Filed under: Festival de Cannes 2012 | Tags: caméra à l'épaule, Cannes, chasseur, cinéastes, cinéma danois, cinéma vérité, Compétition Officielle, dogme, drame, enfance, Festen, Festival, la chasse, Mads Mikkelsen, Palmarès, Palme, Pédophilie, sélection, vérité
Il existe une catégorie de réalisateurs dont on n’attend pas grand chose, quel que soit le projet. Tel est le cas de Thomas Vinterberg, cinéaste danois en perte de vitesse depuis Festen (1998, tout de même). D’où la surprise de voir son Jagten sélectionné pour la compétition officielle de ce soixante-cinquième festival de Cannes. Et pourtant, malgré ces a priori, force est de constater que La Chasse (son titre français), est une œuvre brillante qui réintroduit indubitablement son auteur dans la cour des cinéastes à suivre.
Lucas est employé dans un jardin d’enfants. Divorcé et voyant peu son fils, c’est un homme gentil, attentionné et doux avec les gosses qui l’adorent tout comme la jolie assistante espagnole. Il a tout un tas de copains avec qui il fait souvent des soirées et part régulièrement à la chasse. Bref, nonobstant ce problème de garde d’enfant avec son ex, il mène une vie joyeuse et valorisante. Jusqu’au jour où la fille de son meilleur ami va l’accuser d’avoir commis des actes de pédophilie. Commence alors une descente aux enfers où Lucas va perdre sa famille, sa copine et le respect de son entourage. Seul son fils croit en lui et tout deux vont tenter de rétablir la vérité.
Pointons d’emblée la faiblesse du film : l’absence de doute sur la culpabilité du héros, personnage tellement sympathique qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Dans ce rôle de gentil éducateur à la belle vie qui s’écroule, le toujours remarquable Mads Mikkelsen, l’un des acteurs préférés de Versus, pas loin pour le coup du prix d’interprétation cette année. Touchant dans un registre de l’homme blessé qu’on ne lui connaissait pas, l’acteur découvert dans Pusher en 1996, aidé par tout un ensemble de comédiens justes, est époustouflant de maîtrise et de sensibilité.
La pédophilie est un sujet qui « titille » Vinterberg depuis Festen, même si dans Jagten il est abordé de façon à faire douter de la parole de l’enfant de cinq ans, cet être qu’on voudrait soi-disant à l’abri du mensonge. L’absence de contrepoint à la parole de l’enfant dans la société danoise (et par extension la société occidentale) fait ainsi froid dans le dos tant l’avenir de l’accusé semble sans issue. La chasse du titre devient alors une allégorie évoquant celle dont est victime Lucas de la part de ses ex-amis. Bouc émissaire d’une société bien pensante, le personnage principal ne devra son salut qu’à son obstination à rétablir LA vérité en se battant contre ses concitoyens conditionnés et traumatisés par le spectre de la pédophilie.
Porté par une mise en scène stylisée et efficace à mille lieux du dogme de Festen et par une dramaturgie qui maintient constamment le spectateur en haleine, Jagten mériterait d’accéder au palmarès pour avoir permis à son auteur d’effectuer enfin son retour dans le cercle des cinéastes majeurs.
Fabrice Simon
Film en compétition officielle
Filed under: DES FILMS & DÉBATS, Festival de Cannes 2012 | Tags: Ancône, élection, basket-ball, Brigades Rouges, Cardinaux, cinéma, cinéma italien, dépression, Dieu, Festival, foi, Italie, jogging, journal intime, La Chambre du fils, La Messe est finie, Palombella Rossa, Pape, politique, président du jury, psychanalyse, religion, Rome, sport au cinéma, Vatican, vespa, volleyball, water-polo
La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la “facilité” d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.
Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son “nouveau” film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du “je” à “l’autre” : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le “je” devient aussi “jeu” : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique “guide” rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?
Stéphane Ledien
> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.
Filed under: Festival international du film de Berlin 2012 | Tags: 7e Art, amour, Berlin, Berlinale, chronique, cinéma allemand, cinéma franco-suisse, compétition, compte-rendu de festival, critique de films, drame, enfants, famille, Festival, fraternité, frère et sœur, Gillian Anderson, Léa Seydoux, Minuit à Paris, Mission Impossible : Protocole fantôme, montagne, Ours d'or, récompense, sélection officielle, ski
C’est l’histoire d’un frère et de sa sœur. Non, finalement pas. Plutôt d’une mère et de son fils, alors… Quoique. Pas vraiment non plus. On accepte la première hypothèse sans douter. Pourquoi aurait-on dû ? Elle semble si fluide, si évidente et surtout si classique: un accident de voiture emporte les parents et laisse les enfants livrés à eux-mêmes. Quant à la deuxième hypothèse, ce n’en est même pas une. C’est la vérité, une vérité éphémère et rejetée. Le “c’est pas ma sœur, c’est ma mère” est prononcé calmement comme une évidence. Pour la mère et son fils, cette révélation ne semble pas leur appartenir, ni même les concerner. Répétée encore et encore d’une voix toujours aussi sereine, pour le nouveau copain de la mère, cette phrase, c’est pourtant l’aveu de trop.
Les révélations – on pourrait le croire – chassent les mystères, classifient les personnes et séparent le passé du présent. Ici, ce n’est qu’un fait banal, qui n’explique, ni ne soulage. On l’a entendu, on devrait l’accepter. On peine toutefois à l’intégrer dans une histoire qui aurait dû prendre une autre dimension, mais qui reste identique. La jeune fille ne se transforme ni en femme ni a fortiori en mère. Elle reste pour nous la sœur, tandis que des répliques jetées dans les conversations nous rappellent avec une discrétion habile ce qui en est réellement.
Ne me comprenez pas mal : ces rôles indéfinis et brouillés produisent un va et vient qui donne justement tout son intérêt au film. La vérité n’est découverte qu’après une histoire déjà bien entamée et est annoncée par les personnages d’une façon claire et convaincante. Ursula Meier nous prouve pourtant que cela ne suffit pas pour croire.
La vérité, bien que connue et existante, se perd dans les mensonges et les mises en scène. La multiplication des rôles se calque sur le comportement des deux personnages, passant chacun d’enfant à adulte, puis d’adulte à enfant, sans avoir effectué la transition nécessaire. Tout semble décalé, inapproprié et par moments presque malsain. Tandis que l’une vends son corps pour de l’affection et fuit les responsabilités, l’autre achète la tendresse maternelle et défit la confiance.
Dans ce chaos que tout transforme, même le film ne semble crédible qu’à l’intérieur d’une vérité refoulée. Ursula Meier nous fait prodigieusement, non seulement, accepter le mensonge, mais comme les personnages, la réalisatrice-auteure nous laisse nous enfermer volontairement dedans.
Et c’est ça l’exploit de L’Enfant d’en haut : on observe, trop curieux, ce tandem maudit, où aucun n’arrive à faire profiter l’autre de ses expériences ni de ses talents, se gangrener de l’intérieur. Chaque élément contaminé envahit la partie saine d’un ensemble peu à peu tout à fait pourri. Seule solution: l’amputation, ou en langage moins codé, la séparation définitive. D’où, au final, le cri déchirant de celui qui doit rejoindre en premier une solitude non méritée.
[L'enfant d'en haut
Switzerland / France, 2012, 97 min
Réal. : Ursula Meier
Int. : Léa Seydoux, Kacey Mottet Klein, Martin Compston, Gillian Anderson...]
Louise Burkart
Extrait de L’Enfant d’en haut
Filed under: Festival Lumière 2011 | Tags: Actes Sud, André de Toth, Bertrand Tavernier, Femme de feu, Festival, Festival Lumière 2011, Grand Lyon, Hollywood, Institut Lumière, La Chevauchée des bannis, Lyon, Patrimoine, Ramrod, René Clair, Veronica Lake, western, Wild Side

Programmé dans le cadre du festival Lumière à Lyon, Femme de feu est l’occasion, pour l’Institut Lumière, organisateur de la manifestation, de renouer avec un cinéaste reçu à deux reprises et objet de deux livres publiés chez Actes Sud, dans une collection dirigée justement par… l’Institut Lumière. En rediffusant quelques-unes des pièces maîtresses de sa filmographie (dont La Chevauchée des bannis, ressorti depuis en DVD chez Wild Side), l’Institut Lumière a contribué à une meilleure connaissance d’André De Toth, celui que l’on a qualifié de “dernier borgne de Hollywood”, sans doute moins connu que les trois autres mousquetaires que sont Ford, Lang et Walsh.
Ramrod qui, en anglais, désigne le dispositif qui propulse une balle dans le canon des premières armes à feu, a été traduit, pourquoi pas, par la très passe-partout Femme de feu. Cette femme prête à tout, c’est Veronica Lake qui l’interprète, alors épouse de De Toth. Laquelle est à des coudées de l’étrange femme fatale des Voyages de Sullivan (1941, Preston Sturges), des polars où elle a Alan Ladd pour partenaire (Tueur à gages de Frank Tuttle et La Clé de verre de Stuart Heisler, tous deux de 1942, Le Dahlia bleu de George Marshall en 1946) ou encore de la célèbre comédie de René Clair, Ma femme est une sorcière (1942) qui inspira quelques années plus tard une série télévisée bien connue. Dans Femme de feu, Veronica a perdu la mèche sur les yeux qui l’a rendue célèbre au profit d’anglaises.

Pour son premier western, De Toth illustre un traditionnel conflit dans une petite ville de l’Ouest : le vacher sympathique et plutôt sans saveur s’oppose au méchant qui traîne derrière lui une cohorte de sales types (parmi eux Lloyd Bridges, le père de Jeff et Beau). Le gentil, c’est Joel McCrea, très gentil. Le méchant, Preston Foster, très méchant. Rien de bien neuf dans ce western assez routinier si ce n’est une femme sûre d’elle et qui tient la dragée haute à tout le monde (Veronica, donc). Elle annonce sans aucun doute Marlene Dietrich dans L’Ange des maudits (1952, Fritz Lang), la Vienna incarnée par Joan Crawford dans Johnny Guitare (1953), le film de Nicholas Ray, ou Barbara Stanwyck dans 40 tueurs (1957, Sam Fuller). Mais ne leur arrive malheureusement pas à la cheville.
Soyons honnête envers De Toth : le Hongrois découvre l’univers westernien et ne s’en tire pas trop mal. Il fera ses gammes un peu plus tard avec la déjà citée et magnifique Chevauchée des bannis, avec aussi la non moins formidable Rivière de nos amours. Femme de feu est un poil au-dessous mais on pardonne beaucoup à André. En tout cas, moi je lui pardonne, pour avoir eu le plaisir de l’interviewer et de succomber à nombre de ses films.
Jean-Charles Lemeunier
Le film sort en DVD chez Wild Side en février 2012
Veronica Lake (avec Alan Ladd) dans La Clé de verre (extrait)
Filed under: ÉVÉNEMENTS, Festival du Nouveau Cinéma 2011 | Tags: 40e édition, 7e Art, Amy George de Yonah Lewis, Behold the Lamb de John McIlduff, Canada, chronique, cinéma, compétition, compte-rendu, critique, Festival, filmographie, films, FNC, Julia Leigh, jury, Justin Kurzel, Koji Shiraishi, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Laurent Bernier, Les Géants de Bouli Lanners, Marie Losier, Monsieur Lazhar, Montréal, Québec, réalisateur, revue, revueversus.com, Romain Gavras, sélection, Shame de Steve McQueen, Sion Sono, Survivre au progrès de Mathieu Roy, Takashi Miike, The Last Christeros de Matias Meyer, Tsukamoto, Without de Mark Jackson
Du 12 au 23 octobre prochain se tiendra la 40e édition du Festival du Nouveau Cinéma, à Montréal. On pourra y voir entre autres Behold the Lamb de John McIlduff, Les Géants de Bouli Lanners, The Last Christeros de Matias Meyer, Shame de Steve McQueen (on l’attend avec impatience !), Without de Mark Jackson, Le Policier de Nadav Lapid, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Another Silence de Santiago Amigorena avec Marie-Josée Croze, et de nombreux autres – la liste est longue et alléchante.
Côté compétition canadienne, il y aura aussi de quoi voir avec Amy George de Yonah Lewis, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Survivre au progrès de Mathieu Roy… On n’est pas exhaustif là non plus, le programme est d’un foisonnement qui peut donner du fil à retordre à notre agenda de spectateur.
D’autant que l’événement ne s’arrête pas à cette compétition : on notera aussi les séances spéciales dites “horde sauvage” avec du Takashi Miike, du Tsukamoto, du Sion Sono, du Koji Shiraishi, du Marie Losier, du Laurent Bernier, du Romain Gavras, du Julia Leigh (Sleeping Beauty, relire ici, souvenez-vous), du Justin Kurzel (…Snowtown, relire ici)…
La revue est partenaire de cet événement majeur dans une ville décidément très animée côté ciné. On y reviendra, mais en attendant le coup d’envoi, découvrez la bande-annonce ci-dessous.
La programmation du festival est disponible sur le site http://www.nouveaucinema.ca
Filed under: Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Alliance Films, amour, années 60, Émotion, Évelyne Brochu, école, Canada, chanson, clip, compilation, coproduction, Crazy, Crazy Films, DJ, drame, DS, esthétique, fantastique, Festival, film choral, France, fusion, Hélène Florent, Jean-Paul Sartre, Kevin Parent, La Galère, mariage, métempsycose, Montréal, musique, palingénésie, Paris, piscine, première, prestige, réincarnation, réminiscences, rejet, Saint-Germain, souvenirs, transmigration des âmes, trisomie 21, UGC distribution, Vanessa Paradis, vie antérieure

Tapis rouge au Palais Montcalm hier mercredi 21 septembre pour la première de Café de Flore, film d’ouverture du Festival de Cinéma de la Ville de Québec. Une projection précédée d’une cérémonie au cours de laquelle partenaires, sponsors, organisateurs puis distributeur et réalisateur du film prirent la parole pour les mille remerciements d’usage (rien d’original ; rien d’horripilant non plus).
Co-production franco-canadienne où Vanessa Paradis et le chanteur québécois au charisme de pomme de terre Kevin Parent tiennent le haut de l’affiche (potentiel commercial oblige) aux côtés d’Évelyne Brochu et d’Hélène Florent (figure principale de l’excellente série québécoise La Galère ; que le public français non-initié se jette dessus : il sera conquis !), Café de Flore est le sixième long-métrage de Jean-Marc Vallée (il a aussi réalisé deux courts et des épisodes de séries TV), enfant chéri du cinéma québécois contemporain dont le style sut un jour, surtout après le très bon C.R.A.Z.Y en 2005, taper dans l’œil du cyclone hollywoodien. Notamment celui de Graham King, collaborateur de longue date de Scorsese qui produisit donc, dans le cadre de leur firme Initial Entertainment Group, le film Victoria — les jeunes années d’une reine et en confia la réalisation à Vallée.
Drame teinté de fantastique, Café de Flore fait se croiser les existences et les temporalités. Au présent narré sur trois niveaux (“aujourd’hui”, à savoir en 2011 ; mais aussi “un an plus tôt” et “deux ans plus tôt”), le récit suit les déplacements d’Antoine, un DJ montréalais (Parent, crédible dans le rôle, bien qu’un peu limité dans son jeu) qui, entre deux ovations à l’autre bout du monde, essuie la crise d’adolescence de sa fille aînée et cherche à s’accomplir dans sa nouvelle vie amoureuse avec celle qu’il considère comme la femme de sa vie (Évelyne Brochu). Ceci, au grand dam de sa famille et sous le regard possessif et protecteur de son ex-femme Carole (Hélène Florent). Au passé, en plein Paris des années 1960, l’histoire s’attache à l’amour que porte Jacqueline (Vanessa Paradis) à son fils unique et trisomique ; un combat de tous les jours contre le rejet et le déterminisme qui condamnent l’enfant à une existence aussi courte que marginale. D’une époque à l’autre, des correspondances se créent autour d’une ambiance musicale estampillée “Café de Flore”. Le schéma narratif utilise le principe de destins croisés, de réminiscences sensationnelles et de vie antérieure pour aboutir en quelque sorte à un film choral avec un nombre réduit de personnages.

Abordant un sujet audacieux (celui de la transmigration des âmes) dans des univers très marqués (le Paris rétro d’hier et le Montréal branché d’aujourd’hui), Vallée fait la démonstration de son style fluide et hypnotique, des images entêtantes, immersives ; écho des relations fusionnelles entre Antoine et sa nouvelle compagne Rose, persistance des cris déchirés du fils de Jacqueline qui ne veut pas être séparé de sa petite copine d’école. L’émotivité du montage, brèves collures/cassures et prolongement d’une séquence (et souvent d’un espace-temps) dans une autre par l’immixtion dans le plan suivant d’un personnage, d’une réplique, d’un effet sonore, nous happe, nous transporte puis nous lâche brutalement à un endroit perdu entre deux fils temporels, entre deux conceptions, aussi, du cinéma. C’est la partie de plaisir esthétique du film, un flottement général parcouru d’accélérations, quel que soient les lieux de ces états de suspension : le ciel (trajets en avion d’Antoine), la piscine familiale (lieu de renaissance ou plutôt de re-liaison avec l’existence, où s’opère une superposition des protagonistes : Antoine et Rose adultes / Antoine et Carole adolescents), la route (conduite chaotique de Carole, voyages d’Antoine avec ses filles).
Les histoires, déployées en vue de converger dans ce qui peut être vu comme le clou émotionnel du film, alternent à l’écran sans s’équilibrer complètement. Si la partie contemporaine et montréalaise capture l’intérêt visuel du spectateur de par sa beauté plastique, celle qui se déroule à Paris trouve assez vite ses limites décoratives et, compte tenu de l’appétence que suscitait le titre du film (l’appellation Café de Flore évoque forcément un quartier animé et véhicule tout un état d’esprit poétique, littéraire, artistique, engagé, et on en passe), déçoit dans sa formalisation étriquée — au point de croire qu’aucune séquence n’a été tournée à Paris. Le procès d’intention est peut-être déplacé vu la thématique et les protagonistes développés, mais on est loin de la rêverie du dernier Woody Allen, et quoique le propos de Vallée n’était pas de nous promener dans un Paris de carte postale, on ne peut s’empêcher de regretter que le voyage temporel auquel il nous convie se trouve oblitéré par une vision si limitée : manque de moyens, peut-être mais, aussi, manque d’envergure tant l’histoire se concentre jusqu’au resserrage excessif, irrespirable, sur Jacqueline et son fils trisomique. Une façon, certes, d’illustrer l’étouffement dont fait preuve cette mère seule contre tous les préjugés à l’égard de son enfant qu’elle surprotège mais ne veut pas non plus voir se détacher d’elle. Il n’empêche : une plus grande ouverture de la mise en scène sur cet environnement parisien spécifique, riche en motifs émotionnels et graphiques, aurait permis d’en apprécier la dramaturgie, au demeurant très lourde et, disons-le, qui traîne en longueur.

La longueur, c’est l’un des défauts de ce film qui gagnait à être amputé d’une bonne demi-heure au moins. Les 120 minutes de Café de Flore en paraissent presque 150. Un problème inhérent au principe de film choral mais aussi à la volonté du réalisateur de circuler d’une sensibilité à l’autre sans toujours faire avancer le récit, d’ailleurs mieux filmé qu’écrit. Vallée est un réalisateur de classe internationale et à la signature incontournable ; on imagine aisément qu’il n’a pas à se battre pour imposer son montage, sa vision finale au producteur. Il manque pourtant, dans cette entreprise, le courage de lui faire sabrer les passages qui restent englués dans le surplace existentiel de ses personnages, quand bien même cela se fait dans des cadres ciselés et illuminés d’une belle lumière surnaturelle. Au-delà de cet étirement problématique qui nous fait lâcher prise à la moitié du métrage (lente mise en place des enjeux), il est permis de trouver, dans cette surabondance de figures de style aérien, quelques lourdeurs (ces trisomiques qu’Antoine croise à l’aéroport, comme un signe de sa réincarnation ; ou les répliques du DJ, parfois très creuses) qui cantonnent le film dans un mysticisme superficiel, pour ne pas dire naïf et maladroit. Café de Flore, très attendu et adulé d’avance par un public pleinement émotif indifférent à ces défauts, n’a pas l’aura dont le cérémonial d’ouverture du Festival l’entourait d’emblée. C’est le film d’un esthète doué qui se perd en conjectures de l’âme humaine — sans compter qu’il manipule, avec ces petits trisomiques jalonnant l’histoire, des concepts prompts à freiner la critique dénonçant une “naïvisation” extrême et la prise en otage lacrymale du spectateur. Mais ceci est un autre débat, que suscitaient déjà les héros handicapés mentaux des quelque peu démagogiques Cube, Forrest Gump et Le Huitième jour de Pascal Duquenne.
Stéphane Ledien
> Le film sortira en salles au Québec ce vendredi 23 septembre et, en France, le 25 janvier 2012
Filed under: ÉVÉNEMENTS | Tags: Afrique, Burkina Faso, cinéma africain, Clap Noir, convivialité, Fespaco, Festival, Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou, inédits, JCC, Journées Cinématographiques de Carthage, le plus grand festival de cinéma panafricain du continent, maquis, Nouveau Latina, Ouagadougou, programmation, Sarah Bouyain, sélection

En dehors des festivals, les cinémas d’Afrique sont peu montrés en France. On en entend parler, mais on ne sait où les voir. Les quelques films qui sortent en salle ne circulent pas longtemps. Les longs métrages primés dans les deux plus grands festivals du continent, les Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) et le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco) résonnent dans nos têtes mais ne sont visibles que longtemps après en région parisienne. Grâce à Clap Noir, vous pouvez enfin découvrir ces cinématographies rares et pourtant riches.
Sélection inédite de films vus au Fespaco 2011, “Clap sur l’Afrique” permet, sur trois soirées, de donner un aperçu du festival, avec de la fiction, du documentaire, du long, du court, de l’émotion, de l’humour, de l’engagement : les nouveaux visages de l’Afrique montrés par les réalisateurs africains. L’événement a lieu fin septembre au Nouveau Latina à Paris, espace convivial associant cinéma, bar et rencontres…
Le cycle se répartit en 6 séances, du vendredi 23 au dimanche 25 septembre prochains.
Le dossier de presse complet avec détail de la programmation est disponible (format *.pdf.zip) en cliquant exactement ici.
(Source : dossier de presse & Caroline Pochon)
Bande-annonce de Notre étrangère de Sarah BouyainFiled under: ÉVÉNEMENTS | Tags: anonyme, Ardèche, Arte, autofictions, états généraux, cinéma militant, collectif, Documentaire de création, Entrée du personnel, Expérience du regard, expérimentation, Festival, Fragments d'une révolution, images, Intime, La lucarne, Le Ciel en bataille, Le Projet Himmler, mise en récit, mise en scène, Narration, no-limit, Nous princesses de Clèves, People I could have been and maybe am, plan séquence, portrait, Régis Sauder, révolution, Romual Karmakar, sociologue Christophe Dejour, soleil, Tahrir Place de la révolution, télévision, Vanderweerd et Philippe Boucq, voix off

Ce que le documentaire de création propose, ce sont des écritures cinématographiques de formes diverses et fécondes. C’est autant une découverte du monde qu’une réflexion sur les formes narratives qui s’offrent au festivalier de Lussas. Dans beaucoup de ces films, on voit le collectif s’inviter dans l’intime mais aussi l’intime se révéler dans le collectif.
Avec Tahrir (Place de la libération), le réalisateur italien Stefano Savona entre en quelque sorte dans l’intimité du moment révolutionnaire. Et son film, tourné place Tahrir au Caire pendant les quinze jours que dura le mouvement révolutionnaire en février 2011, scrute des visages, des regards, des chants et des slogans sortant des bouches ; montre en gros plan le visage, les visages, d’une révolution. C’est un travail aussi magnifique qu’enthousiasmant, au sens étymologique du terme (évoquant une présence divine dans un collectif). Pour Stefano Savona, un regard non-journalistique est indispensable pour témoigner. Son film se montre radicalement lyrique et non informatif. “On est habitué à voir racontées les choses en temps réel, par la télévision et internet, bref, par le système de communication. Les faits sont donc métabolisés, digérés au quotidien et ils perdent leur sens, si quelqu’un ne les saisit pas de façon différente (…). L’espace d’une révolution n’arrive pas être saisi par le cadre d’une télévision. J’avais découvert cela lorsque j’ai filmé à Gaza mon film Plomb durci. La guerre, on peut la montrer de différentes manières. On peut filmer mille cadavres, mais un plan séquence d’une ville pendant la guerre est plus bouleversant que le fait de savoir que mille personnes sont mortes ou de voir le visage de ces morts. Il existe une mise en récit typique du cinéma. La construction de l’histoire d’un film suit le même processus que la construction de l’Histoire, avec le H majuscule. Pour écrire l’Histoire, on agence des faits. Et c’est ce même agencement des faits qu’il faut pour faire un film. La superposition de ces deux processus de mise en récit, celui de l’histoire du film et celui de la grande Histoire, n’est pas évidente, pas automatique”.
Pour le réalisateur italien, il importe de restituer la dimension subjective et fragmentaire de l’événement. “Je pense souvent à Fabrice dans La Chartreuse de Parme de Balzac, lorsqu’il est dans la bataille de Waterloo. On passe dans un événement énorme et on n’en a jamais qu’une vision subjective, un peu fantasmatique. On ne sait pas si c’est Napoléon qui est passé sur son cheval, ou bien si c’est quelqu’un d’autre. Il y a des héros qui ne sont pas des héros, des gens qui se trouvent là, comme cela, comme Fabrice à Waterloo. J’y pense toujours lorsque je suis en train de filmer des gens, dans une situation comme cela et dans cet état-là”.
Tahrir (Place de la Libération) de Stefano Savona
Rachid B., à l’opposé, dans Le ciel en bataille, un essai poétique coproduit par La lucarne à Arte, l’un des – sinon le – derniers bastions télévisuels du documentaire de création, filme l’intime de manière lyrique et obsessionnelle. Mais, d’un narcissisme exacerbé qui pousse le réalisateur à fixer la forme de ses yeux enfants sur une vieille photo de famille oxydée, sans pour autant être obscène ou impudique, on parvient à deviner une géographie collective. Le moi s’inscrit aussi dans un “nous” : celui de la famille, puisque le film s’adresse à un père malade, celui du passé heureux d’une enfance méditerranéenne, chaleur retrouvée dans la conversion à l’Islam poétiquement évoquée, tandis que le film regorge d’images super 8 (brillamment retravaillées en post-production) tournées lors de voyages passés : goût pour les jeunes hommes à la peau dorée des rives de la Tunisie, du Maroc ou de l’Algérie… L’histoire et la géographie s’inscrivent donc sur les visages, ici encore, d’une toute autre manière, également totalement émotionnelle.
Le Ciel en bataille de Rachid B.
Dans le film de Manuela Fresil, Entrée du personnel, on voit à nouveau s’entrechoquer ou se tramer l’intime au collectif. Le film montre des mains au travail. Des gestes répétitifs, des mains qui bossent, qui tiennent des outils, scient, coupent, rabotent, collent, agraphent. Le tout laisse deviner l’enfer de l’univers qu’a choisi de décrire la réalisatrice : les abattoirs. Il ne manque que l’odeur pour ressentir dans le corps la violence de ce milieu professionnel. Au lieu de donner la parole à ces corps au travail, la réalisatrice passe directement à des voix off qui rendent immédiatement intime et présent le ressenti ouvrier : une voix féminine raconte son embauche – le haut le cœur, le dégoût, la fatigue, les cadences. Puis, c’est une autre voix, celle d’un homme, cette fois, qui raconte des détails de la fatigue, de l’usure au travail. Ainsi, sans passer par l’étape psychologique qu’aurait favorisé le son in, en décalant la bande son et la bande image, la réalisatrice produit un effet puissant qui sert sa dénonciation militante : pris dans l’intimité de la confidence orale, mais accrochés à une vision peu incarnée du corps au travail – au sens étymologique de souffrance –, le film parvient véritablement à donner corps à la notion de souffrance au travail (une notion développée notamment par le sociologue Christophe Dejour). Lors du débat, la réalisatrice explique qu’elle n’a pas eu le droit de filmer beaucoup dans les abattoirs, qu’elle n’a pas pu dire aux directeurs des entreprises où elle a filmé qu’elle enquêtait en fait sur les conditions de travail, raison pour laquelle elle n’a pas pu mener d’entretiens in, ou tout simplement de filmer des séquences de cinéma direct traditionnel. Ce qui explique le recours à des voix off très travaillées, orchestrées, construites et jouées par des comédiens. Ce manque est peut-être la chance du film, la distance ainsi instaurée plaçant le spectateur dans une amorce de réflexion voulue par la cinéaste.
Entrée du personnel de Manuela Fresil
À Lussas, on découvre des images de l’Afrique, de l’Asie, de la France rurale ou urbaine… La durée des films n’est jamais formatée. Certains films sont courts, d’autres fleuves. Les supports filmiques sont variés, souvent mélangés : on voit plusieurs films tournés avec un téléphone portable (comme le troublant People I could have been and maybe am, de Boris Gerret ou encore Fragments d’une révolution, film anonyme tourné pendant les événements politiques de 2010 en Iran ). On voit aussi des images très soignées, mises en scène, avec parfois des emprunts à la fiction, ou du moins à une narration proche de la fiction, comme Nous, princesses de Clèves de Régis Sauder (2010), qui marie finement le texte classique, dit par des adolescents, et le portrait des jeunes filles d’aujourd’hui, dans une étonnante résonance. Des films silencieux ou au contraire bavards, que l’on écoute (Le projet Himmler, de Romual Karmakar, qui repose sur un discours du dirigeant nazi). Des films en musique ou sans musique. Des films no-limit dont on sort au bout de dix minutes de plan séquence sur un champ d’herbe verte (cela arrive aussi à Lussas)… Des films qui tous interrogent la forme narrative. L’autofiction, toujours fortement représentée, cohabite avec toutes sortes d’”expériences du regard” (c’est le titre d’une programmation proposée cette année par Vanderweerd et Philippe Boucq), allant du cinéma militant au documentaire plus classique. Dans l’ensemble cependant, très peu de films coproduits par des chaînes hertziennes sont montrés à Lussas. Le documentaire de création se coupe de plus en plus de la télévision et de la source de financement qu’offrent les chaînes hertziennes. C’est une richesse pour les happy few d’un festival comme Lussas, mais le public qui a accès à ces films en est dès lors raréfié.
Caroline Pochon
Bande-annonce de Tahrir (Place de la révolution)
Filed under: ÉVÉNEMENTS | Tags: animation, argentin, édition, bandes-annonces, bord de mer, Bruno Romy, Canadien, cinéma local, compétition, coréen, courts-métrages, Dans la peau, Deauville, fantastique, Festival, films normands, Gaston Duprat et Mariano Cohn, Harry Bozino, images de synthèse, Jason Bourne, Je vous écris du Havre, jeunesse, L''enfant prodige, L'amour fou, l'Artiste, La Fée, Le Havre, longs-métrages, Luc Dionne, Mozart, n° 1011, Normandie, Palmarès, parodie, Pierre Bergé, Pierre Thorreton, Polar, Québécois, sélection, Vernon, Yves Saint-Laurent

La troisième édition de “la Normandie et le monde” s’est déroulée du 30 juin au 03 juillet dans la ville de Vernon dans l’Eure. Original dans les thématiques qu’il aborde (l’art, les artistes et les films normands), le festival proposait cette année des longs-métrages en compétition et plus d’une soixantaine de courts. Provenant des cinq continents et abordant tous les genres possibles (documentaire, animation, polar…), les œuvres présentées se sont offertes aux spectateurs comme autant de petites perles cinématographiques.
Concernant les courts-métrages tout d’abord, notons dans la catégorie polar les excellents La vieillesse dans la peau de Harry Bozino (hilarante et inventive parodie gériatrique des aventures de Jason Bourne) et surtout Day before Yesterday de la Canadienne Patricia Chica dont l’œuvre, forte d’une ambiance glauque et oppressante, rappelle les premiers Abel Ferrara. Dans la catégorie films normands, mention spéciale au documentaire Je vous écris du Havre de Françoise Poulain-Jacob qui rend de façon juste et élégante un bel hommage à cette grande ville normande, patrimoine mondial de l’UNESCO, toujours autant décriée (certains la considèrent encore comme la Stalingrad de l’Ouest). Mais le choc incontestable au niveau des courts-métrages se trouvait dans la catégorie animation et venait de la Corée du Sud. N° 1009 de Lee Seung-min raconte les aventures d’un robot esseulé intrigué par l ’apparition subite d’une raie géante. Poétique, ce court-métrage entièrement réalisé en image de synthèse impose la vision d’un monde dénaturé et apocalyptique cohérent justement récompensé par le prix du meilleur film jeunesse attribué par les écoliers vernonais.
La Vieillesse dans la peau de Harry Bozino
D’un niveau global remarquable (seul L’Enfant prodige du Canadien Luc Dionne déçoit par son traitement académique d’un sujet pourtant fort : la vie très brève de celui qui fut considéré en son temps comme le Mozart québécois), la compétition long-métrage aura permis aux spectateurs de découvrir plusieurs petits bijoux même si, indéniablement, trois œuvres sortaient du lot. Récompensé par le prix du meilleur film international, La Fée (après L’Iceberg et Rumba) est le nouveau conte burlesque du trio franco-belge Abel-Gordon-Romy. Fable ayant fait l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes cette année (tout de même !), La Fée (photo en ouverture de l’article) raconte l’histoire du veilleur de nuit d’un hôtel du Havre qui rencontre une rousse à moitié folle prétendant être une fée. Parfaitement mis en valeur dans leurs numéros scéniques mimés par la réalisation de plus en plus impressionnante et en constante progression de Bruno Romy, les clowns Dominique Abel et Fiona Gordon semblent être les héritiers directs et les fils spirituels de Jacques Tati et de Pierre Etaix, tout en apportant enfin de la fraîcheur et de la gaieté dans un cinéma français trop souvent sclérosé dans des schémas mélodramatiques nombrilistes. Profitant à merveille des décors de la ville du Havre (encore !) et d’un scénario souvent drôle, cette comédie naïve et fière de l’être sera l’un des films à voir dès la rentrée (sortie prévue le 14 septembre).
N° 1009 de Lee Seung-min
Autre grand moment du festival, la projection du nouveau film (après L’Homme d’à côté) du duo argentin Gaston Duprat et Mariano Cohn. Jorge travaille dans un service de gériatrie. Les dessins qu’il propose à une galerie font de lui un artiste incontournable. Mais l’auteur de ces œuvres est en fait Romano, un vieil homme souffrant d’autisme. Conte humble et satirique sur le snobisme présent dans le domaine de l’art contemporain, L’Artiste est un film convaincant par son dispositif minimaliste (très peu de dialogues et beaucoup de plans-séquences orchestrés comme des tableaux), également très drôle (voir les scènes avec le critique d’art) et comportant des trouvailles de mise en scène percutantes (on ne voit jamais, par exemple, les œuvres du peintre et les visiteurs de la galerie où sont exposés les dessins du « maître » sont filmés à travers des cadres vides). Mettant en vedette un antihéros dépassé par sa propre imposture, L’Artiste est une fiction absurde interrogeant tout un chacun sur la question de la création et de la critique entourant celle-ci.
L’Artiste de Gaston Duprat et Mariano Cohn
Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé ont connu ensemble le véritable amour pendant près de cinquante ans. À la mort du célèbre créateur, Pierre Thorreton s’est intéressé à cette relation et a réalisé le documentaire L’Amour fou présent à Vernon cette année en compétition. Ce film élégant (à l’image de ses protagonistes), peut-être un peu trop classique dans sa narration, suit la naissance et la mort (par vente aux enchères) de la fabuleuse collection d’art qui fut la concrétisation de cet amour. Constitué par d’impressionnantes images d’archives (de la création de la fameuse maison de couture où Yves Saint-Laurent apparaît tout timide, à la vie de la Jet-Set parisienne depuis un demi-siècle) et des réflexions de Pierre Bergé sur sa relation avec son âme sœur, L’Amour fou est une œuvre délicate, bouleversante et mélancolique qui ravit les inconditionnels de haute couture et passionne les autres.
Festival improbable aux dires mêmes de son délégué général Pierre Constantin, “La Normandie et le monde” a démontré, tout au long de ces quatre jours de compétition, sa spécificité et son originalité (notamment la volonté des organisateurs de tendre vers l’éducation à l’image, à travers les thématiques de l’art et des artistes et de l’ouverture sur le monde). Preuve aussi qu’il peut aisément soutenir la comparaison avec d’autres manifestations, dont le grand frère deauvillais, référence en matière de festival cinématographique normand.
Fabrice Simon








