Coffret Callaghan : cigarettes, whisky et p’tites pépées

À l’époque où il tourne la série des Callaghan, Willy Rozier a déjà acquis une réputation sulfureuse. N’est-ce pas lui qui a dévoilé les talents naissants et les jolis petits seins de deux débutantes à l’avenir prometteur, Françoise Arnoul et Brigitte Bardot, la première dans L’épave (1949) et la seconde dans Manina, la fille sans voile (1953) ? Encore que, pour L’épave, les exégètes (tels Jean-Pierre Bouyxou et le Dr Orloff) se questionnent à savoir si les “boîtes à lait” (dixit Bouyxou) vues dans le film n’appartiennent (ou pas) qu’à la doublure de l’actrice.

Ne nous emballons pas. Il y a nettement moins d’érotisme dans À toi de jouer, Callaghan (1955), seulement quelques vues plongeantes sur des décolletés pigeonnants et un strip-tease non abouti. Dans un tripot, une bagarre éclate, au cours de laquelle deux jeunes femmes s’arrachent le haut puis le bas de leurs garde-robes, finissant hélas le pugilat en conservant leurs sous-vêtements. De la même façon, tous les autres films de la série vont posséder leur séquence émotion (ici une danseuse de flamenco sexy, là une Fabienne Dali dont on guette sans succès le glissement progressif du corsage), restant contre toute attente chastes et résolument destinés au grand public. Par contre, celles et ceux qui préfèrent l’autre sexe se réjouiront de voir le héros du film, incarné par Tony Wright, plonger à plusieurs reprises dans la Méditerranée (l’action se déroule sur la Côte-d’Azur). D’ailleurs, chez Willy Rozier, l’action se déroule toujours sur la Côte-d’Azur. Le cinéaste-scénariste-producteur (avec Sport Films) semble y avoir bâti un empire de la même manière qu’Émile Couzinet dans le Bordelais. On trouve chez Rozier les mêmes acteurs de film en film, tantôt dans un camp tantôt dans l’autre (tel Joe Davray qui passe de gangster à inspecteur) et l’on reconnaît là ce même plaisir à diriger les excentriques qu’avait Couzinet.

La série marche bien sûr sur les brisées de Lemmy Caution. Les deux détectives, Caution et Slim Callaghan, sont nés dans les bouquins du Britannique Peter Cheyney. La chance du premier, après quelques débuts hésitants dans un film anglais de 1948, est de faire tailler dès 1952 ses costumes pour y faire entrer la carrure d’Eddie Constantine. Ensuite, le tour est joué : la décontraction du comédien, son accent américain, des cigarettes, du whisky, des petites pépées et le tour est joué.

Quand, en 1955, Willy Rozier adapte pour la première fois à l’écran une aventure de Callaghan (avec À toi de jouer, Callaghan), il ne peut perdre de vue le frère aîné. Caution est Américain ? Callaghan sera Anglais, avec un accent, une décontraction et un ascendant sur les jolies filles identiques. Rozier approche d’abord Charlie Chaplin Jr, obligé de refuser à cause d’autres engagements, et découvre Tony Wright, obscur comédien de sa gracieuse Majesté, dans la rubrique chiens écrasés d’un quotidien : le jeune homme a sauvé une femme de la noyade (un épisode qui sera d’ailleurs repris dans Et par ici la sortie). Il est athlétique, beau gosse et il n’en faudra pas plus au cinéaste pour l’engager. Quatre films seront tournés avec Wright dans le rôle de Callaghan : dans un (Et par ici la sortie), il porte un autre nom. Le scénario est signé Xavier Vallier (qui n’est autre que Willy Rozier) et le héros s’appelle ici Slim Maden… jusqu’à la fin où l’on apprend qu’il est en réalité le fameux Slim (et l’on ne précise curieusement pas le nom).

Caution a eu la chance d’être mis en scène, outre Bernard Borderie et Jean Sacha, par Jean-Luc Godard dans Alphaville. Parallèlement, Constantine joue le même genre de personnage chez John Berry. Godard et Berry feront plus pour Constantine (qui finit quand même sa carrière, excusez du peu, chez Fassbinder et Lars von Trier) que Rozier pour Wright.

Il n’en reste pas moins que, "nanars sympathiques" ainsi que les désigne très justement Jean-Claude Missiaen dans un des bonus du coffret, les Callaghan restent un vrai plaisir (à condition d’apprécier le cinéma un peu mal fichu). Il y a d’abord les jolies filles, et elles sont légion : Lysiane Rey et Colette Ripert dans À toi de jouer Callaghan, Magali de Vendeuil (Madame Robert Lamoureux à la ville), Christiane Barry et Diana Bel dans Plus de whisky pour Callaghan, Dominique Wilms (la fameuse Môme Vert-de-Gris de Lemmy Caution), Dany Dauberson et Pascale Roberts dans Et par ici la sortie, Geneviève Kervine et Fabienne Dali dans Callaghan remet ça. La décontraction, il y en a à revendre, qui n’empêche pas notre Callaghan de sauter d’un rebondissement à l’autre. Le whisky, c’est par litres qu’il se l’envoie. À prendre également en compte le nombre d’acteurs de second plan qui font une ou deux pirouettes, à commencer par le mastoc Robert Berri, qui joue le méchant dans les quatre films. Mario David l’accompagne dans deux d’entre eux. On reconnaît également, ici ou là, Jean-Roger Caussimon, André Luguet et quelques autres.

Il y a enfin ces allusions au cinéma dans le cinéma. “On n’est pas dans un film”, entend-on dans À toi de jouer, Callaghan, ce qui semble être mis en doute. La mise en abyme se double de clins d’œil à Caution, le collègue-adversaire. “Ça va barder, comme dit l’Autre”, lance, goguenard, Tony Wright. Ainsi, Rozier ne se place-t-il pas comme concurrent direct de la série des Lemmy Caution.

On ne peut pas franchement reconnaître de grandes qualités de mise en scène à Willy Rozier, sinon un allant qui rendent ses films non seulement visibles mais en font aussi un document sur la France des années cinquante (comme les populaires combats de catch dans Callaghan remet ça). C’est aussi, et c’est ça qui les rend si sympathiques, très souvent du grand n’importe quoi. Le meilleur exemple est, toujours dans Callaghan remet ça, le très cocasse bal masqué où les hommes sont habillés en femmes et les femmes en hommes.

Enfin, n’oublions pas que Callaghan est le contemporain des films d’espionnage d’OSS 117 et qu’il annonce un futur collègue appelé à une carrière plus ambitieuse, James Bond. Bach Films a donc eu la bonne idée de placer, dans un des suppléments, la première aventure inédite du grand Jimmy : Casino Royale, tourné pour la série télévisée Climax. Plus qu’une curiosité : un cadeau !

Jean-Charles Lemeunier

Le coffret Callaghan est sorti en DVD chez Bach Films le 16 avril 2012



UNIVERCINÉ Nantes : Cinéma allemand ou l’ambiguité des personnages

Du 9 au 15 novembre, Nantes a présenté un large panorama de films germanophones. Dans la salle 2 du Katorza, se sont succédés un téléfilm de Fassbinder, le Faust de Murnau, un programme scolaire, des documentaires et des films de fiction. La langue changeant de l’allemand à l’espagnol en passant par l’albanais et le français nous oblige à faire un bref détour vers la problématique du lien reliant un film à un pays. La langue semble depuis longtemps ne plus faire partie des critères – Les Damnés de Visconti serait sinon associé au cinéma américain. L’origine de l’histoire encore moins au risque de classer To be or not to be parmi les films allemands. Ne parlons pas non plus du lieu de tournage qui transformerait Bollywood en une industrie suisse ! Quel est donc le critère à prendre en compte ? La nationalité du réalisateur semble également une référence incertaine puisque Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban d’Alfonso Cuarón deviendrait alors un film mexicain. Le pays de production devient à ce jour le critère qui est pris le plus fréquemment en considération quoique les pistes soient souvent brouillées – rien qu’avec Melancholia, le dernier film de Lars von Trier, on s’y perd : la France, l’Allemagne, le Danemark et la Suède y sont rassemblés. Si malgré tout, on prend en compte le dernier critère de classification, le titre du festival, "Cinéma allemand", devrait être corrigé en "Cinéma germanophone" à cause de deux films, l’un autrichien, l’autre suisse qui, sinon, perdus parmi les films allemands, ne peuvent trouver leur place.

[Der AlbanerL'Albanais de Johannes Naber]

Ce festival de films germanophones donc, balaie de nombreux genres et styles cinématographiques, et peut se diviser de manière, certainement simpliste, mais pour le moins évidente, entre les films tirant leur influence majoritairement de l’Allemagne ou d’autres pays germanophones et ceux également imprégnés d’une culture étrangère : congolaise, albanaise, polonaise, espagnole… Tandis que les films bi-nationaux ou tri-nationaux diffèrent du tout au tout, les autres travaux, sans influences étrangères, que l’on nommera ici exceptionnellement les films germaniques, utilisent fréquemment, peu à peu presque un cliché du film allemand contemporain, la froideur des personnages et des couleurs. Cette distance et froideur s’est d’ailleurs retrouvée dans le téléfilm de Fassbinder Ich will doch nur, dass ihr mich liebt (Je veux seulement que vous m’aimiez). Datant de 1976, on peut être surpris d’y retrouver un code thématique et formel si central aujourd’hui. L’esthétique et l’éclairage ne sont pourtant, et heureusement, pas semblable aux travaux des dernières années. Les films récents ont souvent pris l’habitude d’utiliser une lumière plus grise ou tamisée contrastant avec la netteté de l’image parfaitement cadrée et dans bien des cas oppressante. Outre ces traits caractéristiques qu’appliquent de nombreux films germaniques du festival de Nantes, plusieurs thématiques restent des constantes du festival: un pessimisme général étouffé quelques fois par un happy end, un engagement souvent politique mais aussi culturel ou amoureux, une mise en scène du contraste mais également, très fréquemment, une intéressante ambiguité du comportement chez les personnages.

[Die kommenden TageLes jours à venir de Lars Kraume]

Tandis que la mort et le deuil apparaissent lors de l’édition 2011 comme des thèmes récurrents, d’autres questionnements s’insèrent dans le pessimisme ambiant et resserrent la problématique : l’engagement politique par exemple. Parfois exprimé dans un film futuriste comme Die kommenden Tage (Les jours à venir) mais plus souvent rattaché au passé de l’époque nazi ou de la séparation Est-Ouest, ce sont majoritairement les documentaires qui s’en emparent. Vaterlandsverräter (Traître à la patrie) nous amène dans le milieu littéraire et artistique de Berlin-Est où la majeure partie des membres envoient des rapports à la Stasi. Dans une moindre mesure, on peut citer Die Frau mit den 5 Elefanten (La femme aux cinq éléphants), portrait d’un personnage qui doit sa vie à son travail de traductrice pour les Allemands en Ukraine lors de la seconde guerre mondiale. Ces deux films s’éloignent de la présentation d’un passé de plus en plus documenté pour partir à la recherche d’explications sur un comportement particulier souvent difficile à comprendre plus d’un demi-siècle après. Ces travaux ne semblent que servir d’élan à la constitution du thème traversant une grande partie de la programmation : l’ambiguité du comportement. Quatre films méritent une attention plus particulière de part leur différents thèmes et la manière de les traiter: Die kommenden Tage sur le terrorisme, Vaterlandsverräter sur la collaboration, Michael sur la pédophilie et Über uns das All (L’amour et rien d’autre) sur le deuil.

[VaterlandsverräterTraître à la patrie de Annekatrin Hendel]

Die kommenden Tage et Vaterlandsverräter se dégagent des deux autres films par une forte volonté d’explication des actes, un peu simpliste dans le premier, plus approfondie dans le second. Tous deux comportent un personnage central voulant changer le système ou alors maintenir un régime idéal à tout prix. L’un par la force, l’autre par des rapports envoyés aux services secrets, tous deux croient puis espèrent contribuer à l’établissement d’une société idéale dépérie à la fin de chacun des films. Die kommenden Tage présente la transformation du rebelle Konstantin, en un terroriste malveillant, membre d’une organisation underground à la Rosemary’s Baby. Vaterlandsverräter avec Paul Gratzik montre les dilemmes de l’idéal communiste, son contexte historique avec ses habitudes, et une organisation qui se retourne facilement contre ses propres membres. Dans Kommenden Tage, on est tout d’abord impressionné par Konstantin puis on le hait jusqu’à ce qu’il répugne – probablement exactement ce que le scénario a prévu. On a son moment de plaisir. Pourtant Paul Gratzik dans Vaterlandsverräter en procure encore davantage. Sans cesse lorsque l’on pense définitif son jugement sur ce personnage énigmatique, une réplique bascule notre opinion hâtive et l’on se retrouve à nouveau perdu dans des incertitudes qui ne cessent finalement jamais. Après plus de deux heures, Konstantin est devenu un homme sanguinaire avec quelques regrets. Après une heure et demie chez Annkatrin Hendel, les explications se sont multipliées mais les questions se poursuivent et redoublent pour sembler ne jamais pouvoir s’interrompre – Paul Gratzik, personnage digne du nom, demeure impossible à saisir avec une durée standard.

[Michael de Markus Schleinzer]

Les deux films de fiction, Michael ainsi que Über uns das All que l’on commentera de manière plus approfondie, s’éloignent d’une étude psychologique de leur personnage, dont ils laissent volontiers le travail aux spectateurs, pour s’attacher, de leur côté, à la présentation, la plus neutre possible, de protagonistes impénétrables.
Michael de Markus Schleinzer glace les spectateurs et divise la critique. Il y a de quoi: Michael tient prisonnier, dans sa cave, un garçon d’une dizaine d’années qu’il traite, selon son humeur, comme son fils ou son objet sexuel. Mais encore ? La caméra déambule dans cet appartement carcéral avec une neutralité provocante, reflétant les visages quasi inexpressifs des deux protagonistes emprisonnés dans le silence du non-dit. Mais encore ? Rien. Au-delà de cette situation sordide, un vide apparaît, que l’on ne peut remplir qu’avec l’impressionnante mise en scène. Peu après, l’effet ayant disparu, on peine à reconstruire ces sentiments qui nous ont envahi lors de la projection, butant sur ce personnage qui finalement paraît suspect trop rapidement et finit en bourreau sans ambivalence.

[Über uns das All de Jan Schomburg]

Über uns das All de Jan Schomburg, sans être parfait, reste par contre la clé de voûte du festival. Film d’ouverture, on le retrouve dans tous les autres, corrigeant les défauts ou suppléant la narration. À Nantes, plus d’une centaine de personnes assistent à la première projection. À Francfort, dans un contexte similaire, à peine un tiers sont venus. Regardé deux fois dans des pays différents, Über uns das All se transforme puis se complète sans pourtant jamais offrir la tranquillité des réponses à laquelle nous habitue le dénouement d’un récit. Aux questions du premier visionnement ne résultent, lors de la seconde projection, pas de réponses, mais une multiplication des doutes d’autant plus surprenante qu’elle est inattendue.
Resté sur sa faim, le public attaque le réalisateur de "pourquoi" attendant des "car" qui ne sont pas exprimés ou alors pas comme on veut les comprendre – Jan Schomburg aime l’incertitude. Un public rassasié de révélations ne lui dit rien et il se plait à fournir des explications, les annulant ensuite tour à tour. Pareil à son réalisateur, Über uns das All se joue des attentes, introduit des situations ayant pu faire éclater un mystère ou révéler un comportement, pour habilement brouiller les pistes quelques plans plus tard. Au basculement narratif, Jan Schomburg ajoute encore sarcasme et indécence sociale. Über uns das All ne crée pas de malaise, ce sentiment récurrent dans un certain cinéma allemand contemporain, mais développe une insatisfaction et une attente. Jan Schomburg va au-delà des doutes de Vaterlandsverräter ou Michael, puisqu’il n’a jamais souhaité les faire disparaître. Son film est construit en ébauche de questionnements et de jugements rassemblant la majeure partie des thèmes du festival sans jamais rentrer dans la même problématique, donnant à chacun une réponse décalée – après un pessimisme ambiant, la fin éclaire l’histoire d’un optimisme abrupt ; le comportement inconcevable du personnage principal reste inexpliqué, semblant ainsi faire partie de la grande provocation à laquelle appartient le film.
Ce qui semble non-maîtrisé et confus gagne une très grande valeur à l’intérieur du déséquilibre volontaire traversant Über uns das All de part en part à travers le langage, l’éclairage, les personnages et le comportement – oscillant chacun sans transition de blanc à noir, de conventionnel à scandaleux. Parodiant, de manière réussie mais sans originalité, la dynamique du langage tragi-comique des films commerciaux, Jan Schomburg a encore utilisé d’autres méthodes, expliquant la signifiante tournée festivalière de ce film : entre autres, les personnages, il était temps d’y venir, construits en opposition les uns par rapport aux autres. Les deux plus intéressants étant le personnage principal, Martha et un personnage très secondaire, Trixie. Fonctionnant en binôme, ces deux femmes sont l’expression différente d’une même situation, le deuil. Martha ignore le décès ou plutôt peine à le réaliser, recommençant presque immédiatement une nouvelle vie qui n’est finalement qu’une transposition de l’ancienne. Trixie pleure pour deux, adoptant le comportement socialement accepté, rappelant à Martha, tout comme au spectateur, l’aspect choquant d’un deuil ni consommé, ni respecté. On retrouve ce schéma, pareil à celui de Vaterlandsverräter, d’une réponse presque donnée ou d’une situation presque acceptée, retombant ensuite encore plus bas dès que tout est remis en cause par un instant qui déstabilise l’ordre à peine édifié. Surgissant en éclair puis s’effaçant que progressivement comme pour souligner encore une fois l’impudeur de la situation, ces moments, fuis par Martha, dévoilent l’aspect branlant des relations construites sur le mensonge et l’insatisfaction. Martha réitérant, sans le comprendre, l’exact même comportement de l’homme qu’elle a perdu. La boucle se referme ou pourtant non, Jan Schomburg n’empreinte pas le chemin du pessimisme où l’on aurait pu retrouver les empreintes de plusieurs noms de l’École de Berlin. Avec sa fin ensoleillée (et ensoleillante), pour plusieurs gênante, pour d’autres rassurante, Über uns das All est un film libertin se détachant de carcans narratifs et troublant les conventions qui irriteraient sa fougue expressive.

Louise Burkart



Bande-annonce de Michael en version originale

Bande-annonce de Vaterlandsverräter en version originale

Bande-annonce de Die kommenden Tage en version originale

Bande-annonce de Über uns das All en version originale



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



Corps célestes vs. Corps terriens : « Melancholia » de Lars Von Trier (compétition)

Indépendamment de la polémique qui a fait suite, à raison, aux propos prononcés par Lars Von Trier lors de la conférence de presse de son film, Melancholia est une œuvre fascinante, hermétique et irréelle, qui délivre d’autant moins ses secrets que la personnalité de son auteur est impénétrable. Derrière ce titre mystérieux, parmi les plus beaux de cette édition cannoise, se cache une petite planète que sa trajectoire doit mener tout droit sur la Terre, menaçant la race humaine d’extinction. C’est donc un récit de fin du monde que nous propose le cinéaste danois, mais très loin d’Armageddon et de ses dérivés apocalyptiques. Une fin du monde en chambre, plutôt.

Le découpage académique du récit, en deux parties soulignées par des cartons (du nom des deux sœurs héroïnes, Justine et Claire), contredit d’entrée une séquence introductive fantasmatique : une dizaine de minutes projetées au ralenti, dans une ambiance gothique qui évoque brièvement l’atmosphère du Dracula de Coppola, une touche de surréalisme en plus. Ces quelques minutes sont parmi les plus marquantes du festival. Elles voient se succéder des images de Justine (Kirsten Dunst) en robe de mariée, étrangement flottante, d’un puissant cheval pris dans le mouvement, de lunes multiples projetant leurs ombres mystiques, jusqu’au paroxysme qui voit la planète Melancholia s’écraser sur notre monde. Von Trier nous avait déjà servi une séquence du même type dans Antichrist, mais la puissance émotionnelle déployée ici, au son de l’ouverture de Tristan und Isolde de Wagner, est sans commune mesure. Impossible de rester insensible à ces images-là. Impossible de ne pas les aimer ou les détester. Le reste du long-métrage est à leur mesure : il raconte la même histoire diluée dans le temps, étirée à l’extrême vers l’errance mentale d’un côté, la résignation mortifère de l’autre.

La question c’est : que raconter dans Melancholia après cette introduction en forme de synthèse ? Comment diluer en une longue élégie de deux heures une affaire qui se résume à un merveilleux prologue ? Comment dire cette sensation d’apesanteur des corps, cette obturation de l’esprit qui se refuse à voir la destruction en approche, cette indélicatesse d’une caméra qui veut capter les refoulements intimes des membres d’une même famille, sinon par l’abstraction ? Réponse : en amollissant les corps comme Dali amollissait les montres, c’est-à-dire en modifiant leur composition structurelle profonde tout au long d’une trajectoire tant physique que morale. Le corps – en particulier celui de Justine, qui fait l’objet de la première partie – et l’esprit ne font qu’un : la mélancolie qui emplit Justine agit sur son organisme qu’elle ne contrôle plus, à l’instar de ses pulsions. Elle leur laisse donc volontairement libre cours. Le premier acte montre comment elle dynamite son mariage avec Michael en produisant toutes sortes d’actions contrariantes pour ses invités et ses hôtes. Le désir de prendre un bain au beau milieu du repas, ou l’attirance sexuelle soudaine pour un inconnu, sont autant de comportements dérivés d’une inquiétude spirituelle caractéristique du personnage.

Melancholia raconte aussi la résignation. Angoissée et fébrile dans le premier volet, emportée doucement vers l’errance mentale, Justine devient, dans le second, résignée. A voir la planète étrangère entrer en collision avec la Terre. A assister de l’intérieur à la destruction de l’humanité. Son discours fermement anthropocentriste et franchement nihiliste génère l’angoisse de ses proches : « La Terre est mauvaise, elle ne manquera à personne ». Puis : « Nous sommes seuls dans l’univers », mettant fin ainsi à la foi scientifique qui veut que la destruction de notre civilisation ne signifie pas la disparition de toute intelligence dans le Cosmos. Raté : Melancholia siphonne toute vie. Débarrassée de tous les oripeaux d’une situation sociale classique (elle rejette travail et mari, se reposant uniquement sur sa sœur et son beau-frère), Justine occupe moins la seconde partie qu’elle ne la hante, fantomatique et éphémère, délaissant la compagnie des êtres humains pour privilégier une communion avec la nature. Claire, sa sœur (Charlotte Gainsbourg), prend le relai ; son mari (Kiefer Sutherland) croit que la justesse des calculs scientifiques démontre la trajectoire innocente de la planète intruse, alors que des petits malins sur internet s’amusent à démontrer comment elle rentrera en collision avec la nôtre.

Rigueur et erreur scientifique contre prescience spirituelle ? Non, ce n’est pas là le sujet du film. Le fait que Melancholia tombe bel et bien sur la Terre n’est que la conséquence d’un processus amorcé des millions et des millions d’années plus tôt, au départ de la trajectoire cosmique du corps céleste, programmé pour rejoindre le nôtre. Il y a du fatalisme dans cette trajectoire. Les astronomes ne se sont pas complètement trompés, puisque l’intruse passe à côté de la Terre, la première fois ; c’est son retour immédiat qui n’était pas prévu ni prévisible. C’est sans doute un processus identique, de longue haleine, qui mène l’être humain, dans son parcours évolutionniste, à la résignation mortifère. Celle, dionysiaque, de Justine, qui pousse le vice jusqu’à se caresser sous la lumière bleutée de Melancholia.

Si le nom donné à la planète est celui de la mélancolie, c’est parce que les trajectoires du corps céleste et du corps terrestre communient étrangement dans le fatalisme. La mélancolie s’extraie de la nuit des temps pour venir se fracasser contre l’esprit humain, et le perdre sur la route du nihilisme. L’acceptation, ou résignation, reste l’ultime possibilité. Melancholia s’approche, d’abord discrète, dissimulée par le mari astronome derrière le nom d’Antarès, puis invisible à l’œil nu : Justine se marie, tout va bien, le mal menace mais il reste lointain. Plus la planète approche, plus sa trajectoire la dirige vers la Terre, et plus Justine se laisse envahir par la mélancolie. Celle-ci la frôle, puis revient pour le finale. Victoire de mélancolie / Melancholia, victoire du corps céleste sur le corps terrestre. Victoire de l’idée poétique. Alors permettons-nous celle-ci : et si nous n’avions pas passé le film sur Terre, mais sur Melancholia ? Et si le récit avait pour décor le projectile plutôt que la cible ?

Eric Nuevo

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Palmarès personnel et bilan du Festival par Eric Nuevo

Palme d’or : La Piel que habito de Pedro Almodovar

Grand Prix du Jury : The Artist de Michel Hazanavicius

Prix du Jury : Melancholia de Lars Von Trier & L’Apollonide de Bertrand Bonello

Prix de la Mise en scène : Drive de Nicolas Winding Refn

Prix du Scénario : Footnote de Joseph Cedar

Prix d’interprétation masculine : Michel Piccoli dans Habemus Papam de Nanni Moretti

Prix d’interprétation féminine : Tilda Swinton dans We Need to Talk About Kevin de Lynne Ramsay

Prix Spécial Eric Nuevo : Pater d’Alain Cavalier

Caméra d’or : Sleeping Beauty de Julia Leigh

Prix Un Certain regard : Restless de Gus Van Sant

Top 5 des films du festival (toutes compétitions confondues) :

1. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar (Espagne / compétition)

Pedro Almodovar attend sa palme depuis bien longtemps, il est temps qu’il la reçoive cette année, pour un film étonnant et superbe, dans la droite lignée de ses précédents chefs-d’œuvre (Volver et Les Étreintes brisées). La belle Elena Anaya y resplendit littéralement.

2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius (France / compétition)

Le nouveau film de Michel Hazanavicius est une pure merveille de cinéma qui réconcilie le goût du divertissement et le plaisir intellectuel du cinéphile. The Artist est à la fois un bijou de mise en scène, un bonheur de spectateur, un vrai cours d’histoire du cinéma et une belle leçon de vie.

3. MELANCHOLIA de Lars Von Trier (Danemark / compétition)

Malgré la polémique qui entoure les propos malheureux du cinéaste en conférence de presse, son film présenté en compétition est à la limite entre le merveilleux et le grotesque. Et plus proche du merveilleux, à mon avis. L’errance mélancolique de Kirsten Dunst, soulignée par la proximité de la fin du monde, renvoie d’une certaine manière à la vision universelle de Malick dans The Tree of Life.

4. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti (Italie / compétition)

Le Pape nouvellement élu a une crise de foi ? L’amusant point de départ de Nanni Moretti tend à infantiliser un maximum les cardinaux enfermés en conclave, en les traitant comme des garçons timides et dissipés, tandis que le Pape incarné merveilleusement par Michel Piccoli part faire le tour de Rome en quête d’une réponse métaphysique à son angoisse. Un bijou humoristique et grave à la fois.

5. L’EXERCICE DE L’ETAT de Pierre Schoeller (France / Un certain regard)

Le costume de ministre sied parfaitement bien à Olivier Gourmet, occupé et préoccupé ici par la gestion des transports au sein d’un gouvernement réformateur libéral. Pierre Schoeller rentre de plain-pied dans l’intimité d’un membre éminent de l’élite gouvernementale, traitant des coulisses du politique comme on observe l’évolution d’un animal. Brillant et instructif.

Flop 5 des films du festival (toutes compétitions confondues) :

1. HORS SATAN de Bruno Dumont (France / Un certain regard)

Quelle abomination que ce film ! Indépendamment de la notoriété bien connue du cinéaste au sein du festival, il est incompréhensible que Hors Satan ait été sélectionné dans une grande compétition comme celle-ci (et heureusement pas en sélection officielle). Aucun projet de cinéma ni de mise en scène, aucune volonté esthétique, aucune envie de plaire. Dumont philosophe dans son coin sur le bien et le mal, en espérant peut-être que trois ou quatre spectateurs parviendront à suivre. Tant mieux pour ceux qui y trouvent un quelconque intérêt ; mais il y a trop de bons films en ce bas monde pour perdre du temps devant cet objet.

2. ARIRANG de Kim Ki-duk (Corée du Sud / Un certain regard)

Okay pour la démarche : Kim Ki-duk, cinéaste idolâtré bien au-delà de ses frontières, qui a abandonné les plateaux depuis trois ans à cause d’un coup de déprime, a filmé son auto-psychanalyse avant de l’envoyer à Thierry Frémaux. Sans doute passionnant pour les fans du réalisateur, qui le suivent depuis le début et comprennent ses errances spirituelles. Mais insupportable pour les autres, qui n’ont pas envie de subir la confession (en partie chantée) de ce bonhomme sur un écran géant. A l’avenir, merci de réserver ce genre d’exercice pour le psychiatre.

3. LE GAMIN AU VELO de Luc et Jean-Pierre Dardenne (Belgique / compétition)

A l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais pas si le nouvel opus des Dardenne recevra une récompense – et a fortiori la palme d’or pour la troisième fois. Mais ce qui est sûr, c’est qu’une telle gratification lancerait un bien mauvais signal pour l’avenir de la sélection cannoise. Grosso modo : pour gagner un prix au festival de Cannes, ne vous fatiguez pas trop à choisir des sujets originaux et des thématiques avant-gardistes. Surtout, contentez-vous de faire du drame social bien mièvre, bien consensuel, avec un gamin insupportable qui malgré tout est aimé par tout le monde (parce que, tout de même, ce n’est pas de sa faute).

4. MICHAEL de Markus Schleinzer (Autriche / compétition)

Le directeur de casting de Michael Haneke se cale derrière une caméra pour la première fois, doté d’un sujet qui pourrait avoir été filmé par son illustre maître. Inspirée de l’affaire Kampusch, son histoire de séquestration d’enfant par un adulte timoré et presque autiste tourne en rond sans jamais faire montre d’audace ni prendre le moindre risque. Son récit a priori couillu se révèle être une vraie arnaque.

5. HANEZU de Noami Kawase (Japon / compétition)

Deux montagnes sont amoureuses d’une troisième montagne, car c’est ce que font tous les êtres vivants depuis la nuit des temps. Il paraît que le film de Kawasi raconte ce triangle amoureux animiste. Personnellement, j’y suis resté parfaitement et complètement hermétique, du début à la fin.

Eric Nuevo

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Cannes 2011 : le coup d’envoi
20 avril, 2011, 10:07
Classé dans : Festival de Cannes 2011 | Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le coup d’envoi du 64ème Festival de Cannes ne sera pas donné le 11 mai prochain. Il l’a déjà été, c’était le jeudi 14 avril, dans un luxueux salon de l’hôtel Grand Paris de la capitale. À défaut d’être dans le rond central, Gilles Jacob et Thierry Frémaux sont assis devant une petite table mais lancent eux aussi les hostilités d’une simple passe : face à eux, ce ne sont pas onze joueurs mais bien une centaine de journalistes, qui les dévisagent, nerveux et impatients d’entendre leur choix. La sélection officielle dévoilée regroupe la Compétition, les Séances Spéciales, les films «hors-compétition» et la section Un Certain Regard, souvent considérée telle l’anti-chambre de la «compet’». Vous retrouverez la liste complète de ces sections ci-dessous.

En guise d’introduction, Gilles Jacob salue de nouvelles confirmations de l’ultra-modernisme qui caractérise les échanges d’images observés ces dernières années : les films sont tournés en DV et maintenant via de simples smartphones, et leur sont envoyés via DVD-R, clés USB voire même — pour la toute première fois cette année — directement en ligne. Le Président du Festival s’en réjouit et passe la balle au Délégué général et sélectionneur en chef : Thierry Frémaux est heureux de confesser que lui et ses équipes ont visionnés 5 films de plus que l’an passé, soit plus de 1700 en un an pour une sélection finale de 49. Même s’il a la finesse de se montrer gêné de le faire remarquer — alors qu’une parfaite parité voudrait justement que ceci ne se distingue — il mentionne une autre statistique intéressante : la présence de 4 femmes sur les 19 réalisateurs en compétition. Puis les premiers noms tombent.

La meilleure surprise restera la présence de Terrence Malick en Compétition avec The Tree of Life. Depuis qu’il avait été annoncé dans les salles anglaises le 4 mai prochain, le net s’était embrasé. Un film projeté hors de ses frontières ne peut être ensuite présenté sur la Croisette, c’est la règle officielle du Festival de Cannes. Alors quid du Malick : serait-il projeté en Séance Spéciale ? pourrait-il ne pas l’être du tout ? apprendrait-on in fine que le film aurait été financé avec des capitaux britanniques ? Une dizaine de jours plus tard, tout le monde s’en moque car le film est en compet’ et c’est aujourd’hui tout ce qui compte. En face du mastodonte annoncé, quelques grands noms : Lars Von Trier et son Melancholia (parfum de fin du monde pour l’éternel angoissé ; grande hâte), Pedro Almodovar avec La piel que habito (la rumeur voulait que le cinéaste ne le présente pas afin de ne pas risquer d’exposer au grand jour le coup de théâtre de son récit ; donne finalement vérifiable dès mai à Cannes), les Dardenne avec Le Gamin au vélo, lauréats de deux Palmes d’or, dont la venue était si évidente qu’ils ne firent parti d’aucune rumeur. Les autres habitués sont Nuri Bilge Ceylan, Nanni Moretti ou encore Naomi Kawase. Certains journalistes se plaignent déjà de retrouver, année après année, les mêmes noms en compétition. Pas faux, mais Cannes semble toutefois proposer une intransigeante application de la politique des auteurs que peu de festivaliers pourraient bouder : un auteur coutumier de la Compétition sera inlassablement rappelé… tant qu’il ne commettra pas de faux-pas. Les Dardenne, Ceylan, Almodóvar, Kawase, Kaurismäki, Sorrentino furent tous salués lors de leur dernière venue : pourquoi les rejeter ? En revanche, usuellement, il suffit d’un accueil glacial au Théâtre Lumière et c’est la sortie. Le retour se faisant parfois par la petite porte, nommée «Un Certain Regard». Ce fut notamment le cas de Kiyoshi Kurosawa : son Jellyfish convainc peu de monde sur la Croisette en 2003, alors il revient à UCR avec Tokyo Sonata cinq ans plus tard. Il y décrochera le «Prix Un Certain Regard». Son compatriote Shinji Aoyama fait un four en 2001 avec Desert Moon, il ne réapparaitra qu’en 2005 avec Eli Eli Lemi Sabachthani ? (à UCR, lui aussi). Bertrand Blier n’est plus apparu à Cannes depuis Les Côtelettes en 2003, Richard Kelly depuis Southland Tales en 2006 (et comme c’est fâcheux !), idem pour Nicole Garcia (Selon Charlie, 2006), Atom Egoyan (Adoration, 2008), ou encore Kim Ki-Duk (Souffle, 2007), qui signe son retour cette année avec Arirang… à Un Certain Regard, bien sûr.

Parmi les surprises, inespérées, on notera avant tout Takashi Miike en compétition avec un film en 3D (que les sélectionneurs, curieusement, n’ont vu qu’en 2D). Le film est un remake d’Hara-Kiri, classique de 1962 réalisé par Masaki Kobayashi (Kwaidan). Mais attention au film d’Alain Cavalier (Pater), qui pourrait bien réussir à le supplanter dans le registre des « objets étranges » puisqu’il s’agit du seul film de la compétition sur lequel Thierry Frémaux s’est étendu pour en évoquer la singularité. Quant à l’unique film qui reçut un jugement de valeur de toute la présentation, au point de voir le Délégué Général se reprendre sans délai pour signaler que tous les autres films dans sa section étaient également «beaux», ce fut Yellow Sea de Na Hong-Jin (The Chaser). Au-delà de ces deux exceptions, il ne fut dit que peu de choses sur le contenu de toutes ces œuvres. Il sera donc d’autant plus agréable de les déballer sur la Croisette. Comment ne pas être des plus curieux, par exemple, à l’idée d’y découvrir Drive, film de genre «from the producer of Wanted» et mis en scène par Nicolas Winding Refn (Bronson, Le Guerrier silencieux), dans lequel devraient s’enchaîner courses-poursuites et coups de feu ? Comment ne pas en saliver d’impatience lorsque l’on songe au long-métrage d’animation d’Eric Khoo (Be with me, My Magic) ou à un film de Bruno Dumont intitulé Hors Satan ?

Le coup d’envoi a été donné, et il nous tarde déjà d’entendre le coup de sifflet final pour avoir apprivoisé toutes ces pépites en puissance.

Hendy Bicaise

La liste des films en sélection officielle

Film d’ouverture
Woody Allen Midnight in Paris

En compétition
Pedro Almodóvar La piel que habito
Bertrand Bonello L’apollonide – souvenirs de la maison close
Alain Cavalier Pater
Joseph Cedar Footnote
Nuri Bilge Ceylan Il était une fois en Anatolie
Jean-Pierre et Luc Dardenne Le Gamin au vélo
Aki Kaurismäki Le Havre
Naomi Kawase Hanezu no tsuki
Julia Leigh Sleeping beauty
Maïwenn Polisse
Terrence Malick The Tree of Life
Radu Mihaileanu La Source des femmes
Takashi Miike Hara-kiri: death of a samuraï (3D)
Nanni Moretti Habemus papam
Lynne Ramsay We need to talk about Kevin
Markus Schleinzer Michael
Paolo Sorrentino This must be the place
Lars Von Trier Melancholia
Nicolas Winding Refn Drive

Un certain regard
Gus Van Sant Restless – film d’ouverture
Bakur Bakuradze The Hunter
Andreas Dresen Halt auf freier strecke
Bruno Dumont Hors Satan
Sean Durkin Martha Marcy May Marlene
Robert Guédiguian Les Neiges du Kilimandjaro
Oliver Hermanus Skoonheid
Hong Sang-Soo The day he arrives
Cristian Jiménez Bonsái
Eric Khoo Tatsumi
Kim Ki-Duk Arirang
Nadine Labaki Et maintenant on va oú ?
Catalin Mitulescu Loverboy
Na Hong-Jin Yellow sea
Gerardo Naranjo Miss Bala
Juliana Rojas et Marco Dutra Travailler fatigue
Pierre Schoeller L’exercice de l’état
Ivan Sen Toomelah
Joachim Trier Oslo, August 31st

Hors compétition
Xavier Durringer La Conquête
Jodie Foster Le Complexe du castor
Michel Hazanavicius The Artist
Rob Marshall Pirates des caraïbes : la fontaine de jouvence

Séances de minuit
Peter Ho-Sun Chan Wu xia
Tekla Taidelli Jours de grace

Séances spéciales
Frederikke Aspöck Labrador
Rithy Panh Le Maître des forges de l’enfer
Michael Radford Michel Petrucciani
Christian Rouaud Tous au Larzac

> Le Festival de Cannes sera à suivre sur le blog de la revue et à retrouver dans Versus n° 22 (parution en juillet 2011).

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