Gabriel Pelletier, réalisateur de "La Peur de l’eau"

Gabriel Pelletier, réalisateur du polar La Peur de l’eau, aux côtés de Nicole Robert, productrice du film

Officiant derrière la caméra depuis exactement vingt ans, Gabriel Pelletier s’est forgé, au Québec, une solide réputation d’auteur à succès critique et public. Une carrière en somme partagée entre récompenses prestigieuses et excellents résultats au box-office : tout en rassemblant un public nombreux, son film culte Karmina (1996) a récolté de nombreux prix dans les festivals de cinéma fantastique d’Europe et d’Asie ; et, pour n’en citer qu’un autre, sa Vie après l’amour, en 2000, a remporté la Bobine d’Or des prix Jutra et le prix du public au festival Juste pour Rire. Avec La Peur de l’eau, le réalisateur se frotte aujourd’hui au genre qu’il déclare préférer mais n’avait encore jamais approché, même de loin. Un polar sympathique voire parfois drolatique où sa maîtrise de l’humour et de la parodie innervent un récit à toile de fond criminelle, celle-là noire à souhait.

Revue Versus : Assez vite, on ressent La Peur de l’eau comme une tragi-comédie noire grinçante. Le film policier classique se double ainsi d’une dimension que je qualifie pour ma part de "parodique". Vous revendiquez cette intention ?

Gabriel Pelletier : Je revendique l’humour, oui. Grand amateur des frères Coen, je me suis demandé, au moment d’adapter le roman de Jean Lemieux, quel ton nous devrions adopter selon cette influence. Dans le roman, le personnage de Surprenant possédait un côté très pince-sans-rire. À l’écran, nous en avons fait un flic timide, qui n’a pas confiance en lui : ceci permet une identification, un intimisme rassembleur. La Peur de l’eau propose un mélange des genres à la Fargo – c’est le modèle que nous nous sommes fixés. Une enquête à hauteur d’homme, donc de anti-héros, avec une vie et une enquête se déroulant à un rythme très lent.

Revue Versus : Justement, en voyant l’agent Savoie (interprété par Brigitte Pogonat) afficher une mine ahurie et admirative devant son collègue au début du film, j’ai pensé à Frances McDormand dans Fargo.

Gabriel Pelletier : C’est voulu. Il y a aussi ses répliques pleines de silence (contrairement aux polars urbains), comme chez les Coen.

Revue Versus : En parlant de polars urbains… La séquence du policier débarquant de Montréal pour reprendre l’enquête à grands renforts de théorie dignes d’un "profiler" fait, elle, basculer le film dans la parodie. C’est à la fois une critique des clichés du genre et une belle façon de déplacer les enjeux, puisqu’un crime qu’on a l’habitude de voir dans les métropoles a été commis en pleine campagne.

Gabriel Pelletier : Oui, sur ce point précis, c’est parodique. Je voulais prendre mes distances, de façon ludique, avec tous ces CSI : Les experts et autres polars ostentatoires où la technologie et l’esthétique du vidéoclip prennent outrageusement le dessus sur le travail de terrain. Je voulais revenir à de l’humain, de la déduction, de l’intelligence. Et du relationnel : Surprenant se rend compte qu’il ne connaît pas vraiment les gens aux Îles-de-la-Madeleine.

Revue Versus : Oui et plus il enquête, plus son regard s’affine.

Gabriel Pelletier : Surtout, plus il se rapproche de la victime en reconstituant le cours des événements, plus il s’ouvre à la vie. C’est un doux paradoxe.

Revue Versus : C’est un anti-héros total, ce Surprenant. Voilà quelque chose de peu courant dans le polar, en tout cas.

Gabriel Pelletier : Ce qui fait l’originalité du personnage, c’est que c’est un exilé et qu’il a peur d’affronter les défis. Pourquoi aller vivre et exercer en tant que policier aux Îles-de-la-Madeleine quand on vient de la ville ? Cette question sous-tend aussi l’intérêt du film et de son intrigue : dans la réalité, il n’y a jamais eu aucun meurtre aux Îles-de-la-Madeleine. C’est dire le manque d’ambition du personnage, en tout cas par rapport à une investigation criminelle de haute tenue.

Revue Versus : Ce que l’on retient du film, c’est surtout sa peinture d’une communauté repliée sur elle-même, avec les portraits inquiétants – ou drôlement inquiétants – que cela induit.

Gabriel Pelletier : C’est un huis-clos naturel : nous sommes sur une île – donc enfermés, en quelque sorte. J’exploite l’opposition entre les gens d’en dehors et les gens du milieu. L’enquête, ce faisant, devient le prétexte à du tourisme dramatique. Considérons ceci comme un polar excentré. Comme disait David Lynch : "It’s a place". C’est presque ethnographique, le personnage comme le spectateur sont confrontés à une réalité exacerbée par différents milieux.

Revue Versus : Après la ville et sa condescendance via le personnage de Gingras, vous riez aussi de la campagne et de ses gens qui s’espionnent les uns les autres cachés derrière le rideau de leur fenêtre.

Gabriel Pelletier : Oui, tout à fait ! En fait, je trouvais intéressant de mettre en scène la rumeur. Elle est presque un personnage à part entière : la standardiste du poste de police, Majella (jouée par Sandrine Bisson). Et au-delà du film, on a vu aussi comment se propageaient les on dit pendant le tournage. Tout le monde a su rapidement quel acteur interprétait quel personnage. Les habitants de l’île se sont tous passés le mot à propos du film, des rôles…

Revue Versus : C’est un peu comme dans les romans mettant en scène Miss Marple : une communauté ravagée par les jalousies…

Gabriel Pelletier : Tout à fait. Le film est un vrai "whodunit". On distribue les indices au fur et à mesure. Même quand il a toutes les cartes en main, le spectateur reste surpris par la révélation. Je reste un grand lecteur et spectateur de polars.

Revue Versus : Au-delà des frères Coen et d’Agatha Christie, quelles sont vos influences ?

Gabriel Pelletier : David Lynch. Il y a un petit côté Twin Peaks dans La Peur de l’eau. J’aime aussi le surréalisme de Blue Velvet. Et sinon, la série The Klling, qui exploite elle aussi l’élément liquide, la pluie…


Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> La Peur de l’eau est sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012. Lire aussi notre chronique du film



"La peur de l’eau" de Gabriel Pelletier

Tandis qu’à Gérardmer, Nicolas Zugasti et quelques joyeux contributeurs assistent au défilé des bonnes et mauvaises surprises du festival du film fantastique, l’actualité cinématographique est aussi marquée, du côté du Québec (où la neige ne manque pas en ce jour de tempête) par la sortie en salles du thriller La Peur de l’eau, sympathique polar adapté du roman On finit toujours par payer de Jean Lemieux (paru aux Éditions de la courte échelle, spécialistes du genre). Partant d’une intrigue criminelle classique qui se réclame du whodunit traditionnel, le réalisateur Gabriel Pelletier livre au premier plan une galerie de portraits saisissants, tantôt sombres, tantôt drôles, et finalement drôlement sombres. Ce n’est qu’en toile de fond que se déploient les motifs inquiétants du meurtre à caractère sexuel et du trafic de drogue, esthétique brutale dans un paysage de carte postale où dominent l’image de la plage et des falaises balayées par le vent. La Peur de l’eau peut ainsi se (conce)voir comme un polar touristique, l’incursion du crime urbain dans un univers paisible, attrayant et curieux – original ne serait pas le mot, convenons-en – jeu d’opposition entre sauvagerie humaine et beauté de la nature.
Tout commence par la découverte du cadavre de Rosalie Richard (Stéphanie Lapointe, la gagnante de la deuxième édition de la Star Académie version québécoise, en 2004) la fille du maire des Îles-de-la-Madeleine. L’enquête échoit au timide agent de la Sûreté du Québec André Surprenant (Pierre-François Legendre en anti-héros attachant), un policier intuitif mais effacé, plus prompt à dresser des contraventions qu’à traquer un meurtrier. Il est secondé dans sa tâche par l’agent Geneviève Savoie (Brigitte Pogonat), une jeune flic affublée d’un appareil dentaire et au visage figé dans une perpétuelle expression de surprise – ses mimiques rappellent la shérif Marge Gunderson, interprétée par Frances McDormand, dans le Fargo des frères Coen. Assez vite, Surprenant collecte, sous l’œil admiratif de sa collègue, les indices qui viennent brouiller la piste initiale du meurtre commis par un psychopathe, et déterre de sombres histoires de drogue, de chantage, de conflits d’intérêt entre habitants des îles. En reconstituant patiemment – et aussi à partir de rumeurs, illustrées avec un sens de l’à-propos visuel – les événements, Surprenant se dote d’un nouveau regard sur sa communauté. Une auscultation que viennent compliquer l’hostilité à son égard de notables et/ou de délinquants locaux, et le parachutage du sergent-détective Gingras (Normand D’Amour, l’inquiétant "ange exterminateur" de 5150, Rue des Ormes), une "huile" de la police de Montréal rompue aux nouvelles méthodes d’investigation et de profilage criminel. Raillé par l’expert venu de la métropole qui le voit comme le représentant typique d’une "police de campagne", bousculé par ceux qu’il questionne et ébranlé dans ses convictions, Surprenant va transcender son manque d’assurance et vaincre sa phobie de l’eau pour mieux naviguer dans celles, troubles, de l’affaire Rosalie Richard…

Comme dans les bons vieux Miss Marple de Dame Agatha Christie – influence revendiquée par Gabriel Pelletier – La Peur de l’eau égrène ses révélations et fait ses preuves, à l’instar de son policier anxieux, au fur et à mesure d’un récit fluide sachant user, sans en abuser, de flashes-back inventifs et dynamiques (comme cet étonnant "raccord parfait" entre la scène de la reconstitution du soir du meurtre et la soirée originale, dans le bar où Rosalie a bu son dernier verre). Mais aussi, de vignettes brutales insérées dans la narration comme autant de ruptures de ton destinées à rappeler que par-delà les manèges verbaux (Surprenant ne cesse de marmonner des "excellents" et des "exact") et les affectations de langage (confrontation ludique des accents), l’histoire reste celle d’une nature humaine éprouvée à l’aune des jalousies et des convoitises – exactement comme dans les Miss Marple où cette nature, disait la détective anglaise, "est partout la même" : on retiendra comme moment fort de mise en scène, le filmage du meurtre en plongée ce fameux soir fatidique, intensité d’une mort coagulée dans un bleu nuit profond cinglé par la pluie, comme dans les polars étasuniens les plus efficaces ; ou encore la sécheresse de la confrontation finale entre Surprenant et l’un des protagonistes de l’affaire, sur un bateau filant à toute allure vers les rives de la vérité et de la transfiguration de son personnage principal.
Tout en amenant, avec les tensions qui s’imposent, son récit vers la résolution d’une enquête primordiale pour la légitimité de son héros trop humain pour être iconique (même si, par son regard amoureux, l’agent Savoie tend à le sublimer), Gabriel Pelletier applique d’habiles coups de pinceau sur la toile. Cela, afin de livrer, plus qu’un simple polar, une peinture de caractères où, derrière le prétexte du "qui l’a tuée ?", pointent la parodie, l’humour noir et la satire grinçante de la condescendance de la grande ville et des mœurs parfois frustes de la campagne (crudités, indélicatesses et "on dit" à tout-va). Considérant que le réalisateur œuvra surtout pour les genres de la comédie (La Vie après l’amour en 2000, Ma tante Aline en 2007) et du fantastique (Karmina, 1996, comédie à effets spéciaux considérée comme culte dans la Belle Province, et sa suite, K2, en 2001), il n’y a là, a priori, rien de surprenant. Et pourtant, ça l’est.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012

> À lire prochainement : notre "brève rencontre" avec le réalisateur Gabriel Pelletier.




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