"Versus" spécial Cannes 2012 est paru !

Notre numéro spécial "65ème festival de Cannes" vient de paraître ! 20 pages d’articles de fond et de chroniques sur l’édition 2012 du festival de cinéma le plus médiatisé de la planète :
- réflexions sur le palmarès et le thème de "l’amour avec un grand A" à l’écran ;
- retour sur le cinéma de genre étasunien présenté en sélection officielle ;
- regards sur le cinéma argentin sélectionné dans différentes sections et entrevue avec le réalisateur Pablo Trapero ;
- pour et contre Cosmopolis de David Cronenberg ;
- 8 chroniques des films les plus appréciés ou attendus du festival ;
- parallèle Cosmopolis / Holy Motors ;
- leçon de cinéma avec le vétéran Norman Lloyd ;
- analyse de l’œuvre de Wakamatsu à l’occasion de la projection de son film consacré à Mishima…

En couverture : Des Hommes sans loi, de John Hillcoat.

Couvertures couleur – 2,00 € seulement.
Disponible exclusivement sur le site de la revue (paiement via Paypal)

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"Post Tenebras Lux" de Carlos Reygadas : une gueule d’atmosphère

Quand on sort de la projection de Post Tenebras Lux, le film de Carlos Reygadas présenté en sélection officielle à Cannes, on se demande par quel bout le prendre. Et pas seulement parce que la chronologie y est aussi bousculée que les nerfs d’un spectateur chez Hitchcock. Ne comptez pas sur moi pour résumer ce qui arrive au jeune couple de Mexicains, Natalia et Juan, parents de deux adorables gamins. Dans ce montage mélangé comme un jeu de cartes, on a du mal à tout remettre dans l’ordre. Mais ce n’est pas le plus important. Pour profiter de ce film, malheureusement sifflé lors de la projection de presse cannoise, il convient de se laisser porter par l’atmosphère. Car, oui, Post Tenebras Lux a une gueule d’atmosphère, et une sacrée même. Dès le début, avec cette toute petite fille trottinant dans un champ boueux où paissent des vaches et où courent des chiens, la pluie commençant à tomber, on se dit que le malheur rôde. Ce que Reygadas traduit par l’arrivée dans la maison d’un satanique porteur de valise qu’on reverra un peu plus tard. Cette même ambiance morbide va perdurer pendant tout le récit, sans que la violence n’éclate vraiment, si ce n’est hors champ.

On va immédiatement se ranger du côté de Godard. Ne déclarait-il pas que l’on pouvait toujours dénicher un plan à sauver dans n’importe quel film ? Dans Post Tenebras Lux, si beaucoup de séquences paraissent sans importance, plusieurs plans vous saisiront carrément.

Reygadas sait filmer les corps nus et, après la révélation de Japon, personne n’a oublié la fellation qui ouvrait hardiment Batalla en el cielo. Comme le diable dans la maison, le désir sexuel parasite le récit, de la même manière que l’infection dont souffre la jeune épouse. La séquence du hammam échangiste français est suffisamment troublante pour retenir l’attention. C’est sans doute la seule fois où l’on voit Natalia prendre du plaisir (mais pas grâce à Juan), dans un lieu qui n’a rien à voir avec la nature omniprésente du Mexique. Et si le désir sexuel traduisait chez Reygadas un désir de cinéma ? Le cinéaste ne peut se contenter, comme l’époux dans le hammam, de regarder les autres faire. Alors, il expérimente, passe "par la porte de derrière" du cinéma (comme veut faire Juan quand Natalia lui parle de son infection). Il choisit une image minimale, floue sur les côtés, et ce montage chamboulé.

La lumière après les ténèbres, traduction du titre latin, est une locution qui a servi de devise aux calvinistes de Genève mais aussi aux Chiliens. Ces calvinistes renvoient à Dreyer, dont on sait Reygadas amateur (c’était d’ailleurs plus flagrant dans son précédent film, Lumière silencieuse). Il est vrai que l’ambiance de Post Tenebras Lux est proche, en moins aboutie bien sûr, de celle d’Ordet. En attendant, malgré sa proposition, Reygadas nous laisse dans les ténèbres et cela rend son film encore plus angoissant.

Jean-Charles Lemeunier

Film en sélection officielle



Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo


Contrairement à certains de ses personnages principaux, Roujin Z n’a pas pris une ride. La sortie d’une version remasterisée en DVD et Blu-Ray, par Kazé, du film de Hiroyuki Kitakubo en témoigne. Visuellement chatoyant, bénéficiant d’une animation fluide et rythmée et porté par un propos – le vieillissement de la population et l’alternative machinique – encore aujourd’hui pertinent, ce film datant de 1991 ne souffre pas de la comparaison avec les fleurons de l’animation moderne.
Preuve de son indéniable réussite, le film vaut plus que la somme des noms prestigieux qui y sont associés, tels que Kitakubo (Robot Carnival, Blood, The Last Vampire) à la réalisation, Katsuhiro Otomo au scénario ou encore un jeune débutant alors bien loin du génie qu’il deviendra par la suite, Satoshi Kon, ici un des animateurs clé et concepteur des décors. Outre la reconduction d’une bonne partie de l’équipe technique de l’adaptation animée d’Akira, l’influence du mangaka Otomo se ressent à tous les niveaux. Difficile dans ces conditions de déceler les apports de Kitakubo tant Roujin Z s’apparente à une extension d’Akira, une sorte de variation minimaliste, plus intime, où Otomo trouve à développer ses préoccupations selon une autre perspective. Cependant, se placer sous l’égide du maître n’avait pas forcément pour conséquence de brider les multiples talents engagés mais était surtout une bonne occasion de profiter de son inestimable expérience.

Roujin Z aborde le vieillissement de la population japonaise, problème majeur à l’époque et toujours d’actualité, et ses conséquences (comment continuer à prendre soin des aînés ? Comment dépasser l’indigence et la raréfaction des structures adaptées ?) en envisageant l’alternative proposée par un développement technologique de la prise en charge physique. Un lit robotisé est ainsi mis au point par le ministère de la Santé, associé à une officine privée fournissant le cœur machinique du prototype qui soulagera aussi bien le patient que les proches parfois dépassés. Pour tester ce Z-001, le ministre de la Santé jette son dévolu sur monsieur Takazawa, un vieillard impotent en état de dépendance avancée (la première séquence nous le montrant gémissant à l’aide dans le lit qu’il vient de souiller). Le vieil homme est ainsi arbitrairement et sans ménagement enlevé de son appartement où une jeune aspirante infirmière, Haruko, venait bénévolement s’occuper de lui. D’un environnement sécurisant, il passe à une claustration certes médicalisée mais qui détériore progressivement les derniers liens de sa vie. Car comme le fait justement remarquer l’infirmière lors de la séance de démonstration de l’engin, la présence humaine est aussi, sinon plus, importante pour le maintenir en état de conscience, en vie, d’autant que son domicile recelait le souvenir de sa défunte épouse. Monsieur Takazawa est ainsi coupé de tout tandis qu’il est de plus en plus fermement relié à cette machine de survie. Haruko n’aura alors de cesse de tenter de l’arracher à cette cellule sophistiquée semblant régénérer, du moins maintenir en vie, ce corps rabougri seulement pour en utiliser l’énergie. La vision funeste de cocons matriciels renfermant l’humanité n’est pas loin. Ce prototype Z-001 en propose une prémisse auquel va s’opposer l’énergie et la volonté de l’infirmière, véritable vecteur d’une liberté de conscience à retrouver.

Ce qui est remarquable dans Roujin Z est que ces évènements dramatiques traités sérieux ne se départissent jamais d’un humour, voire même parfois de situations burlesques, infusant tout le métrage, que ce soit dans les réactions ou la monstration outrancièrement cartoonesque des visages. Et pourtant, ce traitement décalé, satirique, ne mets jamais en péril la crédibilité et la gravité du sujet.
Si l’animation et le design des personnages paraissent parfois rudimentaires, le foisonnement graphique et la mise en scène particulièrement soignée de Kitakubo font rapidement oublier les menus défauts. D’autant que la qualité de l’image du master ici proposé est de toute beauté. Alors que dans les productions Amblin chères à Steven Spielberg le récit était pris en charge par une jeunesse se débattant dans un univers incompréhensible et étranger aux adultes, ici c’est la vieille génération qui va s’évertuer à rétablir l’équilibre. Ainsi, la jeune Haruko après avoir échoué avec ses amis et collègues soignants à libérer Takazawa, elle trouvera de l’aide parmi le club restreint de vieux hackers hospitalisés dans son service. Ces derniers, grâce à des bidouillages informatiques sur des ordinateurs tout aussi obsolètes d’apparence, vont parvenir à entrer en contact avec Takazawa via l’I.A qui en a désormais la charge. Et par leur dialogue et leurs efforts stimuler l’esprit de Takazawa, ils vont éveiller la conscience de la machine qui en se connectant au souvenir prégnant de sa femme disparue, en deviendra une incarnation artificielle.

Ce robot d’un genre nouveau va donc s’autonomiser et s’évader pour répondre à la volonté du vieux monsieur, rejoindre la plage où lui et son épouse ont partagé d’inoubliables instants. Dans sa course, le lit-transformer va absorber, agréger les divers objets et véhicules rencontrés pour croître afin de résister aux tentatives conjuguées des ministres de la Santé et de la Défense pour l’arrêter, utilisant à cette fin des mechas belliqueux. Sans être aussi apocalyptiques et impressionnants que le combat fratricide entre Kanéda et Tetsuo, les affrontements sont tout de même marquants et l’on sent indéniablement la patte d’Otomo notamment par le biais de la formalisation d’appendices étranges en expansion, constituant ainsi autant de prolongements mécaniques à un corps organique en péril. De même, après Akira, Roujin Z raffermit l’une des thématiques d’Otomo partagée par nombre d’anime, soit le risque de dévoiement d’une technologie initialement développée à des fins progressistes.
Au final, le film de Kitakubo est une perle poétique, drôle et incisive où les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d’une simple balade sur la plage en compagnie de l’être aimé.


Nicolas Zugasti

Roujin Z est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 22 février 2012 chez Kazé



L’auberge japonaise : "Hospitalité" de Koji Fukada

Koji Fukada a découvert Balzac avec Les 400 coups de Truffaut, lorsque Jean-Pierre Léaud observe un portrait de l’illustre écrivain. Depuis, il a beaucoup lu le Tourangeau et même adapté, en 2006, son roman La Grenardière en moyen-métrage d’animation. S’il n’y a pas à proprement parler de référence balzacienne dans Hospitalité, cette étude des mœurs sociales de son temps se déploie à la manière d’une Comédie humaine nippone – son précédent long-métrage, présenté l’année dernière au même festival Paris Cinéma, s’intitulait d’ailleurs Human Comedy in Tokyo. Hospitalité ambitionne rien moins que transformer une petite imprimerie familiale, gérée par un seul homme, en une image symbolique de l’état social du Japon contemporain, jusqu’à sublimer l’atelier en véritable auberge espagnole.

D’une vie rangée, que d’aucuns caractériseraient d’ennuyeuse, le placide Kobayashi, qui gère une petite imprimerie familiale dans la tranquille banlieue tokyoïte, va passer à une existence pleine, rythmée par les excentricités d’un curieux personnage auquel il accepte de donner asile, Kagawa. Au premier abord, celui-ci a tout du parasite, occupant l’espace et profitant sans vergogne du paisible foyer, alternant quelques molles heures de travail à l’imprimerie et des congés répétés voués à régler de mystérieuses affaires. Une grande blonde européenne débarque bientôt en baragouinant des formules de politesse dans un mauvais japonais ? Il la présente comme étant sa femme. Natsuki, la femme de Kobayashi, s’oblige à de menues infractions pécuniaires afin d’aider un proche trop encombrant ? Le fouineur Kagawa lui vient discrètement en aide. Kagawa ressemble à la matérialisation d’une conscience, ni bonne ni mauvaise, mais toujours dans les parages. Kobayashi baisse longtemps les bras face à cet autocrate vêtu d’un aimable et communicatif sourire. On se demande toutefois si cette mascarade ne finira pas dans un bain de sang, tant Kagawa véhicule en même temps une silencieuse inquiétude.

Rien de tout cela, heureusement. Avec intelligence, Fukada joue sur l’anxiété pour mieux la renverser au profit du bonheur partagé. L’inquiétude n’est qu’une image que l’on plaque trop aisément, aidés que nous sommes par les préjugés sociaux, sur tout ce qui apparaît comme différent, au sens social du terme. Le brillant scénario, dû à Fukada, jongle avec les différents visages de cette inquiétude : groupe de quartier qui se réunit régulièrement pour critiquer étrangers et clochards, pétition qui circule pour faire expulser les marginaux installés dans le parc, voisins trop curieux qui fouillent impunément dans l’intimité d’autrui… Tout le monde s’observe avec méfiance et l’on découvre, au détour d’une situation, que l’on est toujours la cible de la méfiance de quelqu’un d’autre : lorsque Natsuki se rend pour la première fois au groupe de quartier, n’est-elle pas regardée par les autres avec le même étonnement dont elle fait preuve en scrutant l’étrange blonde ?

Servi par une superbe troupe de comédiens, pour la plupart issus du théâtre, Fukada livre une œuvre littéralement lumineuse, marquée par des cadrages mesurés, un peu lente parfois mais enrichissante toujours. Cette lenteur est le prix à payer pour le développement tout en subtilité des caractères, qui se révèlent et se transforment à mesure du récit, remplaçant l’agitation et la crainte par le goût du partage et la plénitude sociale, auprès de ces mêmes marginaux qui effraient tant le chaland. Si Kobayashi ne se révolte jamais malgré les viols successifs de son quotidien, il est édifiant de constater que sa seule critique réellement audacieuse n’est pas destinée aux acteurs de son changement moral, mais aux hypocrites et commères voisines. Une manière de nous dire qu’il y a plus à craindre des mauvaises routines que des enthousiasmantes nouveautés.

Eric Nuevo



Deauville côté Asie, 13ème édition

Présidé cette année par Amos Gitaï, le 13ème festival du film asiatique de Deauville s’est achevé dimanche 13 mars par la remise du lotus du meilleur film à Eternity du Thaïlandais Sivaroj Kongsakul. Cette édition restera marquée par le très bon niveau d’ensemble des œuvres présentées, preuve de l’éclatante santé dont fait preuve le cinéma asiatique et tout particulièrement le cinéma japonais.
La famille (et par extension les liens familiaux) constitue le principal fondement de la société japonaise. Comme dans tout pays économiquement développé, au Japon, les valeurs familiales ont évolué et même si le taux de divorce est toujours relativement bas, il existe de plus en plus de familles recomposées. Les relations à l’intérieur de ces familles déchirées peuvent s’avérer délicates et sont le point de départ du nouveau film de l’expérimenté mais malheureusement méconnu en France, Sono Sion. Cinéaste nihiliste dans la lignée de Takashi Miike ou de Shinya Tsukamoto, Sono Sion livre à travers des films de genre des charges terribles sur la société nippone. Partant de la relation impossible entre une adolescente rebelle et sa belle-mère, Cold fish, sous son aspect de film gore traitant d’un fait divers particulièrement atroce (un serial killer qui aurait fait plus de 50 victimes), est une charge terrible sur la famille japonaise dont la figure patriarcale ressort totalement atomisée. Un événement à ne pas rater, le film ayant l’honneur d’une sortie française au cours de l’année qui vient.

Cold Fish

Les relations familiales, en l’occurence les rapports mère/fille, sont également au cœur du surprenant mais radical Birth Right. Naoki Hashimoto, le réalisateur, avait prévenu les spectateurs. « Je fais des films que seul 20 % d’entre vous vont apprécier » avait-il dit en présentant son film. Et c’est vrai que Birth Right ne laisse pas indemne. À peine gâché par un flash-back explicatif en plein milieu du film tentant de justifier l’injustifiable, ce huis clos étouffant et impressionnant, histoire d’enlèvement couplé à la destruction d’une cellule familiale en apparence solide, premier film faisant penser inévitablement à Kiyoshi Kurosawa, marque la naissance d’un cinéaste à suivre.
Récompensé par le prix du jury, beaucoup moins radical que les deux films précédents mais tout aussi intéressant, Sketches of Kaitan City de Kazuyoshi Kumakiri met en scène cinq événements en apparence sans importance se déroulant dans une ville du nord de l’Archipel. Tiré de nouvelles écrites en 1990 par l’écrivain Yuasushi Sato qui s’est suicidé peu avant la parution de son recueil, Sketches of Kaitan City peut être considéré comme un film coopératif. Financée par 1200 habitants d’une petite ville japonaise, produite par un gérant de cinéma d’art et d’essai, interprétée par des acteurs amateurs, cette œuvre touchante est une critique acerbe de la mondialisation et une réflexion – encore une – sur les liens et les valeurs de la famille japonaise. À travers le prisme des crises économique et sociale qui secouent actuellement son pays, le réalisateur démontre l’universalité des images de la société nippone. Chômage touchant les plus démunis, absence de pouvoirs des syndicats et des élus sur l’économie mondiale, isolement des personnes âgées et des plus jeunes qui s’enferment dans le mutisme, absence de dialogue au sein de la cellule familiale : un film typiquement local donc essentiellement universel, qu’une fin malencontreuse (tentant de répondre aux interrogations soulevées à chaque fin de sketch) ne vient pas ternir.

Sketches of Kaitan City

La crise économique frappe également la Corée du Sud, comme le démontre le très beau The Journals of Musan, premier film du jeune réalisateur Park Jungbum, récompensé également du prix du jury. Handicapé par son origine nord-coréenne, Jeon Seungchul peine à trouver du travail à Séoul. Timide et réservé, il a du mal à se créer des liens avec les personnes qu’il croise notamment à l’église. Victimes de nombreuses discriminations, il cache de plus un terrible secret qu’il va lui falloir dévoiler. Film de festival (primé à Pusan, Rotterdam et Marrakech), The Journals of Musan, même s’il montre la difficulté des réfugiés Nord-Coréens à s’intégrer dans la société sud-coréenne, n’est pas uniquement un drame de l’intégration. Portrait d’un marginal en mal de reconnaissance et de respectabilité, le métrage est avant tout un drame social et chrétien (L’Église compatissante sort grand vainqueur du film !) qui porte un regard critique sur une société terne et violente qui a du mal à quitter le giron fasciste dans lequel elle s’était enfermée pendant presque un demi-siècle.

Du côté de l’empire du Milieu, le sentiment s’avère nettement plus mitigé. Absent du palmarès malgré un accueil public des plus chaleureux, Buddha Mountain de la réalisatrice chinoise Li Yu raconte l’histoire de trois amis qui viennent de terminer le lycée et qui se rendent dans la ville de Chengdu où ils louent plusieurs chambres dans la maison d’une ancienne chanteuse de l’opéra de Pékin… Courageuse est le terme le plus fréquemment utilisé lorsque l’on évoque la filmographie de Li Yu. Après avoir traité avec subtilité de l’homosexualité féminine dans Fish and Elephant (2000) puis des jeunes filles mères dans l’émouvant Dam Street (lotus du meilleur film à Deauville en 2006) et enfin du pouvoir de l’argent dans les nouvelles métropoles chinoises dans Lost in Beijing (2007), la cinéaste chinoise aborde le thème du passage à l’âge adulte et de la relation entre les jeunes adultes et leurs aînés dans la Chine d’aujourd’hui. Sens du récit, scénario parfaitement maîtrisé permettant la multiplication habile des points de vue, dialogues souvent drôles et de qualité… On retrouve dans ce film tout ce qui fait la force du cinéma de Li Yu – un cinéma rafraîchissant, inter-générationnel et spirituel dont le seul défaut est de tomber parfois dans le mélodrame convenu.
Le conflit des générations est également à la base de l’autre film chinois de la compétition. Dans The Old Donkey de Li Ruijun, l’action (enfin c’est vite dit !) se passe dans un petit village à la lisière du désert. Un entrepreneur local sans scrupules achète les terres des paysans, ou du moins essaie de les en chasser, afin de construire une usine de produits chimiques qui rendrait le village prospère. Ma (73 ans au compteur) surnommé « le vieux baudet » refuse obstinément de vendre ses terres… Débuté sous forme non-narrative à la limite du documentaire, filmé dans des décors désertiques superbes, The Old Donkey marque exagérément l’écart grandissant qui existe entre la Chine de Mao (représentée par Vieux Baudet qui possède un portrait du grand timonier cinq plus fois plus grand que celui de ses parents disparus) et la nouvelle Chine capitaliste (symbolisée par les fils de Vieux Baudet, tous partis à la ville faire fortune laissant leur père seul avec leur sœur et l’entrepreneur local, véritable fripouille). Mais surtout, en se plaçant ouvertement du coté du vieillard, ce film possède quelques relents de « C’était mieux avant ! » discutables voire problématiques.

Buddha Mountain

Dans un petit village de la campagne thaïlandaise, un fantôme revient hanter les lieux de sa jeunesse. Il s’appelle Wit et il est mort trois jours auparavant. Il se souvient des jours où il était tombé amoureux de Koi, sa future épouse. Un fantôme, la Thaïlande : pas de doute, nous sommes devant le nouvel opus d’Apichatpong Weerasethakul. Eh bien non, le réalisateur culte primé à Cannes l’année dernière avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (et à Deauville en 2007 avec Syndrome And A Century) n’a pas le monopole des films de fantômes thaïlandais. C’est un peu dommage d’ailleurs tant Eternity de Sivaroj Kongsakul manque cruellement des qualités des œuvres de son aîné. Si l’on devait résumer en une phrase ce film contemplatif, on pourrait imiter Woody Allen et déclarer « L’éternité c’est long, surtout vers la fin… ».
Du coté des déceptions toujours, citons La ballade de l’impossible, qui démontre par la vacuité de son propos et la prétention de sa mise en scène qu’adapter le grand auteur Haruki Murakami n’est pas chose aisée. Les productions philippine (Donor) et indienne (Udaan déjà présent à Cannes dans la sélection Un certain regard) ne furent également pas au niveau.

Udaan

Enfin, cette 13ème édition du festival normand aura permis de vérifier la bonne santé du cinéma sud-coréen grâce à l’hommage accordé à Hong Sang Soo et le regard porté sur l’œuvre de Kim Jee Woon.
Une ritournelle de piano. Des personnages issus du même milieu artistique (des cinéastes en général sur lequel l’auteur interroge la condition). Un triangle amoureux où la jeune femme sexy se confronte à des jeunes gens cyniques souvent aux bord de l’ivresse. On peut aisément critiquer Hong sang Soo en lui reprochant de reproduire, malgré de légères variations, indéfiniment le même film. Mais que vaut ce reproche devant la qualité intrinsèque des œuvres proposées par le maître coréen ?
Considéré comme l’un des cinéastes les plus importants du cinéma international, Hong Sang Soo fut découvert en 1996 grâce au film Le Jour où le cochon est tombé dans le puits. Ses œuvres, fortement influencées par Eric Rohmer, sont depuis plébiscitées dans les plus grand festivals internationaux. Radiographies des relations amoureuses, ses films sont de petits bijoux de comédie sentimentale où la séduction domine le désir, où l’alcool coule à flots et où les situations comiques confinent au burlesque. Présenté en avant-première à Deauville, Hahaha et Oki’s Movie, respectivement ses 10ème et 11ème opus, confirment bien évidemment la tendance.
Comportant deux récits entrelacés l’un dans l’autre (avec comme point d’intersection les histoires d’amour vécues par les protagonistes avec la même femme), Hahaha est un bijou de construction narrative. Munkyung, réalisateur (double de Hong Sang Soo ?), prévoit de quitter Séoul pour vivre au Canada. Quelques jours avant son départ, il revoit autour d’un verre son grand ami Jungshik, critique de films. Lors de ce rendez-vous arrosé de bière et de l’alcool local, le soju, les deux amis découvrent qu’ils se sont rendus récemment dans la même ville en bord de mer où ils ont rencontré la même femme. Film féministe où l’héroïne, mature et forte, prend toutes les décisions malgré les manipulations des hommes cyniques et à la limite du ridicule, Hahaha surprend par la qualité de ses dialogues, la simplicité de la réalisation et la fraîcheur des comédiens dont la magnifique Moon So-ri, actrice révélée par Oasis de Lee Chang Dong.
Composé de quatre courts-métrages (qu’il faut voir comme autant de variations sur la même histoire), illustrant de plusieurs façons le même triangle amoureux composé d’un professeur de cinéma, de son étudiant favori et d’une jeune femme dont ils sont tous deux amoureux, Oki’s Movie intègre également les composantes du cinéma de Hong Sang Soo. Même s’il déçoit un peu par rapport à Hahaha, la façon de traiter ses histoires que le cinéaste y déploie rappelle si besoin qu’un même point de départ ne mène pas forcément au même point d’arrivée. Une façon de répondre avec élégance à ses détracteurs.

Oki’s Movie

Contrairement à son compatriote, on ne peut pas pour l’instant reprocher à Kim Jee Woon de toujours reproduire le même film. Le regard sur son œuvre proposé par le festival asiatique cette année a permis de constater l’éclectisme du réalisateur, que beaucoup considèrent comme l’un des plus excitants du moment. Sa carrière a débuté avec deux comédies, A Quiet Family et The Foul King puis s’est enchaînée avec un film d’épouvante d’une remarquable beauté visuelle, Deux sœurs. Suivent le polar A Bittersweet Life rappelant le meilleur du cinéma Hong-kongais des années 90 et le western « kimchi », Le Bon, la brute et le cinglé, hommage à peine voilé au cinéaste Sergio Leone et aux films de kung-fu de la Shaw Brothers. Présenté à Deauville en avant-première, son dernier opus J’ai rencontré le diable, qui sortira cet été en France, est un chef-d’œuvre du genre. Avec une accroche issue d’un essai de Friedrich Nietzsche (Que celui qui lutte avec des monstres veille à ce que cela ne le transforme pas en monstre), J’ai rencontré le diable, dans la forme, est aux antipodes des œuvres de son compatriote Park Chan Wook (et sa trilogie sur la vengeance), auquel on va inévitablement le comparer. Imposant brillamment son style dans ce vigilante movie à la violence à la limite de l’insoutenable (selon la volonté du réalisateur, les spectateurs doivent sortir éprouvés de la séance et souffrir autant que les personnages) mais loin d’être gratuite, Kim Jee Woon déconstruit tous les mécanismes de la vengeance afin d’en extraire les ressorts psychologiques qui deviennent le thème essentiel du film. Moins intéressé par le processus de la vengeance que par les effets qu’elle produit sur son investigateur, J’ai rencontré le diable est une œuvre singulière à la dimension religieuse qui démontre une fois de plus la frontière ténue existant entre le bien et le mal.

Fabrice Simon

> Lire aussi notre article (avec interview de Kim Jee Woon) dans le prochain numéro (21) de Versus, parution fin avril.

> À propos de J’ai rencontré le diable, lire aussi notre compte-rendu du festival du film fantastique de Gérardmer (édition 2011), sur le blog et dans le prochain numéro de Versus.



Bande-annonce de Eternity de Sivaroj Kongsakul

Bande-annonce de Cold Fish de Sono Sion

Bande-annonce de The Journals Of Musan de Park Jungbum



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« Air Doll » : poupée gonflante !

Ce n’est pas la première fois que le cinéma s’empare de cet artefact de plaisir charnel qu’est la « poupée gonflable » : Love Object – film américain fascinant mais bancal – date de 2004, soit deux ans plus tard que son homologue français Monique, trop potache pour convaincre malgré le génial Albert Dupontel dans le rôle principal.
Mis en scène par Hirokazu Kore-Eda (réalisateur japonais qui a ses amateurs au sein de VERSUS, et responsable de Nobody Knows, After Life, Still Walking, Distance, etc.) Air Doll témoigne tout autant de la récente mode des sextoys et autres gadgets sexuels en plastique que de la misère sexuelle et affective contemporaine. Les premières scènes sont d’ailleurs révélatrices de cette substitution qui s’opère chez certains hommes : un quadragénaire mal dans sa peau a pour compagne une poupée gonflable avec qui il partage son quotidien. Il lui parle, mange avec elle, lui fait prendre son bain. Et bien sûr, lui fait l’amour chaque soir. Kore-Eda n’élude d’ailleurs pas cette dimension érotique alors que la plupart des films préfèrent ne pas dévoiler ce coït si dérangeant aux yeux des spectateurs. Ici, on voit cet homme s’exciter comme un diable sur sa compagne de plastique, puis nettoyer le vagin artificiel usagé. Troublantes sans être choquantes, ces séquences laissent craindre au spectateur un métrage misérabiliste et voyeuriste, exposant le pathétisme de cet homme malheureux, humilié dans son travail, et renfermé sur lui. Fort heureusement (quoique…) le réalisateur change d’optique et adopte le point de vue de cette poupée qui prend vie au contact de la pluie lors d’une très jolie scène de transformation : le métrage suivra donc cette poupée qui va apprendre et développer des sentiments humains au contact des autres.

Difficile pourtant d’apprécier le film de Kore-Eda : si certaines scènes sont émouvantes, si la maîtrise formelle du cinéaste est évidente, ce portait d’un « être de caoutchouc » à la recherche de son identité et son rapport à l’humanité est des plus exaspérants et pénibles pour le spectateur. Cette quête existentielle d’une poupée gonflable aurait pu être sympathique et rafraîchissante, mais c’est l’ennui qui s’installe progressivement dans ce métrage de plus de deux heures (pas sûr que le film aurait évité cet écueil en étant raccourci cependant). D’autant plus que Kore-Eda n’est pas avare en symbolisme excessif et quelque peu maladroit par endroits, même si pertinent au demeurant : toute cette allégorie autour de l’ouverture/déchirure à son bras par exemple, qui revient trop souvent, lasse alors que l’idée était en soi intéressante. Quelques touches d’humour sont alors les bienvenues, notamment la scène avec cette dame qui a des varices aux jambes. Il me semble pourtant que je suis l’un des seuls à avoir ri franchement lors de la projection-presse… Petit moment de solitude lors d’une projection où la somnolence et la lassitude ont évincé toutes les émotions que l’on recherche au cinéma.

Air Doll constitue donc un film naïf (ce qui n’est pas un reproche) et ennuyant (là par contre c’en est un !), parfois drôle et touchant, et qui n’est pas sans rappeler – au moins dans sa tonalité et son approche – le très controversé Je suis un cyborg de Park Chan-wook. Une chose est sûre, ce n’est pas ce métrage dont la tagline pourrait être « Sartre chez les poupées gonflables » qui va me réconcilier avec le philosophe français. Replongez-vous plutôt dans l’œuvre de Mamoru Oshii, dont Ghost in the Shell reste sur le sujet une référence incontournable et indémodable.

Fabien Le Duigou

> Film sorti en salles le 16 juin 2010

> Lire aussi notre chronique cannoise dans VERSUS n° 16.



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