Classé dans : Festival de cinéma de la ville de Québec 2012 | Tags: accusation de viol, acquittement, adolescents, Agathe Bonitzer, Alec Soth, Alma-la-bite, apocalypse, Arnaud Uyttenhove, Athènes, À moi seule, Broken Manual, Canine, carte blanche, choc planétaire, cinéma coréen, cinéma grec, cinéma norvégien, cinéma québécois, Conviction, Couronne de Québec, Dick-Anna, documentaire, Doomsday Book, erreur judiciaire, Fantasia, FCVQ, Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2012, festival du film fantastique, Frédéric Videau, genre, Grèce, grottes, hippies, horreur, Jannicke Systad Jacobsen, justice, Kim Jee-Woon, l'affaire Dumont, Laure Flammarion, Le Pull-over rouge, Marc-André Grondin, marginaux, Marilyn Castonguay, Minnesota, Montréal, photographie, Podz, présomption de culpabilité, présumé coupable, programmation, reclus, Reda Kateb, sélection, secte, société secrète, teen movie, teenagers, zombies
Pour sa deuxième édition, le FCVQ commençait fort jeudi 13 septembre dernier, avec la projection au Théâtre Capitole (transformé pour l’occasion en salle de cinéma de prestige, avec tapis rouge de rigueur) du nouveau film de Podz, L’affaire Dumont. Inspiré d’une erreur judiciaire tristement célèbre au Québec, L’affaire Dumont narre la mésaventure carcérale et sociale d’un modeste livreur accusé à tort de viol et de séquestration, au début des années 1990. Si l’intensité de l’interprétation suscite un émoi certain (Marc-André Grondin joue à fendre l’âme), c’est surtout dans sa propension à questionner nos institutions en général et le système judiciaire québécois en particulier, que le film retient notre attention. Ici la caméra habile et scrutatrice du réalisateur se hisse au-dessus du simple niveau dramatique, lequel se révèle d’ailleurs rondement mené et jamais misérabiliste. Vraisemblablement mû par un besoin de rétablir, via l’image, la vérité de cette terrible histoire, le réalisateur oppose probité et parodie, parfois dans le même champ : dénuement graphique pour illustrer la détresse et la pureté du couple Michel Dumont/Solange Tremblay, contre surjeu et théâtralité évidents lors des scènes de tribunal – où chaque intervenant s’enferre dans un rôle déclamé en vertu d’une présomption de culpabilité.
Même s’il abuse constamment d’arrière-plans flous pour illustrer l’ambiguïté et la fragilité d’une notion (la justice) appliquée à deux vitesses ; même s’il force le trait de l’anti-héroïsme et de la passivité de Dumont en le traitant comme une figure immobile, mutique, souvent recluse voire décadrée (Dumont se trouve rarement placé au centre de l’action) ; même s’il se tient sur le fil du rasoir d’une commisération démonstrative pendant toute la première moitié, Podz pare son entreprise d’un éclat supérieur aux productions du sous-genre que représente à lui seul "le film d’erreur judiciaire" (cf. Conviction de Tony Goldwyn l’année dernière) et évite aussi l’écueil de l’apitoiement social et familial (et pourtant, il y avait de quoi). Nerveuse, lumineuse même quand l’histoire requiert une part plus importante de noirceur, sa mise en scène travaille finalement à rétablir l’équilibre des forces en présence. En plus d’un bel hommage à la combativité de Solange Tremblay (excellente Marilyn Castonguay) pour faire acquitter son mari, L’affaire Dumont bouscule l’ordre établi et, à la manière d’un "J’accuse !" moderne, passe naturellement du drame judiciaire au pamphlet politique et, au final, au réquisitoire enfiévré contre la toute puissance des instances dirigeantes (la Cour Supérieure du Québec a rejeté la demande de compensation de Dumont en statuant que la Couronne n’avait commis aucune faute). Dans une veine similaire au Pull-over rouge de Michel Drach (1979), L’affaire Dumont fait office de contre-enquête et de dénonciation des aberrations, la grammaire cinématographique (certes non objective) venant contredire celle, biaisée, faussée, bancale, presque dictée d’avance, de l’accusation officielle et ses vices de procédure (d’où le cynisme qui émane des scènes du tribunal, et les dialogues absurdes entre la cour – qui formule souvent mal ses questions ou tient à jouer sur les mots – et les témoins favorables à Dumont…). Du 7e art qui se met en danger en plus de remuer les tripes, et n’hésite pas à apporter les preuves tangibles, sinon d’une innocence, au moins d’une injustice flagrante.
Changement de registre le lendemain vendredi avec la projection, dans un cinéma Cartier entièrement rénové (rappelons qu’il s’agit de la seule, l’unique, véritable salle de cinéma en plein centre-ville de Québec) du documentaire français (haut les cœurs !) Somewhere To Disappear de Laure Flammarion et Arnaud Uyttenhove. Le métrage suit les pérégrinations du photographe Alec Soth qui, dans le cadre d’un projet qu’il appelle "Broken Manual", part à la rencontre, clichés artistiques à l’appui, des marginaux les plus excentriques et reclus des étendues américaines. Sa route croise celle d’anciens hippies à la peau tannée par le soleil du désert, de libertaires illuminés adeptes d’une simplicité volontaire confinant au dénuement le plus total, d’anarchistes paranoïaques mais attachants, de laissés-pour-compte et fiers de l’être reniant l’idéologie étasunienne et la société moderne en général. Toute une galerie de portraits de personnages hauts en couleur et retirés du monde dans des cabanes de fortune ou des grottes perdues.
Riche en rencontres étonnantes, stimulantes mais aussi inquiétantes (voir ce type barricadé dans sa maison, ravagé par les psychotropes et néanmoins hilare face à la potentielle menace de mort – ! – que représente à ses yeux le photographe), Somewhere To Disappear explore des choix de vie formant le terreau d’une mythologie de l’ascèse poussée à l’extrême. Tout l’art du documentaire de Flammarion et Uyttenhove réside dans l’imbrication des regards : Soth immortalise et fige sur papier glacé les figures marquantes (et marquées) d’une vie passée en dehors de toute contrainte sociale, tandis que les réalisateurs le capturent, lui, en mouvement (ou parfois en pleine contemplation) de captation de ces protagonistes et de cet ailleurs étranges, aux portes du réel. L’autre richesse du film vient aussi, outre son iconographie incroyable et son périple aussi dépaysant que palpitant, d’un jeu inconscient sur les paradoxes : paradoxe du champ lexical quand le sujet du documentaire – et le spectateur dans sa perception aussi – désigne ces individus comme cloîtrés alors qu’ils vivent souvent en pleine nature (hostile ou à tout le moins apprivoisée) et dans de grands espaces ; et paradoxe du champ de l’image photographique et cinématographique, qui enferme ces acteurs d’une existence en marge dans un cadre (l’objectif, le cliché photographique, l’écran), alors que leur cadre de vie, justement, semble souvent sans limites géographiques, de même que ce champ cherche à les contenir, les retenir, alors qu’ils sont en fuite perpétuelle de notre réalité urbaine et matérielle. Tableau animé aux mises en abyme subtiles et réflexives, Somewhere To Disappear est une expérience qui incite à l’introspection. Une belle surprise cinématographique en même temps qu’une découverte artistique.
Samedi soir, le festival battait son plein et dévoilait, sinon ses premiers joyaux, tout au moins ses premières prises de risque. À commencer par un film à sketches signé Kim Jee-woon et Yim Pil-Sung, Doomsday Book. Emprunt ("Carte blanche", dit le programme) au festival Fantasia de l’été dernier, Doomsday Book propose trois variations sur le thème de la fin du monde, qu’il s’agisse d’apocalypse zombiesque, d’échec humain d’accès à la spiritualité de la compassion, ou de choc planétaire. Dans un premier segment ("A Brave New World") réalisé par Yim Pil-Sung, la frénésie de notre société de consommation finit par engendrer une épidémie qui transforme la population en une horde de morts-vivants. Rien de bien nouveau sous un soleil dont la lumière horrifico-politique a déjà cessé de briller depuis quelques années. Mais il faut reconnaître que la formalisation, plusieurs crans au-dessus des productions étasuniennes du même genre, permet d’avaler facilement la pilule. Le début, surtout, joue la carte de l’écœurement efficace en rapprochant alimentation et déchets, excès et gavage, comportements compulsifs et chaos social. Après ces parallèles (ou liens de cause à effet) travaillés en forme d’images-choc (lents travellings pour une drôle de chaîne alimentaire, par exemple), le récit s’égare dans les mutation de l’antihéros et de son entourage, puis les déambulations des consommateurs zombifiés en quête de chair fraîche. Divertissant et bien emballé, mais l’impression de déjà-vu oblitère l’intérêt du spectateur.
Mis en boîte par Kim Jee-woon, le second segment intitulé "The Heavenly Creature" explore une thématique plus spirituelle. Dans un futur proche où les robots font partie intégrante de la société et du monde du travail, un robot-guide (au look très proche de celui du film d’Alex Proyas) employé dans un temple affirme être la réincarnation de Buddha. Aussitôt alertée, la compagnie qui a conçu la machine envoie un réparateur puis, après que celui-ci ait échoué à remettre l’intelligence artificielle dans le droit chemin robotique, une équipe d’exterminateurs. Un long dialogue philosophique s’engage entre le robot et les dirigeants : qu’est-ce qu’être humain ? Où commence la compréhension de l’autre, où s’arrête l’acceptation de la différence ? Et pourquoi l’homme s’acharne-t-il à détruire ce qui ne convient pas à son mode de pensée ? Tout en discourant via ses personnages, le réalisateur de J’ai rencontré le diable filme l’élévation de l’âme, ascension visuelle progressive en arrière-plan du robot tandis que ce dernier comprend qu’il ne sera jamais libre de sa spiritualité. Au départ très mécanique et froid, le filmage de Kim Jee-woon s’assouplit, s’arrondit, se déploie avec virtuosité, jusqu’à cette plongée finale comme une vision divine surplombant la petitesse d’esprit des humains. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer l’émotion des dernières scènes, mais le pari de l’empathie, très osé quand on y songe, est largement remporté grâce à une pureté plastique indéniable alliée à des dialogues forts, quand bien même l’entreprise serait amoindrie par le bavardage incessant de l’ensemble… Pour le troisième segment, Yim Pil-Sung reprend la caméra et livre "Happy Birthday", une histoire très absurde de boule de billard devenue météore en passe de percuter la Terre. Sans doute le plus décalé des trois récits, mais ici aussi, la lenteur contemplative par endroits atténue le plaisir du divertissement. Drôle – surtout dans les scènes de disputes médiatiques à l’approche du météore, quand des spécialistes s’écharpent sur les plateaux des journaux télévisés –, ce volet se pare des mêmes atours cinématographiques que le reste du film. Rien ne nous permet de bouder notre plaisir : réalisation au cordeau (on a pris l’habitude avec le cinéma coréen), jeu habité voire azimuté (les comédiens, vraisemblablement, s’amusent beaucoup), thématique flirtant avec plusieurs genres (invasion extra-terrestre, bizarrerie à la façon d’un épisode de La Quatrième Dimension, film catastrophe et aventure post-nucléaire). Cela étant dit, le rythme étrangement lent du film malgré une succession de bouleversements narratifs, n’aide pas toujours pas à rester captif.
La captivité, c’est le thème exploré par le film À moi seule de Frédéric Videau projeté après celui du duo coréen, un drame psychologique où une jeune fille (Agathe Bonitzer) enlevée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant se trouve soudain libérée par son ravisseur, Vincent (Reda Kateb, vu dans Un Prophète et Qu’un seul tienne et les autres suivront) après huit années d’enfermement. Inspiré par l’affaire Natascha Kampusch, le réalisateur dresse un tableau mélodramatique d’une situation qu’on croirait d’emblée propice au thriller. Il y a bien quelques moments de tension (surtout à travers le jeu pour le moins… vif de Reda Kateb), mais Frédéric Videau s’attache plutôt à construire un récit de l’apprentissage de cette liberté gagnée dans la patience et la douleur morale. En parallèle, il retrace les grandes lignes de la captivité de son héroïne, sa dépendance à son geôlier qui se comporte parfois presque comme un père, ou un grand frère protecteur mais tyrannique.
Drame très cérébral alimenté par des dialogues encombrants (tous les personnages argumentent à tout-va) et une ambivalence constante entre lumière d’une vie à recommencer et pénombre des lieux de claustration ou de perdition (cette nuit où Agathe cherche à semer sa psy dans les bois, en souvenir d’une balade éprouvante avec Vincent), À moi seule vaut surtout par son sujet traité plutôt finement et ses joutes verbales – un peu fatigantes à la longue il faut bien le dire. Les acteurs font ce qu’ils ont à faire, l’ambiance générale s’avère soignée et supérieure aux standards télévisuels, mais Videau ne sort pas d’un cadre purement clinique et rhétorique, assez froid. Malgré un travail de fond sur la photographie et les décors, À moi seule a beaucoup d’esprit, mais pas assez de corps. Un mal très français, en somme.
Du corps, il y en a en revanche dans le norvégien Turn Me on, Gooddammit ! Teen-movie dérivant lentement mais sûrement vers la comédie de mœurs absurde et fantasque, le film de Jannicke Systad Jacobsen nous plonge dans les émois d’une jeune fille timide mais obsédée par le sexe, qui passe son temps à appeler une ligne érotique et à se masturber au téléphone (et même ailleurs). Un jour, un camarade de classe sur lequel elle fantasme lui manifeste son attirance de façon bien triviale. Alma rapporte l’événement à son entourage mais devient la risée de tous et se fait surnommer "Alma-la-bite". Tout un programme.
Si le démarrage du film est un peu lent et inégal, l’excentricité du propos et un léger parfum de subversion viennent finalement dérider pour de bon le spectateur. Baigné de couleurs froides qui atténuent l’effervescence du propos par endroits (quelques tripotages de seins entre filles et frottements de phallus filmés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils suscitent : nuance…), Turn Me On… est un petit OVNI hilarant à partir du moment où il tombe le masque volontairement sordide de l’hypersexualité adolescente pour s’amuser des élans hormonaux de la jeunesse norvégienne. Insérées comme des vignettes en noir et blanc dans le récit et soulignées en off par son héroïne décomplexée, les pensées d’Alma sont autant de réflexions amusées et amusantes sur l’adolescence. S’y ajoute un traitement très drôle des conflits de génération (la mère outrée par les frasques de sa fille, la voisine indiscrète choquée d’être vue comme une commère mais qui rend compte dans les moindres détails des activités d’Alma). Une pellicule badine et braque qui se conclut sur une désopilante mais simple réplique échangée en plein repas de petits pois. Définitivement, la bonne surprise de la soirée. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait reçu le prix du meilleur scénario au Festival du film de TriBeCa en 2011. Allez, hop !, bande-annonce, et à demain pour la suite de ce compte-rendu.
Stéphane Ledien
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Angle Mort, camp, Carpenter, courts, Dawn of the Dead, Dominic James, Fantasia, FCVQ, Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011, film d'horreur, gore, La Horde, La Nuit des morts-vivants, morts-vivants, Noirs et blancs, pauvreté, Renaud Plante, Romero, Sébastien Huberdeau, zombies
Souvenez-vous : nous vous parlions en septembre dernier, en plein FCVQ, du court-métrage de Renaud Plante intitulé Saint-Belmont, excellente pellicule rendant hommage au travail de Big John (Carpenter) et de George A. Romero via le récit d’une invasion nocturne et urbaine de morts-vivants (tous les laissés-pour-compte zombifiés par le libéralisme à tout crin, pourrait-on dire) dans les quartiers huppés (et donc les plus prisés) de Montréal.
La bande-annonce de ce ce petit bijou horrifique qui dépasse le simple statut de clin d’œil est maintenant disponible sur le Net.
Visualisez-la et appréciez le travail !
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Atmen, Belgique, Café de Flore, Canada, Capitale-Nationale, carte blanche, cinéma fantastique, Comédie, comédie dramatique, droit au sexe pour les handicapés, Espagne, Fantasia, FCVQ, Geoffrey Enthoven, gore, handicapés, Hasta La Vista, horreur, humour, jury, première édition, prix, Québec, récompenses, sélection, Sunflower Hour, trash comedy
Il y a deux jours le FCVQ prenait fin. Que dire de l’événement maintenant que nous l’avons suivi avec assiduité, même si nous n’en avons visionné qu’une partie de la programmation ? Nos chroniques des différentes œuvres projetées dans le cadre de cette première édition (et qui ne devrait pas être la dernière) parlent, de fait, d’elles-mêmes. Pas de long discours de clôture, donc – nous laissons cela aux officiels.
Riche en découvertes pointues dans des genres spécifiques, le FCVQ a en tout cas efficacement rempli, de notre point de vue, la mission qu’il s’était assignée, faire partager à un large public la passion pour des films de tous types. Certes, les comédies et comédies dramatiques ont rassemblé plus que de raison (mais est-ce une surprise ?) tandis que les séances consacrées au fantastique, à l’horreur, au documentaire, ont généré quelque désertion des salles concernées. Et que dire du public restreint, aussi, de la Classe de maître Larry Clark avec sa projection de Kids, essentiellement suivie par un parterre d’étudiants en cinéma ou de gens du métier (dont votre serviteur) ? Idem pour la classe de maître Jean-Claude Labrecque, néanmoins plus prompte à soulever l’enthousiasme des spectateurs québécois et pour cause : il s’agit de leur patrimoine. La présence d’un public attentif mais moins nombreux qu’on l’aurait cru, surtout pour les films de SF, d’horreur, de fantastique et la masterclass Larry Clark, ne doit pas nous faire tirer des conclusions pessimistes sur le type d’amour du cinéma que nourrit le "grand public" (toujours à mettre entre guillemets car le grand public, selon le moment et le film programmé, ce peut être vous, ce peut être moi…). De quel cinéma parle-t-on ? À quoi se mesure le succès d’un festival ou le goût cultivé pour sa programmation ? Du moment qu’un fort parti pris, en parallèle des nécessaires démonstrations de prestige (Café de Flore) animait ses organisateurs ; du moment que la carte blanche à Fantasia nous permettait de découvrir des pellicules folles furieuses, dont certaines maladroites mais étranges, curieuses (Hellacious Acres) ; du moment, enfin, que la catégorie "Expérience(s)" offrait à notre rédaction de grands moments de bravoure cinématographique, dans l’humour trash (Sunflower Hour, notre coup de cœur du festival) comme dans la noirceur (The Corridor, Brawler), nous n’avons aucune raison de déplorer l’engouement général pour des films un peu à l’opposé de nos genres de prédilection à nous, car l’un n’empêchait pas l’autre de s’épanouir et de trouver ses spectateurs, bien au contraire. C’est dans cet effort louable de présenter sur un même pied d’égalité de la programmation – et ça c’est incroyable, quand on y songe – un petit film auto-produit et connu de personne sauf de ses géniteurs ou presque et un drame branché mystique avec têtes d’affiche internationales, ou des pellicules autrichienne, belge, allemandes, japonaise aux côtés de titres québécois forcément plus rassembleurs dans la Capitale-Nationale (tout autant que le cinéma étatsunien pourrait-on dire). Considérant tous ces aspects et compte tenu que ses organisateurs ont monté le festival en un temps record (huit mois, on l’écrivait au moment de l’ouverture), nous n’avons aucune, non, aucune raison de ne pas nous réjouir de ces douze jours (okay, c’est limite trop long : on ne peut pas tout voir !) passés en compagnie de films, de réalisateurs et directeurs de la photographie dont certains comptent à nos yeux parmi les plus grands talents du moment dans des genres que nous n’avons pas fini de chérir. Allez, plus que 363 jours avant la seconde édition.
Grand Prix du Public Cinoche.com :
The Artist de Michel Hazanavicius
Prix du Public Prestige :
Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven (présentement à l’affiche)
Prix du Public Découverte :
In Film Nist (Ceci n’est pas un film) de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb
Prix du Public Expérience(s):
Mirokurôze de Yoshimasa Ishibashi
Prix de la Meilleure Première Œuvre :
(au fait : dans le jury de professionnels se trouvait entre autres Charles-Olivier Michaud, réalisateur de Neige et Cendres ; au temps pour nous, donc ; nos doutes émis à l’ouverture du festival n’avaient pas lieu d’être !)
Atmen de Karl Markovics
Prix du Public Court Métrage :
Mokhtar de Halima Ouardiri

Avant de refermer sur ce blog, jusqu’à la prochaine édition du moins, la catégorie FCVQ – même si nous reviendrons très bientôt sur Marécages de Guy Édoin –, nous ne pouvons passer sous silence les réjouissantes qualités du film flamand belge Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven. Nous n’y revenons pas parce que le film a reçu le Prix du Public Prestige – mérité – dans le cadre du festival, mais bien parce qu’il représentait un juste équilibre entre l’émotion forte et le message compassionnel avec une mise en scène simple mais travaillée. Un juste équilibre, aussi, entre rires et gravité via un humour grinçant à partir de situations difficiles. Tout ce qu’attend, en somme, un public venu au cinéma pour se divertir plus que pour faire des découvertes artistiques, mais sensible à la ciselure de son discours de fond.
Présenté en compétition mondiale du 35e Festival des Films du monde de Montréal où il avait raflé le Grand Prix des Amériques, le prix public pour le film le plus populaire, ainsi qu’une mention spéciale du jury œcuménique, Hasta La Vista raconte comment trois handicapés (l’un est malvoyant, l’autre en chaise roulante à cause d’une tumeur qui l’a privé de l’usage de ses jambes, et le troisième, complètement paralysé), sous couvert d’un voyage de découverte, se rendent en Espagne dans l’espoir d’y vivre leur première expérience sexuelle au sein d’un bordel spécialisé nommé El Cielo.
Road-movie décalé où l’empathie chaleureuse n’égale que le détournement de la tragédie du lourd handicap par un humour décomplexé (hilarante parade de Jozef, le malvoyant, pour rapporter secrètement chez lui les vêtements d’un de ses camarades), Hasta La Vista évite de tomber dans le piège de la peinture pleine de commisération. Maniant avec nuance les frustrations physiques de ses personnages, il porte un regard attendri, ludique mais aussi savoureusement ironique sur la condition des handicapés et l’expression de leurs désirs et pulsions. En optant pour un trio dont chaque membre se trouve dépendant des deux autres, Geoffrey Enthoven instaure une dynamique intéressante basée sur une interaction permanente et paradoxale des personnages, très enrichissante pour le récit. Philip, entièrement paralysé, reste ainsi le meneur de l’ensemble, tandis que Jozef, quasiment aveugle, sera le seul à voir la belle personne que représente Claude, leur guide obèse, protagoniste secouant tout ce petit monde à la manière de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. De son côté, Lars cloué dans sa chaise roulante, reste un modèle d’évasion pour ses amis, de par ses connaissance œnologiques et son apparence prompte à séduire les jeunes filles. L’issue tragique émouvante, mais libératoire, de ce personnage, saura leur faire comprendre à quel point leur voyage en valait la peine. Même s’il se trouve parfois sur le fil du rasoir d’un point de vue émotionnel (c’est presque un peu trop par moments…), Hasta La Vista offre une dissertation divertissante, et avec une mise en scène bien au-dessus des standards télévisuels – normal, c’est belge, pas français – sur ce qu’est la différence et sur la manière dont elle siège avant tout dans l’œil de chacun : nos héros eux-mêmes s’empoignent en dénigrant leurs handicaps respectifs, et font preuve d’un ostracisme certain par exemple à l’égard de Claude au départ ou de ce groupe de Hollandais dans le vignoble bordelais. Geoffrey Enthoven livre-là un beau film qui n’élude pas la question du plaisir auquel ont droit tous les êtres humains, plaisir exprimé sans détour et célébré dans un finale festif et drôle mais aussi dans une intimité que nous prenons goût à ne pas envahir. Toujours cet équilibre entre décomplexion rigolarde et pudeur touchante.
Stéphane Ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: 1986, Allemagne, archives, Das letzte Schweigen, Berlin, Berlinale, cinéma allemand, Danemark, deuil, deutsch, enquête, Fantasia, FCVQ, germanophone, Il était une fois un meurtre, investigation, jeune fille, meurtre, meurtrier, outre-Rhin, pédophile, Peer Summer, Polar, police, scènes de crime, serial killer, Suisse, thriller, Ulrich Thomsen, Wotan Wilke

Sorti en avril dernier en France sous le titre Il était une fois un meurtre, The Silence a franchi quelques semaines plus tard l’Atlantique pour être intégré à la programmation de Fantasia. D’où sa présence aussi dans la catégorie "Expérience(s)" de la première édition du FCVQ, heureuse prolongation de l’événement montréalais dans la Capitale-nationale. Projeté en dernière séance du festival hier dimanche soir au Clap de Québec (dans des conditions peu optimales, avec une copie numérique de qualité discutable), The Silence a permis de clore l’ensemble sur une note de frisson et de virtuosité. Réalisé par le Suisse Baran bo Odar – classé par le magazine Variety parmi les dix réalisateurs à suivre en 2011 – The Silence est un thriller haletant et pessimiste dont les enjeux se déploient sur deux époques. En juillet 1986, deux désaxés pédophiles planifient le meurtre d’une jeune fille ; l’un des deux, en fait témoin et complice passif, disparaît et refait sa vie. 23 ans plus tard, à la même date et au même endroit, une jeune fille est assassinée. Un meurtre qui pousse l’ancien complice à sortir de l’ombre et à retrouver, mû par des pulsions qu’il ne pourra bientôt plus supporter, l’assassin initial. En parallèle, un inspecteur de police veuf et quelque peu borderline mène l’enquête, aidé par le policier qui travailla autrefois sur l’affaire, et aujourd’hui à la retraite. D’une époque et d’un protagoniste, à un autre, le récit se resserre autour des culpabilités et des fêlures de l’âme.

Filmé avec un sens de l’épure et du cadrage dramatique (pléthore de plongées pour un point de vue déique : damnation éternelle des personnages), The Silence prend le parti de rapprocher la solitude des parents des victimes, à celle des tueurs et du flic dépenaillé faisant office de héros basculant dans l’obsession maladive. La trame est classique mais Baran bo Odar, en plus d’orchestrer l’habituelle traque avec mise en perspective des indices d’une époque à la lumière d’une autre, redéfinit la notion de course-poursuite. Tous les protagonistes sont ainsi poursuivis par la culpabilité et la souffrance de vivre seuls. Un concept qui renforce la tension extrême de l’ensemble, notamment celle des situations d’interrogatoire de routine devant mener à la piste de l’assassin : voir cette séquence éprouvante pour les nerfs où Peer Sommer se tient prêt à sortir son couteau face à la présomption de la femme flic venu le questionner à son domicile. Original dans son traitement héroïque avec ce policier hirsute à qui son supérieur ordonne "de prendre une douche", The Silence rompt avec les figures du genre, n’hésitant pas à fragiliser l’image virile et forte de l’enquêteur traquant un serial-killer. Le héros, toujours lui, est ainsi surpris en pleine nuit en train de porter une robe de sa défunte femme, dont il n’a pas fait le deuil. Ailleurs, Baran bo Odar ne tombe pas non plus dans le piège de la représentation cliché du pédophile, affublant ses assassins d’un physique d’individu sans histoires et non de l’apparence convenue du binoclard à cheveu gras telle que l’aurait affectionnée un mogul hollywoodien. Dans cette volonté de ne jamais rendre attirant aucun des protagonistes de cette sordide histoire mais de les montrer à hauteur et à horreur d’hommes, le réalisateur décuple la puissance anxiogène d’un monde qui n’est plus une hyperbole cinématographique : juste un écho aux tragédies de notre actualité quotidienne, écho que vient assombrir un finale privilégiant l’irrésolution et l’isolement de tous.
Stéphane Ledien
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Autre bonne surprise pour qui aime le cinéma fantastique, The Corridor confirme la richesse de la catégorie "Expérience(s)" du Festival de Cinéma de la Ville de Québec. Bien que cette section soit surtout constituée d’empreints à la dernière édition de Fantasia, et donc moins placée sous les feux de la rampe du festival autrement plus axé sur ses projections prestigieuses (des drames ou tragi-comédies intimistes rassembleuses ; okay, chacun ses priorités), il faut relever l’extraordinaire prise de risques et la qualité d’ensemble des titres choisis pour la composer. Même si lors de sa dernière projection, la salle, comme pour le film de Chris Sivertson ou Hellacious Acres d’ailleurs, était peu remplie, le bonheur de visionner pareille pellicule œuvrant avec rigueur et intelligence pour le genre fantastique-horreur n’en demeurait pas moins fort. Pour un peu, on se croirait à Gérardmer mais, on ose l’écrire, avec un programme un cran au-dessus.
Premier long-métrage de Evan Kelly, The Corridor recycle avec brio le thème du groupe d’amis passant un week-end dans une cabane au fond des bois et basculant dans l’horreur sous l’impulsion de forces maléfiques. Comme le cadre est canadien, l’auteur se trouve bien placé pour exploiter cet archétype du chalet perdu en pleine forêt, lieu de retraite paisible qui va immanquablement se transformer en terrain "de jeu" cauchemardesque. Pas de réitération d’horreur bouffonne et de gore potache à la Cabin Fever dans The Corridor. Éloigné des concepts nourris au jeunisme que l’on voit pulluler à Hollywood depuis plus d’une décennie, le métrage de Kelly déploie une mécanique d’angoisse palpable mais paradoxalement imperceptible et de fantastique subtil, avant d’accentuer son propos, passant dans son dernier tiers à une terreur psychologique pure plus inconfortable puis à un pétage de plombs sanglant.

The Corridor, c’est l’histoire de quatre amis qui se rassemblent dans le chalet de la défunte mère de l’un deux, justement pour un week-end de veillée funèbre où chansons, alcool et soutien affectif à l’ami orphelin, dénommé Tyler (Stephen Chambers), sont au programme. Entre les protagonistes, une tension règne, palpable dès l’arrivée de chacun en ces lieux enneigés (tourné en Nouvelle-Écosse, le film donne furieusement l’impression de se dérouler au Québec). Les liens d’amitié qui unissent les personnages ont en effet été mis à mal par Tyler qui, le jour de la mort de sa mère, avaient tenté de poignarder ses amis dans un accès de folie passagère alors qu’ils lui rendaient visite à son domicile (prologue du film d’une intensité manifeste, émotionnellement engageante). C’est marqués par cet épisode douloureux que les trois amis nourrissent une relation de défense et de protection mutuelle à l’égard de Tyler, tout juste sorti de l’hôpital psychiatrique et toujours sous médicaments. Dans ces conditions, tous trouvent peu étrange, mais inquiétant néanmoins, de l’entendre parler de visions et d’une découverte mystique dans les bois, en plein milieu de la première nuit de ce week-end de veillée particulière. Tyler finit par emmener ses amis avec lui pour leur faire partager cette rencontre avec des forces obscures, mystiques. Un contact dont chacun ne sortira indemne ni mentalement, ni physiquement.
Sans en dire trop concernant l’intrigue et les enjeux de ce petit film fantastique intimiste basculant dans l’horreur brutale, on peut en souligner l’originalité dans le déploiement graphique du mal hantant les lieux et les personnages : pas de fantômes ni d’apparitions monstrueuses ici, juste une sorte de champ magnétique qui se dresse en pleine forêt. Tirant parti d’un décor naturel de toute beauté et d’une blancheur renvoyant à l’innocence et à la lumière, Evan Kelly introduit une intéressante contradiction horrifique ; derrière la pureté cristalline du "couloir" et de l’environnement neigeux lui-même, se profile l’horreur la plus noire (et rouge) dictée par une folie contagieuse, les pensées meurtrières se transmettant d’un personnage à un autre, tous, alors, habités d’une rage et d’une haine basée sur une connaissance intime de ce que l’autre possède de plus détestable et de plus faible au fond de lui. C’est dans cette dynamique que fonctionne à plein régime la peur distillée par la mise en scène d’Evan Kelly, cinématographie proche de celle d’un Brad Anderson, en moins travaillé néanmoins. Personnages cruxifié, scalpé, poignardé, mis en joue par un fusil de chasse : Kelly exploite quelques formes de mise à mal ou à mort cinématographiques les plus spectaculaires et anxiogènes du genre, situations d’autant plus génératrices d’épouvante qu’elles prennent place dans un environnement bucolique et lumineux, déjà perturbé auparavant par l’aura fantomatique de la mère de Tyler et ses étranges messages enregistrés sur bande vidéo. Un crescendo cultivé jusqu’à l’ambiguïté entre imagination torturée et réalité, quand Tyler croit se retrouver à l’hôpital alors qu’il se bat contre son ami Everett (James Gilbert, vu dans Saw VI), pris de folie lui aussi. Hormis une résolution sacrificielle un brin brouillonne y compris dans sa forme, The Corridor fait montre d’un sens aigu de l’épouvante quasi-minimaliste, droite, claire, efficace.
Stéphane Ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Acadiens, Acayiens, All Cheerleaders Die, amour, Bobby Fontaine, boxe, Bryan Batt, Cajuns, Cayiens, Charlie Fontaine, Chef-Opérateur Caméra, cinéma de genre, cinematographer, clandestins, combats, Directeur de la Photographie, Etats-Unis, expédition punitive, Fantasia, FCVQ, Fight Club, frères, gangster, genou brisé, I Know Who Killed Me, Lindsay Lohan, Lucky McKee, mafia, magouilles, Marc Senter, Michael Bowen, Nathan Grubbs, Nouvelle Orléans, Pell James, prison, revue, The Lost, trahison, trailer, ultimate fighting, Versus, versusmag, violence, Zoran Popovic

Autre prêt gracieux de Fantasia au FCVQ : le dernier film de Chris Sivertson, auparavant auteur d’un vénéneux et dérangeant The Lost (d’après le roman de Jack Ketchum) de bonne facture, que nous avions chroniqué dans le n° 14, et d’un I Know Who Killed Me avec Lindsay Lohan qui eut, lui, le malheur de décrocher un Razzie du pire film de l’année 2007. Moins extrême que The Lost, Brawler n’appartient pas vraiment au genre fantastique mais rappelle à quel point le style de Sivertson peut en faire une valeur sûre du cinéma de genre sombre, torturé voire autodestructeur, sous-tendu par un réalisme qu’on ne retrouverait pas chez les chouchous poseurs d’Hollywood. Réalisé cette année (le film n’a pas encore de distributeur), Brawler flirte ainsi avec la noirceur. Celle, notamment, du milieu des combats clandestins organisés par la mafia à La Nouvelle-Orléans. Le métrage suit le parcours de deux frères pugilistes, Charlie et Bobby Fontaine, véritables légendes locales. Le plus jeune des deux, Bobby (Marc Senter, le psychopathe de The Lost, ici toujours aussi inquiétant, imprévisible), même s’il enchaîne les victoires, s’attire régulièrement des ennuis en plus de contracter des dettes auprès des criminels commanditaires de ses combats. Un jour qu’une bande d’étudiants débarque chez lui pour lui donner une leçon après qu’il les ait floués dans un deal de drogue, son frère Charlie (Nathan Grubbs) vient lui prêter main forte mais se fait briser le genou pendant la bagarre. L’aîné décide de raccrocher et de mener une vie rangée en tant qu’ouvrier du bâtiment, tandis que son frère cadet, venu emménager chez lui, accumule les bêtises et continue ses frasques. Jusqu’à commettre l’irréparable en tentant de coucher avec sa belle-sœur. Excédé, Charlie corrige Bobby et le met à la porte. Les deux frères sont désormais bien décidés à en découdre dans un combat ultime sur le bateau même où ils affrontaient auparavant leurs adversaires respectifs. Les paris sont pris, la pègre demandant même à Charlie de se débarrasser sur le ring d’un Bobby incontrôlable et devenu très mauvais pour les affaires…

Qu’il est bon de (sa)voir Sivertson revenu à ses couleurs de prédilection, du rouge certes, mais surtout du noir, du bleu nuit. L’univers décadent des combats clandestins où tous les coups sont permis se déploie dans le clair-obcur teinté d’ocre des lumières des rues, des bars (le film y a été tourné pendant les heures d’ouverture, d’où cette ambiance prise sur le vif), des sous-sols animés de La Nouvelle-Orléans. Dans ses moments de chaos pugilistique, Brawler rappelle brièvement le Fight Club de Fincher, mais l’histoire, de par son triangle affectif (Bobby, Charlie et la femme de celui-ci, Kat) rejoint les oscillations dramatiques d’un The Fighter (de David O. Russell, titré Le coup de grâce au Québec). Entre autres. Sans chercher l’originalité absolue d’un sujet souvent abordé dans le cinéma étatsunien, Sivertson se concentre sur le réalisme, la crudité d’un milieu dont la principale règle consiste, justement, à ne pas en avoir (sauf dans le respect du marché conclu avec le crime organisé qui tire les ficelles des combats clandestins). Découpés de façon sommaire mais efficace, les combats, filmés par une caméra s’imposant sur le ring comme une garde rapprochée des protagonistes, sonnent juste. Dénués de tout effet spectaculaire même dans leur rendu sonore (pas de bruitage excessif à la manière des Rocky), les coups pleuvent et font mal. D’ailleurs, Nathan Grubbs se blessa réellement lors du combat final et c’est son sang, et non du maquillage, que l’on voit couler lors de cette scène au caractère cathartique et chargé du concept, éprouvant, de fratricide. Sivertson, en observateur quelque peu cynique, ironique aussi, des ténèbres qui sommeillent en chaque être humain, instille dans le récit une tension sourde. Le personnage de Bobby, surtout, porté par l’ambiguïté du jeu de Marc Senter – entre comédie cinglante et agressivité pure – représente la face la plus sombre et la plus brutale de l’ensemble, celle par qui la tragédie arrive, celle permettant également à l’histoire de dériver vers des contrées surprenantes, jusqu’à un final à l’image du protagoniste lui-même : inattendu, inespéré quoiqu’encore prompt à relancer une seconde intrigue à problèmes pour l’aîné Charlie. Plus que pour son histoire, inspirée paraît-il de la réalité, c’est pour cette façon saisissante que Chris Sivertson a de capturer la brutalité de l’âme et du corps même – surtout – entre deux individus liés par le sang, que Brawler interpelle notre imaginaire autrement ni plus, ni moins réceptif à une énième histoire de boxeur sur la voie de la rédemption et de l’affranchissement de ses mauvaises fréquentations.
Stéphane ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: bis italien, bricolage, Canada, destruction du monde, extra-terrestres, Fantasia, FCVQ, FX, gore, Guerre, humour noir, le dernier homme sur terre, Mad Max, nucléaire, parodie, post-apocalyptique, Québec, Série B, série Z, Sci-Fi, science-fiction, Sombreself Films, survivant, virus

Attention, OFNI en vue. Vrai film indépendant, produit avec peu d’amis (juste ce qu’il fallait néanmoins) et d’argent mais avec beaucoup d’humour et d’idées (pas toujours bonnes, n’exagérons pas), Hellacious Acres : The Case of John Glass fait office de folie de festival. En guise de présentation, son réalisateur (qui en est aussi le scénariste, monteur, mixeur sonore, acteur principal — même si l’interprétation vocale du héros revient à un autre que lui — et on en oublie certainement) enfonce le clou rigolard en exhibant fièrement le matériel promotionnel du film, affiches en série limitée, t-shirts et même petites culottes ! Tout un programme qui a valeur de note d’intention, l’idée étant de bien faire comprendre la dimension parodique de l’entreprise. Emprunté lui aussi à la programmation du dernier Fantasia, Hellacious Acres constituera sans doute a posteriori l’une des expériences les plus rebutantes pour le public du FCVQ globalement attiré vers une cinématographie sinon plus conventionnelle, au moins plus solennelle.
Comédie de science-fiction à très, très petit budget, simulacre de série B/Z aux effets spéciaux bricolés mais inspirés, Hellacious Acres exploite un schéma post-apocalyptique très codifié (la Terre n’est plus qu’un champ de ruines ou de campagnes stériles suite à des guerres nucléaires doublées d’une invasion extraterrestre). On y suit les aventures absolument pas spectaculaires, et longues, et volontairement ennuyantes, de John Glass, un survivant (l’un des derniers habitants de la planète semble-t-il) équipé d’un uniforme de protection et d’un ordinateur de bord qui lui dit où aller et quels codes informatiques entrer dans tel site. Dans quel but au juste ? Le héros lui-même ne le saura jamais, après avoir erré des jours durant (110 minutes pour le spectateur, dont le réalisateur saluait, en préambule de la projection, "le courage" !), et s’être heurté à la vacuité, et vastitude, du monde ravagé par les radiations, non sans affronter la faim, la malchance chronique, les désagréments de la téléportation, les attaques d’extra-terrestres belliqueux qui ressemblent, c’est moi ou mes yeux me jouent des tours ?, à des méduses…

S’adressant à un public capable d’accepter la private joke et les sous-sous-productions du genre, Hellacious Acres se visionne, pour l’amateur éclairé (et/ou qui a du temps à perdre, mais d’une façon distrayante), avec un plaisir certain. Quoique le film soit vraiment trop long (il aurait foncièrement gagné à être ramené à un court ou moyen-métrage d’une heure maximum), l’ambiance qui s’en dégage reste assez spéciale et, disons dans un plan sur trois, souvent magnétique. Les plans extérieurs, d’une patine "bisseuse" (grain ajouté à la texture vidéo) mieux réussie que les séquences se déroulant en intérieur, savent cultiver la référence aux titres d’action futuriste (ou plutôt "no-futuristes") les plus prestigieux mais aussi à tous les autres (pas vraiment de clin d’œil particulier, c’est plus un état d’esprit général), sur une musique typique et avec quelques zooms caractéristiques des eighties et de la SF fauchée. On retiendra de cette pellicule pouvant facilement passer, dans nos meilleurs jours, pour de la cinématographie expérimentale (sur papier, l’auteur tiendrait là, en passant, un très bon petit roman d’anticipation à l’humour noir dévastateur), quelques mouvements de caméra audacieux (le personnage sort du cadre avant de le réintégrer à son autre extrémité le temps d’un 180 ° bien amené), des raccords et fondus qui crédibilisent les moments de transition, un goût prononcé pour l’absurde (après qu’il ait endommagé son ordinateur de bord, le héros se promène avec un autre modèle, fixé sur un bras arraché à un compatriote mort) et un traitement malin de l’après-chaos, qui, après tout c’est logique, n’a rien de spectaculaire à offrir, mais au contraire juste de la dévastation, et une solitude éternelle. Spectateurs trop sérieux, s’abstenir.
Stéphane Ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: abandon, adolescence, amitié, Austin Vickers, Berlin Film Festival, Blood River Pictures, campagne, cinéma indépendant américain, contemplation, duo, enfance, Etats-Unis, FCVQ, ferme, jeunesse, Kentucky, Love Streams agnes b. Productions, Mostra, nature, New FrontiersProduction, paysages, Sarah Hagan, Sundance Film Festival, temps

Premier titre sélectionné pour cette édition du FCVQ, Jess+Moss a tout de l’objet filmique capable de faire tourner les têtes des programmateurs (ceux de Sundance et de Berlin ne s’y sont pas trompés) : il se perçoit de façon ambivalente et n’en fascine que davantage les spectateurs prêts à entrer dans sa bulle sensorielle. Tantôt la beauté de ses plans (la nature et les champs du Kentucky s’y découpent à perte de vue) subjugue, tantôt le flou artistique (expérimental diront certains) cultivé autour de ses enjeux déroute, voire ennuie. Avec son histoire d’adolescents, cousin cousine (Sarah Hagan et Austin Vickers, complices jusqu’à la photogénie fusionnelle) partageant les souvenirs de leurs vacances passées et l’isolement présent dans une maison de campagne abandonnée (voilà pour l’unité de lieu et le nombre de personnages — à quelques brèves séquences près), Jess+Moss ne se laisse pas facilement apprivoiser. Clay Jeter a signé là un film exigeant et qui demande au public de faire preuve de la même audace que lui.

De fait, ce que le récit perd en linéarité et lisibilité de son intrigue (il y en a bien une, mais elle se dilue dans la confusion et l’incomplétude mémorielle des personnages), il le gagne en puissance picturale et en viscéralité. Jess+Moss est un film de et sur les sens. Clay Jeter y suspend très clairement le concept de narration au profit de celui des sensations. On y apprécie la poésie de vignettes contemplatives harmonieusement articulées, la ciselure presque tactile des images, l’ingéniosité des raccords permettant une narration circulaire, hypnotisante, et le vertige des rapports entre l’infiniment petit et l’infiniment grand (Jess et Moss observent les étoiles, Moss scrute des échantillons de la flore locale au microscope). Tableau en mouvement, Jess+Moss est une toile bucolique, la peinture enchantée d’une amitié où pointe le questionnement charnel et esthétique : Jess, plus âgée que Moss, projette sur ce frère cadet symbolique une aura sexuelle, faux jeu d’inceste qui renforce l’étrangeté, voire l’incongruité passagère, de l’atmosphère. Film d’ambiance où personnages et lieux entretiennent un lien métonymique (comme la maison de campagne où ils jouent aux hôtes avisés, Jess et Moss semblent avoir été abandonnés) et non récit haletant, Jess+Moss s’apprécie d’autant mieux en festival, cadre rêvé pour l’appréhension de ses atouts graphiques. Ramené au statut classique et grand public de bobine à visionner pour le plaisir du divertissement, le métrage de Jeter se refermerait effectivement sur lui-même, refusant de se dévoiler à l’impatience générale. Oui, Clay Jeter a signé là un beau film, et qui a le défaut de ses grandes qualités visuelles.
Stéphane Ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: 60 Cycles, Antiononi, caméra, Canada Pays Vaste, chef-opérateur, cinéma québécois, Cinecitta, classe de maître, Claude Jutra, Directeur de la Photographie, FCVQ, Fellini, foyers, Gilles Groulx, Hockey, hommage, innovation, John Huston, Larry Clark, Le Chat dans le sac, lentilles, Lou Fontinato, lumière, masterclass, Maurice Richard, Mémoire en Fête, noir et blanc, Office National du Film du Canada, ONF, pellicule, photo, Pierre Perreault, plongées, rétrospective, séminaire de Québec, Tour de France, Tour du Saint-Laurent, travellings, Un jeu si simple

Bref retour en arrière entre deux projections du FCVQ. Samedi 24 septembre, c’était au tour du réalisateur et directeur de la photographie originaire de Québec Jean-Claude Labrecque d’accorder au public une classe de maître, après celle, la veille au soir, de l’incontournable Larry Clark (lequel était présent dans la salle). Une véritable leçon de technique cinématographique accompagnée de quatre courts-métrages datant des débuts du bonhomme à l’Office National du Film du Canada, comme chef-opérateur / caméraman puis comme réalisateur. Projetés dans le désordre chronologique, ses réalisations (ou co-réalisations) d’abord, ses contributions photographiques à des films livrés par de grands cinéastes québécois ensuite (ici Gilles Groulx pour qui il éclaira aussi l’emblématique Chat dans le sac), ses travaux révèlent un style visuel de haute tenue, signature élégante et alerte d’où ressort aussi un goût prononcé pour l’innovation et pour la maniabilité des images. Une culture de l’expérimentation que Labrecque confie avoir acquise dès son entrée à l’ONF (dans les années soixante), alors lieu de bouillonnement et de créativité.
C’est de cette avant-garde et de ces recherches stylistiques dont témoignent les quatre courts programmés en début de séance.
60 Cycles, seconde réalisation de Labrecque, est un documentaire sur la course cycliste du Tour du Saint-Laurent. En observateur avisé des techniques de retransmission télévisuelle de ce sport mais soucieux d’aller plus loin, Labrecque fait entrer son sujet dans le cadre cinématographique au lieu de plier sa technique à celle induite par le cyclisme. Son court-métrage est ainsi l’occasion d’exprimer une grande mobilité de l’image, établissant un parallèle naturel entre la compétition et son filmage. Travellings au plus près des coureurs, plongées vertigineuses, contreplongées audacieuses (l’objectif se substitue à la route en toute fin de film), cadrages elliptiques qui renforcent l’aspect aérien de la course (les cyclistes apparaissent et défilent en haut d’une côte, sans qu’on voie les roues toucher terre) : 60 Cycles est un exercice de style fonctionnant comme une boucle et où brillent aussi le portrait touchant de sportifs se donnant à fond (on garde en tête ces chutes et déceptions des plus malchanceux, mais aussi le sourire éclatant de ce cycliste que la caméra côtoie quelques minutes avant de remonter le cortège).
Documentaire sur la beauté et la diversité des paysages canadiens, Canada, pays vaste prolonge le propos technique de 60 Cycles : plongées impressionnantes, expérimentation poussée du grand angle et des panoramiques, filmage risqué (ce plan survolant de près — en hélicoptère — le train à Calgary et qui valut à Labrecque d’être attendu par la police à l’atterrissage). En quelques minutes, Labrecque rapproche la variété des climats et des décors naturels du pays à la mixité des techniques cinématographiques déployées. Un avant-gardisme de rigueur pour une réalisation destinée au pavillon du Canada à l’exposition universelle d’Osaka en 1970 (projection triangulaire).
Plus classique, Mémoire en Fête, réalisé par Léonard Forest en 1964, retrace l’histoire du séminaire de Québec. C’est à la fois une photographie contrastée, vivante, des lieux au moment du troisième centenaire de leur fondation, et un éclairage plus feutré de ce qu’ils furent au XVIIIe siècle. Une certaine illustration de la survivance propre au Québec, où rusticité et culture forment un tout inaliénable.

Réalisé par Gilles Groulx la même année, Un jeu simple s’intéresse au hockey et à l’équipe des Canadiens de Montréal. Devenu un classique du patrimoine cinématographique québécois, Un jeu simple dresse le portrait de véritables héros sportifs nationaux, le légendaire Maurice Richard en tête, lequel fut expulsé des séries éliminatoires par le président de la LNH après avoir frappé un arbitre en 1955. Entre captation en couleur des mouvements des joueurs sur la glace et acclamations de la foule saisies en noir et blanc, moments de jeu mémorables mais aussi tragédie (la blessure au cou du hockeyeur Lou Fontinato, les émeutes de mars 1955 suite à l’expulsion de Richard), Un jeu simple introduit une dimension spectaculaire dans le regard documentaire. C’est aussi un champ d’expérimentation dans le mariage des pellicules, puisqu’il était alors impossible d’étalonner ensemble couleur et noir et blanc.
Technicien hors pair, Jean-Claude Labrecque s’est montré aussi pointu que synthétique sur les questions de foyer, de focales, de lumière et de chimie de l’image cinématographique. Sa classe de maître, si elle fut parfois un peu trop circonscrite à la technique, permit de mesurer l’excellence de la facture du cinéma québécois des années 60. Une signature visuelle rehaussée d’histoires d’hommes et de rencontres, comme cette fois où, visitant Cinecittà, il se retrouva dans un studio voisin à ceux où tournaient chacun à part, Fellini, Antonioni et John Huston ! Définitivement, une rencontre au sommet.
Stéphane Ledien
Le Chat dans le sac, film de Gilles Groulx (1964) photographié par Jean-Claude Labrecque









