Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, PROJOS À CHAUD | Tags: acteur, adolescence, amour, Anglais, Angleterre, années 70, années 80, Arctic Monkeys, Ben Stiller, british, clip, Comédie, cool attitude, coup de cœur, Craig Roberts, dépucelage, divorce, eau, festival de Berlin, Festival de Londres, festival de Sundance, Festival de Toronto, Film Agency for Wales, Film4, génie littéraire, gourou, humour, imagination débordante, Jordana, lettres, Lloyd Tate, Man to Man With Dean Learner, marginal, marsdistribution, mature, mélancolie, mensonge, monde sous-marin, musique, mysticisme, new age, Noah Taylor, Paddy Considine, premiers baisers, pyromane, réalisateur, rêve, Red Hour Films, Sally Hawkins, séparation, solitude, spleen, teen movie, The IT Crowd, UK Films, USA, virginité, Yasmin Paige

Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.
Stéphane Ledien
> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011
Classé dans : Festival de Cannes 2011 | Tags: agression sexuelle, angoisse, communauté, Elizabeth Olsen, film canadien, gourou, illusion, John Hawkes, Martha Marcy May Marlene, personnalités différentes, retour à la société, Sarah Paulson, Sean Durkin, secte, vie rurale

Quatre prénoms pour une seule fille, ça fait beaucoup. Martha est a priori le bon : c’est en tout cas le prénom par lequel sa sœur l’appelle. Marcy May est le double prénom donné par le leader de la communauté dont elle a fini par s’échapper. Et Marlene est un prénom type utilisé au sein de cette même secte. Tout le processus du film consiste à savoir quelle est la vraie – quelle personnalité est la plus dominante chez cette jeune femme marginalisée et brutalement ramenée à la réalité.
À partir du moment où elle fuit sa communauté rurale, constituée d’herbivores sexuellement consentants vivant des fruits de leur labeur, Martha éprouve un blocage psychologique qu’elle ne parviendra plus à briser : elle s’avère incapable de révéler le contenu de son expérience, soit deux ans passés du loin de la société, sous l’égide d’un gourou épicurien (et opportuniste), sans le moindre coup de téléphone passé à sa famille. Ces silences, sa façon de rejeter toute interrogation, Lucy, sa sœur, ne les comprend pas. Pas plus que son mari, depuis que Lucy a recueilli sa cadette sous son toit. C’est que l’une des personnalités de Martha est irrémédiablement attachée au secret de la communauté et au respect du code en vigueur dans la ferme – se mêler de ses affaires, ne pas intervenir pour aider les autres, ne pas éprouver de culpabilité, ne pas raconter ce qui se passe à l’intérieur, etc. Une autre personnalité est attachée à l’angoisse : Martha sursaute au moindre bruit nocturne, confond les gens qu’elle rencontre avec ceux qu’elle a laissés à la secte, craint que ces derniers ne viennent la chercher. La dernière, enfin, semble la plus lointaine : elle correspond à la vraie Martha, celle d’avant, qui à une ou deux occasions resurgit pour raviver les cendres de souvenirs familiaux partis en fumée.
Le cinéaste canadien Sean Durkin s’intéresse moins aux prétentions de la communauté – son film n’a pas pour ambition d’être un manifeste contre les sectes, même si le portrait qu’il en brosse n’a rien d’enthousiasmant – qu’au développement comportemental de Martha, victime du lavage de cerveau de Patrick le gourou. Une grande partie de la rhétorique de la secte étant basée sur l’acceptation de la mort comme événement attendu – « La mort est la plus belle part de la vie » affirme volontiers le guide spirituel – il est assez logique de voir, dans la fuite de Martha, et dans son retour à la société, un décès symbolique, voire un sacrifice fait sur l’autel de la raison communautaire : pour une « Marlene » partie, une autre vient (voir la scène du coup de téléphone passé à son ancienne secte). Il est tout autant logique, alors, de concevoir son retour aux siens comme une renaissance, avec l’évolution morale qu’elle implique jusqu’à l’âge adulte. Ainsi, Martha franchit-elle de nouveau les étapes de l’enfance : elle se jette nue dans la rivière parce qu’elle n’a pas conscience de la pudeur ; elle pose à sa sœur et son mari des questions intimes, d’ordre sexuel, avec la naïveté la plus naturelle du monde ; n’arrivant pas à dormir seule, elle rejoint le couple dans sa chambre et s’installe près du lit pendant qu’ils sont en train de faire l’amour, etc. Martha a tout à réapprendre de l’existence, elle est en quelque sorte revenue à son point de départ. C’est ensuite que les vrais problèmes commencent, et que la frontière entre réalité et illusion devient friable.
Avec une conclusion en queue de poisson, il semble que Durkin tente d’attirer notre attention sur la possibilité d’une victoire morale de Martha. Au cours d’une précédente discussion, elle aura bien, par exemple, imposé ses vues sur son beau-frère quant à son rapport au monde : l’argent et les biens matériels ne sont pas seuls nécessaires. Il est donc possible qu’au-delà de son expérience sectaire, Martha apporte au couple – ainsi qu’au spectateur – une vraie proposition de vie hétérodoxe, basée sur des liens plus forts que ceux qui unissent les membres d’une fratrie. Il pourrait s’avérer au final que le vrai prénom de Martha se divise bel et bien en quatre.
Eric Nuevo

