« Les jeux vidéo au cinéma » par Alexis Blanchet : le cinéma aux manettes

Les albums cinéma édités par Armand Colin, dont le format rappelle bizarrement un écran panoramique 1.85, sont nourris par une volonté explicitement pédagogique. Ce sont les friandises qui régalent le cinéphile fatigué de ne lire que des essais sibyllins aux appellations insaisissables, l’expression concrète du plaisir que l’on peut avoir non seulement à regarder les films, mais à scruter leurs particularités et leur façon de se répondre entre eux, à travers les genres et les époques. C’est pourquoi on ne s’attend pas, en tournant les pages de ces jolis ouvrages, à une étude exhaustive sur un sujet donné, mais plutôt à l’ouverture d’une multitude de pistes qui invitent à l’approfondissement. Si le choix thématique de la collection (les monstres, les histoires d’amour, les pin-up) reflète ce désir d’accessibilité à tous les publics, ce n’est pas pour autant que l’on ne trouvera pas, au fil des pages, un certain nombre d’idées brillantes. L’aisance de lecture n’est pas, en effet, incompatible avec la qualité de la pensée. Visuellement très séduisants, ces livres attirent donc le regard pour mieux piéger le lecteur dans l’enseignement d’un paradigme donné, avec une sympathique iconographie à l’appui.

C’est dans ce cadre qu’Alexis Blanchet, maître de conférence en cinéma à l’université Paris-III, propose une belle présentation des rapports qu’entretiennent les jeux vidéo et le cinéma, entre amour et mépris. Six chapitres brefs, riches en images, explorent les différents angles d’approche de la question, s’intéressant tour à tour à la représentation des jeux vidéo à l’écran ou inversement, à la figure du joueur, aux conséquences de l’émergence du jeu sur l’esthétique et la pratique cinématographique, et bien sûr aux adaptations de jeux sur grand écran – le plus souvent d’une exceptionnelle médiocrité. On en parcourt les cent trente pages avec gourmandise. Et pour ceux qui voudraient creuser la question, il leur est toujours possible d’aller jeter un œil sur le précédent essai d’Alexis Blanchet, Des pixels à Hollywood (Pix’n Love, 2010), dont ce livre serait une sorte de version affinée.

La principale vertu de cet ouvrage est de fournir des clés d’entrée dans le domaine des rapports cinéma / jeux vidéo qui, pour la première fois, s’éloignent des habituelles présentations sommaires des vulgaires adaptations qui ont fleuri dans les années 2000. Un seul chapitre leur est consacré stricto sensu et, pour une fois, l’approche de l’auteur n’est pas uniquement basée sur le rejet, la détestation et le mépris. C’est qu’il faut une objectivité toute universitaire pour pouvoir écrire au sujet de Super Mario Bros (Annabel Jankel et Rocky Morton, 1993), de Resident Evil (cinq épisodes en prises de vues réelles à ce jour) et de la vingtaine de productions signées Uwe Boll sans se laisser déborder par une haine primitive, ainsi qu’une envie de s’en prendre physiquement aux fautifs. Alexis Blanchet observe plutôt leur mode de production et leurs conséquences pratiques sur l’univers du cinéma, par exemple en remarquant que les films d’Uwe Boll, aussi nuls qu’audacieux, profitent d’avantages fiscaux qui leur permettent d’exister à moindre frais (tout en offrant une belle niche fiscale aux investisseurs), ou que Lara Croft : Tomb Raider (Simon West, 2001) est le véhicule qui lance définitivement la carrière de son actrice principale, Angelina Jolie, en mettant en valeur les vertus d’une femme qui affronte une horde d’hommes dans un univers très machiste. Si Tomb Raider correspond à l’affirmation de la place de la femme au cœur de l’industrie cinématographique, avec plus ou moins d’effets à long terme, on peut noter également qu’à l’émergence de la saga Resident Evil (Capcom) répond une résurgence du genre du film de zombies au cinéma, d’abord par le biais des adaptations à proprement parler (et notamment la toute première, celle de Paul W.S. Anderson, en 2002), puis par la réactivation des morts-vivants grâce à des cinéastes en vue (George Romero avec Land of the Dead puis Diary of the Dead, Jaume Balaguero et Paco Plaza avec les trois REC, Danny Boyle avec 28 jours plus tard puis Juan Carlos Fresnadillo avec sa suite, etc.). On doit au jeu vidéo d’avoir relancé l’intérêt du public pour un certain nombre de genres tombés en désuétude. Et, en même temps, cette intrusion du cinéma dans l’univers des jeux vidéo prouve bien à quel point ce medium finalement très récent (naissance dans les années 70, expansion lors de la décennie suivante) a marqué l’imaginaire de tout un public dont l’industrie hollywoodienne a ainsi cherché à s’emparer. Comme l’écrit Blanchet : « en adaptant des jeux, le cinéma reconnaît au jeu vidéo un impact fort dans les imaginaires du public qu’il souhaite exploiter à son profit » (p. 85).

On peut regretter, néanmoins, que l’auteur n’interroge pas la légitimité de ces portages à l’écran. Si les critères des choix d’adaptation sont juste et aisément compréhensibles – popularité de la franchise, potentiel narratif et possibilité de produire des suites – il ne s’attarde pas sur une question essentielle : comment expliquer qu’Hollywood ait privilégié les sources non-narratives aux dépens de sagas dont les adaptations eussent paru plus évidentes ? En effet, s’il n’y avait rien à tirer de Street Fighter (Capcom) ou de Mortal Kombat (Midway), dont les nombreux avatars filmiques ont été de jolies bouses, on se demande pourquoi les studios ont laissé de côté, jusqu’à ce jour, des franchises aussi cinématographiquement compatibles que Metal Gear Solid (Konami), Gears of War (Epic Games) ou Final Fantasy (Squaresoft) – mis à part, dans ce dernier cas, le très beau Final Fantasy : les créatures de l’esprit qui fut la carte de visite de Squaresoft auprès de l’industrie du cinéma, et un vrai four commercial pour la firme. Cet acharnement à s’inspirer de produits sans valeur narrative révèle, pour le moins, le mépris qui a longtemps caractérisé le regard porté par Hollywood sur les jeux vidéo. À bien regarder comment ont été traités les divers Resident Evil ou le récent Prince of Persia, les sables du temps, il apparaît que le seul objectif des studios a toujours été purement mercantile ; pour quelle raison, sinon, aurait-on eu droit aux aventures du plombier Mario, taillées pour l’interactivité mais pas pour le grand écran ?

Ce rapport ambigu – parfois paternaliste, parfois dédaigneux – qui va du grand frère le cinéma vers son petit frère le jeu vidéo trouve sa pleine expression dans les exemples opportuns mis en valeur par Alexis Blanchet dans ses autres chapitres, qui examinent essentiellement la présence des jeux vidéo et des joueurs à l’intérieur des films. Qu’il traite du visuel très « adulescent » des affiches de films consacrés aux jeux vidéo (The Last Starfighter de Nick Castle, 1984, Gamer de Mark Neveldine et Brian Taylor, 2009), de la vision négative des salles d’arcade comme repaires de geeks, ou des dangers incarnés par les ordinateurs et autres machines (on lira les très bonnes analyses d’une partie d’échecs dans 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, 1968, et de la poursuite finale de Mondwest de Michael Crichton, 1973), l’auteur parvient à mettre le doigt sur des détails qui résonnent (et raisonnent, même) avec une justesse toute particulière. On opine du chef en suivant sa passionnante démonstration au cœur du chapitre consacré au « gamer comme performeur », où il constate que si l’univers du jeu vidéo est en général clos sur lui-même, limité à la seule sphère intime du joueur, il peut aussi se développer et s’étendre à un monde réel désormais contaminé par les geeks. Ainsi, dans Scott Pilgrim (Edgar Wright, 2010), ce sont les motifs du jeu vidéo qui servent à illustrer la réalité, tandis que Summer Wars (Mamoru Hosoda, 2009) voit une bande de geeks utiliser leurs consoles de jeu pour débarrasser la planète d’un virus menaçant. On le suit avec enthousiasme lorsqu’il affirme qu’un certain cinéma prend en compte la dimension immersive du jeu vidéo, à l’instar d’Avatar (James Cameron, 2009) ou des nombreux plans de situation et de paysage dans la nouvelle trilogie Star Wars (George Lucas), même s’il ne souffle mot d’une donnée essentielle mise en valeur par le film de Cameron : le fait qu’en mettant en scène un héros paralysé des jambes et projeté dans un avatar, Cameron crée une mise en abyme du spectateur de cinéma et du joueur, tous deux immobilisés sur leur siège tandis qu’ils découvrent le monde numérique qui les entoure.

Le livre d’Alexis Blanchet est d’autant plus précieux que ses prophéties conclusives – « la culture des jeux vidéo n’a pas fini de contaminer l’espace cinématographique, ses fictions, ses récits et ses images » (p. 126) – sonnent justes au regard de la sortie prochaine de la nouvelle production des studios Disney, Les Mondes de Ralph (Rich Moore), dans lequel un héros à la Donkey Kong s’affranchit des limites électroniques de la borne d’arcade dont il est la star pour aller s’immiscer dans les parties des autres. On ne sait s’il faut y voir une déclaration d’intention – le jeu vidéo ambitionnant de toucher d’autres univers et d’autres publics – mais nul doute que ce nouvel enfant du couple jeux / films donnera du grain à moudre à Alexis Blanchet pour la suite de ses réflexions.

Eric Nuevo

Ed. Armand Colin

Sorti le 24 octobre 2012

128 pages



"Beast" de Christoffer Boe (compétition) – "The Day" de Douglas Aarniokoski (hors competition) – "La Maison des ombres" de Nick Murphy (competition)

Après un film d’ouverture en demi-teinte (pour être très gentil), la première journée du festival s’engageait sur les mêmes eaux saumâtres avec Beast du danois Christoffer Roe, histoire d’un homme vouant une passion dévorante pour sa femme et dont le sens métaphorique du terme prendra bien vite une tournure beaucoup plus littérale, Bruno rêvant -, fantasmant, réfléchissant à la manière de fusionner physiquement avec Maxine. Mais cette dernière se dérobe à cet amour parfois trop physique (Bruno lui coupant le sein pour en ingérer le sang qui s’écoule) en prenant un amant. Une relation caractérisée par une flagrante absence de rythme qui pourrait être interchangeable avec un deux-pièces cuisine français. Seulement, il n’y a pas que cela qui pose problème puisque ce métrage s’avère un veritable catalogue de films de festivals : symbolisme appuyé, voire outré, photographie terne et moche, reflets de lumière, etc. Quant à l’interprétation, elle est au diapason de la forme affichée, dépassant presque les limites du ridicule avec l’acteur masculin (Nicolas Bro) épiant sa compagne derrière des arbres avec un bel air hagard, le summum étant atteint lorsqu’il éructe nu face à la glace de sa salle de bain. Se la jouant bestial, la direction d’acteur et la mise en scène le rendent avant tout pathétique.
L’idée d’une sommatisation physique due à la violence des sentiments éprouvés aurait pu s’avérer intéressante mais Roe se complait dans une lourdeur narrative rapidement insupportable qu’il voudrait faire passer pour une ambiance malsaine (avec Bruno souffrant de maux d’estomac – peut être un ulcère, on ne sait pas – violents ? Vraiment ?). Sans compter quelques problèmes de point de vue assez gênants comme cette caméra en retrait filmant les personnages comme pour figurer la presence d’une tierce personne sans que cela soit confirmé ou non. Un film à oublier rapidement, donc. Ce qui sera fait de main de maître dès la séance suivante avec The Day de Douglas Aarnioksoki.

Sur un concept hyper balisé, pour ne pas dire archi-rebattu – un monde post-apocalyptique où l’on suit l’errance d’un groupe de cinq personnages tentant de survivre – Douglas Aarniokoski retourne parfaitement les attentes jusqu’à se mesurer à La Nuit des morts-vivants de George Romero. L’habileté affichée dans la mise en scène s’appuie ainsi sur une certaine ingéniosité scéanristique, le réalisateur dévoilant progressivement les pans du monde qu’il a crée, suscitant l’intérêt en laissant das l’ombre l’explication de l’effondrement de la civilisation et en faisant intervenir régulièrement de nouveaux protagonistes pour faire irrémédiablement monter la tension, tout en dessinant plus précisément les enjeux. Des motivations certes basiques, survivre, se nourrir, mais dont la caractérisation en élève l’importance. Si la première partie braconne sur le territoire de The Road de John Hillcoat, une rupture de ton surprenante à plus d’un titre fera basculer le tout dans un film de siege matiné de western. Les confrontations, entre amis, avec les antagonistes, sont particulièrement intenses et jamais désservies par la multiplication de sequences nocturnes. La sous-exposition étant même plutôt bien gérée notamment grâce à l’éclairage des deflagrations.
Un récit prenant, une construction paroxystique,des personnages crédibles, un jusqu’auboutisme impressionant, un montage et une realisation appliqués font de The Day une réussite aussi sidérante qu’improbable, Aarniokoski s’étant jusqu’ici illustré en tant, notamment, qu’assisant réalisateur sur Resident Evil 5 ou réalisateur d’Highlander : End Game. Un film don’t on peut légitimement questionner la présence hors compétition.

Dans La Maison des ombres de Nick Murphy, il est question de fantômes, à la fois ceux du passé des protagonistes comme ceux hantant l’Angleterre des années 20 encore traumatisée par la Grande Guerre. Si l’action prend pour cadre un pensionnat, faisant ainsi redouter dès la lecture du synopsis un succédané de la nouvelle vague espagnole, les premières minutes neutralisent rapidement toute impression de déjà-vu en livrant l’intrigante presentation de l’héroïne, la démystificatrice Florence Cathcart (superbe Rebecca Hall). En effet, elle n’aime rien moins que réveler la malhonnêteté, voire la dangerosité, de ces charlatans marchands d’espoir, faisant miroiter à leurs victimes la possibilité d’entrer en contact avec leurs chers disparus. Une introduction dynamique plutôt bien ciselée puisque sont présentés avec concision les thèmes (la foi, le besoin de croire, le rejet du surnaturel, le poids de l’Histoire, de son passé…) qui composeront le récit à venir.

Ainsi, l’enquêtrice du paranormal, sorte de fusion entre les caractères des agents Mulder et Scully, est appelée par un veteran de 14-18, officiant en tant qu’enseignant dans un pensionnat, afin d’élucider une affaire de morts d’enfants où se mêle ce qu’il semble être un spectre. Si le cas est prestement réglé grâce à tout un ensemble d’appareils de mesure et de detection, elle restera pourtant sur les lieux à cause des apparitions étranges entraperçues et les liens tissés avec la gouvernante, le petit Tom que cette dernière a pris sous son aile et Mallory dont le statut de rescapé des tranchées lui renvoie la perte, dans ce meurtrier conflit, de son fiancé.
Bénéficiant d’une realisation soignée, le film pourrait souffrir d’un récit peu invetif réemployant des motifs de L’Orphelinat, des Innocents ou des Autres, mais le réalisateur anglais en joue habilement pour instiller une ambiance mélancolique et onirique très appreciable. Les multiples indices visuels et sonores distillés sur le trauma structurant le film permettent en outre de garder l’attention du spectateur en éveil tout en formalisant des sources potentielles d’angoisse. Un bien beau film qui parviendra à conserver jusque dans ses ultimes instants l’ambiguïté tenant à la personne de Florence Cathcart.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Beast de Christoffer Roe

Bande-annonce de The Day de Douglas Aarniokoski

Bande-annonce de La Maison des ombres (The Awakening) de Nick Murphy



« Resident Evil 1.5 » : amateur d’horreur

Grand amateur – pour ne pas dire spécialiste – de la saga Resident Evil, tous supports vidéoludiques et produits dérivés (sauf cinématographiques) confondus, le passionné / webmaster / graphiste / vidéaste Jerome Chagnon a lancé il y a peu le site Resident Evil Fan Films : un espace destiné entre autres à la promotion de son futur court-métrage basé sur «Resident Evil» et plus particulièrement sur le personnage d’Ada Wong (apparue pour la première fois dans le jeu «Resident Evil 2» aux côtés de Leon S. Kennedy, avant de devenir protagoniste majeure de «Resident Evil 4»).
Intitulée Patient Zero, cette fiction d’une dizaine de minutes intégrera aussi le personnage d’Albert Wesker. Le tournage débutera ce mois de juillet sous le soleil de San Francisco, où mister Chagnon officie désormais.

Pour se faire la main, l’ami Jerome a auparavant fait tourner les mêmes acteurs (Philippe Debatty dans le rôle de Leon S. Kennedy et Jean Bai dans celui d’Ada Wong) et la même équipe technique sur une bande-annonce consacrée à «Resident Evil 1.5» – première ébauche de suite à «Resident Evil» que Capcom développa en partie sur les consoles Playstation et Saturn, et qui fut abandonnée au profit du second volet que tous les joueurs connaissent depuis 1998.
Ce trailer exclusif, librement inspiré de cette «démo» (restée non-jouable) culte, sera révélé, grande messe horrifique oblige, le 31 octobre prochain, soit pour Halloween.
En attendant de le découvrir sur la toile, deux teasers sont disponibles, qui donnent une idée de l’efficacité déployée dans la production du projet. D’ici là, survivez !

> Pour en savoir plus : Site Internet Resident Evil Fan Films



Teaser n° 1 du trailer Resident Evil 1.5


Teaser n° 2 du trailer Resident Evil 1.5




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"Daybreakers" : les vampires aux dents longues

En 2010, les vampires n’effraient plus grand monde. L’habitude de les voir déambuler dans les sombres couloirs des écrans de cinéma a totalement – ou presque – inhibé notre crainte de ces monstrueuses humanités corrompues. Et pourtant, depuis le saisissant retour aux sources signifié par le Dracula de Coppola, les cinéastes de tous âges, de toutes générations n’ont eu de cesse de nous confronter encore et encore aux suceurs de sang, comme s’ils voulaient faire de leur film le premier du genre à montrer des créatures aux longues canines et aux yeux injectés de sang. Peine perdue, dans la plupart des cas ; et pour le spectateur, sensation inépuisable de répétition du même. A part John Carpenter et ses Vampires, rares sont ceux qui sont parvenus à atteindre une dimension originale du mythe vampirique, au-delà des tentatives de retour au classicisme des adaptations d’Anne Rice (Entretien avec un vampire) ; la seule solution, pourtant, pour sortir de la spirale de l’éternelle reproduction, est bien de proposer une vision inédite qui tienne compte des connaissances cinéphiliques, et non d’espérer que le public reste ignorant des classiques du genre. La plus mauvaise idée serait bien de commencer un film de vampires en partant du postulat que les spectateurs ne connaissent rien à la tradition susdite, un peu comme s’ils se retrouvaient dans la peau des protagonistes du roman de Bram Stocker, confrontés à une puissance maléfique qui vide le sang de ses victimes et dont ils ignorent tout; une telle négation des productions passées nierait la modernité. D’autres types monstrueux ont souvent bien réussi ce passage : désormais les zombies n’ont plus grand-chose à voir avec les morts-vivants traînassant de George Romero, sauf quand celui-ci se parodie lui-même avec Diary of the Dead, ils se définissent comme des enragés et courent à toute vitesse pour mieux croquer leurs victimes. Qu’on apprécie ou pas ce point de vue, force est de constater qu’il est doublement original : moderne et indéfiniment variable.

Le propos de départ des frères Spierig (déjà repérés par les amateurs de genre avec Undead en 2003), Australiens d’origine, rentre dans ce cadre précis de l’originalité. Leurs vampires n’ont plus cette marginalité qui était le propre du comte Dracula et de ses sbires, discrets par nécessité vitale. Au contraire, ils ont désormais pignon sur rue : en mélangeant au thème vampirique celui de la catastrophe naturelle – une épidémie d’ampleur mondiale, dont nous ne saurons pas grand-chose, a métamorphosé une grande majorité de l’humanité en suceurs de sang, laissant peu de survivants littéralement vivants – qui ravive nos démons eschatologiques, ils proposent le modèle d’une société futuriste qui a vu les vampires devenir l’espèce dominante sur la planète, reléguant les humains à l’état de simple bétail. Et des vampires qui, malgré tout, conservent les propriétés de leurs ancêtres littéraires et cinématographiques : ils prennent feu au soleil, ne se reflètent pas dans les miroirs et meurent si on leur enfonce un pieu dans le cœur. La question n’est d’ailleurs plus de savoir comment les tuer, mais comment pérenniser leur espèce, mise en danger par la pénurie à venir du sang humain.

L’intelligence du film réside justement dans sa volonté de poser un cadre habituel et moderne. L’introduction de l’époque, des personnages et des lieux de l’action pourrait renvoyer à d’autres genres cinématographiques – notamment le film policier, ambiance vestimentaire des années trente oblige – sans faire nécessairement appel aux codes du film fantastique. Pas de petit village transylvanien inquiétant, pas de voyage chaotique le long des routes de montagne escarpées, pas de château hissé dans les sommets, habité par un étrange personnage vêtu d’une longue cape rouge… Au contraire, nous sommes dans une Amérique tout ce qu’elle a de plus classique, au coeur d’une grande ville non identifiée, aux immeubles transpercés par une pluie incessante. Le personnage interprété par Ethan Hawke, l’hématologue Edward, sort de sa voiture et observe un groupe d’adolescents peu sympathiques : ils écoutent leur lecteur mp3 et tiennent chacun un gobelet cartonné de type Starbucks. Rien d’anormal, sinon que ces adolescents, comme tous les êtres qui peuplent cette ville, sont dotés d’yeux d’un vert brillant et de canines sur-dimensionnées. Puis Edward se rend à son travail, homme actif parmi d’autres. Bien sûr, nous sommes en pleine nuit, fallait-il le préciser ? Car si les vampires ont perpétué le mode de vie qui était le leur avant leur transformation – c’est-à-dire un mode de vie essentiellement capitaliste, basé sur le déplacement et le travail, c’est tout ce que nous verrons ces personnages faire – ils ont, évidemment, dû s’adapter à leur condition physique nouvelle.

C’est donc désormais l’homme qui se cache, qui se meut en toute discrétion, qui fuit sans cesse, qui reste dans la lumière tandis que les maîtres prennent possession du monde de la nuit. Ce renversement nodal permet aux frangins malins de décliner toute une série de situations insolites et effrayantes : on vit de nuit et dort de jour ; on se rend au kiosque pour acheter un verre de sang, « pur à 20% » ; on croise, près des écoles, des panneaux indiquant des « Passages nocturnes d’élèves » ; on s’offre des bouteilles de sang 10 ans d’âge ; on subit des émeutes du sang en lieu et place des émeutes de la faim… L’objet du film surgit pleinement de ces situations paradoxales : la monstruosité est toute relative, l’abomination change aisément de camp. L’humanité, en voie de disparition, représente une mode désuète ou, au choix, un luxe réservé aux plus riches. Au coin d’une rue, une affiche de l’Oncle Sam invite les citoyens à "capturer les humains". Mais la décadence n’est pas loin : les vampires qui ne se nourrissent plus de sang subissent les effets de la carence, et se transforment physiquement, perdant leur apparence humaine pour devenir de véritables monstres aux grandes ailes, plus proches de la chauve-souris que du bipède intelligent.

Ce schéma riche en possibilités offre aux réalisateurs de multiples opportunités pour bâtir une critique cinglante (sanglante ?) de notre propre société. Car le sujet, ici, c’est bien la disparition potentielle de l’homme dans un avenir proche. De là à calquer sur ce patron des paraboles sociales… Il serait simple, ainsi, de voir dans la condition des humains une évocation de la situation des immigrés aujourd’hui ; ou de percevoir, dans la dégradation corporelle des « dégénérés », ces vampires en soif de globules rouges, l’image corrompue renvoyée par ces sans-abris, des désespérés, ces laissés-pour-compte qu’une majorité de la population garde consciemment au bord du chemin. Le propos du cinéma fantastique laisse souvent poindre une critique sociale acerbe, aussi pointue que les effrayantes canines.

Seul bémol : dans la traduction de leur propos, les Spierig se sentent parfois obligés – pour répondre aux attentes d’un public plus jeune ? – de marteler quelques effets sonores dénués de sens, et qui tendent à déstabiliser l’ensemble. Ils n’avaient vraiment pas besoin de cela, mais on le sait : c’est la mode. Il faut simplement savoir passer outre ces quelques scories stylistiques. Et comme le cinéma est aussi un art de la compensation, on excusera volontiers les deux frères de ces légères erreurs parce qu’ils nous offrent tout de même le plaisir de retrouver sur grand écran l’inénarrable Willem Dafoe ; et rien que pour ce bonheur, Daybreakers est à ne surtout pas rater !

Eric Nuevo

Sortie en salles le 3 mars 2010



Daybreakers, bande-annonce en VOST





17ème festival international du film fantastique de Gérardmer

Si elle n’a pas primé de films réellement exceptionnels, la 17ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer aura tout de même livré de solides lauréats qui, outre une satisfaction immédiate, trouveront sûrement, grâce à leur prix, des débouchés pour une distribution hexagonale (le trio gagnant n’a toujours pas de date de sortie annoncée) voire appuieront une renommée naissante. A deux ou trois exceptions près, les films sélectionnés en compétition ou présentés hors-compétition auront démontré une certaine maîtrise formelle et esthétique et diviseront avant tout au niveau du ressenti propre à chacun. Une édition homogène qui aura réservé son lot de surprises, ceci sous l’œil bienveillant du président du jury, le grand John McTiernan.
L’Américain dont la présence justifiait presque à elle seule le déplacement dans les terres enneigées géromoises car s’il montre toujours un certain détachement face à la célébrité et au système (et après les batailles contre les studios entraînant ses déboires avec la justice et le F.B.I, on le comprend), il demeure accessible pour le public (cf. sa masterclass).
Alors que les discours des élus et des organisateurs se succédant au pupitre lors de la cérémonie d’ouverture mêlaient bons mots et inquiétudes à peine larvées quant aux difficultés à financer un tel événement, McT. Imposait immédiatement sa patte par son attitude. Tandis que les membres du jury arrivaient sur la scène de manière détendue et rapide, le président se distingue d’emblée par une démarche tranquille, les mains dans les poches (on croirait le voir déambuler au milieu de son ranch !) et semblant détailler l’agencement de ce décor. Le réalisateur de génie tel qu’en lui-même, d’apparence un peu gauche et bourrin mais dégageant une classe folle.
Étonnamment, John McTiernan ne suscita pas d’applaudissements franchement enthousiastes à l’annonce de son nom. Comme si son absence des écrans depuis près de sept ans l’avait plus ou moins entraîné dans l’oubli (à l’ère d’internet et de la rapidité croissante et la multiplication des flux, ce n’est malheureusement pas une surprise). A croire qu’il ne suffit pas d’avoir redéfini les codes du film d’action (Die Hard, Last Action Hero, Die Hard III) et donné en sus des classiques du genre (Predator, Le treizième guerrier) puisque Pierre Mondy et Véronique Jeannot, membres du jury de l’édition précédente, avaient généré plus d’agitation. Résolument triste et honteux.
Un petit peu comme le film d’ouverture Dans ton sommeil de Caroline et Eric Du Potet, un exercice bien franchouillard puisqu’il aborde le genre sur la pointe des pieds. Traumatisée par la mort de son fils de 18 ans, Sarah (Anne Parillaud, membre du Jury) se prend d’affection pour un jeune homme qu’elle percute accidentellement avec sa voiture. L’amenant chez elle afin de le soigner, ils vont être menacés par un homme poursuivant Arthur pour le tuer. Ébauchant plusieurs pistes d’action (slasher, film de siège, drame psychologique), le film à force d’hésitation ne procurera finalement aucune excitation, restant à la lisière de la transgression. Nous avons bien droit à quelques épanchements sanglants et meurtres choquants (une famille entière décimée dans leur sommeil) mais la réalisation très télévisuelle, le montage grossier et des interprétations dissonantes finissent de décontenancer et déconnecter les plus indulgents des spectateurs. Les festivités ne commencent pas sous les meilleurs auspices. Heureusement, la compétition et donc les choses sérieuses commencent dès le lendemain matin. Une sélection d’où on peut remarquer l’absence des Etats-Unis, ses représentants étant relégués hors-compétition.
Le premier jour débute à la première heure (11 heures, ça va) avec un film de fantôme coréen et le spectre du surestimé grand prix de 2004, Deux sœurs de Kim Jee-Woon, est prêt à surgir. Mais première surprise, Possessed de Lee Yong-Ju, s’il met en jeu un rythme et des figures classiques du genre, étonne par son récit articulé autour de croyances aussi antagonistes que le chamanisme et le christianisme. Sous forte influence de Hideo Nakata (Ring, Dark Water), le film instille une ambiance déroutante par l’alternance de moments de latence angoissante et les ruptures de tons propres à ce cinéma si particuliers (peur et comique de situation se mêlent). Un drame ésotérique troublant dans sa volonté de ne pas tout dévoiler et dénonçant la persécution d’une gamine de 13 ans tiraillée entre des locataires superstitieux et une mère bigote.
Également en compétition, le très attendu La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher. Si le public de l’espace Lac était tout entier acquis à la cause du film et de Dahan, le vociférateur iconoclaste et intelligent de l’émission du câble Opération Frisson, on sentait tout de même une pointe d’appréhension à l’idée que le film soit de la lignée du catastrophique Mutants de David Morley. Pari tenu et réussi par le duo de réalisateurs, leur film n’a d’autres prétentions que de divertir et il le fait intelligemment en ne sombrant jamais dans la surenchère et en se reposant sur des personnages très bien caractérisés. La palme revenant à l’incroyable René (Yves Pignot), qui réussit à être aussi inquiétant qu’hilarant. Un film de zombies en banlieue qui commence comme un épisode de The Shield (expédition punitive dans la tour abritant un gang) et proprement réjouissant par le rythme imposé à l’action et aux dialogues (on retrouve la gouaille, toutes proportions gardées, du grand Jacques Audiard). Pas exempts de défauts (le manque de budget n’excuse pas tout) mais il parvient sans mal à laver l’affront des purges Humains, Vertige et Mutants. Récompensé par le prix Syfy (sorte de lot de consolation), il loupe le prix du public à 10 voix près (et personne n’a demandé à recompter les voix ?) ! Ce dernier étant attribué à 5150, rue des Ormes d’Eric Tessier.
Film québécois, 5150, rue des Ormes se déroule dans une banlieue pavillonnaire bien tranquille et proprette jusqu’à ce que les mésaventures de Yannick, jeune étudiant en cinéma, n’en fissure les façades. Après un accident de vélo, il demande de l’aide auprès de la maison la plus proche, celles des Beaulieu. Malheureusement pour lui, il sera séquestré par le père de famille, véritable illuminé qui s’est chargé de la mission de punir ceux qu’ils considèrent comme injustes (dealers, pédophiles, voleurs…). Il fait un marché avec le jeune homme, il le libèrera s’il parvient à le battre une fois aux échecs. La croisade de ce patriarche rappelle par sa ferveur le dérangeant Emprise de Bill Paxton, bien qu’ici il fasse appel à son observation et ne s’en remet à aucune voix ou apparition pour lui indiquer les personnes malfaisantes. Souffrant d’un léger coup de mou en milieu de métrage, Tessier parvient néanmoins à créer une ambiance pesante et même glauque lorsque nous est révélé le projet sur lequel travaille depuis 15 ans monsieur Beaulieu. A noter que 5150 désigne dans le California Welfare and Institutions Code une section qui autorise la détention contre son gré d’une personne souffrant de troubles mentaux et pouvant être dangereuses pour elle-même ou autrui. Ce qui éclaire sous un angle intéressant les intentions du réalisateur.

Que serait le festival de Gérardmer sans film espagnol ? Se serait un peu comme une paella sans chorizo, cela manquerait de piquant. De plus, ils repartent bien souvent avec un prix comme pour La Secte sans nom, Fausto 5.0, L’Echine du diable, Fragile ou encore REC et l’Orphelinat et proposent généralement des œuvres bien ancrées dans le genre, à la force narrative et émotionnelle. Or cette année, Hierro de Gabe Ibanez et plus encore Les Témoins du mal de Elio Quiroga échouent complètement à répondre aux fortes attentes engendrées par leur script respectif et l’excellence de leur prédécesseurs. Hierro s’attarde sur l’histoire de Maria, jeune mère solitaire à la recherche de son enfant disparu sur le ferry les emmenant en vacances sur l’île de Hierro. Essayant d’instaurer un suspense et un climat déliquescent par l’incertitude liée au sort du bambin (mort ? enlèvement ?), Ibanez peine à générer la moindre émotion quant au trauma de la belle Maria (très belle Elena Anaya). Dommage car la facture esthétique de l’ensemble est remarquable (photo superbe, plans à la frontière de l’onirisme et de la réalité) et débutait par un accident de voiture impressionnant par sa beauté et sa brutalité. Par contre, seules les premières minutes et le contexte inédit des Témoins du mal sont à sauver. Encore une histoire d’enfants meurtris, de possession, de vengeance d’outre-tombe mais cette fois desservie par une interprétation fluctuante (pour être gentil), une construction narrative à l’emporte-pièces et surtout sans surprises. Un couple avec leur bébé vient emménager dans une vieille demeure isolée théâtre d’événements surnaturels (visions cauchemardesques, porte qui claque, bruits bizarres…) liés au passé. Une grosse déception car si le synopsis et le film lui-même respirent le déjà-vu en beaucoup mieux ailleurs, le postulat de départ s’appuyait sur les documents cinématographiques créés en période franquiste et diffusés obligatoirement (jusqu’en 1976) avant le film. Ses productions définies par l’acronyme NO-DO (pour NOticiero DOcumental) avait pour finalité "de nourrir, de sa propre initiative et avec l’orientation adéquate, l’information cinématographique nationale", autrement dit des œuvres de propagande et qui dans le programme du film Les Témoins du mal étaient envisagées du côté de leur commanditaire, l’église catholique espagnole. Quelques exemples de ces vidéos ici.
Il y avait donc de quoi nourrir une fiction originale et engagée et éviter ce résultat trop timoré et prévisible de bout en bout.
Prix du Jury et de la critique, Moon de Duncan Jones est une histoire de science-fiction hypnotisante par ses superbes images et la musique atmosphérique de Clint Mansell. Vivant reclus depuis près de trois ans dans la station lunaire de Sarang où il gère l’extraction d’un gaz rare capable de résoudre la crise énergétique frappant la Terre, Sam Bell combat la monotonie quotidienne (mêmes actions et contrôles répétitifs jusqu’à l’aliénation) en occupant son esprit à penser à son proche retour. Mais à deux semaines de repartir, il est assailli par des visions étranges, est victime d’un accident à l’extérieur et se retrouve nez à nez avec un autre lui-même. Parfaitement maîtrisé formellement, Duncan Jones n’exploite pas assez intensément les dilemmes moraux, éthiques et émotionnels liés à l’explication de la présence d’un double. A la vision de cette tentative inégale on pense bien entendu au Solaris d’Andreï Tarkovski ou au 2001, Odysée de l’espace de Kubrick mais Jones s’en dégage suffisamment pour livrer un film à l’ambiance personnelle. Il utilise d’ailleurs plutôt bien ces références en jouant sur l’ambigüité comportementale du compagnon robotique de Sam (excellent Sam Rockwell), cet être si serviable et amical en apparence semble cacher une nature plus maligne. Un bon film c’est sûr mais dont le potentiel parfois mal exploité aurait pu amener à l’excellence.

Autre premier film au potentiel certain, Amer de Hélène Catet et Bruno Forzani se veut une relecture plus qu’une redéfinition du giallo puisqu’il n’use que des motifs propres à ce genre tombé en désuétude depuis la chute artistique d’Argento sans jamais repenser le modèle narratif le constituant. Nous avons droit à des images superbes à la colorimétrie très travaillée, des mains gantées de noir vues en plan subjectif, une lame de rasoir, une bâtisse renfermant des souvenirs traumatiques auxquels il faudra se confronter, etc. mais finalement tout cela est vain car les réalisateurs oublient d’articuler leur histoire autour de ces codes. Amer n’est donc qu’une très belle expérimentation formelle sur la quête charnelle et de désir de son héroïne sans d’autre but que de susciter une sensualité exacerbée. Ce parti pris est parfaitement atteint et maîtrisé grâce à l’utilisation de nombreux inserts sur des parties du corps filmées en gros plan (une bouche, un menton, une jupe qui se soulève, le grain de peau luisant de transpiration…) et par le remarquable travail sonore (crissement de pas sur le gravier, froissement du cuir des gants, des sièges d’une auto, vrombissement du moteur…), ceci créant une hallucinante proximité presque intime mais au final ne raconte rien. Pire, développé sur toute la durée du film, ce jeu esthétique et poétique finit par lasser et insupporter par sa vacuité et parfois sa drôlerie involontaire (la séquence du peigne et de la baignoire). Injustement hué, ce film audacieux mais à la limite de l’autisme auteurisant ne méritait pas de voir une bonne partie du public se lever en pleine projection pour quitter la salle. Un mauvais film qui paradoxalement proposait les images les plus enivrantes. Amer sort le 3 mars 2010 et s’il aura du mal à captiver et trouver un public, ce ne sera pas à cause de son affiche magnifique.

Enfin, terminons ce tour d’horizon de la compétition avec le mérité grand prix attribué à The Door (Die Tür en V.O) de Anno Saul, réalisateur germanique habitué à tourner des comédies. Si l’histoire de The Door ne prête pas franchement à sourire (un père responsable de la mort de sa fille de 7 ans à cause de son inadvertance coupable), le réalisateur mêle pourtant avec bonheur gravité et instants comiques pour un résultat très contrasté et déroutant. Surtout, le film est très bien rythmé et rebondit naturellement au gré des éléments mis en place. La seconde chance offerte à David (Mads Mikkelsen, encore une fois très bon) de rattraper ses erreurs en passant une porte le renvoyant au moment du drame va tour à tour se transformer en rêve éveillé et son pire cauchemar. Drame familial, comédie de mœurs, complot, voisins inquiétants, éléments fantastiques, tout se mêle avec grâce pour donner un récit poignant et intense. En espérant que The Door débarque en salles et pas directement en DVD.

Avec McTiernan comme président, l’occasion ne fut pas manquée de lui rendre hommage à travers six films, Nomads, Die Hard, Predator, Die Hard III, Le Treizième guerrier et Rollerball. Par manque de temps votre serviteur n’a pu revoir que Predator et malgré la piètre qualité de la copie le plaisir reste intact. Vingt trois ans après, le film conserve sa force et sa virtuosité renvoie la concurrence à ses chères études (meilleur film du festival et de loin !). Très appréciée fut également la masterclass d’une heure prodiguée par ce génie incompris. Il est ainsi revenu sur la politique inique des studios à son encontre, ses influences, ses projets futurs, l’avenir du cinéma, James Cameron et la 3D (il a adoré Avatar mais considère que pour l’instant la 3D est un agréable gimmick pas encore prêt à révolutionner profondément le septième art). Une masterclass que vous pouvez télécharger ici .

Fantastic’Arts, c’est aussi la compétition des courts-métrages. Des réalisations vraiment plus intéressantes que celles de l’année dernière puisque aux délires potaches et effets de style, les courts de cette année substituent une réelle volonté de raconter une histoire. Même si c’est plus ou moins raté dans le cas de Entre-Deux de Béatrice et Hughes Espinasse trop axé autour de son symbolisme ou La Morsure de Joyce A. Nashawati qui lui propose seulement des images léchées mais vides de toutes substance narrative. Tout le monde se demande encore comment il a pu ravir le prix tant ce court étale sans vergogne des afféteries auteurisantes et un goût immodéré et insupportable pour la pose. La Carte de Stefan Le Lay verse dans le désuet plutôt sympathique (un plagiste d’une carte postale en couleurs veut rejoindre sa bien-aimée, une femme à ombrelle en bord de mer dans une carte en noir et blanc) mais qui peine à faire oublier ses modèles le conte La Bergère et le ramoneur et surtout le formidable court d’animation des studios Pixar Knick Knack (un bonhomme de neige dans sa boule tente de rejoindre une jolie demoiselle en bikini dans la boule voisine). Barbie Girls de Vinciane Millereau est un délire potache plutôt rigolo mais sans génie et Toute ma vie de Pierre Ferrière surprend par son twist final très bien amené. Non, celui qui aurait dû s’imposer est le court-métrage d’origine belge, Les Naufragés de Mathieu Frances certes un peu trop long (27 minutes) mais qui parvient à faire peser une menace sourde sur son héroïne enceinte de 8 mois et seule après la disparition inexplicable de son mari explorant la demeure en bord de mer qu’ils ont louée pour le week-end. Une histoire formant un étonnant prolongement au chef-d’œuvre de Serrador Les Révoltés de l’an 2000, d’autant plus surprenant que le réalisateur du court avoue n’avoir découvert ce film que quelques temps après la fin du montage.

Le documentaire Viande d’origine française de Xavier Sayanoff et Tristan Shulman (le doc’ Suck my geek et l’émission Frisson Break sur Ciné Cinéma Frisson), présenté logiquement à la suite de la première projection de La Horde, établit un bilan pas fameux de la production de films de genre en France. Entre querelles de clochers, frilosité des investisseurs, difficultés pour les réalisateurs de dépasser leurs envies et digérer leurs multiples influences ; autant de raisons bridant le financement de films fantastiques ou d’horreur en France. Surtout, le documentaire révèle une contrainte inhérente à tous, la mainmise des télévisions dans le budget alloué. Sans pré-ventes aux chaînes raisonnant seulement en fonction d’une diffusion en prime-time, l’existence de projets risqués restera irrémédiablement en marge ou du moins financé à minima (le budget maximum accordé pour un film horrifique est de 2 millions d’euros. Même avec beaucoup d’inventivité et d’énergie, difficile de concrétiser sa vision). A moins qu’un succès inespéré dégage un horizon bien plombé. Ces problématiques, les autres cinématographies européennes y sont également confrontées, preuve que ce n’est pas seulement un problème culturel ou générationnel. Alors bien sûr, le modèle américain continue à faire rêver les jeunes réalisateurs français s’expatriant de plus en plus mais ce supposé eldorado ne saurait occulter la liberté artistique mise à mal par l’octroi de moyens conséquents. Les expériences de Eric Valette (One Missed Call, Hybrid) ou Alexandre Aja (qui semble tristement apprécier de végéter sur des productions telles que Mirrorsou bientôt Piranhas 3D) l’attestent. Le panorama américain et plus précisément les productions en provenance des Etats-Unis font l’objet d’un deuxième documentaire, Nightmares in Red, White and Blue de Andrew Monument qui retrace en 1h20 l’évolution d’un cinéma par définition transgressif et reflétant la société et ses peurs les plus profondes et intimes. Le réalisateur donne ainsi la parole à certains des plus illustres représentants américains (Joe Dante, John Carpenter, George Romero, etc.) permettant de mesurer le fossé pour l’instant infranchissable séparant ce cinéma de nos tentatives nationales.
L’espoir demeure même s’il se fonde sur la déconfiture d’une des figures majeures de l’horreur, le zombie made in Romero. Son dernier opus navrant intitulé Survival of the Dead ne fait qu’entériner ce que Diary of the Dead avait mis en évidence, l’incapacité pour le maître à renouveler un genre qu’il a en partie fondé, se noyant dans ce que la critique bobo attend de lui, soit un discours crypto-politico-social au mieux pompeux, au pire affligeant de bêtise et de naïveté. Mais là où le papy gâteux devient franchement embarrassant, c’est qu’il se parodie lui-même en tentant d’insuffler de l’humour façon Sam Raimi dans une intrigue lorgnant honteusement du côté de soaps tels que Santa-Barbara ou Côte Ouest, révélations stupides à l’appui (ah, le coup de la sœur jumelle !…). Avec des décors et des effets plus ringards que jamais, Survival of the Dead s’impose comme le pire des nanars car il est impossible de rigoler devant le suicide artistique d’un ancien grand nom de l’horreur.
Heureusement, les dernières productions signées Rob Zombie et Vincenzo Natali étaient là pour soulager nos larmes. Bien que pour le cas Halloween II du métalleux grundge, le résultat aura plutôt divisé. Mais pas autant que sa formidable (je suis le seul à le penser) relecture du chef-d’œuvre absolu et incontestable de Carpenter, Halloween. Avec cette suite imposée par les frères Weinstein, Zombie s’approprie complètement le personnage de Michael Myers en le pliant à son univers crasseux et déjanté par l’entremise de séquences impressionnantes d’âpreté et de brutalité et l’adjonction de visions oniriques visuellement barrées préparant la conversion ultime de Laurie Strode dont le parcours psychologique dramatique structure le récit. Un bon petit film sans prétention que d’aucun reprocheront de s’éloigner du mythe crée par Big John. Alors que les mêmes détracteurs reprochaient au premier Halloween de Zombie de trop s’attacher aux pas du boogieman tel qu’imaginé par Carpenter. Le film sortira directement en DVD le 1er avril 2010.

Plus original, Splice du talentueux Vincenzo Natali est un film dont l’histoire tourne autour de l’expérience menée par un couple de scientifique mixant ADN humain et issu d’une créature créée en laboratoire pour former un être aux propriétés génétiques curatives. Soit la possibilité de soigner les maladies les plus retorses figurée par un monstre à l’apparence humaine et que les scientifiques baptisent Dren. Natali aborde toutes les problématiques éthiques et morales liées à l’éducation d’une telle créature et va jusqu’au bout des conséquences de l’attirance naissante entre Clive (Adrien Brody) et Dren. Dommage que le réalisateur peine à susciter de l’empathie pour cette créature singulière car son film est magnifiquement travaillé par des images aussi révoltantes que poétiques et dont certains instants rappellent Jeepers Creepers ou les premiers films de Cronenberg (Pulsions, Rage, La Mouche). Là encore, pas de date de sortie de prévue.

Autre incursion science-fictionnelle après Moon, Cargo de Ivan Engler rappelle d’ailleurs ce dernier par son rythme progressif et les interrogations existentielles. Mais ce film suisse impressionne plus par ses décors monumentaux (l’intérieur du cargo en question est vraiment bluffant) que son intrigue trop diluée dans le temps (presque deux heures de métrage). et clairement marquée par ses références (2001, Solaris, Matrix, Silent Running).
Enfin terminons ce tour d’horizon avec le fendard Doghouse de Jake West, réalisateur de l’inédit et foutraque Evil Aliens, et qui ici livre un film de zombie surplombé par l’ombre de Shaun of the Dead sans que cette référence incontournable devienne trop pesante. Une bande de copains décident de passer un week-end dans un village isolé dans la campagne anglaise afin de changer les idées à leur pote sur le point de divorcer. Ils y reçoivent un accueil pour le moins particulier de la gent féminine locale trop entreprenante surtout lorsqu’il s’agit de zombies. Une comédie d’horreur vraiment poilante qui stigmatise au passage les comportements machos et misogynes de ses « héros » (hilarante scène du bouton contrôlant les femmes zombies, entre autres).

Si la 17ème édition de ce festival, on l’espère, amené à durer encore de nombreuses années n’a pas révélé de chef-d’œuvres impérissables ou du moins de films prompts à figurer dans les traditionnels tops de fin d’année, elle aura au moins démontré la vigueur d’un cinéma bien trop souvent laissé pour compte par les grands médias.
Effet d’annonce, promesse d’avenir ? En tous cas, les derniers mots prononcés par MCTiernan lors de la soirée hommage qui lui était consacrée ciblent déjà Gérardmer comme le rendez-vous indispensable de l’année prochaine. Le réalisateur américain ayant promis de venir ici-même présenter en exclusivité son prochain film ! Où est-ce qu’il faut signer pour réserver sa place ?…

Nicolas Zugasti

> Lire aussi, prochainement, notre article/compte-rendu dans VERSUS n° 18 (sortie fin février / début mars).

The Door, bande-annonce

Moon, bande-annonce

5150, Rue des Ormes, bande-annonce






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