"Le Territoire des loups" de Joe Carnahan : The walking dead


De prime abord, Le Territoire des loups avec son intrigue minimaliste semble se contenter de suivre le sillon tracé par Les Survivants mâtiné de série B bien rythmée. Ce qui en soi n’est pas déshonorant tant que le spectacle s’avère de qualité. Seulement le film de Joe Carnahan est bien plus que cela et révèle progressivement une puissance narrative et émotionnelle imparables.
John Ottway (Liam Neeson) est un homme esseulé assurant la sécurité d’ouvriers œuvrant pour une compagnie pétrolière sur un site isolé d’Alaska. Une fois la mission terminée, ils embarquent pour un retour vers la civilisation et leurs proches à bord d’un avion. Malheureusement, celui-ci est pris dans une violente tempête de neige et se crashe au milieu des montagnes. Ottway et les sept rescapés vont alors unir leurs forces pour se sortir de cette situation inextricable puisqu’au froid et au manque de vivres viennent s’ajouter les attaques régulières de loups défendant leur terrain de chasse. Un argument de départ pour le moins limité et qui ne laisse présager rien d’autre qu’un survival de plus avec comme originalité ici de se situer dans les espaces enneigés de l’Alaska. Lutte territoriale, Nature vs Hommes, bestialité Vs humanité, autant de figures de styles plus ou moins bien travaillées ailleurs et que tente de s’approprier Joe Carnahan. Et contre toute attente, le réalisateur y parvient de manière magistrale tout en dépassant la simple évocation de cette lutte archétypale pour invoquer un parcours aux confins de l’abstraction. Il ne s’agit pas seulement de trouver un moyen pour survivre à cette contrée hostile mais également de déterminer en chacun ce qui le fait avancer, résister. Sans cette motivation, à quoi bon continuer à vivre… Ainsi, les émois intimes frappent aussi durement que les morsures des loups traquant la troupe de survivants et chargent émotionnellement les dommages physiques subis. Faisant de la sorte vibrer le spectateur sur plus d’un ressort dramatique.

Carnahan retrouve ainsi ce qui faisait la force de Narc et surtout du très mal aimé Mise à prix, deux autres incursions dans des genres très codifiés (le polar sec tendance seventies, le film de gangsters choral et foutraque – pour vraiment résumer au plus large) dont les oripeaux référentiels, violents, barges, esthétiques ou grandiloquents laissaient peu à peu poindre des histoires d’hommes confrontés durement à leur quête de soi. Le Territoire des loups détourne de la même manière le genre dans lequel il s’inscrit, le respectant amoureusement pour mieux servir son véritable propos. D’emblée, Carnahan nous place aux côtés du personnage d’Ottway et nous introduit dans ce récit par une exposition remarquable de concision et de précision. En quelques plans et séquences, nous comprenons, mieux, nous ressentons la solitude de cet homme et ses conditions de vie dans cette région reculée d’Amérique. On poursuit par l’embarquement dans l’avion, toujours selon le même rythme atone, où une certaine résignation semble avoir gagné tout ce petit monde. Puis survient l’accident, la dislocation aérienne de la carlingue est vécue de l’intérieur et s’avère réellement impressionnante, l’immersion est totale. Après ces purs moments de panique, place au calme précaire d’une vision éphémère de son épouse couchée à ses côtés lui murmurant de rassurantes paroles avant que le réalisateur nous replonge brutalement au sein de l’évènement. Un enchaînement des images, une science du découpage diablement efficace qui dénote dès ce premier quart d’heure d’une maîtrise retrouvée et surtout augmentée, ce qui est quasiment inespéré après une Agence tous risques sympathique mais sans fulgurances.

Si le danger est omniprésent et les survivants se font décimer un à un, le cinéaste ne s’engage pas sur la voie du slasher-like ou de l’action trépidante tous azimuts. D’ailleurs, une des rares réserves du film concerne les séquences de combats rapprochés trop confuses entre les hommes et les bêtes. Le procédé de caméra secouée amoindri leur impact alors que juste avant la cinégénie du réalisateur adoptait le point de vue adéquat pour faire grimper en flèche l’adrénaline. Et puis, c’est véritablement dans ses moments de relative tranquillité que Le Territoire des loups déploie sa substantifique moelle. Plus que des pauses narratives permettant de préciser les caractères des protagonistes survivants, les scènes de discussion autour d’un feu exposent des systèmes de pensées et croyances différentes auxquelles Carnahan nous intime de reconsidérer la validité et la pertinence. Dans cette situation critique, le point de vue de chacun se vaut et ne peut être évalué à l’aune de nos propres valeurs. La proximité instaurée n’est pas le seul fait des dialogues mais également de la tension extrême omniprésente créée par le biais de la mise en scène qui formalise un hors-champ d’une remarquable prégnance. Finalement peu présents à l’écran, les loups n’en demeurent pas moins une menace constante, hantant aussi bien l’obscurité entourant les protagonistes que leurs esprits et celui du spectateur. Il y a bien longtemps qu’un danger aux contours aussi intangibles ne s’était pas immiscé et imposé avec une telle force. En effet, les loups surgissent à plusieurs reprises de l’arrière plan délimitant l’horizon du cadre ou de la nuit environnante soit pour attaquer, soit pour jauger de très près l’adversaire. Et s’ils demeurent la plupart du temps invisibles, le bruit de leurs déplacements dans les fourrés, leurs grognements et leurs hurlements à glacer le sang instillent une angoisse, un effroi qui parcourt l’échine, rappelant puissamment l’impasse dans laquelle ils sont plongés. Le feu qu’ils s’évertuent régulièrement à faire leur permet de former une clarté rassurante en butte aux ténèbres prêtes à les absorber. Un espace vital favorisant l’échange de paroles entre les survivants et qui constitue ainsi un ultime îlot d’humanité isolé au sein de cette nature sauvage. Carnahan plonge le spectateur au cœur de cette immensité comme au cœur de ce groupe dont il devient membre à part entière.

Une intégration d’autant plus réussie que le spectateur partage les confidences du groupe. Bien sûr, le principal point d’ancrage demeure John Ottway mais Carnahan n’oppose jamais sa conception du monde à celle des autres. Si Ottway s’impose comme le leader naturel, ce n’est pas seulement par son charisme ou sa connaissance des loups qui les pourchassent. Il est un guide sur ce territoire sauvage mais également au-delà.
Ottaway est présenté comme un véritable chef de meute, les correspondances avec celle des loups sont remarquablement discrètes mais n’en sont pas moins significatives. Il exerce son autorité de manière similaire, n’hésitant pas également à employer la force face à celui qui voudrait lui ravir le commandement. Seulement, Ottway ne s’y résout pas pour préserver un rang mais bien parce que l’aboyeur représente une menace pour l’unité du groupe, donc sa survie. Ce lien entre deux organisations équivalentes est renforcé cinématographiquement lorsque la lutte humaine vient illustrer l’affrontement des loups que l’on a pu seulement déduire des cris et sons émanant de la forêt un peu plus tôt.
La mission principale d’Ottway est de mener le reste de la troupe en lieu sûr. Une action qu’il s’est assigné naturellement puisqu’elle découle de la tâche pour laquelle il avait été engagé, soit protéger les résidents du site de forage des bêtes rôdant autour ou pénétrant dans le périmètre. Or, son véritable objectif est tout autre. C’est un guide certes mais pour les âmes égarées que sont ses compagnons d’infortune. Non pas avec la finalité de les mener vers une certaine forme de rédemption ou de transformation humaniste par la prise de conscience de ce qui importe vraiment mais pour les entraîner vers une acceptation de leur fin prochaine. Ottway est un passeur, il les oriente vers l’état d’esprit adéquat pour accueillir sereinement la mort. C’est particulièrement probant au moment de la fin du calvaire d’un homme gravement blessé au ventre retrouvé au milieu des décombres de l’avion en miettes. Alors que l’on s’attend à ce qu’Ottway tente de rasséréner par des paroles convenues mille fois entendues ailleurs qui lui aurait fait oublier son proche trépas, au contraire, il veut qu’il se concentre sur les dernières sensations, sur la chaleur enveloppante qui monte, sur le dernier souvenir agréable. Il l’aide tout simplement à passer de l’autre côté. Une séquence poignante qui inscrit d’emblée Ottway dans un parcours mythologique puisqu’il apparaît ainsi comme un Charon moderne. Le fait qu’il fasse ramasser les portefeuilles des morts alentour afin de perpétrer leurs mémoires renforce cette figuration.

Le survival se mue alors en marche funèbre, une véritable élégie même d’une intensité grandissante et rythmée par le poème écrit par le père d’Ottway et qu’il a mémorisé au plus profond de son être.
Once more into the fray
Into the last good fight I’ll ever know
Live and die on this day
Live and die on this day
Quatre vers dont la répétition illustreront le renversement de perspective pour faire peu à peu accepter également au spectateur l’inéluctabilité finale.
Encore une fois, une discussion autour d’un feu s’avère essentielle au récit, Ottway lors de la dernière d’entre elles exhorte les autres à exprimer ce qui les motive à poursuivre la lutte, à survivre. Une manière de renforcer leur motivation, leur unité, mais aussi et surtout de fixer dans leur esprit ce qui leur permettra de se laisser partir apaisé. Une superbe et bouleversante illustration advient après la chute mortelle de l’un d’eux alors qu’ils traversaient le gouffre les séparant de sapins protecteurs. Des mots d’amour apaisant, une caresse chevelue sur le visage, un environnement sonore assourdi puis Carnahan enchaîne soudainement avec un retour percutant à la réalité et les loups s’emparant du corps. Un contraste appliqué à plusieurs reprises à Ottway lui-même, des visions de sa femme venant parasiter les évènements traumatisants vécus.

Ottway se retrouve à chaque fois auprès de ses frères d’armes au moment de leur dernier souffle. Même si sa présence physique ne les veille pas constamment, c’est lui qui aura un dernier contact tactile (une tape sur l’épaule, une poignée de main…). Il peut être ainsi envisagé comme un archange de la mort dont la matérialisation auprès des survivants annoncerait au fur et à mesure leur disparition. Le titre de la nouvelle de Ian McKenzie Jeffers dont Carnahan en a tiré une adaptation éclaire en ce sens cette interprétation. Intitulée Ghost Walker, on ne peut nier en effet la figuration fantomatique adoptée par Carnahan pour représenter à diverses reprises son « héros ». La confrontation finale avec ce qui semble être le chef des loups a ainsi tout de l’affrontement éminemment symbolique. Le réalisateur l’envisage d’ailleurs sans fard de cette manière, que ce soit dans la scène précédente où Ottway s’adressant au ciel défie une potentielle présence divine puis sa préparation à la bataille où agenouillé il dépose devant lui les portefeuilles de ses amis et le sien, formant un mausolée improvisé et définitif. Ainsi débarrassé des dernières contingences qui le retenaient encore ici bas, il peut empoigner ses armes pour peut être le dernier combat…


Nicolas Zugasti

Le Territoire des loups est en salle depuis le 29 février 2012



"Droit de passage" : au Sud (des USA), rien de nouveau

La frontière américaine vue non plus comme un horizon, mais comme l’ultime jalon d’un espoir laissé depuis trop longtemps en arrière pour des milliers d’immigrés clandestins : Droit de passage est un titre trompeur qui voudrait nous faire croire que l’immigration clandestine se paie lors du franchissement alors que, paradoxalement, sa tragédie réside dans l’après. Le film ne nous parle pas de ces dissidents qui tentent de traverser une frontière de plus en plus sécurisée – et matérialisée depuis les années George W. Bush par les fragments du mur construit le long du Rio Grande – mais des Mexicains, Iraniens, Irakiens, Australiens, Israéliens, et tous les autres qui, déjà présents sur le territoire des Etats-Unis, se battent au jour le jour pour atteindre à l’absolu du rêve occidental : devenir citoyen de leur pays d’accueil. Des étrangers comme des rats pris dans une impasse avec, en amont, cette frontière déjà franchie mais toujours angoissante et, en aval, cet horizon d’espérance représenté par la cérémonie de naturalisation à laquelle aspirent les immigrés et enfants d’immigrés. On l’aura compris, Droit de passage est un film à thèse, mais qui nous semble s’être trompé d’axiome : il s’agit moins d’un film sur les difficultés des étrangers à vivre aux Etats-Unis (sujet déclaré) que sur la situation interne d’un pays qui ne parvient plus à assimiler les nouveaux venus comme ils le mériteraient (sujet potentiel). Sans doute, la nuance paraîtra subtile ; mais elle a son importance.

De fait, dès la première séquence, le doute s’insinue sur le véritable message que souhaite diffuser Wayne Kramer : les services de l’Immigration de Los Angeles débarquent dans un atelier de confection pour un coup de filet facile parmi les clandestins. Asiatiques et Latinos y travaillent dur toute la journée, probablement pour trois dollars six cents, en vue de rembourser les passeurs qui ont si ignominieusement profité d’eux – d’elles, pour être plus exact. Parmi ces agents se traîne la carcasse fatiguée d’Harrison Ford, revenu de ses exploits d’archéologue spielbergien pour remplacer les momies par des « mommies » – des mères de famille qui cousent douze heures par jour pour pouvoir donner une chance à un enfant en bas âge. Brogan / Ford tombe précisément sur l’une d’elles, une Mexicaine jouée par Alice Braga (qui décidément se retrouve souvent perdue dans la jungle, qu’elle soit naturelle dans Predators ou urbaine ici) qui le supplie de s’occuper de son jeune fils avant de se faire embarquer. Le temps de quelques secondes, Brogan aura hésité – à la garder cachée, à ne rien dire, à lui prodiguer sa bonne fortune – mais ses collègues, méchants jusqu’aux ongles, eux, ne tergiversent pas. D’ailleurs, le film se termine sur une scène équivalente, bouclant la boucle en soulignant le travail de transmission, lorsque Brogan s’occupe de former un nouveau collègue.

Que dit cette séquence ? Elle observe l’implacable volonté du gouvernement américain, tout entier incarné par ces hommes en uniforme qui mettent à leur travail un zèle comme on aimerait en voir dans toutes les administrations – auquel cas nous n’aurions pas besoin d’attendre six mois pour obtenir une carte d’identité. Elle souligne l’abnégation de jeunes gens dénués de pitié qui prennent un plaisir mal dissimulé à coincer les clandestins sur le fait, profitant d’une pincée de leur petit pouvoir hiérarchique pour décider du sort de leur prochain. Elle formule enfin un pathos peu subtil autour de cette mère innocente et courageuse qui fait tout ça pour offrir à son fiston un avenir meilleur. Mais l’émotion qui pourrait s’en dégager est quelque peu atrophiée par l’observance de la condition sociale de ces travailleurs immigrés dont la seule lueur d’espoir a pour nom « précarité ». La vraie tristesse n’est pas dans le regard suppliant d’Alice Braga au moment de monter dans le bus ou dans les sarcasmes salaces de quelques troufions sans cervelle ; elle réside surtout dans la topographie d’un atelier tout entier voué à la déshumanisation de ses occupants. En conséquence de quoi nous partons de cette sensation que le réalisateur passe à côté de la cible réelle, qu’il ne traite pas le sujet le plus pertinent – celui d’une Amérique qui échoue à intégrer ses populations immigrées en proposant aux clandestins quelque minable atelier de confection. La miséricorde mielleuse dont fait preuve sa caméra lors de certaines séquences très discutables (la confrontation entre Ashley Judd et l’agent du FBI mériterait une médaille en amer chocolat) fait regretter la froideur visuelle, finalement plus juste, du documentaire.

La structure narrative du film trahit d’ailleurs ce besoin du pathos, bâtie qu’elle est autour de la choralité des protagonistes, à l’instar de ce que proposait Paul Haggis dans le très pondéré et consensuel Collision. La comparaison n’est pas sans pertinence ; les deux films partagent de nombreux points communs, ce qui, pour Droit de passage, n’a rien d’un avantage, tant Collision finissait par s’affaler à force de vouloir rester le cul entre deux chaises. Trop de consensus aboutit régulièrement à une annulation pure et simple du message. Pour un peu, ce serait la définition du film à Oscars ; et pourquoi pas ? Sauf qu’il y a quelque chose d’immoral à transformer une réalité brutale en fontaine à larmes. Et comment caractériser autrement un film – Droit de passage, donc – qui se permet une séquence où la mère et les frères et sœurs d’une jeune musulmane lui disent au revoir en centre de rétention avant qu’elle ne doive quitter le territoire, suite à une rédaction insolente sur l’énonciation terroriste, et sans le père, à qui l’on a défendu de tenir une dernière fois sa fille dans ses bras ?

Quelques séquences réussies donnent toutefois à imaginer ce que le film aurait pu être s’il avait fait le choix de prendre parti – et pas nécessairement au sens politique, sinon dans le choix de la tonalité. Ainsi, l’intrigue qui accompagne le duo d’agents de l’Immigration interprétés par Ford et Cliff Curtis méritait mieux que de se trouver mêlé à tant de guimauve ; l’enquête menée par le vieux briscard humaniste au sein de la famille iranienne traditionnelle de son coéquipier atteint son paroxysme lors de la cérémonie de naturalisation tant attendue par les membres de cette fratrie, lorsque la terrible vérité d’un meurtre de sang froid vient rebondir contre les sonorités de l’hymne américain chanté avec le cœur et l’âme par les participants ; alors qu’une famille s’autodétruit, une autre, de dimension nationale, se forme. Là réside le vrai sujet, malheureusement à peine effleuré. Autre lieu, autres protagonistes : la jeune musulmane qui s’apprête à prendre l’avion esquisse, en silence, un dernier message à son père dissimulé dans la foule anonyme. A croire que ce n’était pas si compliqué, à apprécier ces beaux moments, que de faire preuve d’une belle humilité.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 4 août 2010



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