"Inch’Allah" d’Anaïs Barbeau-Lavalette (film de clôture du FCVQ)

Le week-end dernier, la seconde édition du FCVQ s’est achevée avec la projection du film Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Présenté en avant-première prestigieuse samedi soir au Palais Montcalm, Inch’Allah sortait aujourd’hui vendredi 28 septembre dans toutes les salles de la province québécoise. Si L’Affaire Dumont avait permis d’ouvrir les festivités dans un cadre de cinéma éminemment politique et politisé, Inch’Allah les referme avec le même engagement. Un choix judicieux de la part des organisateurs, qui inscrivent avec ces temps forts la programmation du festival dans une ère du soupçon social et non plus seulement dans celle du divertissement. Du cinéma qui rejoint la lignée de films marquants comme Incendies et Monsieur Lazhar, d’ailleurs produits par les mêmes artisans.
Inch’Allah raconte le cheminement idéologique d’une jeune obstétricienne québécoise (Evelyne Brochu) exerçant dans un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie. Au fil de ses allées et venues d’un côté puis de l’autre de la barrière de séparation israélienne, Chloé se dépare de son objectivité. Bonne amie d’une voisine militaire en Israël, elle entretient des rapports tout aussi affectifs avec une patiente palestinienne, Rand, et la famille de celle-ci. Jusqu’à tomber amoureuse du frère de Rand, Faysal, militant entrée en résistance contre Tsahal et l’occupant. Confrontée aux horreurs quotidiennes du conflit israélo-palestinien, la jeune femme voit ses convictions vaciller, malgré les mises en garde de son supérieur, un médecin français (interprété par Carlo Brandt) qui lui répète que cette guerre "n’est pas la sienne"…

Reconnue pour la qualité de ses documentaires et ses prises de position en faveur des communautés défavorisées, Anaïs Barbeau-Lavalette prolonge ici brillamment, dans une sorte de climax aussi partisan que nécessaire et sans effusions d’émotions, le travail amorcé avec Se Souvenir des cendres – regards sur Incendies, un documentaire consacré aux réfugiés ayant participé au tournage du film remarquable de Denis Villeneuve. Sur le papier, Inch’Allah complète sensiblement son recueil de chroniques Embrasser Yasser Arafat, suite de textes parue en 2011 et inspirée de ses séjours en Palestine. Exploration territoriale au propre comme au figuré (en parallèle du conflit israélo-arabe, le film aborde aussi la question des langues, des cultures, des identités, des sentiments), Inch’Allah confronte les points de vue mais – fait intéressant – à travers l’unique ressenti de son personnage principal. Cette imbrication des regards, vectrice d’un troublant glissement idéologique, permet de comprendre tout le leurre de l’objectivité narrative, question clé du genre documentaire. Reflet d’une triste réalité avant même d’être pur objet filmique et fictionnel, Inch’Allah ne déploie pas de grands mouvements d’appareil ni de cinématographie vertigineuse, contrairement, justement, à un Villeneuve passé maître dans le découpage de l’action et la rigueur mathématique de l’image. Mais au-delà de ses échanges dramatisés avec justesse et de sa construction émouvante d’un savant triangle affectif où se croisent – parfois au point de se confondre – mort et natalité, amour et haine, début et fin (Rand la femme enceinte Palestinienne / Chloé la sage femme québécoise / Ava la militaire Israélienne), le second long-métrage de fiction d’Anaïs Barbeau-Lavalette s’apprécie aussi à l’aune de son intensité progressive. Plus l’histoire avance, plus les Palestiniens sont écrasés par la misère, accablés par la puissance de feu israélienne : les décors semblent se resserrer autour des réfugiés, et l’oppression militaire grandit, s’étend d’un coin à l’autre de l’écran phagocyté par la domination militaire de l’État hébreu. Peu à peu, le film se nourrit du déséquilibre des forces (toujours cette image des pierres contre les fusils, en somme) et atteint son apogée avec l’opposition, simple mais éloquente – et durement réaliste – de l’innocence pure et de la force brute : un bébé qui devrait passer la frontière pour recevoir les premiers soins, un soldat israélien attentif aux pronostics d’un match de football mais insensible aux pleurs du nouveau-né palestinien. Inch’Allah prend parti et nous dit pourquoi. Bien qu’elle ouvre et referme son film sur le même attentat, la réalisatrice illustre un parcours, un point de basculement qui modifie la perception de l’explosion initiale (suggérée plutôt que montrée, sans recherche du spectaculaire : un simple fondu au noir avec, en off, le bruit d’une effroyable détonation). Ou comment un acte de terrorisme peut devenir, du côté des opprimés, un geste désespéré – pas moins condamnable, certes – de résistance à l’occupation.

Stéphane Ledien

Le film Inch’Allah est sorti ce vendredi 28 septembre dans les salles québécoises



"Hindenburg : l’ultime odyssée" de Philipp Kadelbach

Le 6 mai 1937, au terme d’une traversée de l’Atlantique sans encombres, le dirigeable Hindenburg prend feu. En quelques minutes, ce joyau des airs, fierté et emblème de la nouvelle Allemagne Nazie, disparaît dans les flammes, provocant la mort de 35 personnes sur les 97 qu’il transportait, voyageurs et membres d’équipage.

Le traumatisme causé par la perte de ce géant, politique pour le IIIeme Reich qui en avait fait une vitrine, autant que sociale par l’impact qu’eurent les images capturées sur place par les agences d’actualités, ont fait entrer la petite histoire dans la grande. Le Hindenburg marquera l’inconscient collectif mondial, précipitera la disparition des zeppelins, remplacés par les avions de ligne qui s’écraseront de temps à autre, encore aujourd’hui, sans que cela ne remette en cause leur exploitation.
Déjà abordée en 1975, en pleine période du film catastrophe, par Robert Wise (The Hindenburg, avec George C.Scott), la catastrophe est revisitée en 2011 par un téléfilm de luxe produit par la chaine RTL qui nous arrive aujourd’hui en dvd et Bluray.

Alors que l’Allemagne négocie âprement la levée de l’embargo qui l’empêche d’acheter aux Etats-Unis des matières premières essentielles, notamment l’hélium qui permettrait aux engins de la compagnie zeppelin de ne plus voler à l’hydrogène, plus dangereux, l’ingénieur Kröger apprend qu’une bombe a été introduite à bord du Hindenburg. Il embarque à bord du vaisseau, bien décidé à prévenir la catastrophe et par là même, sauver la jeune Jennifer dont il est tombé amoureux et dont le père, un richissime homme d’affaire américain, semble en savoir long sur le complot.

Sur un canevas classique, maint fois éprouvé, ce nouvel Hindenburg déroule son histoire avec une certaine efficacité, sans génie mais avec un vrai savoir faire et se laisse suivre agréablement.
Un budget conséquent de 10 millions d’euros est mis au service d’une reconstitution historique de qualité, qui n’est pas sans rappeler le travail de la télévision britannique sur les adaptations de ses classiques littéraires, le point fort de ces 2×90 minutes, encore que la coupe de cheveux du héros, qui faisait à l’époque Führer, ne se révèle à la longue agaçante.
Les scénaristes s’amusent avec les faits et les interrogations historiques (la thèse de l’attentat fut longtemps envisagée par les commissions d’enquête et d’ailleurs retenue par le film de Wise comme cause de la catastrophe), tressant un écheveau de lignes narratives dans lequel ils finissent malheureusement par se perdre, certaines histoires n’étant pas vraiment bouclées, ou de façon trop brusque. De même, l’oeuvre peine à s’achever, un dernier rebondissement vite expédié rallongeant inutilement une oeuvre qui aurait sans doute gagné à être un peu plus ramassée.

Il n’empêche que malgré ces défauts, cet Hindenburg ambitieux se laisse regarder sans déplaisir et que la copie proposée rend honneur au travail de reconstitution. Gros point noir toutefois, pourquoi ne présenter au spectateur que la version française et faire l’impasse sur la piste originale ? Sur un Blu-ray vendu au prix fort, c’est inexcusable.

Julien Taillard

Hindenburg : l’ultime odyssée est disponible à la vente, en DVD et Bluray, depuis le 1er février 2012

Bande-annonce :



« Sherlock Holmes 2 : jeu d’ombres » de Guy Ritchie : insupportable, mon cher Watson !

La rencontre entre le fougueux réalisateur britannique Guy Ritchie et le héros flegmatique des enquêtes policières de Sir Arthur Conan Doyle promettait de faire des étincelles, mais le premier opus d’une future grande saga (s’il faut en croire les chiffres du box-office américain), sorti début 2010 dans nos contrées, avait opté ostensiblement pour un mélange de spectaculaire, de rythme haletant et de surenchère visuelle. Là où les précédentes adaptations des aventures de Sherlock Holmes (le beau La Vie privée de Sherlock Holmes par Billy Wilder, le célèbre Le Chien des Baskerville de Terence Fisher) privilégiaient la distinction, la galanterie et la finesse, Ritchie a tout bonnement choisi de faire exploser toutes les convenances installées par Conan Doyle et prolongées par les divers cinéastes au fil des décennies. En faisant endosser le costume du génial détective par le très à la mode Robert Downey Jr. (qui manifestement n’a pas oublié l’orgueil de son personnage d’Iron Man) et celui de son coéquipier Watson par celui qui fait hurler les adolescentes, Jude Law (au moins lui est-il toujours excellent), le metteur en scène a délibérément fait basculer l’inquiétante noirceur de la série littéraire vers le divertissement grand public, enthousiasmant et sexy (Rachel McAdams venait illuminer l’écran de sa présence dans ce monde très masculin, dominé par le figure du méchant ponctuel, Mark Strong). Rien de mal à vouloir travailler dans le mainstream, d’autant qu’il n’y avait pas de raison de transformer Holmes, personnage public par excellence, en parangon de l’art et essai. Mais Ritchie s’était planté dans son pari et, avec ce second épisode, nous prouve que sa première erreur n’était pas involontaire : son Sherlock Holmes est bel et bien un protagoniste médiocre pris dans les affres d’intrigues ridicules nourries par une escalade spectaculaire insupportable.

Le maître-mot de ce « jeu d’ombres » qui oppose Holmes à sa Némésis, le terrible et amoral professeur Moriarty, n’est autre que « surenchère ». Il faut faire mieux que le premier opus, plus vite et plus fort ; et surtout plus bourrin, preuve en est l’explosion qui ébranle notre jolie ville de Strasbourg dans la scène d’ouverture, suivie d’une scène de combat mettant aux mains le détective avec des sbires de Moriarty, puis le passage éclair d’Irene Adler (Rachel McAdams, engagée le temps d’un caméo) et la présentation du vilain. Basé sur un scénario incompréhensible, parce que faussement complexe et particulièrement maladroit, ce film emprunte à son prédécesseur sa mise en scène indigeste et ses plans d’une hallucinante laideur – à croire que le directeur de la photographie, Philippe Rousselot, qui reprend ici son rôle, fait exprès de transformer le monde de Holmes en une décharge esthétique. La « grande » invention du duo Ritchie – Rousselot, à savoir le « Holmes-o-vision », fait ici son retour : il s’agit, pour les non-affiliés, d’une séquence au ralenti illustrant la prévision qu’a Holmes d’une situation à venir, typiquement un affrontement contre un gros balèze qu’il décortique mentalement avant de s’y adonner pour de vrai, jaugeant par avance ses chances de mettre une raclée à son adversaire. Le procédé, déjà très repoussant dans le premier opus, atteint ici son paroxysme absurde : en regardant l’âtre d’une cheminée, le détective parvient à imaginer sa fabrication par des maçons, des années plus tôt, au millimètre près, jusqu’à déceler le mécanisme secret installé par lesdits artisans.

La caméra abandonne tout réalisme, à l’instar du déroulement du récit qui, en s’engluant dans le genre steampunk, joue la carte de l’enchère spectaculaire : les méchants utilisent progressivement pistolets automatiques, mitrailleuses et canons, sans vergogne en regard de la cohérence historique (rappelons que l’intrigue se déroule à la fin du XIXe siècle). Ce parti pris uchronique pourrait être intéressant si Guy Ritchie n’en profitait pas pour bâtir visuellement les séquences les plus improbables, à l’image de cette scène de poursuite en forêt, tandis que les obus ennemis visent la bande fuyante des héros avec force ralentis et accélérés successifs. Cette surenchère esthétique s’accompagne d’un casting ostentatoire (quel opportunisme que de faire jouer la chef des gitans français par l’actrice suédoise Noomi Rapace, révélée il y a deux ans dans le Millénium de Niels Arden Oplev !), gâchant les possibilités sous-jacentes induites par l’idée scénaristique de base : faire de Moriarty une synthèse de ces groupes anarchistes, omnipotents et invisibles, auxquels les conspirateurs de tous poils attribuent régulièrement la marche des événements historiques, tandis que l’ombre de la Première Guerre mondiale s’insinue dans les cœurs (voir le discours final de Moriarty, prophétique autant que machiavélique). C’est à croire que Ritchie se plaît à gommer rapidement tout ce qui dit, dans son récit, aurait pu sembler un tant soit peu intelligent, préférant proposer une bouillie de fusillades improbables et d’actions sans fondements (les méchants posent une bombe dans un hôtel… pour dissimuler le meurtre par balle d’un des participants soufflé par l’explosion !) pour stimuler en priorité la partie primitive du cerveau.

À bien regarder la filmographie de l’ami Ritchie, on se rend compte que la qualité de ses films est inversement proportionnelle au budget mis à disposition du cinéaste, ses deux meilleures œuvres (Arnaque, crimes et botanique et Snatch) ayant coûté, à elles deux, plus de dix fois moins que le seul Sherlock Holmes 2. Comme quoi, mieux vaut parfois avoir moins d’argent et plus d’idées. Élémentaire, mon cher Watson !

Eric Nuevo

Sorti le 25 janvier 2012



"Monsieur Lazhar" de Philippe Falardeau

Vaste sujet cinématographique que celui de l’école, de l’enseignement et du rôle du professeur. On se souvient de l’avoir effleuré à travers quelques exemples marquants (Half Nelson, chroniqué dans Versus n° 12), et pas seulement documentaires, notamment dans notre bien nommé dossier "l’école au cinéma" (Versus n° 14, avec un focus sur Entre les murs de Laurent Cantet). Carrefour des cultures et des identités, la salle de classe représente le décor rêvé pour une auscultation politique, ludique, théâtrale, de la société en général. Et tant mieux s’il y a choc. C’est le point d’impact et l’état de grâce que réussit à atteindre le Québécois Philippe Falardeau avec Monsieur Lazhar, très beau long-métrage de fiction qui projette un instituteur algérien de 55 ans, nouvel immigrant au Canada, à la tête d’une classe d’élèves de primaire à Montréal. Déterminé à offrir aux enfants un enseignement nouveau qui leur permettra de surmonter le traumatisme du suicide de leur institutrice, le remplaçant Bachir Lazhar (Fellag, d’une justesse inouïe) provoque dans l’établissement des remous émotionnels et culturels, petites crises qui vont faire émerger particularités et tabous de l’éducation nationale québécoise, mais aussi fêlures de l’âme des uns et des autres. Il y a là Simon, un enfant frondeur, hostile, qui gère mal ses émotions et porte sur ses épaules le poids d’une culpabilité trop lourde et injustifiée, comme l’installe subtilement l’ouverture du film, astucieuse montée de la tension dramatique sans recours à une mise en scène ni à une musique appuyées ; Alice, sa petite camarade d’une impressionnante maturité à propos du deuil et du suicide (Sophie Nélisse, souvent apparue dans le très sympathique sitcom Les Parent) et d’autres figures d’élèves plus ou moins attendrissantes (ce gamin rêveur qui finit par "jouer le jeu" de l’instituteur Lazhar), plus ou moins symptomatiques d’un système, d’une société campée sur ses préjugés (ces bourgeois, parents comme enfants, qui refusent d’être contredits et critiqués). Et il y a les collègues enseignants, l’institutrice grande voyageuse qui voit en Bachir un archétype de l’exotisme nord-africain tandis que lui se considère comme un déraciné ; le professeur d’éducation physique qui déplore l’intégrisme comportemental dont l’administration fait preuve à l’égard du corps pré-adolescent devenu littéralement intouchable ; cette autre "instit’" qui regrette le temps où il était encore permis de tirer les oreilles des élèves récalcitrants…

Adapté de la pièce de théâtre Bachir Lazhar d’Evelyne de la Chenelière, Monsieur Lazhar réussit haut la main son examen de passage des planches au grand écran. Loin de se contenter d’enchaîner les scènes de classe puis de discussion entre professeurs dans des "intérieurs jour" uniformément filmés en plan moyen, le réalisateur Philippe Falardeau, par ailleurs chantre d’un certain cinéma social (sa comédie La Moitié gauche du frigo en 2000 relatait le quotidien chahuté de deux chômeurs co-locataires tournant un documentaire sur l’emploi), utilise toutes les ressources cinématographiques et se meut, délicatement mais avec le clinquant qu’on apprécie de voir déployé dans le medium, entre les pupitres et dans les couloirs de l’école, jouant aussi d’oppositions esthétiques : lumière terne de la salle de classe contre blancheur de la cour enneigée (laquelle répond, par ailleurs, à l’éblouissement des photos d’Alger la Blanche), mobilité et volubilité des enfants dans l’établissement contre inertie et lenteur de la machine administrative qui menace d’expulser Bachir du Canada. Comme dans Entre les murs, Falardeau resserre le nœud de sa narration et de l’évolution des personnages autour de l’oralité, dimension incontournable de toute histoire siégeant dans une salle de classe. C’est l’occasion de confronter les cultures à travers le triangle linguistique français-arabe-anglais, en plus de dramatiser jusqu’à faire preuve d’une incroyable émotivité contagieuse, la parole. Film sur les beautés de la langue et la signification de la différence, Monsieur Lazhar éprouve avec poésie, humour et aussi un sens du tragique lumineux, la notion d’identité nationale. L’intrigue comme le personnage de Bachir constituent des ouvertures sur le monde, mais ce sont des fenêtres – voire des cartes postales – que Falardeau sait (et retranscrit comme) difficilement débarrassées de tout ethnocentrisme ou de toute démagogie exotique – et souvent involontaire : ainsi la collègue de Bachir, séduite par les origines du bonhomme, ne voit-elle pas qu’il est en réalité déchiré, profondément marqué de blessures identitaires, tout porteur qu’il puisse être à ses yeux d’ambiance ensoleillée, de sens de la fête et de pâtisseries riches.

Jusqu’où sommes-nous prêts à accepter l’autre et ses différences, dès lors que son système de valeurs entre en conflit avec le nôtre ? Et qu’est-ce que l’intégration ? Telles sont les interrogations que soulève en filigrane, et sans leçons de morale, le film de Falardeau : plutôt que de discourir frontalement sur la question comme le font Cantet et autres Nous, Princesses de Clèves, métrages incontestablement versés dans le principe – voire la joute – oratoire (un phénomène aussi très français), le réalisateur dissémine quelques signes dans le récit, anecdotes filmées comme autant de points où achoppe le conflit culturel larvé et les interdits psychologiques de la société canadienne, cachés sous le vernis des préjugés et de la bien-pensance : voir comme demeure symptomatique cette petite claque derrière la tête que Bachir colle à Simon quand ce dernier manque de respect à un camarade, et qui déclenche, de la part des élèves puis de la directrice, une série de remarques sur la maltraitance des enfants. Le choc, pour Falardeau, ne vient pas tant de l’idée que dans d’autres contrées, l’on puisse "naturellement" administrer une correction à des enfants (cette claque est filmée comme un réflexe culturel, non comme un trait de brutalité), mais que tout en s’indignant de tels principes éducatifs, les pays "du nord" ferment les yeux sur la réalité de leur propre violence comme sur celle de pays plongés dans le chaos dont ils préfèrent ignorer, ou minorer, l’oppression institutionnalisée : on gardera longtemps en mémoire, avec effarement, cette scène où le juge fédéral chargé d’évaluer le statut de réfugié politique de Bachir, affirme qu’aujourd’hui "tout va bien en Algérie" et que la demande de l’immigrant s’apparente plutôt à un abandon de ses racines. Une forme de lâcheté culturelle, en plus d’un déni évident. En somme, avec Monsieur Lazhar, Falardeau titille la sacro-sainte culpabilité teintée de complexe de supériorité de nos sociétés occidentales, et nos réflexes à la fois de colonisés et de colonisateurs : autant d’idées qui trouvent un écho dans ces séquences où s’illustrent la fascination de la collègue de Bachir pour le continent africain, la volonté de l’Algérien de choisir un texte d’Honoré de Balzac avec l’évocation "d’anciens francs" pour un exercice de dictée, le regard enjoué de l’avocat croyant voir des gâteries dans le paquet reçu d’Algérie alors que celui-ci ne contient que des effets personnels, souvenirs d’un bonheur à jamais perdu, la curiosité empreinte d’identification autochtone de Bachir à l’égard du cours de sa collègue sur les Amérindiens et le pow-wow…
Des symboles et trouvailles de ce genre, Monsieur Lazhar en regorge, rythmant son propos avec humour, émotion et élégance servis par une interprétation et une réalisation très imprégnées (dynamisme des points de vue), jusqu’à une conclusion en forme d’au-revoir qui nous dit que ce que la société est capable d’accepter, l’école ne le peut pas encore tout à fait.


Stéphane Ledien

> Sortie en salles au Québec le 26 octobre 2011



"Hellacious Acres : The Case of John Glass" de Pat Tremblay (section "Expérience(s)")

Attention, OFNI en vue. Vrai film indépendant, produit avec peu d’amis (juste ce qu’il fallait néanmoins) et d’argent mais avec beaucoup d’humour et d’idées (pas toujours bonnes, n’exagérons pas), Hellacious Acres : The Case of John Glass fait office de folie de festival. En guise de présentation, son réalisateur (qui en est aussi le scénariste, monteur, mixeur sonore, acteur principal — même si l’interprétation vocale du héros revient à un autre que lui — et on en oublie certainement) enfonce le clou rigolard en exhibant fièrement le matériel promotionnel du film, affiches en série limitée, t-shirts et même petites culottes ! Tout un programme qui a valeur de note d’intention, l’idée étant de bien faire comprendre la dimension parodique de l’entreprise. Emprunté lui aussi à la programmation du dernier Fantasia, Hellacious Acres constituera sans doute a posteriori l’une des expériences les plus rebutantes pour le public du FCVQ globalement attiré vers une cinématographie sinon plus conventionnelle, au moins plus solennelle.

Comédie de science-fiction à très, très petit budget, simulacre de série B/Z aux effets spéciaux bricolés mais inspirés, Hellacious Acres exploite un schéma post-apocalyptique très codifié (la Terre n’est plus qu’un champ de ruines ou de campagnes stériles suite à des guerres nucléaires doublées d’une invasion extraterrestre). On y suit les aventures absolument pas spectaculaires, et longues, et volontairement ennuyantes, de John Glass, un survivant (l’un des derniers habitants de la planète semble-t-il) équipé d’un uniforme de protection et d’un ordinateur de bord qui lui dit où aller et quels codes informatiques entrer dans tel site. Dans quel but au juste ? Le héros lui-même ne le saura jamais, après avoir erré des jours durant (110 minutes pour le spectateur, dont le réalisateur saluait, en préambule de la projection, "le courage" !), et s’être heurté à la vacuité, et vastitude, du monde ravagé par les radiations, non sans affronter la faim, la malchance chronique, les désagréments de la téléportation, les attaques d’extra-terrestres belliqueux qui ressemblent, c’est moi ou mes yeux me jouent des tours ?, à des méduses…

S’adressant à un public capable d’accepter la private joke et les sous-sous-productions du genre, Hellacious Acres se visionne, pour l’amateur éclairé (et/ou qui a du temps à perdre, mais d’une façon distrayante), avec un plaisir certain. Quoique le film soit vraiment trop long (il aurait foncièrement gagné à être ramené à un court ou moyen-métrage d’une heure maximum), l’ambiance qui s’en dégage reste assez spéciale et, disons dans un plan sur trois, souvent magnétique. Les plans extérieurs, d’une patine "bisseuse" (grain ajouté à la texture vidéo) mieux réussie que les séquences se déroulant en intérieur, savent cultiver la référence aux titres d’action futuriste (ou plutôt "no-futuristes") les plus prestigieux mais aussi à tous les autres (pas vraiment de clin d’œil particulier, c’est plus un état d’esprit général), sur une musique typique et avec quelques zooms caractéristiques des eighties et de la SF fauchée. On retiendra de cette pellicule pouvant facilement passer, dans nos meilleurs jours, pour de la cinématographie expérimentale (sur papier, l’auteur tiendrait là, en passant, un très bon petit roman d’anticipation à l’humour noir dévastateur), quelques mouvements de caméra audacieux (le personnage sort du cadre avant de le réintégrer à son autre extrémité le temps d’un 180 ° bien amené), des raccords et fondus qui crédibilisent les moments de transition, un goût prononcé pour l’absurde (après qu’il ait endommagé son ordinateur de bord, le héros se promène avec un autre modèle, fixé sur un bras arraché à un compatriote mort) et un traitement malin de l’après-chaos, qui, après tout c’est logique, n’a rien de spectaculaire à offrir, mais au contraire juste de la dévastation, et une solitude éternelle. Spectateurs trop sérieux, s’abstenir.



Stéphane Ledien



"Neige et cendres" de Charles-Olivier Michaud

Tous les bons premiers films ne portent pas en eux les germes d’une cinématographie promise à un succès durable. Quand un jeune réalisateur inaugure sa carrière en marquant des points dans de très nombreux festivals internationaux (ici, le Slamdance Film Festival entre autres), la critique le considère automatiquement — et à juste titre, car c’est à cela que servent les festivals : faire découvrir, faire émerger — comme "à suivre". C’est ce que l’on dirait volontiers et aveuglément de Charles-Olivier Michaud, cinéaste québécois de 29 ans diplômé de la Los Angeles Film School ; du moins s’il n’avait pas réalisé depuis ce Neige et cendres très prometteur et acclamé, la comédie sentimentale et musicale Sur le rythme, un produit à destination d’un public clairement plus adolescent (mais pourquoi pas ?) sorti avant son premier long (en août 2011). Voilà pour les réserves concernant la proclamation d’un nouveau "génie définitif" du 7e Art canadien (il est toujours bon de calmer les esprits, surtout quand certains honorent encore Xavier Dolan d’épithètes surévaluées à notre goût). Réserves qui n’entament en rien, soyons clairs, l’enthousiasme du visionnement du film ici chroniqué : Neige et cendres est une œuvre marquante et concernée par l’état du monde, à tel point qu’on aurait préféré que ce drame de guerre soit le second, et non le premier film, de son réalisateur. Ainsi, on n’en serait que plus impatients de découvrir son prochain long-métrage…
Fin de la digression et retour à l’histoire. Neige et cendres narre l’expédition périlleuse de deux correspondants de guerre — l’un, Blaise (l’Américain Rhys Coiro, vu dans le Unborn de Goyer et les séries Les Experts et Six Feet Under) journaliste/auteur, l’autre, David (David-Alexandre Coiteux, également coproducteur du film), photographe, partis couvrir un obscur conflit en Russie (guerre fictive qui rappelle celles, impossibles à omettre, de la Tchétchénie et de l’ex-Yougoslavie). Un voyage au bout de l’enfer slave dont un seul (Blaise) revient indemne mais quelque peu traumatisé et catatonique. Survivant hanté par la mémoire de son collègue et ami, Blaise reconstitue ce parcours chaotique sous la pression de son éditeur et de la compagne de David, Sophie (Lina Roessler), tous deux désireux d’en savoir plus (chacun pour des raisons évidemment différentes) sur les raisons de la disparition du photographe. Le récit oscille ainsi entre passé sur le terrain russe et ensanglanté par des combats dont on ignore les enjeux et les bélligérants ("qui se bat contre qui ?" se demande David), et présent d’un retour à la vie tourmenté dans la jolie ville de Québec. C’est bien sûr un schéma d’oppositions narratives classique, séquences explosives, tendues et anxiogènes du temps de guerre en parallèle de scènes plus intimistes dans la chambre d’hôpital (puis dans son appartement) de Blaise. Deux perceptions du monde dont l’articulation constitue le point fort du film, considérant que la partie guerrière emporterait sinon notre intérêt premier, de par son sujet et sa nervosité graphique.

Quand il s’attarde, parfois "embedded", parfois de façon plus minimaliste mais toujours tendue (les snipers, hors champ, accentuent la fébrilité de l’instant capturé plein cadre) sur le périple de ses deux reporters, Michaud retient les leçons d’un cinéma choc grand public, passionnant et spectaculaire sans en faire, non plus, des tonnes pyrotechniques (clairement pas) et balistiques (on y tire peu mais quand la poudre parle, l’inquiétude grimpe). L’on pense incidemment à Under Fire de Spottiswoode même si Blaise, ici, en faisant publier les photographies (posthumes) de crimes de guerre (l’ombre de Srebrenica plane sur cette séquence glaçante mais renvoyant à la banalité des exécutions lors des guerres civiles) prises par David, ne change rien à l’échiquier politique international ou aux forces en présence, contrairement à un Russell Price (Nick Nolte) poussant, via des clichés de l’assassinat de son ami Alex Grazier (Gene Hackman), le gouvernement américain à ne plus soutenir le régime somoziste au Nicaragua. La chute du Mur de Berlin, le délitement du manichéisme de feue (? pas si sûr…) la Guerre froide, la désillusion face à l’absurdité des troubles dans des régions du monde que l’Occident regarde désormais les yeux fermés sauf lorsqu’il s’agit d’y exploiter du pétrole et/ou d’y faire passer des gazoducs, sont passés par là. Michaud ne cherche pas à livrer une charge contre les régimes de l’ex Bloc de l’Est ; à la rigueur pointe-t-il, en passant, l’immobilité des autorités internationales, voire l’inculture des occidentaux concernant une région unanimement désignée (sans qu’on s’y attarde davantage) comme une "poudrière, point". Loin d’un décryptage de ce type (d’où aussi, l’ironique "la guerre c’est mal" lancé par Blaise au non-initié David), Neige et cendres se concentre sur l’adrénaline imagée de la correspondance de guerre, genre cinématographique à part entière (relative objectivité — photographier, imprimer sur pellicule, c’est déjà rendre compte, donc prendre part et parti — de protagonistes se retrouvant au cœur du feu).

Sur le front russe (s’il s’agit bien de la Russie… en tout cas, les personnages concernés parlent la langue de Pouchkine), les cadres basculent parfois, les repères sont bouleversés (verticalité de la visualisation de Blaise couché dans la neige), l’image vacille (source d’une constante déflagration) ; comme si, de notre point de vue européen ou nord-américain, le conflit restait difficile à cerner, comme si, surtout, la stabilité sociale, civile de la région couverte par les deux journalistes demeurait impossible à envisager. L’ennemi est partout et non-identifié, le risque d’une embuscade s’immisce dans chaque plan "extérieur jour", tandis que les scènes à l’intérieur des maisons ou des bâtiments abandonnés, plutôt que de générer un sentiment de sécurité, renforcent la claustration. Cibles mouvantes, Blaise et David se fondent dans le décor meurtrier pour mieux y survivre, un horizon fondu au blanc (paysage enneigé) dans lequel le spectateur se perd lui aussi, franchissant avec les personnages un point de non-retour. S’il revient de cette terre de chaos apparemment sain et sauf, Blaise y a d’ailleurs laissé une part de lui-même (aux côtés, on imagine, de David qu’il abandonne, mortellement blessé, à son triste sort mais visiblement consentant). D’où cette légère ambiguïté dans les passages d’un temps, d’un univers, à un autre, quelques amorces de froid, de gris, d’éléments d’un environnement hostile (un fleuve par exemple balayé par le vent glacial ; on comprend quelques secondes plus tard que c’est le Saint-Laurent, et non plus une rivière gelée dans ces contrées perdues) venant faire la liaison entre les plans larges (ouverture sur le monde), mouvementés (mobilité létale) de la couverture du conflit à l’est, et le filmage resserré (fermeture sur soi) des émotions du survivant de retour à Québec. Seul persiste un mauvais tic qui, à la longue, finit par agacer : ces incessantes successions de flou et de netteté lorsque Blaise, sur son lit d’hôpital, sort épisodiquement de sa léthargie traumatique. Le concept de focalisation fragile, instable, d’abord signifiant, devient une figure de style appuyée, irritante pour les yeux. C’est le seul effet de manche dispensable de son auteur, et c’est tant mieux. Parce que dans l’ensemble, Michaud réussit l’enchaînement de ses séquences en n’oubliant pas que le plus important n’est pas de les accoler l’une à l’autre, mais de les faire correspondre. Correspondance, voilà bien le mot-clef pour qualifier les sensations face à cette toile de fond d’un blanc immaculé que l’atrocité des conflits du monde moderne vient entacher de rouge et de gris cendré.



Stéphane Ledien

> film sorti le 9 septembre 2011 au Québec



« DVD Park » n° 7 : notre supplément estival de chroniques DVD & Blu-ray

Votre revue de référence sur le 7e Art présente le numéro d’été de son supplément de chroniques DVD & Blu-ray : DVD Park n° 7. Une sélection particulièrement pointue d’inédits incontournables et de classiques rehaussés de l’éclat de la technologie numérique.

Au sommaire de ce 7e numéro de 12 pages : un florilège des derniers westerns de légende édités par Sidonis (La Ruée sauvage, Quand la poudre parle de Henry King où brille l’acteur Gregory Peck…), avec, du côté de Wild Side Vidéo, un coffret Richard C. Sarafian (Le Convoi sauvage). Les amateurs d’inédits fantastiques et de thrillers originaux se jetteront sur la chronique des films Black Death (du talentueux Britannique Christopher Smith), Heartless (du trop rare Philip Ridley) et Red Hill, polar australien produit par Greg McLean.
Tout aussi indispensables, la poésie de Guy Maddin (Winnipeg mon amour chez ED Distribution), la dramaturgie enflamméee de Denis Villeneuve (Incendies) et l’élégance « film noir » suave et vénéneuse de Solo pour une blonde de Roy Rowland (où l’écrivain Mickey Spillane incarne à l’écran le détective privé qu’il a créé dans ses romans !) apportent une touche d’esthétique supplémentaire à un ensemble de vidéos — et de chroniques qui leur sont associées — de très haute tenue.
Les amoureux de l’âge d’or redécouvriront avec plaisir le premier film en couleur de Luis Bunuel, Les Aventures de Robinson Crusoé, disponible avec l’intriguant Une Femme sans amour dans un précieux coffret édité par Sidonis. Le divertissement sera de mise pour tous, avec l’analyse éclairée de films d’action, de guerre (Hamburger Hill), d’aventure (La Forêt interdite de Nicholas Ray), de science-fiction (L’Agence, avec Matt Damon), d’art martiaux (Raging Phoenix), et de comédies (Les Émotifs anonymes), tous chroniqués d’un œil aussi avisé qu’amusé.

En couverture : Abattoir 5 de George Roy Hill.

DVD Park n° 7 est disponible à la vente (0,50 €) en pdf sur le site de la revue : cliquez ici.



"The Green Wave" de Ali Samadi Ahadi

Tandis que des cinéastes iraniens comme Asghar Farhadi se débattent entre les griffes de la censure, les réalisateurs ayant choisi l’exode n’osent pas pour autant s’attaquer à des revendications récentes. Nombreux sont ceux qui se réfugient dans un passé lointain, presque accepté et nous font comprendre que l’exil n’ouvre pas la porte aux commentaires sur l’actualité. C’est ce que l’on peut déduire des sorties françaises avec Persepolis ou plus récemment Women without Men mais pas de celles d’outre-Rhin. Produit et réalisé en Allemagne, The Green Wave d’Ali Samadi Ahadi s’empare d’un thème qui semblait pour l’instant inabordable : les manifestations de 2009 et leurs conséquences sanglantes.
Malgré la répression et la peur, le cinéma iranien se distingue par des personnages au comportement farouche et décidé. À côté des footballeuses d’Offside et des étudiants d’À propos d’Elly, Ali Samadi Ahadi ne fait que confirmer la règle. Son film, The Green Wave, oscillant entre film de fiction et documentaire, délie la voix bâillonnée du peuple iranien pour nous montrer un des courts moments de liberté et de parole. Ali Samadi Ahadi s’empare d’un fragment d’histoire tout juste désuet pour les médias et à peine enterré pour les Iraniens. Plus qu’une œuvre cinématographique, The Green Wave effectue, sans recul mais avec franchise, un véritable travail de mémoire et de prise de conscience.

Ce film que l’équipe paie de son exil n’a pas eu besoin de déjouer la censure comme Une séparation d’Asghar Farhadi. Les documents rassemblés sur le net, publiés par les Iraniens, décrivent les faits et vont jusqu’à rapprocher le film de la vaste blogosphère nationale dans une version non censurée.
The Green Wave est un musée d’archives iraniennes – on ne peut donc pas être surpris de retrouver son peuple exilé se rendre en masse à la projection de son histoire où l’implication du public est peu commune. The Green Wave divise les spectateurs de manière inaccoutumée d’après un schéma que l’on peut retrouver chez les amants d’Hiroshima mon amour: les Iraniens ayant vécu les événements et détenant donc une mémoire directe, les Iraniens en exil possédant une mémoire indirecte de la tragédie et les "étrangers" osant à peine se mêler à un drame qui ne leur appartient pas. Les commentaires d’outsiders sur ce sujet délicat semblent néanmoins exactement ce qu’Ali Samadi Ahadi désire encourager avec son film, porte-parole d’une nation étouffée par ses incertitudes et contradictions.
Étrange, pourtant Valse avec Bashir semble être un rapprochement incontournable avec The Green Wave. Est-ce à cause des dessins aux couleurs chaudes ou surtout à cause du mélange documentaire/dessin animé ? Peut-être les deux, sans qu’aucun ne semble justifié. Tandis qu’Ari Folman montre, raconte et complète les faits avec les dessins, Ali Samadi Ahadi présente l’Iran, cette "grande prison", en se servant uniquement de matériel déjà existant, découvert sur internet. Twitter et les blogs ont fourni le texte enrichi de dessins ; Youtube et Dailymotion les images. Ce travail de réalisation ou plutôt d’assemblage commençant donc seulement à la table de montage fait clairement surgir l’influence d’internet qui détient la preuve d’un crime contre l’humanité pour un procès pour un procès à la Nuremberg qui n’aura malheureusement jamais lieu comme le souligne l’une des personnalités iraniennes interviewées au cours du semi-documentaire.

The Green Wave n’est pas un film à thème à la manière d’Illégal par exemple, bloquant la caméra sur des événements prévisibles. Les documentaires bénéficient souvent d’un atout majeur, la crédibilité. À moins que le montage soit justement le processus salvateur enrichi de la cohérence offerte par le vécu. Ali Samadi Ahadi a su magistralement trouver un équilibre dans un fait qui tanguait dangereusement vers l’intolérable, de plus en plus souvent utilisé sans pourtant être nécessaire, tout en gardant l’effet spectaculaire de l’événement.
Le "ça a été" photographique de Roland Barthes, symbole, ici, d’une vérité étrangère et inconcevable, a donc pris une importance toute particulière dans cette maîtrise et sélection de la barbarie. Une proximité non imposée s’établit rapidement entre le spectateur et ces textes que l’on croit voir écrit sous nos yeux tout comme la vague d’espoir qui déferle au long du film à travers la couleur verte de la confiance. La scène du stade, lieu de rencontre de cet espoir national qui se concentre de manière presque aveugle sur Mir Hossein Mussawi devient même avec une caméra nerveuse et agitée un des moments les plus importants du film.
L’image de The Green Wave se remplit progressivement d’un vert clair d’une telle signification pour les Iraniens qu’il nous rattrape pour nous emporter également. Les extraits de blogs, lus avec une grande justesse de ton, ainsi que le parcours des deux jeunes Iraniens fictifs rendent bien compte des valeurs et rêves d’une jeune génération qui, elle aussi, en 2009 a voulu essayer.

Mon père m’a toujours dit: nous appartenons à une nation qui depuis 150 ans part à la recherche de sa voix perdue. Et il me disait: nous n’en sommes plus très loin, il nous suffit d’un dernier effort et nous y arriverons. Sa génération a essayé de nombreuses fois, mais a toujours échoué. Puis, c’était à nous de tenter notre chance. Pendant quelques semaines, on a eu l’impression d’être aussi près du but comme encore jamais auparavant. Aujourd’hui, je regarde les murs ensanglantés et craint que cette fois-ci encore, ça n’a rien donné.

Plus que les emprisonnements arbitraires, la violence gratuite et les tweets désespérés, le vert envahissant graduellement l’écran jusqu’au point culminant puis dépérissant discrètement sans pourtant jamais s’éteindre, convainc le spectateur de la persévérance acharnée de ce peuple à qui l’on souhaite ardemment une autre opportunité.

Louise Burkart



Demi-Quinzaine

Avant chaque séance de la Quinzaine, un montage présente en quelques images les films emblématiques de la célèbre section parallèle de Cannes. Tous les ans, le flot change légèrement. Pour l’édition 2011, c’est Le Quattro Volte qui ouvre le bal. Le film de Michelangelo Frammartino avait illuminé la Quinzaine des Réalisateurs il y a un an. Si Frédéric Boyer, directeur de la programmation dans sa seconde année, ne fait toujours pas l’unanimité auprès des festivaliers, il ne suffirait à nouveau que d’un seul coup d’éclat de cette trempe pour justifier sa position.

Arrivé à mi-parcours du Festival, le spectateur attend encore ce « grand film », qu’il fasse découvrir ou confirme le talent d’un cinéaste. À défaut d’avoir déjà découvert ce chef-d’œuvre espéré, la Quinzaine a déjà trouvé son « film choc ». Play est de ce genre-là, mais son caractère scandaleux se déploie sans vacarme. Le suédois Ruben Östlund, présent à Cannes en 2008 avec Happy Sweden, filme le vol organisé, sans violence, sans menaces ni contact physique, du téléphone portable d’un enfant blanc par un groupe de cinq ados noirs. Point de départ d’une étude appliquée de l’état de la société suédoise et plus particulièrement de l’immigration, le film fonce tête baissée dans les tabous et semble pouvoir contenter les spectateurs les plus réactionnaires comme les plus progressistes. Difficile d’adhérer pleinement donc, mais l’ouverture d’esprit dans lequel Östlund oblige son spectateur à se placer ne peut qu’être saluée.
Le premier long-métrage de Liza Johnson se situe aux antipodes de ce brûlot froid venu du nord : dans Return, aucune contorsion mentale n’est exigée pour apprécier le discours social du film. D’une linéarité et d’une neutralité absolues, cette histoire de retour au bercail d’une soldate américaine est à cent lieues de l’exigence de son quasi-homonyme Retour d’Hal Ashby (1978) ou de la version fantasmagorique de Bob Clark : Le Mort-vivant (1972). La jeune femme a du mal à travailler, à faire l’amour, à sortir en soirée : une fade chronique de l’après-guerre en écho parfait à celle de l’avant-guerre d’American son (Neil Abramson, 2008) dont l’égale vacuité laisse infuser un goût amer d’objet calibré Sundance… voire Deauville « US ».

L’inanité s’est aussi emparée de The Other Side of Sleep de Rebecca Daly dont on pouvait néanmoins espérer beaucoup. La réalisatrice irlandaise s’était jusqu’alors illustrée avec Joyriders (2006) et Hum (2010), deux court-métrages fréquemment primés. L’irruption délicate du miraculeux dans le quotidien du premier et le souffle étrange du second préparaient un terrain idéal pour son passage au long. Il n’en est rien : ce petit récit sur fond de deuil et de somnambulisme n’a même pas la vertu d’endormir ses spectateurs et ne ménagera aucune révélation jusqu’à son dénouement.
Jeanne Captive, énième fiction relatant tout ou partie de la vie de Jeanne d’Arc, gagne en puissance à mesure que les séquences s’écoulent. De l’ombre à la lumière, le récit de Philippe Ramos s’ébat d’abord dans le noir entre quatre murs avant de trouver son ton et sa lumière au contact d’un soleil comme source de régénérescence physique et spirituelle pour la « pucelle » d’Orléans. L’admirable seconde part du récit confine au mysticisme, voire au panthéisme, lorsque le corps de la martyre nourrit le nouveau monde.

Les festivaliers peuvent faire confiance au sélectionneur de la Quinzaine : à l’image de cette dernière errance de la « captive » libérée, la section regorge probablement de quelques autres trésors à découvrir d’ici vendredi, jour de sa clôture.

Hendy Bicaise

Bookmark and Share


La dramédie humaine : M*A*S*H (la série)

C’est une série à part dans l’univers formaté de la télévision. Une œuvre inattendue, née pour de mauvaises raisons mais touchée par la grâce. Hors normes à l’époque, elle l’est encore aujourd’hui, aucune production récente ne pouvant prétendre caresser du doigt le ton si particulier qui est le sien. Une série qui s’est affranchie des carcans et des balises imposées par les annonceurs pour créer sa propre voie autant que sa voix propre sur deux-cent cinquante et un épisodes et onze années de diffusion. Une série si novatrice qu’elle créa un genre nouveau qui ne s’applique encore qu’à elle seule : la dramédie.

1970. La guerre du Viêt Nam fait rage et Nixon autorise l’incursion des troupes américaines au Cambodge pour frapper les bases de replis des troupes d’Hô Chi Minh. Dans cette période troublée, où les Etats-Unis doutent d’eux-mêmes et où la contestation contre des opérations militaires qui n’en finissent plus malgré les promesses de désengagement se multiplient, Robert Altman lâche sur les écrans l’un de ses chefs-d’œuvre, M*A*S*H. Palme d’or du festival de Cannes, quatre Oscars à la clé, cette chronique narre le quotidien tragi-comique d’une équipe de soignants officiant durant la guerre de Corée au sein du 4077e M*A*S*H. Ces toutes nouvelles unités chirurgicales mobiles, placées près du front, permettaient de soigner les traumatismes les plus graves avant d’évacuer les soldats vers les hôpitaux classiques. Une sorte de service d’urgence sous les obus. Le film remporte un large succès dans les salles mondiales. À Hollywood, qui dit succès dit pognon et qui dit pognon dit exploitation. Comment donc capitaliser sur le succès d’une tragi-comédie acerbe où des chirurgiens dans le sang jusqu’aux coudes décompressent en jouant au golf avec les trous laissés par les bombardements ennemis ? C’est le patron de la 20th Century Fox lui-même qui trouve la solution. Puisque les décors du film n’ont pas été détruits, pourquoi ne pas lancer une série télé reprenant les personnages du long-métrage que le public se fera un plaisir de retrouver sur un rythme de 26 minutes par semaine ?
Si fait, feu vert est donné et l’affaire confiée aux mains expertes de Gene Reynolds et Larry Gelbart, auteurs et producteurs chevronnés. Durant trois semaines, les deux hommes posent les bases de la série, des personnages qui la traverseront et de leurs interactions. Une bonne “comédie de situation” ne saurait en effet s’épanouir que sur des caractères forts et, surtout, antagonistes, assurant un vivier inépuisable de conflits en tous genres.

Benjamin Franklin Pierce, dit Hawkeye en référence au Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, sera le pivot de la série. Pas son personnage principal, concept délicat dans un “ensemble show”, plutôt son âme. Hawkeye est humaniste jusqu’à l’excès, un antimilitariste rongé par les corps mutilés des jeunes soldats qui passent tous les jours sur sa table d’opération et qui se dissimule derrière la façade d’un boute-en-train doublé d’un dragueur invétéré. Autour de lui évoluent le reste de la distribution, alliés et ennemis. Trapper John, auquel le lie une solide amitié ainsi qu’un amour immodéré pour l’alambic artisanal qu’ils ont installé sous leur tente, le Caporal Klinger, ne portant que des robes en espérant se faire réformer, Walter “Radar” O’Reilly, aide de camp débrouillard et naïf, symbole à peine dissimulé de tous ces soldats arrivés gamins et rentrés hommes à la maison, et le père Mulcahy, homme de foi et boxeur, dont les prêches du dimanche matin se font la plupart du temps devant des bancs vides. Face à eux, le duo infernal Margaret “lèvres en feu” Houlian et son amant (mal) caché le Major Frank Burns représentent toute l’idiotie de la machine militaire. Officiers de carrière, ils partagent le goût pour l’ordre et la discipline que Pierce et Trapper bafouent quotidiennement. Tout ce petit monde se déchire sous la houlette du bienveillant Colonel Henry Blake, officier gradé débonnaire à la limite de l’incompétence.
Hormis Garry Burghoff (Radar), aucun membre de l’équipe originelle ne reprend sa place, les mondes du cinéma et de la télévision étant encore à cette époque imperméables. Très tôt, pour le rôle de Hawkeye qu’ils savent prépondérant, Reynolds et Gelbart portent leur choix sur Alan Alda, habitué des plateaux et immense comédien, pour tenir le rôle. Après avoir fait connaître son intérêt pour la série sur la base du scénario du pilote, Alda laisse planer le doute avant de s’engager fermement la veille du début des répétitions. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer ce qu’aurait été M*A*S*H sans lui. Différent au mieux, meilleur, il est permis d’en douter tant Alda, plus qu’interpréter Hawkeye, l’habite avec une intensité rare, effaçant rapidement la fine ligne qui sépare l’acteur de son personnage.
La série débute donc en 1972 et les premiers temps sont difficiles. Les audiences ne sont pas bonnes et la Fox, qui pensait tourner une série à moindres coûts, doit faire face à un Gene Reynolds résolu qui se bat âprement pour qu’elle soit tournée en pellicule, et non pas en vidéo comme il est d’usage, que le matériel adéquat (hélicoptères, ambulances) soit disponible selon les besoins et qu’un consultant médical soit présent pour superviser les scènes de bloc opératoire. Ce n’est déjà plus la sitcom envisagée, c’est une série soignée à part entière qui va rapidement prendre un virage inattendu. Alors que l’humour potache prévaut dans les premiers temps, le dix-huitième épisode “Parfois on entend le bruit de la balle” va changer la donne. Grièvement blessé, un ami d’enfance de Hawkeye meurt entre ses mains, sur la table d’opération. Un choc en forme d’avertissement pour le spectateur : on n’a pas fini de vous étonner.

Mutations

M*A*S*H va dès lors cultiver sa différence, jouer sur tous les registres, avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Passer du rire aux larmes dans un même épisode, bien souvent au cours d’une même scène. Parce que les personnages sont des êtres humains placés dans des conditions inhumaines. Une mue tranquille qui ne prendra totalement forme qu’avec le remplacement de plusieurs personnages au fil des saisons.
Très proche dans la forme de Hawkeye, Trapper John quitte le navire. Il est remplacé par BJ Hunnicut. Tout jeune père, BJ est rongé par le sentiment d’avoir abandonné sa famille quand elle avait le plus besoin de lui. Au cours de la huitième saison, un épisode, “L’ennemi commun”, poussera ce sentiment au point que BJ, plus déprimé que jamais, s’écroulera moralement en apprenant que sa fille a appelé innocemment “papa” un militaire rentrant au pays. Cette dimension familiale donne au personnage une profondeur certaine ainsi qu’un regard nouveau sur les événements, au contraire d’un Pierce éternel célibataire qui peut à tout moment chercher le réconfort (sans toujours le trouver toutefois) dans les bras d’une infirmière.
En fin de quatrième saison, c’est le Colonel Blake qui tire sa révérence. Ayant accompli son “tour of duty”, Henry rentre chez lui pour retrouver femme et enfant. Les larmes de joie sont bien vite chassées par celles, plus amères, versée lors de l’épilogue. Mitraillé par l’ennemi, l’avion qui ramenait le Colonel s’est abîmé en mer, il n’y a aucun survivant. Le silence qui règne alors sur le bloc opératoire est celui de l’équipe, véritablement choquée par la nouvelle, les acteurs n’ayant été prévenus de la tournure des événements qu’au dernier moment.
Blake est remplacé par le Colonel Sherman Potter, chirurgien militaire qui a déjà couvert les deux premiers conflits mondiaux. La Corée sera sa dernière guerre avant une retraite autant méritée que redoutée. Bien que soldat de carrière (il s’est enrôlé avant d’avoir atteint sa majorité), Potter est un homme profondément bon et compréhensif. Sa nature même impose le respect aux plus réfractaires, y compris Pierce et Hunnicut qui sauront lui rendre les hommages des hommes de troupes en le saluant, une seule et unique fois, au garde-à-vous.
Sentant son personnage s’essouffler (à raison), Larry Linville décide à son tour de quitter la série et c’est Frank Burns qui quitte la scène. Il est remplacé par Charles Winchester troisième du nom, héritier d’une bonne famille de la bourgeoisie de Boston. Plus conservateur que Nixon, à l’ego surdimensionné, Winchester n’en demeure pas moins un personnage plus intéressant que son prédécesseur. Trop limité dans sa définition, Burns ne s’élevait jamais vraiment au dessus de la caricature de militaire idiot qui lui avait été assignée, représentant sans doute en cela ce que le studio avait en tête en lançant la production de la série. Winchester, lui, est plus profond. S’il reste en premier lieu une force de confrontation face aux deux carabins que sont Pierce et Hunnicut, le conservateur pur jus résistant aux assauts des libéraux rigolards, Charles le 3eme est tout à la fois capable d’un humour ravageur (il ne se gène jamais pour rendre la monnaie de leur pièce à ses deux collègues) autant que d’une compassion sincère, en totale contradiction avec son image. Esthète, Winchester fuit la guerre à sa façon, trouvant dans la musique classique le refuge que d’autres vont chercher dans l’alcool ou les amourettes de passage. De part sa complexité et son évolution, discrète mais bien réelle, Winchester s’avère l’un des personnages les plus intéressants de M*A*S*H, parce que sortant plus que les autres des carcans imposés à la création, venu sur le tard et adapté dès son apparition à une parfaite intégration dans ce que la série est devenue en quelques années.

Le Viêt Nam terminé, l’opinion publique américaine reste durablement marquée et les conséquences de cette sale guerre n’ont pas fini d’alimenter les séries télé et les films des années à venir, jusqu’à l’outrance stupidement guerrière de Rambo II en 1985.
Malgré des chiffres d’audience catastrophiques, M*A*S*H survit à ses premières années. Mais si l’action est bien située en Corée, dans l’esprit des créateurs comme des acteurs c’est bien de la jungle Vietnamienne dont il est question. Car dans le delta du Mekong comme le long du 38e parallèle, les marines qui s’en vont faire la guerre affichent le même visage acnéique d’une jeunesse américaine sacrifiée à la lutte contre le péril rouge. Le public trouve donc là un écho à ses angoisses mais la série touche aussi plus largement aux idées qui agitent alors la société (la place des femmes, le racisme, etc.), traitant chaque problématique avec intelligence et clairvoyance, refusant la facilité des réponses toutes faites, sans jamais faire l’impasse sur un humour ravageur. Car dans M*A*S*H l’humour n’est pas seulement une nécessité structurelle (faire rire le public pour qu’il revienne la semaine suivante) mais une composante primordiale de la vie du camp. Si les personnages rient, et font rire autant, c’est aussi pour supporter le ballet sans fin des hélicoptères qui déversent jour après jour leurs contingents de soldats blessés dont certains ne rentreront au pays que dans des cercueils.

Si certaines séries tendent à perdre de leur fraîcheur au fil des ans, un cycle d’usure naturelle des caractères et des ressorts dramatiques, M*A*S*H se distingue par un accroissement constant de la qualité, au fur et à mesure qu’elle ose bousculer son audience jusqu’à trouver le parfait équilibre entre rires et drames. Les acteurs s’impliquent de plus en plus dans la création, devenant à leur tour scénaristes ou réalisateurs. Les relations des personnages sont moins bouffonnes, plus humaines.
L’audience enfle de jour en jour et les qualités de la série enfin reconnues par le public comme par la critique. Au cours de sa vie, M*A*S*H sera nominée pas moins de quatre-ving dix neuf fois aux Emmy Awards ! Preuve s’il en est qu’elle aura su toucher largement et durablement son audience.
La série va durer onze ans, soit presque quatre fois plus que la guerre qu’elle est censée couvrir, et s’achève en 1983 par un épisode exceptionnel de 150 minutes.
Le finale s’ouvre sur un Pierce hospitalisé en psychiatrie, laissé aux bons soins du docteur Friedman, aperçu déjà dans plusieurs épisodes. Alors que l’on parle plus que jamais d’une paix imminente et que BJ reçoit son ordre de rapatriement, Hawkeye doit exorciser un souvenir terrible que le psychiatre ira chercher patiemment et qui nous démontre une nouvelle fois, alors qu’elle est dans sa dernière ligne droite, que M*A*S*H ne se repose pas sur ses lauriers et qu’elle ose encore secouer son public, autant qu’elle malmène ses protagonistes.
Dans la deuxième partie, la paix est déclarée ! Fin du massacre. Les derniers blessés sont évacués, les bombes se taisent et c’est au tour de la joie d’exploser. C’est aussi le moment des interrogations sur l’avenir et les perspectives de réinsertion. Potter peut enfin prendre sa retraite, Pierce ne rêve que de la vie tranquille d’un médecin de campagne… Et il y a ceux qui n’en peuvent plus, comme cette infirmière qui décide de quitter le métier, ou cette autre qui a accompagné trop de mourants et ne veut plus travailler qu’en obstétrique où elle aidera à mettre les enfants au monde. Tous vont retrouver leurs familles mais c’en est une autre qu’ils quittent alors que les tentes de la 4077e sont démontées. Des êtres soudés dans un maelström de morts, avec l’espoir ténu de se revoir au pays, un jour, peut être… La dernière image, celle que découvrent en même temps Pierce et le spectateur, une dernière fois réunis, serre le coeur. Un au-revoir mélancolique, entre le soulagement et le regret de la fin d’une époque qui aura compté.
Ce soir là, devant son écran, le public américain a répondu en masse. Près de cent-six millions de téléspectateurs ont assisté au finale, un chiffre inouï, qui reste encore aujourd’hui inégalé. Pour se faire une idée, plus récemment, la série à succès Friends n’avait mobilisé pour son dernier épisode “que” cinquante-sept millions de fans. Une très belle performance qui fait pourtant bien pâle figure en comparaison. Mais à l’heure de la multiplications des canaux, il semble aujourd’hui bien improbable qu’une série, aussi bonne soit-elle, puisse jamais atteindre ce record. Jusqu’à la dernière minute, M*A*S*H aura affirmé sa différence.

Julien Taillard





Bookmark and Share



Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 27 followers

%d bloggers like this: