"À perdre la raison" de Joachim Lafosse : incestuel post-colonial ou femme sous influence

On avait vu Élève libre de Joachim Lafosse et on savait avant de voir son nouveau film qu’on aurait des émotions fortes et que la perversion ainsi que la violence psychique seraient sans doute au rendez-vous. Le jeune réalisateur belge s’intéresse, dans À perdre la raison, présenté à Cannes dans la sélection Un certain regard, au thème brûlant de l’infanticide. Le récit ancestral de Médée, la femme qui tue ses enfants, a inspiré un film de Pasolini. On y découvrait pas à pas l’impasse qui conduit une femme, qui a renoncé à une part de son identité et de son pouvoir par amour, à tuer ses enfants lorsque tenir sa place ne lui est plus possible. C’est cet engrenage tragique qu’a mis en scène le réalisateur belge, dans un univers contemporain en résonance avec les problématiques mondiales qui traversent le quotidien aujourd’hui.

Métaphore des liens incestueux entre le Nord et le Sud
Elle est jolie, jeune, pleine d’amour et d’énergie, Émilie Dequenne, lorsqu’elle rencontre le charmant Tahar Rahim et décide de l’épouser. Il vit avec son père adoptif, Nils Arestrup, toujours aussi excellent comédien. Un homme bon, généreux, qui fait tout pour les aider. Alors, pourquoi pas laisser s’instaurer un ménage à trois… Il est médecin : quand les grossesses apparaissent, il est secourable, utile. Plus présent – même – que son fils, qui travaille et s’absente. Comme le dit Joachim Lafosse dans une interview pour Le Monde : « Il y a des générosités nocives ». Et peu à peu, le couple étouffe, la présence de ce beau-père devient toxique. Malheureusement, son fils est dans le déni et laisse l’héroïne se dépêtrer seule avec cette intrusion.
Le drame se corse lorsque la séparation s’avère impensable pour le père et pour le fils : la jeune mariée est coincée. Joachim Lafosse explique que le film montre « une supériorité de l’européen riche qui essaie de soutenir un jeune Marocain en difficulté et ne supporte pas la solitude qui va se présenter à lui. » Ainsi, l’attitude généreuse, dominatrice « soft » de ce père dont on ne peut se débarrasser fait métaphore – si l’on veut – de la relation entre Nord et Sud. Un père médecin (du monde ?) qui a adopté enfant un jeune Marocain qui maintenant peine à s’émanciper de cette bienveillante tutelle. Tahar Rahim est parfait en jeune loup, prisonnier sans le reconnaître, volontiers dominateur et colérique envers sa femme et ses enfants mais incapable d’affronter un père qui en réalité œuvre à sa castration… et est en train de lui prendre sa femme. On est dans le registre de l’abus, comme lorsque, dans Élève libre, le jeune homme acceptait de se faire sodomiser par son cher professeur. Où est la frontière, où l’amour devient-il agression, comment s’en protéger, où fuir l’inceste ? Ce sont là encore des questions qui harcèlent l’héroïne, qui endosse l’impossible séparation de son mari avec son père au cœur de sa propre chair de femme.

Incestuel post-colonial
Par amour, et jusqu’à en perdre la raison, Émilie Dequenne renonce à ses prérogatives. Elle pond des enfants comme pour se conforter à un modèle familial venu du Maghreb. Elle se replie à la maison, où elle s’efforce d’exceller aux tâches ménagères. Encaisse les colères et les sautes d’humeur de son mari.
Subtilement, le film raconte deux histoires. Celle d’une relation père-fils mortifère, qui se reporte sur cette épouse bouc-émissaire. Comme le dit Joachim Lafosse, "aimer n’est pas suffisant. Les limites, la loi, sont aussi importants. Une intimité qui disparaît mène à la folie." Mais de quoi cette femme souffre-t-elle le plus et qu’est-ce qui la conduit, comme Médée, à tuer ses propres enfants ? Est-ce cet incestuel post-colonial dans lequel elle est venu se lover et perdre son latin ? Ou bien, est-ce, ce qui serait plus banal, la perte d’identité inhérente au "mariage mixte", à l’imposition de valeurs musulmanes à une femme qui n’y est pas préparée et qui finit par passer toutes ses journées à la maison en djellabah. Joachim Lafosse a-t-il voulu dénoncer cette complexité, avec le contenu politiquement incorrect qui accompagne un tel récit ? On pourrait accuser le réalisateur d’intolérance ou de parti-pris racistes. Le fait divers dont il dit s’être inspiré va plutôt dans ce sens. Ou alors, Joachim Lafosse a-t-il choisi un sujet parfaitement pervers, autour de la relation père-fils qui l’intéresse (Folie privée, son premier film, était l’histoire d’un père qui tue son fils), en la traitant par le prisme de l’épouse, victime expiatoire de ce meurtre non commis du père ? Quoi qu’il en soit et même si le drame n’est pas aussi pur que l’aurait été une tragédie de Racine, on plonge avec vertige dans la descente aux enfers que vit progressivement l’héroïne, à travers le jeu habité et puissant d’Émilie Dequenne, tout simplement extraordinaire.

Hors-champ et jeu des comédiens
Le traitement de l’infanticide n’est pas l’objet du film. Il n’en est que l’aboutissement, c’est pourquoi la scène attendue et crainte ne nous est pas montrée. Joachim Lafosse a donc ainsi soigneusement évité le voyeurisme, pour centrer le malaise autour de la prise de décision de la mère. "Pendant le procès du fait divers qui m’a inspiré, le public a vu les photos des meurtres d’enfant, le sens a cessé d’être du côté de la Justice, il restait l’effroi et le choc." On reste sous un choc mat. Et c’est d’autant plus fort que du coup, l’image que l’on retient du film est ce long et sublime plan-séquence où sans savoir pourquoi, Émilie Dequenne craque au volant de sa voiture et se met à pleurer. Du vrai cinéma. Avec ce film, voici un cinéaste qui arrive à pleine maturité dans son propos et dans la forme qu’il lui donne. Il parvient à faire jouer les meilleurs acteurs du moment, dans un réalisme brillant et maîtrisé, et à les rendre, sans redites (Rosetta pour Emilie Dequenne et surtout, Un Prophète pour Tahar Rahim et Nils Arestrup) d’excellentes incarnations d’une fantasmagorie torturée où beaucoup aimeront plonger.

Caroline Pochon

> Une chronique du film paraîtra aussi très prochainement dans notre hors série (supplément spécial) n° 2, consacré au 65e festival de Cannes.



"Art/Crime" de Frédérick Maheux (section "Expérience(s)")

Déjà projeté lors du Fantasia de l’été dernier à Montréal, le documentaire Art/Crime de Frédérick Maheux investissait hier samedi soir l’écran du Petit Champlain à Québec. Autre temps fort de la première édition du FCVQ, Art/Crime revient sur les poursuites judiciaires entamées par la Couronne du Québec à l’encontre du maquilleur Rémy Couture. Arrêté en octobre 2009 près de son domicile à Montréal pour avoir mis en ligne l’un de ses courts-métrages de fiction horrifique (alors sur son site InnerDepravity.com, d’ailleurs jamais fermé depuis) simulant le rapt et le meurtre d’un enfant, l’artiste attend toujours d’être jugé pour, on résume mais vous voyez le topo, obscénité et corruption des mœurs.
Succession de prises de parole d’interlocuteurs défendant la cause de Couture, et d’éclairages sur le cinéma qu’on pourrait qualifier "d’extrême" et, plus généralement, sur la culture underground des vidéos circulant sur Internet — ces productions descendantes directes des faux "snuff movies" (par exemple nippons : cf. la série des Guinea Pig ou, plus proche de nous, les "pink eiga") échangés sous le manteau il y a 15/20 ans —, Art/Crime dresse, en passant, un état des lieux du genre horrifique dans ses formalisations les moins grand public et hors des circuits habituels. Plus que de cinéma, Maheux traite de circulation et d’accessibilité de ces images d’un genre bien précis et pose la question, non pas tant de leur rapport au réel (sujet interminable, dont nous parlions nous-mêmes à propos du concept narratif dit "inspiré de la réalité") mais de leur interprétation et de la liberté de leur expression et de leur visualisation. Dans le combat qui oppose Couture à la Couronne du Québec, il n’est en fin de compte question que d’une définition très subjective de l’art, Couture défendant à raison sa vision — quand bien même on n’accrocherait pas à ses réalisations macabres — là où deux procureures y voient une atteinte à la bonne morale et une possible corruption des esprits.

Les questions soulevées par le film sont vastes et, disons-le, sans fin. Parlant de débat, la projection du documentaire était d’ailleurs suivie d’une discussion avec Maheux et Couture, lequel s’accroche en vue de son procès au printemps 2012, sachant que les poursuites l’ont l’obligé à hypothéquer une année de salaire pour financer sa défense. Si l’homme se trouvait condamné, voilà qui créerait un précédent juridique au Canada et ouvrirait une boîte de Pandore que tous les créateurs (le romancier d’horreur Patrick Senécal y dévoile son inquiétude et dénonce l’immixtion d’un grand Ordre moral dans l’œuvre de tout un chacun) craignent de ne plus jamais voir refermée après cela. Ce type d’accusation n’est pas nouveau (souvenons-nous de Violent Shit d’Andreas Schnaas en 1989, censuré puis banni en Allemagne et depuis très recherché dans le milieu du cinéma gore underground) et l’argumentation du pour comme du contre, déjà éprouvée elle aussi. C’est pourtant en se frottant à cette légitimité de l’expression d’un art même le plus extrême qui soit, que le documentaire de Maheux perd l’occasion d’étoffer son sens et son questionnement éthique et thématique (au-delà de la défense, plus que louable, de Couture). Quand il s’agit de démontrer que cinéma, vidéo et autres images sanglantes n’ont jamais précédé la violence mais s’en sont inspirés, les témoignages, bien qu’intéressants (Rodrigo Gudiño, le créateur du magazine Rue Morgue, maîtrise son sujet) ne font pas avancer le schmilblick. De fait, même s’il se targue d’avoir évité des effets de montage et de narration à la Michael Moore qui biaisent le point de vue dénoncé (c’est vrai), Maheux ne donne la parole qu’à des artistes et spécialistes qui soutiennent la cause de Couture et dénoncent la brimade de la liberté d’expression que ravive son cas. À part ce représentant de la police de Montréal qui cherche à justifier l’action de la Couronne (on semble reprocher à Couture qu’il ait fait commerce de cette violence ou ait cherché à la promouvoir), Art/Crime ne s’aventure pas sur un terrain d’objection, semble-t-il glissant pour le réalisateur (il affirme aussi qu’il n’a pas rencontré d’interlocuteurs favorables à la condamnation de Rémy Couture ; et on le croit volontiers). Étant donné que son documentaire s’adresse à un public averti et, c’est clair, gagné à la cause de Couture, jouer les avocats du diable aurait pourtant été stimulant et aurait contraint le récit comme l’argumentation construite à sortir des ornières de l’habituelle litanie anti-censure : non pas que celle-ci soit fausse ou démagogique, mais sa répétition en boucle (via différents propos qui aboutissent à la même conclusion) finit par en tarir la légitimité rhétorique (étrangement, les jeux vidéo sont pointés du doigt comme vecteurs de plus grand danger et d’annihilation de toute empathie par le réalisateur Robert Morin ; ça n’est pas faux, mais c’est déplacer le débat). Les réflexions les plus intéressantes sur ce point proviennent finalement de Couture lorsqu’il dit que rendre "acceptable et supportable" la violence de ses créations reviendrait à la banaliser (soit le contraire de l’expérience prodiguée) et, surtout, du réalisateur espagnol Nacho Cerda (entre autres pour son court-métrage "thanatologique" Aftermath, déjà évoqué dans nos colonnes, in Versus n° 11) qui, contrairement à un Senécal qui se contente de déclarer, avec lucidité mais aussi un peu de démission, que l’artiste ne peut pas être plus responsable que le spectateur (de fait, il se doit de l’être un tant soit peu), évoque la nécessaire éducation du public face aux images, ainsi qu’un encadrement de la diffusion de celles-ci (pas question, par exemple, de projeter Aftermath à un public d’aliénés ou à des individus en proie à des pulsions). C’est à lui aussi que revient le mot de la fin quand il déclare qu’en fait, le mal n’est pas dans l’image mais dans sa perception. Perception qui rejoint incidemment la définition très orientée (et déformée) de l’art par la Couronne qui, en décidant de ne pas lâcher prise malgré la faiblesse des éléments à charge, transforme la question audiovisuelle en sujet purement politique. Il ne s’agit que de cela : l’appropriation d’un bouc-émissaire pour remplir le vide juridique, l’ectoplasme de droits que représente un Internet source de toutes les visions même les plus dérangées et dérangeantes.



Stéphane Ledien



Bref retour sur "Rubber" de Quentin Dupieux

Tandis qu’une partie de l’équipe est à Cannes, l’occasion se présente de revenir sur l’un des temps forts de la Semaine de la Critique de l’édition 2010, avec la sortie sur les écrans nord-américains de l’inénarrable Rubber de Quentin Dupieux (début avril aux US, et ce mois de mai à Québec). Mélange insaisissable de road movie, de thriller mâtiné d’horreur, de critique du rapport entre spectacle et spectateurs, et de narration expérimentale où s’entrechoquent absurdité du propos et univers référentiel, le second long-métrage de Dupieux peut s’appréhender comme le plus léger et le plus ironique des métafilms, concept d’ailleurs fort bien décrypté dans le numéro 21 de notre belle revue. Parti d’un questionnement fustigeant toute logique (ce discours que le shérif héros de l’histoire assène au public : celui, au premier niveau filmique, qui lui fait face dans le désert où vont se dérouler les aventures de Robert le pneu assassin et celui, au second niveau – "absolu" pourrait-on dire –, qui visionne le film de Dupieux), le métrage adopte un genre qu’il invente instantanément : le "no reason movie". En choisissant de se débarrasser de toute cohérence et d’identification (on suit à la trace un pneu aux pouvoirs télépathiques capables de faire exploser la tête de tous ceux qui se trouvent sur son passage !), Dupieux veut faire la preuve via un exercice ludique et graphiquement maîtrisé (photo impeccable dans des horizons archétypaux des grandes aventures et échappées belles hollywoodiennes) de l’inanité contemporaine d’une industrie qui se soucie de moins en moins de la qualité de ses scripts (et de ses sujets) tout en ne misant que sur la forme visuelle et des caractères à peine esquissés, caricaturaux, dont on sait qu’ils ne déplairont pas à un public "de base" venu se divertir. On peut y voir une charge cynique (plus que méchante) contre les série B, les remakes ou les reproductions en série de franchises d’action ou horrifiques de plus en plus ostentatoires et de moins en moins intelligentes (même si en principe, l’un n’empêcherait pas l’autre), concentrées sur l’effet et l’impact – avec suite au déploiement puissance dix, comme en attestent les géniales images de fin. Une attaque doublée d’un regard féroce sur le spectateur "moderne", celui qui fréquente les multiplexes et s’inscrit comme consommateur vorace, impatient, irrespectueux (les "convives" massés aux premières loges dans le film et visionnant toute l’histoire à travers leurs jumelles commentent sans vergogne l’action), littéralement animal (voir cette scène où ces mêmes spectateurs imbriqués se jettent sans retenue sur une dinde cuite – et empoisonnée – que "l’ordonnateur du spectacle" jette à leurs pieds pour les rassasier), des produits que l’industrie hollywoodienne livre à son appétit basique, primaire, dénué ou presque de sens critique (le spectateur survivant finit lui aussi par y passer lorsqu’il se retrouve in fine propulsé dans le premier plan du récit, au mépris de toute règle de distinction entré réalité et spectacle).

Dupieux n’ignore pas néanmoins que cette partie reptilienne du cerveau à laquelle font appel les films les plus sensitifs – ou choc – de l’histoire du cinéma de genre grand public (Mad Max, Terminator…) en sont aussi des moments clés, fondateurs. Sans ciseler des scènes renvoyant directement aux films qu’il peut avoir en tête, le réalisateur en véhicule (le mot n’est pas recherché pour le clin d’œil avec le pneu, promis) l’esprit dans une ambiance, des effusions et des accessoires emblématiques (Sugarland Express, Scanners et ses explosions d’encéphales, Shining et son tricycle anxiogène…).
Au-delà de ce stade référentiel, Rubber relève le défi d’un film capable d’attirer l’attention du spectateur à partir d’un protagoniste insignifiant, une entité sans psychologie et sans dialogues enfermée dans une coquille vide, un objet sans aspérité, inesthétique par excellence et tournant à vide. Le pari est osé mais pas complètement réussi : forcément, l’intrigue (le peu que le film cultive, disons…) finit par s’estomper d’elle-même (tout en commentant ce fait, via le shérif qui intime l’ordre à ses collèges de rentrer chez eux car la journée de tournage est terminée !). Comme la vacuité des films que Dupieux déploie avec talent pour s’en amuser autant que pour (dé)construire son 7e Art bien à lui, l’histoire de Rubber s’arrête là où commence la distanciation du spectateur venu visionner une fiction spectaculaire et non une réflexion sur celle-ci. Dynamique critique et ludique : objet filmique concentré sur une chose insignifiante (un pneu), Rubber explose les codes du cinéma de genre et les têtes d’un public qu’on pourrait dire abruti, écervelé, par les pires titres dans ce domaine. La limite du métrage n’en demeure pas une tant qu’on considère l’ouvrage avec second degré et d’un œil avisé, analytique. En somme, si le critique cinématographique devait illustrer l’essence de son art (car la critique est un art, comme en attestent les écrits de Baudelaire, Huysmans, Wilde…), il pourrait choisir Rubber comme représentation ultime, amusante et réflexive.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles à Québec le 6 mai 2011

> Lire aussi notre compte-rendu du festival de Cannes 2010 sur le blog, et la chronique du film dans Versus n° 20

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Les fantômes d’Hollywood : "On l’appelait le Dahlia Noir", de John Gilmore

De tous les crimes réels relayés, relatés ou revisités par l’industrie cinématographique, le meurtre "non élucidé" (les guillemets justifient cette chronique à elle seule) d’Elizabeth Short alias le Dahlia Noir – une jeune femme retrouvée morte atrocement mutilée et coupée en deux dans un terrain vague de Los Angeles, à quelques blocs du croisement entre la 39e rue et Norton Avenue le 15 janvier 1947 – constitue le mystère le plus fascinant. Moins pour la barbarie commise (objet, avouons-le, de voyeurisme morbide : pléthore de photos de la scène du crime ou du cadavre de Short à la morgue circulent sur la toile depuis des années), que pour l’arrière-plan hollywoodien de ce qui peut être vu comme une intrigue tortueuse mais géniale. Déjà évoquées dans nos colonnes au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman de James Ellroy par Brian De Palma (rappelons que OUI, nous trouvons le film magnifique en dépit de sa production étriquée), les biographies romancées, écrites et télévisuelles du "personnage" d’Elizabeth Short et les théories – étayées mais sans doute un peu trop dogmatiques pour être honnêtes – autour de son assassinat représentent toute une production audiovisuelle et littéraire qui, à défaut de résoudre "l’énigme du Dahlia Noir", en enrichit constamment la mythologie urbaine et en épaissit la dimension obscure. Les ouvrages consacrés à cette ténébreuse affaire, même s’ils ne se comptent pas par centaines, s’évertuent dans un trop-plein d’informations et de "témoignages rapportés" à solutionner le crime, à l’appui non pas de preuves irréfutables (le LAPD lui-même ne disposait pas d’indices suffisants – et n’a d’ailleurs officiellement toujours pas classé l’affaire) mais de présomptions promptes à une narration palpitante et à l’enchevêtrement d’enjeux captivants. Constitutifs d’un faisceau qui éclaire une multitude de vérités assenées dans un univers de toute façon affabulatoire (les rêves d’ascension hollywoodienne d’une "héroïne" et de ses fréquentations à la recherche de gloire), ces présomptions brillent surtout par leur mise en scène. Entre souvenirs d’enfance d’une "vieille" voisine de l’infortunée victime du tueur – Mary Pacios et son Childhood Shadows : The Hidden Story of the Black Dahlia Murder (inédit en français) – et la recherche minutieuse et très subjective d’un ancien agent de police qui attribue le crime à son psychopathe de père (Steve Hodel, dont le livre L’Affaire du Dahlia noir et son Complément d’enquête font toujours office de référence et de révélation acceptable), le "pourquoi et le comment ?" du meurtre d’Elizabeth Short renvoient au point d’interrogation magistral d’un film noir au trouble inégalé. Il serait intéressant de passer au crible tous les livres prétendant résoudre l’affaire, du controversé Daddy Was the Black Dahlia Killer (inédit aussi en langue française) de Michael Newton et Janice Knowlton (décédée en 2006, cette dernière accusait son père et déclarait avoir été témoin du meurtre enfant – souvenir qu’elle avait enfoui ensuite dans son subconscient et qui ressurgit après une thérapie), au Black Dahlia Files de Donald H Wolfe, paru en 2005, sans compter les recherches (ouvrage en cours) du journaliste du Los Angeles Times Larry Harnisch (également contributeur du Projet 1947), qui fait véritablement figure d’autorité ("a Dahlia freak" selon James Ellroy). Comme toujours lorsque les théories s’affrontent, auteurs et experts (improvisés ou non) se démentent les uns les autres, Harnisch s’imposant comme un contradicteur crédible de la démonstration de Steve Hodel, pourtant considérée comme "ouvrage de résolution".

Autre pavé important dans la mare bibliographique du meurtre du Dahlia Noir, le best-seller de John Gilmore, Severed : The True Story Of The Black Dahlia Murder, publié en français sous le titre On l’appelait le Dahlia Noir en 2006 (1998 pour la version originale aux États-Unis), a aussi fait l’objet de critiques de la part de "l’expert Harnisch" (et d’Ellroy, paraît-il), qui reproche à son "concurrent" d’avoir composé avec "25 % de faits, 25 % d’erreurs et 50 % de fiction". Le lecteur impartial (il aura raison de l’être) saura s’élever néanmoins au-dessus de la polémique (qui sur le Net a pris les allures d’une curée littéraire) pour se plonger dans la peinture passionnante d’une saga policière échelonnée sur plusieurs décennies, dont les années 40 et 50, cadre rêvé pour une histoire se déroulant en majeure partie dans le giron hollywoodien. Indépendamment du crédit qu’on accordera à Gilmore (ancien acteur, journaliste gonzo, ami de stars comme Marilyn Monroe et James Dean, il a également signé une biographie sur ce dernier et un livre sur Charles Manson, après s’être imposé comme figure de la beat generation dans les années 60 et avoir noué des liens d’amitié avec l’écrivain William S. Burroughs), la lecture de son ouvrage ébranle, émeut, paralyse. Façonné comme un triptyque, On l’appelait le Dahlia Noir débute par ce funeste matin du 15 janvier 1947 au coin de 39e et Norton, avant de revenir sur la vie, la mort, d’Elizabeth Short, le parcours chaotique d’une apprentie starlette frayant avec des militaires, des artistes, des paumés, des hommes d’affaires et des employés de l’usine à rêves hollywoodienne. Un milieu très hétérogène où celle qui ne deviendra jamais une étoile brille par l’éclat de sa beauté et l’aura de mystère qui entoure sa personnalité, ses agissements. Comme le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? de Joseph Pevney en 1975, le portrait que dresse Gilmore de son "héroïne" malheureuse concourt à la rendre plus insaisissable que jamais, exactement d’ailleurs comme son assassin, que Gilmore identifie clairement, loin du dénouement rocambolesque – mais fabuleux – du roman d’Ellroy, loin aussi des développements psychologiques et criminels que Steve Hodel projette sur l’image de son père disparu (théories elles aussi éprouvantes et très intéressantes, n’en déplaisent aux détracteurs du racolage persistant – mais avéré – de Hodel, qui proclame partout qu’il a résolu l’affaire). Ayant évolué lui-même dans le contexte vicié, interlope, pourri par endroits, qu’il décrit avec brio et un sens certain de l’immersion, Gilmore happe le lecteur dans le tumulte de son point de vue composé de reconstitutions des faits, de témoignages d’amis et connaissances – parfois brèves, voire d’une nuit – de Short, de policiers toutes époques d’enquête confondues – jusqu’à celle de John P. St-John, le célèbre "Jigsaw John", enquêteur de légende au LAPD. Au-delà d’une narration dévouée aux circonstances du meurtre, Gilmore explore les dessous médiatiques et politiques de l’affaire, mettant en lumière et de façon captivante, les conflits de pouvoir entre les différents services de police de Los Angeles, les abus d’une bureaucratie accordant trop de crédit à un psychiatre aux compétences douteuses (J. Paul De River) mais aussi les excès d’une presse prête à tout pour une première page sensationnelle (guerre du scoop entre le Los Angeles Examiner et le Herald-Express, tous deux titres du groupe Hearst), avec manipulations en haut-lieu (Randolph Hearst lui-même) pour orienter l’enquête ou étouffer dans l’œuf toute velléité de lien avec le meurtre d’une autre figurante de ce grand nulle part hollywoodien, Georgette Bauerdorf. C’est lorsqu’il navigue dans ces eaux troubles du 4e pouvoir étatsunien que Gilmore marque le plus de points, faisant revivre la "grande époque" – sombre et loin d’être honorable au final – des célèbres reporters d’investigation au sein de la cité des anges, celle des Sid Hughes, Aggie Underwood, Tommy Devlin et autres Jimmy Shambra, icônes d’un âge d’or qui dans l’esprit du lecteur amateur des romans noirs situés dans les années cinquante, fait crépiter les flashes de ces fameux appareils photo à la recherche d’un fait divers à immortaliser. Ailleurs, dans son récit d’une teneur hypnotique constante, l’auteur confronte les paillettes du star system (des acteurs comme Arthur Lake font une petite apparition et puis s’en vont, la Paramount s’immisce comme repère momentané entre les lignes) et les coulisses, moins reluisantes, d’un monde du spectacle où le vice et le mensonge constituent de puissants leviers d’ascension sociale. Si le contenu d’ensemble ne bouleverse pas les codes d’écriture ni les approches thématiques concernant l’univers abordé, le livre de Gilmore se pare d’un bel éclat narratif. La dernière partie, point d’orgue d’une enquête de plus de vingt ans qui ne nierait pas être obsessionnelle, accélère le rythme de lecture et resserre la tension – l’attention aussi. Gilmore donne la parole au meurtrier lui-même et, quoiqu’on puisse y trouver à redire, ce passage dans la tête d’un psychopathe achève de nous lessiver pour nous laisser sur une frustration absolue, celle de l’auteur et de l’inspecteur Jigsaw John eux-mêmes face à un dénouement inattendu, une brisure soudaine et irrémédiable du rêve de résolution de l’affaire.
Fascinant parce qu’il crée une perméabilité déroutante entre la révélation inébranlable et le doute définitif, On l’appelait le Dahlia Noir hante l’esprit du lecteur-spectateur passif de ce que l’inconscient collectif américain considérait avant l’ère 2000 comme "le crime du siècle". Comme le dit l’un des investigateurs majeurs, Finis Brown, adjoint du "légendaire" Harry Hansen (à qui l’enquête échut pour se transformer en "Waterloo"), le récit comme les faits laissent l’impression d’une "sorte de marigot énigmatique, presque insondable, agité de tourbillons perpétuels". Dont acte aussi pour David Lynch (longtemps attaché au projet d’adaptation cinématographique du livre) et Marilyn Manson (il déclare que c’est son livre préféré), entre autres figures attirées par le texte magnétique de Gilmore.

Stéphane Ledien

> On l’appelait le Dahlia Noir, John Gilmore, éditions L’Archipel

> À propos du Dahlia Noir, lire aussi nos articles sur le film de Brian De Palma, le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? et le livre L’Affaire du Dahlia Noir de Steve Hodel dans Versus n° 10, toujours disponible. Les adaptations du livre d’Ellroy et les projets de films autour du meurtre du Dahlia Noir sont aussi abordés dans Versus n° 2, dossier spécial "James Ellroy".


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"Night and Day" de James Mangold : extra-film d’action

Roy Miller (Tom Cruise), afin d’atteindre rapidement le bad guy se préparant à mettre les voiles, saute depuis un pont longeant le port et se réceptionne sans un épi dans le brushing. Une performance banale pour les héros interprétés par la star planétaire. Sauf que cette fois-ci, il se jette la tête la première sur un abri en bois de pêcheur qu’il pulvérise sans que cela ne l’émeuve particulièrement. Comme si le personnage de fiction et son acteur avaient conscience de leur propre indestructibilité dans cet univers d’images. Un instantané saisissant qui se sera manifesté à plusieurs reprises et sous diverses formes dans l’heure quarante qui aura précédé. De quoi se demander en tout cas si Night and Day de James Mangold, est vraiment une récréation bêtifiante de plus.

Avec son casting glamour quatre étoiles, Tom Cruise et Cameron Diaz reformant leur duo du piteux Vanilla Sky, l’action trépidante et l’humour promis par la bande-annonce, la sortie au cœur de l’été 2010 (28 juillet), la foire marketing qui l’a précédée (avant-première bordelaise en présence des acteurs pour lesquels furent déployés les grands moyens et le tapis rouge), tout prédisposait Night and Day au devenir d’un produit de grande consommation, goûteux et plaisant sur le moment mais vite oublié dès le film suivant ou, pire, l’instant d’après. Une chose est sûre, il n’apparaîtra dans aucun classement rétrospectif de fin d’année. Rien de déshonorant à cette situation, le film est un excellent divertissement et qui, intrinsèquement, vaut bien mieux que les sympathiques Agence tous risques et Expendables : Unité Spéciale. Solide artisan, James Mangold a prouvé d’excellentes manières ses capacités de directeur d’acteur (Copland avec Stallone en flic bedonnant las d’une existence passée à fermer les yeux), de maîtrise d’un récit alambiqué (Identity, thriller à multiples personnalités), de mise en scène de l’action (le western néo-classique 3h10 pour Yuma), ou l’évocation de personnalité légendaire (Walk the Line, le biopic consacré à Johnny Cash), tout en ne sacrifiant jamais la caractérisation de héros archétypaux. Ce que semble avoir oublié les pourtant doués Carnahan (Narc, Mise à prix) et Stallone avec leur revival d’action-men des années 80, comptant sur le spectaculaire et les effets pyrotechniques pour occulter les scories de scripts ineptes. Non pas que le scénario de Night and Day, à plusieurs plumes (généralement pas un gage de grande qualité), soit un parangon d’écriture millimétrée mais les péripéties abracadabrantesques sont habilement compensées par le charisme et l’alchimie du duo de charme et le brouillage constant entre la réalité diégétique du personnage de Cameron Diaz et son envers fictionnel martyrisé par le personnage de Tom Cruise. Autrement dit, la jolie et un peu nunuche June se voit embarquée contre son gré dans les aventures rocambolesques de Roy Miller, luttant d’abord pour s’y soustraire puis pour s’y adapter.
À lire les critiques professionnelles ou amateurs publiées ou mise en ligne au moment de sa sortie, le film de Mangold est considéré comme une plus ou moins bonne comédie d’action renouant avec plus ou moins de panache avec l’association (désormais désuète ?) d’un couple s’entendant comme chien et chat et popularisé par Michael Douglas et Katleen Turner dans À la poursuite du diamant vert (voire sa suite Le Diamant du Nil). Tous s’accordent sur la qualité du divertissement, son humour pétillant et la maîtrise de son macguffin, ce mini générateur d’énergie inépuisable récupéré par Miller et que tout le monde (C.I.A, taupes et gangster ibérique) se dispute. Mais personne ne s’est attardé sur les images problématiques mises en scène, principalement contenues dans le statut iconoclaste de Cruise/Miler.

Tom Cruise est un adepte de l’autodérision – impossible d’oublier l’un de ses meilleurs rôles, le désopilant producteur Les Grossman de Tonnerre sous les tropiques de Ben Stiller, repris lors d’une hilarante prestation aux MTV Movie Awards – une distanciation sans doute calculée pour tenter de faire oublier ses frasques scientologues. Ici, alors qu’il endosse la défroque de l’invincible agent Roy miller, son apparente décontraction dissimule avec peine son instabilité physique (totalement azimuté il passe son temps à bondir d’un côté à l’autre de l’écran en tuant le maximum de méchants) et surtout psychique (est-il raisonnable pour June de croire sa version parano-complotiste où tout le monde lui voudrait du mal ?). Pire, Miller semble incapable de maîtriser quoi que ce soit, du récit aux réactions de June, suscitant un hilarant décalage quand, au milieu de situations impossibles, il persiste à clamer qu’il gère l’affaire, tranquille. Cruise ne se moque pas tant de lui-même que des rôles dans le genre qu’il a pu interpréter par le passé. Au fond, Miller apparaît comme un parfait psychotique, ses réactions disproportionnées (il poursuit June pour la protéger coûte que coûte quitte à menacer exagérément les innocents clients d’un snack, n’hésitant pas à neutraliser un agent de police apeuré en lui tirant dans la jambe, l’assurant, avec un grand sourire, que la balle n’a fait que traverser la chair) donnent ainsi du crédit à ses employeurs affirmant qu’il a littéralement fondu un plomb. Comme si l’Ethan Hunt de Mission : Impossible 2, à force d’exploits invraisemblables, s’était retrouvé dans un état euphorique permanent.
Mais l’autre image qui pose problème, c’est la manière dont Miller va surgir dans le récit pour venir en aide à June. Emmenée par des agents patibulaires, celle-ci tente de prendre le contrôle du véhicule afin de s’échapper et voilà que Miller jaillit du hors-champ, tel un diable de sa boîte, costumé en flic motocycliste, et s’écrase sur le capot de la voiture difficilement maîtrisée par June. Spectaculaire certes, mais l’arrivée manque cruellement de classe. Cela continue, toujours dans la même poursuite, Miller cette fois-ci sur le toit d’une voiture, se préparant à bondir jusqu’à elle mais qui, après avoir sauté, percute le camion venu s’intercaler au même moment. Un traitement purement cartoonesque complètement inhabituel et que l’on retrouvera régulièrement par la suite. La nature increvable du héros incarné par Cruise est ainsi exagérément formalisée et renvoie, toutes proportions gardées, au traitement infligé par McTiernan à son Last Action Hero. Ainsi, à partir de scènes d’action ou d’exposition, a priori archi rebattues, presque des clichés, le film de Mangold va s’amuser avec les codes du film d’action imposant son comportement au héros et comment sa partenaire va les subvertir pour parvenir à s’y intégrer puis s’y imposer.

On l’a vu, Miller est un véritable surhomme évoluant dans un univers où la duplicité est reine et les performances physiques la norme. Qu’il sache piloter tout type d’engin, s’exprimer dans n’importe quel langage, fracasser pléthore d’ennemis et s’en tirer avec quelques blessures superficielles est ici naturellement accepté puisque le film joue avec les motifs de l’action tels que régulièrement mis en scène par Hollywood. Ils sont d’autant mieux admis que les premières séquences présentant Miller sont exemptes de tout second degré, soulignant sa vitesse d’action presque surnaturelle et son implacabilité (il tue tous ses opposants). Une gravité relative puisque contrebalancée par la candide June. Dès lors que ce personnage fantasque est défini, le récit va pouvoir jouissivement dérailler et, alors que nous étions cantonné au point de vue de Miller, nous faire adopter la vision de June, actrice/spectatrice de ce monde dangereux qu’elle n’avait jusqu’à maintenant expérimenté qu’au travers de fictions. La (nous) voici de l’autre côté de l’écran, le récit s’amusant de ce décalage et s’ingéniant à déjouer nos attentes d’en voir un maximum. En effet, incapable d’aider Miller sans provoquer d’explosives catastrophes, ce dernier va régulièrement la neutraliser à l’aide de drogues diverses, de sorte qu’elle (nous) ne suivra l’action que par bribes, son état comateux ne lui (nous) laissant entrevoir que des bouts de film avant son réveil dans des paysages exotiques. Mangold utilise ainsi habilement les ellipses narratives généralement usitées pour combler les déplacements physiques entre différents lieux. Finalement, sa semi-inconscience lui (nous) permettra d’en saisir plus que ce que genre de film nous montre habituellement.
Mais après avoir subi plus que d’avoir véritablement agi, le belle June va reprendre la main. Miller a soulevé le voile qui recouvrait son univers terne et elle est bien décidée à participer, enfin, activement à ce monde excitant.

Deux réalités se font face, celle morne et sans saveur de June la garagiste vivant dans un bled paumé du Midwest où le seul homme d’action potentiel est le gentil flic du coin et celle de Miller où la moindre hôtesse de l’air peut dissimuler l’identité d’un agent de la C.I.A. Le télescopage jubilatoire de ces registres divergents donne tout son intérêt au film. Deux mondes dont le ferment commun est le double personnage de Roy, fils aimé du couple Knight et mort au combat (dont il ne reste de cette existence que des photos souvenirs) et le super agent secret Miller, capable de déjouer les pièges et les situations les plus inextricables. Cette maison familiale, dans laquelle se rend June au cours de son périple, peut être définie comme un entre-deux narratif, à la fois pause dans le programme trépidant du métrage et relance de son action. Un endroit où toute les interrogations de June trouvent une réponse, l’observation du cocon familial et de vieilles photos semblant lui faire prendre conscience de la nature fantasmatique de ce séduisant et mystérieux ange-gardien. Ce dernier statut, Miller l’endosse aussi bien pour la jolie mécano que pour ses parents. Une présence volatile qui influence pourtant concrètement le quotidien de ses géniteurs (les sommes rondelettes octroyées leur permettant d’améliorer l’ordinaire) et de June, et dont l’enjeu sera de parvenir à le matérialiser pour de bon. Voilà donc la belle se livrant à une sorte d’incantation du personnage de fiction en provoquant son enlèvement par les sbires de son ennemi. Miller a toujours débarqué de nulle part dès qu’elle était en danger donc, en toute logique, c’est en retrouvant un terrain (de jeu) explosivogène qu’elle le fera réapparaître pour une dernière corrida.

Certes, Night and Day n’est pas un nouveau classique de l’action redéfinissant ses modes opératoires, sa facture technique se contente d’une efficacité immédiate et Mangold montre moins de personnalité que dans ses précédents films, mais cette agréable surprise ne démérite pas et ne se réduit pas à la dynamique imposée par les interactions de son couple vedette.

Nicolas Zugasti





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Lucile Chaufour, réalisatrice de "Violent Days"

La cinéphilie compulsive et la référence sublimée ne sont pas néfastes à la formalisation de longs-métrages uniques, trouvant leur légitimité d’abord en eux-mêmes plutôt qu’à travers leurs influences disséminées, que celles-ci soient directes ou non. Les critiques souvent faites au cinéma de Tarantino ne sont à cet égard qu’une tartufferie rhétorique destinée à démolir en fin de compte le seul « défaut » que lui reprochent les empêcheurs de rassembler en salles : l’unanimité suscitée auprès du public et d’une large partie des chroniqueurs sous le charme de ses tours de force (esthétiques, narratifs, spectaculaires). Une filmographie qui, débarrassée de ses citations, n’en conserverait pas moins son entière qualité – sinon plus encore.
Dans un tout autre registre, sans confiner à l’exercice citationnel tel que pratiqué par l’ami Quentin, la réalisatrice Lucile Chaufour a truffé son premier long de ces fragments référentiels chers à la mémoire des passionnés du 7e art, tout en signant un vrai et beau film sur le rock n’ roll, les hommes, les femmes, l’amour / la dépendance bafoués et la lutte des classes. Une pellicule polysémique, émotionnelle, capable de véhiculer les vraies valeurs (perverties dans la production hexagonale sous perfusion comico-mongoloïde ou dépressive, et aussi par une certaine frange hollywoodienne, Michael Bay en tête) du divertissement populaire tout en se situant dans une mouvance artistique indépendante voire underground, seule contre tous les pré-formatages et les diktats du concept prétendument « grand public ». Violent Days parle du réel avec les atours d’une vraie fiction à l’ancienne et intemporelle à la fois ; Violent Days parle de vrais gens dans leur labeur, dans leur violence des samedis soirs où l’on sort entre potes, transmués en personnages de cinéma, toutes époques non pas confondues, mais fusionnées.
En attendant de lire dans VERSUS n° 17 notre critique / analyse détaillée de cette production salvatrice pour le cinéma « français, monsieur » – et qui disparaîtra sans doute trop tôt de la programmation des salles, alors hâtez-vous – brève rencontre, en forme de portrait / propos recueillis, avec la réalisatrice des ces jours violents forcément inoubliables.





Docu & fiction
« Déontologiquement, je ne peux pas dire que j’ai fait un documentaire ».
Violent Days est un film aux frontières du genre parfois, et qui utilise une matière documentaire, des lieux, des façons de filmer, des interviews mais ce que le spectateur voit est « une remise en scène », agrémentée de captations parcellaires, des paroles de travailleurs – de cariste par exemple –, ancrées dans la réalité de leur exploitation mais aussi de leur passion totale pour le rock n’ roll – une raison de vivre, de se décloisonner du quotidien ouvrier.





Le regard de classe
Quid du travail de représentation cinématographique des classes populaires, forcément délicat, d’un côté comme de l’autre ? « Je n’aime pas l’esthétique du malheur, cette instrumentalisation de l’autre ou cette complaisance qui explore et se repaît de ce qui ne résiste pas, de ce qui souffre », précise Lucile Chaufour, dont le langage, autant hors-champ que plein cadre, via les images ou les mots (ses notes de réalisation sont un trésor d’éclairage des concepts manipulés dans le film), se révèle d’une précision inouïe, moteurs d’une rhétorique inflexible, qui sait où elle va et ne se détourne pas du sens, premier, essentiel, du message – des effets ? – qu’elle produit. « Pour moi, les plus beaux films sur le milieu ouvrier sont ceux où les personnages ne sont pas systématiquement ramenés aux a priori de classe, déshumanisés par un traitement qui les rend exotiques ou affligeants, qui les limite et les contraint aux attendus de scénaristes non concernés et peu documentés. Et puis, même si le contexte social et personnel est parfois déceptif, je préfère m’intéresser aux personnages qui, malgré leurs limites, portent en eux un désir, parfois très ténu, parfois naïf, de changement, qui interrogent, qui refusent d’admettre la brutalité du monde. »





Événements et mouvements
L’histoire que raconte Lucile Chaufour est aussi humaine, émotionnelle. Une influence importante dans ses notes de réalisation, John Cassavetes : « Pour moi, le cinéma de Cassavetes a été une autorisation formidable à faire du cinéma, j’ai découvert ses films dans les années 80, c’était une l’époque où l’esthétique léchée des films du type La Lune dans le caniveau me glaçait… Il y avait une alternative avec quelques films comme Star Suburb (La Banlieue des étoiles, Stéphane Drouot) dont l’humanité, la fragilité, le bricolage, la féerie, le désespoir résonnaient plus justement pour moi, mais je n’y trouvais pas l’élan, la vitalité que je cherchais. Et puis un ami m’a dit de venir voir un film qu’il avait programmé dans un cinéma en banlieue, c’était Husbands, non sous-titré, je n’ai pas tout compris mais ça m’a fait un bien fou : participer à ces moments intenses, désespérés, amoureux, cette façon de chercher une vérité de l’instant au risque de l’"accident" formel… je me suis dit : c’est ça que je veux ressentir… et même Meurtre d’un bookmaker chinois, qui ne m’a pas autant plu que Minnie & Moskowitz, Une Femme sous influence, Opening night… a été une leçon pour moi : expérimenter la façon dont un plan peut transformer en soi la compréhension du cinéma, en l’occurence, ce plan dans les premières minutes du film, où l’on suit Ben Gazarra dans un café. D’abord surprise, un peu critique, puis perplexe de la durée que prenait ce long plan erratique et souvent sous-exposé, j’ai de façon de plus en plus précise ressenti l’ouverture, la liberté, la légèreté qu’il inscrivait en moi : on pouvait filmer comme ça, assumer un plan à ce point fragile dans la narration, et rendre par là même accessible au spectateur, d’abord perplexe et déstabilisé, une vérité du personnage et de la situation qu’aucun dialogue n’a besoin d’expliciter. Il y a d’ailleurs une référence au film dans Violent Days ; savez-vous quelle chanson chante Ben Gazzara avant le meurtre, quand il téléphone à son club ? Celle que chante, aussi, Mr Sophistication quand Gazzara monte sur scène à la toute fin du métrage… » [J’ai triché ami lecteur, j’ai revu le film depuis l’entretien : « I Can’t Give You Anything But Love ».]





Cinéma total
Si le film de Lucile Chaufour parle si bien au spectateur, c’est sans doute parce qu’elle-même parle brillamment du cinéma. Ses références sont pointues, nombreuses, intarissables, et l’amateur éclairé, pour ne pas dire plutôt l’expert, saura retrouver dans les séquences de Violent Days des hommages aux classiques. La Notte d’Antonioni, Psychose, Les Désaxés de John Huston, Samedi soir, dimanche matin de Karel Reisz, Nashville de Robert Altman… Il n’est pas important de les repérer pour apprécier le film. Mais l’amour que Lucile Chaufour porte à ces cinématographies signifiantes et esthétiques permet d’en mesurer la portée instinctive, de capter pour de bon l’énergie communicative de cette histoire de déjante du samedi soir avant / après un concert de rock au Havre.



Propos recueillis par Stéphane LEDIEN
Violent Days > sorti en salles le 16 septembre 2009




Violent Days – Bande Annonce 1




Violent Days – Bande Annonce 2





10ème Festival du 1er court-métrage de Pontault-Combault (77) les 16, 17 & 18 octobre 2009

Classé Art & Essai (label jeune public), le cinéma Apollo de Pontault-Combault (Seine-et-Marne) favorise les rencontres et échanges avec des histoires, mais aussi des réalisateurs et comédiens, qu’ils soient chevronnés ou non, connus ou en passe de le devenir.
Les habitués y ont peut-être déjà croisé Bertrand Tavernier, Vincent Lindon, Emmanuel Mouret ou Patrice Leconte.

Cette année et pour la dixième fois consécutive, le cinéma Apollo organise des projections de "premiers courts-métrages" de fiction, en prise de vue réelle ou films d’animation. Différents supports sont célébrés : 16 et 35 mm, mais aussi DVD. Chaque fiction présentée n’excèdera pas les 15 minutes, un quart d’heure ou moins pendant lequel le réalisateur concerné aura l’occasion d’exprimer son talent et de donner raison à Jacques Tati, qui clamait en 1977 : "Défendez les courts-métrages [...], sans [eux] vous n’auriez pas eu Chaplin, Ni Keaton, ni Fellini !".

Pendant 3 jours, le public et un jury très diversifié assisteront aux projections, pour décerner ensuite des récompenses à leurs films préférés : Grand Prix du jury professionnel et prix Cininter, Prix du Conseil Général (pas de panique, nous ne sommes pas dans le 92, Jean Sarkozy ne sévira pas), Prix de la presse (télévision & radio), Prix de l’ACEP, mais aussi un intéressant Prix des Professionnels du cinéma d’animation, un classique Prix d’interprétation et l’éternel mais indispensable, donc, vote du public et de la jeunesse.

Le festival s’ouvrira ce vendredi 16 octobre à 19h00 :
> projection de la sélection animation à 20h30 en salle 2,
> sélection des fictions en prises de vue réelle à 20h30 salle 1.

Programme du samedi 17 octobre :
> Projections des films en compétition – fictions :
14h – 17h – 20h30, salle 1
> Autres projections (animation) :
14h – 17h – 20h30, salle 2

Programme du dimanche 18 octobre :
> Fictions : 12h salle 1
> Animation : 12h salle 2
À 20h00 > remise des prix, projection des films primés et clôture du festival.

Le pass pour assister aux deux sélections (fiction / animation) est de 6,40 €.
Et en passant, vous noterez l’agréable présence de votre revue préférée (flyers à foison).

Les plus courts sont-ils les meilleurs ? Venez le vérifier dès vendredi soir à l’Apollo de Pontault-Combault, 62 avenue de la République.

Programme des films de fiction en prises de vue réelle :
La Clef du problème de Guillaume Cotillard
Monsieur Rouge de Bastien Cousaert
Robbers de Fabien Carrabin & David Lucchini
Le Serrurier de Sylvia Guillet
Goulili de Sabrina Draoui
L’Âge adulte de Pierre Daignière
Martina y la lunade Javier Loarte
Dis-lui, toi de Stéphanie Kalfon
Autorretrato de Javi Alonso et Raul Lopez
Coloc-Scopie de Sébastien Douaud
En attendant que la pluie cesse de Charlotte Joulia
Folles d’Adam de Samuel Bodin


Coloc-Scopie de Sébastien Douaud

Programme des films d’animation :
Rascal’s Street de Maria Monescillo, David Priego & Marcos Valin
Œdipe de Capucine
Kill Beezzzz des élèves de l’atelier Vidéo du L.P.P.J.L.
Une Nuit au moulin d’Aurore Casalis
Les Escargots de Joseph de Sophie Roze
Les Mitoufflés de Nicolas Louvet
Naïade de Nadia Micault & Lorenzo Nanni
De si près de Rémi Durin
Inukshuk de Camillelvis Thery
Le Thé de l’Oubli de Sandra Desmazières
Mémoire fossile d’Anne-Laure Totaro & Arnaud Demuynck


Les Mitoufflés de Nicolas Louvet



À noter que l’an dernier, le talentueux et multi-primé Irinka et Sandrinka de Sandrine Stoïanov a remporté la mise côté animation. Faites confiance à la sélection de cette année pour vous ravir tout autant.


Irinka et Sandrinka, de Sandrine Stoïanov – Prix d’animation de l’édition 2008






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