Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo


Contrairement à certains de ses personnages principaux, Roujin Z n’a pas pris une ride. La sortie d’une version remasterisée en DVD et Blu-Ray, par Kazé, du film de Hiroyuki Kitakubo en témoigne. Visuellement chatoyant, bénéficiant d’une animation fluide et rythmée et porté par un propos – le vieillissement de la population et l’alternative machinique – encore aujourd’hui pertinent, ce film datant de 1991 ne souffre pas de la comparaison avec les fleurons de l’animation moderne.
Preuve de son indéniable réussite, le film vaut plus que la somme des noms prestigieux qui y sont associés, tels que Kitakubo (Robot Carnival, Blood, The Last Vampire) à la réalisation, Katsuhiro Otomo au scénario ou encore un jeune débutant alors bien loin du génie qu’il deviendra par la suite, Satoshi Kon, ici un des animateurs clé et concepteur des décors. Outre la reconduction d’une bonne partie de l’équipe technique de l’adaptation animée d’Akira, l’influence du mangaka Otomo se ressent à tous les niveaux. Difficile dans ces conditions de déceler les apports de Kitakubo tant Roujin Z s’apparente à une extension d’Akira, une sorte de variation minimaliste, plus intime, où Otomo trouve à développer ses préoccupations selon une autre perspective. Cependant, se placer sous l’égide du maître n’avait pas forcément pour conséquence de brider les multiples talents engagés mais était surtout une bonne occasion de profiter de son inestimable expérience.

Roujin Z aborde le vieillissement de la population japonaise, problème majeur à l’époque et toujours d’actualité, et ses conséquences (comment continuer à prendre soin des aînés ? Comment dépasser l’indigence et la raréfaction des structures adaptées ?) en envisageant l’alternative proposée par un développement technologique de la prise en charge physique. Un lit robotisé est ainsi mis au point par le ministère de la Santé, associé à une officine privée fournissant le cœur machinique du prototype qui soulagera aussi bien le patient que les proches parfois dépassés. Pour tester ce Z-001, le ministre de la Santé jette son dévolu sur monsieur Takazawa, un vieillard impotent en état de dépendance avancée (la première séquence nous le montrant gémissant à l’aide dans le lit qu’il vient de souiller). Le vieil homme est ainsi arbitrairement et sans ménagement enlevé de son appartement où une jeune aspirante infirmière, Haruko, venait bénévolement s’occuper de lui. D’un environnement sécurisant, il passe à une claustration certes médicalisée mais qui détériore progressivement les derniers liens de sa vie. Car comme le fait justement remarquer l’infirmière lors de la séance de démonstration de l’engin, la présence humaine est aussi, sinon plus, importante pour le maintenir en état de conscience, en vie, d’autant que son domicile recelait le souvenir de sa défunte épouse. Monsieur Takazawa est ainsi coupé de tout tandis qu’il est de plus en plus fermement relié à cette machine de survie. Haruko n’aura alors de cesse de tenter de l’arracher à cette cellule sophistiquée semblant régénérer, du moins maintenir en vie, ce corps rabougri seulement pour en utiliser l’énergie. La vision funeste de cocons matriciels renfermant l’humanité n’est pas loin. Ce prototype Z-001 en propose une prémisse auquel va s’opposer l’énergie et la volonté de l’infirmière, véritable vecteur d’une liberté de conscience à retrouver.

Ce qui est remarquable dans Roujin Z est que ces évènements dramatiques traités sérieux ne se départissent jamais d’un humour, voire même parfois de situations burlesques, infusant tout le métrage, que ce soit dans les réactions ou la monstration outrancièrement cartoonesque des visages. Et pourtant, ce traitement décalé, satirique, ne mets jamais en péril la crédibilité et la gravité du sujet.
Si l’animation et le design des personnages paraissent parfois rudimentaires, le foisonnement graphique et la mise en scène particulièrement soignée de Kitakubo font rapidement oublier les menus défauts. D’autant que la qualité de l’image du master ici proposé est de toute beauté. Alors que dans les productions Amblin chères à Steven Spielberg le récit était pris en charge par une jeunesse se débattant dans un univers incompréhensible et étranger aux adultes, ici c’est la vieille génération qui va s’évertuer à rétablir l’équilibre. Ainsi, la jeune Haruko après avoir échoué avec ses amis et collègues soignants à libérer Takazawa, elle trouvera de l’aide parmi le club restreint de vieux hackers hospitalisés dans son service. Ces derniers, grâce à des bidouillages informatiques sur des ordinateurs tout aussi obsolètes d’apparence, vont parvenir à entrer en contact avec Takazawa via l’I.A qui en a désormais la charge. Et par leur dialogue et leurs efforts stimuler l’esprit de Takazawa, ils vont éveiller la conscience de la machine qui en se connectant au souvenir prégnant de sa femme disparue, en deviendra une incarnation artificielle.

Ce robot d’un genre nouveau va donc s’autonomiser et s’évader pour répondre à la volonté du vieux monsieur, rejoindre la plage où lui et son épouse ont partagé d’inoubliables instants. Dans sa course, le lit-transformer va absorber, agréger les divers objets et véhicules rencontrés pour croître afin de résister aux tentatives conjuguées des ministres de la Santé et de la Défense pour l’arrêter, utilisant à cette fin des mechas belliqueux. Sans être aussi apocalyptiques et impressionnants que le combat fratricide entre Kanéda et Tetsuo, les affrontements sont tout de même marquants et l’on sent indéniablement la patte d’Otomo notamment par le biais de la formalisation d’appendices étranges en expansion, constituant ainsi autant de prolongements mécaniques à un corps organique en péril. De même, après Akira, Roujin Z raffermit l’une des thématiques d’Otomo partagée par nombre d’anime, soit le risque de dévoiement d’une technologie initialement développée à des fins progressistes.
Au final, le film de Kitakubo est une perle poétique, drôle et incisive où les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d’une simple balade sur la plage en compagnie de l’être aimé.


Nicolas Zugasti

Roujin Z est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 22 février 2012 chez Kazé



"Il était une fois en Anatolie" de Nuri Bilge Ceylan (Dvd & Bluray chez Memento)

S’il n’est pas du goût de tous les Versusiens, Nuri Bilge Ceylan n’en demeure pas moins un metteur en scène dont la radicalité des partis pris esthétiques ne peut laisser indifférent. Poussant la contemplation parfois à outrance, le cinéaste turc se présente malgré tout aujourd’hui comme l’un des rares auteurs européens capables de maîtriser, à la perfection parfois, les effets du temps sur ses personnages qui sont autant de sommets de fascination chez le spectateur.

A cet égard, la longue introduction d’Il était une fois en Anatolie en est un exemple d’une richesse incroyable. Passé un prologue dont on peine à se souvenir une fois le film mis en marche, ce dernier s’installe dans l’obscurité de la nuit turque pour suivre un convoi de la gendarmerie qui passera la nuit, en compagnie du suspect numéro un d’un meurtre, à essayer de retrouver l’endroit où a été enterré le cadavre dans une vallée. Et Nuri Bilge Ceylan de commencer à faire ce qu’il sait faire de mieux, d’entrée de jeu : planter un décor et une ambiance de façon magistrale, laissant le temps à la rétine du spectateur d’imprégner les moindres détails du plan, comme on se retrouverait face à une toile de maître, submergé. Il faut voir comment les voitures s’avancent petit à petit dans le cadre, sur une route dont les phares des automobiles rendent la poussière on ne peut plus cinégénique. La matière est en action, car derrière une certaine distance revendiquée, Ceylan ne filme pas autre chose que la vie dans ses moindres détails, parfois cruels, toujours humains. Ce film là est d’autant plus intéressant qu’il permet à son auteur de s’aventurer dans le cinéma de genre pour la première fois.

Un film noir donc, avec des personnages à l’avenant : un inspecteur brutal, un médecin compatissant, un procureur diplomate, et un suspect mystérieux. Un beau mélange qui ne cherche pas pour autant à dresser coûte que coûte le portrait de la société turque. Reste qu’à travers ce scénario qui frise parfois l’absurde, on découvre un nouveau Ceylan qui porte ouvertement un regard critique et dérisoire sur les autorités administratives de son pays. De quoi se rappeler au bon souvenir des excellents films de la récente vague roumaine, dont la noirceur des sujets n’entamait pas un certain décalage humoristique et provocateur dans le traitement. Il était une fois en Anatolie ménage ainsi des plages respiratoires au sein d’un récit qui parfois prend le risque d’être un peu trop hermétique.

C’est peut-être là que le film échoue à être aussi transcendant que les précédents métrages du cinéaste. Alors que Les Climats et surtout Uzak prenaient le parti de fixer au parcours des personnages une mise en scène qui respirait en même temps que ces derniers (le magnifique gros plan sur la sueur qui coule sur la peau dans Les Climats), là, Ceylan semble tomber dans le piège de la contemplation pure et dure, abandonnant au passage de raccorder sa démarche esthétique au personnage du médecin, qui au fur et à mesure du récit prend de l’importance. Si ce n’est pour montrer comment cet anti-héros, petit à petit, perd de son humanité pour accepter la règle du jeu administratif et se pervertir (voire son refus de tirer les bonnes conclusions de l’autopsie finale). Se pervertir comme le fait un peu, donc, Nuri Bilge Ceylan, en étirant son film sur près de 150 minutes quitte à désintéresser le spectateur sur la dernière demi-heure, définitivement de trop.

Pour autant, Il était une fois en Anatolie confirme la place unique de son auteur dans le paysage cinématographique européen, voire mondial. Et on lui pardonne assez facilement son récit à rallonge au regard de quarante premières minutes absolument saisissantes et inoubliables, qui peuvent facilement compter aujourd’hui parmi les plus belles séquences noctunes jamais tournées pour le cinéma.

Julien Hairault


Bande annonce en VOST du film disponible en DVD et Bluray à partir du 6 mars.



En conclusion, une belle édition !

Il y a deux jours le FCVQ prenait fin. Que dire de l’événement maintenant que nous l’avons suivi avec assiduité, même si nous n’en avons visionné qu’une partie de la programmation ? Nos chroniques des différentes œuvres projetées dans le cadre de cette première édition (et qui ne devrait pas être la dernière) parlent, de fait, d’elles-mêmes. Pas de long discours de clôture, donc – nous laissons cela aux officiels.
Riche en découvertes pointues dans des genres spécifiques, le FCVQ a en tout cas efficacement rempli, de notre point de vue, la mission qu’il s’était assignée, faire partager à un large public la passion pour des films de tous types. Certes, les comédies et comédies dramatiques ont rassemblé plus que de raison (mais est-ce une surprise ?) tandis que les séances consacrées au fantastique, à l’horreur, au documentaire, ont généré quelque désertion des salles concernées. Et que dire du public restreint, aussi, de la Classe de maître Larry Clark avec sa projection de Kids, essentiellement suivie par un parterre d’étudiants en cinéma ou de gens du métier (dont votre serviteur) ? Idem pour la classe de maître Jean-Claude Labrecque, néanmoins plus prompte à soulever l’enthousiasme des spectateurs québécois et pour cause : il s’agit de leur patrimoine. La présence d’un public attentif mais moins nombreux qu’on l’aurait cru, surtout pour les films de SF, d’horreur, de fantastique et la masterclass Larry Clark, ne doit pas nous faire tirer des conclusions pessimistes sur le type d’amour du cinéma que nourrit le "grand public" (toujours à mettre entre guillemets car le grand public, selon le moment et le film programmé, ce peut être vous, ce peut être moi…). De quel cinéma parle-t-on ? À quoi se mesure le succès d’un festival ou le goût cultivé pour sa programmation ? Du moment qu’un fort parti pris, en parallèle des nécessaires démonstrations de prestige (Café de Flore) animait ses organisateurs ; du moment que la carte blanche à Fantasia nous permettait de découvrir des pellicules folles furieuses, dont certaines maladroites mais étranges, curieuses (Hellacious Acres) ; du moment, enfin, que la catégorie "Expérience(s)" offrait à notre rédaction de grands moments de bravoure cinématographique, dans l’humour trash (Sunflower Hour, notre coup de cœur du festival) comme dans la noirceur (The Corridor, Brawler), nous n’avons aucune raison de déplorer l’engouement général pour des films un peu à l’opposé de nos genres de prédilection à nous, car l’un n’empêchait pas l’autre de s’épanouir et de trouver ses spectateurs, bien au contraire. C’est dans cet effort louable de présenter sur un même pied d’égalité de la programmation – et ça c’est incroyable, quand on y songe – un petit film auto-produit et connu de personne sauf de ses géniteurs ou presque et un drame branché mystique avec têtes d’affiche internationales, ou des pellicules autrichienne, belge, allemandes, japonaise aux côtés de titres québécois forcément plus rassembleurs dans la Capitale-Nationale (tout autant que le cinéma étatsunien pourrait-on dire). Considérant tous ces aspects et compte tenu que ses organisateurs ont monté le festival en un temps record (huit mois, on l’écrivait au moment de l’ouverture), nous n’avons aucune, non, aucune raison de ne pas nous réjouir de ces douze jours (okay, c’est limite trop long : on ne peut pas tout voir !) passés en compagnie de films, de réalisateurs et directeurs de la photographie dont certains comptent à nos yeux parmi les plus grands talents du moment dans des genres que nous n’avons pas fini de chérir. Allez, plus que 363 jours avant la seconde édition.

Grand Prix du Public Cinoche.com :
The Artist de Michel Hazanavicius

Prix du Public Prestige :
Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven (présentement à l’affiche)

Prix du Public Découverte :
In Film Nist (Ceci n’est pas un film) de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Prix du Public Expérience(s):
Mirokurôze de Yoshimasa Ishibashi

Prix de la Meilleure Première Œuvre :
(au fait : dans le jury de professionnels se trouvait entre autres Charles-Olivier Michaud, réalisateur de Neige et Cendres ; au temps pour nous, donc ; nos doutes émis à l’ouverture du festival n’avaient pas lieu d’être !)
Atmen de Karl Markovics

Prix du Public Court Métrage :
Mokhtar de Halima Ouardiri



Avant de refermer sur ce blog, jusqu’à la prochaine édition du moins, la catégorie FCVQ – même si nous reviendrons très bientôt sur Marécages de Guy Édoin –, nous ne pouvons passer sous silence les réjouissantes qualités du film flamand belge Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven. Nous n’y revenons pas parce que le film a reçu le Prix du Public Prestige – mérité – dans le cadre du festival, mais bien parce qu’il représentait un juste équilibre entre l’émotion forte et le message compassionnel avec une mise en scène simple mais travaillée. Un juste équilibre, aussi, entre rires et gravité via un humour grinçant à partir de situations difficiles. Tout ce qu’attend, en somme, un public venu au cinéma pour se divertir plus que pour faire des découvertes artistiques, mais sensible à la ciselure de son discours de fond.

Présenté en compétition mondiale du 35e Festival des Films du monde de Montréal où il avait raflé le Grand Prix des Amériques, le prix public pour le film le plus populaire, ainsi qu’une mention spéciale du jury œcuménique, Hasta La Vista raconte comment trois handicapés (l’un est malvoyant, l’autre en chaise roulante à cause d’une tumeur qui l’a privé de l’usage de ses jambes, et le troisième, complètement paralysé), sous couvert d’un voyage de découverte, se rendent en Espagne dans l’espoir d’y vivre leur première expérience sexuelle au sein d’un bordel spécialisé nommé El Cielo.
Road-movie décalé où l’empathie chaleureuse n’égale que le détournement de la tragédie du lourd handicap par un humour décomplexé (hilarante parade de Jozef, le malvoyant, pour rapporter secrètement chez lui les vêtements d’un de ses camarades), Hasta La Vista évite de tomber dans le piège de la peinture pleine de commisération. Maniant avec nuance les frustrations physiques de ses personnages, il porte un regard attendri, ludique mais aussi savoureusement ironique sur la condition des handicapés et l’expression de leurs désirs et pulsions. En optant pour un trio dont chaque membre se trouve dépendant des deux autres, Geoffrey Enthoven instaure une dynamique intéressante basée sur une interaction permanente et paradoxale des personnages, très enrichissante pour le récit. Philip, entièrement paralysé, reste ainsi le meneur de l’ensemble, tandis que Jozef, quasiment aveugle, sera le seul à voir la belle personne que représente Claude, leur guide obèse, protagoniste secouant tout ce petit monde à la manière de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. De son côté, Lars cloué dans sa chaise roulante, reste un modèle d’évasion pour ses amis, de par ses connaissance œnologiques et son apparence prompte à séduire les jeunes filles. L’issue tragique émouvante, mais libératoire, de ce personnage, saura leur faire comprendre à quel point leur voyage en valait la peine. Même s’il se trouve parfois sur le fil du rasoir d’un point de vue émotionnel (c’est presque un peu trop par moments…), Hasta La Vista offre une dissertation divertissante, et avec une mise en scène bien au-dessus des standards télévisuels – normal, c’est belge, pas français – sur ce qu’est la différence et sur la manière dont elle siège avant tout dans l’œil de chacun : nos héros eux-mêmes s’empoignent en dénigrant leurs handicaps respectifs, et font preuve d’un ostracisme certain par exemple à l’égard de Claude au départ ou de ce groupe de Hollandais dans le vignoble bordelais. Geoffrey Enthoven livre-là un beau film qui n’élude pas la question du plaisir auquel ont droit tous les êtres humains, plaisir exprimé sans détour et célébré dans un finale festif et drôle mais aussi dans une intimité que nous prenons goût à ne pas envahir. Toujours cet équilibre entre décomplexion rigolarde et pudeur touchante.


Stéphane Ledien



"Tomorrow at Seven" de Ray Enright (Hantik Films)

Troisième rareté éditée en DVD par Hantik Films, Tomorrow at Seven laisse entrevoir dans la collection The Scare-Ific, l’arrivée de l’humour au milieu des intrigues noires et policières de ces métrages fragiles et injustement méconnus. Réalisé en 1933 par Ray Enright, ce petit bijou de thriller condense ainsi en un peu plus d’une heure les passages obligés du genre ainsi qu’une accumulation récréatrice d’ingrédients comiques qui rajoutent du rythme et de l’intérêt à l’ensemble. Le ténébreux Chester Morris y joue un écrivain sur les traces d’un mystérieux assassin dont la particularité est d’annoncer à l’avance, l’heure et l’identité de sa prochaine victime ("tomorrow at seven"), et en laissant comme carte de visite un As de Pique comme signature. Enfermés dans une propriété en Louisiane, après un tumultueux voyage en avion, plusieurs protagonistes (dont l’assassin à démasquer) s’apprêtent à passer une nuit mouvementée !

Et parmi ces personnages donc, un couple de policiers (interprétés par Frank McHugh et Allen Jenkins), dont la bêtise (notable au manque de jugeotte de leurs déductions), suffit à rendre chacune de leur intervention drôle et efficace, et qui tel un bon running-gag bien huilé au milieu d’un scénario mécaniquement mortel, entretient le suspense de l’enquête jusqu’au bout ! Car en plus d’être drôle, Tomorrow at Seven est un whodunit rondement bien mené. Le charme de ces films des années 30 est de ne s’embarrasser d’aucun élément parasite à l’intrigue. Là où aujourd’hui on développerait une histoire d’amour entre l’écrivain et la jeune femme, Enright, lui, n’avait sans doute pas le temps (ni l’envie et les moyens) d’y perdre des plumes. L’important étant de se concentrer sur l’avancement de l’intrigue, puisque le spectateur avait payé son billet pour frémir et enquêter en s’identifiant au héros du film.

C’est donc avec un plaisir non feint que l’on observe les protagonistes se faire descendre les uns après les autres jusqu’à ce que le fin mot de l’histoire soit connu, et l’As de Pique révélé en même temps que ses motivations, lesquelles, secondaires à l’intrigue, seront chassées en fin de course par un dernier ressort comique des flics bouffons. Tomorrow at Seven offre ainsi un contre-champ aux films que l’on a l’habitude de voir de cette époque. Un véritable contrepoint de vue sur le cinéma, pour reprendre la devise de Versus ! Si bien que le travail d’éditeurs comme Hantik Films est précieux pour (re)découvrir la face cachée du cinéma d’exploitation de la grande époque des studios, qui tirait l’essentiel de son charme désuet de la performance de comédiens "anonymes" et d’une mise en scène illustratrice au service de récits toujours alambiqués et hauts en couleurs. Un vrai plaisir de cinéphile !


Julien Hairault

Disponible chez Hantik Films depuis le 7 septembre (12,95 euros)


Extrait de Tomorrow at Seven de Ray Enright



"This Must Be The Place" de Paolo Sorrentino

S’il vous plaît, ne vous arrêtez pas uniquement sur le look de Sean Penn dans This Must Be the Place de Paolo Sorrentino. Et pourtant, voilà une belle performance : la coiffure à la Alice Cooper ou Robert Smith, le visage fardé avec fond de teint et rouge à lèvres, les ongles (mains et pieds) peints, la démarche mesurée, la petite valise à roulettes, la voix au ralenti, tout ne pourrait sentir que le surjeu et la course aux Oscars. Pourtant, du fond de ce personnage calibré et typé (“la rock ‘n’ roll star”), Sean Penn fait un numéro d’acteur éblouissant. Rien à voir avec sa coiffure, sa démarche, sa voix, tout cela est requis par Cheyenne, ce drôle de bonhomme qui a quitté le star system il y a vingt ans et s’est retiré en Irlande. Non, ne regardez que ses yeux, les yeux bleus de Sean Penn : ce sont ceux d’un enfant perdu dans un corps adulte, d’un pauvre gamin qui se cherche encore, à plus de cinquante ans, et ne s’est pas trouvé.
Sorrentino a scindé son film en deux : la première partie irlandaise, amusante et désespérée, dans laquelle Cheyenne traîne son ennui. Puis la seconde, américaine, qui prend les allures d’un road movie initiatique, nourrie de rencontres comme l’était Into the Wild du même Sean Penn.
Pourquoi This Must Be the Place mérite-t-il un large détour ? Sans doute moins pour son scénario (somme toute du déjà vu) que pour son interprétation (et pas seulement Sean Penn), ses façons de s’attarder sur un détail, une rencontre, du superflu. On disait de Hawks qu’il plaçait toujours sa caméra à hauteur d’homme. Dans ce film, Sorrentino mérite le même compliment.

Comment remplir les vides avec du plein ? Je crois que le cinéaste italien ne se pose même pas la question. Il suit tout simplement ses envies. Ainsi le formidable moment où Cheyenne suit à New York un concert de David Byrne, l’ex-leader des Talking Heads auxquels le film emprunte le titre d’une des chansons, puis discute un moment avec lui. Ou l’histoire de l’invention de la valise à roulettes par le génial Harry Dean Stanton.
On peut reprocher à Sorrentino de vouloir faire trop d’esthétisme, un peu à la David Lynch. De placer dans ses plans des éléments incongrus, telle l’oie dans la maison de Joyce Van Patten ou le bison qui apparaît dans le cadre d’une fenêtre. Ce qui pourrait passer pour du maniérisme, ainsi que quelques maladresses (mineures), font tout le sel de This Must Be the Place.
Curieusement, le film déborde de gentillesse : la rock star n’est pas teigneuse ni le mec tatoué rencontré dans un bar ni celui qui propose à Sean Penn une cigarette ni celui qui le conseille sur l’achat d’une arme, etc. Comment décrire un monde méchant quand on sait que Penn est parti à la recherche du Mal suprême, un nazi ? L’interprétation de ce dernier par Heinz Lieven est étonnante, engendrant tout à la fois dégoût et pitié.

Projeté à Cannes lors du dernier festival, This Must Be the Place n’a pas été spécialement remarqué et c’est dommage. Ce mélange d’humour et de dépression va peut-être, c’est à espérer, trouver son public dans les salles. Là où doit être sa place !


Jean-Charles Lemeunier

Film sorti en salles en France le 24 août 2011

> À propos de Cannes 2011, lire aussi toute la rubrique et ses chroniques consacrées à l’événement et à la sélection.



"Submarine" de Richard Ayoade

Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.



Stéphane Ledien

> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



Ressortie en salles de « La Valse des pantins » de Martin Scorsese

« Mieux vaut être le roi d’un soir qu’un Charlot toute sa vie » : cette réplique de Rupert Pupkin, l’antihéros ambigu de La Valse des pantins, semble avoir été parfaitement intégrée par les citoyens de la société du XXIe siècle, tout entiers dirigés vers l’obtention du fameux quart d’heure de gloire prophétisé par Andy Warhol en 1968. La télévision puis le développement exponentiel d’internet ont favorisé ce besoin primitif de célébrité, à tel point que chaque habitant de la planète est potentiellement une star en puissance, exerçant, en attendant d’être découvert, ses talents quelconques dans sa chambre, son salon, sa cave ou je ne sais où. Finies ces légendes mettant en scène un technicien de génie fabriquant une machinerie complexe dans son garage – désormais la naissance de l’artiste se fait via un écran d’ordinateur, un clavier, une souris et une webcam. En parallèle, la télévision a conservé tout son pouvoir glorifiant, multipliant les occasions de révéler les chanteurs, acteurs, comiques et même cuisiniers de demain. L’écran (du PC ou de télévision) est une fenêtre ouverte sur l’axiome warholien. Corollairement, cette fenêtre débouche aussi sur le coup d’éclat permanent : puisqu’on ne vous offrira pas deux fois la même chance, faîtes-en un maximum pour rester gravé dans les consciences.

A revoir La Valse des pantins aujourd’hui, il apparaît que Martin Scorsese avait parfaitement saisi, dès le début des années 80, la problématique du coup d’éclat télévisuel, vingt ans ou presque avant l’explosion de la télé-réalité (qui projette littéralement des inconnus sur la grande scène du monde). Ce n’est pas la seule raison pour laquelle le film mérite d’être découvert ou revu. Car il s’agit avant tout d’une rare incartade comique dans le cinéma de Scorsese, habituellement bien grave. The King of Comedy (en V.O.) dresse un portrait acide du monde de la comédie et du show business autant qu’il joue sur les ressorts du comique, mais un comique toujours en balancement entre l’inquiétant et le pathétique, car son personnage principal, s’il se veut amusant, est souvent drôle en creux, du fait de l’embarras qu’il provoque chez ceux qui l’entourent. Rupert Pupkin fait pitié. Pas facile de demander au spectateur de s’attacher à un type aussi agaçant et pathétique que l’est Pupkin, le genre de pot-de-colle que personne n’aurait envie d’avoir dans les pattes. Tellement pas facile, d’ailleurs, que le film reçut un accueil critique et public désastreux, et que Scorsese le désavoua plus ou moins par la suite, affirmant au mieux que ce fut une expérience embarrassante, au pire que c’est une œuvre complètement ratée. A notre humble avis, The King of Comedy (adoptons définitivement le vocable original, bien plus pointu) se situe pile poil entre les deux, sans doute raté au sens où l’entendait Scorsese, qui imaginait un film plus ambitieux et une énième collaboration avec Robert de Niro plus fructueuse, et certainement embarrassant parce que son protagoniste ressemble à ces doux dingues qui parlent seuls dans la rue et qu’on craint de confronter, même gentiment, à leur folie.

Pareille tension n’empêche pas le film de tomber juste dans ce qu’il désire montrer des dérives de la société du spectacle. Il n’est pas si difficile de s’imaginer en Rupert Pupkin : un type qui brille par sa banalité, un mec solitaire qui n’a pour seul loisir et occupation que l’idolâtrie du présentateur-vedette d’un show télévisé à l’américaine, et pour seuls amis qu’une psychotique tout aussi groupie que lui et deux effigies en carton avec lesquelles il converse joyeusement, tandis que sa mère (dont la voix appartient à celle de Scorsese) lui intime de baisser le volume. Alors qu’il attend son modèle à l’extérieur du studio de télévision, Pupkin parvient à grimper dans la voiture de Jerry Langford et à lui parler de son ambition comique. Pour se débarrasser de l’importun, la star lui propose de prendre rendez-vous auprès de sa secrétaire et de se présenter ensuite à son bureau, projet qui emballe plus que jamais l’excitation du wanna be. Faisant preuve d’une abnégation rarement vue, Pupkin se présente presque tous les jours au studio, sans craindre le ridicule, jusqu’à se rendre compte que Langford, manifestement, le fait tourner en bourrique.

The King of Comedy tient une place particulière dans la filmographie de Scorsese, au-delà de son inédite tonalité comique : le cinéaste est encore tout auréolé du succès de Taxi Driver et, plus récemment, de l’impressionnant Raging Bull. Sa collaboration avec Robert de Niro est à son faîte. Le rôle de Pupkin, confié à l’interprète historique de Travis Bickle, ressemble à un véritable défi artistique, proche du sublime ou du suicide, tant Pupkin est à la fois génial et grotesque. C’est pourtant lui, De Niro, qui apporta cette histoire à son mentor, persuadé qu’il pourrait en tirer le meilleur. Scorsese se souvenait alors de la tragique expérience vécue par Jodie Foster, découverte toute jeune dans Taxi Driver, harcelée pendant des années par un certain John Hinckley Jr. qui finit par tirer sur Ronald Reagan dans le but d’attirer l’attention de l’actrice. La filiation avec Taxi Driver ne s’arrête pas là : le Pupkin incarné par De Niro garde des traces du Bickle psychopathe, prêt à tout également pour un ultime coup d’éclat, un gros coup de pied dans la fourmilière inattentive de l’Amérique, sur le mode du « Regardez-moi, je suis là, j’existe ». Si Bickle revenait du Vietnam et se voyait abandonné par la société à son triste dérangement mental, Pupkin débarque simplement du New Jersey avec l’espoir de s’imposer une seule et unique fois, quitte à en payer le prix élevé.

La bonne idée du film tient dans le choix de Jerry Lewis pour interpréter l’irascible et peu loquace Jerry Langford. A l’époque, le célèbre duettiste du Martin & Lewis Show, désormais showman solitaire, est dans le ventre mou de la célébrité, quasiment exclu d’Hollywood, sans projet depuis longtemps, plus souvent moqué qu’adulé. Tandis que son compère Dean Martin a continué de poser sa voix de crooner sur les micros, en jouant de temps à autres chez Howard Hawks, Billy Wilder ou Vincente Minnelli, Lewis a effrité tout doucement sa notoriété après une vague de succès comiques (Le Zinzin d’Hollywood reste parmi nos favoris). Tous les membres du Rat Pack semblent alors sur le retour – Dean Martin et Frank Sinatra ont d’ailleurs été envisagés par Scorsese avant qu’il ne s’arrête sur Lewis. Il y a donc, dans ce rôle, une franche part autobiographique, bien que le personnage de Langford lui soit opposé pour ce qui est du caractère, Lewis étant réputé pour sa bonne humeur et son positivisme en-dehors des plateaux. Surtout, l’humoriste / acteur traîne derrière lui un bagage empirique essentiel, notamment lorsqu’il souffle à Scorsese une anecdote qui se retrouve dans le film, quand une tante inquiète demande à Langford de parler à son neveu malade au téléphone et lui souhaite « d’avoir un cancer » après qu’il a refusé de se plier à la requête.

Autant d’éléments qui font de The King of Comedy un film curieux et passionnant, aussi délicat à regarder en face que peut être embarrassant le trou de mémoire d’un comédien de théâtre, ou la dérive en direct d’une célébrité estimée. Successivement attachant et repoussant, Rupert Pupkin, nom sur lequel achoppent tous ses interlocuteurs sans exception, signe de leur indifférence, ne cesse de creuser son propre trou grotesque en assurant une ancienne camarade d’école de son succès prochain, ou en débarquant à l’improviste dans la maison de campagne de Langford en faisant croire à la demoiselle qu’ils sont attendus. Pupkin essaie simplement de se forger une place dans cette société – rien de plus difficile pour qui ne sait pas garder sa place anonyme et invisible. Pupkin veut faire en sorte que les figurines en carton qui lui servent de locuteurs, installées dans son sous-sol, représentant Jerry Langford et Liza Minnelli (dont le rôle, le vrai, a été coupé au montage par Scorsese), s’animent brusquement pour devenir réelles, quitte à ce que cela ne marche que pour quinze minutes.

A la fin du film, via un ressort dramatique cocasse, Pupkin parvient enfin à présenter son sketch devant le public du Jerry Langford Show. La séquence, filmée en vidéo et gonflée en 35mm, est continue, sans coupure. Cette résolution du cinéaste à nous faire participer à la débâcle attendue débouche curieusement sur un inespéré succès public de Pupkin, dont les vannes font rire les spectateurs aux éclats. J’ai lu quelque part que l’on pouvait douter de la réalité de cette séquence, Scorsese jouant à plusieurs reprises sur les niveaux de réalité, notamment lors d’une scène qui voit Pupkin dialoguer avec Langford au restaurant, et qui n’existe que dans sa tête. Mais cette thèse ne tient pas la route, au moins pour deux raisons : d’une part, parce que plusieurs personnages assistent à ladite séquence, parmi lesquels Langford lui-même, observant la scène à travers la vitrine d’un magasin de téléviseurs. Et d’autre part, parce que The King of Comedy, depuis ses premières minutes jusqu’à sa conclusion, traduit une inversion du comique scénique : drôle à l’écran, Langford ne fait plus rire personne à la ville, tandis que Pupkin, grotesque à la ville, révèle tout son talent comique à l’écran. C’est lui, Pupkin, le King of Comedy. C’est lui la star. Et de ce fait, le sketch final n’est que l’aboutissement populaire de son grand talent, celui d’être un être humain tout ce qu’il y a de plus banal, faisant rire autrui simplement en racontant sa piètre existence, un grand sourire sur les lèvres et un bon timing faisant le reste.

Eric Nuevo

Ressortie en salles le 18 mai 2011 par Carlotta



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La dramédie humaine : M*A*S*H (la série)

C’est une série à part dans l’univers formaté de la télévision. Une œuvre inattendue, née pour de mauvaises raisons mais touchée par la grâce. Hors normes à l’époque, elle l’est encore aujourd’hui, aucune production récente ne pouvant prétendre caresser du doigt le ton si particulier qui est le sien. Une série qui s’est affranchie des carcans et des balises imposées par les annonceurs pour créer sa propre voie autant que sa voix propre sur deux-cent cinquante et un épisodes et onze années de diffusion. Une série si novatrice qu’elle créa un genre nouveau qui ne s’applique encore qu’à elle seule : la dramédie.

1970. La guerre du Viêt Nam fait rage et Nixon autorise l’incursion des troupes américaines au Cambodge pour frapper les bases de replis des troupes d’Hô Chi Minh. Dans cette période troublée, où les Etats-Unis doutent d’eux-mêmes et où la contestation contre des opérations militaires qui n’en finissent plus malgré les promesses de désengagement se multiplient, Robert Altman lâche sur les écrans l’un de ses chefs-d’œuvre, M*A*S*H. Palme d’or du festival de Cannes, quatre Oscars à la clé, cette chronique narre le quotidien tragi-comique d’une équipe de soignants officiant durant la guerre de Corée au sein du 4077e M*A*S*H. Ces toutes nouvelles unités chirurgicales mobiles, placées près du front, permettaient de soigner les traumatismes les plus graves avant d’évacuer les soldats vers les hôpitaux classiques. Une sorte de service d’urgence sous les obus. Le film remporte un large succès dans les salles mondiales. À Hollywood, qui dit succès dit pognon et qui dit pognon dit exploitation. Comment donc capitaliser sur le succès d’une tragi-comédie acerbe où des chirurgiens dans le sang jusqu’aux coudes décompressent en jouant au golf avec les trous laissés par les bombardements ennemis ? C’est le patron de la 20th Century Fox lui-même qui trouve la solution. Puisque les décors du film n’ont pas été détruits, pourquoi ne pas lancer une série télé reprenant les personnages du long-métrage que le public se fera un plaisir de retrouver sur un rythme de 26 minutes par semaine ?
Si fait, feu vert est donné et l’affaire confiée aux mains expertes de Gene Reynolds et Larry Gelbart, auteurs et producteurs chevronnés. Durant trois semaines, les deux hommes posent les bases de la série, des personnages qui la traverseront et de leurs interactions. Une bonne “comédie de situation” ne saurait en effet s’épanouir que sur des caractères forts et, surtout, antagonistes, assurant un vivier inépuisable de conflits en tous genres.

Benjamin Franklin Pierce, dit Hawkeye en référence au Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, sera le pivot de la série. Pas son personnage principal, concept délicat dans un “ensemble show”, plutôt son âme. Hawkeye est humaniste jusqu’à l’excès, un antimilitariste rongé par les corps mutilés des jeunes soldats qui passent tous les jours sur sa table d’opération et qui se dissimule derrière la façade d’un boute-en-train doublé d’un dragueur invétéré. Autour de lui évoluent le reste de la distribution, alliés et ennemis. Trapper John, auquel le lie une solide amitié ainsi qu’un amour immodéré pour l’alambic artisanal qu’ils ont installé sous leur tente, le Caporal Klinger, ne portant que des robes en espérant se faire réformer, Walter “Radar” O’Reilly, aide de camp débrouillard et naïf, symbole à peine dissimulé de tous ces soldats arrivés gamins et rentrés hommes à la maison, et le père Mulcahy, homme de foi et boxeur, dont les prêches du dimanche matin se font la plupart du temps devant des bancs vides. Face à eux, le duo infernal Margaret “lèvres en feu” Houlian et son amant (mal) caché le Major Frank Burns représentent toute l’idiotie de la machine militaire. Officiers de carrière, ils partagent le goût pour l’ordre et la discipline que Pierce et Trapper bafouent quotidiennement. Tout ce petit monde se déchire sous la houlette du bienveillant Colonel Henry Blake, officier gradé débonnaire à la limite de l’incompétence.
Hormis Garry Burghoff (Radar), aucun membre de l’équipe originelle ne reprend sa place, les mondes du cinéma et de la télévision étant encore à cette époque imperméables. Très tôt, pour le rôle de Hawkeye qu’ils savent prépondérant, Reynolds et Gelbart portent leur choix sur Alan Alda, habitué des plateaux et immense comédien, pour tenir le rôle. Après avoir fait connaître son intérêt pour la série sur la base du scénario du pilote, Alda laisse planer le doute avant de s’engager fermement la veille du début des répétitions. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer ce qu’aurait été M*A*S*H sans lui. Différent au mieux, meilleur, il est permis d’en douter tant Alda, plus qu’interpréter Hawkeye, l’habite avec une intensité rare, effaçant rapidement la fine ligne qui sépare l’acteur de son personnage.
La série débute donc en 1972 et les premiers temps sont difficiles. Les audiences ne sont pas bonnes et la Fox, qui pensait tourner une série à moindres coûts, doit faire face à un Gene Reynolds résolu qui se bat âprement pour qu’elle soit tournée en pellicule, et non pas en vidéo comme il est d’usage, que le matériel adéquat (hélicoptères, ambulances) soit disponible selon les besoins et qu’un consultant médical soit présent pour superviser les scènes de bloc opératoire. Ce n’est déjà plus la sitcom envisagée, c’est une série soignée à part entière qui va rapidement prendre un virage inattendu. Alors que l’humour potache prévaut dans les premiers temps, le dix-huitième épisode “Parfois on entend le bruit de la balle” va changer la donne. Grièvement blessé, un ami d’enfance de Hawkeye meurt entre ses mains, sur la table d’opération. Un choc en forme d’avertissement pour le spectateur : on n’a pas fini de vous étonner.

Mutations

M*A*S*H va dès lors cultiver sa différence, jouer sur tous les registres, avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Passer du rire aux larmes dans un même épisode, bien souvent au cours d’une même scène. Parce que les personnages sont des êtres humains placés dans des conditions inhumaines. Une mue tranquille qui ne prendra totalement forme qu’avec le remplacement de plusieurs personnages au fil des saisons.
Très proche dans la forme de Hawkeye, Trapper John quitte le navire. Il est remplacé par BJ Hunnicut. Tout jeune père, BJ est rongé par le sentiment d’avoir abandonné sa famille quand elle avait le plus besoin de lui. Au cours de la huitième saison, un épisode, “L’ennemi commun”, poussera ce sentiment au point que BJ, plus déprimé que jamais, s’écroulera moralement en apprenant que sa fille a appelé innocemment “papa” un militaire rentrant au pays. Cette dimension familiale donne au personnage une profondeur certaine ainsi qu’un regard nouveau sur les événements, au contraire d’un Pierce éternel célibataire qui peut à tout moment chercher le réconfort (sans toujours le trouver toutefois) dans les bras d’une infirmière.
En fin de quatrième saison, c’est le Colonel Blake qui tire sa révérence. Ayant accompli son “tour of duty”, Henry rentre chez lui pour retrouver femme et enfant. Les larmes de joie sont bien vite chassées par celles, plus amères, versée lors de l’épilogue. Mitraillé par l’ennemi, l’avion qui ramenait le Colonel s’est abîmé en mer, il n’y a aucun survivant. Le silence qui règne alors sur le bloc opératoire est celui de l’équipe, véritablement choquée par la nouvelle, les acteurs n’ayant été prévenus de la tournure des événements qu’au dernier moment.
Blake est remplacé par le Colonel Sherman Potter, chirurgien militaire qui a déjà couvert les deux premiers conflits mondiaux. La Corée sera sa dernière guerre avant une retraite autant méritée que redoutée. Bien que soldat de carrière (il s’est enrôlé avant d’avoir atteint sa majorité), Potter est un homme profondément bon et compréhensif. Sa nature même impose le respect aux plus réfractaires, y compris Pierce et Hunnicut qui sauront lui rendre les hommages des hommes de troupes en le saluant, une seule et unique fois, au garde-à-vous.
Sentant son personnage s’essouffler (à raison), Larry Linville décide à son tour de quitter la série et c’est Frank Burns qui quitte la scène. Il est remplacé par Charles Winchester troisième du nom, héritier d’une bonne famille de la bourgeoisie de Boston. Plus conservateur que Nixon, à l’ego surdimensionné, Winchester n’en demeure pas moins un personnage plus intéressant que son prédécesseur. Trop limité dans sa définition, Burns ne s’élevait jamais vraiment au dessus de la caricature de militaire idiot qui lui avait été assignée, représentant sans doute en cela ce que le studio avait en tête en lançant la production de la série. Winchester, lui, est plus profond. S’il reste en premier lieu une force de confrontation face aux deux carabins que sont Pierce et Hunnicut, le conservateur pur jus résistant aux assauts des libéraux rigolards, Charles le 3eme est tout à la fois capable d’un humour ravageur (il ne se gène jamais pour rendre la monnaie de leur pièce à ses deux collègues) autant que d’une compassion sincère, en totale contradiction avec son image. Esthète, Winchester fuit la guerre à sa façon, trouvant dans la musique classique le refuge que d’autres vont chercher dans l’alcool ou les amourettes de passage. De part sa complexité et son évolution, discrète mais bien réelle, Winchester s’avère l’un des personnages les plus intéressants de M*A*S*H, parce que sortant plus que les autres des carcans imposés à la création, venu sur le tard et adapté dès son apparition à une parfaite intégration dans ce que la série est devenue en quelques années.

Le Viêt Nam terminé, l’opinion publique américaine reste durablement marquée et les conséquences de cette sale guerre n’ont pas fini d’alimenter les séries télé et les films des années à venir, jusqu’à l’outrance stupidement guerrière de Rambo II en 1985.
Malgré des chiffres d’audience catastrophiques, M*A*S*H survit à ses premières années. Mais si l’action est bien située en Corée, dans l’esprit des créateurs comme des acteurs c’est bien de la jungle Vietnamienne dont il est question. Car dans le delta du Mekong comme le long du 38e parallèle, les marines qui s’en vont faire la guerre affichent le même visage acnéique d’une jeunesse américaine sacrifiée à la lutte contre le péril rouge. Le public trouve donc là un écho à ses angoisses mais la série touche aussi plus largement aux idées qui agitent alors la société (la place des femmes, le racisme, etc.), traitant chaque problématique avec intelligence et clairvoyance, refusant la facilité des réponses toutes faites, sans jamais faire l’impasse sur un humour ravageur. Car dans M*A*S*H l’humour n’est pas seulement une nécessité structurelle (faire rire le public pour qu’il revienne la semaine suivante) mais une composante primordiale de la vie du camp. Si les personnages rient, et font rire autant, c’est aussi pour supporter le ballet sans fin des hélicoptères qui déversent jour après jour leurs contingents de soldats blessés dont certains ne rentreront au pays que dans des cercueils.

Si certaines séries tendent à perdre de leur fraîcheur au fil des ans, un cycle d’usure naturelle des caractères et des ressorts dramatiques, M*A*S*H se distingue par un accroissement constant de la qualité, au fur et à mesure qu’elle ose bousculer son audience jusqu’à trouver le parfait équilibre entre rires et drames. Les acteurs s’impliquent de plus en plus dans la création, devenant à leur tour scénaristes ou réalisateurs. Les relations des personnages sont moins bouffonnes, plus humaines.
L’audience enfle de jour en jour et les qualités de la série enfin reconnues par le public comme par la critique. Au cours de sa vie, M*A*S*H sera nominée pas moins de quatre-ving dix neuf fois aux Emmy Awards ! Preuve s’il en est qu’elle aura su toucher largement et durablement son audience.
La série va durer onze ans, soit presque quatre fois plus que la guerre qu’elle est censée couvrir, et s’achève en 1983 par un épisode exceptionnel de 150 minutes.
Le finale s’ouvre sur un Pierce hospitalisé en psychiatrie, laissé aux bons soins du docteur Friedman, aperçu déjà dans plusieurs épisodes. Alors que l’on parle plus que jamais d’une paix imminente et que BJ reçoit son ordre de rapatriement, Hawkeye doit exorciser un souvenir terrible que le psychiatre ira chercher patiemment et qui nous démontre une nouvelle fois, alors qu’elle est dans sa dernière ligne droite, que M*A*S*H ne se repose pas sur ses lauriers et qu’elle ose encore secouer son public, autant qu’elle malmène ses protagonistes.
Dans la deuxième partie, la paix est déclarée ! Fin du massacre. Les derniers blessés sont évacués, les bombes se taisent et c’est au tour de la joie d’exploser. C’est aussi le moment des interrogations sur l’avenir et les perspectives de réinsertion. Potter peut enfin prendre sa retraite, Pierce ne rêve que de la vie tranquille d’un médecin de campagne… Et il y a ceux qui n’en peuvent plus, comme cette infirmière qui décide de quitter le métier, ou cette autre qui a accompagné trop de mourants et ne veut plus travailler qu’en obstétrique où elle aidera à mettre les enfants au monde. Tous vont retrouver leurs familles mais c’en est une autre qu’ils quittent alors que les tentes de la 4077e sont démontées. Des êtres soudés dans un maelström de morts, avec l’espoir ténu de se revoir au pays, un jour, peut être… La dernière image, celle que découvrent en même temps Pierce et le spectateur, une dernière fois réunis, serre le coeur. Un au-revoir mélancolique, entre le soulagement et le regret de la fin d’une époque qui aura compté.
Ce soir là, devant son écran, le public américain a répondu en masse. Près de cent-six millions de téléspectateurs ont assisté au finale, un chiffre inouï, qui reste encore aujourd’hui inégalé. Pour se faire une idée, plus récemment, la série à succès Friends n’avait mobilisé pour son dernier épisode “que” cinquante-sept millions de fans. Une très belle performance qui fait pourtant bien pâle figure en comparaison. Mais à l’heure de la multiplications des canaux, il semble aujourd’hui bien improbable qu’une série, aussi bonne soit-elle, puisse jamais atteindre ce record. Jusqu’à la dernière minute, M*A*S*H aura affirmé sa différence.

Julien Taillard





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"Comment savoir" de James L. Brooks : l’amour en trompe-l’œil [complément à l'article paru dans Versus n° 21]

Comédie romantique irrésistible, aux échanges fulgurants et cinglants à la manière des screwball comedies des années 1950, Comment savoir pare ses saynètes d’une multitude de symboles et de trompe-l’oeil soulignant l’hésitation permanente de ses personnages. Leur profusion ne permet pas tant l’analyse d’une séquence isolée que celles d’une poignée de saynètes, éparses mais intimement liées dans l’esprit rusé de James L. Brooks.


Lignes de vie

Le film débute par une scène au passé : l’héroïne est encore enfant et, tapant dans une balle de baseball, percute pour la première fois son avenir professionnel. Son destin est scellé, et le sujet du film avec : Comment savoir interroge ses personnages en continu, revenant sans cesse sur l’interrogation présupposé du titre (« How do you know » en VO) et, tout autant, sur le souvenir de cette scène initiale comme premier choix de vie. Les deux personnages principaux auront chacun, au cours du récit, un dilemme à résoudre. Celui de Lisa (Reese Witherspoon), lorsque sa carrière sportive s’arrête prématurément, est d’ordre sentimental à tendance matérielle : doit-on choisir la stabilité ? l’opulence ? l’amour vrai ? Celui de George (Paul Rudd) est tout autant d’ordre sentimental, mais sera perturbé par un cas de conscience moral pleinement révélé lors du dernier tiers du film. Patiemment, Brooks fait pousser ce dilemme à quatre branches : son développement séduit autant par la simplicité de l’argumentation que par la profusion de sentiments contradictoires et de doutes parasitaires qui fleurissent sur chacun des quatre membres. Le spectateur pourrait déjà amplement se satisfaire des turbulences du quatuor protagoniste croqué par Brooks mais la générosité de l’auteur le pousse, pourtant, à offrir bien plus que cette description première d’un chaos affectif en quête d’équilibre. Ce chemin à parcourir, il choisit de l’orner de symboles et de trompe-l’oeil qui enrichissent discrètement Comment savoir au point de le rendre toujours plus réjouissant, visionnage après visionnage.

« La vie c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber » répétait Forrest Gump. Chez James L. Brooks, ses personnages s’emplissent le crâne de proverbes analogues et bardent leur appartement de Post-it pour ne pas les oublier, mais leur créateur, lui, conçoit plus humblement leurs destinées. Le cours de vie de son héroïne se cristallise à travers le prisme d’un simple bus, excroissance tangible de ses décisions existentielles. Pour Brooks, la vie ne ressemble pas à une boîte de chocolats mais plutôt à ce véhicule, accueillant et prêt à tracer la route : comment savoir si l’on est censé le prendre ou attendre le suivant ? Comment savoir si l’on doit monter à son bord et se laisser guider dans une direction ou partir dans le sens opposé ?
Le film débute par un coup de téléphone : George appelle Lisa pour annuler un blind date dont elle n’était même pas au courant. En somme, il rompt avec elle avant même qu’ils ne se soient rencontrés. Peu après, lorsque sa situation professionnelle et amoureuse change du tout au tout, George la rappelle pour lui proposer un rendez-vous. À cet instant, à cette minute où elle accepte de le rencontrer, Lisa est assise dans un bus. Dès lors, chacune de leurs grandes décisions seront prises à l’aune de ce vecteur imagé : plus tard, elle pénètre définitivement dans sa vie lorsqu’elle monte dans le bus qui la mène chez lui ; vers la fin du film, deux autres se succèdent pour figurer la première et la dernière chance de ne pas manquer la romance qui s’offre à elle ; enfin, la toute dernière occurrence d’un bus lors du plan final scellera la métaphore filée de ce grand voyage à deux.

Déjà, dans Spanglish (2005), James L. Brooks relayait par l’image la marque la plus prégnante et néanmoins invisible de nos parcours sur terre : le destin et son infinité d’embranchements. Récemment, dans le film de science-fiction L’Agence, George Nolfi figurait cette même notion à l’aide d’un étrange Plan mouvant fixé sur un simple cahier. Le bus y tenait d’ailleurs un rôle comparable à celui de Comment savoir, représentant tout autant le sort de son tandem protagoniste que leur habilité à s’en détourner. Reste que ces deux œuvres de 2010 se bornent, pour l’essentiel, à cette seule figuration de la destinée quand Spanglish s’évertuait à multiplier de bout en bout les traces de cette allégorie. Qu’il s’agisse…

A – 1. D’une course à pied entre deux personnages,

A – 2. Du sol d’un restaurant comparé à la réalité du quotidien,

A – 3. Des étoiles d’un restaurant comme hiérarchisation d’une vie heureuse,

A – 4 et A – 5. Ou encore des cheveux du personnage de Tea Leoni, chahutés (ou non) par le vent au cours d’une scène qui renvoie directement à la déclaration d’amour finale de Comment savoir, évoquant elle aussi ces « petits ajustements » pouvant mener à une existence idéale.

A – 4

A – 5

Si l’on peut estimer que seul le bus de Comment savoir fait pleinement office de représentation imagée des routes du destin, quelques autres symboles cachés semblent se dessiner ici et là. Brooks les place bien plus en retrait que dans les scènes de Spanglish en exergue ci-dessus. Un exemple pourrait être le déplacement d’une silhouette qui court mais manque son tour (de manège) alors que Lisa et George sortent de l’hôpital. (B – 1 et B – 2).

B – 1

B – 2

En marge de ces quelques objets-relais, James L. Brooks en utilise un autre pour figurer les doutes et prises de décision de ses personnages, un objet qui n’apparaît pas à l’image mais diffuse aussi justement son discours. Cet objet, c’est sa propre caméra et les cuts qui détachent et remboîtent ses plans.

Sens inverses

Possiblement conscient que son film reste supérieur à l’expérience réelle de l’amour qui, elle, demeure tristement dépourvue d’indicateurs et de clignotants bienfaisants, Brooks use de faux raccords et de perceptions d’espace biaisées comme pour fortifier la sensation d’irréel. En cela, la formidable séquence à l’hôpital stigmatise l’idée que l’authenticité ne peut être captée, mais seulement représentée : George rate l’enregistrement d’une demande en mariage et se retrouve à filmer la (re)mise en scène de l’instant. Le reste du film, de façon moins littérale, énonce et répète ce passage. La brisure la plus manifeste imposée par Brooks au cours de son propre défilement d’images sera le faux-raccord lorsque Lisa monte dans un bus (évidemment…) puis en redescend sans délai pour retrouver George.

Ci-dessous, l’observation en quatre temps de cette heureuse reconstruction.


C – 1 : Le bus part dans le dos de George, avec Lisa à son bord.


C – 2 et C- 3 : Un terre-plein central devant l’hôpital peut laisser deviner que le bus se doit d’effectuer un demi-tour pour entamer sa route. Toutefois, Brooks choisit de filmer au cours d’un seul et unique plan Lisa qui observe George s’éloigner sur le trottoir dans son dos (C – 2) puis Lisa qui appuie sur le signal d’arrêt de l’autobus (C- 3). Dès lors, selon cet écoulement narratif, le véhicule n’a pu faire de demi-tour. Lisa s’apprête alors à descendre du bus et à rejoindre George dans son dos.


C – 4 et C – 5 : Le champ-contrechamp ne contredit pas l’impression laissée par les plans précédents : Lisa est descendue du bus et George avance, sans la voir, puisqu’elle est censée être dans son dos.


C – 6 et C – 7 : Dans l’imaginaire du spectateur, cette réunion des personnages face-à-face est impossible. Le faux-raccord saute aux yeux.

Dans Comment savoir, Brooks tisse un ensemble de saynètes durant lesquelles les personnages ne surgissent jamais où le spectateur les attend ou, à l’inverse, investissent de manière impromptue un cadre qui ne semblait pas les attendre. Parce qu’elle est parfaitement constitutive et même emblématique de ce réseau de perceptions d’espaces déréglées, la séquence détaillée ci-dessus surprend de prime abord mais le désir de l’auteur s’affirme sans mal. Cette fois-ci, c’est la force des sentiments qui décompose l’espace et réunit les figures.

Plus tôt dans le film, la toute première rencontre de Lisa et de George s’anime déjà dans un espace que le spectateur ne pouvait escompter. Une façon de le préparer au manque d’ordonnance qui caractérise la quête amoureuse des deux personnages à cet instant du récit. Voir les photogrammes ci-dessous.


D – 1 : Lisa se présente à l’entrée du restaurant où elle est supposée retrouver George.


D – 2 : Le maître d’hôtel escorte Lisa vers la table où l’attend George.


D – 3 et D- 4 : Toujours sans coupe, Brooks suit les deux personnages et le spectateur perçoit, avec surprise, la salle principale à l’arrière-plan et en contrebas. Les deux personnages sont réunis dans le même plan pour la première fois, mais le spectateur ne pouvait aucunement supposer telles positions dans le cadre.

Les personnages se quittent après ce premier rendez-vous et se retrouvent, par hasard, quelques jours plus tard dans l’immeuble de Lisa. Lors de cette séquence, qui voit George pénétrer pour la première fois dans l’appartement dans lequel vivent Lisa et son petit ami Matty (Owen Wilson), Brooks répète le piège visuel de la scène du restaurant mais, cette fois-ci, il utilise le découpage pour renforcer la sensation de trompe-l’oeil.


E – 1 : George suit Lisa lorsqu’ils passent la porte d’entrée.


E – 2 : Plan suivant, Lisa se penche vers l’avant et s’écrie : « Tu es parti ? Tu es toujours là ? ». Le fait qu’elle jette un oeil vers le fond du cadre pour chercher un personnage resté dans son dos ne manque pas d’étonner le spectateur. Une explication possible : elle s’adresserait à Matty.


E – 3 : Lorsqu’il se rend compte que Lisa s’adresse à lui, George – qui ignore pourtant qu’elle vit avec un homme à cet instant – semble aussi surpris que nous, spectateurs.


E – 4 : George arrive alors… face à Lisa.

Nos perceptions, nos attentes sont inlassablement ébranlées.
Plus tard, Lisa sera de nouveau à la recherche de George lors d’une fête : elle marche vers le fond du cadre pour le retrouver, mais lui se cachait à l’avant-plan. La confusion est encore de rigueur lorsque George surprend Lisa et Matty au beau milieu d’une discussion privée, tous deux assis dans leur dressing. Brooks ayant choisi de débuter la longue séquence finale de la soirée d’anniversaire par cette saynète intime et située dans un cadre distinct, le spectateur ne peut en aucun cas se douter que les invités sont déjà arrivés, qu’ils sont déjà tous dans le salon et que, de fait, la présence de George n’a rien de malvenue. La surprise est donc de mise lorsqu’il les quitte pour retrouver une foule de personnages, jusqu’alors curieusement silencieux, dans le reste de l’appartement.

Qu’il s’agisse comme ici d’une volonté de symboliser en filigrane l’impossibilité d’appréhender l’environnement dans lequel se fond l’être cher ou, comme le proposaient chacun des exemples précédents, de souligner l’errance indécise du tandem protagoniste, James L. Brooks construit des espaces morcelés et révélateurs des doutes de ses personnages. Avec cette décomposition de ces plans (d’avenir), le cinéaste suggère bien, de surcroît, que son filmage ne saurait enregistrer l’ordonnance réelle de l’existence. C’est peut-être pour cela que l’on se sent si bien dans Comment savoir, romance dont les parcours amoureux se veulent inlassablement nivelés par un cinéaste généreux et bienveillant.

Hendy Bicaise

> Comment savoir de James L. Brooks : sortie le 1er juin 2011 en DVD & Blu-ray (zone 2) chez Sony Pictures Home Entertainment

> Lire aussi l’article dans VERSUS n° 21, actuellement disponible

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