"La Cabane dans les bois" de Drew Goddard

Une belle brochette d’étudiants partent en week-end à la campagne, direction une cabane isolée avec un lac à proximité… ça ne vous rappelle rien ? Bon nombre de films d’horreur utilisent cette trame de fond (Vendredi 13 notamment). La Cabane dans les bois n’échappe pas à la règle, avec ses cinq étudiants aux caractères bien distincts : l’Érudit (Jesse Williams), l’Athlète (le sculptural Chris Hemsworth, vu dans Thor et Avengers, qui a abandonné ici son scalp abondant et son marteau magique), la Chaudasse (Anna Hutchinson) qui dandine son boule devant l’âtre, le Cinglé (Fran Kranz) qui carbure au bong, la Vierge (Kristen Connolly) qui va sûrement voir le loup. Ils décident de s’aérer l’esprit en prenant un camping-car très années 80 (bien moins stylé que celui de La Colline a des yeux, nouvelle version). Au passage, ils tombent sur le bon vieux pompiste désagréable, vétéran du Viêt-Nam, qui machouille du tabac et qui crache par terre, qui ne manque pas de leur indiquer le chemin (vers la mort ?) de la cabane Buckner, la dernière maison sur la gauche, après le tunnel. Une cabane glauque à souhait avec le miroir sans tain qui va bien, parfait pour mater la fille qui enlève le haut. Après une première soirée arrosée, ils découvrent la cave de la cabane et ses objets d’un autre âge : la vieille boîte à musique, la robe en dentelle et le fameux livre secret (un nouveau Necronomicon ?). La vierge s’empresse de lire à haute voix une incantation en latin qui a le don de réveiller… une famille de zombies (Evil Dead remember) motivée comme jamais à l’idée de croquer de la chair fraîche. Jusque–là, on est dans les clous du film d’horreur. Aux commandes de cet OVNI horrifique, on trouve le scénariste de Cloverfield, Drew Goddard, ici réalisateur, et le réalisateur d’Avengers, Joss Whedon, ici scénariste (Vous suivez toujours ?). Ce duo de choc joue avec les codes du genre. La réalisation de Goddard est un bel hommage à l’âge d’or eighties des films d’horreur (Vendredi 13, Evil Dead…) avec très peu de mouvements de caméra superflu, un côté brut de décoffrage efficace, pas de plan séquence, ni de caméra subjective à des années lumières du Projet Blair Witch et autre [REC].

Finalement derrière cette mise en scène très années 80, on bascule dans les années 2012. Les protagonistes sont les victimes d’une équipe de télé-réalité (menée par les loufoques Bradley Whitford et Richard Jenkins), qui depuis une base souterraine, tire les ficelles du scénario en diffusant des phéromones dans la forêt pour inciter le couple à s’envoyer en l’air, en employant un gaz pour inciter le groupe à se séparer plutôt qu’à rester ensemble pour affronter les zombies. Et si vous ajouter à cela, une bonne overdose de SF (la seconde partie du film bascule dans… l’inattendu) et la présence d’une guest-star de chez guest-star, vous obtenez un cocktail détonnant qui bien qu’imparfait sur plusieurs plans vaut le détour pour son originalité.
« Vous croyez connaître l’histoire. Vous pensez connaître la fin ». Jamais une accroche de film n’aura été aussi juste pour inviter le chaland à venir se prendre une bonne claque cinématographique en pleine poire !

Nicolas Domenech

Film sorti dans les salles françaises le 02 mai 2012
Distribué (en France) par Metropolitan Filmexport



« TOUTE MA VIE [EN PRISON] » DE MARC EVANS : ACCUSÉ, TAISEZ-VOUS !

Soixante secondes… C’est la durée pendant laquelle – grâce à un compteur placé dans le coin droit en bas de l’écran – le spectateur est mis dans la peau d’un condamné à mort attendant l’exécution de sa sentence, lors du générique de début de Toute ma vie [en prison], coproduit entre autres par l’acteur Colin Firth et sa femme Livia Giuggioli Firth. Puis le compteur s’accélère… Et atteint plus de douze millions de minutes, soit le temps durant lequel Mumia Abu Jamal est incarcéré depuis son arrestation pour le meurtre d’un policier, crime qu’il n’a jamais reconnu.

Deux mois après l’exécution médiatisée en Géorgie de Troy Davis le 22 septembre dernier, qui a également toujours clamé son innocence, le documentaire de Marc Evans (Snow Cake, Trauma, My Little Eye) relate le cas d’un autre afro-américain, lui aussi symbole de la lutte contre la peine capitale aux États-Unis. Coïncidence heureuse, le métrage sort quelques semaines après le trentième anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France par François Mitterrand et son Garde des Sceaux d’alors, l’avocat Robert Badinter. Trente ans que la « guillotine » ne fonctionne plus dans l’hexagone. Trente ans qu’un prisonnier américain patiente en attendant le couperet tant redouté. Un prisonnier politique selon beaucoup d’observateurs, l’homme étant un journaliste noir, militant, et membre du parti politique Black Panther.

Malgré la pléthore de films sur le sujet (des documentaires comme le récent Honk ou encore Made In The USA, mais surtout la multitude de fictions, comme ces deux chefs d’œuvre que sont Je veux vivre de Robert Wise et La Dernière marche de Tim Robbins), Toute ma vie [en prison] parvient à trouver un angle d’attaque original par le point de vue de son narrateur, un jeune Anglais, William Francome, né le 9 décembre 1981, soit le jour où Abu Jamal est arrêté à Philadelphie pour le meurtre de l’officier de police Daniel Faulkner. La mère de William, dotée d’une conscience politique aiguë, n’aura de cesse de lui parler de ce prisonnier politique d’outre-atlantique, et c’est tout naturellement que le jeune homme choisira de traverser l’océan afin de tourner un documentaire sur le cas Mumia Abu Jamal, mais débordant de ce cas particulier pour livrer une réflexion plus générale sur la peine capitale et les États-Unis. Malheureusement, à son arrivée à la prison de Green en Pennsylvanie,  William Francome est surpris de ne pas avoir la possibilité de filmer des images du prisonnier, suite à la promulgation d’une loi interdisant l’enregistrement et la diffusion de photos ou de vidéos de prisonniers. La preuve que l’outil législatif est capable de se mettre en marche pour faire disparaître une personnalité gênante que l’on ne veut pas voir occuper l’espace public et médiatique.

Faux témoignages, non respect des règles de préservation de la scène du crime, indices volontairement écartés, sous-représentation de la communauté noire parmi les jurés alors que celle-ci représente presque la moitié de la population de Philadelphie, et – last but not least – un juge raciste qui oublie son devoir de réserve et de neutralité : l’observateur extérieur ne pourrait imaginer qu’il n’y ait pas une révision du procès, tant la première audience manquait d’impartialité. Amnesty International a d’ailleurs qualifié ce procès de parodie judiciaire qui bafoue la constitution fédérale américaine, ce qui théoriquement devrait invalider le procès et, de fait, annuler la peine encourue par Mumia Abu Jamal. Mais l’impressionnant lobbying politique et policier afin de ne pas rouvrir l’enquête synonyme de nouvelle procédure judiciaire ne permet pas d’entrevoir une telle issue à cette affaire. Après l’impossibilité d’un procès un révision (la Cour d’appel a en effet confirmé la culpabilité de l’accusé aux yeux de la justice), le seul enjeu de la lutte concerne la peine : Mumia Abu Jamal sera-t-il condamné à mort ou sa peine sera-t-elle commuée en une peine de prison à perpétuité ?

Le réalisateur Marc Evans.

L’affaire Abu Jamal-Faulkner semble être une plaie que Philadelphie ne souhaite pas rouvrir, comme si la ville préférait vivre dans la fiction de la culpabilité de l’activiste afro-américain plutôt que d’affronter la réalité. Toute ma vie [en prison] fait d’ailleurs un parallèle intéressant et pertinent, en rappelant que la municipalité a préféré honorer – par la construction d’une statue à son effigie – le boxeur fictif (blanc) Rocky Balboa au détriment de ses sportifs locaux (noirs) bien réels, à savoir Joe Frazier et Sonny Liston. L’affaire judiciaire donne d’ailleurs l’occasion à Marc Evans et son équipe d’offrir au spectateur un petit aperçu de l’histoire de la ville principale de l’État de Pennsylvanie : un racisme endémique – et toujours d’actualité – dans une mégalopole qui compte 44 % d’afro-américains ; la brutalité policière « légendaire » à Philadelphie (un procès a d’ailleurs été lancé contre la municipalité) ; le maccarthisme et le procès des époux Rosenberg, dont le fils apparait à l’écran. Le métrage s’intéresse plus particulièrement à la répression du « mouvement noir », à travers les manœuvres pour contenir et surveiller le Black Panther Party ainsi que le procès intenté contre Angela Davis, militante communiste et proche de ce parti radical qui fut à la pointe du mouvement Black Power.

Moins connue, la communauté MOVE (The Christian Movement For Life) fondée par John Africa fut elle aussi victime de la répression politico-judiciaire. Certains de ses membres furent jugés à perpétuité lors d’un procès obscur et sentencieux. Plus grave, en 1985, l’implication d’officiels politiques dans un bombardement en hélicoptère (!!!) mystérieux qui provoqua un incendie, dans lequel moururent les familles de ce mouvement de libération revendiquant le retour à un mode de vie plus proche de la nature. Onze personnes moururent, dont cinq enfants. La vision insoutenable des corps calcinés de ces derniers n’est pas épargnée aux spectateurs, des images nécessaires pour les habitants de Philadelphie afin qu’ils n’oublient pas cette répression quasi-systématique de la contre-culture américaine. Une répression devenue « instinctive » de la part des forces de l’ordre, comme le fait remarquer le rappeur/acteur Mos Def qui se fait embarquer alors qu’il improvise un concert sur la voie publique. L’artiste protestait contre l’administration Bush qui – lors de l’ouragan Katrina – laissa à l’abandon les victimes (essentiellement des pauvres issus de la communauté noire) qui perdirent foyers et quelquefois des proches (l’ouragan fit près de deux mille morts, rappelons-le).

Angela Davis, en compagnie de William Francome.

Au-delà du propos sur les errements du système judiciaire étatsunien et de l’histoire de l’affaire Mumia Abu Jamal, Toute ma vie [en prison] séduit par le dynamisme de sa mise en scène, qui emprunte autant aux codes du film documentaire (images d’archives, interviews de personnalités telles le linguiste et philosophe Noam Chomsky, les rappeurs Snoop Dogg et Mos Def, l’écrivain Alice Walker, etc.) qu’il innove en utilisant différents effets visuels et esthétiques (collages, animation, etc.) combinés à une bande son appropriée du plus bel effet (Hip Hop, Soul, Funk et Jazz).

Alors que depuis la fin du tournage un nombre inimaginable de minutes se sont encore écoulées pour Mumia Abu Jamal dans le couloir de la mort (un « enfer » selon ses propres mots), le prisonnier se rappellera de la date d’anniversaire de William Francome le 9 décembre – une date qui doit être gravée dans sa mémoire – et pensera lui passer un coup de fil pour le lui souhaiter. Un condamné à mort qui parvient à oublier sa condition de mortel en sursis et est capable d’empathie. Sans doute la plus belle preuve d’espoir pour les plus de trois mille prisonniers en attente d’exécution aux États-Unis d’Amérique, considérée aujourd’hui encore par certains comme la « plus grande démocratie du monde ».

Fabien Le Duigou.

Sortie le 23 novembre 2011 (distribué par Lug Cinéma)

Bande annonce (Vostfr) :



"Honk" de Arnaud Gaillard et Florent Vassault : To stop executions !

Honk raconte une Amérique qu’on ne voit pas beaucoup dans les médias, et encore moins au cinéma. Cette Amérique absurde et violente, c’est celle de la peine de mort. Les réalisateurs français Arnaud Gaillard et Florent Vassault signent un court documentaire humble et terrifiant, composé de trois séquences qui sont autant de portraits de personnes directement concernées par la peine capitale : une famille (les Kirk) qui va assister à l’exécution de l’assassin de l’un des leurs, un ancien condamné (Curtis) libéré après avoir vécu dix-neuf ans dans le couloir de la mort, et une mère (Golda) dont le fils y séjourne pour de bon.

Et en guise de bonus, l’interview éparpillée d’un universitaire local qui rappelle que les méthodes utilisées pour la plupart des exécutions aux Etats-Unis (injection létale, zyklon B.) ont été inventées par les nazis à la fin des années 1930. Aussi édifiante que puisse être cette piqûre de rappel, le plus intéressant, dans ses propos, réside dans le constat qu’il fait d’une société qui déshumanise à un tel degré le condamné à mort, que son exécution n’est finalement plus perçue comme la fin de vie d’un homme, mais comme celle d’un « moins que rien, d’un sous-homme ». Comme une société qui renierait ce qu’elle a de moins humain en soustrayant toute humanité à la personne concernée. Pourtant le film, justement, s’attache à souligner l’humanité qui subsiste toujours en ces hommes et femmes condamnés pour l’éternité (ainsi le fils de Golda, qui peint des toiles depuis sa cellule).

Le témoignage le plus touchant reste celui de Curtis, incarcéré près de vingt ans dans le couloir de la mort avant que son ADN et le FBI ne le tirent d’affaire et constatent l’erreur judiciaire qui l’envoyait à la mort. Curtis, désormais libre, vit malgré tout la peur au ventre d’être pincé par des flics rancuniers qui viendraient le chercher pour n’importe quelle raison. Aussi ne conduit-il plus en Oklahoma, tout en se barricadant chez lui dès qu’une voiture de police tourne dans son quartier. On y découvre un homme broyé par le système judiciaire américain qui peut condamner à mort un individu innocent (et la grande qualité du film étant de ne justement pas attaquer la question de la peine de mort sous le seul aspect des innocents exécutés), au point de l’empêcher d’avoir une vie heureuse et normale à sa sortie prison. Si bien que le seul plaisir qu’il peut encore éprouver consiste à marcher pieds nus dans l’herbe.

À travers ces rencontres, Gaillard et Vassault font le portrait d’une Amérique malade et perverse (l’un des membres de la famille Kirk se réjouit à l’idée de « voir un homme mourir »), et aveuglée par des lois criminelles. Le film est autant indispensable que ce qu’il raconte peut parfois être effroyable. Au détour de conversations, on apprend, par exemple, que dans certains états, un condamné à mort peut choisir la façon dont il sera exécuté (dans le premier segment du film, l’homme en question a choisi d’être fusillé plutôt que d’être « piqué »), et qu’après ces exécutions, se tiennent bien souvent des conférences de presse au cours desquelles des journalistes soulignent que la procédure s’est tenue dans le respect et la dignité du prisonnier (sic). Jusqu’à ce qu’une voix s’élève enfin pour témoigner de la violence de l’exécution.

C’est de ça que parle surtout ce documentaire : des gens qui résistent et s’élèvent contre la peine de mort, dans une indifférence souvent générale. C’est d’ailleurs de là que le titre du film provient. Honk pour « klaxonner » (Golda qui klaxonne sur des centaines de mètres devant la prison où est enfermé son fils pour se faire entendre et montrer qu’elle est là), et montrer à ceux qui sont enfermés, que dehors, on continue de penser à eux et de se battre. Pour rester humain et digne face au pire travers d’un « grand » pays.



Julien Hairault

Le film est sorti en salles depuis le 9 novembre 2011, distribué par Shellac.



"J. Edgar" de Clint Eastwood
12 novembre, 2011, 2:02
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Eastwood, notre maître à tous. Les quelques défauts formels d’Invictus (des ralentis malvenus, une hyperbole agaçante des émotions dans le finale) avaient certes inquiété la rédaction, mais sans fâcher. Au-delà avait par contre suscité l’an dernier bien des déceptions au sein de l’équipe : l’ami Zugasti est sans doute le seul à trouver le film bon, tandis que les camarades Nuevo et Hairault se montraient très critiques dès sa sortie, l’un sur le blog, l’autre dans le numéro 21 de notre belle revue. C’est dire si l’on attendait fébrilement J. Edgar, non pas tant pour confirmer la pente descendante du réalisateur (on a entendu de mauvaises langues en dire du mal avant même la projection ; pourquoi faire confiance à des journalistes qui critiquent les films comme ils parlent des chiens écrasés ?), mais pour le voir renouer avec une cinématographie grandiose sur un sujet propice : l’Histoire des États-Unis et (de) ses figures du pouvoir, dans un cadre éminemment divertissement parce que passionnant. Après visionnement du nouveau métrage du grand Clint, on peut affirmer que le défi narratif et formel a été relevé – une fois n’est pas coutume – avec brio et DiCaprio, qui perpétue chez Eastwood l’aura qu’il a trouvée chez Scorsese, surtout avec Shutter Island, plus grand film de l’année 2010 selon l’ami Taillard et votre serviteur.
Commençons par le factuel, Eastwood s’est entouré de ses techniciens habituels, garants d’une constante excellence visuelle : Joel Cox au montage, une institution ; Tom Stern à la photographie, une signature ciselée de film en film (et depuis Créance de sang) pour une mise en lumière où les parts d’ombre dominent parfois le champ d’investigation ; et James R. Murakami au décor, un allié solide pour installer l’ambiance feutrée et paranoïaque de cette histoire de l’un de plus puissants – et donc dangereux – acteurs de l’histoire judiciaire et politique moderne de la nation américaine.
Métrage fleuve, biopic entraînant, néo film noir dont les extravagances n’ont pas fini de soulever quelques polémiques, J. Edgar fait très bon usage du principe du flashback. Pour retracer la vie, la carrière, la mort – trois aspects qui ne font qu’un dans l’œil d’or eastwoodien – du directeur du FBI, agent omniscient, intriguant à tous les niveaux et tirant les ficelles de l’autorité gouvernementale étasunienne des années trente, quarante et cinquante, le cinéaste a fait appel aux qualités d’écriture de Dustin Lance Black. Un narrateur doué au travail orienté, déjà à l’œuvre sur Harvey Milk et visiblement à l’aise avec le portrait à double face, d’un côté à hauteur de nation, de l’autre, à hauteur d’homme. Il est évident que l’on doit au scénariste, lui-même homosexuel, le traitement, pas toujours nuancé – mais JEH était-il réellement subtil ? – de la sensibilité invertie du personnage. Outre le film de Van Sant consacré à l’un des plus grands représentants de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle, Black a aussi signé le script de Pedro, biographie du premier gay séropositif à être apparu dans un reality show sur MTV (The Real World : San Francisco). Qu’Eastwood se soit adjoint les services de sa plume pour nourrir de réalisme psychologique les troubles et déchirements qui habitaient Hoover (incarné, c’est le mot, par DiCaprio) constitue autant une preuve de culot que l’assurance d’une mélo-dramaturgie marquée et moderne, dont les coups d’éclat théâtraux (scène de ménage entre Hoover et son ami/compagnon Clyde Tolson, interprété par Armie Hammer, qui jouait les jumeaux Voss dans The Social Network) s’entrechoquent avec le classicisme élégant du Maître. Sur ce point, J. Edgar fera sans doute pouffer les plus gênés des spectateurs désarçonnés par la frontalité du script qu’Eastwood retranscrit avec un intimisme délicat mais aussi ironique, surtout lorsqu’Hoover enfile la robe de sa défunte mère, incapable de se débarrasser d’un évident désir œdipien.

Attaché à relever la gageure d’une vision exhaustive des cinquante années de règne du Directeur du Federal Bureau of Investigation, J. Edgar navigue entre passé et présent, imbriquant parfois même les temporalités avec la volonté de brouiller les repères, sinon de superposer les époques et les points de vue : voir ce plan où la mère de Hoover lui parle lorsqu’il n’est qu’un enfant pour, image suivante, retenir toute son attention alors qu’il est devenu jeune homme ambitieux mais toujours soumis au regard maternel. J. Edgar est une succession de raccords et de fondus où se chevauchent débuts et apothéose politique du personnage qui, au fil du métrage, devient figure incontournable, voire tutélaire, du renseignement étasunien : quelle géniale bien que simplissime trouvaille que celle de cet ascenseur dont les portes se ferment en 1969 pour s’ouvrir en pleine ère Truman. Une belle façon aussi d’assujettir le pouvoir présidentiel à l’influence transversale (époques, régimes, contexte) du patron du FBI. D’une fluidité rare pour notre époque, J. Edgar ne se déploie pas, attention, avec la virtuosité opératique que l’on était en droit d’attendre, du moins de la part d’un autre qu’Eastwood ; par exemple un De Palma (autre réalisateur qu’on aurait aimé voir se frotter au mythe), éventuellement un Michael Mann, qui a hélas laissé passer sa chance d’iconisation en faisant de Hoover un personnage un peu trop effacé dans son bien fade Public Enemies. Cinéaste exigeant et efficace, le Honkytonk Man d’Hollywood sait se montrer raconteur patient (certains parleront de bavardage, mais relisez donc les interventions de Hoover dans les documents en encart de la trilogie Underworld USA écrite par Ellroy), quand bien même il tourne à toute vitesse (son prochain film est déjà sur les rails, un remake de Une Étoile est née avec Beyoncé). Ainsi Hoover/DiCaprio revient-t-il lui même en off et au gré de ses disponibilités mémorielles – transformant en hagiographie la simple énonciation des faits, d’où les envolées patriotiques de Hoover face au Congrès et leurs effets larmoyants, bien évidemment formalisés par cette vision subjective (c’est l’astuce que certains critiques semblent oblitérer) – sur son histoire et ses succès policiers, de son apprentissage du métier judiciaire dans le sillage du démocrate dénonciateur du "péril rouge" Alexander Mitchell Palmer (Geoff Pierson, vu en avocat de choc dans L’Échange) à la refonte du BOI en FBI ; de la surveillance des anarchistes et militants révolutionnaires des années vingt (Emma Goldman) à la traque des ennemis publics John Dillinger, Baby Face Nelson et autres gangsters, événement déclencheur d’une réorganisation du bureau (étendue de ses pouvoirs) et de l’armement des G-Men ; de l’enquête suite à l’enlèvement puis le meurtre du bébé de Charles Lindbergh (le "crime du siècle") aux programmes d’écoutes secrètes (frasques sexuelles de JFK) et de contre-espionnage des organisations politiques dissidentes (COINTELPRO, d’ailleurs peu développé dans le film, dommage).

C’est assurément le lien métonymique qu’entretient Hoover avec la nation US qui intéresse Eastwood, parce que plus que n’importe quelle autre personnalité politique, celle du patron de la célèbre agence fédérale américaine permet de dérouler le fil d’une histoire nationale mouvementée. Une fresque où l’écho de la grande dépression se répercute dans l’esthétique de séquences flirtant, ici avec l’esprit du film de gangsters (mise en abyme avec L’Ennemi Public de Wellman), là avec celle du film noir et du polar d’investigation (l’affaire du bébé Lindbergh), avant de bifurquer vers le thriller politique et paranoïaque des années 1970 (Les Trois Jours du condor, Les Hommes du président, etc.), ère symptomatique d’une rupture de ton qu’illustre très bien la vulgarité de Nixon. Eastwood réutilise aussi des motifs favoris, toile de fond contextuelle (la crise, comme dans Honky Tonk Man) ou appui sur des faits divers sanglants et révélateurs de la nature sombre de son pays : voir la place qu’occupe dans le film l’assassinat du petit Lindbergh, ces restes de bébé dont la découverte renvoie par exemple, de loin, aux violences faites aux enfants dans Mystic River et, de près, à L’Échange, dont les révélations criminelles s’inspiraient de l’affaire des meurtres du poulailler de Wineville.
En se déplaçant dans les deux sens et à son aise sur l’axe temporel a priori linéaire du film, le cinéaste induit aussi l’idée d’une Histoire qui se répète, Hoover transmettant ses rapports à chaque nouveau Président, et obnubilé par l’idée d’éléments subversifs récurrents (communistes, militants de gauche, mouvements d’émancipation) et par le fichage : la séquence où il fait une démonstration de sa maîtrise des données à sa secrétaire Helen Grady (Naomi Watts dans un rôle au départ attribué à Charlize Theron) aux premières heures du Bureau reste à cet égard un modèle de circulation spatiale, Hoover devenant dans une plongée embrassant les lieux, le gardien des informations confidentielles sur tous les citoyens des États-Unis d’Amérique. Pour Hoover, l’Histoire elle-même est finalement subversive, sauf à être contrôlée et réécrite par ses soins. C’est pourquoi Eastwood nous montre le personnage en quête perpétuelle d’étendue de ses pouvoirs, signe évident de la longévité du personnage. Ceci, en parallèle de la disparition progressive et totale de tout espace de vie privée, déjà très réduit au départ : avec Hoover, intime et public se confondent – d’où aussi ces superpositions, ces raccords d’un environnement et d’une époque à l’autre –, sauf pour les secrets les mieux gardés – les siens bien sûr – sur ses exploits réels (et rétablis dans leur vérité négative par Clyde Tolson lors d’une discussion finale) et ses pulsions.
J. Edgar est une navigation trépidante entre passé et présent, entre gloire et déclin politique, mais surtout entre points de vue confrontés à la réalité des faits : en perturbant la linéarité de son propos et des objectifs de Hoover, Eastwood signe du même coup un manifeste contre la concentration des pouvoirs, méfiance à l’égard de l’appareil de contrôle et de surveillance de l’État, dérive dangereuse d’une volonté exacerbée de protéger les citoyens d’eux-mêmes.



Stéphane Ledien

> Film sorti au Québec le 11 novembre 2011.
Sortie prévue en France le 11 janvier 2012.



"Brawler" de Chris Sivertson (section "Expérience(s)")

Autre prêt gracieux de Fantasia au FCVQ : le dernier film de Chris Sivertson, auparavant auteur d’un vénéneux et dérangeant The Lost (d’après le roman de Jack Ketchum) de bonne facture, que nous avions chroniqué dans le n° 14, et d’un I Know Who Killed Me avec Lindsay Lohan qui eut, lui, le malheur de décrocher un Razzie du pire film de l’année 2007. Moins extrême que The Lost, Brawler n’appartient pas vraiment au genre fantastique mais rappelle à quel point le style de Sivertson peut en faire une valeur sûre du cinéma de genre sombre, torturé voire autodestructeur, sous-tendu par un réalisme qu’on ne retrouverait pas chez les chouchous poseurs d’Hollywood. Réalisé cette année (le film n’a pas encore de distributeur), Brawler flirte ainsi avec la noirceur. Celle, notamment, du milieu des combats clandestins organisés par la mafia à La Nouvelle-Orléans. Le métrage suit le parcours de deux frères pugilistes, Charlie et Bobby Fontaine, véritables légendes locales. Le plus jeune des deux, Bobby (Marc Senter, le psychopathe de The Lost, ici toujours aussi inquiétant, imprévisible), même s’il enchaîne les victoires, s’attire régulièrement des ennuis en plus de contracter des dettes auprès des criminels commanditaires de ses combats. Un jour qu’une bande d’étudiants débarque chez lui pour lui donner une leçon après qu’il les ait floués dans un deal de drogue, son frère Charlie (Nathan Grubbs) vient lui prêter main forte mais se fait briser le genou pendant la bagarre. L’aîné décide de raccrocher et de mener une vie rangée en tant qu’ouvrier du bâtiment, tandis que son frère cadet, venu emménager chez lui, accumule les bêtises et continue ses frasques. Jusqu’à commettre l’irréparable en tentant de coucher avec sa belle-sœur. Excédé, Charlie corrige Bobby et le met à la porte. Les deux frères sont désormais bien décidés à en découdre dans un combat ultime sur le bateau même où ils affrontaient auparavant leurs adversaires respectifs. Les paris sont pris, la pègre demandant même à Charlie de se débarrasser sur le ring d’un Bobby incontrôlable et devenu très mauvais pour les affaires…

Qu’il est bon de (sa)voir Sivertson revenu à ses couleurs de prédilection, du rouge certes, mais surtout du noir, du bleu nuit. L’univers décadent des combats clandestins où tous les coups sont permis se déploie dans le clair-obcur teinté d’ocre des lumières des rues, des bars (le film y a été tourné pendant les heures d’ouverture, d’où cette ambiance prise sur le vif), des sous-sols animés de La Nouvelle-Orléans. Dans ses moments de chaos pugilistique, Brawler rappelle brièvement le Fight Club de Fincher, mais l’histoire, de par son triangle affectif (Bobby, Charlie et la femme de celui-ci, Kat) rejoint les oscillations dramatiques d’un The Fighter (de David O. Russell, titré Le coup de grâce au Québec). Entre autres. Sans chercher l’originalité absolue d’un sujet souvent abordé dans le cinéma étatsunien, Sivertson se concentre sur le réalisme, la crudité d’un milieu dont la principale règle consiste, justement, à ne pas en avoir (sauf dans le respect du marché conclu avec le crime organisé qui tire les ficelles des combats clandestins). Découpés de façon sommaire mais efficace, les combats, filmés par une caméra s’imposant sur le ring comme une garde rapprochée des protagonistes, sonnent juste. Dénués de tout effet spectaculaire même dans leur rendu sonore (pas de bruitage excessif à la manière des Rocky), les coups pleuvent et font mal. D’ailleurs, Nathan Grubbs se blessa réellement lors du combat final et c’est son sang, et non du maquillage, que l’on voit couler lors de cette scène au caractère cathartique et chargé du concept, éprouvant, de fratricide. Sivertson, en observateur quelque peu cynique, ironique aussi, des ténèbres qui sommeillent en chaque être humain, instille dans le récit une tension sourde. Le personnage de Bobby, surtout, porté par l’ambiguïté du jeu de Marc Senter – entre comédie cinglante et agressivité pure – représente la face la plus sombre et la plus brutale de l’ensemble, celle par qui la tragédie arrive, celle permettant également à l’histoire de dériver vers des contrées surprenantes, jusqu’à un final à l’image du protagoniste lui-même : inattendu, inespéré quoiqu’encore prompt à relancer une seconde intrigue à problèmes pour l’aîné Charlie. Plus que pour son histoire, inspirée paraît-il de la réalité, c’est pour cette façon saisissante que Chris Sivertson a de capturer la brutalité de l’âme et du corps même – surtout – entre deux individus liés par le sang, que Brawler interpelle notre imaginaire autrement ni plus, ni moins réceptif à une énième histoire de boxeur sur la voie de la rédemption et de l’affranchissement de ses mauvaises fréquentations.



Stéphane ledien



"Jess+Moss" de Clay Jeter (section "Découverte")

Premier titre sélectionné pour cette édition du FCVQ, Jess+Moss a tout de l’objet filmique capable de faire tourner les têtes des programmateurs (ceux de Sundance et de Berlin ne s’y sont pas trompés) : il se perçoit de façon ambivalente et n’en fascine que davantage les spectateurs prêts à entrer dans sa bulle sensorielle. Tantôt la beauté de ses plans (la nature et les champs du Kentucky s’y découpent à perte de vue) subjugue, tantôt le flou artistique (expérimental diront certains) cultivé autour de ses enjeux déroute, voire ennuie. Avec son histoire d’adolescents, cousin cousine (Sarah Hagan et Austin Vickers, complices jusqu’à la photogénie fusionnelle) partageant les souvenirs de leurs vacances passées et l’isolement présent dans une maison de campagne abandonnée (voilà pour l’unité de lieu et le nombre de personnages — à quelques brèves séquences près), Jess+Moss ne se laisse pas facilement apprivoiser. Clay Jeter a signé là un film exigeant et qui demande au public de faire preuve de la même audace que lui.

De fait, ce que le récit perd en linéarité et lisibilité de son intrigue (il y en a bien une, mais elle se dilue dans la confusion et l’incomplétude mémorielle des personnages), il le gagne en puissance picturale et en viscéralité. Jess+Moss est un film de et sur les sens. Clay Jeter y suspend très clairement le concept de narration au profit de celui des sensations. On y apprécie la poésie de vignettes contemplatives harmonieusement articulées, la ciselure presque tactile des images, l’ingéniosité des raccords permettant une narration circulaire, hypnotisante, et le vertige des rapports entre l’infiniment petit et l’infiniment grand (Jess et Moss observent les étoiles, Moss scrute des échantillons de la flore locale au microscope). Tableau en mouvement, Jess+Moss est une toile bucolique, la peinture enchantée d’une amitié où pointe le questionnement charnel et esthétique : Jess, plus âgée que Moss, projette sur ce frère cadet symbolique une aura sexuelle, faux jeu d’inceste qui renforce l’étrangeté, voire l’incongruité passagère, de l’atmosphère. Film d’ambiance où personnages et lieux entretiennent un lien métonymique (comme la maison de campagne où ils jouent aux hôtes avisés, Jess et Moss semblent avoir été abandonnés) et non récit haletant, Jess+Moss s’apprécie d’autant mieux en festival, cadre rêvé pour l’appréhension de ses atouts graphiques. Ramené au statut classique et grand public de bobine à visionner pour le plaisir du divertissement, le métrage de Jeter se refermerait effectivement sur lui-même, refusant de se dévoiler à l’impatience générale. Oui, Clay Jeter a signé là un beau film, et qui a le défaut de ses grandes qualités visuelles.



Stéphane Ledien



"BumRush" de Michel Jetté : l’action à la québécoise

Artisan d’un cinéma d’action montréalais dont la virilité n’a rien à envier à celle des productions étatsuniennes, Michel Jetté réalise des films empreints d’un réalisme social et urbain très cru et très palpable. Le style brut qui en résulte peut dérouter voire susciter chez le spectateur le malaise d’une proximité dérangeante ; c’est un peu comme si un film d’action brutal et sans recul fictionnel aucun, faisait irruption dans notre quotidien. Et, de fait, c’est bien là le propos de Jetté. L’homme déploie des intrigues nourries de toute l’ultraviolence des rues de la plus grande métropole francophone d’Amérique du Nord, et fait s’entrechoquer ses particularismes criminels en véritable connaisseur des gangs. Surtout ceux des motards, qui après la mafia italo-canadienne, se sont emparés dès la fin des années 70 du marché de la drogue sous la bannière des Hells Angels — via leur chapitre québécois, les Nomads, dirigé par le célèbre Maurice Boucher. Après un Hochelaga (2000) justement consacré aux bikers et une Histoire de Pen (2002) concentrée sur l’aventure d’un jeune homme qui, pour survivre en prison, doit participer à des combats organisés par des bandes, Jetté a livré cette année avec BumRush sa nouvelle vision des gangs criminalisés qui sévissent dans le Montréal d’aujourd’hui.

Sorti en salles au Québec en avril 2011 et disponible en DVD depuis août, BumRush peut se prévaloir d’une sèche authenticité allant bien au-delà de la mention "inspirée de faits réels". À travers une formalisation brusque, percutante et débarrassée du clinquant propre aux films plus ludiques du genre (on n’est pas chez Antoine Fuqua), Jetté met en scène la montée en puissance d’un gang de rue montréalais, les I.B 11, bien décidé à prendre le contrôle d’un quartier autrefois dominé par les motards et les membres de la mafia. En s’attaquant au bar le Kingdom, lieu considéré jusqu’à présent comme neutre dans les enjeux de territoire âprement défendus par les uns et par les autres, les membres du I.B 11 vont se heurter au ras-le-bol de son gérant et de ses anciens compagnons d’armes, un petit groupe de doormen que dirige celui qu’on surnomme "Le Kid" (Emmanuel Auger, entre autres vu dans les sitcom Caméra Café version québécoise et Les Invincibles ; il y a plus couillu, je vous l’accorde). Pour ces vétérans de l’armée canadienne ayant officié en Bosnie puis en Afghanistan, c’est une guerre d’un genre nouveau qui se déclare à eux et qu’ils devront mener sans peur des conséquences et des pertes humaines. Un acte initial de vigilantisme qui va très vite se transformer en stratégie de la tension où pour mieux neutraliser l’ennemi, l’équipée des "portiers" bagarreurs / flingueurs n’hésitera pas à s’allier avec les Italiens et à manipuler la psychologie clanique, perverse, des membres rivaux au sein du gang des I.B 11.

Porté par la fluidité de son filmage (caméra suffisamment mobile lors des confrontations), une ambiance de série B aussi noire que crue (nous ne sommes pas dans l’actioner rigolard), BumRush ne cherche pas à se poser comme le Roadhouse (mais si, souvenez-vous, le film de Rowdy Herrington avec Patrick Swayze) du Québec. Tant mieux ou pas, là n’est à vrai dire pas la question. Dans ses recherches d’un réalisme grinçant, assez divertissant mais toujours inquiétant (la conclusion finale du flic demi-frère du gérant du Kingdom, résume assez bien le pessimisme général vis-à-vis du crime organisé), le film de Jetté rappelle, mais en mieux maîtrisé, les tentatives visuelles sombres et torturées d’un Baise-moi (sur un tout autre sujet, c’est certain). On pense aussi, de loin, au Rue Barbare de Béhat, sauf que les combats sont ici bien mieux chorégraphiés ; la bonne influence du cinéma US se ressent dans chaque plan, les moins ciselés (champs et contrechamps sur des acteurs pas toujours charismatiques dans l’expression des émotions) étant toujours rattrapés par un sens de la narration brutale et, bien sûr, roborative.
Dans un déferlement de violence, y compris sexuelle et psychologique, les anciens tankistes menés par Le Kid distribuent les coups autant qu’ils en reçoivent, jusqu’à un interrogatoire sanglant aux trois quarts du film, et la vengeance finale où la poudre parle peu, mais bien.
Même s’il comporte des défauts (quelques plans et cassages de gueule plutôt… casse-gueule, justement, sur le plan visuel), même s’il n’est pas dénué d’une certaine austérité par endroits (quelques répliques ampoulées, quelques regards un peu creux), BumRush opte pour ce qu’on pourrait appeler le choc de la réalité augmentée. La narration désabusée, et en off s’il vous plaît, du flic ami du quintette, l’introduction très "harboiled" de chaque personnage du groupe (un lutteur, un videur / artiste martial, etc.) et l’esthétique rock’n'roll de certaines séquences même ultra brèves (la sortie de prison du chef des bikers s’apprêtant à reprendre son territoire, la découverte par le flic d’un nouveau cadavre dans une benne des bas fonds) flirtent avec les films des gangsters de trempe plus qu’acceptable : carrément appréciable. Idem pour la façon qu’a Jetté de capturer la nuit dans ses filets cinématographiques. Des plans aériens de gratte-ciels illuminés somme toute très habituels même dans les polars de seconde zone, mais qui flattent l’œil avide de ces chromos urbains favorisant l’appropriation du genre. Dernier point, le chef des I.B 11 est interprété par le rappeur Bad News Brown, assassiné à Montréal en février dernier ; caractéristique extradiégétique si l’on peut dire, qui ne fait que renforcer le réalisme dont fait preuve Jetté dans cette peinture sans concessions — sauf celles, peut-être, qu’il effectue en toute conscience pour le plaisir spectatoriel le plus basique, pour ne pas dire reptilien.



Stéphane Ledien

> DVD disponible à la location et à la vente en zone 1 au Québec



André Quintaine, créateur de Hantik Films

Dans la rubrique DVD de notre dernier numéro, nous avions chroniqué les deux premiers films d’un nouvel éditeur de DVD: Hantik Films. The Death Kiss et Black Dragons, deux petites pépites tournées dans les années 1930 et 1940 aux Etats-Unis avec Bela Lugosi, étaient ainsi les premiers titres édités par André Quintaine à la tête de sa nouvelle structure. Le troisième, Tomorrow at Seven, sera très prochainement chroniqué sur ce blog. A l’heure où le marché de la vidéo s’essouffle, et où un travail envers les vraies raretés se fait… rare, Versus donne la parole à un homme qui depuis près de vingt ans, œuvre dans l’ombre pour la reconnaissance du cinéma de genre et des petites mains de l’écriture. En espérant que cela dure le plus longtemps possible !



Versus : Pouvez-vous, dans un premier temps, nous parler de vous, vous présenter ?

André Quintaine : Je suis André Quintaine. J’ai créé en 1994 Sueurs Froides, un fanzine dédié au cinéma de genre qui depuis existe également sous la forme d’un site web. En 1998, j’ai créé Sin’Art, une association qui édite des fanzines et des films amateurs en DVD et qui gère un site web de VPC grâce auquel on peut acquérir des DVD et des fanzines des 4 coins du monde. En 2010, j’ai créé une nouvelle structure, Hantik Films pour éditer des films en DVD, mais pas seulement. Comme j’ai un « vrai » travail à côté, j’ai créé toutes ces structures en parfaite indépendance.

Versus : Qu’est-ce qui pousse l’ancien rédacteur en chef de Sueurs Froides à monter sa maison d’édition de DVD ?

A.Q. : L’appât du gain, évidemment ! Mais non… Tout d’abord, en ce qui concerne Sueurs Froides et Sin’Art, j’ai pu me reposer sur des gens talentueux, fiables et rigoureux pour continuer l’activité et reprendre mes tâches. Cela m’a permis d’avoir le temps d’entreprendre de nouvelles activités. En outre, en 15 ans, j’ai accumulé une foule de contacts très utiles. Par exemple, les 20 membres de l’équipe qui travaillent sur Hantik Films sont quasiment tous d’anciens bénévoles de Sin’Art ou de Sueurs Froides. Et mes contacts avec les éditeurs m’ont également beaucoup aidé. Stéphane Bouyer du Chat Qui Fume m’a apporté énormément d’informations utiles pour démarrer. Et naturellement, grâce à Sin’Art, la mise en page, le sous-titrage d’un film, etc, sont des choses que je pratiquais et maîtrisais déjà plus ou moins.
Finalement, il était donc logique de tenter l’aventure de l’édition DVD.

Versus : Quels sont les moyens pour y parvenir dans le contexte actuel difficile de l’édition ?

A.Q. : Le cas d’Hantik Films est particulier car les membres de l’équipe n’attendent pas sur les ventes pour remplir leurs assiettes. Nous avons tous un travail à côté. En revanche, et contrairement à Sin’Art et Sueurs Froides, nous voulions tout de même que tout le monde à Hantik Films soit rémunéré, même si chacun doit malgré tout beaucoup donner de lui bénévolement. Cet apport est important car il nous permet d’avoir la liberté de peaufiner un produit avant de le mettre en vente. Par exemple, les films de la Scare-ific Collection sont des films vraiment très obscurs et, grâce à notre disponibilité, nous pouvons nous permettre de soigner les éditions avec le visuel d’époque, un livret, un serial sous-titré en bonus, etc. Ce ne serait pas possible si nous devions compter toutes nos heures de travail.

Versus : Techniquement, où dénichez-vous ces films et comment se passe l’acquisition de leurs droits ?

A.Q. : Black Dragons, The Death Kiss et Tomorrow at Seven que nous avons sortis jusqu’à présent sont libres de droit. Nous n’avons donc pas eu à payer les droits d’exploitation de ces films. Nous avons simplement un contact, dont le métier est de trouver la meilleure copie existante de ces films et de vérifier s’ils sont vraiment libres de droit ou pas. C’est cette prestation que nous payons et rien d’autre. En revanche, nous sommes actuellement en négociation avec un réalisateur allemand pour exploiter son film en France et en Espagne. Là, il faut donc se tenir au courant de ce qui sort, via Internet, les revues de cinéma. Lorsque nous contactons un auteur, nous mettons en avant notre particularité. Nous essayons de valoriser plusieurs points qui nous semblent essentiels comme l’honnêteté de notre démarche ou la passion qui nous anime, mais également notre expérience. L’auteur sait alors que son œuvre bénéficiera d’une bonne exposition et que nous ferons le maximum pour la valoriser.

Versus : Comment travaillez-vous la ligne éditoriale de votre collection The Scare-ific…, quels sont les critères de sélection des films finalement édités ?

A.Q. : Les critères se sont un peu affinés ces derniers mois… Mais voilà… Les films doivent faire partie des années 20, 30 ou 40. Il ne doit pas forcément s’agir de films fantastiques, mais le scénario doit quand même distiller une ambiance mystérieuse. On ne fait pas dans les classiques ou les chefs-d’œuvre du genre car il faut que ce soit une authentique découverte. Quelque chose dans le film doit également susciter de l’intérêt, ou mieux, de l’attachement… C’est difficile à expliquer mais, pour Tomorrow at Seven, on tombe forcément sous le charme de Chester Morris. De même les deux comiques sont attachants avec leur humour de répétition bien vieillot. Pour Black Dragons, c’est le côté historique qui nous a séduit avec cette histoire de propagande se déroulant en pleine guerre mondiale, ainsi que le final incroyablement sadique. Pour The Death Kiss, c’était rigolo de retrouver tous les acteurs du Dracula de Tod Browning dans une histoire totalement différente. Le scénario parfaitement construit nous a aussi beaucoup plu. Depuis peu, nous essayons également de sélectionner des films avec un brin d’humour. Nous nous sommes rendu compte que la traduction des scènes comiques demande un travail tout à fait particulier. C’est plus dur, mais c’est très motivant.

Versus : Votre travail d’éditeur cherche-t-il à combler un manque dans l’éditions de DVD en France, en partant du principe que vous éditez les films que vous aimeriez trouver vous-même disponibles à la vente ?

A.Q. : Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte le fait qu’Hantik Films est un éditeur européen… Même si c’est plus facile à écrire qu’à faire, nos DVD sont prévus pour être commercialisés en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France et, pourquoi pas, en Grande-Bretagne. Dans ce contexte, nous essayons de sélectionner des films inédits dans la plupart de ces pays, mais ce n’est pas évident. The Death Kiss est déjà sorti en Italie, Black Dragons en Espagne. Tomorrow at Seven est à ma connaissance inédit partout… Quoi qu’il en soit, notre travail d’éditeur ne peut pas être seulement de sortir des films inédits. En revanche, ce que nous aimerions vraiment, c’est susciter chez les cinéphiles de la curiosité pour ces films surannés. Les vieux films intéressent de moins en moins, ce qui se comprend car nous sommes inondés de nouvelles productions. Or, ces vieux films peuvent apporter des émotions qu’aucun film récent ne peut offrir : un charme désuet, une certaine naïveté, une ambiance d’époque, etc. C’est quelque chose que nous souhaiterions valoriser et c’est la raison pour laquelle en juillet dernier nous avons organisé un jeu sur 5 forums différents, dont 2 allemands. Il y avait des énigmes à résoudre qui amenaient à un indice et en rapprochant les indices de chaque forum, on découvrait le titre du troisième volume de la Scare-ific Collection, à savoir Tomorrow at Seven. Nous avons fait cela dans le but d’intriguer, d’éveiller la curiosité, de toucher par le jeu, de parvenir à faire un pont entre les gens et ce vieux film. L’initiative a été bien accueillie et nous allons donc développer le concept. A chaque nouvelle sortie, nous organiserons un nouveau jeu qui nous plongera tous dans l’ambiance des années 20, 30 ou 40. Le projet est encore un peu flou, mais ça pourrait être très intéressant, enfin, si nous y parvenons.

Couverture de Grausam Rouge #1

Versus : Parlez-nous également de la genèse de Grausam Rouge, qui comme vos DVD, s’ouvre à l’international puisque les textes y sont traduits en plusieurs langues ?

A.Q. : Grausam Rouge est un objet de référence, ou en tout cas un objet de collection qui se consacre à la reproduction de photos de films. Les 20 pages au format A4 proposent ainsi une quarantaine de photos, souvent de grande taille. L’idée, c’est d’en mettre clairement plein les yeux. Nous avons souhaité proposer le texte dans différentes langues afin de le rendre accessible au plus grand nombre. Le premier volume, entièrement consacré au film Vampire… Vous avez dit Vampire ? de Tom Holland, est sorti en mai dernier. Le prix de vente a fait grincer quelques dents… Mais c’est un peu de notre faute car nous avons vendu le produit comme un magazine. On s’attend donc plutôt à un prix entre 5 et 8 euros. Or, Grausam Rouge n°1 est vendu 14.95 €. Le prix de vente s’explique par les charges fixes importantes (acquisition des photos, traductions, impression couleur sur papier de qualité, marge accordée aux boutiques). L’accueil a malgré tout été bon mais il faut que l’on revoie notre stratégie de communication pour les numéros suivants… Par ailleurs, nous n’avons pas encore communiqué sur Grausam Rouge à l’étranger… Du coup, le second numéro n’est pas prêt de sortir alors qu’il devait être disponible en septembre ! Quoi qu’il en soit, et comme vous pouvez le voir, Hantik Films n’est pas seulement un éditeur DVD et nous avons d’ailleurs d’autres projets en cours de concrétisation.


Propos recueillis par Julien Hairault début septembre.

Chronique de Tomorrow at Seven à lire dans les prochains jours sur ce blog.

A visiter : www.hantikfilms.com


Extrait de The Death Kiss



"This Must Be The Place" de Paolo Sorrentino

S’il vous plaît, ne vous arrêtez pas uniquement sur le look de Sean Penn dans This Must Be the Place de Paolo Sorrentino. Et pourtant, voilà une belle performance : la coiffure à la Alice Cooper ou Robert Smith, le visage fardé avec fond de teint et rouge à lèvres, les ongles (mains et pieds) peints, la démarche mesurée, la petite valise à roulettes, la voix au ralenti, tout ne pourrait sentir que le surjeu et la course aux Oscars. Pourtant, du fond de ce personnage calibré et typé (“la rock ‘n’ roll star”), Sean Penn fait un numéro d’acteur éblouissant. Rien à voir avec sa coiffure, sa démarche, sa voix, tout cela est requis par Cheyenne, ce drôle de bonhomme qui a quitté le star system il y a vingt ans et s’est retiré en Irlande. Non, ne regardez que ses yeux, les yeux bleus de Sean Penn : ce sont ceux d’un enfant perdu dans un corps adulte, d’un pauvre gamin qui se cherche encore, à plus de cinquante ans, et ne s’est pas trouvé.
Sorrentino a scindé son film en deux : la première partie irlandaise, amusante et désespérée, dans laquelle Cheyenne traîne son ennui. Puis la seconde, américaine, qui prend les allures d’un road movie initiatique, nourrie de rencontres comme l’était Into the Wild du même Sean Penn.
Pourquoi This Must Be the Place mérite-t-il un large détour ? Sans doute moins pour son scénario (somme toute du déjà vu) que pour son interprétation (et pas seulement Sean Penn), ses façons de s’attarder sur un détail, une rencontre, du superflu. On disait de Hawks qu’il plaçait toujours sa caméra à hauteur d’homme. Dans ce film, Sorrentino mérite le même compliment.

Comment remplir les vides avec du plein ? Je crois que le cinéaste italien ne se pose même pas la question. Il suit tout simplement ses envies. Ainsi le formidable moment où Cheyenne suit à New York un concert de David Byrne, l’ex-leader des Talking Heads auxquels le film emprunte le titre d’une des chansons, puis discute un moment avec lui. Ou l’histoire de l’invention de la valise à roulettes par le génial Harry Dean Stanton.
On peut reprocher à Sorrentino de vouloir faire trop d’esthétisme, un peu à la David Lynch. De placer dans ses plans des éléments incongrus, telle l’oie dans la maison de Joyce Van Patten ou le bison qui apparaît dans le cadre d’une fenêtre. Ce qui pourrait passer pour du maniérisme, ainsi que quelques maladresses (mineures), font tout le sel de This Must Be the Place.
Curieusement, le film déborde de gentillesse : la rock star n’est pas teigneuse ni le mec tatoué rencontré dans un bar ni celui qui propose à Sean Penn une cigarette ni celui qui le conseille sur l’achat d’une arme, etc. Comment décrire un monde méchant quand on sait que Penn est parti à la recherche du Mal suprême, un nazi ? L’interprétation de ce dernier par Heinz Lieven est étonnante, engendrant tout à la fois dégoût et pitié.

Projeté à Cannes lors du dernier festival, This Must Be the Place n’a pas été spécialement remarqué et c’est dommage. Ce mélange d’humour et de dépression va peut-être, c’est à espérer, trouver son public dans les salles. Là où doit être sa place !


Jean-Charles Lemeunier

Film sorti en salles en France le 24 août 2011

> À propos de Cannes 2011, lire aussi toute la rubrique et ses chroniques consacrées à l’événement et à la sélection.



"Captain America : First Avenger" de Joe Johnston

Et une de plus. Au train où vont les adaptations des plus (Spider-Man, Iron Man, Thor) et moins célèbres (Blade ; le film de Stephen Norrington étant à considérer, au final, comme la première bonne transposition des comics concernés) sagas dessinées issues de l’usine à rêves super-héroïques de la Marvel, les écrans fantastiques seront bientôt majoritairement occupés par des protagonistes costumés et aux pouvoirs surhumains, univers à la crédibilité cinématographique encore impensable il y a ne serait-ce que dix ans, et qui bascula dans le "et si c’était possible et vraiment bon ?" le jour où Sam Raimi livra à la postérité ses visions acrobatiques et chamarrées du célèbre Homme-Araignée. Exceptions faites de la magie "à l’ancienne" des deux premiers Superman (signés Richard Donner — de façon officieuse pour le second volet) et des délires sombres et torturés du génie de Burbank (aujourd’hui d’ailleurs bien fatigué, de notre point de vue) autour de l’icône Batman ; exception faite, aussi, soyons bons joueurs, d’un Rocketeer aussi divertissant qu’agréablement rétro (et déjà signé Joe Johnston : vous voyez que rien n’arrive par hasard à Hollywood), tous les films mettant en scène des super-héros à l’attirail imposant se sont toujours heurtés à la maladresse graphique (au mieux) et à l’ineptie visuelle (au pire). C’est encore vrai aujourd’hui (Daredevil de Mark Steven Johnson, Les quatre fantastiques de Tim Story : on arrête là pour les "meilleurs" exemples ?), preuve que la réussite du genre ne tient pas d’abord aux effets spéciaux mais surtout à la vision (osons même le mot : au style) du réalisateur choisi. Cela paraît évident écrit tel quel, mais allez l’expliquer aux spectateurs (et chroniqueurs oui-ouiesques) qui voient exactement les mêmes mouvements vertigineux dans l’œil cyclonique de Raimi et dans celui, de traviole point barre, de Mark Steven Johnson.
Après les Iron Man (le deux nous reste encore en travers de la gorge) de Favreau, le pas si Incroyable Hulk de Leterrier et l’inégal Thor de Branagh, les studios Marvel poursuivent donc le développement de la franchise "Avengers", en attendant un finale rassemblant avec gourmandise rétinienne on l’imagine, toute la bande des super-héros dirigés, sur le papier, par Captain America puis par Tête de Fer. En passant, doit-on rappeler à quel point l’annonce d’un Ant-Man par Edgar Wright s’avère plus qu’enthousiasmante ?
Ce mercredi 17 août voit donc la célébration sur les écrans français du premier de tous les Vengeurs : Captain America. Une adaptation qu’on n’attendait pas avec une folle impatience il faut bien le dire, tant la fibre patriotique de son sujet menaçait de circonscrire le film dans un manichéisme béat et donc, pouvait rendre le projet suspect ou, pire : complètement nul. On n’imaginait pas à quel point ce serait un plaisir de l’écrire mais nous nous sommes trompés il y a quelques mois en exprimant (brièvement, sur notre Twitter) des doutes au vu des premières photos circulant sur le net. Et c’est aussi un plaisir de le décréter ici : Captain America : First Avenger est une vraie bonne série B dotée d’un charme rétro et d’une certaine classe, celle des vieux films de guerre et d’action portés par l’intelligence de leurs interprètes. Eh oui.

Adoptant le schéma désormais classique du héros faible, malingre (incroyables effets affublant le solide comédien Chris Evans d’une chétivité maladive) mais habité d’une incroyable bonté et qui par un heureux coup du sort se retrouve doté de super-pouvoirs à mettre au service de la justice (ici la lutte contre le fléau nazi en pleine Seconde Guerre mondiale), Captain America : First Avenger a la bonne idée de ne pas se soumettre aux canons du cinéma d’action post-moderne (hypermobilité de l’image, pyrotechnie démultipliée, montage à l’adrénaline). Parce que l’histoire du "réformé" Steve Rogers devenu super-soldat de l’Amérique possède intrinsèquement une dimension idéologique dont les ramifications pourraient atteindre l’actuelle conception des conflits où sont engagés les États-Unis, l’anachronisme aussi formel que thématique illustré par Joe Johnston sauve le film de tout excès d’américano-centrisme. Chose étrange, c’était cette volonté de moderniser le contexte guerrier du premier Iron Man qui en faisait un blockbuster intéressant ; sauf que son héros permettait un discours sur le désarmement et la privatisation grandissante des armées comme des conflits, là où Captain America se serait imposé comme le bras armé de son pays, une extension de la belligérance étatsunienne (qui a dit que ce papier était orienté ?). Bonne idée donc d’avoir privilégié une fidélité très divertissante au matériau narratif d’origine et, clou de cette adaptation vraiment surprenante et captivante, d’avoir intégré au récit l’esthétique propagandiste pour mieux la détourner et s’en amuser.
Comme le Spider-Man de Raimi, Captain America… prend le temps d’exposer les enjeux de vie de son protagoniste principal, tout en parsemant le cadre d’indices justiciers et de symboliques, ni lourdes, ni prétentieuses : par deux fois, ce bouclier de fortune (un couvercle de poubelle, une portière de voiture ornée de l’étoile des autorités locales) que brandit un Rogers en position, d’abord de faiblesse (dans la ruelle, lorsqu’il n’est encore qu’un petit homme fragile) puis de force (lors de la poursuite de l’assassin de l’inventeur du sérum de super-soldat), suffit à annoncer, et même amorcer, la consécration imminente de son héroïsme ultime. Des plans astucieux, quasi métonymiques, et aux allures de vignettes mordorées de comics d’un autre âge, qui imposent avec humour l’idée que Captain America, plus que d’être un "premier vengeur", est surtout un premier défenseur du monde libre. Même ingéniosité de la part de Johnston quand il s’agit de mesurer le fragile Rogers au reste du monde : l’homme reste presque décadré, en position inférieure par rapport au champ de vision de la caméra du réalisateur, et pourtant, c’est bien lui le héros, le vrai, de cette histoire filmée avec élégance mais aussi avec humour (amusant plan où Rogers contemple son reflet trop petit pour entrer dans l’uniforme de soldat présenté de l’autre côté d’une vitrine). Une fois la métamorphose accomplie, Johnston n’inverse pas la tendance et ne choisit pas, c’est notable, d’imposer la stature de son personnage par des contre-plongées écrasantes, ni même de filmer son bleu devenu fier capitaine tout en muscles du haut d’un piédestal visuel qu’on aurait pu voir adopté comme parti pris. Qu’il soit ou non doté de ses pouvoirs, Rogers reste pour le réalisateur un personnage tantôt "sous", tantôt "sur"-homme, mais jamais, finalement, victime passive ou dominateur. Tant pis pour le manichéisme basique, voire un peu idiot, que toute une frange critique et publique attribuerait volontiers au métrage.

Les séquences charnières de ce récit du super-soldat américain contre Crâne Rouge et son armée (elles-mêmes au service d’Hitler, du moins dans l’exposition des enjeux) s’articulent ainsi avec brio autour de la tournée de "propagande" qu’entame Steve Rogers, déchu du rôle guerrier (bonne idée qui permet de faire monter la pression héroïque) qu’il était prêt à assumer au lendemain de sa transformation. De véritables scènes de music-hall mélangées à l’imagerie des actualités cinématographiques des année 40, où brillent aussi l’éclat du film noir et le juste équilibre entre épure et kitsch d’un âge d’or qui évoluera lors des fifties, on le sait, vers l’esprit "easy listening".
Fort d’un déploiement où l’hyperbole patriotique et sa surcharge graphique festive se mêlent aux paillettes de numéros chantés/dansés et à une esthétique de serial, Captain America… célèbre le courage autant qu’il s’en amuse : d’abord valeur humaine, le concept de vaillance se voit transcendé en spectacle coloré, sans jamais railler sa raison d’être première. Cette justesse de traitement et de propos, véritable équilibre des forces narratives en présence, permet alors l’avènement du 3ème acte, passage aux choses sérieuses, un assaut — on pense aux films de guerre de la grande époque — plus sombre, plus explosif aussi (mais sans l’outrance visuelle ni les pétarades exponentielles propres aux super-productions du moment : à part la scène de destruction du siège de l’Hydra, rien n’explose dans tous les sens). Dans cette partie qu’on qualifierait volontiers de plus "virile" si le terme n’était pas aussi réducteur, Johnston se montre tel l’artisan habile, efficace, honnête, qu’il a toujours été : droiture du filmage, sens du champ-contrechamp, fluidité de l’action, confrontations encadrées sans dilution (voir ce premier échange de coups de poing très classique et donc délectable — loin de la sophistication extrême et illisible des combats désormais de rigueur dans tout film du genre — entre Cap et Crâne Rouge). L’équipe entourant le réalisateur sert admirablement bien ses ordres de formalisation, avec une photo soignée sachant autant illuminer l’histoire (couleurs feutrées, faste et élégance des fourties) que l’assombrir (mort brutale — imprévisible d’ailleurs — d’un partenaire de Cap). Sur ce point, Johnston pouvait compter sur la fidélité technique du chef-opérateur Shelly Johnson, qui avait déjà éclairé pour lui Jurassic Park III, Hidalgo et l’injustement décrié Wolfman. Une mise en images impeccable et appropriée que rehausse la musique iconisante, galvanisante, d’Alan Silvestri et, on aurait tort de ne pas insister, l’interprétation sérieuse, mais pas trop, des têtes d’affiche sympathiques du métrage : à cet égard, Chris Evans apporte beaucoup de crédibilité au projet, insufflant dans sa gestuelle comme dans ses regards l’intelligence et la modestie qui font très souvent défaut aux films de super-héros (les Iron Man, sur ce point, frôlent le cabotinage). On aime bien sûr la gouaille et le numéro de vieux-colonel-dur-à-cuire de Tommy Lee Jones (qui rappelle, en plus acidulé pourrait-on dire, le Lee Marvin des Douze salopards), le charme de Hayley Atwell et même, bien que plus attendu, le machiavélisme de bande-dessinée de Hugo Weaving (décidément partie prenante de toutes les grandes fresques-adaptations hollywoodiennes des années 2000) en Johann Schmidt / Crâne Rouge fidèle au comics (tous ces "Heil Hydra" à son égard sonnant comme un détournement ludique et léger du véritable — et donc pesant — signe de ralliement nazi) mais aussi habité d’une lucidité politique notable : son propos sur la disparition des drapeaux, lors du climax, vaut comme une opposition idéologique constructive (indépendamment des rêves de domination mondiale du bonhomme, évidemment) à l’incarnation supranationale de Captain America ; une certaine idée de la mondialisation, en somme.
Qu’importe donc l’absence de profondeur shakespearienne du script ; les ficelles sont épaissies ici et là, les traits des deux camps dessinés, volontairement grossis pour une appréciation pop-cornesque de l’ensemble, mais c’est indéniable : Captain America : First Avenger s’apprécie comme l’un des meilleurs films de super-héros de son époque. Du travail solide et, pardon de l’écrire mais c’était trop tentant, de "bon soldat" hollywoodien.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles en France le 17 août 2011




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