Hier mercredi 21 septembre était donné le coup d’envoi de la première édition du Festival de Cinéma de la ville de Québec. Un événement paré des plus beaux atours de la Capitale Nationale, avec soirée de première (et d’ouverture) du film Café de Flore de Jean-Marc Vallée projeté au Palais Montcalm, où fut déroulé pour l’occasion le désormais traditionnel tapis rouge, apparat de rigueur dans ce genre de festivités de grande envergure. "Internationale" pourrait compléter ce dernier mot, mais le nom de l’événement lui-même permet d’en resituer avec légitimité le positionnement : le FCVQ, s’il se veut incontournable (attendons au moins la fin de cette première édition pour en avaliser l’idée) ne peut sans doute pas prétendre à un rayonnement mondial. D’abord parce qu’on y note l’absence d’une compétition officielle et de prix conséquemment décernés par un jury de personnalités, disons, compétentes (terme à prendre avec des pincettes), du 7e Art. Il y aura bien, pour la petite histoire, quelques prix attribués par le public ainsi que, c’est vrai, un Prix Quebecor du "meilleur premier film" décidé et remis par un jury de "professionnels reconnus", mais le sponsor s’immisce un peu trop dans la dénomination pour qu’on y voie une reconnaissance pleine, entière et indépendante. Pour voir les choses de façon positive, disons que le plaisir spectatoriel domine ici celui de l’académisme et, tout compte fait, c’est peut-être mieux ainsi. Ensuite, et c’est la raison pour laquelle nous disons "peut-être mieux ainsi", même si la volonté de ses trois instigateurs (Marie-Christine Laflamme, Christopher Lemonnier et Olivier Bilodeau, que tous les communiqués décrivent comme des "passionnés de cinéma" : rien de profondément significatif) tend vers l’organisation d’un festival "comparable à ceux qu’on retrouve dans plusieurs grandes villes du monde" (en clair : diversité et renom, oui ; émergence forte, pas forcément), l’impact de la programmation ne saurait rivaliser avec le TIFF (à Toronto), aujourd’hui de même classe que la Mostra et qui brille d’une aura proche des lumières cannoises. En organisateurs avisés, les têtes pensantes du FCVQ n’ont pu que déplacer le propos et, vraie bonne et louable idée, rendre accessible au public francophone de la province la cinématographie qui fit les beaux jours des récents festivals majeurs, du Canada (au-delà de Toronto, Montréal propose aussi le Festival du Nouveau cinéma — on y reviendra, nous sommes partenaires —, le Festival des Films du monde, les Rendez-vous du cinéma québécois, et Fantasia) mais aussi du monde entier (Venise, Deauville, Berlin…). Il ne faut pas se tromper d’intention : le Festival de Cinéma de la ville de Québec, fruit d’un travail acharné (il a été monté en huit mois seulement) joue la carte de l’accessibilité sans se départir d’un élégant cérémonial, gage de qualité événementielle. Il ne prend certes pas le risque de jouer les vrais découvreurs mais agit comme un relais intelligent, laissant l’avant-garde à ceux qui la maîtrisent — à juste titre et en vertu de plus gros moyens — depuis des années.
Sur le déploiement de paillettes et la volonté d’attirer un public amoureux du grand écran, le FCVQ joue pleinement, à raison, la carte du glamour, d’où la transformation momentanée du Palais Montcalm en salle de projection des films considérés comme les plus prestigieux de la programmation. L’éclat du cérémonial en rehausse le retentissement et la perception, osons le mot, "mondaine". Mais l’intérêt d’un festival ne se mesure pas à sa mise en scène. Pour ce qui est du Palais Montcalm, quoi qu’on en comprenne aisément l’adoption comme lieu de flamboyance festivalière, nous ne le qualifierions pas de salle de cinéma d’exception ; pour la projection de Café de Flore, la sonorisation flirtait avec l’agression auditive. Mais ceci est un détail technique…
Killing Ruth : The Snuff Dialogues de Nicholas Kinsey
Venons-en au cœur du sujet : la programmation. C’est à travers ses partis pris, ses risques et ses ouvertures que l’événement imposera sa signature et marquera le paysage, déjà saturé, des festivals cinématographiques. Jusqu’au 2 octobre, le FCVQ propose une cinquantaine de films "d’ici et d’ailleurs", tous précédés de courts métrages majoritairement québécois.
Les films seront regroupés dans quatre sections, "Prestige" pour les films "de maîtres" (appellation subjective s’il en est) et les premières, "Découverte" pour l’émergence de nouveaux talents ou sujets, "Rétro" pour des reprises marquantes, "Expérience(s)" pour des films de genre plus pointus.
Au-delà de ces classifications plus ou moins évasives, notre enthousiasme se lit surtout à l’évocation de quelques noms déjà publiés dans les colonnes de notre belle revue : Larry Clark pour une rétrospective et une classe de maître forcément incontournables, Denis Villeneuve (pour son incroyable court-métrage Next Floor), Chris Sivertson (pour Brawler, une histoire de "fight-club" criminelle et forcément brutale), Gus Van Sant (pour Restless, chroniqué par l’ami Nuevo ici même), Aki Kaurismäki (pour Le Havre, descendu en flèche par l’ami Hairault lors du dernier festival de Cannes)… Le cinéma québécois s’y illustre bien sûr dans tous ses états, entre premiers films audacieux (Marécages de Guy Édoin avec Pascale Bussières, on y reviendra) et classiques (Maria Chapdelaine de Gilles Carle), comédies événementielles (French Immersion de Kevin Tierney) et premières très attendues (Café de Flore de Jean-Marc Vallée ; on le chronique dans le prochain billet), sans oublier une classe de maître Jean-Claude Labrecque. D’avance, notre attention se porte aussi sur Art/Crime de Frédéric Maheux, un documentaire traitant de la réprésentation de la violence, de la fiction et de la censure au cinéma ; Womb, film fantastique franco-germano-hongrois de Benedek Fliegauf où intervient l’idée de clonage ; The Silence, thriller allemand signé Baran Bo Odar autour du thème du tueur en série ; Killing Ruth : The Snuff Dialogues de Nicholas Kinsey, film québécois racontant l’histoire d’une tueuse professionnelle collectionneuse de talons hauts ; Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven, road movie belge où trois handicapés entament la route des vins espagnole pour y vivre leur première expérience sexuelle ; Hellacious Acres : The Case of John Glass, de Pat Tremblay, film de Sf expérimentale québécois à l’ambiance semble-t-il post-apocalyptique ; ou encore le faux documentaire canadien Sunflower Hour de Aaron Houston, où quatre marionnettistes se disputent la présentation d’une émission pour enfants…
Les Français The Artist d’Hazanavicius (relire ici, pour mémoire…), Omar m’a Tuer de Roschdy Zem (relire là…) et Je Vous aime très beaucoup de Philippe Locquet, les grands muets Chaplin et Keaton, les branchouilles Jonathan Caouette (All flowers in time), Pascal Arnold et Jean-Marc Barr (American Translation), entre autres références, se croisent aussi dans la liste des films projetés tout au long du festival.
12 jours pendant lesquels, même si les élites de Cannes, de Toronto et d’ailleurs ont déjà laissé leurs empreintes sur les pellicules maniées ici et là, le plaisir sera pleinement restitué à un public qui méritait lui aussi de voir enfin de quoi il en retourne.
Palmarès personnel des films en compétition, établi après avoir vu 15 des 20 films de la sélection :
Palme d’Or : Drive, de Nicolas Winding Refn (Etats-Unis)
Grand Prix : La Piel que habito, de Pedro Almodovar (Espagne)
Prix du Jury : L’apollonide – souvenirs de la maison close, de Bertrand Bonello (France)
Prix de la Mise en scène : Le gamin au vélo, de Luc et Jean-Pierre Dardenne (Belgique)
Prix du Scénario : Polisse, de Maïwenn (France)
Prix d’Interprétation Masculine : Jasper Newell (We need to talk about Kevin)
Prix d’Interprétation Féminine : prix collectif (L’apollonide – souvenir de la maison close)
Caméra d’Or : Les Crimes de Snowtown de Justin Kurzel (Australie), faute de mieux…
TOP 5 du Festival de Cannes (toutes compétitions confondues) :
# 1 : DRIVE de Nicolas Winding Refn (Etats-Unis / En compétition)
Je reviens de loin… Refn était, pour moi, catalogué cinéaste fanfaron et m’as-tu-vu depuis Bronson (2009) puis déjà plus intriguant avec Le Guerrier silencieux (2010). Drive l’assoit définitivement chez les grands. A l’image de son héros monolithique refusant sa propre violence, le film se déploie dans dans un charmant entre-deux, à la fois caressant et rageur, jusqu’à placer le spectateur dans un état de transe que ses musiques (formidables !) prolongeront encore.
# 2 : LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar (Espagne / En compétition)
Un chirurgien crée une peau synthétique pour l’une de ses patientes. Entre surface et profondeur, Almodovar soulève la peau et révèle la vraie chair de son film : sous l’apparence d’un thriller déjà remarquable se dévoile à coups de flashbacks un pur mélo. Toujours sur le fil du rasoir, La piel que habito finit par émouvoir… profondément.
# 3 : L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello (France / En compétition)
Alors que je venais à Cannes pour Takashi Miike, Naomi Kawase, Terrence Malick et quelques autres de mes cinéastes fétiches, leurs nouveaux films me déçurent tous (à différent degrés). Comme Refn, un autre réalisateur que j’abhorrais par le passé m’enchante cette année : avec son Apollonide, Bertrand Bonello a fait fort. Touchant et envoutant, son film se veut aussi passionnant en seconde lecture lorsque l’auteur évoque l’irréalité de son univers à l’aide de subtiles allégories sur la fiction et sur l’art de simuler.
# 4 : PLAY de Ruben Östlund (Suède / Quinzaine des réalisateurs)
S’il avait été en Compétition, Play aurait été le film-scandale de Cannes 2011. L’auteur part d’un fait divers : le « vol » presque consenti d’un téléphone portable appartenant à un enfant blanc par cinq garçons noirs. Passionnant dans sa rhétorique, évoquant la dialectique comme arme suprême au cœur d’un monde de contradictions idéologiques et sociologiques, Play est aussi une bombe d’un point de vue formel ! Tourné uniquement en plan fixes, les mouvements furent crées en post-production et dévoilent le plus souvent dans ses recoins quelques clés essentielles pour comprendre pleinement son récit.
# 5 : WALK AWAY, RENEE de Jonathan Caouette (Etats-Unis / Semaine Internationale de la Critique)
Jean-Christophe Berjon, directeur de la Semaine de la Critique puis Leo Soesanto, l’un de ses sélectionneurs, ont chacun leur tour préciser lors de la projection que Walk away, Renée n’était pas un « Tarnation 2 ». Et pourtant… Caouette réutilise ses rushes de home-movies et autres photos d’enfance dans ce nouveau film, qui se rapproche toutefois bien plus d’une stricte fiction. Et même de la science-fiction. C’est dans ces instants que son récit devient captivant, lorsque Caouette imagine pour lui et sa mère d’autres mondes pour tenter d’y trouver la plénitude qui les fuit depuis toujours.