"Il fuoco" de Giovanni Pastrone

Qui dit festival du patrimoine dit forcément film muet. C’est une bonne idée qu’a eue l’Institut Lumière, organisateur du festival du même nom à Lyon, d’inviter Alberto Barbera, directeur du Musée du cinéma de Turin, pour présenter Il fuoco, un film de 1916 de Giovanni Pastrone (l’auteur, deux ans plus tôt, du fameux Cabiria, source d’inspiration de Griffith pour son Intolerance).
Pastrone a ici pris le nom de Piero Fosco pour signer cette dramatique histoire d’amour entre un peintre inconnu (Febo Mari) et une poétesse snobinarde qui prend de grands airs (Pina Menichelli, une de ces fameuses dive du cinéma muet transalpin).

Coiffée de plumes, avec son long nez et son sourire inquiétant, les yeux cernés de noir, la poétesse est présentée comme un rapace, un hibou plus exactement. Curieusement, malgré une beauté qui n’est plus de notre époque, Pina Menichelli parvient à séduire le spectateur d’aujourd’hui grâce à son extrême sensualité. Elle est l’une des premières femmes fatales, à l’image de Theda Bara qui invente à la même époque la vamp de l’autre côté de l’Atlantique ou de Musidora en France. D’ailleurs, en italien, "la flamme", sujet du film, se traduit par "la vampa".

Scindé en trois parties (l’étincelle, la flamme et les cendres) qui symbolisent la passion, Il fuoco surprend à plus d’un titre. On reste sous le charme de cette histoire d’amour, de ses interprètes et plus particulièrement de Pina Menichelli, capable de passer de l’ardente étreinte à l’indifférence.
En conclusion de sa présentation, Barbera citait Salvador Dali qui, conquis par Il fuoco, délirait sur Pina Menichelli. Les Surréalistes ne pouvaient qu’adorer cet amour fou qui détruit le pauvre peintre. On ne saurait leur donner tort.



Jean-Charles Lemeunier



"Safe in Hell" de William Wellman (rétrospective Wellman)

À propos de Safe in Hell, "c’est un film zozo" s’exclame Bertrand Tavernier, venu présenter la rétrospective William Wellman dans le cadre du festival Lumière, organisé à Lyon par l’Institut Lumière que le cinéaste préside.
Zozo, on ne saurait dire mieux à propos de ce film Pré-Code, ainsi dénommé parce qu’il a été tourné en 1931, soit trois ans avant l’instauration d’un code de censure, imposé aux producteurs par Will Hays et Joseph Breen. Autant dire qu’en 1931, on peut parler librement de prostitution, de sexe, de désir, autant de sujets qui débordent littéralement dans ce fabuleux film qui s’ouvre sur les jambes gainées de bas de Dorothy Mackaill, négligemment posées sur un bureau.
Tavernier soulignait à juste titre, en préambule, combien Bill Wellman, malgré sa réputation de macho, savait filmer ses actrices. Celles-ci font facilement le coup de poing, comme on le voit dans Wild Boys on the Road et également dans ce Safe in Hell. Ce sont des dures, frappées par la vie mais qui ne s’en laissent pas conter.

Des jambes de Dorothy Mackaill à sa situation dans la vie, le spectateur a vite fait de comprendre. Quand la jolie blonde se retrouve en présence de celui qui l’a précipitée sur le trottoir (façon de parler, elle est davantage call girl), elle le tue accidentellement. Pour fuir une condamnation certaine, elle se réfugie sur une petite île qui refuse les extraditions et sur laquelle vivent de sombres individus tous plus déjantés les uns que les autres. Wellman signe là une belle galerie de portraits à l’eau-forte, mettant beaucoup d’acide dans sa description des personnages.
Dans ce récit, Wellman mêle adroitement l’humour et la désillusion et nous surprend par la chute. Safe in Hell, dont le titre rappelle la condition de l’héroïne, saine et sauve, certes, mais dans un enfer insulaire, ne souffre d’aucune ride, malgré son âge. Un souffle de liberté embarque les personnages et, avec eux, le spectateur. En 1931, le cinéma parlant n’a que deux ans d’existence et les films de cette époque sont très souvent bavards. Rien de tel ici : au contraire, Wellman a de formidables idées de plans, tel ce gimmick : chaque fois que Dorothy Mackaill sort de sa chambre, les cinq pensionnaires tordus de l’hôtel où elle réside placent leurs chaises face à l’escalier et s’installent confortablement pour jouir du spectacle. Détail qui tue : ils prennent soin de s’allonger pour mettre en avant ce qu’ils cachent sous leurs braguettes.
Espérons à présent qu’un éditeur DVD ait un jour la bonne idée de sortir quelques-uns de ces formidables films Pré-Code, qui méritent beaucoup mieux qu’un simple coup d’œil.



Jean-Charles Lemeunier



"La main noire" de Richard Thorpe (Wild Side Video)

Richard Thorpe est un vieux routier de la MGM, tout aussi foutu de filmer quelques aventures dans la jungle (jouées par le vrai Tarzan, c’est-à-dire Johnny Weissmuller) que les moyenâgeux Chevaliers de la Table Ronde et Ivanhoé ou que le très emballant Prisonnier de Zenda. Mais on aurait tort de croire que le gaillard n’a que du savoir-faire et qu’il ne cherche même pas à le faire savoir. En fouillant dans sa filmographie, les curieux pourront découvrir quelques pépites telles que l’hitchcockien Above Suspicion ou l’étrange Force des ténèbres.
La Main noire (Black Hand) qu’il réalise en 1950 souffre quelque peu des défauts de la MGM, avec un scénario qui ne cherche jamais à trop déranger. Réalisateur de studio, Thorpe suit son script à la ligne sans penser à le pervertir en lui donnant sa marque. Pourtant, le sujet est fort, qui décrit les débuts de la mainmise de la mafia sur la communauté italienne de New York, au tout début du XXe siècle. Le cinéaste se réfugie, semble-t-il, dans une manière de filmer les décors très expressionniste, utilisant les ombres, rendant inquiétante la moindre ruelle ou une anodine montée d’escaliers. Thorpe sait quoi faire de sa caméra et il le prouve : ses plans de la Little Italy des années 1900, avec ses rues encombrées d’étalages, renvoient forcément au New York des années vingt montré par Coppola dans Le Parrain 2.

C’est courant dans les films américains, le scénario met en balance l’individualisme et le collectif. Revenu aux États-Unis pour accomplir une vendetta, le héros va progressivement travailler pour la communauté italienne en luttant corps et âme contre la mafia. On dit que La Main noire est un des premiers, sinon le premier film à aborder la question de la Cosa Nostra en tant qu’organisation secrète qui pourrit la vie de tout un quartier. Ici, les méchants ne sont ni Scarface ni Little Caesar, seulement de petits commerçants qui tiennent la population sous leur coupe.
Après un brillant début qui laisse augurer du meilleur, le film devient bavard. Il nous rattrape avec l’enquête en Italie et ne nous lâche pas avec la capture du héros par les méchants. Grand studio oblige, la fin est malheureusement trop happy pour être crédible.
À ces bonnes surprises décrites plus haut (les plans, le suspense), il faut ajouter celle du casting. On croise dans cette Main noire beaucoup d’excellents seconds rôles qui nous permettent d’entrer encore mieux dans l’histoire. Le soin mis à filmer leurs visages burinés est tout autant à porter au crédit de Thorpe que de son directeur de la photo, Paul Vogel. Quant à la vedette, on sera étonné de découvrir qu’il s’agit de Gene Kelly, finalement ici aussi à l’aise que lorsqu’il chante sous la pluie. Le célèbre danseur a tourné La Main noire entre deux comédies musicales, preuve de son goût du risque.



Jean-Charles Lemeunier

> Film sorti en DVD le 20 septembre chez Wild Side



"Duel dans la boue" de Richard Fleischer (Sidonis)

Avant même de commencer à parler de ce western de 1959 signé Richard Fleischer, on peut se demander ce qui, à l’époque, passait dans la tête des distributeurs français ? Pourquoi ce beau titre américain, These Thousand Hills, littéralement « ces milliers de collines », s’est-il transformé en baston dans la mélasse ? Parce qu’on voit, à la fin du film, un duel dans la boue entre Don Murray et Richard Egan ? Mouais mais c’est un peu court, jeune homme.
Malgré son décor, le film ne suit aucunement la trame classique d’un western. Certes, Don Murray est un cowboy mais l’ambition qui le mènera jusqu’au sommet ressemble plus à celle qui est le sujet de plusieurs romans et films des années soixante (je pense, en particulier, à The Carpetbaggers, Les Ambitieux d’Edward Dmytryk, tiré d’un bouquin de Harold Robbins), qui montrent un héros aux dents rayant le plancher et broyant ses amis comme ses ennemis. C’est ce qui arrive avec Duel dans la boue. Murray, que l’on a déjà vu dans le rôle du cowboy puérilement sympathique de Bus Stop, aux côtés de Marilyn, joue à la perfection le cynique. Face à lui, il trouve plusieurs partenaires de choix : Stuart Whitman est son solide copain, Richard Egan le salaud désigné et Lee Remick, sa jolie mais malchanceuse compagne.

L’action est ici limitée (une belle course à cheval, un lynchage formidablement filmé et la fameuse bagarre) et il faut reconnaître à Richard Fleischer un sacré talent : jamais on ne s’ennuie. Cet enfant du sérail, fils de Max Fleischer et neveu de Dave Fleischer, créateurs de Popeye et Betty Boop et grands concurrents de Disney, s’est essayé avec bonheur dans des genres très différents. On retiendra son polar claustrophobe (L’Enquête du Chicago Express), des films policiers tels que Les Inconnus dans la ville et L’Étrangleur de Boston, des films d’aventures pour adultes (Les Vikings) et enfants (Vingt mille lieues sous les mers, qu’il tourne, l’ingrat, pour Disney), de la SF (Soleil vert et Le Voyage fantastique, où Raquel Welch se fait miniaturiser pour se balader dans le corps d’un petit veinard) et même Conan le destructeur et Kalidor, tous deux avec Schwarzenegger. Malgré cet éventail large de tous les genres hollywoodiens, Fleischer n’est pas, loin de là, un tâcheron. Il connaît son métier et le prouve avec Duel dans la boue.

Pour tous les titres de cette collection "westerns de légende", Sidonis a eu la bonne idée de demander à Patrick Brion et Bertrand Tavernier de parler du film dans les bonus. Ils sont tous deux passionnants et Tavernier nous apprend, par exemple, que Fleischer composait ses plans comme des tableaux et qu’il lui avait avoué adorer Mondrian. De là à retrouver l’inspiration du peintre, fameux pour l’utilisation des couleurs primaires, il n’y a qu’un pas que Tavernier franchit allègrement, images à l’appui. Ce qui, entre nous, est tellement plus intéressant comme bonus que tous les bêtisiers et autres séquences coupées anodines.



Jean-Charles Lemeunier

Extrait de Duel dans la boue




Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 27 followers

%d bloggers like this: