"Insidious" de James Wan (DVD Wild Side)

Eric Nuevo a certes déjà parlé d’Insidious lors de sa sortie en salles, au sein d’un article qui se refusait, à juste titre, de trop dévoiler l’intrigue du film, mais la récente parution du DVD et du BLU-RAY chez WILD SIDE VIDEO était l’occasion parfaite de revenir sur cet excellent film de façon plus détaillée afin de comprendre la mécanique à la base de sa réussite.

Passé un intriguant et assez flippant prologue, et un tout aussi bon générique, Insidious prend tout son temps à se mettre en place et surtout à installer le spectateur dans une fausse impression (et de ce fait, dans un faux confort) quant à son sujet et à son déroulement, à savoir une exploration de la famille américaine idéale et sa mise à mal via des manifestations surnaturelles extérieures qui seraient comme l’expression d’un malaise intérieur qui la gangrenait depuis longtemps. On rejoindrait là un peu l’idée du premier film de James Wan (et de son complice de toujours, le scénariste et acteur Leigh Wannell), Saw, dans lequel le malheur qui s’abattait sur les personnages par l’entremise de Jigsaw était la résultante d’une certaine apathie qu’ils éprouvaient quant à leur vie au point d’en venir à la gâcher (tous étant corrompu à des degrés divers) au lieu de la célébrer dans toute sa beauté. Et l’attitude extrême et violente de Jigsaw n’avait pour but que de réveiller les consciences avant qu’il ne soit trop tard, à l’instar de John Doe dans Seven de David Fincher. On retrouve donc cette même idée dans Insidious via notamment son personnage principal, Josh Lambert (interprété par le toujours aussi excellent Patrick Wilson) et sa façon de toujours vouloir ignorer les problèmes pouvant advenir à sa famille ou à lui-même en s’enfermant dans cette même apathie. Et ce, jusqu’à ce que sa femme Renai (Rose Byrne) lui lance à la figure le drap du lit de leur fils, la trace d’une main ensanglantée imprimée dessus, tout en lui demandant de réagir là-dessus. Un mal pour un bien, tel pourrait se définir le cinéma naissant de Wan.

En fait, non. En effet, passé une première heure où Wan semble nous jouer la carte de l’économie de moyens, rapprochant ainsi beaucoup son film de Sixième sens de M. Night Shyamalan (voire même de Signes le temps d’un passage avec un baby phone particulièrement angoissant) dans son sujet et dans sa mise en scène dépouillée mais précise, presque invisible mais percutante et viscérale dans ses moments chocs car utilisant avec une réelle efficacité des ficelles pourtant éculées depuis longtemps dans le cinéma d’horreur, Insidious bifurque alors totalement vers une autre direction plus démonstrative. Et Wan de citer copieusement Poltergeist de Tobe Hooper (et, avec plus de parcimonie, L’exorciste de William Friedkin) en en retournant carrément des pans entiers : l’adjonction d’un trio de « chasseurs de fantômes » bigarrés venu expliquer ce qui se passe et comment y mettre un terme, Josh passant de « l’autre côté » pour récupérer son fils perdu (là où, dans Poltergeist, c’était la mère qui faisait ce voyage afin de ramener sa fille). Mais, et c’est là où réside toute l’intelligence d’Insidious, ce revirement de situation ne se fait pas sans toutefois conserver un lien profond avec la première partie du métrage, les références au film de Hooper étant ici amalgamées au reste du film de façon cohésive. Là où Poltergeist était très lumineux et se voulait une tentative réussie de film d’horreur grand public où tout était fait non pas tant pour choquer qu’émouvoir (on pensera notamment à la musique de Jerry Goldsmith et à son superbe thème principal lié au personnage de Carol Anne, à la caractérisation précise des personnages alliant douceur et humour, à la légèreté du film dans son ensemble – la véritable différence entre un film indépendant et un film de studio se situant souvent ici, à savoir que là où le premier va se baser sur une intellectualisation de l’émotion, le second va jouer la corde sensible et embrasser à fond cette même émotion afin que le spectateur soit en totale empathie avec lui), Insidious, qui démarrait pourtant déjà dans des teintes sombres, est carrément plongé dans le noir total sur la fin lorsque Josh arpente l’autre monde aidé d’une simple lampe. De la même façon, Wan y conserve toujours ce regard détaché et froid sur les évènements et ce sens de l’épuration déjà à l’œuvre durant la première heure de son film et ce, afin de ménager les quelques moments de frayeurs graphiques qui jalonneront la fin et qui n’en deviendront ainsi que plus intenses viscéralement parlant. Il suffit d’ailleurs de se remémorer l’une des scènes finales de Sixième sens, celle de la discussion à chaudes larmes entre la mère et son fils dans la voiture, pour comprendre à quel point l’approche similaire de Shyamalan et Wan peut déboucher sur un résultat opposé. Aucune larme de bonheur ou autre n’a lieu d’être dans Insidious. Ce qui n’aurait pas du nous surprendre vu, qu’outre les nombreuses références à Poltergeist, il y en a une autre, plus insidieuse ai-je envie de dire, qui est faite en la personne de la mère de Josh, interprétée par Barbara Hershey, et son expérience passée avec le surnaturel (une anecdote terrifiante qui semble trouver ses origines dans la nouvelle de Stephen King, Le molosse surgit du soleil, tirée du recueil Minuit 2/Minuit 4), tant il semble être dans la continuité de celui qu’elle jouait dans L’emprise de Sydney Furie. Et ce que ce film basé sur une histoire vraie nous avait apprit, c’est que dans la réalité il n’y a pas de happy end, pas de touche humoristique finale (les parents se débarrassant de la télévision dans Poltergeist) pour venir clore une bonne fois pour toute la situation. Rien n’est résolu. Rien ne s’achève jamais. Tout perdure encore et encore dans la douleur. Le personnage de Hershey devait ainsi apprendre à vivre avec l’idée que son démon fornicateur serait toujours dans cette maison qu’elle laissa derrière elle. Insidious s’achève pareillement sur une note tragique en forme de queue de poisson qui, plutôt que de clore le débat, le relance. Une dernière bonne frousse avant que le générique de fin ne vienne délivrer le spectateur, une scène finale qui n’est pas non plus sans évoquer grandement celle de l’excellent Simetierre de Mary Lambert et sa mise non plus à mal mais à mort de la famille américaine idéalisée.

Mais ce jeu des citations et tout ce travail de mise en scène n’auraient aucun intérêt, ou si peu, s’ils n’étaient pas incorporés à un contenu narratif puissant. Car, comme on pouvait déjà le déceler avec Saw, on sent chez Wan et Wannell une forte volonté de construire leurs propres univers et mythologies qui ne demanderaient qu’à être revisités dans d’autres films, d’iconiser à l’extrême leurs personnages malveillants, leurs boogeymen (le démon principal tenant ici à la fois de Freddy Krueger et de Darth Maul, oui) afin de marquer les consciences et de revendiquer un cinéma qui ne soit rien qu’à eux. Un cinéma qui ose aller jusqu’au bout de ses idées. Un cinéma étonnant dans sa faculté d’appropriation, de compréhension et de maîtrise de ses multiples références, régurgitées et intégrées aux différents récits via un éclairage inédit (comme le fait qu’ici, ce ne soit pas les maisons qui soient hantées mais le fils de Josh et Renai). Un cinéma généreux en frissons avec ses spectateurs car jouant énormément sur la suggestion, sur le pouvoir de leur imagination (comme en atteste le tour de force que constituent les deux scènes où la médium décrit ce qu’elle voit et ce qu’elle vit, visions que nous n’avons que partiellement et à travers le prisme du dessin et de l’écriture) plus que sur l’horreur graphique, tout en leur offrant tout de même en guise de récompense de véritables moments purement horrifiques. Une telle recette n’est pas toujours facile à conceptualiser. L’équilibre est souvent très dur à trouver mais Insidious réussi amplement son pari et procure un certain malaise pour ne pas dire un malaise certain.

Pour compléter l’expérience du film, le DVD et BLU-RAY édités proposent un contenu éditorial certes peu fourni mais on ne peut plus intéressant, à savoir notamment un making of spécialement réalisé par WILD SIDE VIDEO pour le marché français et qui, bien que court (24’), évite les éternelles fausses congratulations souvent de mise dans ce type d’exercice et permet de visualiser la préparation et le tournage de certaines scènes clés du film ainsi que le résultat final, en un mot de réellement approcher le tournage du film et capter son ambiance. Puis un court entretien (14’) avec James Wan et Leigh Wannel permet d’explorer plus avant la façon dont les deux hommes travaillent, les influences dont ils se nourrissent, leur complicité, leurs idées les plus folles (une histoire de fantôme de requin préhistorique volant vous tente, Wan l’a déjà imaginée), etc.

Philippe Sartorelli



"Die" de Dominic James

Depuis que la franchise Saw (titrée Décadence au Québec) se déploie sur les écrans avec le succès (bien injustifié de notre point de vue) qu’on lui connaît, les copies carbone et autres ersatz parfois plus sadiques, parfois plus stupides, parfois plus sadiques ET stupides à la fois (I Know Who Killed Me de Chris Sivertson — son film The Lost était pourtant bon, nom d’un chien — grand gagnant des Razzie Awards 2008) que la pellicule originale de James Wan et Leigh Whannell, ne cessent d’envahir les salles obscures et les rayonnages des vidéo-clubs. Hostel d’Eli Roth, Captivity de Roland Joffé — pour ne citer que les plus "fameuses" de toutes ces déclinaisons absolument dépourvues de sens cinématographique — les torture-flicks s’enchaînent avec la régularité de la coupe d’une scie circulaire, s’évertuant à ne retenir du genre remis au dégoût du jour par le duo Wan-Whannell, qu’une surenchère graphique et une mise en perspective ludique de la cruauté humaine, aux relents, il faut bien le dire, moralisateurs particulièrement nauséabonds (sous couvert, un comble, d’offrir un divertissement d’horreur très basique et "décomplexé" : et si c’était justement tout le contraire ?). Bref, inutile d’en parler plus longuement, on l’aura compris, le gore et l’horreur "à la manière" de Saw constitue l’une des pollutions les plus nocives du paysage cinématographique fantastique actuel. La franchise mondialement exploitée (avec une cadence industrielle) chaque année par Lions Gate Entertainment ayant rapporté, au total, plus de 870 millions de dollars, on peut même parler d’une catastrophe écologique pour l’ensemble de "l’écosystème" du 7e Art.
Au petit jeu du sadisme auréolé d’une certaine morale réactionnaire et saupoudré du concept de "cobayisation" de l’être humain, le réalisateur canadien Dominic James, déjà croisé ici même lors de la sortie de son second long-métrage Angle Mort, se prête et se montre, non sans un savoir-faire visuel notable, d’une efficacité qui évite de le classer de facto dans la même catégorie que les tâcherons Darren Lynn Bousman, David Hackl et autres Kevin Greutert. Premier film du Montréalais, Die (Six en version française) sort ce vendredi 12 août sur les écrans de Québec et, gros handicap, ne peut empêcher le spectateur, dès le visionnement de sa première bobine, de songer à l’influence de Cube, des Saw et du plus intéressant Killing Room de Jonathan Liebesman. Co-production italo-canadienne où officient avec conviction malgré une écriture de caractères très artificielle Elias Koteas (au-dessus du lot) et Caterina Murino (vue dans la série XIII), Die s’intéresse à l’histoire de six protagonistes emprisonnés à leur insu et soumis au jugement d’un psychopathe omniscient. Ce dernier expérimente auprès d’eux un concept assez cruel du destin régi par le lancer du dé, un jeu de hasard pouvant conduire à la mort ou à la rédemption/renaissance prêchée par leur geôlier…

Personnages dépressifs et rongés par la culpabilité, tueur érigé en autorité morale suprême (et, entre nous, plutôt contradictoire, comme dans les Saw), règles d’un jeu fonctionnant comme piège mortel, précision achalandée du mécanisme de mise à mort, ambiance sombre post-Seven et forcément mortifère… : Die aligne les archétypes du genre avec une application évidente du manuel horrifique. Le Maître du Jeu se veut magnétique sous des dehors doux et inoffensifs à la manière d’un John Doe transcendé par Fincher mais ici brossé sans profondeur (l’acteur manque de charisme, ce qui n’aide pas) ; l’enquêtrice est déterminée "coûte que coûte" (comme toujours, n’est-ce pas) et résout l’intrigue alambiquée (pas si bête, en soi) en un temps record ; son chef passe quant à lui son temps à lui répéter "rentre chez toi", cliché du supérieur hiérarchique aveuglé par le confort de sa position, incapable de focaliser sur les indices et coïncidences probants que son agente rassemble sous son nez.
La faiblesse de Die provient assurément de son scénario (signé Domenico Salvaggio) troussé avec la ferveur d’un fan des franchises sus-citées (pour preuve, cette séquence des "litres de sang", qui rappelle furieusement le "clou" du 5ème opus sawesque) et très enthousiaste à l’idée de s’inscrire dans la tendance du torture-flick version plus psychologique (mais avec des mises à mal physiques quand même, sinon cela n’attirerait pas le chaland). Les dialogues comme le jeu des interprètes font obstacle à la crédibilité du récit, mais la formalisation soignée relève le niveau de l’ensemble. Au fond, comme pour Angle Mort dont l’originalité n’était pas la première qualité (depuis, le scénariste Martin Girard s’est d’ailleurs complètement désolidarisé du métrage : un signe ?), le style visuel de Dominic James ne fait pas défaut au genre qu’il sert avec pragmatisme et une très bonne connaissance des canons esthétiques de ce type de série B : cadrages adaptés à l’intensité (plus ou moins) dramatique, variété des plans, resserrages visuels sur le cœur de l’action au moment opportun, montage fluide, clair, tendu. Dire que c’est suffisant reviendrait à nier les faiblesses et largesses (c’est généreux mais pompeux, soyons clair) d’un script basé sur une histoire pourtant bien pensée (cette idée d’un gourou new age et fils de riche créant une idéologie confinant presque à une religion du hasard) ; mais : c’est filmé avec une grammaire appropriée et expurgée des excès chaotiques qu’on voit trop étalés sur la pellicule ailleurs (exit le hachis visuel plus en vogue que jamais), et qui ne demanderait qu’à pouvoir s’exprimer via un scénario à la hauteur de son vocabulaire.

S’inscrivant dans le courant des productions axé sur l’impact du machiavélisme mis en place plus que sur la profondeur d’un univers particulier (qui se résume, ici comme ailleurs, à une prison/salle de torture, lieu d’expression et d’expiation d’un salmigondis d’aphorismes sur l’existence et la justice humaine), Die occupe momentanément le terrain de jeu des Saw et des sous-réalisations qui entourent leur actualité. Pourquoi pas, mais le marché se révèle, on l’a dit, déjà bien trop saturé à notre goût. La production, non-américaine notons-le bien, s’avère en tout cas maligne (à défaut d’être intelligente) car assez concurrentielle alors que culturellement moins offensive. Techniquement, James tire parti d’un budget qu’on sent serré mais dévoué aux démonstrations de force de son protagoniste tortionnaire (et cela fonctionne, disons, à peu près correctement) et sait maintenir l’attention — et la tension, malgré une psychologie basique, primaire (pour preuve, la crispation réelle du spectateur face à l’impunité du tueur et face, aussi, à la passivité — exception faite du flic désillusionné — de ses prisonniers). Le tout forme donc un spectacle honorable (et, on le répète, de bonne facture visuelle), mais absolument pas mémorable, jusqu’à une déviation plus captivante vers l’idée d’un complot et d’une culture souterraine : aux trois quarts du film (sinon plus tard encore), ces vignettes inquiétantes de fidèles encapuchonnés rehaussent l’intérêt narratif du projet et lui permettent de sortir des codes préfabriqués du torture-flick. Dernière valeur ajoutée d’un petit film réalisé avec une véritable honnêteté technique et esthétique, quand bien même elles se révèlent insuffisantes à la postérité du titre, y compris dans son genre très codifié.

Stéphane Ledien

> Lire aussi notre "brève rencontre" avec le réalisateur Dominic James et notre chronique du film "Angle Mort".

> Die sort ce vendredi 12 août à Québec et sera distribué en France par Wild Side



« Insidious » : esprits frappants

Il vaut mieux ne pas lire les résumés du dernier film de James Wan proposés sur certains sites, qui n’hésitent pas à déflorer l’essentiel de son intrigue sans vergogne ni scrupules. Une partie de l’intérêt de Insidious réside précisément dans la façon dont le scénario coécrit par James Wan et Leigh Whannell assimile les codes du film d’horreur / de maison hanté pour mieux les digérer et les rendre sous une autre forme, transformant leur long-métrage en un concept multiforme qui se veut être à la fois une réponse au récent revival de maisons hantées qui fleurit sur les écrans du monde entier depuis qu’Oren Peli a réussi à faire croire à une illusion de talent (en réalisant Paranormal Activity puis en produisant sa suite, plus vide encore que l’original), et le contrechamp du chef d’œuvre d’horreur des années quatre-vingt que fut le Poltergeist de Tobe Hooper. Tous deux sont certes menés par une motivation simplissime : filer une bonne pétoche au public en multipliant les effets de surprise. Mais Insidious ressemble plus à un coureur de 110m haies qu’à un marathonien, parce qu’il prend constamment le risque de passer par-dessus un obstacle différent tout en poursuivant sa course, réussissant miraculeusement à ne pas se prendre les pieds dans des haies farouches. Ce n’est pas que leur scénario soit d’une originalité folle, non. Mais ils parviennent à gérer les changements de direction avec un vrai plaisir de sales gosses, et il serait donc dommage de connaître par avance les anfractuosités d’un récit plus malin que la plupart de ses congénères.

Quand je parle de sales gosses, je crois n’être pas loin de la vérité, tant James Wan et Leigh Whannell s’apparentent à des adolescents facétieux. Il faut les voir en interview, répondant aux questions avec un brin de naïveté et beaucoup d’humour, habillés comme des skateurs qui reviendraient tout juste de la rampe du coin. Gus Van Sant aurait pu les intégrer sans problème à l’un de ses castings. Originaires tous deux d’Australie, Wan et Whannell (W&W) se sont rencontrés sur les bancs de l’école de cinéma, sans doute attirés par leur goût commun pour la culture alternative. Le premier cite David Lynch et Dario Argento comme influences. Le second conduit l’une des rares Delorean amenées jusqu’en Australie – oui, le modèle qui sert de machine à voyager dans le temps dans Retour vers le futur. Le premier veut réaliser, le second écrire et jouer. Ils se lancent ensemble dans le projet Saw en pensant à d’illustres prédécesseurs indépendants – Cours, Lola, cours, Memento, Pi. Quand on regarde rétrospectivement ce qu’est devenue la franchise Saw, toujours plus gore et stupide, on peut certes regretter ce lancement de carrière ; mais le film fut un succès, et un succès mérité encore, qui eut la vertu de révéler deux jeunes talents. L’erreur fut de poursuivre avec des suites chaque fois plus indigentes, desquelles W&W s’éloignèrent progressivement, se contentant d’en écrire les premiers opus ou d’en être les producteurs exécutifs. Dead Silence marque ensuite leur première collaboration avec un gros studio – la Universal – et leur offre une expérience détestable, dont le résultat le plus probant est de leur prouver qu’on est bien mieux loti avec peu de moyens, entouré de compagnies indépendantes et maître de sa propre liberté artistique.

Insidious est le fruit d’un double besoin : en revenir à la fois aux racines du genre – l’horreur dans ce qu’elle a plus immédiat – et à des conditions de production plus restreintes. Une vingtaine de jours de tournage et 800 000 dollars de budget plus tard, Insidious, précédé d’un buzz viral de tous les diables, fait son apparition. Qu’attendre de l’ultime création du duo qui pourrit les cinémas depuis des années avec des Saw successifs (je me fais un peu l’avocat du diable, ayant expliqué déjà qu’ils en sont seulement à l’origine) ? Qu’espérer de la dernière réalisation d’un talentueux jeune homme dont la dernière livraison est le peu convaincant Death Sentence ? La réponse prend la forme d’une excellente surprise, dominée par le couple de comédiens formé par Rose Byrne (inutile de préciser que sa présence est déjà, en soi, un bénéfice inestimable) et Patrick Wilson (vu dans Little Children ou Watchmen), quelques effets visuels du plus bel effet, ainsi qu’une excitante ribambelle de références esthétiques et narratives. Pour ne pas tomber dans les mêmes excès que certains de nos illustres collègues, et ne pas révéler une trop grande part de l’histoire, disons simplement qu’Insidious raconte les mésaventures d’une petite famille américaine modèle, tout juste installée dans sa nouvelle maison (avec étage, plein de chambres, escalier qui grince et sombre grenier : classique), qui subit des phénomènes paranormaux envahissants. Même lorsqu’ils déménagent, les portes continuent de claquer, les fenêtres de s’ouvrir seules et les silhouettes inquiétantes de se promener dans les couloirs à pas d’heure. L’habitation est-elle vraiment seule en cause ?

Le film d’horreur fonctionne essentiellement sur l’empathie que l’on éprouve pour les personnages dont les angoisses et les tortures psychologiques nous sont détaillées. L’instauration d’un système de base tout à fait crédible est donc indispensable à une bonne identification : un mari qui fuit discrètement les responsabilités en restant tardivement au travail dès que les événements dérapent ; une femme dépassée par des phénomènes incompréhensibles et qui, tour à tour, se gonfle de courage et explose en larmes ; bref, des réactions normales qui interpellent le spectateur parce qu’il pourrait éprouver les mêmes émotions, réagir selon d’identiques processus. On est loin, une fois encore, de l’indigence psychologique de Paranormal Activity, dans lequel les manifestations occultes sont avant tout des phénomènes de foire que l’on observe avec cynisme et distanciation. Ici, c’est la peur qui règne : peur de l’inconnu, des ombres mouvantes, des bruits répétés, des zones ténébreuses.

Le film d’horreur et, mieux encore, le film de maison hantée dont Insidious se réclame, fonctionne également sur la recherche d’un parfait timing dans les scènes horrifiques. Combien de coups faut-il taper à la porter ? Combien de fois faut-il montrer une ombre ? W&W stimulent avec soin la nervosité du spectateur avec un rythme d’une précision absolue, calculant à la seconde près l’intervalle de temps nécessaire entre la crainte d’un événement et l’événement lui-même. Lors d’une séquence mémorable, Patrick Wilson découvre, en pleine nuit, la porte du salon grande ouverte sur l’extérieur, l’alarme ronflant furieusement. De peur que quelqu’un n’ait pénétré dans le foyer familial, il allume les lumières du rez-de-chaussée, non pas d’un seul coup, mais une par une, progressivement, brisant les ténèbres morceau par morceau, dans un luxe temporel qui fait culminer l’angoisse. En cela, Insidious ressemble à une leçon de cinéma de genre, appliquant les recettes des classiques – Amityville ou La Maison du diable – en apportant sa propre eau au moulin de la grammaire cinématographique.

En choisissant de changer de ton, puis quasiment de genre dans leur dernière partie, virant au Grand-Guignol, W&W prennent le risque de glisser de la frayeur pure au grotesque flamboyant. Ils assument d’abord pleinement leur envie comique, injectant un duo de chasseurs de fantômes partiellement stupide – l’un d’eux étant incarné par Leigh Whannell lui-même, ce qui tient plus de l’énonciation que du clin d’œil – au cœur d’une fiction qui jusque là ne plaisantait sur rien. Puis ils plongent pleinement, tête la première, dans l’énormité esthétique en filmant leur vision du « Lointain », sorte d’au-delà brumeux et laid où des mannequins des années 50 esquissent de larges sourires après avoir vidé le chargeur d’un fusil à pompe, et où l’antre cauchemardesque du « méchant » fait écho aux figures carnavalesques initiées par Saw. En somme, le film, qui commence dans l’incertitude façon Les Innocents de Jack Clayton, finit dans le délire du Carnaval des âmes d’Herk Harvey.

Il est d’autant plus rare de voir un film d’horreur réussi que l’audace et l’originalité manquent presque toujours à l’appel, surtout lorsque les studios commencent à miser sur des productions qu’ils espèrent rentables, suivant l’exemple lancé par Le Projet Blair Witch à la fin des années 90 et lucrativement repris récemment par la succession des Paranormal Activity, preuve que l’argent ne fait pas tout. Certes, mais à défaut d’argent, il ne faudrait pas omettre les idées, ce dont manquent cruellement Oren Peli et ses sbires, quand W&W sont capables de sortir des merveilles de leur chapeau. Un duo à suivre, en espérant qu’il ne se perde pas dans le « Lointain » si attirant de l’éternel reconduction des mêmes recettes.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 15 juin 2011

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"Saw VI" de Kevin Greutert

Et de six. L’épisode tant redouté, d’abord au niveau de son titre français (rire assuré du caissier de votre cinéma, au moins les premières fois ; mais la sonorité a le mérite d’annoncer la boucherie visuelle…), ensuite au niveau de son intérêt tout court (franchement : aucun), débarque en ce début novembre comme le marronnier des films d’horreur qu’il est devenu, avec encore plus d’idées tordues, plus d’images gore, plus d’imbrications tarabiscotées entre nouveaux acteurs et victimes des jeux macabres de John Kramer alias Jigsaw, le type qui a décidé de vous punir du fait que vous ne respectiez pas assez la vie. Comme lui s’est mis en tête de bien vous la pourrir (en fait, on le soupçonne d’être jaloux de la bonne santé des autres ; si c’est pas puant, comme leitmotiv, ça…), on se demande si tout cela ne vire pas au paradoxe un peu bête mais enfin, il y a des fans et suffisamment de gens se ruant sur la chose chaque année pour justifier qu’un nouvel opus générateur de beaux dollars voie le jour, hélas.
De deux choses l’une, donc : soit les spectateurs arrêtent de se déplacer en masse pour voir des films de merde (pour mémoire, le réalisateur des quatre épisodes précédents s’appelait « Bousman » ; c’est prophétique, non ?) comme celui-là, soit les producteurs arrêtent de se justifier à la manière autrefois d’un Patrick Lelay déclarant sûr de son argument « les gens aiment, la preuve, ça marche ». Une véritable quadrature du cercle (critique, culturelle) qui ne peut pas nous aider à résoudre cette éternelle question du « pourquoi le public va-t-il voir ça », d’autant qu’au final, les producteurs se fichent bien qu’une partie dudit public et de la critique en pense du mal (et après tout c’est leur droit), et ne se soucient guère du fait que les qualités cinématographiques du film soient inexistantes (ce qui est vrai : techniquement, hormis les effets de maquillage, c’est d’une pauvreté effarante). Pourquoi vont-ils « tous » voir ça, donc ? Parce que c’est violent, exutoire, prétendument subversif ? Parce que c’est imaginatif (sic) dans les meurtres ? Parce c’est tortueux, malsain (très formaté, là, le malsain…) et que la torture parle à chaque bourreau sommeillant en nous ? Parce que c’est fun et trop gore, trop invraisemblable de toute façon pour être pris au sérieux donc pour exercer une mauvaise influence sur les esprits fragiles, déséquilibrés ? Tout cela à la fois sans doute, et chaque argument se tient d’une certaine façon. Pour autant, être amateur du genre horrifique même dans ses représentations les plus basiques, ne signifie pas qu’on doive, côté réalisateur, se passer d’une vraie responsabilité visuelle ; côté spectateur, se satisfaire d’un film qui, dans le fond, n’a aucun respect pour ceux qui le visionnent.

La preuve avec cette histoire multipliant les personnages et enjeux secondaires juste par principe de surenchère et de brouillage narratif (le mot « brouillon » serait plus approprié, même si Kevin Greutert, monteur des précédents, assure un peu plus de stabilité visuelle que Darren Lynn Bousman). Dans Saw VI, le détective Hoffman (l’horrible Costas Mandylor, au jeu au moins aussi gras que son physique), légataire du sanglant héritage de John Kramer (des indices sont laissés ici et là, ou remis à de tierces personnes, bref, c’est toujours le même schéma démultiplicateur de protagonistes liés au tueur), initie un « nouveau jeu » censé révéler, je cite le dossier de presse, « le véritable grand dessein derrière les machinations de Jigsaw »… Le grand dessein, comme toujours dans la saga, consiste en un twist qui n’en est pas vraiment un, une révélation en forme de sortie de secours vers les possibilités d’une séquelle « plus » : brutale, absurde, stupide (ma foi, ça n’est pas censé être à tout prix intelligent), gratuite (toute violence est gratuite mais dans ces cas-là autant ne pas chercher à justifier les enjeux, et balancer directement la sauce – rouge sang, évidemment)., etc. Sans trop révéler les affres d’un film que les plus acharnés seraient prêts à aller voir malgré tout (au prix que coûte le billet, vous n’avez pas honte ?), disons que le seul apport notable du film (au-delà de cette imagination débordante – c’est effarant – pour concevoir les instruments d’une cruauté qui franchement n’amuse pas du tout) reste la critique, simpliste mais « louable » en ces temps de volonté de réforme de Barack Obama sur le sujet, du système étatsunien de l’assurance maladie. Voilà Jigsaw pourfendeur de la politique de « rentabilité » de la sécurité sociale privée, avec douloureuse leçon de vie / de mort prodiguée à un gestionnaire cynique qui ne voudrait « miser » que sur des gens sains, donc économiquement viables. Et le pauvre diable d’être entraîné dans une suite d’épreuves qui lui démontreront (et à nous aussi, les Saw n’étant jamais à une leçon de morale près, avec un premier degré qui laisse pantois), que l’arrivisme et la réduction de l’humain à des formules économiques, mathématiques, des produits calculés sans âme (tiens, comme la saga, non ?), sont néfastes, nihilistes, destructeurs. Cette menue réflexion, pour une fois un tout petit peu ancrée dans la réalité sociale, se trouve vite raillée par une logique certes anti-cinématographique mais réelle : prôner le droit aux soins (donc la bonne santé) pour tous est une bien jolie idée, mais s’il faut que les gens se mutilent ou se coupent un bras pour la faire accepter, alors la morale s’annule.

Au-delà de cette considération décadrée, Saw VI déconcerte dans sa culture vivace du « torture flick », un genre devenu tendance, donc débarrassé de sa capacité à déranger (puisqu’il rameute et avec consensus). Comme le déclare l’un des personnages estropiés : « regardez mon bras, je suis censée tirer quelle leçon ? ». Voilà une réplique qui veut tout dire ; même sans céder aux sirènes de la bienséance tronquée (le cinéma n’a pas inventé la barbarie, c’est l’homme et lui seul, donc avant d’éradiquer les films « barbares », éradiquons les barbares eux-mêmes), il faut bien considérer que cette marchandisation poussive de la violence graphique, ce gore ultra lucratif, sont aussi déplaisants qu’artistiquement condamnables. Le cinéma n’y gagne rien sauf des éclaboussures de sang qui n’entâchent aucune manière de faire du système (capitalisme, libéralisme et tout ce qu’on veut), et ne font bien au contraire que lui cirer les pompes ostentatoires. Quant on pense que Jigsaw / Kramer reproche à ses victimes d’instrumentaliser le monde et leur entourage. Quel sort réserverait-il aux producteurs de ses « aventures » dispensables ?

Stéphane Ledien

> sortie le 4 novembre 2009








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