« Les Marches du pouvoir » de George Clooney : que le cynisme l’emporte !

« Plus de soixante citoyens conspirèrent contre lui (…) Les conjurés se demandèrent d’abord s’ils l’assassineraient au Champ de Mars, pendant les élections, tandis qu’il appellerait les tribus à voter, les uns le précipitant du haut du pont, les autres l’attendant au bas pour l’égorger, ou s’ils l’attaqueraient sur la Voie Sacrée, ou encore à l’entrée du théâtre, mais lorsqu’on eut fixé que le sénat se réunirait aux Ides de Mars dans la curie de Pompée, ils n’eurent pas de peine à préférer cette date et ce lieu. »
(Suétone, Vie de César, LXXX)

The Ides of March, de son titre original, s’ouvre sur un micro au premier plan ; derrière, une estrade sombre et un rideau. Stephen Meyers (Ryan Gosling) s’en approche, dresse le cou vers le micro, et en guise d’essai technique régurgite les premières phrases du futur discours de « son » candidat, dont il est lui-même l’auteur. Il les prononce sans cœur et sans âme, de la même manière que l’on décrirait une balade au parc. Lorsque le gouverneur Mike Morris (George Clooney) arrive devant ses auditeurs quelques instants plus tard, il reprend les exacts mêmes mots ; mais avec une vigueur et une sincérité qui subliment immédiatement la seule musicalité des phrases ; avec une emphase et un style, avec une liberté et une audace qui gomment, sur-le-champ, toute la crainte du spectateur de ne voir en lui qu’un vulgaire pantin à la solde de son conseiller en communication et porte-parole. Morris s’affranchit de l’idée même de communication ou de buzz. Sa gestuelle simple extériorise son calme et son assurance ; son élocution sourde appuie sur les mots comme des pieds écrasent les marches de l’escalier menant au pouvoir. Et il parle sans regarder ses notes, la feuille n’existe plus, les mots se sont greffés à sa pensée depuis longtemps. « Je ne suis ni chrétien, ni musulman, ni juif, ni bouddhiste », serine-t-il. « Je crois en la Constitution des États-Unis d’Amérique. » Implacable argument. Imparable rhétorique. Cet homme qui semble attirer à lui les lumières de la salle, tel un aimant, jongle avec les propositions aussi aisément qu’il flingue toutes les idées reçues, arguant ici de sa volonté de redistribuer les richesses, prophétisant là une fin des moteurs à combustion avant le crépuscule de la décennie. Il y a du JFK dans cet enthousiasme et du Roosevelt dans cette énergie. Il y a aussi du César dans cet esprit conquérant. Et l’investiture démocrate, qui se tient une semaine après ce discours, est son Rubicon personnel. Osera-t-il le franchir pour un voyage sans retour vers le pouvoir suprême ?

Si l’on prend au pied de la lettre le titre choisi par George Clooney pour son quatrième long-métrage en tant que réalisateur, il faut aller chercher du côté de la prophétie, par les oracles, de l’assassinat de Jules César, en -44 avant J.-C., le 15 mars (Ides de Mars). Mike Morris, le gouverneur qu’il a recréé (avec ses coscénaristes Grant Heslov – déjà complice de Clooney sur Good Night and Good Luck – et Beau Willimon, d’après une pièce de théâtre de Willimon), qu’il met en scène et qu’il incarne, n’est pas destiné à mourir. Mais un coup fatal menace de lui être porté sur le chemin de la campagne, qui ressemble à une exécution symbolique. Et ce coup pourrait bien venir de l’un de ses plus proches collaborateurs, via une trouble affaire de mœurs. Ou il pourrait être le fait de son rival pour l’investiture démocrate, Pullman, candidat du ventre mou, si totalement dénué de charisme et de volonté qu’en comparaison Morris s’apparente au Messie. Mais voilà : Pullman s’est fait un allié d’un sénateur réputé, Thompson (Jeffrey Wright), devenu brutalement faiseur de rois depuis que ses quelques centaines de délégués peuvent changer l’avenir d’un des deux impétrants. Pullman a promis à Thompson un poste phare au gouvernement en échange de son appui et le sénateur réclame, de Morris, au moins l’équivalent. Morris n’aime pas Thompson parce qu’il ne correspond pas à son idéal politique ; mais doit-il se passer d’un soutien indispensable pour gagner l’investiture ? C’est là que les rouages de la déontologie et de la sincérité se grippent, réclamant une goutte d’huile de cynisme pour être remis en route.

En regard du consensuel Pullman – plébiscité par les républicains qui y voient une manière simple de remporter la victoire finale, rejeté par les démocrates qui le trouvent trop mou et indécis –, Mike Morris incarne le candidat idéal : franc, charismatique et éminemment rassembleur. Une synthèse de jeunesse et de fraîcheur (Obama), de beauté brute et secrète (Kennedy), de franc-parler et d’audace (à la façon d’un Montebourg en France). Morris prononce des discours progressistes, mettant en relief les causes les plus élémentaires avec l’assurance du candidat qui n’a pas besoin de prôner le conservatisme pour se gagner la sympathie d’un électorat effrayé par la nouveauté : redistribution des richesses pour remplir les caisses de l’État et ouvrir des programmes sociaux, déplacement du centre de gravité automobile du moteur à combustion vers un processus moins polluant, refus de répondre lorsque son adversaire lui demande s’il croit en Dieu… Bref, un candidat porté vers ce « socialisme » qui effraie tant les conservateurs américains, en écho au célèbre rap du sénateur Bullworth dans le film éponyme de Warren Beatty. Pourtant, Morris ne donne pas toujours l’impression d’être enthousiasmé par sa candidature. Sa nonchalance, dans un pays européen, le condamnerait sans doute aux gémonies. Le rôle de son équipe de campagne consiste donc aussi à lui donner une pichenette lorsqu’il en éprouve le besoin pour avancer.

Le film suit le point de vue de Meyers, ce jeune idéaliste brillant qui a choisi d’abandonner une très lucrative carrière de conseil pour suivre le candidat Morris. Le spectateur est invité à s’identifier au jeune homme, de découvrir avec lui les coulisses du politique, à être successivement émerveillé et désappointé – soit un trajet psychologique proche de celui d’Henry Burton (Adrian Lester) dans Primary Colors de Mike Nichols. En entendant les premières phrases choc du discours de Morris avant que celui-ci n’arrive sur scène, le spectateur a l’impression d’être en avance sur le candidat, de contrôler de loin ses faits et gestes – identifiant Meyers à un Geppetto vérifiant une ultime fois les rouages de son Pinocchio (surtout lorsqu’il demande à ce que le pupitre soit légèrement relevé, pour être parfaitement à la taille de son poulain). Mais quand Morris prend la parole et s’affranchit des mots, affirmant ainsi son indépendance, l’homme de paille se métamorphose en électron libre ; à charge pour Meyers et le spectateur de ne jamais lui laisser trop d’avance. C’est aussi à travers les yeux du jeune homme que les coulisses du jeu politique révèlent, sous le goudron éclatant de l’idéalisme, le sale égout du cynisme. Confronté à une affaire de mœurs touchant le gouverneur, dont il est le seul à connaître les tenants et aboutissants, Meyers ravale sa candeur de groupie et devient le sombre stratège Brutus, serrant dans sa main l’arme qui peut assassiner César, mais pas certain encore de vouloir s’en servir contre lui.

Le décryptage que propose Clooney de la campagne démocrate bascule bientôt dans le thriller politique, avec une aisance que l’on n’avait pas vue depuis les grands films politiques des années soixante-dix, ceux d’Alan Pakula en particulier, Les Hommes du président ou A cause d’un assassinat. Par le biais d’une mise en scène classique et efficace, merveilleusement adaptée à une patine esthétique inspirée des chefs-d’œuvre du genre (citons encore Que le meilleur l’emporte de Franklin J. Schaffner ou Tempête à Washington d’Otto Preminger, tous deux sortis dans les années soixante), George Clooney poursuit son exploration – mieux : sa reconquête – des genres hollywoodiens, après le « film de journalistes » sur fond de chasse aux sorcières (Good Night and Good Luck) et la comédie du remariage façon Howard Hawks et Mervyn LeRoy (Jeux de dupes). Si Les Marches du pouvoir n’inventent rien dans le paysage du cinéma politique américain, ses références assumées à un genre élégant pourraient donner envie aux plus jeunes spectateurs d’aller jeter un œil du côté des films précités ; et son casting impeccable (en sus de Clooney et Gosling, tous deux remarquables : Philip Seymour Hoffman et Paul Giamatti en directeurs de campagne rivaux ; Evan Rachel Wood en jeune et belle stagiaire ; Marisa Tomei en journaliste opportuniste) lui octroie un prestige imparable.

Mais la plus grande qualité de ce film réside dans ce cynisme latent que Clooney fait affleurer à bon escient dans sa première partie, avant qu’il n’explose dans la seconde, peint sur le visage magnétique de Ryan Gosling. L’histoire que nous racontent Les Marches du pouvoir est une affaire de hasard, la coïncidence d’une présence féminine dans un bureau, une erreur de trajectoire qui se transforme en une « faute morale », comme le disait DSK au 20h de TF1… Ce n’est pas l’idéologie de Morris qui est affaiblie, mais son éthique personnelle. A l’instar du gouverneur Jack Stanton dans Primary Colors, Morris n’est pas un débauché, mais un quadra qui s’est laissé déborder par ses pulsions à un instant T. Meyers le croit-il ou non ? Peu importe, puisque le politique compte plus que la moralité. Il encourage donc son poulain à pousser jusqu’au bout les plus viles des tractations politiques et tant pis si le procédé est immoral. Car, en jeu, il y a l’Amérique ; et Washington vaut bien une tromperie – si elle n’advient qu’une fois. Néanmoins, la subtile répétition d’un mouvement de caméra – un travelling qui suit une stagiaire apportant des cafés à un meeting du candidat Morris – en début et en fin de film, augure d’une réitération future des mêmes fourberies, laissant planer une ombre sur la probité du futur président. Ce que la mise en scène nous donne à voir deux fois vaut pour un constat d’échec de sa moralité.

La prophétie des Ides de Mars est le moteur narratif de la tragédie Jules César de Shakespeare, le souverain ne sachant pas reconnaître les signes annonçant la conspiration qui se joue contre lui. Borges y fait référence dans sa nouvelle « Thème du traître et du héros » (dans L’Aleph), où la réitération des propos de la pièce shakespearienne se fait la parabole d’une répétition inexorable du temps : « Ces parallélismes (et d’autres) entre l’histoire de César et celle d’un conspirateur irlandais induisent Ryan à supposer une forme secrète du temps, un dessin dont les lignes se répètent ». En choisissant de se faire l’écho indirect de l’assassinat de César, Clooney nous invite à réfléchir sur ce que toute campagne électorale d’un homme politique soi-disant neuf et original implique de répétition et de recommencement. Lors de la brillante campagne d’Obama pour la présidence, n’a-t-on pas trouvé le moyen de le comparer à Abraham Lincoln ou Franklin D. Roosevelt ? Tout électeur américain imagine volontiers la campagne du favori comme la reprise cyclique d’une campagne précédente, avec l’espoir d’un retour à la Grande Histoire des Pères fondateurs. En somme, Morris fait à la politique ce que le film de Clooney fait à l’histoire du cinéma américain : en se faisant passer pour quelque chose de neuf, il renoue en fait avec de vieilles lunes, certes enthousiasmantes, mais pas vraiment originales.

Eric Nuevo

> Sortie le 26 octobre 2011



"Klute" de Alan J. Pakula

La ressortie, ce mercredi 25 novembre, de Klute est l’occasion de s’intéresser à ce film méconnu de la décennie considérée comme le dernier âge d’or, les années 70, comme de la filmographie de son réalisateur Alan J. Pakula. Il est vrai que cette œuvre accuse un déficit de considération comparé aux deux autres opus composant sa trilogie dite du complot, les grandioses À cause d’un assassinat et Les Hommes du Président, du fait de son rythme atypique et de sa rapide bifurcation d’une enquête policière classique vers un récit intimiste, la découverte du coupable important finalement moins que la construction identitaire de son héroïne, remarquable Jane Fonda.
Un notable d’une bourgade de Pennsylvanie, Tom Gruneman, disparaît inexplicablement. John Klute (Donald Sutherland), ami et détective privé mène l’enquête avec pour seuls indices les lettres obscènes que Gruneman aurait écrites à une call-girl de New-York, Bree Daniels (Jane Fonda). Klute se rend sur place, s’installe au rez-de-chaussée de l’immeuble de Daniels et enregistre ses conversations téléphoniques. Il prend finalement contact avec elle et noue une relation d’attirance/répulsion qui parasitera ses recherches de la vérité.

Klute vaut vraiment la peine d’être découvert car il expose tous les attributs et motifs des fictions paranoïaques à venir, et repris par Pakula lui-même, mais se restreint à des sphères dont les ramifications sont encore identifiables. En 1971, année de sortie du film, l’Amérique, si elle a été éclaboussée par le sang de Kennedy ne l’est pas encore par le scandale du Watergate qui éclatera un an plus tard en 1972. Traumatisée, elle n’a pas encore perdu confiance en ses institutions bien que quelques révélations sur la surveillance étroite des citoyens exercée par les agences gouvernementales (C.I.A, F.B.I) commencent à poindre dès le début des seventies. Klute se montre ainsi parfaitement raccord avec ce contexte et plutôt que de montrer des êtres se confronter aux conséquences d’une machination impossible à révéler au grand jour (comme l’expérimenteront Warren Beatty et le duo Redford/Hoffmann), échafaude un climat oppressant s’immisçant progressivement dans la vie de chacun. Cloisonnement de plus en plus insistant (cadres, surcadres, cloison du bureau de Cable se refermant) jusque dans l’appartement de Bree Daniels et qui confine à l’isolement malgré l’activité de la ville (nombreux espaces vides composant l’arrière plan), on dénote également d’importantes zones d’ombre (formidable travail sur la photographie de Gordon Willis) comme une multiplication de plans subjectifs insinuant une surveillance ou de plans à la durée inhabituellement longue augmentant l’expectative.

Klute, sans y faire clairement référence, est un film hanté par l’assassinat de Kennedy, Tom Gruneman, que l’on verra en tout début de métrage et assez furtivement lors du repas, joue ce rôle d’une présence fantomatique que l’on évoquera au détour de dialogues ou par l’entremise d’une photo souriante de son visage. Une absence qui agira sur la vie des protagonistes, ceux-ci cherchant aussi bien à mettre à jour le mystère l’entourant (est-il mort ? Si oui, tué par qui, pourquoi ?) qu’à s’en défaire pour recommencer à vivre.
Mais le film se montre vraiment intéressant dans sa peinture du personnage féminin principal, Bree Daniels, qui semble ne s’épanouir que dans la domination exercée sur la gent masculine. C’est elle qui mène les débats et les ébats. Pourtant, elle expose certaines faiblesses et états d’âme à sa psy, la call-girl ayant du mal à réfréner les désirs d’amour et d’équilibre de la femme. Tout son petit monde sera encore plus chamboulé par l’entrée en scène du détective John Klute qui sera plutôt un élément perturbateur que véritable héros du film, contrairement à ce que l’on pouvait attendre d’un titre reprenant son patronyme. Il incarnera l’autre versant de la masculinité, celle offrant sécurité et stabilité par opposition au maquereau interprété par Roy Sheider. Un personnage féminin à fort caractère dont les attitudes de défiance cachent une fragilité à fleur de peau. Pakula joue extrêmement bien avec les attentes qu’il aura suscitées, Klute a finalement du mal à imposer sa présence à l’écran (souvent littéralement dans l’ombre en train d’épier, transparent lorsque le réalisateur ne cadre que son reflet dans une vitre) et Bree Daniels se montre vraiment détonante alors qu’elle nous a été présentée de manière indifférenciée au milieu d’un casting de jeunes femmes (la caméra passe sans s’arrêter en gros plan sur son visage).

Enfin, Klute se révèle un grand film dans son utilisation de la bande-son. Une importance marquée d’emblée par le premier plan montrant un magnétophone que l’on actionne. Ainsi, les enregistrements des conversations de Bree seront autant de révélations factuelles sur ses méthodes de travail, sa manière de jouer face à son client, qu’elles sembleront illustrer les pensées de Cable, le commanditaire de Klute, en pleine réflexion ou introspection et seront utilisées pour provoquer l’effroi lorsque Bree entendra sa propre voix en décrochant le téléphone. De même les confessions faites à sa psy déborderont le cadre de son cabinet pour éclairer de manière contradictoire ce que les images de l’intimité du couple Klute/Daniels laissent entrevoir. Une intimité caractérisée par l’absence de paroles, les sentiments s’exprimant par les gestes, les regards, les postures. Les quelques mots proférés s’avèreront blessant ou générateurs de peur ou de tension. Les relations sincères sont donc celles où l’économie de mots prédomine puisque lorsqu’ils affluent (pendant des passes ou des entretiens avec la psy) c’est sous couvert d’une certaine somme d’argent. Un environnement sonore dont l’importance est redoublée par la musique de Michael Small dont les compositions ajoutent aux troubles de la relation et de l’ambiance paranoïaque.

Klute, sans être un chef-d’œuvre du genre est indéniablement à découvrir pour son portrait de femme dont la libération sexuelle et morale dérègle l’introversion imposée et puis parce qu’il détourne avec brio les codes du film noir et plus généralement du classicisme hollywoodien alors en vigueur (illustrant en cela ce que sera le Nouvel Hollywood). Alors que le film, à l’image de son héros désabusé, semble s’articuler sur la désillusion à l’œuvre, il s’achemine vers la possibilité de se reconstruire. Une éventualité contrecarrée quelques années plus tard par les deux authentiques chefs-d’œuvre de Pakula, À cause d’un assassinat et Les Hommes du Président.

Nicolas Zugasti

> Film repris en salles le 25 novembre 2009

> Lire aussi l’article consacré au "cinéma politique" et à la musique de Michael Small dans VERSUS n° 9.



Extrait de Klute en VOSTFR






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