"Maniac" de Franck Khalfoun

maniac_affDeux films, Alexandre Aja (réalisateur) et son compère scénariste Grégory Levasseur auront incarné une forme de renouveau du cinéma d’horreur l’espace de deux films avec les formidables Haute-Tension et La Colline a des yeux remake du film culte de Wes Craven qui explosait son modèle surévalué. Depuis, ils se sont largement enfoncés dans la médiocrité avec Mirrors (un autre remake, celui-ci d’un film coréen, Into The Mirror de Kim Seong-ho) une histoire de fantômes où un Kiefer Sutherland en mode Jack Bauer explosait tous les miroirs à sa portée et Piranha 3D (un…remake de la série B de Joe Dante), sorte de springbreak du gore où les formes de nombreuses bimbos rivalisaient de relief avec les dents acérés des piranhas qui les mettaient en pièces. Entretemps, ils ont produits un troisième larron, Franck Khalfoun, pour le mauvais 2ème sous-sol (le soir du réveillon de Noël, une jeune femme est aux prises avec un maniaque dans un parking sous-terrain). Pas vraiment de quoi s’enthousiasmer donc lorsque l’on voit ces trois noms associés, qui plus est pour un nouveau remake. D’autant plus que là, il ne s’agit pas d’une série B ayant acquis ses galons d’œuvre culte du fait des affres du temps et de la nostalgie l’accompagnant (La Colline a des yeux de Craven et Piranha de Dante sont sympathiques mais n’ont pas révolutionnés le genre) mais d’un petit classique de l’horreur dont la vision, même plus de trente ans après, demeure remarquablement perturbante. Le Maniac de Lustig mettait en scène un être dérangé, Frank Zito (effarant Joe Spinell), que l’on accompagnait dans ses pérégrinations nocturnes et meurtrières qui se concluaient toujours par le découpage du scalp de jeunes filles qu’il disposait ensuite de retour dans son antre, sur le crâne en plastique de mannequins. Ambiance malsaine, environnement craspec, Lustig livrait un film déroutant de par certaines images à fortes connotations oniriques et fantastiques et l’ambigüité de ce psychopathe qui ne suinte pas le Mal par tous les pores de la peau (son allure terrifiante contrastant avec son regard d’une tristesse intense).

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Le film de Khalfoun reprend l’argument de base et certains motifs les plus emblématiques de l’original (mannequins, scalps, la possible romance avec Anna…) avec dans le rôle-titre, Elijah Wood dans un total contre-emploi et surtout à l’extrême inverse de Spinell, tant physiquement que dans la menace intrinsèque que sa silhouette laissait planer. Un changement notable destiné à instaurer une plus grande proximité, voire identification, avec un personnage au physique plus commun et donc accentuer l’horreur des actes commis. Un démarquage qui aurait pu s’avérer payant puisqu’il est couplé avec le choix de nous montrer l’action du point de vue du tueur, son corps et son visage nous apparaissant alors morcelé, révélés seulement lorsque la caméra subjective passe devant une surface réfléchissante (rétroviseur, miroir, …). Une mise en scène qui nous cueille dès les premières secondes et dont les effets sont quasiment annihilés dès que la voix du tueur retentit. Cette dernière commentant alors ce qu’il se passe à l’écran ou dans sa tête, devenant une voix-off insupportable par ses descriptions inutiles ou l’expression de ses états d’âme lorsque le monstre se réveille. Un procédé qui échoue à nous faire entrer dans sa tête, contrairement à son intention première. Il eut été plus judicieux de garder le silence, laissant le spectateur seul avec son propre ressenti. Ce n’est pas systématique (bien sûr, lorsqu’il est au plus près d’une proie, il n’émettra pas de son pouvant révéler sa présence) mais suffisamment agaçant pour déconnecter le spectateur du récit. Une volonté explicative que l’on retrouve également dans les flashbacks donnant à voir les raisons de son trauma quand l’original fonctionnait parfaitement par brèves évocations au détour d’une image fugace ou une bribe de dialogue. Les effets-spéciaux réussis des mises à mort (un des rare point à sauver du film) participent également de cette monstration significative. Mais aussi bien fignolés soient-ils, ils ne pallient jamais au manque de tension patent du métrage.

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Une séquence est particulièrement représentative de l’échec global du film. Frank poursuit une jeune fille dans un parking, renvoyant à la terrifiante traque dans le métro d’une infirmière rentrant chez elle de l’original mais sans en retrouver une once de la tension qui nous étreignait alors. Puisque nous voyons par les yeux du tueur, il ne demeure plus aucun suspense quant à la potentielle survie de la victime. Planqué sous un 4×4, il sectionne le tendon d’Achille de la fille qui s’écroule, redoublant ses cris. Puis, alors qu’il abat plusieurs fois son couteau sur elle, soudain la caméra change d’angle pour nous le montrer à califourchon sur la belle, lui donnant le coup de grâce avec sur le visage une expression proche d’une forme d’extase, du moins de jouissance. Un mouvement d’appareil finalement très intéressant puisque s’exprime ainsi l’idée qu’il peut s’extraire du monstre qu’il est uniquement au moment du coup fatal. Malheureusement, cette approche originale ne débouchera sur rien par la suite et ce plan sera presque aussitôt gâché par un coup de coude absolument inepte aux cinéphiles. Alors qu’il se relève, on nous montre  son reflet sur la portière d’une voiture et l’on voit alors reproduit la célébrissime affiche du film de Lustig, la main gauche tenant un scalp dégoulinant de sang, la main droite le couteau ensanglanté et le reste du corps est cadré au niveau de la taille. Un clin d’œil qui aurait pu passer s’il n’était pas aussi ostentatoire, le plan durant longuement, histoire de bien faire comprendre la référence. Seulement, cette durée excessive nous fait prendre conscience qu’Elijah Wood n’a pas la carrure de son modèle. A l’image du remake face à l’original.

Nicolas Zugasti

Maniac est sorti en salles le 02 janvier 2013



"Corman’s World : Exploits of a Hollywood Rebel" d’Alex Stapleton

85 ans et… toutes ses dents, pourrait-on dire de Roger Corman, invité par l’Institut Lumière au festival Lumière, à Lyon. Et le grand cinéaste et producteur américain avait de quoi les montrer, ses dents, tant son sourire était éclatant : une salle entière debout l’applaudissait à tout rompre.
Dans le cadre de son festival dédié au patrimoine cinématographique, l’Institut Lumière a projeté, en présence de Corman, de sa femme Julie et de la réalisatrice Alex Stapleton, le documentaire consacré à ce roi de la série B des années cinquante à aujourd’hui : Corman’s World : Exploits of a Hollywood Rebel.
Corman a la réputation d’avoir toujours tourné extrêmement vite avec très peu de dollars en poche. Bertrand Tavernier rapportait que, souvent, la longueur des titres des films de Corman cachait le peu de moyens. Et de citer en rigolant The Saga of the Viking Women and Their Voyage to the Waters of the Great Sea Serpent (ouf). Tavernier évoque aussi la première fois où il a rencontré le cinéaste américain à Los Angeles : “J’avais beaucoup discuté avec son assistant-réalisateur, qui venait de diriger son premier film, Dementia 13 : il s’agissait de Francis Ford Coppola.”

Car, et c’est loin d’être une légende, tout le nouvel Hollywood a travaillé avec Corman : outre Coppola, citons encore Martin Scorsese, Jonathan Demme, Monte Hellman, Peter Bogdanovich, Joe Dante, Ron Howard, John Sayles, Jack Nicholson, Peter Fonda, Dennis Hopper, Robert De Niro, Bruce Dern, David Carradine, etc.
Ce que le film nous apprend surtout, c’est que Corman s’est toujours rebellé contre le système hollywoodien et que des titres tels que L’attaque des crabes géants, Teenage Caveman, La chambre des tortures ou L’horrible cas du Dr X ont été réalisés par un artiste que ses pairs traitaient de communiste à une époque où l’appellation était loin d’être un compliment. Corman est aujourd’hui célèbre pour avoir réalisé une série de films tirés d’Edgar Poe et joués par Vincent Price ou d’avoir tourné la première version de La petite boutique des horreurs, célèbre aussi pour tous ces monstres en caoutchouc dont on prend un plaisir coupable à avoir peur. Ils étaient, certes, son fond de commerce, mais pas seulement. Interviewé par Alex Stapleton, Corman parle de “texte et sous-texte”, de message. Et c’est avec beaucoup d’émotion qu’il relate l’échec de The Intruder (1962), qu’il considère comme son meilleur film, sur un sujet fort : la ségrégation des Noirs dans le sud des États-Unis.

Corman n’a peur de rien. Il détourne Peter Fonda des nunucheries familiales, style les aventures de Tammy (jouées par Sandra Dee) pour le faire enfourcher une moto dans Les anges sauvages en 1966, début de la vogue des films de motards et de Hell’s Angels. L’année suivante, en pleine période hippie, il teste le LSD pour The Trip, un film sur la drogue dans lequel on retrouve le jeune Fonda aux côtés de Dennis Hopper. Quand, en 1969, les deux compères viennent trouver Corman pour tourner ce qui va devenir Easy Rider, le producteur accepte de partager les risques. Malheureusement pour lui, le film atterrit sur le bureau d’un exécutif de la Columbia. Easy Rider obtiendra le succès (mérité) que l’on sait. Et le train de billets verts passera sous le nez de Corman.

Coréalisateurs en 1976 de Hollywood Boulevard, avec la pimpante et souvent dénudée Candice Rialson, Allan Arkush et Joe Dante reviennent sur leur travail avec Corman et mentionnent surtout les raisons de son déclin. Lorsqu’en 1975, Spielberg sort Les Dents de la mer, le scénario, remarquent-ils, est digne d’une production Corman, à la différence près que le film est produit par Universal. Même chose, en 1977, avec le premier volet de Star Wars de George Lucas. Ce sont ces films, annoncent-ils clairement, qui ont eu raison de Corman, puisqu’on mettait à présent des millions de dollars sur des sujets qu’il pouvait diriger ou produire pour tellement moins. Autre sujet d’étonnement : le cinéma qu’apprécie Corman est à cent lieues des films qu’il a mis en scène et produits : il a ainsi distribué aux États-Unis Bergman, Antonioni et Fellini.

Très intelligent, le documentaire d’Alex Stapleton démarre sur une production récente de Corman tournée au Mexique, au titre évocateur de Dinoshark, avec filles en bikinis et monstre marin, pour retracer toute la carrière du bonhomme. Exceptions faites de Coppola et Hellman, on y croise tous ceux dont les noms ont été cités plus haut et bien d’autres encore. Certains sont hauts en couleurs. Jack Nicholson, par exemple, qui, à chacune de ses interventions, râle après la pingrerie de Corman et s’amuse de la naïveté des films ainsi tournés à la sauvette. Soudain sa voix se brise : il veut faire savoir à Corman qu’il le remercie de lui avoir mis le pied à l’étrier, qu’il l’admire et qu’il l’aime. Et le grand Jack, qui peut se faire péter le nez sans sourciller chez Polanski, place humblement la main devant ses yeux pour cacher ses larmes. Comédie, me direz-vous ? Je ne pense pas. Ayant vu Alex Stapleton, je crois qu’elle a suffisamment de charme pour que l’acteur se laisse aller aux confidences et à l’émotion.

Il serait temps de rendre à Corman ce qui appartient à Roger : un immense talent qui vaut bien de revisiter ses films. Peut-être pas tous, en tout cas pas tous du même œil, mais avec le plus grand respect.



Jean-Charles Lemeunier



Au fond du trou : "The Hole" de Joe Dante

À l’heure où n’importe qu’elle infâmie en 3D est distribuée sur un nombre conséquent d’écrans (voir encore tout récemment Pirates des Caraïbes 4, par exemple), il est indécent de constater qu’un des rares films pensés en termes stéréoscopiques ait été purement et simplement oblitéré. C’est d’autant plus rageant que The Hole est réalisé par Joe Dante et qu’après une incursion par la case télévision avec l’anthologie des Masters of Horror (il en réalise deux des meilleurs épisodes des deux saisons), ce film annonçait le retour d’un des plus mésestimés trublions du 7e Art. Il ne signe certes pas un film formellement flamboyant ou thématiquement complexe mais livre une œuvre solide, consciente des limites du genre dans lesquelles elle s’inscrit, à l’intrigue conventionnelle mais parfaitement exécutée. Un film à la Joe Dante en somme, restant dans l’ombre de ses modèles mais parvenant à inculquer suffisamment de personnalité dans ses effets et sa mise en scène pour s’approprier des motifs presque désuets. Cette espèce d’ostracisation de Dante est un mystère doublé d’une parfaite injustice. Alors que les années 80 effectuent un revival tonitruant au travers de productions musclées (Expendables) ou horrifiques (Insidious ) en reprenant l’esthétique et les fondements, que les productions de Spielberg sous l’égide de sa société Amblin redeviennent une source d’inspiration évidente (Super 8 de J.J. Abrams) et efficiente (Rare Exports : Un conte de Noël de Jalmari Helander), que son Piranhas séminal est remaké (ou plutôt vulgarisé et pornographié) par Alexandre Aja, le papa des Gremlins, des Explorers juvéniles de l’espace intersidéral, de ceux plus adultes d’un espace intérieur sidérant (L’Aventure intérieure) est tout simplement oublié.

Difficile de déterminer ce qui lui vaut précisément ce traitement de défaveur. Son dernier long-métrage, Les Looney Tunes passent à l’action n’est certes pas un jalon incontournable de sa filmographie mais n’est pas aussi déshonorant que certains le prétendaient. Cette incursion dans le monde animé de Bugs Bunny et compagnie est une récréation plutôt agréable à suivre et Joe Dante y concrétise enfin son désir d’orchestrer une aventure des personnages animés de la Warner Bros., lui qui s’ingénie depuis ses débuts à parsemer ses films de gags, grimaces, situations typiquement cartoonesques. Vient évidemment à l’esprit le diptyque Gremlins mais on retrouve également cet amour sous influence dans L’Aventure intérieure (le cow-boy interprété par Robert Picardo s’y métamorphose outrageusement, par exemple), Hurlements ou son sketch pour La Quatrième dimension, le film. Non, le véritable problème de ce retour des Looney Tunes réside dans ce qu’il met en scène l’interaction entre des acteurs de chair et de celluloïd. Pas que le résultat soit catastrophique, bien au contraire, mais Robert Zemeckis avait déjà superbement matérialisé cette rencontre improbable entre deux univers parfaitement antinomiques avec Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. Joe Dante arrive après. C’est sans doute là qu’il faut chercher les raisons de son anonymat, ce réalisateur s’engouffrant toujours avec brio dans les pas de ses prédécesseurs (Spielberg et ses Dents de la mer, son E.T, Landis et son Loup-Garou de Londres), il n’est jamais le précurseur. Certes, il n’a pas le talent des compères du Nouvel Hollywood, du maverick John Carpenter ou des visionnaires Peter Jackson , Guillermo Del Toro ou James Cameron (dans le sens où ils créent de toutes pièces des univers fantasmagoriques), mais ses indéniables qualités lui ont toujours permis de se départir avec imagination, intelligence et personnalité, d’exercices parfois imposés et aux contraintes budgétaires, techniques ou formelles.

Franchement, il faut revoir Les Looney Tunes passent à l’action, se donner l’occasion de le redécouvrir, car non seulement il est très bien rythmé, drôle (Brendan Fraser et sa mâchoire carrée est un toon incarné, il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler son utilisation par Stephen Sommers dans La Momie) et se permet même une petite pointe de mise en abyme avec cet agent secret interprété par Timothy Dalton qui, en guise de couverture, endosse l’identité d’un acteur interprétant un agent secret (!?). Car enfin, si on fait de Zack Snyder un réalisateur star ou si l’on continue à célébrer l’enveloppe corporelle de George Romero, on peut bien donner un peu plus de crédit à Joe Dante !
Autre raison expliquant que Dante soit devenu personna non grata, au-delà des quatre flops successifs au box-office que constituent Explorers, L’Aventure intérieure, Les Banlieusards et Gremlins 2, c’est sa critique acerbe et non dissimulée du système hollywoodien (sa tendance à l’uniformisation et son mercantilisme) et celui des studios en particulier et dont Les Looney Tunes…, Gremlins 2 et Small Soldiers constituent l’acmé dans une remise en cause transparente et bien envoyée.

Modèle spielbergien
Plus que cette disparition de sept ans des écrans ciné, dans cette industrie et plus généralement dans le monde médiatique qui s’apparente à une éternité, propice à l’oubli, Dante aura sans nul doute souffert de la comparaison avec Spielberg. Ce dernier, en le prenant sous son aile aura instauré une relation de maître à disciple envahissante et dont Dante tentera toujours de s’extraire ; et ce, dès les débuts de leur collaboration avec Gremlins. Véritable cadeau empoisonné que Dante retournera à son avantage, du moins en partie, les créatures maléfiques envahissant la petite bourgade natale de Billy Peltzer pouvant être considérées comme une émanation de l’indépendance de Dante prenant le contrôle momentané d’une production que Spielberg pensait maîtriser de bout en bout (relire, à ce sujet, notre article dans Versus n° 3, spécial "films de Noël"). C’est ce dernier qui impose de faire de Gizmo une peluche toute mimi, allant à l’encontre de la première intention de Dante. Pétri de talent, c’est sans doute le caractère iconoclaste de Joe Dante qui aura desservi sa reconnaissance auprès du public ou d’Hollywood en comparaison d’un Spielberg plus grand public. Œuvrant pourtant dans le même credo familial, Dante se montre plus subversif que son mentor et surtout le fait de manière plus explicite et frontale, n’hésitant pas à remettre en cause des valeurs fondamentales et fondatrices telles que la famille (Gremlins) ou l’armée (Small Soldiers). Intéressante relecture de Gremlins, Small Soldiers est un film étrange où les personnalités des deux réalisateurs semblent se livrer un mano a mano dévastateur pour l’unité du métrage. À l’image des poupées barbies reprogrammées, scarifiées et recomposées, le film forme une sorte d’hybride monstrueux d’où subsiste difficilement l’acidité et l’engagement de Dante.

Spielberg et Dante sont deux enfants de la télévision. Une fenêtre cathodique qui éduque en partie leur rapport à l’imaginaire et qu’ils intègreront dans leurs propres réalisations à titre d’hommage. Un extrait de programme télévisé, d’un film ou d’un dessin-animé diffusé dans la lucarne s’insère aussi bien dans la diégèse comme simple élément crédibilisant le décor que pour en illustrer le propos.
Dante est également un enfant des drive-in et de la banlieue. Une triple origine qui a façonné son cinéma et que l’on retrouve au cœur de deux de ses films les plus remarquables, Panic sur Florida Beach et Les Banlieusards. Son amour du cinoche d’exploitation et ses doubles programmes articule Panic… et se retrouve parfaitement illustré et mis en valeur par le film dans le film Mant ! que le producteur-harangueur Laurence Woosley est venu présenter. Si Dante utilise une structure narrative et des dialogues similaires à ce genre de production en vogue dans les années 50, il ne sacrifie en aucun cas la forme, soignant ses cadres et effets spéciaux. Soit en retrouver l’essence mais sans se contenter d’un hommage bon marché. Un cinéma drive-in également à l’honneur de Runaway Daughters, téléfilm de 1994 reprenant le film éponyme de 1956 réalisé par Edward C.Cahn, où trois amies, dans l’Amérique des fifties, poursuivent jusqu’à Las Vegas le petit copain de l’une d’elles refusant les responsabilités de la paternité. Le mauvais garçon interprété par Paul Rudd renvoie au jeune loubard de Panic… mais en offre une version plus bienveillante. Une sorte de James Dean de banlieue plus effrayé que véritablement mauvais. Dépeignant une époque caractérisée par le développement du nucléaire, de la Guerre froide, et le racisme, Runaway Daughters s’avère être un véritable périple initiatique pour ces trois jeunes filles confrontées à la vie hors de leur banlieue protectrice.

Le Banlieusard
La banlieue, dans le sens de quartier résidentiel, cet endroit confortable où toutes les maisons se ressemblent et où les relations entre personnes se réduisent souvent à de simples attitudes de bon voisinage, Dante aime par-dessous tout en mettre à l’épreuve et à mal la tranquillité. La malmenant avec entrain (la bourgade de Kingston Falls doit encore arborer les stigmates du saccage opéré par les Gremlins) et un certain amusement de garnement fier du mauvais tour joué. Pour autant, il ne faut y voir aucune malice ou cynisme mais plutôt la marque, particulière certes, de son affection indéfectible. Son film Les Banlieusards, où les dérives paranoïaques de trois amis entraînent le voisinage dans une action délirante, est ainsi parfaitement emblématique. Immense film carrément sous-estimé, il permet au réalisateur de déclamer son amour du cinéma et de ses banlieues. Ceci par l’intermédiaire du personnage de Corey Feldman (Les Goonies) qui observe avec délectation et excitation les gesticulations des habitants de son quartier. Cet ado invitera même de plus en plus d’amis sur son perron au fur et à mesure des proportions prises par les événements afin de jouir de ce spectacle déréglant ces existences bien rangées, comme des spectateurs lors d’une projection en plein air, les pizzas remplaçant les traditionnels pop-corn. Un personnage qui aura le mot de la fin en déclamant face caméra que décidément, il adore son quartier, exprimant ainsi sans ambages les propres sentiments du réalisateur.

Pour son retour sur le grand écran, Joe Dante délaisse la satire politique ayant animé ses dernières œuvres (The Second Civil War, Homecoming) pour un film essentiellement axé sur le divertissement pur et suivant les aventures de Dane et son frère Lucas, aux prises avec les horreurs sortant du trou situé dans le sous-sol de la maison dans laquelle ils viennent d’emménager avec leur mère. Cette fois-ci, les effets de cet élément perturbateur seront circonscris à la sphère intime des deux frangins et de leur jeune et jolie voisine, Julie, et ne se propageront pas dans le reste de cette banlieue pavillonnaire.

Au fond de l’abîme
The Hole est une fantaisie fantastique renvoyant aussi bien à la série Eerie, Indiana dont Dante a produit et réalisé des épisodes qu’à La Quatrième dimension, par le délitement de la réalité et son basculement progressif dans l’irrationalité. La seule volonté de Dante est de susciter l’effroi de son audience. Et sans être aussi tétanisant qu’Insidious, il réussit à créer une véritable tension grâce à des effets de mise en scène sans recourir à de faciles effets de surgissement dans le cadre : une silhouette, une ombre fugace aperçue dans le champ, une forme aux contours indéfinis apparaissant sur une bande vidéo, une plongée dans l’obscurité et/ou un resserrement du cadre autour des protagonistes dès que le danger menace. L’inquiétude provient en premier lieu de l’indétermination de la nature du danger puis des différentes incarnations de l’altérité.

Même si le métrage n’a pu être découvert en 3D, certaines séquence et plans laissent deviner une exploitation efficiente du procédé par Dante, que ce soit le jeu de cache-cache, dans une cave encombrée, entre Lucas et une poupée maléfique, les contre-plongées imposantes vers l’abîme sans fond et surtout le climax situé dans le monde du trou où le jeu sur les échelles de taille et de plans, déjà efficace, doit voir son effet décuplé.
Les films de Dante n’ont jamais été caractérisés par une complexité narrative et une fois encore, l’intrigue se révèle minimaliste. Une évolution linéaire mais qui n’est pas sans aspérités. Car même si les personnages apparaissent comme d’augustes clichés, ils sont marqués par de profondes blessures mentales révélant des failles épaississant leurs caractères. Cet abîme sans fond situé dans les soubassements de leur demeure est une ouverture béante sur leurs peurs enfouies. Les choses en sortant matérialisent des traumas refoulés dont ils vont devoir affronter les incarnations. En décadenassant la trappe dissimulant ce trou, ils ouvrent inconséquemment leur subconscient. La progression dramatique est ainsi intensifiée par le crescendo de ces confrontations, partant d’une frayeur purement enfantine (le pantin démoniaque s’en prenant au petit frère) en passant par l’expression d’une terrible culpabilité (les liens unissant la voisine et le fantôme de la gamine de onze ans la tourmentant) pour aboutir à une horreur domestique déformée et décuplée par les pouvoirs fantastiques du trou.

Avec ce film, on sent que Dante s’est bien amusé, comme le garnement qu’il n’a finalement jamais cessé d’être. Pour autant, ce n’est pas un produit calibré de plus, le réalisateur n’omettant pas d’imprégner son film de sa patte personnelle. Ainsi, il développe un de ses motifs récurrents, la figuration et la substitution du père. Un archétype au mieux immature (le père de Billy dans Gremlins) et au pire absent (Explorers, Panic…), qui se dessine ici sous une forme inattendue et particulièrement choquante voire même subversive pour ce genre de train fantôme tous publics. Bien qu’invisible, la figure paternelle fait d’abord peser une chape de plomb sur Dane et sa famille (c’est à cause du patriarche qu’ils déménagent sans cesse) avant de se concrétiser de manière dégénérée.
Alors bien sûr, The Hole n’est pas d’une viscéralité estomaquante, d’une puissance d’évocation dévastatrice, encore moins le meilleur film de son auteur ou le plus personnel. Il n’en reste pas moins que c’est un petit plaisir sans prétention à la mécanique narrative parfaitement huilée et maîtrisée dont on aurait tort de se priver. Mais en ces temps où pour s’imposer il faut redoubler d’outrages visuels robotisés ou de cabotinage outrancier (suivez mon regard à roulement à billes), il est particulièrement appréciable de voir des cinéastes s’en remettre encore à leur intégrité artistique et au respect des spectateurs. Pas sûr que cela suffise pour que Dante puisse sortir du trou d’une confidentialité atterrante.


Nicolas Zugasti

> Lire aussi la chronique de Panic sur Florida Beach, sorti en DVD en juin dernier




"Panic sur Florida Beach" : la tragique comédie de Dante

Que ce soit dans les films, les téléfilms ou les épisodes de séries qu’il a réalisés ou produits, Joe Dante n’a jamais manqué l’occasion d’insérer une référence au cinéma d’exploitation ayant bercé son enfance et forgé sa cinéphilie. Dès son premier long, Hollywood Boulevard (1976) il utilise des stock-shots issus de Crazy Mamma, The Big Bird Cage, Death Race 2000 ou la première apparition de Robby le robot de Planète interdite qui reviendra à intervalles réguliers dans sa filmographie (dans Gremlins ou Les Looney Toons passent à l’action, notamment). La plupart du temps, ces rappels nostalgiques s’effectuent par le biais de la télévision, ses personnages regardant des œuvres qui éclairent subtilement l’intrigue principale (comme l’extrait de The Monster that Challenged the World d’Arnold Laven dans Piranha ou celui d’un épisode de Heckle et Jeckle, « The Power of Thought », dans son segment de La Quatrième dimension, le film), soulignent ironiquement le danger encouru (la séquence de L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel dans Gremlins, où Kevin McCarthy s’écrie « They’re here already ! You’re next ! You’re next, you’re next ! ») voire même une perception biaisée (la séquence de la guerre des mondes dans Explorers illustre comment est communément envisagé un contact avec une forme de vie extraterrestre) ou carrément en influençant l’humeur psychologique des personnages (et plus particulièrement ce pauvre Tom Hanks dans le mésestimé Les Banlieusards). Des hommages référentiels qui ne sont pas seulement illustrés visuellement mais intégrés à la diégèse, tels les noms des personnages de Hurlements (George Waggner, Terry Fisher ou Fred Francis) renvoyant explicitement à des cinéastes ayant œuvré dans le genre et plus spécifiquement des films de loup-garou (respectivement The Wolfman, The Curse of the Werewolf, Legend of the Werewolf), la reproduction détournée de la fameuse scène de la douche de Psychose dans Gremlins ou Les Looney Toons passent à l’action (dans ce dernier, Dante s’amuse à dévoiler l’artifice via des plans montrant Bugs Bunny verser du liquide rouge figurant le sang coulant par la bonde) ou encore la confection d’un vrai-faux film comme le désopilant Starkiller diffusé dans le drive-in d’Explorers, voyant Robert Picardo s’adonner à un irrésistible pastiche de ces films de S.F fauchés et renvoyant à la zèderie Starcrash de Luigi Cozzi. Autant de manières différentes de déclamer son amour immodéré pour ces bandes généralement présentées en double programme et ayant fait le bonheur des matinées du jeune Joe Dante, amour qui constitue à la fois la toile de fond et la principale thématique du méconnu Panic sur Florida Beach (1993) que Carlotta a eu la bonne idée d’éditer (enfin !) en DVD depuis le 1er juin 2011. Ce film constitue la quintessence de son appropriation de ce cinoche de drive-in qu’il chérit tant et s’avère un remarquable manuel du petit Dante illustré, puisque brassant éléments autobiographiques et motifs cinématographiques récurrents tels que l’aventure initiatique des enfants au cœur du récit, son intérêt pour la vie banlieusarde, la figure paternelle (absente, de substitution) et ses préoccupations politiques. Thèmes tous ici regroupés sous la même bannière nostalgique et éminemment réflexive.

Fils d’un militaire tout récemment affecté à la base de Key West, sur la côte floridienne, Gene Loomis est un jeune garçon d’une douzaine d’années passionné par le cinéma et plus particulièrement les monsters movies qu’il dévore dans le cinéma de la ville en compagnie de son petit frère. Au désespoir de sa mère car, d’une part, ces bandes ont fâcheusement tendance à coller des cauchemars au petit dernier, et d’autre part, parce qu’elle aimerait voir son aîné tenter de se faire des amis plutôt que de s’isoler dans les salles obscures. Mais Gene se moque de souscrire à de telles aspirations sociales qui sont une perte de temps puisqu’il faudra de toute manière tout recommencer lorsque lui et sa famille devront déménager au gré des mutations du patriarche. Cependant, une conjonction d’évènements va totalement modifier son comportement et sa perception de son environnement familial, amical et politique, l’ouvrant à des émotions jusqu’ici circonscrites au grand écran. Comme un puissant symbole, la salle de cinéma locale va d’ailleurs jouer un rôle prépondérant et décisif puisqu’elle sera le réceptacle de la triple menace contre la tranquillité de la ville. Si le degré de dangerosité est parfaitement modulable en ce qui concerne le producteur/réalisateur (bonimenteur) Lawrence Woolsey (grandiose John Goodman dans ce qui est un des ses meilleurs rôles) venu présenter en exclusivité, et surtout en Atomovision et Rumble Rama, son nouveau chef-d’œuvre Mant !, en revanche le risque se fait plus présent en la personne de l’ex-petit ami de Sherry, un loubard fraîchement sorti de maison de correction et voulant remettre la main sur elle, quitte à l’enlever. Mais tout ceci n’est rien en comparaison du sentiment de peur que la crise des missiles cubains fait planer sur cette Amérique kennedyenne (voir la séquence de panique dans le supermarché assailli). La peur de l’atome est certes présente depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et donc le début de la Guerre froide avec la superpuissance nucléaire russe, mais elle prend une tournure dramatique entre les 16 et 28 octobre 1962 tant le monde semble au bord de l’explosion. Une engeance atomique que la population tente d’exorciser en venant en masse visionner les fantaisies fantastiques de Woolsey et ses monstres dégénérés par la radioactivité. Tout en dépeignant avec méticulosité un climat où l’inquiétude sourd (en prévision de l’inévitable catastrophe, le gérant du cinéma a fait bâtir un abri antiatomique au sous-sol), Dante porte un regard ironique sur les habitudes prises, mettant en évidence des mesures incroyablement dérisoires, et notamment le duck and cover institutionnel (se mettre à terre et se couvrir la tête de ses mains) préconisé en cas de bombardement et remis en cause par la jeune Sandra qui sera rapidement évacuée par des profs impassibles (parce que remplacés par des répliques dévitalisées ? Le cadre filmé en biais accentue ce sentiment paranoïaque).

Cette vision énamourée d’une époque dans laquelle le réalisateur a grandi, Dante la porte également sur Lawrence Woolsey, à mi-chemin entre le forain et le metteur en scène. Personnage truculent, il figure toutes les caractéristiques des cinéastes pour qui Dante éprouve une indéfectible affection. Se mettant en scène tel Hitchcock, dont il partage également le profil jusqu’à la confusion lorsqu’il est dans l’ombre, Woolsey, s’il rappelle Jack Arnold ou Bert I. Gordon (réalisateurs célèbres pour leurs séries B fantastiques), renvoie également à deux autres maîtres du micro-budget, ainsi que s’en gargarisait Roger Corman (chez qui Dante a débuté en façonnant des bandes-annonces de films avec son compère Allan Arkush, à l’aide de stock-shots provenant d’autres productions maison), et du spectacle total qu’incarnait William Castle (à l’honneur dans le numéro 17 de la revue) dont les effets spéciaux disséminés dans la salle instauraient une interactivité inédite et magnifique avec les spectateurs : sièges électriques, secousses, monstres caoutchouteux in situ, signature à l’entrée de la salle de décharge de responsabilité en cas de crise cardiaque, etc. Autant d’artifices utilisés amoureusement par Woolsey qui consacre toute son énergie à satisfaire le public. Un incroyable showman essentiellement intéressé par le plaisir prodigué plutôt que par l’argent récolté. Il faut le voir s’esclaffer, piaffer, se réjouir lorsque l’assistance réagit aux moments choisis par ses soins. Ce personnage, à l’aide de gadgets sophistiqués et de complices (sa compagne joue le rôle d’une fausse infirmière, le loubard est engagé pour actionner les mécanismes et enfiler le costume d’homme-fourmi) va créer un intermède magique dans cette réalité douloureuse et favoriser une suspension d’incrédulité absolue puisque, lorsque la machinerie s’emballera, les spectateurs penseront que le pire (le déclenchement des hostilités avec l’URSS) est advenu. La panique réelle engendrée par la matérialisation de l’imaginaire est une sublime illustration du pouvoir de fascination du cinéma ici célébrée. Il crée pratiquement une réalité parallèle, du moins un endroit hors du temps dans lequel chacun peut trouver refuge. Une idée qui est au cœur du récit, superbement déclinée à travers le personnage de Gene. Avant d’être un vecteur de communicabilité pour être enfin accepté par le groupe (Gene se construit un cercle d’amis par le biais de conversations cinéphiliques), le cinéma constitue un lieu privilégié et familier où le jeune garçon trouve du réconfort. C’est évidemment un lieu protecteur pour lui et les habitants de la ville désireux d’oublier la menace apocalyptique pesant sur eux, et cela devient littéralement un véritable refuge antiatomique lorsque Gene et sa petite amie, Sandra, se font piéger dans l’abri souterrain du gérant de la salle.

Film le plus personnel de son auteur, Panic sur Florida Beach construit un univers paradoxalement aussi crédible que fantasmagorique, comme si le savoir-faire ludique de Woolsey contaminait jusqu’à l’authenticité de la reconstitution de ces jours nerveux. Joe Dante livre un sensationnel album de souvenirs de cinéma (parsemé et habillé des propres archives du réalisateur, les affiches et magazines Famous Monsters inclus dans le film lui appartenant) empreint d’une émotion douce-amère car, s’il célèbre l’exaltation suscitée par le medium, il marque le début de la fin de l’innocence qui sera complètement consumée plus d’un an plus tard, un certain 22 novembre 1963, jour de l’assassinat de Kennedy. En ouvrant son film sur des images de destruction dues à une explosion nucléaire et en le refermant sur un hélicoptère de l’armée remplissant l’écran, Joe Dante instille une certaine gravité qui sera compensée par légèreté de Woolsey.

Cette formidable aventure initiatique est à découvrir dans un DVD proposant en supplément une passionnante interview de Dante ainsi que l’intégralité du faux film Mant ! que l’on croirait exhumé de cette époque tant il en possède tous les attributs (dialogues, interprétations, cadrages, montage…). Ultime preuve de la minutie, de la rigueur et de la passion d’un réalisateur loin d’être reconnu et célébré à sa juste valeur. Enfin, Panic sur Florida Beach contient l’une des images les plus belles et les plus fortes de toute sa filmographie, celle voyant l’écran s’enflammer. Une séquence renvoyant au sublime Inglourious Basterds de Tarantino dans sa façon de louer la puissance du cinéma et qui, presque à elle seule, doit inciter à découvrir le film.

Nicolas Zugasti

Le DVD est édité par Carlotta Films, distribué par Sony Pictures Home Entertainment –TF1 Vidéo et disponible depuis le 1er juin 2011






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18ème festival international du film fantastique de Gérardmer – compte-rendu

Présidé par l’ex maestro de l’horreur transalpine Dario Argento, le 18ème festival international du film fantastique de Gérardmer s’est conclu le dimanche 31 janvier par le triomphe du cinéma coréen – J’ai rencontré le diable, chef-d’œuvre de noirceur de Kim Jee-Woon empochant les prix du Jury jeune, du public et de la critique tandis que l’excellent Bedevilled de Jang Cheol-Soo est récompensé par le Grand prix – et un bilan global mitigé sur l’état des lieux du cinéma fantastique.

Surtout, les différentes sélections laissent pour le moins dubitatif quant à une nouvelle perception du genre, que Gérardmer semble désormais symboliser, où la quête de sens, les questionnements philosophiques pachydermiques ou le maniérisme l’emportent sur toute construction dramatique du récit, psychologique des personnages et formelle du cadre. Autrement dit, le fantastique ou le cinéma de genre en général ne paraît digne d’intérêt qu’au travers d’une appréciation intellectuelle avant le simple plaisir sensitif.
Or, les meilleurs films d’horreur, ceux qui resteront à la postérité, comme la plupart des œuvres de Romero (jusqu’à Land of The Dead), d’Argento (jusqu’au Syndrome de Stendhal) ou Carpenter (TOUS ses films !), questionnent et nous confrontent, d’abord, avec nos peurs les plus profondes et ensuite s’épaississent éventuellement de thématiques politiques apparaissant au gré d’une analyse rétrospective d’une mise en scène à couper le souffle. Ce que beaucoup (trop) d’œuvres présentées en compétition ou non délaissent, donnant lieu à des pensums insupportables (Ne nous jugez pas), des expérimentations d’une vacuité insondable (The Silent House) ou des produits de consommation courante jetables et interchangeables (Devil, En quarantaine 2). On se demande d’ailleurs encore pourquoi The Hole de Joe Dante et surtout The Ward de Carpenter (le retour de Big John nom de dieu !) n’étaient pas sélectionnés. Certes, ils demeurent mineurs dans la carrière de leurs auteurs mais cela ne justifie aucunement ces oublis.
De même, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de la composition des sélections en compétition, hors compétition et inédits vidéo. Les trois films asiatiques concourant pour le Grand prix n’ont ainsi aucun rapport, même lointain, avec le fantastique bien que basculant dans l’horreur d’une violence graphique sans retenue, véritable acmé de personnages rendus fous par la pression sociale (Dream Home), la douleur sentimentale (J’ai rencontré le diable) et l’humiliation permanente (Bedevilled). Mais au moins, cela permis d’apprécier du vrai cinéma, les deux films coréen et le hongkongais ne se contentant pas de reproduire les motifs et tics habituels du genre, ils les adaptent et les triturent pour insuffler leur propre rythme (parfois vacillant) à la narration.
Prenant pour cadre les prémisses de la crise financière mondiale ici frappant la baie de Hong-Kong, Dream Home de Pang Ho-Cheung raconte la difficile accession à la propriété d’une jeune téléconseillère pour un organisme banquier dont les démarches pour trouver un appartement à bon prix vont salement se radicaliser. Un category III (du nom de la classification locale des bandes hongkongaise extrêmement violentes) souffrant de légères baisses de rythme dues à un montage alterné entre flashbacks et quête sanglante présente et un contexte social parfois lourdement martelé (rétrocession, grèves de la faim, saturation du parc immobilier) mais dont les débordements graphiques instillent à la fois malaise et rire libérateur tout en dépeignant sans concession une condition féminine martyrisée (les femmes subissent des brimades perpétuelles de maris volages, de père violent ou de nuits d’amour sordides dans une chambre d’hôtel). L’héroïne apparaît ainsi comme un ange exterminateur dont les préoccupations bassement matérialistes vont l’entraîner dans une tornade de violence aveugle et purificatrice.

Bedeviled du coréen Jang Cheol-Soo adopte la même structure narrative que Dream Home, évolution progressive vers un déchaînement de violence exorcisant les ressentiments de son héroïne, mais diffère dans son traitement puisqu’ici le récit se déroule de manière beaucoup plus linéaire. Le retour vers un passé traumatique passe par quelques séquences montrant l’enfance des deux personnages féminins principaux mais se matérialise avant tout physiquement par le retour d’une jeune conseillère financière exécrable et détestable (rappelant d’ailleurs la Christine de Jusqu’en Enfer de Sam Raimi) sur l’île où vit toujours sa meilleure amie. Un voyage envisagé comme moyen de se ressourcer personnellement pour parer à la pression de son job et de son refus d’aider la police en reconnaissant les auteurs d’une tentative de meurtre. Là, elle sera le témoin d’exactions encore pire puisque Bok-Nam, son amie est doublement exploitée, physiquement dans les travaux de récolte par les vieilles tantes imposant un pouvoir matriarcal et sexuellement par les hommes du village. En invertissant les positions de ses personnages féminins principaux, la paysanne investit le cadre tandis que la working girl reste dans l’ombre, n’intervenant jamais malgré la détresse apparente de son amie, le réalisateur nous place dans la position neutre et dérangeante de témoin inactif, rendant l’identification déjà problématique dès le départ (la trentenaire est inflexible face à une pauvre hère quémandant un prêt pour un logement décent) de plus en plus choquante. Bien que tirant un peu en longueur dans son final (un défaut presque naturel tant on le retrouve dans pratiquement toutes les productions du pays du matin calme) Bedevilled est un film obsédant, au rythme languissant mais pourtant intense, magnifié par un superbe travail sur la photo et la lumière solaire, basculant de plus en plus intensément dans l’horreur des situations jusqu’à une résolution paroxystique et dont les différentes prises de consciences ne se feront pas sans difficultés, pour les personnages mais aussi pour les spectateurs face à des séquences parfois insoutenables. Un beau Grand prix (qui ne sera exploité qu’en DVD !?) qu’aurait tout aussi bien mérité l’autre sensation coréenne du festival, J’ai rencontré le diable de Kim Jee-Woon.
La revue Versus y reviendra dans son numéro 22 au moment de sa sortie le 6 juillet prochain mais dores et déjà, on peut affirmer que la descente aux enfers de son héros restera parmi les sensations de l’année et sans conteste comme le meilleur film de son auteur Kim Jee-Woon qui retrouve ici la noirceur et la violence de son polar hardboiled A Bittersweet Life et dirige à merveille Lee Byung-Hun et Choi Min-Sik absolument renversants et fascinants. Agent de renseignement, Kim Soo-Hyeon (Lee Byung-Hun) va se mettre en tête de faire payer l’assassin de sa fiancée, le psychopathe Kyung-Chul (Choi Min-Sik). Une intrigue simple pour un film qui semble aller rapidement droit au but puisque le héros va très vite retrouver le tueur dans son repaire. Alors que l’on s’attendait à une succession de supplices dignes d’un vulgaire torture porn, le film bascule vers une vengeance lente et douloureuse pour tout le monde puisque le meurtrier est relâché. Cependant, celui-ci demeure sous étroite surveillance, l’agent intervenant au dernier moment pour l’empêcher de faire une nouvelle victime, le mutilant un peu plus à chaque tentative d’assouvir ses pulsions. Mais ce calvaire de Tantale accentuant la frustration du sadique est un jeu dangereux… Brillant à tous points de vue, tant dans la forme que dans le fond, J’ai rencontré le diable est de plus doté d’un humour très noir et démontre, après le puissant The Chaser, que la Corée est décidément le nouvel eldorado du polar sans concession.

L’autre sensation en compétition du festival a été le film australien The Loved Ones de Sean Byrne, justement récompensé du Prix du Jury (ex-aequo avec Ne nous jugez pas). Comme les précédents films chroniqués, The Loved Ones a la particularité d’être jusqu’au boutiste, décrivant le calvaire d’un jeune homme séquestré par la fille à laquelle il a décliné l’invitation au bal de fin d’année. Celle-ci va lui faire vivre un fête inoubliable. Mixant dans la bonne humeur les teen movies à la John Hugues, le kitsch et l’acidité de John Waters et Massacre à la tronçonneuse, bien que l’univers soit plus aseptisé la famille de timbrés dégage une grande malsainité, The Loved Ones dérange autant qu’il amuse. Dommage que la tentative de croiser plusieurs intrigues donne un rythme par moments souffreteux mais les relations barrées entre l’héroïne et son père et l’empathie ressentie pour le malheureux héros emprisonné subissant de multiples dommages physiques sont suffisamment bien travaillées pour faire oublier ses limites et incohérences.

18 ans, c’est l’âge de la majorité, ce moment censé marquer la fin de l’enfance et le début de l’émancipation vers une certaine maturité. C’est également l’apanage du festival qui pour sa 18ème édition prône le changement par la recherche d’une certaine respectabilité. Une évolution déjà subrepticement à l’œuvre les deux éditions précédentes et qui s’affirme ici au sein de la compétition officielle où concourent des films au postulat fantastique plutôt diffus mais surtout qui se manifeste par la sélection de trois films présentées à Cannes en 2010. En soi, ce n’est pas forcément dérangeant mais les différentes sections de la croisette ne sont pas réputées pour leurs franches plongées dans le genre. Cela se vérifie malheureusement car mis à part l’enivrant Bedevilled, nous avons eu à subir les poses auteurisantes de Ne nous jugez pas et The Silent House, empoignant le genre avec des pincettes et sans doute une pince à linge sur le nez.
Ne nous jugez pas (Somos Lo Que Hay en VO) du mexicain Jorge Michel Grau traite d’une famille de cannibales venant de perdre le patriarche les fournissant en chair fraîche. Dès lors, va se poser la question du choix de celui qui devra prendre en charge la survie du groupe entre deux frères aux caractères diamétralement opposés, l’un devant surmonter sa nature introvertie tandis que l’autre ne refrène pas sa violence. Si la photo tend à rappeler par ses teintes ocre l’ambiance pesante et déliquescente du chef-d’œuvre de Tobe Hooper, Massacre à la tronçonneuse, tout se délite rapidement à cause d’un traitement directement emprunté au cinéma d’ôteur français, long tunnels sans paroles voulant passer pour des plans contemplatifs travaillés, symbolisme lourdingue et contexte social surligné à l’appui. Le cannibalisme n’est ainsi envisagé qu’en pointillé, le film occultant ce mode de vie pour s’attacher aux relations difficiles et ridicules entre les personnages : entre la mère passant son temps à descendre les escaliers puis à remonter dans sa chambre une fois les disputes calmées, le frère et la sœur le nez collé à la vitre pour regarder s’écouler les gouttes de pluie ou encore la métaphore culinaire du taco, on touche le fond. Pourtant, le réalisateur continue de creuser en nous proposant (enfin) quelques séquences violentes mais envisagées sur un mode vaudevillesque ou neurasthénique digne de Derrick. Le film est d’autant plus insupportable que le premier degré pompeux l’animant est à la limite de la condescendance, le réalisateur prenant soin d’appuyer des plans et un discours qui indignent parce que la déshérence sociale de l’être taco-cannibale perdu dans cette mégalopole inhumaine, c’est sérieux quand même…
Dans un tout autre registre, The Silent House de l’uruguayen Gustavo Hernandez a pourtant tendance lui aussi à prendre le spectateur pour un débile profond. Reposant entièrement sur un concept technique intrigant, un plan séquence d’une heure et dix huit minutes, soit la durée totale du métrage, la caméra va se borner à suivre les pérégrinations de Laura passant la nuit dans une maison isolée qu’elle et son père doivent retaper dès l’aube et où des bruits étranges trahissent la présence d’une autre personne. Ou entité, on ne sait pas. L’héroïne va ainsi passer les trois quart du temps à visiter les lieux dans la pénombre cramponnée à sa seule source de lumière, une lampe torche, le réalisateur tentant de faire monter le trouillomètre avec des procédés éculés : temps de latence démesurés, jump scares, noir absolu « brisé » par le flash d’un appareil photo… Si la tension est palpable dans les premiers instants, elle laisse bien vite place à l’ennui le plus profond que la manipulation du spectateur (à la limite de la malhonnêteté tant certaines incohérences neutralisent le renversement de perspective) n’extirpera même pas. Un film appuyant encore une fois lourdement sur une symbolique pourtant très vite transparente et dont la séquence post générique dénote d’un irrespect absolu pour son audience clairement prise de haut avec ses ultimes images explicatives d’une parfaite inutilité.

Seul représentant français, Mirages de Talal Selhami essaye lui aussi de marier une intrigue qui fait sens avec un traitement fantastique. Cinq prétendants à un même emploi dans une grosse boîte, la Matsuika, doivent se départager au cours d’une épreuve décisive. La camionnette qui les transportait se renverse et ils se retrouvent perdus dans le désert marocain, ne sachant plus si c’est un véritable accident ou l’épreuve en question. Mirages tente de jouer sur l’ambiguïté, l’ambivalence des personnages, la paranoïa et une fois encore une symbolique à deux balles (la traversée du désert, sic) mais ne trouve jamais le bon équilibre. La faute à une direction d’acteur déficiente, des situations incongrues et traînant en longueur et une réalisation à la ramasse. En effet, les zooms et dézooms sauvages et constants donnent la nausée et ne parviennent jamais à structurer la narration. N’est pas Paul Greengrass qui veut. Pire, Mirages ne magnifie même pas les superbes paysages servant de décor et s’apparente plus sûrement à un Lost pour les nuls qu’à une ambitieuse proposition de cinéma. Un film aux avis principalement mitigés, la plupart connaissant le réalisateur hésitant à en dire franchement du mal.
Si le style visuel de la caméra portée et du concept du « found footage » popularisé par Le Projet Blair Witch, Rec et Cloverfield n’a plus rien d’original, en revanche, son utilisation dans l’exploration d’un univers mythologique à la lisière du nôtre est inattendue et plutôt pertinente, comme si l’existence des trolls ne pouvait être révélée et authentifiée qu’au travers d’un objectif et du prisme vidéo. C’est ce que propose l’inégal The Troll Hunter du réalisateur norvégien André Ovredal où trois jeunes apprentis documentaristes se lancent sur la piste de Hans, le chasseur de troll en titre, enregistrant sur bande la moindre apparition de ces monstres extraordinaires dont ils seront les témoins privilégiés. Dommage que les personnages souffrent d’une caractérisation superficielle et peu impliquante et que les images de ce qui est censé être un documentaire soient parfois cadrées à l’emporte-pièce (dans le feu de l’action c’est justifiable mais autrement non) car Hans est bigrement charismatique, les confrontations avec les trolls dantesques et surtout le film met cette traque fantastique de créatures mythiques à l’épreuve d’une gestion administrative. Rationnalisant ainsi l’extraordinaire pour proposer un contraste saisissant où Hans démythifie complètement son action quasi superhéroïque de régulateur de la population troll en se dépeignant lui-même comme un simple fonctionnaire fatigué et harassé par des conditions de travail déplorables. Un film franchement jubilatoire.

Concluons ce tour d’horizon de la sélection officielle par le film d’ouverture Devil de John Erick Dowdle où six personnes se retrouvent coincés dans un ascenseur et seront confrontés au diable en personne se dissimulant sous les traits de l’un d’eux. Produit par Shyamalan , Devil reprend et accentue les travers thématiques de l’ex-futur wonder boy (la foi, la culpabilité, la communication) sans en retrouver l’audace visuelle (mis à part The Last Airbender , les films de Shyamalan sont tout de même d’une haute tenue). Quelques bonnes idées sont à relever, notamment les séquences d’attaque toujours précédées du vacillement des lumières puis de leur extinction mais cette presque version diabolique de L’Ascenseur de Dick Maas reste très consensuelle.
Pour apprécier des œuvres véritablement ancrées dans le fantastique, c’est vers les films hors compétition qu’il fallait se tourner. Outre le sensationnel Rare Exports : un conte de Noël de Jalmari Helander (on y reviendra dans le numéro 21 de Versus), on a pu découvrir le dernier film du très intéressant réalisateur Brad Anderson qui avec L’Empire des ombres se frotte au I Am Legend de Richard Matheson. Inexplicablement, la quasi-totalité des habitants de la ville de Détroit (et peut être le monde entier ?) a disparu sans laisser d’autre trace que leurs vêtements au sol, comme si la chair avait été vaporisée. Ne reste que quelques survivants qui luttent pour ne pas être absorbés par des ombres étranges s’étendant jusqu’à recouvrir la moindre parcelle de territoire non éclairée par une lumière quelconque. De cette lutte ancestrale, Anderson en fait une allégorie sur le cinéma (les personnages semblant prendre conscience de leur non existence hors de la lumière que l’on projette) parcourue par de réels moments d’angoisse (les ombres formant des silhouettes humaines sur les murs, les ténèbres se propageant et poursuivant les personnages) mais aux péripéties répétitives. Une fois de plus Anderson aborde le thème de la culpabilité pour faire de son film une étude languissante de la psychologie de ses personnages mais n’arrive que rarement à passionner, la faute à des interprétations trop peu incarnées (l’endive Hayden Christansen en tête). Un film intéressant mais qui reste une relative déception pour l’auteur de The Machinist. Sans doute est-il temps pour lui de renouveler ses thématiques.
Mais l’incontestable pépite de ce festival est sans conteste le génial Triangle de Christopher Smith (Creep, Severance) qui s’est inexplicablement retrouvé à concourir dans la catégorie des inédits vidéo. Sachant que Bedevilled ne sortira pas en salles mais directement en DVD, on cherche encore la pertinence d’une telle sous compétition. C’est bien simple, si Triangle avait figuré en compétition officielle, il empochait pratiquement tous les suffrages haut la main ! Cinq plaisanciers trouve refuge, après une tempête électrique les ayant fait chavirer, sur un paquebot de croisière abandonné. Enfin, pas tout à fait puisqu’un étrange tueur masqué rôde, bien décidé à tous les tuer. Ne vous fiez pas à cette intrigue de slasher bas du front, Triangle est en fait un perpétuel jeu sur les différents points de vues d’une même séquence morcelée et répétée à l’infini. Jess (renversante Melissa George), la malheureuse héroïne est ainsi prise dans une boucle temporelle dont elle va éprouver les multiples et répétitives difficultés à en échapper. Un récit gigogne qui ménage son lot de surprises et qui joue à la perfection avec les subtiles variations autour d’un même motif, les effets de miroir et les différentes significations de l’histoire qui vient de se dérouler (récit mythologique, rêve, réalité fantastique, … ?). Triangle, c’est un mix grandiose entre Timecrimes de Nacho Vigalondo, Un Jour sans fin de Harold Ramis, Shinning de Kubrick et l’épisode Triangle de la sixième saison d’X-files. Autrement dit, un classique instantané.

Mais la hors compét’, c’est aussi la section où figurait de sacrés nanars. Cependant, aussi ratés soient En Quarantaine 2, Cold Prey III et Hybrid, ils demeurent éminemment plus sympathiques que les insupportablement sentencieux The Silent House et Ne nous jugez pas.
Suite directe au premier En Quarantaine (remake dévitalisé au plan près de Rec), En Quarantaine 2 voit le virus responsable de la transformation en zombies affamés se propager aux passagers d’un long courrier. Mais la promesse de « zombies dans l’avion » s’envole au bout de vingt minutes, le temps pour l’avion de revenir rapidement au sol. L’action se développera dans la zone de chargement des bagages où les tapis roulants seront propices à des poursuites bennyhillesques à quatre pattes. Mal photographié (la séquence finale en vision nocturne est d’une laideur et d’un ridicule affligeants), En Quarantaine 2 vaut surtout pour ses grands moments de n’importe quoi hilarants de débilité : entre la pire attaque jamais vue d’un rat se laissant mollement tomber sur le crâne chauve d’un vieillard atteint de Parkinson, l’héroïne se faisant embobiner par le beau traître lui faisant passer des rats pour des hamsters ou la métaphore du manche à balai que le père de l’héroïne lui a toujours intimé de saisir, difficile de rester de marbre.
Tout aussi mauvais, Hybrid est cependant plus douloureux car réalisé par Eric Valette, un des rares avec Florent Emilio Siri et Fred Cavayé à proposer un cinéma de genre de qualité en France. Même sans connaître les difficultés de Valette au cœur de la machine (à broyer) hollywoodienne, difficile au vu du résultat de lui attribuer la paternité et la responsabilité de ce film abracadabrantesque. Cette histoire de voiture possédée prenant un étrange tournant lorsqu’il s’avèrera que c’est en fait un calamar métamorphe millénaire géant qui a pris l’apparence d’une dodge noire pour chasser ses proies humaines. Une explication aberrante assénée avec le plus grand sérieux par un étudiant en biologie, qui, sublime hasard, travaille partiellement dans le garage où est employée sa jeune tante. Pas grand-chose à sauver d’un film dont la bande-annonce promettait au moins une série B terriblement efficace et où l’on retiendra principalement la mort d’un personnage la plus inepte et idiote depuis celles de Boba Fett dans Le Retour du Jedi et de son père Jango dans L’Attaque des clones : la jolie secrétaire balançant un cocktail Molotov sur la voiture en furie mais rebondissant sur son pare-brise va finalement enflammer la malchanceuse.

Globalement, ce 18ème festival de Gérardmer aura été satisfaisant d’un point de vue qualitatif mais devrait à l’avenir concevoir un peu mieux les différentes sélections, histoire de ne pas se couper d’un public d’aficionados du fantastique et de l’horreur. Les œuvres originales et ambitieuses sont bien entendu les bienvenues mais encore faut-il qu’elles respectent à la fois le genre et leur public. Finalement, c’est juste une histoire de quelques ajustements à faire et l’on est tout de même impatient de repartir en terre gérômoise pour la 19ème édition du festival !

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de I Saw The Devil (J’ai rencontré le diable) de Kim Jee-Woon






Bande-annonce de The Loved Ones de Sean Byrne






Bande-annonce de Bedevilled de CHeol-Soo Jang






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"Piranha 3D" de Alexandre Aja

Aïe aïe aïe !!! Cruel dilemme à l’arrivée de l’unique projection-presse du dernier film d’Alexandre Aja – remake en 3D du Piranha de Joe Dante (1978) – très attendu après le décevant Mirrors en 2008. L’attaché de presse explique calmement qu’il nous faudra choisir entre une projection de la version française en 3D ou de la version originale sous-titrée en 2D, la post-production en relief de cette dernière n’étant pas encore finalisée !
Malgré la déception de devoir se rabattre sur la VF, l’envie de se faire chatouiller le nez par ces charmants petits poissons sera trop grande pour passer à côté d’une telle expérience. Un avis partagé par beaucoup, comme en témoigne une salle quasi pleine et impatiente de découvrir le métrage. Sauf peut-être cette journaliste assise à quelques sièges de moi et qui semble avoir été entraînée de force dans l’aventure. Sans doute une représentante de Cosmopolitan, Elle ou Femme actuelle, nouvellement recrutée et qui a été chargée de visionner ce film que personne d’autre ne voulait voir. Car soyons honnêtes, Piranha 3D ne plaira qu’à une gent masculine avide de sensations fortes !

Première scène et premier fou rire contagieux parmi le public qui découvre un pêcheur noctambule s’adonnant à son hobby à bord d’une barque sur un petit lac, une bière à la main et une petite chansonnette aux bords des lèvres. Sous les traits de ce gaillard grisonnant : Richard Dreyfuss !!! L’acteur s’est de toute évidence trompé de film, et malgré son expérience lui ayant permis de triompher maintes fois du grand requin blanc, le pauvre homme finira dévoré par ces petits poissons carnivores.
L’ouverture explicite également l’origine de cette menace qui bouleversera la petite ville de Lake Victoria : un séisme déchire la croute terrestre et produit une faille désenclavant un lac sous-terrain, ce qui libère des centaines de piranhas jusqu’alors prisonniers des abîmes. Plus tard, les protagonistes apprendront qu’il s’agit d’une variété de l’espèce disparue depuis « au moins deux millions d’années », selon les dires du professeur Goodman incarné par un Christopher Lloyd cabotinant comme jamais !
Si les enjeux narratifs sont évidemment des plus basiques (des « méchants recouverts d’écaille » déciment une population qui finit par venir à bout de ces petites bestioles, non sans en avoir payé le prix fort), il n’empêche que ce type de métrage ne peut fonctionner que si les personnages sont suffisamment crédibles et/ou attachants. L’amateur d’hémoglobine ne saurait se contenter de morsures et de tripailles sans se sentir un minimum impliqué dans l’histoire qu’on lui propose.
Le spectateur croisera la route du shérif Julie Forester (Elisabeth Shue) qui tentera avec ses hommes de sauver les nombreux étudiants participant à une grande fête organisée sur les bords du lac pour le week-end de Pâques. La représentante des forces de l’ordre aura fort à faire pour s’occuper à la fois de ces jeunes débauchés insouciants – qui préfèrent continuer à danser et boire malgré l’ordre qui leur a été donné de sortir de l’eau – et de ses enfants partis naviguer sans la prévenir. Laura et Zane Forester se retrouvent piégés sur une petite île sur laquelle ils souhaitaient pêcher tandis que leur grand frère Jake (Steven R. McQueen) s’est fait engager sur le tournage d’un porno sur un bateau. L’équipe du film avait besoin d’un régisseur connaissant bien le coin afin de dénicher les endroits les plus paradisiaques de la région pour shooter ses prises. L’adolescent était en fait chargé par sa mère de garder ses petits frères et sœurs, mais qui le blâmerait d’avoir préféré admirer des nymphettes lesbiennes en pleine action à une longue journée de babysitting ?!?

Adhésion totale du spectateur à l’intrigue, d’autant que l’on prend toujours un grand plaisir à (re)voir à l’écran des acteurs aussi sympathiques que Ving Rhames ou Jerry O’Connell, avec une mention spéciale au petit cameo d’Eli Roth qui campe un érotomane excité présentant un concours de « Miss T-Shirt mouillé ». Cette compétition déplaît fortement à un petit groupe de chrétiens fondamentalistes manifestant leur opposition et suggérant la lecture de la « Sainte Bible » à ces jeunes lubriques déchaînés. Une foi qui ne parviendra malheureusement pas à les épargner du carnage, les piranhas ne faisant aucune différence entre la chair pervertie de la jeunesse et celle pieuse des contestataires. Ces derniers auraient mieux fait de rester chez eux à regarder une énième rediffusion de la série Les Routes du paradis, avec l’inénarrable Michael « Charles Ingalls » Landon !
Mais l’incontestable réussite de Piranha 3D provient de sa capacité à susciter les émotions les plus diverses et extrêmes, au point de chambouler les repères du spectateur. De véritables « montagnes russes » qui ne lui laissent aucun répit : angoisse intense lors des séquences précédant les attaques des poissons, avant que cette tension ne laisse place à l’écœurement à la vision des corps déchirés, amputés et déchiquetés ! Rien de nouveau objectera l’amateur du genre, notamment chez un Alexandre Aja d’ordinaire très généreux en effets gore (Haute tension tout particulièrement). Sauf que le réalisateur nous gratifie ici d’un humour inhabituel de sa part, désamorçant complètement l’horreur visible à l’écran mais décuplant le plaisir ressenti par le spectateur.
Un maelstrom de sensations donc, qui prend par surprise une audience le faciès encore tordu par le dégoût. Une grimace qu’un gag viendra effacer brusquement avant de replonger tout aussi brutalement dans l’horreur, alors que les sourires sont encore figés sur tous les visages. Si bien qu’il n’est pas rare de se sentir un peu honteux de rire à gorge déployée devant des plans dévoilant des corps en lambeaux (voir cette séquence où le haut de maillot de bain d’une Bimbo se dégrafe par « accident »). Dans Piranha 3D, les cris de douleur des victimes peinent à couvrir le bruit du public hilare, qui souscrit sans difficulté à l’humour quelquefois potache et nettement « en-dessous de la ceinture » du métrage.

Des jeunes filles se trémoussant sensuellement sur fond de musique techno, que la caméra filme impudiquement en opérant de gros plans sur leurs poitrines saillantes et leurs fesses généreuses ! À croquer ! Aja annonce clairement la couleur dès la première scène de la party estudiantine : Piranha 3D sera libidineux et ostentatoire dans sa volonté de faire la part belle aux chairs les plus exquises ! Dans un esprit très bis (que la VF sert parfaitement in fine), le réalisateur multiplie les idées les plus jubilatoires. Au hasard : le gag des implants mammaires, le plan en vue subjective sous-marine où une fille – le cul planté dans une bouée – ressemble étrangement à un appétissant donut fourré géant, ou encore l’ahurissant et jouissif ballet aquatique exécuté par deux hardeuses. Avec de la musique classique en guise de fond sonore, la séquence constitue un surprenant intermède narratif provoquant l’hilarité de toute la salle ! Vêtues de simples palmes, les actrices nagent ensemble selon une chorégraphie des plus érotiques, pour le plus grand plaisir de l’équipe de tournage – et des spectateurs occasionnellement.
Piranha 3D fait donc partie de la catégorie des films de pur divertissement et ne pourra s’apprécier que si l’on accepte cet état de fait. La tagline française du métrage (« Sea, sex… and Blood ») et son affiche rendant clairement hommage au film culte de Dante enfoncent le clou une fois pour toutes : il s’agit d’une série B dont l’objectif est avant tout d’en mettre plein la vue, ce qui ne signifie pas être dénué de toute dimension esthétique et formelle. Bien au contraire. Le sens de la mise en scène du réalisateur français (travail sur les cadres, mouvements de caméra, découpage des scènes d’action, etc.) contribue à transcender ce qui n’aurait pu être qu’un vulgaire « film de samedi soir » entre potes. Pour autant, le divertissement sera évidemment paroxystique s’il est partagé entre amis. L’assurance de se poiler pendant quatre vingt dix minutes. Car oui, Piranha 3D concourt bel et bien au titre du métrage le plus fun de l’année !

S’agissant de la 3D, le film nous offre quelques éclaboussures sanglantes et des effets visuels déjà vus ailleurs, ainsi que des vues subjectives des piranhas se frayant un chemin parmi les algues et les récifs. Un simple gimmick rigolo donc, mais on n’en demandait pas plus à ce nouveau Piranha. Le principe fonctionne même quand il participe d’un humour du plus mauvais goût, genre le spectateur qui essuie un jet de vomi en plein dans la tronche. Il trouve par contre sa pleine légitimité par le relief supplémentaire qu’il donne aux formes de ces demoiselles si peu farouches, renforçant ainsi un peu plus le processus d’immersion propre au medium cinématographique. Nul doute que la prochaine étape de l’exploitation du procédé se concrétisera dans le cinéma X, pour que le relief ne soit plus uniquement le fait du caleçon des spectateurs !

Fabien Le Duigou

PS : si la journaliste de Cosmopolitan n’a pas beaucoup ri pendant la projection du film, elle n’en est pas moins restée jusqu’à la fin. Bravo, chère confrère !

> Sortie en salles le 1er septembre



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