"Camion" de Rafaël Ouellet

Essentiel, brut, épuré, droit, frontal. Comme son titre sans fioritures dramatiques, en somme, référent réduit à sa plus simple expression. Mais aussi sensitif, sensoriel, minéral, rustique dans le déroulement de ses panoramas (photogénie de l’est canadien, du Nouveau-Brunswick au Québec), de ses paysages sonores (application sur la toile d’une palette d’accents et de langues déclamées, chantées, revendiquées) et de ses horizons émotionnels : Camion est un voyage, une exploration des relations père-fils, une excursion-incursion dans l’âme humaine. Sélectionné pour l’édition 2012 du Festival international du film de Toronto, Camion a remporté, début juillet, le prix du Meilleur Réalisateur et le prix du jury œcuménique au 47e Festival international du film de Karlovy Vary (République tchèque) ; ceci explique peut-être cela. Une chose est sûre : voilà un drame intimiste contemplatif mais paradoxalement très mobile et, ce qui n’a rien à voir, très peu verbalisé par moments. Camion peut s’appréhender comme une métaphore de l’allée et venue entre ce que nous sommes amenés à devenir, et ce que nous sommes – d’où nous venons, socialement et humainement. Ce n’est pas pour rien que les trois personnages du film, sans appui symbolique excessif dans le texte (ils ne sont nommés que deux ou trois fois) s’appellent les Racine.

Mais commençons par le début. Dans Camion, l’excellent Julien Poulin (vieux complice du regretté Pierre Falardeau, et qui restera, aux yeux du grand public, célèbre pour son rôle de Bob Gratton) incarne Germain, un chauffeur routier gagné par la dépression après qu’il ait été impliqué dans un accident de la route qui a coûté la vie à une automobiliste. Incapable de reprendre la route, l’homme se laisse miner par la culpabilité. Jusqu’à ce que son fils Samuel (Patrice Dubois), inquiété par sa détresse au téléphone, débarque avec son frère Alain (talentueux Stéphane Breton) dans la maison familiale. Là, père et fils, tous au carrefour de leur vie, se confrontent, se chamaillent, se souviennent, et finalement se reconstruisent, au cœur de la ruralité québécoise, entre veillées et parties de chasse…
Ainsi décrit, Camion fera fuir sans équivoque le spectateur allergique aux drames familiaux – et il est vrai que ceux-ci tendent assez souvent à l’esthétique figée ou au style télévisuel vaguement contaminé par le documentaire. Mais, porté par la dynamique de son trio, la beauté de ses émotions et l’éclat de ses images, Camion échappe à la morosité inhérente à un genre rongé par la contemplation ennuyante.
Film de sensations – le quatrième de son auteur – Camion agence les correspondances baudelairiennes, synesthésies logiques d’un cinéma sachant manier les oppositions. Oppositions entre matériaux bruts et raffinés : la forêt près de la maison du père contre l’immeuble froid et high tech où travaille Samuel. Oppositions entre environnements, aussi : naturalité contre urbanité, maison familiale chargée de souvenirs contre motels anonymes où Alain fait sa vie, festivité – par exemple dans les bars – contre mutisme et recueillement, notamment dans le salon de Germain ou au sein de l’église située dans le Maine où le camionneur vient rendre hommage à la victime de l’accident. Et, bien sûr, opposition des caractères (effacé/affirmé) : d’un côté le non-dit et la discrétion de Germain et de Samuel, personnages tout en intériorité, de l’autre l’expansivité d’Alain, toujours prompt à briser les silences pesants et à introduire dans le discours général, musique et couleur verbale.

Rien n’est figé cependant dans ce récit initiatique : ainsi assiste-t-on à la transformation de Samuel, employé manutentionnaire au sein d’une compagnie, et dont le quotidien lisse, immaculé, consiste à tout nettoyer, réparer, reboucher, remplacer. Projeté dans la maison de son enfance et en contact avec la nature et ses aspérités, l’homme renaît, se réinvente, emprunte un nouveau chemin. Certes, l’idée des Racine renouant avec eux-mêmes dans la forêt a les atours d’une métaphore facile et/ou premier degré, mais Rafaël Ouellet, solide dans sa direction et sa narration, n’oublie pas d’adjoindre à sa poésie bucolique, un principe de réalité qu’illustre l’accident déclencheur, filmé en une seule prise, plan fixe et brutal sans compromis de montage ni effets ostentatoires. C’est la raison d’être, au fond, d’un cinéma filmant la vie (ici rurale, agreste, et même ouvrière à travers les métiers de Germain et de Samuel) mais sachant aussi la transcender, entre ombre et lumière : Alain, à cet égard, même s’il mène une existence d’abord nocturne, représente sans doute le personnage le plus lumineux et vient contrebalancer les mines ombrageuses de son frère et de son père. Et si Germain tue une automobiliste par accident (en fait, la conductrice le percute après avoir dévié de sa trajectoire), c’est en abattant un animal à la chasse avec ses fils qu’il revient à la vie familiale et à la transmission filiale. Oui, Camion raconte bien une histoire de famille, mais sans jamais dévier de la voie d’un cinéma aussi expressif que mûrement réfléchi.

Stéphane Ledien

> Sortie au Québec le 17 août 2012
Film distribué en salles par K Films Amérique



"Submarine" de Richard Ayoade

Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.



Stéphane Ledien

> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011




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