LE TOP 10 DE L’ANNÉE 2011 PAR LA RÉDACTION DE VERSUS

En couverture de notre numéro 21 paru en début d’année, Black Swan, de Darren Aronofsky, remporte largement le titre de meilleur film de l’année 2011 décerné par les rédacteurs et contributeurs de Versus. Une domination sans partage et méritée pour ce très grand film, qui rend enfin justice au grand talent de son réalisateur, troisième de notre classement il y a deux ans avec The Wrestler. Derrière, ça se bouscule pour les places d’honneur. "L’aspect novateur et l’avancée technique" que présuppose Les Aventures de Tintin (dixit Eric Nuevo) suffisent au film de Steven Spielberg pour se retrouver sur le podium, en compagnie, heureux hasard, de l’hommage de J.J. Abrams au cinéma de tonton Steven (Super 8). Suivent la "prétentieuse" (dixit Stéphane Ledien) Palme d’Or (The Tree of Life) et le Prix de la mise en scène (Drive) du dernier Festival de Cannes, ainsi qu’une triplette asiatique (Detective Dee, J’ai rencontré le diable, The Murderer) qui souligne une fois de plus tout l’intérêt que Versus porte au grand Tsui Hark, et aux joyaux du cinéma coréen. Notons enfin la présence, en dixième position, du coup de cœur du rédac’ chef Stéphane Ledien, le très beau Incendies (chroniqué dans notre DVD Park n° 7) du Canadien Denis Villeneuve. Côté absences notables, signalons qu’une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood (Au-delà) passe à la trappe, de même que Martin Scorsese dont le pourtant magnifique Hugo Cabret échoue aux portes du Top10 en compagnie de The Artist, premier film français cité par la rédaction.

Julien Hairault

TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
3. SUPER 8 de J.J. Abrams
4. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
5. DRIVE de Nicolas Winding Refn
6. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. THE MURDERER de NA Hong-jin
9. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
10. INCENDIES de Denis Villeneuve


Tops des rédacteurs

Julien Hairault

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. BLACK SWAN de Darren Aronofksy
3. LA GROTTE DES RÊVES PERDUS de Werner Herzog
4. HUGO CABRET de Martin Scorsese
5. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti
6. PATER d’Alain Cavalier
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. INCENDIES de Denis Villeneuve
9. RESTLESS de Gus Van Sant
10. L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller

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Stéphane Ledien

1. INCENDIES de Denis Villeneuve
2. BLACK SWAN de Darren Aronofsky (en fait vu en 2010, car le film est sorti fin 2010 au Québec)
3. MINUIT À PARIS de Woody Allen
4. DRIVE (titre au Québec : SANG-FROID) de Nicolas Winding Refn
5. THE ARTIST (titre au Québec : L’ARTISTE) de Michel Hazanavicius
6. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
7. SUNFLOWER HOUR de Aaron Houston
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. MONSIEUR LAZHAR de Philippe Falardeau
10. LIMITLESS (titre au Québec : Sans Limites) de Neil Burger

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Fabien Le Duigou

1. BLACK SWAN de Darren Aronovsky
2. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
3. TRUE GRIT de Ethan et Joel Coen
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
6. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. THE MURDERER de Hong-jin Na
9. INSIDIOUS de James Wan
10. ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS de Hiromasa Yonebayashi

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Eric Nuevo

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius
3. DRIVE de Nicolas Winding Refn
4. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
5. SUPER 8 de J.J. Abrams
6. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
7. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
8. RESTLESS de Gus Van Sant
9. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
10. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper & INCENDIES de Denis Villeneuve

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Philippe Sartorelli

1. SUPER 8 de J.J. Abrams
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. SUCKER PUNCH de Zack Snyder
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. HUGO CABRET de Martin Scorsese
6. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
7. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
8. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
9. MISSION : IMPOSSIBLE, PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
10. INSIDIOUS de James Wan

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Fabrice Simon

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. SUPER 8 de J.J. Abrams
3. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
4. UNE SÉPARATION de Asghar Farhadi
5. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
6. INCENDIES de Denis Villeneuve
7. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
8. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
9. FIGHTER de David O. Russell
10. DRIVE de Nicolas Winding Refn

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Julien Taillard

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. SOURCE CODE de Duncan Jones
3. BLOOD ISLAND de Jang Cheol-soo
4. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
5. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
6. VERY BAD TRIP 2 de de Todd Phillips
7. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
8. SUPER 8 de J.J. Abrams
9. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
10. DESTINATION FINALE 5 de Steven Quale

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Nicolas Zugasti

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. HAPPY FEET 2 de George Miller
3. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
4. CARNAGE de Roman Polanski
5. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
6. TRIANGLE de Christopher Smith (inédit DVD)
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. BLACK DEATH de Christopher Smith (inédit DVD)
9. RARE EXPORTS de Jalmari Helander
10. THE WARD de John Carpenter (inédit DVD)

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Tops des contributeurs

Hendy Bicaise

1. COMMENT SAVOIR de James L. Brooks
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer Werner Fassbinder
4. DRIVE de Nicolas Winding Refn
5. THE FUTURE de Miranda July
6. 127 HEURES de Danny Boyle
7. LA DERNIERE PISTE de Kelly Reichardt
8. L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello
9. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
10. MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird

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Nicolas Domenech

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. DRIVE de Nicolas Winding Refn
3. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
4. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
5. POLISSE de Maïwenn
6. SUPER 8 de J.J. Abrams
7. FIGHTER de David O. Russell
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. LA COULEUR DES SENTIMENTS de Tate Taylor
10. COWBOYS & ENVAHISSEURS de Jon Favreau & LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper

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Pierre Gaffié

1. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
Suivi de :
SI TU MEURS, JE TE TUE de Hiner Saleem
BLUE VALENTINE de Derek Cianfrance
DONOMA de Djinn Carrénard
THE FUTURE de Miranda July
LES CHEMINS DE LA MÉMOIRE de José-Luis Penfuerte
LAST NIGHT de Massy Tadjedin
POUPOUPIDOU de Gérald Hustache-Mathieu
RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell
L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag



"Un Balcon sur la mer" de Nicole Garcia

Quand il brille dans l’œil avisé de la réalisatrice Nicole Garcia, le cinéma "français, mônsieur", retrouve les couleurs d’un 7e Art hexagonal capable à la fois de divertir, flatter la pupille et poser des questions de fond historiques ou sociales. Avec, comme arrière-plan narratif, un contexte chargé : en tabous par exemple, comme dans son dernier film, Un balcon sur la mer. Une histoire d’amour, de retrouvailles après une enfance commune en Algérie, et d’escroquerie immobilière entre quadragénaires dans le Aix-en-Provence des années fric. Le tabou, ici, tient bien sûr aux souvenirs (objets de flashbacks éthérés, lumineux, du moins jusqu’à ce que le conflit armé s’immisce dans les images) de l’Algérie en pleine guerre d’indépendance, terre d’une enfance ensoleillée soudain chamboulée par l’exil familial forcé. La Guerre d’Algérie, ogre historique devenu persona non grata des écrans français, intervient dans le film de Garcia comme une réminiscence, un résidu visuel dont la représentation oscille, d’un personnage à l’autre. D’un côté s’exprime la naïveté mémorielle de Marc (interprété avec conviction — à défaut de l’être avec talent, pardon pour la nuance — par Jean Dujardin), bon père de famille, gendre idéal et "irréprochable" aux dires de son beau-père (un Michel Aumont comme toujours savoureux) ; c’est l’amnésie volontaire d’un Pied-Noir à qui tout a réussi (il en affiche d’ailleurs la panoplie : le 4×4, la villa avec piscine…), la subsistance d’une nostalgie aveugle, débarrassée de toute considération de lutte de libération nationale. De l’autre s’entrechoquent les visions plus nuancées, violentes par ci, romantiques par là, de celle qui l’aima jadis, quand ils n’étaient encore que des bambins en terre algérienne (Marie-Josée Croze). "On n’a pas tous les mêmes souvenirs" dit Cathy/Marie-Jeanne à Marc, dessinant ainsi en une réplique brutale, douloureuse, une ligne de conduite et de démarcation émotionnelle.

Plus qu’un décor temporel et géographique lointain, la Guerre d’Algérie innerve le récit d’Un Balcon sur la mer. C’est la griffe, bien implantée dans la chair du film, de ses auteurs, Nicole Garcia et son scénariste Jacques Fieschi (une plume solide qui se retrouva entre autres aux côtés de Pialat, Sautet, Granier-Deferre et Assayas) étant tous deux natifs d’Algérie. À l’exception de quelques plans montrant des soldats sur un toit et une rue parcourue par un char d’assaut, le métrage se désintéresse pourtant de toute mise en scène guerrière, d’autant que le conflit n’est vu, finalement — sauf lors de la séquence-clé —, qu’à travers les yeux d’un enfant (Marc, alors âgé de 12 ans). L’abordage n’est donc pas frontal, mais la persistance historique que cultive Un Balcon sur la mer suffit à en faire un projet vaillant et engagé sur la question. Pour l’aparté, on qualifiera l’ensemble de "grand petit pas" pour le cinéma français, nécessaire travail de mémoire populaire, cinégénique, que l’efficace — voire bon — L’Ennemi intime de Florent Emilio Siri n’a pas suffisamment électrochoqué en son temps (2007). De fait, à partir de la fin des années 80 (après Cher frangin de Gérard Mordillat, chut !, verboten !, plus rien) l’Algérie, sa guerre d’indépendance et leurs conséquences se sont mis à déserter les écrans, jusqu’à ce que des Luciani (L’Adieu), Charef (Cartouches Gauloises) et autres Tasma (pour un téléfilm sur Canal+) (re)montent au créneau. Fin de la parenthèse, mais on notera que Nicole Garcia situe le présent de son récit quasiment au moment où le sujet algérien se faisait invisible dans la production audiovisuelle française.

Pour le reste, la pellicule remplit son office malgré une romance appuyée, malgré quelques répliques ampoulées, malgré, surtout, un suspense un brin préfabriqué. Au grand jeu hitchcockien (Cathy la blonde redevient brune sous son vrai nom), Garcia et Fieschi ne se montrent clairement pas les meilleurs, même si le script comme la réalisation n’ont pas le mauvais goût de parsemer l’intrigue d’indices clignotants (à part peut-être cette main gauche qui reste comme suspendue dans sa "spécificité", lors de la signature de la promesse de vente). Exit donc toute idée d’y voir un film noir auréolé de l’ambiance méridionale française. Un Balcon sur la mer s’apprécie comme un choc émotionnel parsemé de vignettes empruntées aux thrillers intellectuels modernes, sans spectacularisation mais avec une magnificence délectable. Comme toujours avec Garcia, les rapports humains phagocytent le reste de l’écran et de l’histoire, écoulement de séquences photographiées avec élégance et éclat sensoriel — une habitude formelle chez la réalisatrice. Qu’il s’agisse de stéréotyper le faste d’un milieu (l’immobilier, vaste repaire d’escrocs et d’affairistes ostentateurs — Toni Servillo en rajoute un peu en agent gouailleur / dragueur), d’une époque (le travail se fait sur les perceptions sonores ou visuelles de second plan, un petit poste de télévision où Boris Becker affronte Stefan Edberg en demi-finale de Roland-Garros, un bulletin d’informations radiophonique parlant du Premier Ministre Michel Rocard…), et d’une manière de faire dans le romantisme exacerbé (on ne saurait croire à la douce ironie de ce dernier plan sous la pluie, indigne, en passant, de la subtilité de son auteure), Nicole Garcia se révèle toujours aussi habile à gratter — à égratigner ? — le vernis de la bourgeoisie. Assénant, ce faisant, ses plans de palmiers aixois fondus dans ceux d’Alger comme autant d’adresses à la beauté tragique du monde, des émotions, des relations. Et si les larmes de crocodile de Dujardin, le jeu parfois figé de Marie-Josée Croze (c’est un style ; on aime… ou pas) et l’invraisemblance de la spontanéité des retrouvailles (surtout du côté de Marc) ne grandissent pas la beauté du projet, l’éclatante maîtrise visuelle et dramatique de la réalisatrice, une fois de plus, ne trompe pas. Vu de ce balcon, le panorama a quand même quelque chose d’époustouflant.


Stéphane Ledien

> Sortie du film à Québec ce vendredi 19 août 2011. Un Balcon sur la mer est sorti en salles en France en décembre 2010 et est disponible en DVD Zone 2 chez EuropaCorp depuis le 20 avril.



Le cinéma muet est mort, vive le cinéma muet ! « The Artist » de Michel Hazanavicius (compétition)

Quelle splendeur que ce film ! Quelle rare audace dans un cinéma aux formes trop souvent sclérosées ! Le projet de Michel Hazanavicius – bien connu pour ces deux réussites que sont les aventures de l’agent secret le plus maladroit de l’histoire, OSS 117, mais aussi, bien avant, pour le génial remontage hollywoodien qu’est La Classe américaine – ne consiste rien moins qu’à réactiver une cinématographique morte et enterrée, celle du merveilleux Hollywood de la fin du muet. Le pur plaisir intellectuel généré par The Artist n’est pas sans convoquer un autre film de la sélection cannoise, le Midnight in Paris de Woody Allen (comprenne qui aura vu le film, il est hors de question pour nous de déflorer l’intrigue de ce petit bijou très « allénien » dans l’âme), tous deux puisant à grandes mains dans la nostalgie d’une culture d’antan, riche d’énergie, de hardiesse et de bonne humeur. Ce pari fou que de réaliser un film entièrement muet, alors qu’alentour s’affrontent les grosses productions en 3D diffusées sur des écrans Imax de plus en plus disproportionnés, tout en rendant hommage à une époque que la plupart des jeunes spectateurs, ceux-là-mêmes qui riaient aux éclats devant les frasques d’OSS, ne connaissent que lointainement, ce pari qui fut tenté un peu follement a été parfaitement relevé et en tous points réussi. The Artist réalise même un petit miracle : faire souffler un vent d’originalité en se reposant sur des références cinématographiques dont la plus récente date du début des années cinquante. Ce n’est pas seulement le retour en force du vintage écranique, mais une véritable déclaration d’amour aux anciens papes du celluloïd.

Pour bien saisir l’intérêt de ce beau film, il ne s’agit pas seulement de glorifier d’une part son aspect indéniablement divertissant, ni de souligner d’autre part son intertextualité brillante. Il faut avant tout y voir le reflet inversé de Chantons sous la pluie, classique du métafilm réalisé par Stanley Donen en 1952, où Gene Kelly, Donald O’Connor et Debbie Reynolds se lovaient dans le kitsch des studios hollywoodiens (cf. l’article « Making of » de Julien Hairault dans Versus 21). L’inverse, parce que si Chantons… raconte la fin du cinéma muet via une œuvre parlante et chantante, The Artist relate la naissance du parlant en version muette. Mieux : le film d’Hazanavicius ouvre la porte sur un monde totalement muet, dans lequel, par effet de rebond, les films le sont aussi. Lorsque le parlant arrive, c’est donc le monde qui pareillement se transforme et commence à s’exprimer oralement. Ce renversement ne va pas sans conséquence : fiction et réalité se confondent, film et nature s’interpénètrent au croisement d’un univers où la parole est remplacée par les mouvements du corps et les expressions du visage. Les gros titres des journaux servent de traducteur universel (« Who’s that girl ? » titre Variety au lendemain de la première de A Russian Affair, le dernier film de l’acteur vedette George Valentin) et quelques cartons viennent s’insérer entre eux et nous, mais leur succession se ralentit à mesure que le temps passe, comme si le récit était irrémédiablement tiré vers son apogée parlante.

George Valentin, le comédien-star de la Kinograph, est un croisement entre Rudolph Valentino (étoile filante du muet dont la mort prématurée causa quelques suicides parmi ses groupies), Douglas Fairbanks Jr. et Errol Flynn (déjà caricaturé pat Jean Dujardin lorsqu’il enfile son déguisement de Robin des Bois dans OSS 117 Rio ne répond plus, hommage au film de Curtiz). Adulé par les foules en délire, il est victime de ce cancer qui rongea nombre de comédiens du muet : leur inaptitude à assumer la naissance du parlant, et à rebondir dans un univers factice devenu sonore. Sa rencontre avec une jeune fan, Peppy Miller (Bérénice Béjo), précipite sa déchéance puisqu’elle la propulse quasi instantanément reine de la comédie bavarde. Eternel combat des vieilles branches contre les jeunes pousses, Miller prend la place laissée vacante par Valentin en essayant malgré tout de lui conserver une place au sein du studio et dans le cœur des spectateurs.

Tout en privilégiant une forme spectaculaire et un ton humoristique – largement drainé par le chien-mascotte de Valentin – The Artist s’interroge sur la véritable nature de l’objet-cinéma, tout en dissertant de façon ludique sur l’histoire de cet art qui, à la fin du muet, était déjà devenu majeur. Hazanavicius se permet même un point de vue, discret, sur la politique contemporaine, via la phrase finale de A Russian Affair appelant à une « Géorgie libre ! », soit un écho bien pensé de la guerre russo-géorgienne en été 2008. Référence qui prouve bien qu’il y a plus, dans The Artist, que la seule décadence wilderienne d’un acteur du muet.

Eric Nuevo

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"Lucky Luke" de James Huth

En Amérique, les comics sont un vivier inépuisable et désormais à la mode dont les adaptations se sont multipliées afin de répondre à un marché en pleine expansion. De sorte que la quantité prime sur la qualité. Ainsi pour une trilogie arachnéenne de haute volée, un diptyque du diurnambule Blade vraiment étonnant et la relance de la franchise Batman par Nolan nous aurons eu à supporter les Daredevil, Ghost Rider, Elektra et autres 4 Fantastiques. A défaut d’une véritable vision et d’un projet de mise en scène de la part du réalisateur, il faut retranscrire jusqu’à l’absurdité les cases de ces nouveaux objets de culte. Watchmen étant l’ultime représentation de cette aberration, occultant l’esprit animant la bande-dessinée de Moore et Gibbons pour n’en conserver que l’imagerie. En France point de super-héros iconiques mais impossible de rester à l’écart de cette tendance à revisiter un patrimoine culturel populaire. Le problème est que le résultat à l’écran reflète l’impossibilité de trancher entre la volonté de reproduire une narration plus adaptée à la planche à dessin, et celle de transgresser le matériau de base. Déjà bien échaudés par les adaptations foireuses du plus célèbre des gaulois (seul le Mission Cléopâtre de Chabat mérite de s’y attarder bien qu’il s’agisse d’un détournement dans l’univers des Nuls plutôt qu’une véritable aventure d’Astérix), voilà que débarque le 21 octobre, Lucky Luke avec Jean Dujardin dans le rôle-titre et réalisé par James Huth, responsable des nullissimes Brice de Nice et Hellphone.

Difficile d’attiser l’intérêt même si l’énorme capital sympathie dont bénéficie Dujardin depuis Un Gars, Une Fille et surtout les deux aventures de OSS 117 semble justifier à lui seul la mise en chantier d’un tel projet. Bon point, Huth fan déclaré de l’œuvre de Goscinny et Morris, a décidé de parsemer ici et là son film d’éléments et motifs présents sur le papier plutôt que de se borner à un recopiage servile d’une aventure en particulier. Une volonté de s’éloigner de la bande dessinée originelle qui ne tardera pas à se heurter au manque de cohérence et d’idées de la vague trame qui tient lieu de scénario. Et vu la direction d’acteur et la pauvreté de la mise en scène dont fait preuve Huth, pas facile de trouver de quoi se sustenter dans un spectacle clairement envisagé pour des gamins attardés. Même si le Lucky Luke dessiné ne pouvait se prévaloir d’une quelconque profondeur ou réflexivité au moins prenait-il avec sérieux, enthousiasme et honnêteté le genre dans lequel il s’inscrivait et le public auquel il s’adressait. Toute chose qu’oublie le film, sacrifiant les références nourrissant la BD (John Ford, Leone en premiers lieux) pour se concentrer sur des gags dignes du bac à sable.

Pourtant, cela avait relativement bien débuté, la première demi-heure est plutôt réussie, magnifiée par des décors de toute beauté (le désert de sel d’Argentine notamment) et l’on retrouve les délires graphiques des albums : la chape de fumée des cigarettes, opaque et stagnante, que l’on ne peut traverser qu’en se baissant, l’habileté surnaturelle de Luke à dégainer plus vite que son ombre, locomotive débarquant de nulle-part, ambiance signifiée par un code couleur (ici le rouge colore le cadre lors de l’assassinat des parents de Luke), etc. Mais difficile de se tromper quand on s’appuie autant sur les gags (le billet de 1 dollar que l’on transperce d’une balle et qui retombe sous forme de quarters troués) et la mise en images de la B.D originelle… Huth tente de donner une origine au comportement héroïque (ou super-héroïque tant les comics américains sont attachés à ce genre de justification) de Lucky Luke par un trauma que le récit en question devra amener à dépasser mais n’est pas Leone ou Raimi qui veut. Cependant, cela se gâte indéniablement dès le moment où notre poor lonesome cow-boy croit avoir tué en duel Pat Poker (Daniel Prévost). Effort louable de la part de Huth de tenter de reprendre en main la création de Morris et Goscinny malheureusement cela vire rapidement au grand n’importe quoi : Jolly Jumper, dont la B.D nous faisait partager ses pensées, ici parle (?!), Luke qui le pelote en dormant (??!!), la romance en carton pâte avec l’inévitable Alexandra Lamy, les persos insupportables de Jesse James (Melvil Poupaud) outrancier et grimacier et déclamant toutes les 5 minutes du shakespeare et de Billy The Kid, interprété par l’inénarrable Michael Youn (pas la peine d’en rajouter)… Le tout tendant vers des gags digne de Brice. Le gros (l’énorme, oui) souci est que Jean Dujardin cesse dès lors d’interpréter Lucky Luke et fait du Jean Dujardin.
Un film qui navigue à vue, tentant par à coup de reprendre une esthétique tirée de la B.D et dans le même temps voulant moderniser la légende et rendre le personnage plus sérieux en époussetant les résidus du génial Leone. Mis à part quelques fulgurances (l’entrée de James et du Kid dans le repaire du méchant, découpant leurs silhouettes à coup de balles), les 3/4 du film tombent à plat, jamais drôles ou enlevés, manquant cruellement de rythme et d’un récit suffisamment structuré. Si tout ce qui a précédé ne suffisait pas, le film se permet de révéler ses véritables intentions lorsque Luke et ses alliés d’un jour arrivent en face d’un gigantesque bandit manchot. Une représentation de l’antre du méchant qui se révèle être une figuration étonnante de lucidité de ce film qui n’est au final qu’une énorme machine à fric boursouflée uniquement destinée à vous soutirer vos deniers. Un cynisme affiché avec une honnêteté effrayante en face duquel les spectateurs, anesthésiés par une telle succession de bêtise, auront du mal à se révolter.

Nicolas Zugasti

> Sortie le 21 octobre 2009










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