Gérardmer 2013 : bilan final de la compétition officielle

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Pas vraiment gâté par les films projetés lors de la première moitié du festival, la soupe à la grimace des courageux spectateurs non accrédités bravant la pluie glacée puis la neige ne s’estompera que par intermittence avec les autres films en compétition. Une sélection de plus une plus contestable au fil des années et qui aura pris lors de cette édition une étrange tournure (on y reviendra lors du compte-rendu plus détaillé du hors-série spécial 20ème festival de Gérardmer à paraître).

Berberian Sound Studio de Peter Strickland est en tout cas de très loin la proposition de cinéma la plus intéressante en même temps qu’elle en est une des plus hermétiques. Au cœur des seventies, un ingénieur son est employé par un producteur italien de films d’horreur giallesques à tendance misogyne pour bruiter des images d’une extrême violence. Un univers bien éloigné de cet artisan (Toby Jones) aux allures de majordome anglais et dans lequel il va se perdre, mettant à mal sa santé mentale. Le réalisateur construit peu à peu une espèce de huis-clos aux frontières de la réalité et de l’écran de cinéma où les sons censés traduire le film projeté au professionnel, et non montré au spectateur, invoquent, suggèrent, d’autres images. De sorte que la déréliction mentale du personnage est quasiment partagée par les plus réceptifs, la désorientation étant superbement accentuée par les nombreuses idées de mise en scène construisant des espaces fantasmagoriques, au sein même d’un studio tout ce qu’il y a de plus banal et foisonnant, par un jeu de lumière, d’éclairage ou de cadrages. Hélas, même nourri des plus belles intentions, le métrage va commencer à tourner à vide, s’enfermant lui-même dans son postulat expérimental, refusant d’embrasser pleinement le genre et  éludant les confrontations potentielles pourtant mises en évidence. Dommage car pour une fois qu’un film s’intéressait à cette facette du métier particulièrement peu représentée et ici remarquablement cinégénique, le dernier tiers et la conclusion abandonnent le protagoniste principal, comme le spectateur, dans cette toile sonore.

"You're Next" d'Adam Wingard

"You’re Next" d’Adam Wingard

Se présentant comme un slasher basique, You’re Next d’Adam Wingard va bifurquer sur un étrange mash-up convoquant Festen, l’inquiétante étrangeté de tueurs en combinaisons noires et masques d’animaux, Maman j’ai raté l’avion et le survival avec révélation d’un personnage féminin fortement burné à la clé. La sauce a d’autant plus de mal à prendre que les personnages composant la famille se réunissant le temps d’un week-end sont taillés à la serpe. Leur arrivée dans l’immense demeure des parents, isolée comme il se doit, se fait au compte-goutte sans que rien d’intéressant ne se dégage de ces caractères stéréotypés. Vraiment gênant quand le repas est censé tourner au vinaigre à la manière du film de Vinterberg. Mais de toute façon, ce n’est qu’un vague prétexte pour contextualiser la tuerie à venir, le but du « jeu » étant de les décimer un à un. Cela commence par un tir de barrage à l’arbalète venant de l’extérieur et se poursuit à l’arme blanche à l’intérieur. Outre le peu d’inventivité ou de tension à dégager (les jumpscares paresseux et les parties de cache-cache ou d’attrape-moi si tu peux avec les tueurs n’aident pas), on peut déplorer la séquence pré-générique montrant les voisins se faire buter trois jours plus tôt ne se justifie que pour être plus tard le théâtre d’une exécution en règle et la caméra prise de panique et tremblements parkinsonien à partir du premier meurtre de l’un des convives, rendant la suite du récit un peu plus fatigante et pénible à suivre. Il faut l’émergence de l’étudiante frêle au premier abord mais qui se révèle être une adepte des camps de survie et commence à riposter salement après avoir pris le schoses en main au moment de l’hystérie collective (presque une tarte à la crème du genre tant ce type de personnage à tendance à se multiplier) pour rebooster l’ensemble. Il faut dire que la donzelle fait preuve d’une belle énergie et violence pour répliquer, suscitant un sursaut d’intérêt et des rires dans sa manière d’occire ses adversaires, en décalage avec le ton plus inquiétant (ou du moins censé l’être) du métrage. Les quelques répliques faisant mouche et un humour noir réjouissant finissant de transformer une expérience laborieuse en spectacle sympathiquement roublard et rigolard.

"Mama" d'Andres Muschietti

"Mama" d’Andres Muschietti

A la base un court-métrage de quasiment trois minutes apprécié par Guillermo Del Toro qui en a produit cette version étendue, Mama d’Andres Muschietti est une énième variation du film de fantôme espagnol qui a du mal à combler les trous narratifs de son développement. Dommage car l’introduction et la conclusion sont vraiment épatantes, parvenant à poser une ambiance inquiétante et mélancolique.
Deux gamines sont enlevées par leur père ruiné par la récente crise des subprimes et voulant les tuer par désespoir sont récupérées et élevées par le spectre d’une âme en peine. Retrouvées cinq ans plus tard par leur oncle, elles doivent réapprendre à vivre au contact des humains. Le principal enjeu du métrage est ainsi l’instinct maternel vivace ou en gestation qui animera le fantôme et la copine de l’oncle, interprétée par Jessica Chastain (en brune, bof), tentant de s’y astreindre. Malheureusement, l’opposition des relations de chacun de ces protagonistes féminins avec les petites filles ne sera pas assez percutante, laissant plutôt une bonne part de l’action régit par un classique récit de hantise. Particulièrement flippant lors de la découverte des gamines vivant recluses dans une maison abandonnée dans les bois le métrage est par la suite plombé par des jumpscares futiles, des personnages aux motivations accessoires qui n’imprimeront jamais vraiment leur patte sur l’histoire (la tante acariâtre, le psy, le frère disparu). Malgré tout, on ne peut s’empêcher de trouver un certain charme à cette œuvre modeste et dessinant de jolis moments macabres impliquant les deux petites filles, d’autant que l’on aboutit à un beau et émouvant final.

"The End" de jorge Terragrossa

"The End" de jorge Terragrossa

On termine la compétition avec The End de Jorge Terragrossa, point d’orgue d’une sélection extrêmement décevante et qui n’aura de fantastique que le nom. Ce film espagnol n’aborde le genre (on taira lequel pour ménager la « surprise ») que comme un prétexte à la peinture de caractères sans grandes consistances, un groupe d’amis se retrouvant, sous l’impulsion de l’un d’eux, pour évoquer bons souvenirs, passé douloureux et avenir en berne. Ils vont commencer à s’entredéchirer jusqu’à ce qu’un évènement étrange les plonge dans l’incertitude puis l’angoisse : coupure d’électricité généralisée et disparition mystérieuse de toute forme de vie humaine (ou presque) aux alentours. Il décident alors de s’enquérir d’une aide providentielle en partant à pied rejoindre le village le plus proche. Une immense balade qui s’apparente à une vidéo touristique pour inciter à venir en villégiature dans la région (nombreux plans sur les paysages magnifiques traversés) ponctuée des disparitions successives et inexplicables de tout le casting. Si l’intention de départ est louable et l’introduction pas désagréable, le problème majeur tient en un développement embrassant le genre avec des pincettes pour nous asséner en fin de parcours un discours sirupeux sur l’importance de vivre l’instant présent dans le regard de l’autre (et patati et patata). Une philosophie de bazar qui abaisse un peu plus le niveau de l’ensemble. A l’image de cette compétition au rabais.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Berberian Sound Studio

Bande-annonce de Mama

Le court-métrage Mama à l’origine du film

Bande-annonce de You’re Next

Bande-annonce de The End



"The Cat"de Seungwook Byun – "The Moth Diaries" de Mary Harron – "Babycall" de Pal Sletaune (competition)

Rarement les films en compétition cette année à Gérardmer auront soulevés aussi peu d’enthousiasmes. Si La Maison des ombres, Hell et Pastorela se détachent humblement (on peut aussi y adjoindre Eva mais pour ce dernier, le bel ouvrage esthétique oeuvre surtout à masquer les défaillances du récit) grâce à un classicisme de la narration fourbissant quelques vignettes et séquences étonnantes, on aura pas, loin s’en faut, été transporté d’extase. Et ce ne sont pas les dernières cartouches tirées par la section "Compétition" qui contrediront ce déprimant constant (pour retrouver la pêche, il fallait en passer par les sections parallèles où l’on a pu apprécier The Day, Chronicle et surtout LA claque de cette édition, The Woman de Lucky McKee, sur lequel nous reviendrons plus longuement une fois le décalage horaire imposé par le marathon du festival aura été digéré !). .. Comme chaque année, nos avons droit à notre film fantastique coréen mais il semble que l’on ai bouffé notre pain blanc l’année dernière avec les remarquables J’Ai rencontré le diable ou Bedevilled, The Cat de Seungwook Byun réussissant l’exploit de réunir en un seul métrage absolument tout (mais alors TOUT !) ce qui peut horripiler dans les histoires de fantômes asiatique. Une toiletteuse pour chiens et chats recueille le matou d’une cliente retrouvée morte, apparemment, d’une crise cardiaque dans un ascenseur. La présence du félin semble attirer le spectre d’une petite fille venant hanter les lieux de travail et de vie de Seyeon tout en tuant les unes après les autres les personnes de son entourage. Le rythme indolent est une caractéristique de ce cinéma mais ici il sombre dans une totale neurasthénie, le réalisateur parvenant difficilement à maintenir l’attention avec les lentes déambulations de son héroïne à travers des couloirs qui semblent ainsi interminables, sa capacité à tourner les poignées puis ouvrir les portes en plus de trois minutes, les apparitions convenues et attendues du fantôme (et vu la vitesse affichée par les victimes pour tourner la tête, on a laaargement le temps de le voir venir), les personnages pittoresques ou grotesques mais pas trop, le traditionnel flashback explicatif, etc.
Sans compter que la claustrophobie et le trauma dont souffre l’héroïne ne sont jamais véritablement exploités autrement que pour former les pires clichés et que le film emprunte le même sillon tracé par Dark Water d’Hideo Nakata (sans la puissance émotionnelle) et autres versions de The Grudge sans aucune plus-value, modifiant à peine certains motifs.

Autre séance particulièrement pénible, celle de The Moth Diaries de Mary Harron. On n’espérait pas grand-chose de la part de la réalisatrice ayant commis American Psycho et bien elle a dépassé nos attentes tant son film est d’une pauvreté scénaristique peu commune. Et encore, c’est se montrer indulgent avec un récit multipliant les incohérences criardes et stupides. Cette histoire d’amitié fusionnelle entre Rebecca et Lucy, virant à la passion amoureuse et perturbée par l’arrivée de l’étrange Ernessa (la plantureuse Lily Cole) lorgne vers une romance gothique à tendance saphique mais le talent d’Harron pour aseptiser le matériau en main trouve ici matière à s’exprimer avec une force incroyable puisque les tensions sexuelles entre jeunes filles sont inexistantes. De même que le moindre suspense ou rebondissement intéressant. Et comme si ce n’était pas suffisant que la nature d’Ernessa soit évacuée en deux temps, trois photos noirs et blanc et un flashback médiant éventant la révélation finale (!), Harron livre à intervalles réguliers des explications sur l’histoire en cours au moyen d’une voix-off (journal intime de l’héroïne oblige) ou du prof de littérature anglaise (Scott Speedman) étudiant avec ses élèves les passages clés de livres éclairant sur la signification de ce que Rebecca est en train de vivre au moment présent.

La sélection "Compétition" se clôture avec le passable Babycall voyant une jeune femme (Noomi Rapace) emménageant dans un nouvel appartement en compagnie de son fils Anders pour fuir un mari violent. Anna est une mère extrêmement anxieuse et possessive, à tel point qu’elle contraint son fils à dormir avec elle et à étudier au domicile plutôt qu’à l’école. Le postulat de départ sur cette dépendance imposée dans les relations mère-fils est intéressant mais le récit ne s’y appuie jamais vraiment si ce n’est pour trouver un écho lourdingue dans les relations similaire nourries par Helge (futur ami d’Anna) et sa mère mourante. Le film préfère embrayer rapidement vers une nouvelle histoire de trauma et de fantôme ne reposant pas en paix et de long couloirs, etc, de sorte que l’on a la bizarre sensation de se retrouver face au remake norvégien de The Cat. Un sentiment certes exagéré mais il faut dire que le réalisateur ne fait rien pour formaliser une intrigue brillant encore par son absence de cohérence, préférant s’appesantir sur l’inquiétante étrangeté que certaines séquences tentent maladroitement de créer. De plus, le babycall du titre est aussi mal exploité que le reste des éléments laborieusement mis en place, ne parvenant jamais à jouer sur la corde sensible d’un amour maternel presque fusionnel que ce lien technique aurait pu s’amuser à raffermir et exhorter intensément.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de The Cat de Seung Wook Byun

Bande-annonce de Babycall de Pal Sletaune (competition)




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