"Inch’Allah" d’Anaïs Barbeau-Lavalette (film de clôture du FCVQ)

Le week-end dernier, la seconde édition du FCVQ s’est achevée avec la projection du film Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Présenté en avant-première prestigieuse samedi soir au Palais Montcalm, Inch’Allah sortait aujourd’hui vendredi 28 septembre dans toutes les salles de la province québécoise. Si L’Affaire Dumont avait permis d’ouvrir les festivités dans un cadre de cinéma éminemment politique et politisé, Inch’Allah les referme avec le même engagement. Un choix judicieux de la part des organisateurs, qui inscrivent avec ces temps forts la programmation du festival dans une ère du soupçon social et non plus seulement dans celle du divertissement. Du cinéma qui rejoint la lignée de films marquants comme Incendies et Monsieur Lazhar, d’ailleurs produits par les mêmes artisans.
Inch’Allah raconte le cheminement idéologique d’une jeune obstétricienne québécoise (Evelyne Brochu) exerçant dans un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie. Au fil de ses allées et venues d’un côté puis de l’autre de la barrière de séparation israélienne, Chloé se dépare de son objectivité. Bonne amie d’une voisine militaire en Israël, elle entretient des rapports tout aussi affectifs avec une patiente palestinienne, Rand, et la famille de celle-ci. Jusqu’à tomber amoureuse du frère de Rand, Faysal, militant entrée en résistance contre Tsahal et l’occupant. Confrontée aux horreurs quotidiennes du conflit israélo-palestinien, la jeune femme voit ses convictions vaciller, malgré les mises en garde de son supérieur, un médecin français (interprété par Carlo Brandt) qui lui répète que cette guerre "n’est pas la sienne"…

Reconnue pour la qualité de ses documentaires et ses prises de position en faveur des communautés défavorisées, Anaïs Barbeau-Lavalette prolonge ici brillamment, dans une sorte de climax aussi partisan que nécessaire et sans effusions d’émotions, le travail amorcé avec Se Souvenir des cendres – regards sur Incendies, un documentaire consacré aux réfugiés ayant participé au tournage du film remarquable de Denis Villeneuve. Sur le papier, Inch’Allah complète sensiblement son recueil de chroniques Embrasser Yasser Arafat, suite de textes parue en 2011 et inspirée de ses séjours en Palestine. Exploration territoriale au propre comme au figuré (en parallèle du conflit israélo-arabe, le film aborde aussi la question des langues, des cultures, des identités, des sentiments), Inch’Allah confronte les points de vue mais – fait intéressant – à travers l’unique ressenti de son personnage principal. Cette imbrication des regards, vectrice d’un troublant glissement idéologique, permet de comprendre tout le leurre de l’objectivité narrative, question clé du genre documentaire. Reflet d’une triste réalité avant même d’être pur objet filmique et fictionnel, Inch’Allah ne déploie pas de grands mouvements d’appareil ni de cinématographie vertigineuse, contrairement, justement, à un Villeneuve passé maître dans le découpage de l’action et la rigueur mathématique de l’image. Mais au-delà de ses échanges dramatisés avec justesse et de sa construction émouvante d’un savant triangle affectif où se croisent – parfois au point de se confondre – mort et natalité, amour et haine, début et fin (Rand la femme enceinte Palestinienne / Chloé la sage femme québécoise / Ava la militaire Israélienne), le second long-métrage de fiction d’Anaïs Barbeau-Lavalette s’apprécie aussi à l’aune de son intensité progressive. Plus l’histoire avance, plus les Palestiniens sont écrasés par la misère, accablés par la puissance de feu israélienne : les décors semblent se resserrer autour des réfugiés, et l’oppression militaire grandit, s’étend d’un coin à l’autre de l’écran phagocyté par la domination militaire de l’État hébreu. Peu à peu, le film se nourrit du déséquilibre des forces (toujours cette image des pierres contre les fusils, en somme) et atteint son apogée avec l’opposition, simple mais éloquente – et durement réaliste – de l’innocence pure et de la force brute : un bébé qui devrait passer la frontière pour recevoir les premiers soins, un soldat israélien attentif aux pronostics d’un match de football mais insensible aux pleurs du nouveau-né palestinien. Inch’Allah prend parti et nous dit pourquoi. Bien qu’elle ouvre et referme son film sur le même attentat, la réalisatrice illustre un parcours, un point de basculement qui modifie la perception de l’explosion initiale (suggérée plutôt que montrée, sans recherche du spectaculaire : un simple fondu au noir avec, en off, le bruit d’une effroyable détonation). Ou comment un acte de terrorisme peut devenir, du côté des opprimés, un geste désespéré – pas moins condamnable, certes – de résistance à l’occupation.

Stéphane Ledien

Le film Inch’Allah est sorti ce vendredi 28 septembre dans les salles québécoises



« DVD Park » n° 7 : notre supplément estival de chroniques DVD & Blu-ray

Votre revue de référence sur le 7e Art présente le numéro d’été de son supplément de chroniques DVD & Blu-ray : DVD Park n° 7. Une sélection particulièrement pointue d’inédits incontournables et de classiques rehaussés de l’éclat de la technologie numérique.

Au sommaire de ce 7e numéro de 12 pages : un florilège des derniers westerns de légende édités par Sidonis (La Ruée sauvage, Quand la poudre parle de Henry King où brille l’acteur Gregory Peck…), avec, du côté de Wild Side Vidéo, un coffret Richard C. Sarafian (Le Convoi sauvage). Les amateurs d’inédits fantastiques et de thrillers originaux se jetteront sur la chronique des films Black Death (du talentueux Britannique Christopher Smith), Heartless (du trop rare Philip Ridley) et Red Hill, polar australien produit par Greg McLean.
Tout aussi indispensables, la poésie de Guy Maddin (Winnipeg mon amour chez ED Distribution), la dramaturgie enflamméee de Denis Villeneuve (Incendies) et l’élégance « film noir » suave et vénéneuse de Solo pour une blonde de Roy Rowland (où l’écrivain Mickey Spillane incarne à l’écran le détective privé qu’il a créé dans ses romans !) apportent une touche d’esthétique supplémentaire à un ensemble de vidéos — et de chroniques qui leur sont associées — de très haute tenue.
Les amoureux de l’âge d’or redécouvriront avec plaisir le premier film en couleur de Luis Bunuel, Les Aventures de Robinson Crusoé, disponible avec l’intriguant Une Femme sans amour dans un précieux coffret édité par Sidonis. Le divertissement sera de mise pour tous, avec l’analyse éclairée de films d’action, de guerre (Hamburger Hill), d’aventure (La Forêt interdite de Nicholas Ray), de science-fiction (L’Agence, avec Matt Damon), d’art martiaux (Raging Phoenix), et de comédies (Les Émotifs anonymes), tous chroniqués d’un œil aussi avisé qu’amusé.

En couverture : Abattoir 5 de George Roy Hill.

DVD Park n° 7 est disponible à la vente (0,50 €) en pdf sur le site de la revue : cliquez ici.



Dominic James, réalisateur de "Angle Mort"

2011 ne sera pas seulement l’année de ses 35 ans pour le réalisateur montréalais Dominic James ; ce sera aussi et surtout celle de la consécration de sa signature visuelle avec la sortie, en cette fin de mois de février, de son second long-métrage Angle Mort, thriller/slasher/road movie que nous avons chroniqué ici même la semaine passée. Cerise sur le sundae, Die, son film d’avant toujours inédit, devrait être distribué au Canada dans les mois qui viennent. Des incursions fortes, même si loin d’être des coups de maître, dans des genres où tension psychologique et horreur physique se télescopent selon les leçons dispensées par la mise en scène d’Hitchcock (référence avouée mais pas aussi clairement identifiable que l’homme le déclare), mais aussi par les études en arts dramatiques à New York puis les cours en cinéma que le jeune Dominic a suivis à Atlanta et Los Angeles avant sa solide carrière de réalisateur de vidéoclips, et avant le court mais très remarqué Lotto 6/66
Brève rencontre avec un habile artisan du film de psycho-killer où le hors-champ l’emporte sur le gore et le jeunisme façon Dimension Films des années 2000.



Versus : Une question prévisible pour commencer : quelles sont tes influences ? Y compris par rapport au genre (thriller mais aussi slasher, je dirais) que tu abordes avec Angle Mort ?

Dominic James : Pour te répondre de façon indirecte, je dois te dire qu’avant Angle Mort, j’ai réalisé Die, un film très psychologique. Angle Mort rappelle quelque chose de plus physique. Un film de cinéma qui s’assume dans ses effets et qui trouve son équilibre. Je veux dire qu’il respecte les attentes de ses producteurs et de son public, mais avec un équilibre humain qui n’est pas forcément courant dans les thrillers. Tu lâches tes personnages sur une route rocambolesque et tu facilites l’identification du spectateur au couple de héros. Il fallait s’en tenir à une ligne directrice et livrer une véritable expérience de cinéma.

Versus : Et donc : tes références ? (sourire)

Dominic James : Je suis influencé par des films que je qualifierais "de signature", très visuels et qui amènent le spectateur dans un trip hypnotique. Hitchcock et son croisement d’histoires à la Fenêtre sur cour reste ma référence. Mais j’ai aussi beaucoup pensé à Jaws (Les Dents de la mer), avec cette force plus "dark" qui s’acharne sur les personnages, et surtout avec le score musical associé au tueur.


Versus : Personnellement, j’ai beaucoup pensé au Halloween de Carpenter, qui reste un maître-étalon du genre ; je vois plus ton film comme un slasher, une variation sur le thème du psycho-killer sans visage dans ses meilleures illustrations. Carpenter disait qu’il n’est pas utile de montrer un couteau pénétrer la chair car on sait l’effet que cela produit, il jouait beaucoup avec le hors-champ et son film est l’exemple de l’horreur sans effusions de sang (ou très peu). Je trouve que tu rejoins cette approche, avec une volonté de laisser le spectateur imaginer le meurtre – ou alors tu montres ces meurtres sans spectacle excessif.

Dominic James : Je ne suis pas fan d’horreur ni de gore. J’aime le cinéma sans effusions. Ma référence première dans le genre "expérience de la peur" va vers le Alien de Ridley Scott et aussi vers le troisième volet réalisé par Fincher. Des films qui te laissent imaginer le monstre. Après il faut reconnaître qu’Angle Mort est un film à petit budget donc les limitations visuelles viennent aussi de ce défi économique. Le but est de faire monter la tension sans jamais trop en montrer. Je tenais à tout mettre en place autour du personnage de Miguel, le tueur interprété par Peter Miller. Avec plus de moyens, j’aurais sans doute poussé narrativement plus loin les exemples de tension.

Versus : Comme cette scène d’introduction qui aurait pu montrer le tueur pousser la voiture des jeunes sur le passage à niveau pour qu’ils se fassent écraser par le train…

Dominic James : Exactement.

Versus : Tu sembles accorder de l’importance à l’humanité de ton tueur ; on verrait presque des larmes perler dans son regard lorsqu’il s’attaque à ses victimes. Et en même temps, je le vois très froid, une machine à tuer à la Michael Myers qui suscite la plus grande peur rien qu’à travers un échange de regards, et pour cause…

Dominic James : C’est ce que je cherchais, oui, et c’est appréciable de savoir que le spectateur l’identifie et le ressente comme tel. Je voulais un équilibre entre sensibilité humaine et monstruosité. Sur le papier, tu as un monstre, un tueur mais qui est aussi un grand brûlé. D’ailleurs la première fois que nous avons tourné des essais caméra, quand Peter s’est promené maquillé, le regard des gens alentour était hallucinant, très troublé. Peter se sentait tout "croche", il me disait "ç’a pas d’bon sen’ !". La clef, l’attrape, vient de là. Il y a compassion en même temps qu’immense frayeur. Tu sens la douleur humaine dans les yeux d’un gars brûlé comme ça. On obtient ainsi un film qui génère une nouvelle énergie à chaque visionnement.

Versus : De là, l’importance des regards, et de la peur extrême que tu filmes finalement à travers ceux des victimes…

Dominic James : Oui, je suis parti du principe qu’il fallait créer une connexion des regards, d’où le tournage en anamorphique. je tenais à raconter cette histoire, aussi, depuis le point de vue du personnage de Stéphanie (Karine Vanasse).

Versus : C’est aussi à travers son point de vue que tu instaures véritablement ce climat de peur et que tu tords le concept du tueur masqué – puisque tu le "démasques", le dévoiles clairement dans un contrechamp qu’on pourrait dire subjectif, emprunté à la vision de Stéphanie.

Dominic James : Oui, pour moi tout tourne autour de cet échange de regards ; c’est ce qui provoque la poursuite, d’ailleurs.

Versus : En parlant de poursuite : il y a clairement un aspect road-movie, on roule avec les personnages sur les routes d’un paradis exotique qui devient rapidement un enfer. Mais pourquoi cette sortie de route, cette bifurcation narrative avec l’épisode de la ferme où l’on entend des cochons se faire égorger ? C’est hors-sujet en plus d’être hors-genre, non ?

Dominic James : L’intérêt vient des petites tournures qui changent le cours de l’histoire. Cette scène, c’est un cheminement pour que le tueur les rattrape, elle correspond au besoin de réalisme spatio-temporel. Je déteste ces films où pendant que des protagonistes s’enfuient, le tueur, scène suivante, n’a pas bougé d’un pouce : on le retrouve juste en train de se remettre en route !

Versus : D’accord, mais là, on tape dans le grand-guignol, quand même. J’ai trouvé ça dommage, et pas très approprié par rapport au reste du métrage. C’est une contrainte de scénario, de production, une volonté de plaire aux jeunes élevés devant les remake de Massacre à la tronçonneuse ?

Dominic James : Un choix personnel, vraiment. Cette séquence est très cubaine, on a trouvé cette ferme telle quelle, en faisant nos repérages. Je me suis dit que c’était propice à une atmosphère de perdition ; ça a de l’impact. Et j’aime les clins d’œil aux univers, oui. Ça te garde dans un genre qui déborde un peu ; les personnages sont dans le chaos total, ça n’a pas de bon sens ! Sur le papier, c’était beaucoup plus basique, sans détails "graphiques". Je crois que le tueur devançait les héros, donc j’ai pris le parti du défi logistique. Je tenais à ce qu’il y ait du sens, une logique de parcours.

Versus : Et concernant la toute fin du film, ce petit clin d’œil qui veut nous dire que "ça n’est pas fini" : même volonté personnelle ou respect d’une règle disons… plus commerciale ?

Dominic James : J’ai voulu finir le film sur la scène de l’antre – que j’aime beaucoup. Mais en visionnant cette fin initiale, je me suis rendu compte qu’il fallait que je privilégie un closure émotionnel, quelque chose qui nous permette de revenir aux héros. Tu as raison, ça ne sera jamais vraiment fini pour Éric et Stéphanie : chaque fois qu’ils entendront un diesel, ils ressentiront la peur qu’inspirait le tueur au volant de son pick-up. Je ne le vois pas comme un indice de sequel, c’est juste un petit truc pour finir sur un phénomène psychologique. Je considère que cela satisfait aussi les attentes du public qui veut savoir ce que le couple va devenir après cette épreuve. Tu sais, je revendique Angle Mort comme un film de commande qui se doit aussi d’être au service du public. Le tout est d’être capable de sortir de l’équation purement commerciale quand c’est nécessaire…



> Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> Angle Mort est sorti en salles au Québec le 25 février 2011



Court-métrage Lotto 6/66 de Dominic James


Bande-annonce de Angle Mort



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