"La Cabane dans les bois" de Drew Goddard

Une belle brochette d’étudiants partent en week-end à la campagne, direction une cabane isolée avec un lac à proximité… ça ne vous rappelle rien ? Bon nombre de films d’horreur utilisent cette trame de fond (Vendredi 13 notamment). La Cabane dans les bois n’échappe pas à la règle, avec ses cinq étudiants aux caractères bien distincts : l’Érudit (Jesse Williams), l’Athlète (le sculptural Chris Hemsworth, vu dans Thor et Avengers, qui a abandonné ici son scalp abondant et son marteau magique), la Chaudasse (Anna Hutchinson) qui dandine son boule devant l’âtre, le Cinglé (Fran Kranz) qui carbure au bong, la Vierge (Kristen Connolly) qui va sûrement voir le loup. Ils décident de s’aérer l’esprit en prenant un camping-car très années 80 (bien moins stylé que celui de La Colline a des yeux, nouvelle version). Au passage, ils tombent sur le bon vieux pompiste désagréable, vétéran du Viêt-Nam, qui machouille du tabac et qui crache par terre, qui ne manque pas de leur indiquer le chemin (vers la mort ?) de la cabane Buckner, la dernière maison sur la gauche, après le tunnel. Une cabane glauque à souhait avec le miroir sans tain qui va bien, parfait pour mater la fille qui enlève le haut. Après une première soirée arrosée, ils découvrent la cave de la cabane et ses objets d’un autre âge : la vieille boîte à musique, la robe en dentelle et le fameux livre secret (un nouveau Necronomicon ?). La vierge s’empresse de lire à haute voix une incantation en latin qui a le don de réveiller… une famille de zombies (Evil Dead remember) motivée comme jamais à l’idée de croquer de la chair fraîche. Jusque–là, on est dans les clous du film d’horreur. Aux commandes de cet OVNI horrifique, on trouve le scénariste de Cloverfield, Drew Goddard, ici réalisateur, et le réalisateur d’Avengers, Joss Whedon, ici scénariste (Vous suivez toujours ?). Ce duo de choc joue avec les codes du genre. La réalisation de Goddard est un bel hommage à l’âge d’or eighties des films d’horreur (Vendredi 13, Evil Dead…) avec très peu de mouvements de caméra superflu, un côté brut de décoffrage efficace, pas de plan séquence, ni de caméra subjective à des années lumières du Projet Blair Witch et autre [REC].

Finalement derrière cette mise en scène très années 80, on bascule dans les années 2012. Les protagonistes sont les victimes d’une équipe de télé-réalité (menée par les loufoques Bradley Whitford et Richard Jenkins), qui depuis une base souterraine, tire les ficelles du scénario en diffusant des phéromones dans la forêt pour inciter le couple à s’envoyer en l’air, en employant un gaz pour inciter le groupe à se séparer plutôt qu’à rester ensemble pour affronter les zombies. Et si vous ajouter à cela, une bonne overdose de SF (la seconde partie du film bascule dans… l’inattendu) et la présence d’une guest-star de chez guest-star, vous obtenez un cocktail détonnant qui bien qu’imparfait sur plusieurs plans vaut le détour pour son originalité.
« Vous croyez connaître l’histoire. Vous pensez connaître la fin ». Jamais une accroche de film n’aura été aussi juste pour inviter le chaland à venir se prendre une bonne claque cinématographique en pleine poire !

Nicolas Domenech

Film sorti dans les salles françaises le 02 mai 2012
Distribué (en France) par Metropolitan Filmexport



"Saint-Belmont", un court-métrage zombifiant

Souvenez-vous : nous vous parlions en septembre dernier, en plein FCVQ, du court-métrage de Renaud Plante intitulé Saint-Belmont, excellente pellicule rendant hommage au travail de Big John (Carpenter) et de George A. Romero via le récit d’une invasion nocturne et urbaine de morts-vivants (tous les laissés-pour-compte zombifiés par le libéralisme à tout crin, pourrait-on dire) dans les quartiers huppés (et donc les plus prisés) de Montréal.
La bande-annonce de ce ce petit bijou horrifique qui dépasse le simple statut de clin d’œil est maintenant disponible sur le Net.

Visualisez-la et appréciez le travail !



"Cannibal Holocaust" de Ruggero Deodato (Blu-ray édition ultimate – Opening) : boucherie sans os

Sommet du genre et film d’horreur dépassant même la notion de film culte, Cannibal Holocaust est sorti fin octobre dans une superbe édition Blu-ray (et double DVD) "ultimate" qui restera comme un événement. Opening rend avec cette livraison ultime l’hommage cinématographique mais aussi sociologique qui lui est dû à ce chef-d’œuvre du bis italien – longs-métrages jouissifs et à petit budget, souvent réalisés en quelques jours et à l’interprétation foireuse, qui surfaient dans les années 1980 sur les hits étatsuniens de l’époque (Mad Max, Zombie, New York 1997 voire Conan le Barbare).

Une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les cassettes vidéo de la première équipe, qui renferment le terrible secret de leur disparition…

Précurseur des films pseudo-documentaires à vocation horrifique (Paranormal Activity et Le Projet Blair Witch entres autres expériences filmiques), Cannibal Holocaust fait également partie de ces œuvres rares qui, dans les années 1980, monopolisaient les discussions dans les cours de récréation des collèges et lycées (à l’instar des Dents de la mer dans les années 70 ou, à un degré moindre, de Saw dans les années 2000) et qui divisaient la population scolaire en deux catégories distinctes : ceux qui avaient eu le courage de braver l’interdiction aux moins de 18 ans frappant le film de Ruggero Deodato, et… les autres.

Choquant par la frontalité de certaines scènes (l’on assiste pèle-mêle à des scènes de viol, d’amputations, de castration), controversé et sujet aux pires accusations lors de sa sortie (véridiques à propos des sacrifices d’animaux, injustifiées à propos des sacrifices humains), Cannibal Holocaut fut le film le plus censuré de l’histoire en étant interdit de diffusion dans plus de soixante pays, et vaudra à son réalisateur ainsi qu’à son scénariste et à ses producteurs une peine de prison avec sursis.

Éprouvant pour le spectateur (il faut vraiment supporter certaines scènes telles la décapitation d’un singe et le dépeçage d’une tortue mais également la noyade d’un bébé), réaliste grâce à la qualité de ses effets spéciaux (certains acteurs furent même obligés de se montrer en public à la sortie du film tant leur mort paraissait crédible), le métrage continue trente ans après sa réalisation de fasciner. Ce Blu-ray d’exception édité par Opening permet effectivement d’éprouver les sensations paradoxales que suscite une telle œuvre, certes maline et pas si ethnocentriste qu’elle en a l’air, mêlant habilement réalité et fiction tout en injectant un zeste d’érotisme sur une bonne couche de gore, mais dont l’apparence de snuff movie à la sauce cannibale peut inévitablement écœurer – et avec la haute définition, l’effet se trouve renforcé – le cinéphile lambda.


Fabrice Simon

> À propos de l’esthétique documentaire et des "snuff movies", lire aussi notre article sur "le retour du faux/vrai buzz"



En conclusion, une belle édition !

Il y a deux jours le FCVQ prenait fin. Que dire de l’événement maintenant que nous l’avons suivi avec assiduité, même si nous n’en avons visionné qu’une partie de la programmation ? Nos chroniques des différentes œuvres projetées dans le cadre de cette première édition (et qui ne devrait pas être la dernière) parlent, de fait, d’elles-mêmes. Pas de long discours de clôture, donc – nous laissons cela aux officiels.
Riche en découvertes pointues dans des genres spécifiques, le FCVQ a en tout cas efficacement rempli, de notre point de vue, la mission qu’il s’était assignée, faire partager à un large public la passion pour des films de tous types. Certes, les comédies et comédies dramatiques ont rassemblé plus que de raison (mais est-ce une surprise ?) tandis que les séances consacrées au fantastique, à l’horreur, au documentaire, ont généré quelque désertion des salles concernées. Et que dire du public restreint, aussi, de la Classe de maître Larry Clark avec sa projection de Kids, essentiellement suivie par un parterre d’étudiants en cinéma ou de gens du métier (dont votre serviteur) ? Idem pour la classe de maître Jean-Claude Labrecque, néanmoins plus prompte à soulever l’enthousiasme des spectateurs québécois et pour cause : il s’agit de leur patrimoine. La présence d’un public attentif mais moins nombreux qu’on l’aurait cru, surtout pour les films de SF, d’horreur, de fantastique et la masterclass Larry Clark, ne doit pas nous faire tirer des conclusions pessimistes sur le type d’amour du cinéma que nourrit le "grand public" (toujours à mettre entre guillemets car le grand public, selon le moment et le film programmé, ce peut être vous, ce peut être moi…). De quel cinéma parle-t-on ? À quoi se mesure le succès d’un festival ou le goût cultivé pour sa programmation ? Du moment qu’un fort parti pris, en parallèle des nécessaires démonstrations de prestige (Café de Flore) animait ses organisateurs ; du moment que la carte blanche à Fantasia nous permettait de découvrir des pellicules folles furieuses, dont certaines maladroites mais étranges, curieuses (Hellacious Acres) ; du moment, enfin, que la catégorie "Expérience(s)" offrait à notre rédaction de grands moments de bravoure cinématographique, dans l’humour trash (Sunflower Hour, notre coup de cœur du festival) comme dans la noirceur (The Corridor, Brawler), nous n’avons aucune raison de déplorer l’engouement général pour des films un peu à l’opposé de nos genres de prédilection à nous, car l’un n’empêchait pas l’autre de s’épanouir et de trouver ses spectateurs, bien au contraire. C’est dans cet effort louable de présenter sur un même pied d’égalité de la programmation – et ça c’est incroyable, quand on y songe – un petit film auto-produit et connu de personne sauf de ses géniteurs ou presque et un drame branché mystique avec têtes d’affiche internationales, ou des pellicules autrichienne, belge, allemandes, japonaise aux côtés de titres québécois forcément plus rassembleurs dans la Capitale-Nationale (tout autant que le cinéma étatsunien pourrait-on dire). Considérant tous ces aspects et compte tenu que ses organisateurs ont monté le festival en un temps record (huit mois, on l’écrivait au moment de l’ouverture), nous n’avons aucune, non, aucune raison de ne pas nous réjouir de ces douze jours (okay, c’est limite trop long : on ne peut pas tout voir !) passés en compagnie de films, de réalisateurs et directeurs de la photographie dont certains comptent à nos yeux parmi les plus grands talents du moment dans des genres que nous n’avons pas fini de chérir. Allez, plus que 363 jours avant la seconde édition.

Grand Prix du Public Cinoche.com :
The Artist de Michel Hazanavicius

Prix du Public Prestige :
Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven (présentement à l’affiche)

Prix du Public Découverte :
In Film Nist (Ceci n’est pas un film) de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Prix du Public Expérience(s):
Mirokurôze de Yoshimasa Ishibashi

Prix de la Meilleure Première Œuvre :
(au fait : dans le jury de professionnels se trouvait entre autres Charles-Olivier Michaud, réalisateur de Neige et Cendres ; au temps pour nous, donc ; nos doutes émis à l’ouverture du festival n’avaient pas lieu d’être !)
Atmen de Karl Markovics

Prix du Public Court Métrage :
Mokhtar de Halima Ouardiri



Avant de refermer sur ce blog, jusqu’à la prochaine édition du moins, la catégorie FCVQ – même si nous reviendrons très bientôt sur Marécages de Guy Édoin –, nous ne pouvons passer sous silence les réjouissantes qualités du film flamand belge Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven. Nous n’y revenons pas parce que le film a reçu le Prix du Public Prestige – mérité – dans le cadre du festival, mais bien parce qu’il représentait un juste équilibre entre l’émotion forte et le message compassionnel avec une mise en scène simple mais travaillée. Un juste équilibre, aussi, entre rires et gravité via un humour grinçant à partir de situations difficiles. Tout ce qu’attend, en somme, un public venu au cinéma pour se divertir plus que pour faire des découvertes artistiques, mais sensible à la ciselure de son discours de fond.

Présenté en compétition mondiale du 35e Festival des Films du monde de Montréal où il avait raflé le Grand Prix des Amériques, le prix public pour le film le plus populaire, ainsi qu’une mention spéciale du jury œcuménique, Hasta La Vista raconte comment trois handicapés (l’un est malvoyant, l’autre en chaise roulante à cause d’une tumeur qui l’a privé de l’usage de ses jambes, et le troisième, complètement paralysé), sous couvert d’un voyage de découverte, se rendent en Espagne dans l’espoir d’y vivre leur première expérience sexuelle au sein d’un bordel spécialisé nommé El Cielo.
Road-movie décalé où l’empathie chaleureuse n’égale que le détournement de la tragédie du lourd handicap par un humour décomplexé (hilarante parade de Jozef, le malvoyant, pour rapporter secrètement chez lui les vêtements d’un de ses camarades), Hasta La Vista évite de tomber dans le piège de la peinture pleine de commisération. Maniant avec nuance les frustrations physiques de ses personnages, il porte un regard attendri, ludique mais aussi savoureusement ironique sur la condition des handicapés et l’expression de leurs désirs et pulsions. En optant pour un trio dont chaque membre se trouve dépendant des deux autres, Geoffrey Enthoven instaure une dynamique intéressante basée sur une interaction permanente et paradoxale des personnages, très enrichissante pour le récit. Philip, entièrement paralysé, reste ainsi le meneur de l’ensemble, tandis que Jozef, quasiment aveugle, sera le seul à voir la belle personne que représente Claude, leur guide obèse, protagoniste secouant tout ce petit monde à la manière de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. De son côté, Lars cloué dans sa chaise roulante, reste un modèle d’évasion pour ses amis, de par ses connaissance œnologiques et son apparence prompte à séduire les jeunes filles. L’issue tragique émouvante, mais libératoire, de ce personnage, saura leur faire comprendre à quel point leur voyage en valait la peine. Même s’il se trouve parfois sur le fil du rasoir d’un point de vue émotionnel (c’est presque un peu trop par moments…), Hasta La Vista offre une dissertation divertissante, et avec une mise en scène bien au-dessus des standards télévisuels – normal, c’est belge, pas français – sur ce qu’est la différence et sur la manière dont elle siège avant tout dans l’œil de chacun : nos héros eux-mêmes s’empoignent en dénigrant leurs handicaps respectifs, et font preuve d’un ostracisme certain par exemple à l’égard de Claude au départ ou de ce groupe de Hollandais dans le vignoble bordelais. Geoffrey Enthoven livre-là un beau film qui n’élude pas la question du plaisir auquel ont droit tous les êtres humains, plaisir exprimé sans détour et célébré dans un finale festif et drôle mais aussi dans une intimité que nous prenons goût à ne pas envahir. Toujours cet équilibre entre décomplexion rigolarde et pudeur touchante.


Stéphane Ledien



"Hellacious Acres : The Case of John Glass" de Pat Tremblay (section "Expérience(s)")

Attention, OFNI en vue. Vrai film indépendant, produit avec peu d’amis (juste ce qu’il fallait néanmoins) et d’argent mais avec beaucoup d’humour et d’idées (pas toujours bonnes, n’exagérons pas), Hellacious Acres : The Case of John Glass fait office de folie de festival. En guise de présentation, son réalisateur (qui en est aussi le scénariste, monteur, mixeur sonore, acteur principal — même si l’interprétation vocale du héros revient à un autre que lui — et on en oublie certainement) enfonce le clou rigolard en exhibant fièrement le matériel promotionnel du film, affiches en série limitée, t-shirts et même petites culottes ! Tout un programme qui a valeur de note d’intention, l’idée étant de bien faire comprendre la dimension parodique de l’entreprise. Emprunté lui aussi à la programmation du dernier Fantasia, Hellacious Acres constituera sans doute a posteriori l’une des expériences les plus rebutantes pour le public du FCVQ globalement attiré vers une cinématographie sinon plus conventionnelle, au moins plus solennelle.

Comédie de science-fiction à très, très petit budget, simulacre de série B/Z aux effets spéciaux bricolés mais inspirés, Hellacious Acres exploite un schéma post-apocalyptique très codifié (la Terre n’est plus qu’un champ de ruines ou de campagnes stériles suite à des guerres nucléaires doublées d’une invasion extraterrestre). On y suit les aventures absolument pas spectaculaires, et longues, et volontairement ennuyantes, de John Glass, un survivant (l’un des derniers habitants de la planète semble-t-il) équipé d’un uniforme de protection et d’un ordinateur de bord qui lui dit où aller et quels codes informatiques entrer dans tel site. Dans quel but au juste ? Le héros lui-même ne le saura jamais, après avoir erré des jours durant (110 minutes pour le spectateur, dont le réalisateur saluait, en préambule de la projection, "le courage" !), et s’être heurté à la vacuité, et vastitude, du monde ravagé par les radiations, non sans affronter la faim, la malchance chronique, les désagréments de la téléportation, les attaques d’extra-terrestres belliqueux qui ressemblent, c’est moi ou mes yeux me jouent des tours ?, à des méduses…

S’adressant à un public capable d’accepter la private joke et les sous-sous-productions du genre, Hellacious Acres se visionne, pour l’amateur éclairé (et/ou qui a du temps à perdre, mais d’une façon distrayante), avec un plaisir certain. Quoique le film soit vraiment trop long (il aurait foncièrement gagné à être ramené à un court ou moyen-métrage d’une heure maximum), l’ambiance qui s’en dégage reste assez spéciale et, disons dans un plan sur trois, souvent magnétique. Les plans extérieurs, d’une patine "bisseuse" (grain ajouté à la texture vidéo) mieux réussie que les séquences se déroulant en intérieur, savent cultiver la référence aux titres d’action futuriste (ou plutôt "no-futuristes") les plus prestigieux mais aussi à tous les autres (pas vraiment de clin d’œil particulier, c’est plus un état d’esprit général), sur une musique typique et avec quelques zooms caractéristiques des eighties et de la SF fauchée. On retiendra de cette pellicule pouvant facilement passer, dans nos meilleurs jours, pour de la cinématographie expérimentale (sur papier, l’auteur tiendrait là, en passant, un très bon petit roman d’anticipation à l’humour noir dévastateur), quelques mouvements de caméra audacieux (le personnage sort du cadre avant de le réintégrer à son autre extrémité le temps d’un 180 ° bien amené), des raccords et fondus qui crédibilisent les moments de transition, un goût prononcé pour l’absurde (après qu’il ait endommagé son ordinateur de bord, le héros se promène avec un autre modèle, fixé sur un bras arraché à un compatriote mort) et un traitement malin de l’après-chaos, qui, après tout c’est logique, n’a rien de spectaculaire à offrir, mais au contraire juste de la dévastation, et une solitude éternelle. Spectateurs trop sérieux, s’abstenir.



Stéphane Ledien



Deux courts-métrages québécois qui envoient du bois : "Saint-Belmont" et "The Legend of Beaver Dam" (section "Expérience(s")

Bref retour sur deux courts-métrages fantastico-horrifiques projetés hier samedi soir au Petit Champlain dans le cadre du FCVQ ; le premier avant le documentaire Art/Crime de Frédérick Maheux, le second avant l’excellente "comédie pour adultes" Sunflower Hour de Aaron Houston.

Hommage évident et roboratif au style offensif de Carpenter et de Romero, Saint-Belmont (projeté à Fantasia l’été dernier) de Renaud Plante met aux prises un nouveau locataire (joué par Sébastien Huberdeau, acteur vedette du thriller Angle Mort) avec des morts-vivants, en fait tous les pauvres et les défavorisés que la nouvelle politique immobilière de Montréal (flambée des loyers, éviction des moins riches pour construire à la place des logements sociaux de luxueux condominiums pour classes aisées) a jetés à la rue ou confinés dans les ghettos. La nuit venue, comme dans le Land of The Dead de l’ami "George A", les zombies contestataires de ce nouvel ordre économique s’en prennent aux habitants fraîchement installés sur leur ancien territoire. Poursuivi par une horde déchaînée, le héros avocat parcourt les rues aidé d’un laitier noir. Plante reprend ici, en les détournant quelque peu, les schémas matriciels de La Nuit des morts-vivants et de Assaut (quelques vignettes sont des décalques jouissifs des meilleures plans de ces deux chefs-d’œuvre), sauf que l’idéalisme social (heu, relatif) des pellicules originales est ici remplacée par l’implacable injustice urbaine contemporaine. Porté par une ambiance très bien rendue et posée (l’obscurité imbuvable de la ville en pleine nuit, le brouillard), découpé avec la régularité des maîtres cités, et bourré de trouvailles de mises en scène (l’avocat joue au golf et vise la tête de ses assaillants pour s’en débarrasser !), Saint-Belmont s’amuse mais n’omet jamais, à l’instar des grand John et George, de piquer là où ça fait mal, un bon bras d’honneur aux institutions qui entretiennent la misère (le carton en début de film appuie ce propos engagé). C’est très pro (on n’a pas affaire à un court bricolé), photographié comme il faut, joué à peu près correctement (les dialogues sonnent un peu faux ici et là) et même si ça n’a rien d’original (les zombies, thème archi-rebattu), l’ensemble fait énormément de bien. En dire plus serait délayer.

Production également québécoise, le court The Legend of Beaver Dam, réalisé par Jerome Sable, propose quant à lui une variation sur le thème du croque-mitaines et des massacres au camp d’été. Un cas d’école en même temps qu’un univers ultra-codifié ; autant dire des figures que le réalisateur connaît sur le bout de l’objectif. L’ambiance est posée et décryptable d’emblée, pour le plus grand plaisir des amateurs de slashers, de Jason Voorhees et de Candyman. Des scouts et leur animateur sont tranquillement assis autour du feu et poussent la chansonnette. L’adulte se heurte à la superstition d’un des gamins, un binoclard que les autres chahutent quand il avoue avoir peur de prononcer trois fois le nom du croque-mitaines Beaver Dam et ainsi de le faire apparaître. S’en suit un délire où le monstre surgit en effet et opère un massacre, jusqu’à ce que… N’en disons pas plus au risque de déflorer les surprises successives de ce court qui accumule pas moins de deux, voire trois, twists aussi ludiques qu’ébouriffants. Travaillé avec un amour sincère du genre, techniquement irréprochable, mis en scène comme une série B crédible avec maquillages de constance et gore potache (mais juste comme il faut), The Legend of Beaver Dam mêle horreur, humour, absurde, jusqu’à retomber sur ses pieds dans une conclusion plus noire que jamais. Comme on dit : une petite tuerie.



Stéphane Ledien

Bande-annonce de The Legend of Beaver Dam de Jerome Sable



"Art/Crime" de Frédérick Maheux (section "Expérience(s)")

Déjà projeté lors du Fantasia de l’été dernier à Montréal, le documentaire Art/Crime de Frédérick Maheux investissait hier samedi soir l’écran du Petit Champlain à Québec. Autre temps fort de la première édition du FCVQ, Art/Crime revient sur les poursuites judiciaires entamées par la Couronne du Québec à l’encontre du maquilleur Rémy Couture. Arrêté en octobre 2009 près de son domicile à Montréal pour avoir mis en ligne l’un de ses courts-métrages de fiction horrifique (alors sur son site InnerDepravity.com, d’ailleurs jamais fermé depuis) simulant le rapt et le meurtre d’un enfant, l’artiste attend toujours d’être jugé pour, on résume mais vous voyez le topo, obscénité et corruption des mœurs.
Succession de prises de parole d’interlocuteurs défendant la cause de Couture, et d’éclairages sur le cinéma qu’on pourrait qualifier "d’extrême" et, plus généralement, sur la culture underground des vidéos circulant sur Internet — ces productions descendantes directes des faux "snuff movies" (par exemple nippons : cf. la série des Guinea Pig ou, plus proche de nous, les "pink eiga") échangés sous le manteau il y a 15/20 ans —, Art/Crime dresse, en passant, un état des lieux du genre horrifique dans ses formalisations les moins grand public et hors des circuits habituels. Plus que de cinéma, Maheux traite de circulation et d’accessibilité de ces images d’un genre bien précis et pose la question, non pas tant de leur rapport au réel (sujet interminable, dont nous parlions nous-mêmes à propos du concept narratif dit "inspiré de la réalité") mais de leur interprétation et de la liberté de leur expression et de leur visualisation. Dans le combat qui oppose Couture à la Couronne du Québec, il n’est en fin de compte question que d’une définition très subjective de l’art, Couture défendant à raison sa vision — quand bien même on n’accrocherait pas à ses réalisations macabres — là où deux procureures y voient une atteinte à la bonne morale et une possible corruption des esprits.

Les questions soulevées par le film sont vastes et, disons-le, sans fin. Parlant de débat, la projection du documentaire était d’ailleurs suivie d’une discussion avec Maheux et Couture, lequel s’accroche en vue de son procès au printemps 2012, sachant que les poursuites l’ont l’obligé à hypothéquer une année de salaire pour financer sa défense. Si l’homme se trouvait condamné, voilà qui créerait un précédent juridique au Canada et ouvrirait une boîte de Pandore que tous les créateurs (le romancier d’horreur Patrick Senécal y dévoile son inquiétude et dénonce l’immixtion d’un grand Ordre moral dans l’œuvre de tout un chacun) craignent de ne plus jamais voir refermée après cela. Ce type d’accusation n’est pas nouveau (souvenons-nous de Violent Shit d’Andreas Schnaas en 1989, censuré puis banni en Allemagne et depuis très recherché dans le milieu du cinéma gore underground) et l’argumentation du pour comme du contre, déjà éprouvée elle aussi. C’est pourtant en se frottant à cette légitimité de l’expression d’un art même le plus extrême qui soit, que le documentaire de Maheux perd l’occasion d’étoffer son sens et son questionnement éthique et thématique (au-delà de la défense, plus que louable, de Couture). Quand il s’agit de démontrer que cinéma, vidéo et autres images sanglantes n’ont jamais précédé la violence mais s’en sont inspirés, les témoignages, bien qu’intéressants (Rodrigo Gudiño, le créateur du magazine Rue Morgue, maîtrise son sujet) ne font pas avancer le schmilblick. De fait, même s’il se targue d’avoir évité des effets de montage et de narration à la Michael Moore qui biaisent le point de vue dénoncé (c’est vrai), Maheux ne donne la parole qu’à des artistes et spécialistes qui soutiennent la cause de Couture et dénoncent la brimade de la liberté d’expression que ravive son cas. À part ce représentant de la police de Montréal qui cherche à justifier l’action de la Couronne (on semble reprocher à Couture qu’il ait fait commerce de cette violence ou ait cherché à la promouvoir), Art/Crime ne s’aventure pas sur un terrain d’objection, semble-t-il glissant pour le réalisateur (il affirme aussi qu’il n’a pas rencontré d’interlocuteurs favorables à la condamnation de Rémy Couture ; et on le croit volontiers). Étant donné que son documentaire s’adresse à un public averti et, c’est clair, gagné à la cause de Couture, jouer les avocats du diable aurait pourtant été stimulant et aurait contraint le récit comme l’argumentation construite à sortir des ornières de l’habituelle litanie anti-censure : non pas que celle-ci soit fausse ou démagogique, mais sa répétition en boucle (via différents propos qui aboutissent à la même conclusion) finit par en tarir la légitimité rhétorique (étrangement, les jeux vidéo sont pointés du doigt comme vecteurs de plus grand danger et d’annihilation de toute empathie par le réalisateur Robert Morin ; ça n’est pas faux, mais c’est déplacer le débat). Les réflexions les plus intéressantes sur ce point proviennent finalement de Couture lorsqu’il dit que rendre "acceptable et supportable" la violence de ses créations reviendrait à la banaliser (soit le contraire de l’expérience prodiguée) et, surtout, du réalisateur espagnol Nacho Cerda (entre autres pour son court-métrage "thanatologique" Aftermath, déjà évoqué dans nos colonnes, in Versus n° 11) qui, contrairement à un Senécal qui se contente de déclarer, avec lucidité mais aussi un peu de démission, que l’artiste ne peut pas être plus responsable que le spectateur (de fait, il se doit de l’être un tant soit peu), évoque la nécessaire éducation du public face aux images, ainsi qu’un encadrement de la diffusion de celles-ci (pas question, par exemple, de projeter Aftermath à un public d’aliénés ou à des individus en proie à des pulsions). C’est à lui aussi que revient le mot de la fin quand il déclare qu’en fait, le mal n’est pas dans l’image mais dans sa perception. Perception qui rejoint incidemment la définition très orientée (et déformée) de l’art par la Couronne qui, en décidant de ne pas lâcher prise malgré la faiblesse des éléments à charge, transforme la question audiovisuelle en sujet purement politique. Il ne s’agit que de cela : l’appropriation d’un bouc-émissaire pour remplir le vide juridique, l’ectoplasme de droits que représente un Internet source de toutes les visions même les plus dérangées et dérangeantes.



Stéphane Ledien



Bref retour sur "Rubber" de Quentin Dupieux

Tandis qu’une partie de l’équipe est à Cannes, l’occasion se présente de revenir sur l’un des temps forts de la Semaine de la Critique de l’édition 2010, avec la sortie sur les écrans nord-américains de l’inénarrable Rubber de Quentin Dupieux (début avril aux US, et ce mois de mai à Québec). Mélange insaisissable de road movie, de thriller mâtiné d’horreur, de critique du rapport entre spectacle et spectateurs, et de narration expérimentale où s’entrechoquent absurdité du propos et univers référentiel, le second long-métrage de Dupieux peut s’appréhender comme le plus léger et le plus ironique des métafilms, concept d’ailleurs fort bien décrypté dans le numéro 21 de notre belle revue. Parti d’un questionnement fustigeant toute logique (ce discours que le shérif héros de l’histoire assène au public : celui, au premier niveau filmique, qui lui fait face dans le désert où vont se dérouler les aventures de Robert le pneu assassin et celui, au second niveau – "absolu" pourrait-on dire –, qui visionne le film de Dupieux), le métrage adopte un genre qu’il invente instantanément : le "no reason movie". En choisissant de se débarrasser de toute cohérence et d’identification (on suit à la trace un pneu aux pouvoirs télépathiques capables de faire exploser la tête de tous ceux qui se trouvent sur son passage !), Dupieux veut faire la preuve via un exercice ludique et graphiquement maîtrisé (photo impeccable dans des horizons archétypaux des grandes aventures et échappées belles hollywoodiennes) de l’inanité contemporaine d’une industrie qui se soucie de moins en moins de la qualité de ses scripts (et de ses sujets) tout en ne misant que sur la forme visuelle et des caractères à peine esquissés, caricaturaux, dont on sait qu’ils ne déplairont pas à un public "de base" venu se divertir. On peut y voir une charge cynique (plus que méchante) contre les série B, les remakes ou les reproductions en série de franchises d’action ou horrifiques de plus en plus ostentatoires et de moins en moins intelligentes (même si en principe, l’un n’empêcherait pas l’autre), concentrées sur l’effet et l’impact – avec suite au déploiement puissance dix, comme en attestent les géniales images de fin. Une attaque doublée d’un regard féroce sur le spectateur "moderne", celui qui fréquente les multiplexes et s’inscrit comme consommateur vorace, impatient, irrespectueux (les "convives" massés aux premières loges dans le film et visionnant toute l’histoire à travers leurs jumelles commentent sans vergogne l’action), littéralement animal (voir cette scène où ces mêmes spectateurs imbriqués se jettent sans retenue sur une dinde cuite – et empoisonnée – que "l’ordonnateur du spectacle" jette à leurs pieds pour les rassasier), des produits que l’industrie hollywoodienne livre à son appétit basique, primaire, dénué ou presque de sens critique (le spectateur survivant finit lui aussi par y passer lorsqu’il se retrouve in fine propulsé dans le premier plan du récit, au mépris de toute règle de distinction entré réalité et spectacle).

Dupieux n’ignore pas néanmoins que cette partie reptilienne du cerveau à laquelle font appel les films les plus sensitifs – ou choc – de l’histoire du cinéma de genre grand public (Mad Max, Terminator…) en sont aussi des moments clés, fondateurs. Sans ciseler des scènes renvoyant directement aux films qu’il peut avoir en tête, le réalisateur en véhicule (le mot n’est pas recherché pour le clin d’œil avec le pneu, promis) l’esprit dans une ambiance, des effusions et des accessoires emblématiques (Sugarland Express, Scanners et ses explosions d’encéphales, Shining et son tricycle anxiogène…).
Au-delà de ce stade référentiel, Rubber relève le défi d’un film capable d’attirer l’attention du spectateur à partir d’un protagoniste insignifiant, une entité sans psychologie et sans dialogues enfermée dans une coquille vide, un objet sans aspérité, inesthétique par excellence et tournant à vide. Le pari est osé mais pas complètement réussi : forcément, l’intrigue (le peu que le film cultive, disons…) finit par s’estomper d’elle-même (tout en commentant ce fait, via le shérif qui intime l’ordre à ses collèges de rentrer chez eux car la journée de tournage est terminée !). Comme la vacuité des films que Dupieux déploie avec talent pour s’en amuser autant que pour (dé)construire son 7e Art bien à lui, l’histoire de Rubber s’arrête là où commence la distanciation du spectateur venu visionner une fiction spectaculaire et non une réflexion sur celle-ci. Dynamique critique et ludique : objet filmique concentré sur une chose insignifiante (un pneu), Rubber explose les codes du cinéma de genre et les têtes d’un public qu’on pourrait dire abruti, écervelé, par les pires titres dans ce domaine. La limite du métrage n’en demeure pas une tant qu’on considère l’ouvrage avec second degré et d’un œil avisé, analytique. En somme, si le critique cinématographique devait illustrer l’essence de son art (car la critique est un art, comme en attestent les écrits de Baudelaire, Huysmans, Wilde…), il pourrait choisir Rubber comme représentation ultime, amusante et réflexive.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles à Québec le 6 mai 2011

> Lire aussi notre compte-rendu du festival de Cannes 2010 sur le blog, et la chronique du film dans Versus n° 20

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Trio de tête : "Kill David, la légende de David Carradine", "Chroniques américaines" & "Reflets dans un œil mort"



Kill David, la légende de David Carradine n’est pas une biographie complète et définitive sur ce prolifique acteur que nous aimions tous (t’as intérêt, mec). Il s’agit d’un hommage et d’un sujet en quelque sorte atypique, qu’Eric Arlix a la bonne idée de traiter d’une manière plutôt originale, à savoir dans un style quelque peu ellroyien (style dégraissé, dynamique, jouant de la répétition), quelque peu chronique rock (un peu azimuté, courant des chemins de traverses tout en restant près du sujet) et d’un second degré bienvenue. Arlix n’est pas un nerd qui passerait cinq ans à écrire sur Carradine en étudiant toutes les bouses dans lequel ce roi dissolu de la cool attitude s’est compromis, non, Arlix reste sur les sommets saillants que furent la série Kung Fu, le bis politique La Course à la mort de l’an 2000 et le diptyque Kill Bill, sans oublier tout de même de citer des débuts prometteurs sous la houlette de Scorsese et Ashby. Un des livres incontournables de l’année 2010.
> Chez l’éditeur Philippe Rey, pour 17 euros.



Moins émouvant et plus instructif, le Pauline Kael, Chroniques américaines, est un recueil d’articles de la célèbre critique d’outre-Atlantique. On n’est pas obligé d’être toujours en accord avec les opinions de cette chroniqueuse qui œuvra notamment pour le New Yorker (sans avoir la puissance de feu littéraire d’une Dorothy Parker) pour plonger avec intérêt dans cette vaste lecture, sorte de panorama du cinéma US des années 60-70. Parmi les pages les plus prenantes, celles où Kael, plus que de louer ou dégommer un film, fait des analyses à chaud et acérées sur le monde du cinéma : liberté de création, branchitude, apparition des blockbusters modernes, cinéma de surface, système des studios, financements… Un terreau d’où poindra une certaine pensée critique plus hexagonale qu’étasunienne, tout en étant elle-même enrichie par l’intellectualisme de la Nouvelle Vague. L’intérêt de cette redoutable critique se portait également sur le cinéma du Vieux monde, comme nous le montre Chroniques européennes, où sa plume incisive n’hésite pas plus à louer Jean-Luc Godard et une partie de la filmo de François Truffaut qu’à mettre en pièces Antonioni ou la plupart des œuvres de Fellini. Un volume où les argumentations, toujours profondes, n’empêchent pas, bien au contraire, un humour grinçant qui permet au lecteur une distanciation saine et lui amène souvent le sourire aux lèvres.
> Chez Sonatine, 24 euros.



Autre incontournable ouvrage sur le cinéma paru fin 2010, Reflets dans un œil mort, Mondo Movies et films de cannibales. Les duettistes Maxime Lachaud et Sébastien Gayraud, férus depuis longtemps de cinéma expérimental, d’œuvres alternatives (et de musiques itou) offrent enfin à la France (oui, môsieur) le pavé qu’il manquait sur un pan (sans dieu) souvent détesté du mal-aimé cinéma d’exploitation. Dans un style précis et alerte qui évite l’écueil de la thèse lénifiante, ce livre fait l’historique et l’analyse tout de même profonde d’œuvres choc à la fois provocatrices et racoleuses, ambiguës et fascinantes, tout aussi libres que cumulant des clichés douteux. La production italienne en la matière y est reine et permet de rappeler que la patrie de Fellini et Rossellini fut un immense creuset de cinéma toutes catégories, en l’occurrence débordant de gore et de sous-textes politiques puisque briseur de tabous et riant de la bienséance. On applaudit des moignons cette initiative éditoriale d’un éditeur qui n’en est pas à son coup d’essai puisque le cinéphage de bon goût lui doit également des parutions sur Lucio Fulci, les films de Vigilante et la Blaxploitation, certes plus « à la mode » mais également vilipendés par les héritiers du « cinéma d’auteur » que ces genres et sous-genres de la culture parallèle, parfois de la contre-culture, sont pourtant occasionnellement. Une somme en forme d’autopsie complète où les auteurs fouillent les entrailles de quelques dizaines de longs-métrages sans rien laisser au hasard et à laquelle il ne manque ni l’intellectualisation (mais sans outrance), ni la passion (elle est évidente). Peut-être juste une pincée supplémentaire d’humour, un réflexe de protection courant chez les légistes (en tous cas ceux de la création audiovisuelle !).
> Chez Bazaar&Co, 30 euros.

Laurent Hellebé

> À lire aussi, de l’ami Hellebé : Tirs groupés, les années 80 Vol. I & Walter Hill, l’esprit d’équipe, disponibles aux éditions Panik.
Bon de commande téléchargeable à cette adresse
.



La Course à la mort de l’an 2000, bande-annonce



Pauline Kael, interview (en anglais)



Extrait de Mondo Cane, documentaire italien de Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti & Franco Prosperi qui donna naissance au genre "mondo"



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"Piranha 3D" de Alexandre Aja

Aïe aïe aïe !!! Cruel dilemme à l’arrivée de l’unique projection-presse du dernier film d’Alexandre Aja – remake en 3D du Piranha de Joe Dante (1978) – très attendu après le décevant Mirrors en 2008. L’attaché de presse explique calmement qu’il nous faudra choisir entre une projection de la version française en 3D ou de la version originale sous-titrée en 2D, la post-production en relief de cette dernière n’étant pas encore finalisée !
Malgré la déception de devoir se rabattre sur la VF, l’envie de se faire chatouiller le nez par ces charmants petits poissons sera trop grande pour passer à côté d’une telle expérience. Un avis partagé par beaucoup, comme en témoigne une salle quasi pleine et impatiente de découvrir le métrage. Sauf peut-être cette journaliste assise à quelques sièges de moi et qui semble avoir été entraînée de force dans l’aventure. Sans doute une représentante de Cosmopolitan, Elle ou Femme actuelle, nouvellement recrutée et qui a été chargée de visionner ce film que personne d’autre ne voulait voir. Car soyons honnêtes, Piranha 3D ne plaira qu’à une gent masculine avide de sensations fortes !

Première scène et premier fou rire contagieux parmi le public qui découvre un pêcheur noctambule s’adonnant à son hobby à bord d’une barque sur un petit lac, une bière à la main et une petite chansonnette aux bords des lèvres. Sous les traits de ce gaillard grisonnant : Richard Dreyfuss !!! L’acteur s’est de toute évidence trompé de film, et malgré son expérience lui ayant permis de triompher maintes fois du grand requin blanc, le pauvre homme finira dévoré par ces petits poissons carnivores.
L’ouverture explicite également l’origine de cette menace qui bouleversera la petite ville de Lake Victoria : un séisme déchire la croute terrestre et produit une faille désenclavant un lac sous-terrain, ce qui libère des centaines de piranhas jusqu’alors prisonniers des abîmes. Plus tard, les protagonistes apprendront qu’il s’agit d’une variété de l’espèce disparue depuis « au moins deux millions d’années », selon les dires du professeur Goodman incarné par un Christopher Lloyd cabotinant comme jamais !
Si les enjeux narratifs sont évidemment des plus basiques (des « méchants recouverts d’écaille » déciment une population qui finit par venir à bout de ces petites bestioles, non sans en avoir payé le prix fort), il n’empêche que ce type de métrage ne peut fonctionner que si les personnages sont suffisamment crédibles et/ou attachants. L’amateur d’hémoglobine ne saurait se contenter de morsures et de tripailles sans se sentir un minimum impliqué dans l’histoire qu’on lui propose.
Le spectateur croisera la route du shérif Julie Forester (Elisabeth Shue) qui tentera avec ses hommes de sauver les nombreux étudiants participant à une grande fête organisée sur les bords du lac pour le week-end de Pâques. La représentante des forces de l’ordre aura fort à faire pour s’occuper à la fois de ces jeunes débauchés insouciants – qui préfèrent continuer à danser et boire malgré l’ordre qui leur a été donné de sortir de l’eau – et de ses enfants partis naviguer sans la prévenir. Laura et Zane Forester se retrouvent piégés sur une petite île sur laquelle ils souhaitaient pêcher tandis que leur grand frère Jake (Steven R. McQueen) s’est fait engager sur le tournage d’un porno sur un bateau. L’équipe du film avait besoin d’un régisseur connaissant bien le coin afin de dénicher les endroits les plus paradisiaques de la région pour shooter ses prises. L’adolescent était en fait chargé par sa mère de garder ses petits frères et sœurs, mais qui le blâmerait d’avoir préféré admirer des nymphettes lesbiennes en pleine action à une longue journée de babysitting ?!?

Adhésion totale du spectateur à l’intrigue, d’autant que l’on prend toujours un grand plaisir à (re)voir à l’écran des acteurs aussi sympathiques que Ving Rhames ou Jerry O’Connell, avec une mention spéciale au petit cameo d’Eli Roth qui campe un érotomane excité présentant un concours de « Miss T-Shirt mouillé ». Cette compétition déplaît fortement à un petit groupe de chrétiens fondamentalistes manifestant leur opposition et suggérant la lecture de la « Sainte Bible » à ces jeunes lubriques déchaînés. Une foi qui ne parviendra malheureusement pas à les épargner du carnage, les piranhas ne faisant aucune différence entre la chair pervertie de la jeunesse et celle pieuse des contestataires. Ces derniers auraient mieux fait de rester chez eux à regarder une énième rediffusion de la série Les Routes du paradis, avec l’inénarrable Michael « Charles Ingalls » Landon !
Mais l’incontestable réussite de Piranha 3D provient de sa capacité à susciter les émotions les plus diverses et extrêmes, au point de chambouler les repères du spectateur. De véritables « montagnes russes » qui ne lui laissent aucun répit : angoisse intense lors des séquences précédant les attaques des poissons, avant que cette tension ne laisse place à l’écœurement à la vision des corps déchirés, amputés et déchiquetés ! Rien de nouveau objectera l’amateur du genre, notamment chez un Alexandre Aja d’ordinaire très généreux en effets gore (Haute tension tout particulièrement). Sauf que le réalisateur nous gratifie ici d’un humour inhabituel de sa part, désamorçant complètement l’horreur visible à l’écran mais décuplant le plaisir ressenti par le spectateur.
Un maelstrom de sensations donc, qui prend par surprise une audience le faciès encore tordu par le dégoût. Une grimace qu’un gag viendra effacer brusquement avant de replonger tout aussi brutalement dans l’horreur, alors que les sourires sont encore figés sur tous les visages. Si bien qu’il n’est pas rare de se sentir un peu honteux de rire à gorge déployée devant des plans dévoilant des corps en lambeaux (voir cette séquence où le haut de maillot de bain d’une Bimbo se dégrafe par « accident »). Dans Piranha 3D, les cris de douleur des victimes peinent à couvrir le bruit du public hilare, qui souscrit sans difficulté à l’humour quelquefois potache et nettement « en-dessous de la ceinture » du métrage.

Des jeunes filles se trémoussant sensuellement sur fond de musique techno, que la caméra filme impudiquement en opérant de gros plans sur leurs poitrines saillantes et leurs fesses généreuses ! À croquer ! Aja annonce clairement la couleur dès la première scène de la party estudiantine : Piranha 3D sera libidineux et ostentatoire dans sa volonté de faire la part belle aux chairs les plus exquises ! Dans un esprit très bis (que la VF sert parfaitement in fine), le réalisateur multiplie les idées les plus jubilatoires. Au hasard : le gag des implants mammaires, le plan en vue subjective sous-marine où une fille – le cul planté dans une bouée – ressemble étrangement à un appétissant donut fourré géant, ou encore l’ahurissant et jouissif ballet aquatique exécuté par deux hardeuses. Avec de la musique classique en guise de fond sonore, la séquence constitue un surprenant intermède narratif provoquant l’hilarité de toute la salle ! Vêtues de simples palmes, les actrices nagent ensemble selon une chorégraphie des plus érotiques, pour le plus grand plaisir de l’équipe de tournage – et des spectateurs occasionnellement.
Piranha 3D fait donc partie de la catégorie des films de pur divertissement et ne pourra s’apprécier que si l’on accepte cet état de fait. La tagline française du métrage (« Sea, sex… and Blood ») et son affiche rendant clairement hommage au film culte de Dante enfoncent le clou une fois pour toutes : il s’agit d’une série B dont l’objectif est avant tout d’en mettre plein la vue, ce qui ne signifie pas être dénué de toute dimension esthétique et formelle. Bien au contraire. Le sens de la mise en scène du réalisateur français (travail sur les cadres, mouvements de caméra, découpage des scènes d’action, etc.) contribue à transcender ce qui n’aurait pu être qu’un vulgaire « film de samedi soir » entre potes. Pour autant, le divertissement sera évidemment paroxystique s’il est partagé entre amis. L’assurance de se poiler pendant quatre vingt dix minutes. Car oui, Piranha 3D concourt bel et bien au titre du métrage le plus fun de l’année !

S’agissant de la 3D, le film nous offre quelques éclaboussures sanglantes et des effets visuels déjà vus ailleurs, ainsi que des vues subjectives des piranhas se frayant un chemin parmi les algues et les récifs. Un simple gimmick rigolo donc, mais on n’en demandait pas plus à ce nouveau Piranha. Le principe fonctionne même quand il participe d’un humour du plus mauvais goût, genre le spectateur qui essuie un jet de vomi en plein dans la tronche. Il trouve par contre sa pleine légitimité par le relief supplémentaire qu’il donne aux formes de ces demoiselles si peu farouches, renforçant ainsi un peu plus le processus d’immersion propre au medium cinématographique. Nul doute que la prochaine étape de l’exploitation du procédé se concrétisera dans le cinéma X, pour que le relief ne soit plus uniquement le fait du caleçon des spectateurs !

Fabien Le Duigou

PS : si la journaliste de Cosmopolitan n’a pas beaucoup ri pendant la projection du film, elle n’en est pas moins restée jusqu’à la fin. Bravo, chère confrère !

> Sortie en salles le 1er septembre



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