’adapter le roman de Jean Lemieux, quel ton nous devrions adopter selon cette influence. Dans le roman, le personnage de Surprenant possédait un côté très pince-sans-rire. À l’écran, nous en avons fait un flic timide, qui n’a pas confiance en lui : ceci permet une identification, un intimisme rassembleur. La Peur de l’eau propose un mélange des genres à la Fargo – c’est le modèle que nous nous sommes fixés. Une enquête à hauteur d’homme, donc de anti-héros, avec une vie et une enquête se déroulant à un rythme très lent.

Revue Versus : Justement, en voyant l’agent Savoie (interprété par Brigitte Pogonat) afficher une mine ahurie et admirative devant son collègue au début du film, j’ai pensé à Frances McDormand dans Fargo.

Gabriel Pelletier : C’est voulu. Il y a aussi ses répliques pleines de silence (contrairement aux polars urbains), comme chez les Coen.

Revue Versus : En parlant de polars urbains… La séquence du policier débarquant de Montréal pour reprendre l’enquête à grands renforts de théorie dignes d’un "profiler" fait, elle, basculer le film dans la parodie. C’est à la fois une critique des clichés du genre et une belle façon de déplacer les enjeux, puisqu’un crime qu’on a l’habitude de voir dans les métropoles a été commis en pleine campagne.

Gabriel Pelletier : Oui, sur ce point précis, c’est parodique. Je voulais prendre mes distances, de façon ludique, avec tous ces CSI : Les experts et autres polars ostentatoires où la technologie et l’esthétique du vidéoclip prennent outrageusement le dessus sur le travail de terrain. Je voulais revenir à de l’humain, de la déduction, de l’intelligence. Et du relationnel : Surprenant se rend compte qu’il ne connaît pas vraiment les gens aux Îles-de-la-Madeleine.

Revue Versus : Oui et plus il enquête, plus son regard s’affine.

Gabriel Pelletier : Surtout, plus il se rapproche de la victime en reconstituant le cours des événements, plus il s’ouvre à la vie. C’est un doux paradoxe.

Revue Versus : C’est un anti-héros total, ce Surprenant. Voilà quelque chose de peu courant dans le polar, en tout cas.

Gabriel Pelletier : Ce qui fait l’originalité du personnage, c’est que c’est un exilé et qu’il a peur d’affronter les défis. Pourquoi aller vivre et exercer en tant que policier aux Îles-de-la-Madeleine quand on vient de la ville ? Cette question sous-tend aussi l’intérêt du film et de son intrigue : dans la réalité, il n’y a jamais eu aucun meurtre aux Îles-de-la-Madeleine. C’est dire le manque d’ambition du personnage, en tout cas par rapport à une investigation criminelle de haute tenue.

Revue Versus : Ce que l’on retient du film, c’est surtout sa peinture d’une communauté repliée sur elle-même, avec les portraits inquiétants – ou drôlement inquiétants – que cela induit.

Gabriel Pelletier : C’est un huis-clos naturel : nous sommes sur une île – donc enfermés, en quelque sorte. J’exploite l’opposition entre les gens d’en dehors et les gens du milieu. L’enquête, ce faisant, devient le prétexte à du tourisme dramatique. Considérons ceci comme un polar excentré. Comme disait David Lynch : "It’s a place". C’est presque ethnographique, le personnage comme le spectateur sont confrontés à une réalité exacerbée par différents milieux.

Revue Versus : Après la ville et sa condescendance via le personnage de Gingras, vous riez aussi de la campagne et de ses gens qui s’espionnent les uns les autres cachés derrière le rideau de leur fenêtre.

Gabriel Pelletier : Oui, tout à fait ! En fait, je trouvais intéressant de mettre en scène la rumeur. Elle est presque un personnage à part entière : la standardiste du poste de police, Majella (jouée par Sandrine Bisson). Et au-delà du film, on a vu aussi comment se propageaient les on dit pendant le tournage. Tout le monde a su rapidement quel acteur interprétait quel personnage. Les habitants de l’île se sont tous passés le mot à propos du film, des rôles…

Revue Versus : C’est un peu comme dans les romans mettant en scène Miss Marple : une communauté ravagée par les jalousies…

Gabriel Pelletier : Tout à fait. Le film est un vrai "whodunit". On distribue les indices au fur et à mesure. Même quand il a toutes les cartes en main, le spectateur reste surpris par la révélation. Je reste un grand lecteur et spectateur de polars.

Revue Versus : Au-delà des frères Coen et d’Agatha Christie, quelles sont vos influences ?

Gabriel Pelletier : David Lynch. Il y a un petit côté Twin Peaks dans La Peur de l’eau. J’aime aussi le surréalisme de Blue Velvet. Et sinon, la série The Klling, qui exploite elle aussi l’élément liquide, la pluie…


Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> La Peur de l’eau est sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012. Lire aussi notre chronique du film



"La peur de l’eau" de Gabriel Pelletier

Tandis qu’à Gérardmer, Nicolas Zugasti et quelques joyeux contributeurs assistent au défilé des bonnes et mauvaises surprises du festival du film fantastique, l’actualité cinématographique est aussi marquée, du côté du Québec (où la neige ne manque pas en ce jour de tempête) par la sortie en salles du thriller La Peur de l’eau, sympathique polar adapté du roman On finit toujours par payer de Jean Lemieux (paru aux Éditions de la courte échelle, spécialistes du genre). Partant d’une intrigue criminelle classique qui se réclame du whodunit traditionnel, le réalisateur Gabriel Pelletier livre au premier plan une galerie de portraits saisissants, tantôt sombres, tantôt drôles, et finalement drôlement sombres. Ce n’est qu’en toile de fond que se déploient les motifs inquiétants du meurtre à caractère sexuel et du trafic de drogue, esthétique brutale dans un paysage de carte postale où dominent l’image de la plage et des falaises balayées par le vent. La Peur de l’eau peut ainsi se (conce)voir comme un polar touristique, l’incursion du crime urbain dans un univers paisible, attrayant et curieux – original ne serait pas le mot, convenons-en – jeu d’opposition entre sauvagerie humaine et beauté de la nature.
Tout commence par la découverte du cadavre de Rosalie Richard (Stéphanie Lapointe, la gagnante de la deuxième édition de la Star Académie version québécoise, en 2004) la fille du maire des Îles-de-la-Madeleine. L’enquête échoit au timide agent de la Sûreté du Québec André Surprenant (Pierre-François Legendre en anti-héros attachant), un policier intuitif mais effacé, plus prompt à dresser des contraventions qu’à traquer un meurtrier. Il est secondé dans sa tâche par l’agent Geneviève Savoie (Brigitte Pogonat), une jeune flic affublée d’un appareil dentaire et au visage figé dans une perpétuelle expression de surprise – ses mimiques rappellent la shérif Marge Gunderson, interprétée par Frances McDormand, dans le Fargo des frères Coen. Assez vite, Surprenant collecte, sous l’œil admiratif de sa collègue, les indices qui viennent brouiller la piste initiale du meurtre commis par un psychopathe, et déterre de sombres histoires de drogue, de chantage, de conflits d’intérêt entre habitants des îles. En reconstituant patiemment – et aussi à partir de rumeurs, illustrées avec un sens de l’à-propos visuel – les événements, Surprenant se dote d’un nouveau regard sur sa communauté. Une auscultation que viennent compliquer l’hostilité à son égard de notables et/ou de délinquants locaux, et le parachutage du sergent-détective Gingras (Normand D’Amour, l’inquiétant "ange exterminateur" de 5150, Rue des Ormes), une "huile" de la police de Montréal rompue aux nouvelles méthodes d’investigation et de profilage criminel. Raillé par l’expert venu de la métropole qui le voit comme le représentant typique d’une "police de campagne", bousculé par ceux qu’il questionne et ébranlé dans ses convictions, Surprenant va transcender son manque d’assurance et vaincre sa phobie de l’eau pour mieux naviguer dans celles, troubles, de l’affaire Rosalie Richard…

Comme dans les bons vieux Miss Marple de Dame Agatha Christie – influence revendiquée par Gabriel Pelletier – La Peur de l’eau égrène ses révélations et fait ses preuves, à l’instar de son policier anxieux, au fur et à mesure d’un récit fluide sachant user, sans en abuser, de flashes-back inventifs et dynamiques (comme cet étonnant "raccord parfait" entre la scène de la reconstitution du soir du meurtre et la soirée originale, dans le bar où Rosalie a bu son dernier verre). Mais aussi, de vignettes brutales insérées dans la narration comme autant de ruptures de ton destinées à rappeler que par-delà les manèges verbaux (Surprenant ne cesse de marmonner des "excellents" et des "exact") et les affectations de langage (confrontation ludique des accents), l’histoire reste celle d’une nature humaine éprouvée à l’aune des jalousies et des convoitises – exactement comme dans les Miss Marple où cette nature, disait la détective anglaise, "est partout la même" : on retiendra comme moment fort de mise en scène, le filmage du meurtre en plongée ce fameux soir fatidique, intensité d’une mort coagulée dans un bleu nuit profond cinglé par la pluie, comme dans les polars étasuniens les plus efficaces ; ou encore la sécheresse de la confrontation finale entre Surprenant et l’un des protagonistes de l’affaire, sur un bateau filant à toute allure vers les rives de la vérité et de la transfiguration de son personnage principal.
Tout en amenant, avec les tensions qui s’imposent, son récit vers la résolution d’une enquête primordiale pour la légitimité de son héros trop humain pour être iconique (même si, par son regard amoureux, l’agent Savoie tend à le sublimer), Gabriel Pelletier applique d’habiles coups de pinceau sur la toile. Cela, afin de livrer, plus qu’un simple polar, une peinture de caractères où, derrière le prétexte du "qui l’a tuée ?", pointent la parodie, l’humour noir et la satire grinçante de la condescendance de la grande ville et des mœurs parfois frustes de la campagne (crudités, indélicatesses et "on dit" à tout-va). Considérant que le réalisateur œuvra surtout pour les genres de la comédie (La Vie après l’amour en 2000, Ma tante Aline en 2007) et du fantastique (Karmina, 1996, comédie à effets spéciaux considérée comme culte dans la Belle Province, et sa suite, K2, en 2001), il n’y a là, a priori, rien de surprenant. Et pourtant, ça l’est.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012

> À lire prochainement : notre "brève rencontre" avec le réalisateur Gabriel Pelletier.



"Monsieur Lazhar" de Philippe Falardeau

Vaste sujet cinématographique que celui de l’école, de l’enseignement et du rôle du professeur. On se souvient de l’avoir effleuré à travers quelques exemples marquants (Half Nelson, chroniqué dans Versus n° 12), et pas seulement documentaires, notamment dans notre bien nommé dossier "l’école au cinéma" (Versus n° 14, avec un focus sur Entre les murs de Laurent Cantet). Carrefour des cultures et des identités, la salle de classe représente le décor rêvé pour une auscultation politique, ludique, théâtrale, de la société en général. Et tant mieux s’il y a choc. C’est le point d’impact et l’état de grâce que réussit à atteindre le Québécois Philippe Falardeau avec Monsieur Lazhar, très beau long-métrage de fiction qui projette un instituteur algérien de 55 ans, nouvel immigrant au Canada, à la tête d’une classe d’élèves de primaire à Montréal. Déterminé à offrir aux enfants un enseignement nouveau qui leur permettra de surmonter le traumatisme du suicide de leur institutrice, le remplaçant Bachir Lazhar (Fellag, d’une justesse inouïe) provoque dans l’établissement des remous émotionnels et culturels, petites crises qui vont faire émerger particularités et tabous de l’éducation nationale québécoise, mais aussi fêlures de l’âme des uns et des autres. Il y a là Simon, un enfant frondeur, hostile, qui gère mal ses émotions et porte sur ses épaules le poids d’une culpabilité trop lourde et injustifiée, comme l’installe subtilement l’ouverture du film, astucieuse montée de la tension dramatique sans recours à une mise en scène ni à une musique appuyées ; Alice, sa petite camarade d’une impressionnante maturité à propos du deuil et du suicide (Sophie Nélisse, souvent apparue dans le très sympathique sitcom Les Parent) et d’autres figures d’élèves plus ou moins attendrissantes (ce gamin rêveur qui finit par "jouer le jeu" de l’instituteur Lazhar), plus ou moins symptomatiques d’un système, d’une société campée sur ses préjugés (ces bourgeois, parents comme enfants, qui refusent d’être contredits et critiqués). Et il y a les collègues enseignants, l’institutrice grande voyageuse qui voit en Bachir un archétype de l’exotisme nord-africain tandis que lui se considère comme un déraciné ; le professeur d’éducation physique qui déplore l’intégrisme comportemental dont l’administration fait preuve à l’égard du corps pré-adolescent devenu littéralement intouchable ; cette autre "instit’" qui regrette le temps où il était encore permis de tirer les oreilles des élèves récalcitrants…

Adapté de la pièce de théâtre Bachir Lazhar d’Evelyne de la Chenelière, Monsieur Lazhar réussit haut la main son examen de passage des planches au grand écran. Loin de se contenter d’enchaîner les scènes de classe puis de discussion entre professeurs dans des "intérieurs jour" uniformément filmés en plan moyen, le réalisateur Philippe Falardeau, par ailleurs chantre d’un certain cinéma social (sa comédie La Moitié gauche du frigo en 2000 relatait le quotidien chahuté de deux chômeurs co-locataires tournant un documentaire sur l’emploi), utilise toutes les ressources cinématographiques et se meut, délicatement mais avec le clinquant qu’on apprécie de voir déployé dans le medium, entre les pupitres et dans les couloirs de l’école, jouant aussi d’oppositions esthétiques : lumière terne de la salle de classe contre blancheur de la cour enneigée (laquelle répond, par ailleurs, à l’éblouissement des photos d’Alger la Blanche), mobilité et volubilité des enfants dans l’établissement contre inertie et lenteur de la machine administrative qui menace d’expulser Bachir du Canada. Comme dans Entre les murs, Falardeau resserre le nœud de sa narration et de l’évolution des personnages autour de l’oralité, dimension incontournable de toute histoire siégeant dans une salle de classe. C’est l’occasion de confronter les cultures à travers le triangle linguistique français-arabe-anglais, en plus de dramatiser jusqu’à faire preuve d’une incroyable émotivité contagieuse, la parole. Film sur les beautés de la langue et la signification de la différence, Monsieur Lazhar éprouve avec poésie, humour et aussi un sens du tragique lumineux, la notion d’identité nationale. L’intrigue comme le personnage de Bachir constituent des ouvertures sur le monde, mais ce sont des fenêtres – voire des cartes postales – que Falardeau sait (et retranscrit comme) difficilement débarrassées de tout ethnocentrisme ou de toute démagogie exotique – et souvent involontaire : ainsi la collègue de Bachir, séduite par les origines du bonhomme, ne voit-elle pas qu’il est en réalité déchiré, profondément marqué de blessures identitaires, tout porteur qu’il puisse être à ses yeux d’ambiance ensoleillée, de sens de la fête et de pâtisseries riches.

Jusqu’où sommes-nous prêts à accepter l’autre et ses différences, dès lors que son système de valeurs entre en conflit avec le nôtre ? Et qu’est-ce que l’intégration ? Telles sont les interrogations que soulève en filigrane, et sans leçons de morale, le film de Falardeau : plutôt que de discourir frontalement sur la question comme le font Cantet et autres Nous, Princesses de Clèves, métrages incontestablement versés dans le principe – voire la joute – oratoire (un phénomène aussi très français), le réalisateur dissémine quelques signes dans le récit, anecdotes filmées comme autant de points où achoppe le conflit culturel larvé et les interdits psychologiques de la société canadienne, cachés sous le vernis des préjugés et de la bien-pensance : voir comme demeure symptomatique cette petite claque derrière la tête que Bachir colle à Simon quand ce dernier manque de respect à un camarade, et qui déclenche, de la part des élèves puis de la directrice, une série de remarques sur la maltraitance des enfants. Le choc, pour Falardeau, ne vient pas tant de l’idée que dans d’autres contrées, l’on puisse "naturellement" administrer une correction à des enfants (cette claque est filmée comme un réflexe culturel, non comme un trait de brutalité), mais que tout en s’indignant de tels principes éducatifs, les pays "du nord" ferment les yeux sur la réalité de leur propre violence comme sur celle de pays plongés dans le chaos dont ils préfèrent ignorer, ou minorer, l’oppression institutionnalisée : on gardera longtemps en mémoire, avec effarement, cette scène où le juge fédéral chargé d’évaluer le statut de réfugié politique de Bachir, affirme qu’aujourd’hui "tout va bien en Algérie" et que la demande de l’immigrant s’apparente plutôt à un abandon de ses racines. Une forme de lâcheté culturelle, en plus d’un déni évident. En somme, avec Monsieur Lazhar, Falardeau titille la sacro-sainte culpabilité teintée de complexe de supériorité de nos sociétés occidentales, et nos réflexes à la fois de colonisés et de colonisateurs : autant d’idées qui trouvent un écho dans ces séquences où s’illustrent la fascination de la collègue de Bachir pour le continent africain, la volonté de l’Algérien de choisir un texte d’Honoré de Balzac avec l’évocation "d’anciens francs" pour un exercice de dictée, le regard enjoué de l’avocat croyant voir des gâteries dans le paquet reçu d’Algérie alors que celui-ci ne contient que des effets personnels, souvenirs d’un bonheur à jamais perdu, la curiosité empreinte d’identification autochtone de Bachir à l’égard du cours de sa collègue sur les Amérindiens et le pow-wow…
Des symboles et trouvailles de ce genre, Monsieur Lazhar en regorge, rythmant son propos avec humour, émotion et élégance servis par une interprétation et une réalisation très imprégnées (dynamisme des points de vue), jusqu’à une conclusion en forme d’au-revoir qui nous dit que ce que la société est capable d’accepter, l’école ne le peut pas encore tout à fait.


Stéphane Ledien

> Sortie en salles au Québec le 26 octobre 2011



Benoît Pilon, réalisateur de "Décharge"

Quelques jours après la sortie en salles au Québec de Décharge, drame social qui manie les archétypes du polar urbain et la crudité du documentaire, rencontre avec son réalisateur, Benoît Pilon. Un auteur qui assume pleinement le pessimisme de son film et la position ambiguë de son style, au carrefour des genres.



Revue Versus : dans ta note d’intention, tu évoques "en toute modestie" les influences de James Gray et d’Andrea Arnold (note de la rédaction : son film "Fish Tank" avait été chroniqué dans Versus n° 16, toujours disponible). Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

B. P. : Chez Andrea Arnold, la caméra se veut très libre, très documentaire, naturelle. C’est très inspirant. Comme Ken Loach, pour citer une autre référence… James Gray, lui, n’a pas peur du drame, du tragique ; il ne cherche pas à gommer cette emphase et c’est ce que j’aime dans son cinéma. J’aime les sujets forts, où la tragédie peut s’inviter et éclater, sans pour autant en faire trop. Je tiens à un traitement sans fard de la réalité. Je me souviens à ce sujet du film Frozen River (de Courtney Hunt, 2007, chroniqué dans Versus n° 14, NDR) : l’ambiance est assez proche de ce que j’aime mettre en scène. C’est une histoire qu’on aurait volontiers pu voir traitée dans le cinéma québécois, donc de ce côté-ci de la frontière.

Revue Versus : Traitement sans fard mais pas sans symbolisme, alors. Pierre, le héros de "Décharge", est un vidangeur, et en même temps il n’a pas vraiment fait le ménage dans sa tête…

B. P. : Absolument. J’irais même jusqu’à parler de métaphore et de poésie de la poubelle ! Surtout via ce plan où tout se déverse derrière lui alors qu’il a la tête pleine de soucis…

Revue Versus : Un plan majeur selon moi, oui. Au-delà du symbolisme et de la topographie intéressante que propose le film, il y a un pessimisme, un côté sombre que le cinéma étatsunien aurait sans doute occulté. La fin du film est-elle celle à laquelle tu avais pensé dès le départ ?

B. P. : Oui, cette fin était présente dans les premiers synopsis. J’ai eu en tête ce plan final, une matrice à partir de laquelle j’ai ensuite construit le reste du récit. Ce plan renvoie à la mauvaise conscience, au constat d’impuissance. Face à ce qui dérange, on finit par se terrer dans sa bulle. Impuissance qui se transforme en indifférence. Cela renvoie à un constat plus global, celui sur l’état du monde.

Revue Versus : Je dois avouer que j’ai perçu le héros, plutôt un anti-héros en fait, comme un personnage toujours en retard sur l’intrigue et l’action (sauf dans la séquence de confrontation avec le chef de gang), et j’ai eu le sentiment que la mise en scène le plaçait aussi dans ce décalage. Il n’est pas vraiment au centre, toujours un peu décadré. Mais je me suis peut-être laissé influencé par ce fameux plan de la décharge, où le cadre l’aspire presque malgré lui tandis que tout se déverse…

B. P. : Hum… Je ne suis pas sûr du décalage. En tout cas ce n’est pas une démarche consciente de ma part. Ce personnage a un passé de délinquant. Il ferme les yeux sur ce qui se passe autour de lui mais dès que se produit une intrusion, dès que sa sphère familiale est menacée, il agit, notamment avec cette expédition punitive. Je vois Pierre comme un personnage versé dans l’addiction : il a vaincu sa dépendance à la drogue par une action sur lui-même. Il y a chez lui le culte du corps, il est sans cesse en mouvement, il bouge, donc il agit, voire devance le récit. Mais évidemment, il perd le contrôle.

Revue Versus : En parlant d’action, j’ai trouvé qu’il y avait dans certaines séquences un peu de l’esprit de série B qu’on aime tant à la rédaction. Des vignettes empruntées aux vigilante movies, avec un petit côté polar urbain viril, violent…

B. P. : Décharge est un film de références aux genres de par son sujet, où se côtoient les gangs de rue, la drogue, le vigilantisme. Ce fait est d’ailleurs inspiré de la réalité de certains quartiers de Montréal, quand les habitants en ont eu ras-le-bol de la criminalité environnante et qu’ils se sont mis à faire le "ménage" eux-mêmes. Mais au-delà de ces idées à l’impact cinématographique évident, je n’ai pas cherché à faire un film de genre prononcé avec une esthétique à l’avenant. Mon procédé se veut réaliste. Les scènes et images de genre sont inscrites dans une expression simple, crédible, voire d’intimité.

Revue Versus : Et concernant l’expérience de la drogue, j’ai remarqué une volonté de marquer quelques points esthétiques, justement…

B. P. : Quand la narration dictait des plans que je dirais lyriques ou stylisés, oui.

Revue Versus : Je pense à la première rencontre les yeux dans les yeux entre Pierre et Eve. Il y a ce ralenti, comme un trip

B. P. : Oui, mais on entre dans une dimension plus psychologique. La suspension ne fonctionne pas comme dans, par exemple, Requiem For a Dream. J’évite la suresthétisation. L’idée, avec ce ralenti, est de changer de perspective. On voit Eve à travers les yeux de Pierre puis c’est l’inverse, d’où ce flottement, cette perception bouleversée. Eve, même si elle plane, voit pierre comme un sauveur surgi de la ruelle. Plus qu’un effet de la drogue, c’est l’illustration d’un point de vue, la rupture du regard initial.

Revue Versus : Et le flashback avec l’overdose ?

B. P. : Là, je rejoins plus le côté sensoriel que tu évoques. Il y a dans cette scène une esthétique Ektachrome. ça bouge, on est sur un toit, c’est censé être cool, planant, mais évidemment, ça vire au tragique. Puis retour à la vie réelle.

Revue Versus : …Et donc à une image plus crue. Une caméra un peu plus rivée au sol.

B. P. : Oui mais sans aller jusqu’à rejoindre une école de la "réalité austère". J’attache de l’importance à la créativité cinématographique. Réalisme sans fard ne veut pas dire minimalisme. D’où ces mouvements de caméra, les plongées au-dessus des camions de vidange, etc.

Revue Versus : Comment te situes-tu par rapport à du cinéma d’auteur réaliste, avec tout ce que l’assertion a de limitatif et de flou ?

B. P. : Je ne sais pas, je n’ai pas réfléchi à la question et n’ai pas fait mon choix de mise en scène en vertu d’un positionnement sur ce qui serait l’échiquier du cinéma québécois. Ma question c’était surtout "comment être dur sans pour autant être austère ?". Je veux que l’on soit touché par les personnages, et il y a dans ma façon de faire, enfin je l’espère, un respect du divertissement.

Revue Versus : Tout à fait, je trouve que l’équilibre se tient entre deux ambiances, l’une intimiste, l’autre un peu plus tapageuse. La bande-annonce penche d’ailleurs plutôt du côté de la seconde. Comment perçois-tu cette mise sur le marché de ton film ?

B. P. : Avec toute l’ambiguïté que cela soulève. Je joue avec des thématiques contemplatives. L’affiche, la bande-annonce, elles, évoquent un film de genre, ce qu’il n’est pas vraiment. J’assume cette ligne ténue, ce tiraillement entre deux tendances, l’une aride, l’autre populaire.

Revue Versus : En même temps, cela génère un effet d’écho cohérent par rapport à la position morale du film. Tu choisis clairement de ne pas juger tes personnages. Tu illustres le dilemme mais ne cherches pas à le résoudre.

B. P. : C’est ça. L’ambiguïté de la position esthétique du film renvoie à l’ambiguïté morale du personnage et du récit. C’est un jeu de pulsions. Et donc, en tant que cinéaste, je sens et j’assume le décalage de positionnement.



Propos recueillis par Stéphane Ledien

> Décharge sera projeté lors de la 15e édition du Cinéma du Québec à Paris du 15 au 19 novembre 2011.



"Décharge" de Benoît Pilon

Sujet très peu évoqué dans le cinéma de fiction – aucun titre significatif, hormis quelques vignettes dans un Creepshow ludique ou un Frantic à l’ouverture ironique, ne nous vient en tout cas à l’esprit – l’univers du traitement des déchets ménagers, des éboueurs, vidangeurs et autres employés des décharges publiques renferme un potentiel esthétique qu’on n’aurait pas cru si marqué et si marquant avant de visionner Décharge. Réalisé par le Québécois Benoît Pilon, auparavant auteur d’un Ce qu’il faut pour vivre moult fois récompensé (quatre prix Génie et trois prix Jutra dont celui du meilleur film) et qui, en 2009, eut l’honneur de figurer parmi les neuf demi-finalistes dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Décharge vaut d’abord pour son incursion originale. Un plongeon direct, aussi brut que lyrique, dans la déliquescence du monde, état de pourriture, de décomposition avancé, que figure, c’est évident mais intelligent, la "décharge" du titre. Pour son second long-métrage de fiction, Benoît Pilon choisit de raconter l’histoire d’un ancien délinquant toxicomane menant aujourd’hui une vie rangée et paisible à Montréal avec femme (Isabelle Richer, que le public français a pu apprécier dans Les Trois petits cochons de Patrick Huard), enfants et entreprise de vidange des ordures. Rescapé plutôt que véritable repenti, Pierre Dalpé (David Boutin, entre autres vu dans Hochelaga et Histoire de Pen de Michel Jetté) s’affiche comme un homme heureux et à qui tout réussit. Jusqu’au jour où les spectres de la drogue et de la prostitution ressurgissent dans son quartier en la personne de Eve (Sophie Desmarais), une paumée que Pierre va vouloir, comme sa femme travailleuse sociale le fit pour lui en son temps, sortir de l’engrenage fatal. Quitte à se confronter aux chefs de gang qui contrôlent la vie de la jeune fille.

Film en équilibre stable entre drame social, polar urbain et récit opératique d’une redescente aux enfers, Décharge ne commet jamais le faux pas qui pourrait avoir raison de son numéro de funambule. Conscient de l’imagerie choc, spectaculaire, que véhicule aux yeux d’un public amateur de productions disons… tapageuses, les thèmes tels que l’usage des drogues et le gangstérisme de rue, Benoît Pilon choisit de ne pas privilégier un genre plus qu’un autre. Aux portraits de famille teintés de sobriété, se joignent des tableaux plus noirs, brèves expéditions punitives rappelant les vigilante movies, empoignade avec un chef de gang d’une brutalité furtive digne des polars les plus reptiliens, mauvais trip sous stupéfiants renvoyant à tout un pan du cinéma « junkie » : la dimension très aérienne – filmée sur un toit, avec l’intervention d’un « traceur » (un pratiquant du Parkour) – du flashback revenant sur le drame de jeunesse de Pierre, nous ramène aux traumas sensoriels et physiques que sont Requiem For a Dream d’Aronofsky et Las Vegas Parano de Gilliam. Dans la majeure partie du métrage, Pilon se charge cependant de désacraliser la représentation de l’état second, débarrassant son film de toute coolitude et de suresthétisation telles qu’en ont offertes des stupidités comme Blow (Ted Demme, 2001). En d’autres termes, pas d’overdose stylistique.

Dans la crudité de son constat sur la toxicomanie et la criminalité urbaine, Pilon réinsère sa part de regard documentaire (après tout, il vient de là), rejoignant, toutes proportions gardées, la veine photogénique d’un Drugstore Cowboy (Gus Van Sant, 1989), en alternance avec le dénuement abrupt typique d’un film comme Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… (Uli Edel, 1981). On peut voir dans ce statu quo formel entre petit film noir, peinture sociale et témoignage urbain, un refus de s’engager dans une voie très claire et catégorisée du cinéma québécois, une volonté de rester auteur là où d’autres se seraient engouffrés dans une veine plus commerçante, avec l’impact visuel et les compromis formels que la chose impliquerait. L’idée est à nuancer, car, en appliquant les recettes de cinéastes aussi intimistes que flamboyants dont il dit s’inspirer (James Gray et Andrea Arnold), Pilon apporte une mobilité particulière à son film, doublée d’une symbolique : le choix d’un héros vidangeur bien décidé à faire le ménage dans sa vie, son passé, son futur, archétype de « nettoyeur » sans cesse en mouvement à l’arrière de son camion-poubelle dans les rues de Montréal, permet le déploiement d’une topographie ingénieuse – on passe d’une ambiance urbaine à une autre, plans-séquences à l’appui – et une narration aux effets bien sentis, travellings et plongées exaltés qui contrebalancent l’immobile lucidité requise par moments. Autant de qualités formelles et thématiques qui propulsent le film au-delà du drame social cultivant la proximité dérangeante : avec Décharge, Benoît Pilon délivre sa vision de la condition humaine, une poétique de l’ordure existentielle.



Stéphane Ledien

> Film sorti au Québec le 21 octobre 2011



40e Festival du Nouveau Cinéma : on y sera !

Du 12 au 23 octobre prochain se tiendra la 40e édition du Festival du Nouveau Cinéma, à Montréal. On pourra y voir entre autres Behold the Lamb de John McIlduff, Les Géants de Bouli Lanners, The Last Christeros de Matias Meyer, Shame de Steve McQueen (on l’attend avec impatience !), Without de Mark Jackson, Le Policier de Nadav Lapid, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Another Silence de Santiago Amigorena avec Marie-Josée Croze, et de nombreux autres – la liste est longue et alléchante.
Côté compétition canadienne, il y aura aussi de quoi voir avec Amy George de Yonah Lewis, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Survivre au progrès de Mathieu Roy… On n’est pas exhaustif là non plus, le programme est d’un foisonnement qui peut donner du fil à retordre à notre agenda de spectateur.
D’autant que l’événement ne s’arrête pas à cette compétition : on notera aussi les séances spéciales dites "horde sauvage" avec du Takashi Miike, du Tsukamoto, du Sion Sono, du Koji Shiraishi, du Marie Losier, du Laurent Bernier, du Romain Gavras, du Julia Leigh (Sleeping Beauty, relire ici, souvenez-vous), du Justin Kurzel (…Snowtown, relire ici)…
La revue est partenaire de cet événement majeur dans une ville décidément très animée côté ciné. On y reviendra, mais en attendant le coup d’envoi, découvrez la bande-annonce ci-dessous.

La programmation du festival est disponible sur le site http://www.nouveaucinema.ca



"Art/Crime" de Frédérick Maheux (section "Expérience(s)")

Déjà projeté lors du Fantasia de l’été dernier à Montréal, le documentaire Art/Crime de Frédérick Maheux investissait hier samedi soir l’écran du Petit Champlain à Québec. Autre temps fort de la première édition du FCVQ, Art/Crime revient sur les poursuites judiciaires entamées par la Couronne du Québec à l’encontre du maquilleur Rémy Couture. Arrêté en octobre 2009 près de son domicile à Montréal pour avoir mis en ligne l’un de ses courts-métrages de fiction horrifique (alors sur son site InnerDepravity.com, d’ailleurs jamais fermé depuis) simulant le rapt et le meurtre d’un enfant, l’artiste attend toujours d’être jugé pour, on résume mais vous voyez le topo, obscénité et corruption des mœurs.
Succession de prises de parole d’interlocuteurs défendant la cause de Couture, et d’éclairages sur le cinéma qu’on pourrait qualifier "d’extrême" et, plus généralement, sur la culture underground des vidéos circulant sur Internet — ces productions descendantes directes des faux "snuff movies" (par exemple nippons : cf. la série des Guinea Pig ou, plus proche de nous, les "pink eiga") échangés sous le manteau il y a 15/20 ans —, Art/Crime dresse, en passant, un état des lieux du genre horrifique dans ses formalisations les moins grand public et hors des circuits habituels. Plus que de cinéma, Maheux traite de circulation et d’accessibilité de ces images d’un genre bien précis et pose la question, non pas tant de leur rapport au réel (sujet interminable, dont nous parlions nous-mêmes à propos du concept narratif dit "inspiré de la réalité") mais de leur interprétation et de la liberté de leur expression et de leur visualisation. Dans le combat qui oppose Couture à la Couronne du Québec, il n’est en fin de compte question que d’une définition très subjective de l’art, Couture défendant à raison sa vision — quand bien même on n’accrocherait pas à ses réalisations macabres — là où deux procureures y voient une atteinte à la bonne morale et une possible corruption des esprits.

Les questions soulevées par le film sont vastes et, disons-le, sans fin. Parlant de débat, la projection du documentaire était d’ailleurs suivie d’une discussion avec Maheux et Couture, lequel s’accroche en vue de son procès au printemps 2012, sachant que les poursuites l’ont l’obligé à hypothéquer une année de salaire pour financer sa défense. Si l’homme se trouvait condamné, voilà qui créerait un précédent juridique au Canada et ouvrirait une boîte de Pandore que tous les créateurs (le romancier d’horreur Patrick Senécal y dévoile son inquiétude et dénonce l’immixtion d’un grand Ordre moral dans l’œuvre de tout un chacun) craignent de ne plus jamais voir refermée après cela. Ce type d’accusation n’est pas nouveau (souvenons-nous de Violent Shit d’Andreas Schnaas en 1989, censuré puis banni en Allemagne et depuis très recherché dans le milieu du cinéma gore underground) et l’argumentation du pour comme du contre, déjà éprouvée elle aussi. C’est pourtant en se frottant à cette légitimité de l’expression d’un art même le plus extrême qui soit, que le documentaire de Maheux perd l’occasion d’étoffer son sens et son questionnement éthique et thématique (au-delà de la défense, plus que louable, de Couture). Quand il s’agit de démontrer que cinéma, vidéo et autres images sanglantes n’ont jamais précédé la violence mais s’en sont inspirés, les témoignages, bien qu’intéressants (Rodrigo Gudiño, le créateur du magazine Rue Morgue, maîtrise son sujet) ne font pas avancer le schmilblick. De fait, même s’il se targue d’avoir évité des effets de montage et de narration à la Michael Moore qui biaisent le point de vue dénoncé (c’est vrai), Maheux ne donne la parole qu’à des artistes et spécialistes qui soutiennent la cause de Couture et dénoncent la brimade de la liberté d’expression que ravive son cas. À part ce représentant de la police de Montréal qui cherche à justifier l’action de la Couronne (on semble reprocher à Couture qu’il ait fait commerce de cette violence ou ait cherché à la promouvoir), Art/Crime ne s’aventure pas sur un terrain d’objection, semble-t-il glissant pour le réalisateur (il affirme aussi qu’il n’a pas rencontré d’interlocuteurs favorables à la condamnation de Rémy Couture ; et on le croit volontiers). Étant donné que son documentaire s’adresse à un public averti et, c’est clair, gagné à la cause de Couture, jouer les avocats du diable aurait pourtant été stimulant et aurait contraint le récit comme l’argumentation construite à sortir des ornières de l’habituelle litanie anti-censure : non pas que celle-ci soit fausse ou démagogique, mais sa répétition en boucle (via différents propos qui aboutissent à la même conclusion) finit par en tarir la légitimité rhétorique (étrangement, les jeux vidéo sont pointés du doigt comme vecteurs de plus grand danger et d’annihilation de toute empathie par le réalisateur Robert Morin ; ça n’est pas faux, mais c’est déplacer le débat). Les réflexions les plus intéressantes sur ce point proviennent finalement de Couture lorsqu’il dit que rendre "acceptable et supportable" la violence de ses créations reviendrait à la banaliser (soit le contraire de l’expérience prodiguée) et, surtout, du réalisateur espagnol Nacho Cerda (entre autres pour son court-métrage "thanatologique" Aftermath, déjà évoqué dans nos colonnes, in Versus n° 11) qui, contrairement à un Senécal qui se contente de déclarer, avec lucidité mais aussi un peu de démission, que l’artiste ne peut pas être plus responsable que le spectateur (de fait, il se doit de l’être un tant soit peu), évoque la nécessaire éducation du public face aux images, ainsi qu’un encadrement de la diffusion de celles-ci (pas question, par exemple, de projeter Aftermath à un public d’aliénés ou à des individus en proie à des pulsions). C’est à lui aussi que revient le mot de la fin quand il déclare qu’en fait, le mal n’est pas dans l’image mais dans sa perception. Perception qui rejoint incidemment la définition très orientée (et déformée) de l’art par la Couronne qui, en décidant de ne pas lâcher prise malgré la faiblesse des éléments à charge, transforme la question audiovisuelle en sujet purement politique. Il ne s’agit que de cela : l’appropriation d’un bouc-émissaire pour remplir le vide juridique, l’ectoplasme de droits que représente un Internet source de toutes les visions même les plus dérangées et dérangeantes.



Stéphane Ledien



"Café de Flore" de Jean-Marc Vallée (film d’ouverture)

Tapis rouge au Palais Montcalm hier mercredi 21 septembre pour la première de Café de Flore, film d’ouverture du Festival de Cinéma de la Ville de Québec. Une projection précédée d’une cérémonie au cours de laquelle partenaires, sponsors, organisateurs puis distributeur et réalisateur du film prirent la parole pour les mille remerciements d’usage (rien d’original ; rien d’horripilant non plus).

Co-production franco-canadienne où Vanessa Paradis et le chanteur québécois au charisme de pomme de terre Kevin Parent tiennent le haut de l’affiche (potentiel commercial oblige) aux côtés d’Évelyne Brochu et d’Hélène Florent (figure principale de l’excellente série québécoise La Galère ; que le public français non-initié se jette dessus : il sera conquis !), Café de Flore est le sixième long-métrage de Jean-Marc Vallée (il a aussi réalisé deux courts et des épisodes de séries TV), enfant chéri du cinéma québécois contemporain dont le style sut un jour, surtout après le très bon C.R.A.Z.Y en 2005, taper dans l’œil du cyclone hollywoodien. Notamment celui de Graham King, collaborateur de longue date de Scorsese qui produisit donc, dans le cadre de leur firme Initial Entertainment Group, le film Victoria — les jeunes années d’une reine et en confia la réalisation à Vallée.
Drame teinté de fantastique, Café de Flore fait se croiser les existences et les temporalités. Au présent narré sur trois niveaux ("aujourd’hui", à savoir en 2011 ; mais aussi "un an plus tôt" et "deux ans plus tôt"), le récit suit les déplacements d’Antoine, un DJ montréalais (Parent, crédible dans le rôle, bien qu’un peu limité dans son jeu) qui, entre deux ovations à l’autre bout du monde, essuie la crise d’adolescence de sa fille aînée et cherche à s’accomplir dans sa nouvelle vie amoureuse avec celle qu’il considère comme la femme de sa vie (Évelyne Brochu). Ceci, au grand dam de sa famille et sous le regard possessif et protecteur de son ex-femme Carole (Hélène Florent). Au passé, en plein Paris des années 1960, l’histoire s’attache à l’amour que porte Jacqueline (Vanessa Paradis) à son fils unique et trisomique ; un combat de tous les jours contre le rejet et le déterminisme qui condamnent l’enfant à une existence aussi courte que marginale. D’une époque à l’autre, des correspondances se créent autour d’une ambiance musicale estampillée "Café de Flore". Le schéma narratif utilise le principe de destins croisés, de réminiscences sensationnelles et de vie antérieure pour aboutir en quelque sorte à un film choral avec un nombre réduit de personnages.

Abordant un sujet audacieux (celui de la transmigration des âmes) dans des univers très marqués (le Paris rétro d’hier et le Montréal branché d’aujourd’hui), Vallée fait la démonstration de son style fluide et hypnotique, des images entêtantes, immersives ; écho des relations fusionnelles entre Antoine et sa nouvelle compagne Rose, persistance des cris déchirés du fils de Jacqueline qui ne veut pas être séparé de sa petite copine d’école. L’émotivité du montage, brèves collures/cassures et prolongement d’une séquence (et souvent d’un espace-temps) dans une autre par l’immixtion dans le plan suivant d’un personnage, d’une réplique, d’un effet sonore, nous happe, nous transporte puis nous lâche brutalement à un endroit perdu entre deux fils temporels, entre deux conceptions, aussi, du cinéma. C’est la partie de plaisir esthétique du film, un flottement général parcouru d’accélérations, quel que soient les lieux de ces états de suspension : le ciel (trajets en avion d’Antoine), la piscine familiale (lieu de renaissance ou plutôt de re-liaison avec l’existence, où s’opère une superposition des protagonistes : Antoine et Rose adultes / Antoine et Carole adolescents), la route (conduite chaotique de Carole, voyages d’Antoine avec ses filles).
Les histoires, déployées en vue de converger dans ce qui peut être vu comme le clou émotionnel du film, alternent à l’écran sans s’équilibrer complètement. Si la partie contemporaine et montréalaise capture l’intérêt visuel du spectateur de par sa beauté plastique, celle qui se déroule à Paris trouve assez vite ses limites décoratives et, compte tenu de l’appétence que suscitait le titre du film (l’appellation Café de Flore évoque forcément un quartier animé et véhicule tout un état d’esprit poétique, littéraire, artistique, engagé, et on en passe), déçoit dans sa formalisation étriquée — au point de croire qu’aucune séquence n’a été tournée à Paris. Le procès d’intention est peut-être déplacé vu la thématique et les protagonistes développés, mais on est loin de la rêverie du dernier Woody Allen, et quoique le propos de Vallée n’était pas de nous promener dans un Paris de carte postale, on ne peut s’empêcher de regretter que le voyage temporel auquel il nous convie se trouve oblitéré par une vision si limitée : manque de moyens, peut-être mais, aussi, manque d’envergure tant l’histoire se concentre jusqu’au resserrage excessif, irrespirable, sur Jacqueline et son fils trisomique. Une façon, certes, d’illustrer l’étouffement dont fait preuve cette mère seule contre tous les préjugés à l’égard de son enfant qu’elle surprotège mais ne veut pas non plus voir se détacher d’elle. Il n’empêche : une plus grande ouverture de la mise en scène sur cet environnement parisien spécifique, riche en motifs émotionnels et graphiques, aurait permis d’en apprécier la dramaturgie, au demeurant très lourde et, disons-le, qui traîne en longueur.

La longueur, c’est l’un des défauts de ce film qui gagnait à être amputé d’une bonne demi-heure au moins. Les 120 minutes de Café de Flore en paraissent presque 150. Un problème inhérent au principe de film choral mais aussi à la volonté du réalisateur de circuler d’une sensibilité à l’autre sans toujours faire avancer le récit, d’ailleurs mieux filmé qu’écrit. Vallée est un réalisateur de classe internationale et à la signature incontournable ; on imagine aisément qu’il n’a pas à se battre pour imposer son montage, sa vision finale au producteur. Il manque pourtant, dans cette entreprise, le courage de lui faire sabrer les passages qui restent englués dans le surplace existentiel de ses personnages, quand bien même cela se fait dans des cadres ciselés et illuminés d’une belle lumière surnaturelle. Au-delà de cet étirement problématique qui nous fait lâcher prise à la moitié du métrage (lente mise en place des enjeux), il est permis de trouver, dans cette surabondance de figures de style aérien, quelques lourdeurs (ces trisomiques qu’Antoine croise à l’aéroport, comme un signe de sa réincarnation ; ou les répliques du DJ, parfois très creuses) qui cantonnent le film dans un mysticisme superficiel, pour ne pas dire naïf et maladroit. Café de Flore, très attendu et adulé d’avance par un public pleinement émotif indifférent à ces défauts, n’a pas l’aura dont le cérémonial d’ouverture du Festival l’entourait d’emblée. C’est le film d’un esthète doué qui se perd en conjectures de l’âme humaine — sans compter qu’il manipule, avec ces petits trisomiques jalonnant l’histoire, des concepts prompts à freiner la critique dénonçant une "naïvisation" extrême et la prise en otage lacrymale du spectateur. Mais ceci est un autre débat, que suscitaient déjà les héros handicapés mentaux des quelque peu démagogiques Cube, Forrest Gump et Le Huitième jour de Pascal Duquenne.



Stéphane Ledien

> Le film sortira en salles au Québec ce vendredi 23 septembre et, en France, le 25 janvier 2012




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