Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Andreas Schnaas, arrestation, buzz, Canada, censure, choc, cinéma gore underground, Couronne du Québec, crime, débat, documentaire, effets spéciaux, Fantasia, fantastique, FCVQ, fiction, FX, gore, Guinea Pig 2: Flowers of Flesh and Blood, horreur, Inner Depravity, internet;voyeurisme, Interpol, maquillage, Montréal, pénal, Québec, réalisme, réalité, Rémy Couture, Robert Morin, Senécal, snuff, spectacle, téléchargement, vidéo, viol, violence, Violent Shit

Déjà projeté lors du Fantasia de l’été dernier à Montréal, le documentaire Art/Crime de Frédérick Maheux investissait hier samedi soir l’écran du Petit Champlain à Québec. Autre temps fort de la première édition du FCVQ, Art/Crime revient sur les poursuites judiciaires entamées par la Couronne du Québec à l’encontre du maquilleur Rémy Couture. Arrêté en octobre 2009 près de son domicile à Montréal pour avoir mis en ligne l’un de ses courts-métrages de fiction horrifique (alors sur son site InnerDepravity.com, d’ailleurs jamais fermé depuis) simulant le rapt et le meurtre d’un enfant, l’artiste attend toujours d’être jugé pour, on résume mais vous voyez le topo, obscénité et corruption des mœurs.
Succession de prises de parole d’interlocuteurs défendant la cause de Couture, et d’éclairages sur le cinéma qu’on pourrait qualifier "d’extrême" et, plus généralement, sur la culture underground des vidéos circulant sur Internet — ces productions descendantes directes des faux "snuff movies" (par exemple nippons : cf. la série des Guinea Pig ou, plus proche de nous, les "pink eiga") échangés sous le manteau il y a 15/20 ans —, Art/Crime dresse, en passant, un état des lieux du genre horrifique dans ses formalisations les moins grand public et hors des circuits habituels. Plus que de cinéma, Maheux traite de circulation et d’accessibilité de ces images d’un genre bien précis et pose la question, non pas tant de leur rapport au réel (sujet interminable, dont nous parlions nous-mêmes à propos du concept narratif dit "inspiré de la réalité") mais de leur interprétation et de la liberté de leur expression et de leur visualisation. Dans le combat qui oppose Couture à la Couronne du Québec, il n’est en fin de compte question que d’une définition très subjective de l’art, Couture défendant à raison sa vision — quand bien même on n’accrocherait pas à ses réalisations macabres — là où deux procureures y voient une atteinte à la bonne morale et une possible corruption des esprits.

Les questions soulevées par le film sont vastes et, disons-le, sans fin. Parlant de débat, la projection du documentaire était d’ailleurs suivie d’une discussion avec Maheux et Couture, lequel s’accroche en vue de son procès au printemps 2012, sachant que les poursuites l’ont l’obligé à hypothéquer une année de salaire pour financer sa défense. Si l’homme se trouvait condamné, voilà qui créerait un précédent juridique au Canada et ouvrirait une boîte de Pandore que tous les créateurs (le romancier d’horreur Patrick Senécal y dévoile son inquiétude et dénonce l’immixtion d’un grand Ordre moral dans l’œuvre de tout un chacun) craignent de ne plus jamais voir refermée après cela. Ce type d’accusation n’est pas nouveau (souvenons-nous de Violent Shit d’Andreas Schnaas en 1989, censuré puis banni en Allemagne et depuis très recherché dans le milieu du cinéma gore underground) et l’argumentation du pour comme du contre, déjà éprouvée elle aussi. C’est pourtant en se frottant à cette légitimité de l’expression d’un art même le plus extrême qui soit, que le documentaire de Maheux perd l’occasion d’étoffer son sens et son questionnement éthique et thématique (au-delà de la défense, plus que louable, de Couture). Quand il s’agit de démontrer que cinéma, vidéo et autres images sanglantes n’ont jamais précédé la violence mais s’en sont inspirés, les témoignages, bien qu’intéressants (Rodrigo Gudiño, le créateur du magazine Rue Morgue, maîtrise son sujet) ne font pas avancer le schmilblick. De fait, même s’il se targue d’avoir évité des effets de montage et de narration à la Michael Moore qui biaisent le point de vue dénoncé (c’est vrai), Maheux ne donne la parole qu’à des artistes et spécialistes qui soutiennent la cause de Couture et dénoncent la brimade de la liberté d’expression que ravive son cas. À part ce représentant de la police de Montréal qui cherche à justifier l’action de la Couronne (on semble reprocher à Couture qu’il ait fait commerce de cette violence ou ait cherché à la promouvoir), Art/Crime ne s’aventure pas sur un terrain d’objection, semble-t-il glissant pour le réalisateur (il affirme aussi qu’il n’a pas rencontré d’interlocuteurs favorables à la condamnation de Rémy Couture ; et on le croit volontiers). Étant donné que son documentaire s’adresse à un public averti et, c’est clair, gagné à la cause de Couture, jouer les avocats du diable aurait pourtant été stimulant et aurait contraint le récit comme l’argumentation construite à sortir des ornières de l’habituelle litanie anti-censure : non pas que celle-ci soit fausse ou démagogique, mais sa répétition en boucle (via différents propos qui aboutissent à la même conclusion) finit par en tarir la légitimité rhétorique (étrangement, les jeux vidéo sont pointés du doigt comme vecteurs de plus grand danger et d’annihilation de toute empathie par le réalisateur Robert Morin ; ça n’est pas faux, mais c’est déplacer le débat). Les réflexions les plus intéressantes sur ce point proviennent finalement de Couture lorsqu’il dit que rendre "acceptable et supportable" la violence de ses créations reviendrait à la banaliser (soit le contraire de l’expérience prodiguée) et, surtout, du réalisateur espagnol Nacho Cerda (entre autres pour son court-métrage "thanatologique" Aftermath, déjà évoqué dans nos colonnes, in Versus n° 11) qui, contrairement à un Senécal qui se contente de déclarer, avec lucidité mais aussi un peu de démission, que l’artiste ne peut pas être plus responsable que le spectateur (de fait, il se doit de l’être un tant soit peu), évoque la nécessaire éducation du public face aux images, ainsi qu’un encadrement de la diffusion de celles-ci (pas question, par exemple, de projeter Aftermath à un public d’aliénés ou à des individus en proie à des pulsions). C’est à lui aussi que revient le mot de la fin quand il déclare qu’en fait, le mal n’est pas dans l’image mais dans sa perception. Perception qui rejoint incidemment la définition très orientée (et déformée) de l’art par la Couronne qui, en décidant de ne pas lâcher prise malgré la faiblesse des éléments à charge, transforme la question audiovisuelle en sujet purement politique. Il ne s’agit que de cela : l’appropriation d’un bouc-émissaire pour remplir le vide juridique, l’ectoplasme de droits que représente un Internet source de toutes les visions même les plus dérangées et dérangeantes.
Stéphane Ledien
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3h10 pour Yuma, A la poursuite du diamant vert, action, Agence tous risques, Arnold Schwarzenegger, Ben Stiller, C.I.A, Cameron Diaz, Copland, dérision, Ethan Hunt, Expendables, F.B.I, fiction, hors-champ, humour, Identity, James Mangold, jeu, Joe Carnahan, John McTiernan, Katleen Turner, Knight And Day, Last Action Hero, Le Diamant du Nil, Les Grossman, Michael Douglas, Mise à prix, Mission : Impossible 2, MTV Movie Awards, Narc, réalité, Scientologie, scientologue, Stallone, Tom Cruise, Tonnerre sous les tropiques, Vanilla Sky, Walk The Line

Roy Miller (Tom Cruise), afin d’atteindre rapidement le bad guy se préparant à mettre les voiles, saute depuis un pont longeant le port et se réceptionne sans un épi dans le brushing. Une performance banale pour les héros interprétés par la star planétaire. Sauf que cette fois-ci, il se jette la tête la première sur un abri en bois de pêcheur qu’il pulvérise sans que cela ne l’émeuve particulièrement. Comme si le personnage de fiction et son acteur avaient conscience de leur propre indestructibilité dans cet univers d’images. Un instantané saisissant qui se sera manifesté à plusieurs reprises et sous diverses formes dans l’heure quarante qui aura précédé. De quoi se demander en tout cas si Night and Day de James Mangold, est vraiment une récréation bêtifiante de plus.
Avec son casting glamour quatre étoiles, Tom Cruise et Cameron Diaz reformant leur duo du piteux Vanilla Sky, l’action trépidante et l’humour promis par la bande-annonce, la sortie au cœur de l’été 2010 (28 juillet), la foire marketing qui l’a précédée (avant-première bordelaise en présence des acteurs pour lesquels furent déployés les grands moyens et le tapis rouge), tout prédisposait Night and Day au devenir d’un produit de grande consommation, goûteux et plaisant sur le moment mais vite oublié dès le film suivant ou, pire, l’instant d’après. Une chose est sûre, il n’apparaîtra dans aucun classement rétrospectif de fin d’année. Rien de déshonorant à cette situation, le film est un excellent divertissement et qui, intrinsèquement, vaut bien mieux que les sympathiques Agence tous risques et Expendables : Unité Spéciale. Solide artisan, James Mangold a prouvé d’excellentes manières ses capacités de directeur d’acteur (Copland avec Stallone en flic bedonnant las d’une existence passée à fermer les yeux), de maîtrise d’un récit alambiqué (Identity, thriller à multiples personnalités), de mise en scène de l’action (le western néo-classique 3h10 pour Yuma), ou l’évocation de personnalité légendaire (Walk the Line, le biopic consacré à Johnny Cash), tout en ne sacrifiant jamais la caractérisation de héros archétypaux. Ce que semble avoir oublié les pourtant doués Carnahan (Narc, Mise à prix) et Stallone avec leur revival d’action-men des années 80, comptant sur le spectaculaire et les effets pyrotechniques pour occulter les scories de scripts ineptes. Non pas que le scénario de Night and Day, à plusieurs plumes (généralement pas un gage de grande qualité), soit un parangon d’écriture millimétrée mais les péripéties abracadabrantesques sont habilement compensées par le charisme et l’alchimie du duo de charme et le brouillage constant entre la réalité diégétique du personnage de Cameron Diaz et son envers fictionnel martyrisé par le personnage de Tom Cruise. Autrement dit, la jolie et un peu nunuche June se voit embarquée contre son gré dans les aventures rocambolesques de Roy Miller, luttant d’abord pour s’y soustraire puis pour s’y adapter.
À lire les critiques professionnelles ou amateurs publiées ou mise en ligne au moment de sa sortie, le film de Mangold est considéré comme une plus ou moins bonne comédie d’action renouant avec plus ou moins de panache avec l’association (désormais désuète ?) d’un couple s’entendant comme chien et chat et popularisé par Michael Douglas et Katleen Turner dans À la poursuite du diamant vert (voire sa suite Le Diamant du Nil). Tous s’accordent sur la qualité du divertissement, son humour pétillant et la maîtrise de son macguffin, ce mini générateur d’énergie inépuisable récupéré par Miller et que tout le monde (C.I.A, taupes et gangster ibérique) se dispute. Mais personne ne s’est attardé sur les images problématiques mises en scène, principalement contenues dans le statut iconoclaste de Cruise/Miler.

Tom Cruise est un adepte de l’autodérision – impossible d’oublier l’un de ses meilleurs rôles, le désopilant producteur Les Grossman de Tonnerre sous les tropiques de Ben Stiller, repris lors d’une hilarante prestation aux MTV Movie Awards – une distanciation sans doute calculée pour tenter de faire oublier ses frasques scientologues. Ici, alors qu’il endosse la défroque de l’invincible agent Roy miller, son apparente décontraction dissimule avec peine son instabilité physique (totalement azimuté il passe son temps à bondir d’un côté à l’autre de l’écran en tuant le maximum de méchants) et surtout psychique (est-il raisonnable pour June de croire sa version parano-complotiste où tout le monde lui voudrait du mal ?). Pire, Miller semble incapable de maîtriser quoi que ce soit, du récit aux réactions de June, suscitant un hilarant décalage quand, au milieu de situations impossibles, il persiste à clamer qu’il gère l’affaire, tranquille. Cruise ne se moque pas tant de lui-même que des rôles dans le genre qu’il a pu interpréter par le passé. Au fond, Miller apparaît comme un parfait psychotique, ses réactions disproportionnées (il poursuit June pour la protéger coûte que coûte quitte à menacer exagérément les innocents clients d’un snack, n’hésitant pas à neutraliser un agent de police apeuré en lui tirant dans la jambe, l’assurant, avec un grand sourire, que la balle n’a fait que traverser la chair) donnent ainsi du crédit à ses employeurs affirmant qu’il a littéralement fondu un plomb. Comme si l’Ethan Hunt de Mission : Impossible 2, à force d’exploits invraisemblables, s’était retrouvé dans un état euphorique permanent.
Mais l’autre image qui pose problème, c’est la manière dont Miller va surgir dans le récit pour venir en aide à June. Emmenée par des agents patibulaires, celle-ci tente de prendre le contrôle du véhicule afin de s’échapper et voilà que Miller jaillit du hors-champ, tel un diable de sa boîte, costumé en flic motocycliste, et s’écrase sur le capot de la voiture difficilement maîtrisée par June. Spectaculaire certes, mais l’arrivée manque cruellement de classe. Cela continue, toujours dans la même poursuite, Miller cette fois-ci sur le toit d’une voiture, se préparant à bondir jusqu’à elle mais qui, après avoir sauté, percute le camion venu s’intercaler au même moment. Un traitement purement cartoonesque complètement inhabituel et que l’on retrouvera régulièrement par la suite. La nature increvable du héros incarné par Cruise est ainsi exagérément formalisée et renvoie, toutes proportions gardées, au traitement infligé par McTiernan à son Last Action Hero. Ainsi, à partir de scènes d’action ou d’exposition, a priori archi rebattues, presque des clichés, le film de Mangold va s’amuser avec les codes du film d’action imposant son comportement au héros et comment sa partenaire va les subvertir pour parvenir à s’y intégrer puis s’y imposer.

On l’a vu, Miller est un véritable surhomme évoluant dans un univers où la duplicité est reine et les performances physiques la norme. Qu’il sache piloter tout type d’engin, s’exprimer dans n’importe quel langage, fracasser pléthore d’ennemis et s’en tirer avec quelques blessures superficielles est ici naturellement accepté puisque le film joue avec les motifs de l’action tels que régulièrement mis en scène par Hollywood. Ils sont d’autant mieux admis que les premières séquences présentant Miller sont exemptes de tout second degré, soulignant sa vitesse d’action presque surnaturelle et son implacabilité (il tue tous ses opposants). Une gravité relative puisque contrebalancée par la candide June. Dès lors que ce personnage fantasque est défini, le récit va pouvoir jouissivement dérailler et, alors que nous étions cantonné au point de vue de Miller, nous faire adopter la vision de June, actrice/spectatrice de ce monde dangereux qu’elle n’avait jusqu’à maintenant expérimenté qu’au travers de fictions. La (nous) voici de l’autre côté de l’écran, le récit s’amusant de ce décalage et s’ingéniant à déjouer nos attentes d’en voir un maximum. En effet, incapable d’aider Miller sans provoquer d’explosives catastrophes, ce dernier va régulièrement la neutraliser à l’aide de drogues diverses, de sorte qu’elle (nous) ne suivra l’action que par bribes, son état comateux ne lui (nous) laissant entrevoir que des bouts de film avant son réveil dans des paysages exotiques. Mangold utilise ainsi habilement les ellipses narratives généralement usitées pour combler les déplacements physiques entre différents lieux. Finalement, sa semi-inconscience lui (nous) permettra d’en saisir plus que ce que genre de film nous montre habituellement.
Mais après avoir subi plus que d’avoir véritablement agi, le belle June va reprendre la main. Miller a soulevé le voile qui recouvrait son univers terne et elle est bien décidée à participer, enfin, activement à ce monde excitant.

Deux réalités se font face, celle morne et sans saveur de June la garagiste vivant dans un bled paumé du Midwest où le seul homme d’action potentiel est le gentil flic du coin et celle de Miller où la moindre hôtesse de l’air peut dissimuler l’identité d’un agent de la C.I.A. Le télescopage jubilatoire de ces registres divergents donne tout son intérêt au film. Deux mondes dont le ferment commun est le double personnage de Roy, fils aimé du couple Knight et mort au combat (dont il ne reste de cette existence que des photos souvenirs) et le super agent secret Miller, capable de déjouer les pièges et les situations les plus inextricables. Cette maison familiale, dans laquelle se rend June au cours de son périple, peut être définie comme un entre-deux narratif, à la fois pause dans le programme trépidant du métrage et relance de son action. Un endroit où toute les interrogations de June trouvent une réponse, l’observation du cocon familial et de vieilles photos semblant lui faire prendre conscience de la nature fantasmatique de ce séduisant et mystérieux ange-gardien. Ce dernier statut, Miller l’endosse aussi bien pour la jolie mécano que pour ses parents. Une présence volatile qui influence pourtant concrètement le quotidien de ses géniteurs (les sommes rondelettes octroyées leur permettant d’améliorer l’ordinaire) et de June, et dont l’enjeu sera de parvenir à le matérialiser pour de bon. Voilà donc la belle se livrant à une sorte d’incantation du personnage de fiction en provoquant son enlèvement par les sbires de son ennemi. Miller a toujours débarqué de nulle part dès qu’elle était en danger donc, en toute logique, c’est en retrouvant un terrain (de jeu) explosivogène qu’elle le fera réapparaître pour une dernière corrida.
Certes, Night and Day n’est pas un nouveau classique de l’action redéfinissant ses modes opératoires, sa facture technique se contente d’une efficacité immédiate et Mangold montre moins de personnalité que dans ses précédents films, mais cette agréable surprise ne démérite pas et ne se réduit pas à la dynamique imposée par les interactions de son couple vedette.
Nicolas Zugasti
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE | Tags: Antonioni, âge d'or, blonde, Cassavetes, cinéma vérité, cinéphiles, clash, concert, contestation, documentaire, fiction, Happy Days, interview, ivresse, John Huston, Karel Reisz, Le Havre, lutte des classes, Melville, mise en scène, ouvriers, Peter Watkins, Robert Altman, Rock'n roll, samedi soir, Serena Lunn, Sidney Lumet, Teddy boys

La cinéphilie compulsive et la référence sublimée ne sont pas néfastes à la formalisation de longs-métrages uniques, trouvant leur légitimité d’abord en eux-mêmes plutôt qu’à travers leurs influences disséminées, que celles-ci soient directes ou non. Les critiques souvent faites au cinéma de Tarantino ne sont à cet égard qu’une tartufferie rhétorique destinée à démolir en fin de compte le seul « défaut » que lui reprochent les empêcheurs de rassembler en salles : l’unanimité suscitée auprès du public et d’une large partie des chroniqueurs sous le charme de ses tours de force (esthétiques, narratifs, spectaculaires). Une filmographie qui, débarrassée de ses citations, n’en conserverait pas moins son entière qualité – sinon plus encore.
Dans un tout autre registre, sans confiner à l’exercice citationnel tel que pratiqué par l’ami Quentin, la réalisatrice Lucile Chaufour a truffé son premier long de ces fragments référentiels chers à la mémoire des passionnés du 7e art, tout en signant un vrai et beau film sur le rock n’ roll, les hommes, les femmes, l’amour / la dépendance bafoués et la lutte des classes. Une pellicule polysémique, émotionnelle, capable de véhiculer les vraies valeurs (perverties dans la production hexagonale sous perfusion comico-mongoloïde ou dépressive, et aussi par une certaine frange hollywoodienne, Michael Bay en tête) du divertissement populaire tout en se situant dans une mouvance artistique indépendante voire underground, seule contre tous les pré-formatages et les diktats du concept prétendument « grand public ». Violent Days parle du réel avec les atours d’une vraie fiction à l’ancienne et intemporelle à la fois ; Violent Days parle de vrais gens dans leur labeur, dans leur violence des samedis soirs où l’on sort entre potes, transmués en personnages de cinéma, toutes époques non pas confondues, mais fusionnées.
En attendant de lire dans VERSUS n° 17 notre critique / analyse détaillée de cette production salvatrice pour le cinéma « français, monsieur » – et qui disparaîtra sans doute trop tôt de la programmation des salles, alors hâtez-vous – brève rencontre, en forme de portrait / propos recueillis, avec la réalisatrice des ces jours violents forcément inoubliables.

Docu & fiction
« Déontologiquement, je ne peux pas dire que j’ai fait un documentaire ».
Violent Days est un film aux frontières du genre parfois, et qui utilise une matière documentaire, des lieux, des façons de filmer, des interviews mais ce que le spectateur voit est « une remise en scène », agrémentée de captations parcellaires, des paroles de travailleurs – de cariste par exemple –, ancrées dans la réalité de leur exploitation mais aussi de leur passion totale pour le rock n’ roll – une raison de vivre, de se décloisonner du quotidien ouvrier.

Le regard de classe
Quid du travail de représentation cinématographique des classes populaires, forcément délicat, d’un côté comme de l’autre ? « Je n’aime pas l’esthétique du malheur, cette instrumentalisation de l’autre ou cette complaisance qui explore et se repaît de ce qui ne résiste pas, de ce qui souffre », précise Lucile Chaufour, dont le langage, autant hors-champ que plein cadre, via les images ou les mots (ses notes de réalisation sont un trésor d’éclairage des concepts manipulés dans le film), se révèle d’une précision inouïe, moteurs d’une rhétorique inflexible, qui sait où elle va et ne se détourne pas du sens, premier, essentiel, du message – des effets ? – qu’elle produit. « Pour moi, les plus beaux films sur le milieu ouvrier sont ceux où les personnages ne sont pas systématiquement ramenés aux a priori de classe, déshumanisés par un traitement qui les rend exotiques ou affligeants, qui les limite et les contraint aux attendus de scénaristes non concernés et peu documentés. Et puis, même si le contexte social et personnel est parfois déceptif, je préfère m’intéresser aux personnages qui, malgré leurs limites, portent en eux un désir, parfois très ténu, parfois naïf, de changement, qui interrogent, qui refusent d’admettre la brutalité du monde. »

Événements et mouvements
L’histoire que raconte Lucile Chaufour est aussi humaine, émotionnelle. Une influence importante dans ses notes de réalisation, John Cassavetes : « Pour moi, le cinéma de Cassavetes a été une autorisation formidable à faire du cinéma, j’ai découvert ses films dans les années 80, c’était une l’époque où l’esthétique léchée des films du type La Lune dans le caniveau me glaçait… Il y avait une alternative avec quelques films comme Star Suburb (La Banlieue des étoiles, Stéphane Drouot) dont l’humanité, la fragilité, le bricolage, la féerie, le désespoir résonnaient plus justement pour moi, mais je n’y trouvais pas l’élan, la vitalité que je cherchais. Et puis un ami m’a dit de venir voir un film qu’il avait programmé dans un cinéma en banlieue, c’était Husbands, non sous-titré, je n’ai pas tout compris mais ça m’a fait un bien fou : participer à ces moments intenses, désespérés, amoureux, cette façon de chercher une vérité de l’instant au risque de l’"accident" formel… je me suis dit : c’est ça que je veux ressentir… et même Meurtre d’un bookmaker chinois, qui ne m’a pas autant plu que Minnie & Moskowitz, Une Femme sous influence, Opening night… a été une leçon pour moi : expérimenter la façon dont un plan peut transformer en soi la compréhension du cinéma, en l’occurence, ce plan dans les premières minutes du film, où l’on suit Ben Gazarra dans un café. D’abord surprise, un peu critique, puis perplexe de la durée que prenait ce long plan erratique et souvent sous-exposé, j’ai de façon de plus en plus précise ressenti l’ouverture, la liberté, la légèreté qu’il inscrivait en moi : on pouvait filmer comme ça, assumer un plan à ce point fragile dans la narration, et rendre par là même accessible au spectateur, d’abord perplexe et déstabilisé, une vérité du personnage et de la situation qu’aucun dialogue n’a besoin d’expliciter. Il y a d’ailleurs une référence au film dans Violent Days ; savez-vous quelle chanson chante Ben Gazzara avant le meurtre, quand il téléphone à son club ? Celle que chante, aussi, Mr Sophistication quand Gazzara monte sur scène à la toute fin du métrage… » [J’ai triché ami lecteur, j’ai revu le film depuis l’entretien : « I Can’t Give You Anything But Love ».]

Cinéma total
Si le film de Lucile Chaufour parle si bien au spectateur, c’est sans doute parce qu’elle-même parle brillamment du cinéma. Ses références sont pointues, nombreuses, intarissables, et l’amateur éclairé, pour ne pas dire plutôt l’expert, saura retrouver dans les séquences de Violent Days des hommages aux classiques. La Notte d’Antonioni, Psychose, Les Désaxés de John Huston, Samedi soir, dimanche matin de Karel Reisz, Nashville de Robert Altman… Il n’est pas important de les repérer pour apprécier le film. Mais l’amour que Lucile Chaufour porte à ces cinématographies signifiantes et esthétiques permet d’en mesurer la portée instinctive, de capter pour de bon l’énergie communicative de cette histoire de déjante du samedi soir avant / après un concert de rock au Havre.
Propos recueillis par Stéphane LEDIEN
Violent Days > sorti en salles le 16 septembre 2009
Violent Days – Bande Annonce 1
Violent Days – Bande Annonce 2
Classé dans : ÉVÉNEMENTS | Tags: 1ers courts-métrages, animation, bobines, Cinéma Apollo, cité de l'image, fiction, jury, Pontault-Combault, sélection



Classé Art & Essai (label jeune public), le cinéma Apollo de Pontault-Combault (Seine-et-Marne) favorise les rencontres et échanges avec des histoires, mais aussi des réalisateurs et comédiens, qu’ils soient chevronnés ou non, connus ou en passe de le devenir.
Les habitués y ont peut-être déjà croisé Bertrand Tavernier, Vincent Lindon, Emmanuel Mouret ou Patrice Leconte.
Cette année et pour la dixième fois consécutive, le cinéma Apollo organise des projections de "premiers courts-métrages" de fiction, en prise de vue réelle ou films d’animation. Différents supports sont célébrés : 16 et 35 mm, mais aussi DVD. Chaque fiction présentée n’excèdera pas les 15 minutes, un quart d’heure ou moins pendant lequel le réalisateur concerné aura l’occasion d’exprimer son talent et de donner raison à Jacques Tati, qui clamait en 1977 : "Défendez les courts-métrages [...], sans [eux] vous n’auriez pas eu Chaplin, Ni Keaton, ni Fellini !".

Pendant 3 jours, le public et un jury très diversifié assisteront aux projections, pour décerner ensuite des récompenses à leurs films préférés : Grand Prix du jury professionnel et prix Cininter, Prix du Conseil Général (pas de panique, nous ne sommes pas dans le 92, Jean Sarkozy ne sévira pas), Prix de la presse (télévision & radio), Prix de l’ACEP, mais aussi un intéressant Prix des Professionnels du cinéma d’animation, un classique Prix d’interprétation et l’éternel mais indispensable, donc, vote du public et de la jeunesse.
Le festival s’ouvrira ce vendredi 16 octobre à 19h00 :
> projection de la sélection animation à 20h30 en salle 2,
> sélection des fictions en prises de vue réelle à 20h30 salle 1.
Programme du samedi 17 octobre :
> Projections des films en compétition – fictions :
14h – 17h – 20h30, salle 1
> Autres projections (animation) :
14h – 17h – 20h30, salle 2
Programme du dimanche 18 octobre :
> Fictions : 12h salle 1
> Animation : 12h salle 2
À 20h00 > remise des prix, projection des films primés et clôture du festival.
Le pass pour assister aux deux sélections (fiction / animation) est de 6,40 €.
Et en passant, vous noterez l’agréable présence de votre revue préférée (flyers à foison).
Les plus courts sont-ils les meilleurs ? Venez le vérifier dès vendredi soir à l’Apollo de Pontault-Combault, 62 avenue de la République.
Programme des films de fiction en prises de vue réelle :
La Clef du problème de Guillaume Cotillard
Monsieur Rouge de Bastien Cousaert
Robbers de Fabien Carrabin & David Lucchini
Le Serrurier de Sylvia Guillet
Goulili de Sabrina Draoui
L’Âge adulte de Pierre Daignière
Martina y la lunade Javier Loarte
Dis-lui, toi de Stéphanie Kalfon
Autorretrato de Javi Alonso et Raul Lopez
Coloc-Scopie de Sébastien Douaud
En attendant que la pluie cesse de Charlotte Joulia
Folles d’Adam de Samuel Bodin
Coloc-Scopie de Sébastien Douaud
Programme des films d’animation :
Rascal’s Street de Maria Monescillo, David Priego & Marcos Valin
Œdipe de Capucine
Kill Beezzzz des élèves de l’atelier Vidéo du L.P.P.J.L.
Une Nuit au moulin d’Aurore Casalis
Les Escargots de Joseph de Sophie Roze
Les Mitoufflés de Nicolas Louvet
Naïade de Nadia Micault & Lorenzo Nanni
De si près de Rémi Durin
Inukshuk de Camillelvis Thery
Le Thé de l’Oubli de Sandra Desmazières
Mémoire fossile d’Anne-Laure Totaro & Arnaud Demuynck
Les Mitoufflés de Nicolas Louvet
À noter que l’an dernier, le talentueux et multi-primé Irinka et Sandrinka de Sandrine Stoïanov a remporté la mise côté animation. Faites confiance à la sélection de cette année pour vous ravir tout autant.
Irinka et Sandrinka, de Sandrine Stoïanov – Prix d’animation de l’édition 2008








