Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 7e Art, Afrique, analyse, Ariane Ascaride, Assedic, à l'affiche, bourgeoisie, braquage, butin, CGT, chômage, chronique, cinéma français, Crise, critique, Diaphana Distribution, dockers, emploi, engagé, film social, Gérard Meylan, Grégoire Leprince-Ringuet, indemnités, Jean-Louis Milesi, Jean-Pierre Darroussin, licenciement, lutte des classes, Marilyne Canto, Marseille, Métropole Films, militant, plan social, Polar, réalisateur, revueversus.com, Robinson Stévenin, scénario, scénariste, sortie en salles, soudeurs, syndicats, Vieux Port, voyage

Avouons-le tout de go, à la rédaction, nous n’avons jamais été de grands admirateurs du cinéma de Robert Guédiguian. Ça n’est pas que les histoires qu’il raconte échappent à notre intérêt, ni même qu’il tourne avec de mauvais comédiens ; c’est juste que l’austérité de ses films nous paraît dommageable dans un art où l’œil demande à être flatté, au moins tout autant que le cœur et la fibre sociale. L’incursion récente du réalisateur dans des univers de polar (Lady Jane) et de guérilla (L’Armée du crime, chroniqué ici même lors de sa sortie en France par l’ami Hairault) nous a néanmoins permis de nous pencher sur sa cinématographie actuelle avec un petit peu plus de bonne volonté. Dont acte pour Les Neiges du Kilimandjaro, comédie dramatique que vient rehausser dans son questionnement politique et thématique, une intrigue criminelle circonscrite aux conséquences d’un braquage au sein d’une famille qui a toujours travaillé dur. Tout commence par un plan social au sein des dockers de Marseille. Le syndicat décide de tirer au sort ceux qui seront licenciés. Quand il pioche le bulletin où est inscrit son propre nom, le délégué CGTiste Michel (Darroussin, fidèle à son talent) ne triche pas et s’en va sans rechigner grossir les rangs des employés mis au chômage. La vie continue avec ses hauts et ses bas. Grand-père comblé et mari heureux – ou l’inverse –, Michel se voit offrir avec sa femme Marie-Claire (Ariane Ascaride, fidèle à son jeu chez Guédiguian : tout en sagesse, donc) un voyage en Tanzanie et une coquette somme pour compléter l’expédition, cadeau cotisé par leurs enfants et des amis de la famille. Mais un soir de belote avec le beau-frère Raoul (Gérard Meylan, fidèle, etc.) et sa femme Denise (la sympathique Marilyne Canto), des braqueurs font irruption dans leur paisible maison et leur dérobent ce trésor mérité, ainsi que leurs cartes de crédit. Un drame qui va non seulement bouleverser la perspective d’une escapade au Kilimandjaro, mais aussi ébranler les certitudes politiques de Michel…

Interprété par le trio fétiche du réalisateur, Les Neiges du Kilimandjaro s’engage dès ses premières minutes sur la voie d’une émotion très justement dosée et d’un regard sociétal aiguisé mais débarrassé de la condescendance d’auteur préférant la sèche authenticité au spectacle divertissant. Ici, ces portraits à hauteur d’ouvriers – et de syndicalistes râleurs – n’oublient pas d’accrocher et de refléter la lumière dramatique que projette une histoire plaisante à suivre bien que dénuée d’ambition dans sa mise en forme. Guédiguian sait dresser un décor qui n’a pas besoin de recourir à l’aspect brut du documentaire pour nous intéresser au destin de ses prolétaires, personnages attachants parce qu’attachés à des valeurs humaines décrites sans démagogie populiste ni excès de bons sentiments propres, pour le premier, au drame austère pénible, et pour le second, à la comédie de divertissement souvent débilitante. En clair, Les Neiges du Kilimandjaro est un spectacle appréciable tant pour sa direction d’acteurs que pour l’attrait narratif de son sujet et des situations humaines – le bonheur en famille, les petits plaisir de la vie, les malheurs d’une société en crise – qui en découlent.
Sur le plan symbolique, Guédiguian glisse ici et là des vignettes amusantes, regard ironique sur le syndicalisme figé dans une certaine arrière-garde – sinon dans ses combats, au moins dans sa façon de les exprimer (cette banderole "la lutte c’est classe" à la sortie des locaux où Michel et Raoul travaillent). Ciselant son propos dans le premier tiers du film, Guédiguian lie l’intime et le général, le local et le global, faisant se répercuter l’image d’une mondialisation dont les ouvriers se sentent bien loin, dans les vagues d’un immense bateau porteur de rêves accostant sur le Vieux Port puis dans celle d’un petit ruisseau, où flotte un bateau de papier (circulaire publicitaire pour un restaurant indien), parcourant les rues que Michel remonte pour annoncer la nouvelle de son licenciement à sa femme. Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dit le proverbe, mais les remous que la crise génère sont autant de flottements de l’âme et du sentiment d’inutilité sociale qui accompagnent l’employé mis à la porte. C’est avec le même sens du parallèle malicieux que joue le réalisateur lorsqu’il filme d’abord l’urne du tirage au sort d’où jaillira l’infortune, puis l’ouverture, au moment de l’anniversaire de mariage de Michel et de Marie-Claire, du coffret qui contient un petit trésor collecté par leur entourage.

Jusqu’au moment fort du film, cette partie de cartes joviale troublée par l’irruption brutale, violente, des braqueurs venus délester Michel, Marie-Claire et leurs amis de leur argent et de leurs billets d’avion, Les Neiges du Kilimandjaro élève son propos formel par une judicieuse utilisation des caractères et de l’arrière-plan "socialisant" (les pauvres volent les prolétaires), même si le personnage de Christophe s’avère un peu trop caricatural et lisse dans son apparence, voire politiquement correct (les communautés d’origine maghrébines sont les grandes absentes du film, sauf le temps d’une scène vite pliée : pour un drame qui se déroule à Marseille, c’est… étrange). Mais Guédiguian, fort d’un discours éprouvant le sens du mot bourgeoisie, refuse toute enluminure et condamne son film à une affreuse esthétique télévisuelle – encore et toujours elle. En narrateur d’histoires "simples et proches", le réalisateur met semble-t-il un point d’honneur à ne pas exploiter toutes les ressources – toutes les richesses devrait-on dire – du medium cinématographique. Pas question pourtant de vanter l’effet pour l’effet ; mais lorsqu’ils se contente d’un zoom avant à peine digne d’un Inspecteur Derrick pour suivre de près un malfrat rentrant chez lui dans une cité, le spectateur amoureux de cinéma total – pas seulement dans ses démonstrations de force hollywoodiennes – ne peut que regretter l’absence de volonté formaliste. On ne demande pourtant pas la lune, juste un travelling significatif, par exemple dans ce couloir de HLM délabrée (topographie intéressante et sous-employée) où Darroussin comme Ascaride s’égarent pour y insuffler de l’espoir. La pauvreté esthétique des Neiges du Kilimandjaro, alliée à la platitude de sa mise en scène visuelle, revient au fond à se demander si l’auteur ne rejette pas en bloc toute idée de réalisation soignée, assimilée – c’est flagrant – au luxe et au superflu. La lutte c’est bien, mais avec de la classe visuelle, c’est mieux.
Stéphane Ledien
> Sortie au Québec le 09 décembre 2011. le film est sorti en France le 16 novembre 2011.
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![Affiche Toute ma vie [en prison]](http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/70/90/83/19822457.jpg)
Soixante secondes… C’est la durée pendant laquelle – grâce à un compteur placé dans le coin droit en bas de l’écran – le spectateur est mis dans la peau d’un condamné à mort attendant l’exécution de sa sentence, lors du générique de début de Toute ma vie [en prison], coproduit entre autres par l’acteur Colin Firth et sa femme Livia Giuggioli Firth. Puis le compteur s’accélère… Et atteint plus de douze millions de minutes, soit le temps durant lequel Mumia Abu Jamal est incarcéré depuis son arrestation pour le meurtre d’un policier, crime qu’il n’a jamais reconnu.
Deux mois après l’exécution médiatisée en Géorgie de Troy Davis le 22 septembre dernier, qui a également toujours clamé son innocence, le documentaire de Marc Evans (Snow Cake, Trauma, My Little Eye) relate le cas d’un autre afro-américain, lui aussi symbole de la lutte contre la peine capitale aux États-Unis. Coïncidence heureuse, le métrage sort quelques semaines après le trentième anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France par François Mitterrand et son Garde des Sceaux d’alors, l’avocat Robert Badinter. Trente ans que la « guillotine » ne fonctionne plus dans l’hexagone. Trente ans qu’un prisonnier américain patiente en attendant le couperet tant redouté. Un prisonnier politique selon beaucoup d’observateurs, l’homme étant un journaliste noir, militant, et membre du parti politique Black Panther.
![Toute ma vie [en prison] visuel 1](http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/70/90/83/19824795.jpg)
Malgré la pléthore de films sur le sujet (des documentaires comme le récent Honk ou encore Made In The USA, mais surtout la multitude de fictions, comme ces deux chefs d’œuvre que sont Je veux vivre de Robert Wise et La Dernière marche de Tim Robbins), Toute ma vie [en prison] parvient à trouver un angle d’attaque original par le point de vue de son narrateur, un jeune Anglais, William Francome, né le 9 décembre 1981, soit le jour où Abu Jamal est arrêté à Philadelphie pour le meurtre de l’officier de police Daniel Faulkner. La mère de William, dotée d’une conscience politique aiguë, n’aura de cesse de lui parler de ce prisonnier politique d’outre-atlantique, et c’est tout naturellement que le jeune homme choisira de traverser l’océan afin de tourner un documentaire sur le cas Mumia Abu Jamal, mais débordant de ce cas particulier pour livrer une réflexion plus générale sur la peine capitale et les États-Unis. Malheureusement, à son arrivée à la prison de Green en Pennsylvanie, William Francome est surpris de ne pas avoir la possibilité de filmer des images du prisonnier, suite à la promulgation d’une loi interdisant l’enregistrement et la diffusion de photos ou de vidéos de prisonniers. La preuve que l’outil législatif est capable de se mettre en marche pour faire disparaître une personnalité gênante que l’on ne veut pas voir occuper l’espace public et médiatique.
Faux témoignages, non respect des règles de préservation de la scène du crime, indices volontairement écartés, sous-représentation de la communauté noire parmi les jurés alors que celle-ci représente presque la moitié de la population de Philadelphie, et – last but not least – un juge raciste qui oublie son devoir de réserve et de neutralité : l’observateur extérieur ne pourrait imaginer qu’il n’y ait pas une révision du procès, tant la première audience manquait d’impartialité. Amnesty International a d’ailleurs qualifié ce procès de parodie judiciaire qui bafoue la constitution fédérale américaine, ce qui théoriquement devrait invalider le procès et, de fait, annuler la peine encourue par Mumia Abu Jamal. Mais l’impressionnant lobbying politique et policier afin de ne pas rouvrir l’enquête synonyme de nouvelle procédure judiciaire ne permet pas d’entrevoir une telle issue à cette affaire. Après l’impossibilité d’un procès un révision (la Cour d’appel a en effet confirmé la culpabilité de l’accusé aux yeux de la justice), le seul enjeu de la lutte concerne la peine : Mumia Abu Jamal sera-t-il condamné à mort ou sa peine sera-t-elle commuée en une peine de prison à perpétuité ?
Le réalisateur Marc Evans.
L’affaire Abu Jamal-Faulkner semble être une plaie que Philadelphie ne souhaite pas rouvrir, comme si la ville préférait vivre dans la fiction de la culpabilité de l’activiste afro-américain plutôt que d’affronter la réalité. Toute ma vie [en prison] fait d’ailleurs un parallèle intéressant et pertinent, en rappelant que la municipalité a préféré honorer – par la construction d’une statue à son effigie – le boxeur fictif (blanc) Rocky Balboa au détriment de ses sportifs locaux (noirs) bien réels, à savoir Joe Frazier et Sonny Liston. L’affaire judiciaire donne d’ailleurs l’occasion à Marc Evans et son équipe d’offrir au spectateur un petit aperçu de l’histoire de la ville principale de l’État de Pennsylvanie : un racisme endémique – et toujours d’actualité – dans une mégalopole qui compte 44 % d’afro-américains ; la brutalité policière « légendaire » à Philadelphie (un procès a d’ailleurs été lancé contre la municipalité) ; le maccarthisme et le procès des époux Rosenberg, dont le fils apparait à l’écran. Le métrage s’intéresse plus particulièrement à la répression du « mouvement noir », à travers les manœuvres pour contenir et surveiller le Black Panther Party ainsi que le procès intenté contre Angela Davis, militante communiste et proche de ce parti radical qui fut à la pointe du mouvement Black Power.
Moins connue, la communauté MOVE (The Christian Movement For Life) fondée par John Africa fut elle aussi victime de la répression politico-judiciaire. Certains de ses membres furent jugés à perpétuité lors d’un procès obscur et sentencieux. Plus grave, en 1985, l’implication d’officiels politiques dans un bombardement en hélicoptère (!!!) mystérieux qui provoqua un incendie, dans lequel moururent les familles de ce mouvement de libération revendiquant le retour à un mode de vie plus proche de la nature. Onze personnes moururent, dont cinq enfants. La vision insoutenable des corps calcinés de ces derniers n’est pas épargnée aux spectateurs, des images nécessaires pour les habitants de Philadelphie afin qu’ils n’oublient pas cette répression quasi-systématique de la contre-culture américaine. Une répression devenue « instinctive » de la part des forces de l’ordre, comme le fait remarquer le rappeur/acteur Mos Def qui se fait embarquer alors qu’il improvise un concert sur la voie publique. L’artiste protestait contre l’administration Bush qui – lors de l’ouragan Katrina – laissa à l’abandon les victimes (essentiellement des pauvres issus de la communauté noire) qui perdirent foyers et quelquefois des proches (l’ouragan fit près de deux mille morts, rappelons-le).
Angela Davis, en compagnie de William Francome.
Au-delà du propos sur les errements du système judiciaire étatsunien et de l’histoire de l’affaire Mumia Abu Jamal, Toute ma vie [en prison] séduit par le dynamisme de sa mise en scène, qui emprunte autant aux codes du film documentaire (images d’archives, interviews de personnalités telles le linguiste et philosophe Noam Chomsky, les rappeurs Snoop Dogg et Mos Def, l’écrivain Alice Walker, etc.) qu’il innove en utilisant différents effets visuels et esthétiques (collages, animation, etc.) combinés à une bande son appropriée du plus bel effet (Hip Hop, Soul, Funk et Jazz).
Alors que depuis la fin du tournage un nombre inimaginable de minutes se sont encore écoulées pour Mumia Abu Jamal dans le couloir de la mort (un « enfer » selon ses propres mots), le prisonnier se rappellera de la date d’anniversaire de William Francome le 9 décembre – une date qui doit être gravée dans sa mémoire – et pensera lui passer un coup de fil pour le lui souhaiter. Un condamné à mort qui parvient à oublier sa condition de mortel en sursis et est capable d’empathie. Sans doute la plus belle preuve d’espoir pour les plus de trois mille prisonniers en attente d’exécution aux États-Unis d’Amérique, considérée aujourd’hui encore par certains comme la « plus grande démocratie du monde ».
Fabien Le Duigou.
Sortie le 23 novembre 2011 (distribué par Lug Cinéma)
Bande annonce (Vostfr) :
