Des hauts et des bas pour l’année-ciné 2009

Des hauts et des bas

Alors que le versusien en chef déplorera pour la deuxième année consécutive une mutinerie au sein de ses troupes (après Redacted l’an passé, c’est cette fois Jusqu’en enfer qui se retrouve loin du podium, et ce, malgré le fayotage de Fabien Le Duigou), Hendy Bicaise rappelle lui que deux des grands vainqueurs de l’année, Clint Eastwood et Quentin Tarantino, "ont survolé l’année de cinéma avec une aisance dingue, et [qu']ils savent juste exactement ce que les spectateurs (français, surtout), aiment !" Si le premier est depuis longtemps déifié au sein de la rédaction, le second est en passe de l’être, suivi de près par les "jeunes" David Fincher et Darren Aronofsky, qui font plus que jamais l’unanimité autour d’eux. Anciennement mariés, Kathryn Bigelow et James Cameron (étonnant d’ailleurs de voir les mensuels cinéma balancer leur bilan de fin d’année sans même d’avoir vu ce film-monstre qu’est Avatar !?) sont présents également, dans un ménage à trois avec Danny Boyle, couvant une nouvelle génération de cinéastes qu’il nous faudra surveiller de très près à l’avenir, avec entre autres Tomas Alfredson, Neill Blomkamp et Tom Tykwer (L’Enquête échouant de justesse aux portes de ce classement, de nouveau au grand désespoir du rédac’ chef !).

Côté flops : des séries en roue libre plus fades les unes que les autres : Vendredi 13, Transformers, Twilight, The Descent, Ong-Bak ; et des tâcherons ou pseudo-auteurs-racoleurs que plus rien n’arrête : David Morley, Jaime Rosales, Ulrich Seidl, le duo Jacques-Olivier Molon et Pierre-Olivier Thévenin, Jean-Paul Lilienfeld, Chris Nahon, Stephen Sommers, Alex Proyas, Hannelore Cayre, Ruben Östlund, Charles Nemes, Jean-Pierre Jeunet, Tony Ja ; quand à l’avenir vous lirez ces noms sur une affiche, vous aurez le droit d’y réfléchir à deux fois avant de donner votre argent à "ces artisans de la merde sur grand écran" (dixit Stéphane Ledien). Enfin mention spéciale à Steven Soderbergh, roi des montagnes russes, capable du plus anecdotique et futile avec Girlfriend Experience, du biopic à rallonge avec Che, et d’une comédie intelligente (The Informant!), le tout dans la même année !

TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. Gran Torino
2. Inglourious Basterds
3. The Wrestler
4. L’Étrange histoire de Benjamin Button
5. Avatar
6. Morse
7. Jusqu’en enfer
8. Démineurs
9. District 9
10. Slumdog Millionaire

FLOP 10 DE LA RÉDACTION

1. Mutants [David Morley]
2. Un Tir dans la tête [Jaime Rosales]
3. Import Export [Ulrich Seidl]
4. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
5. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
6. Humains [Jacques-Olivier Molon & Pierre-Jérôme Thévenin]
7. Terminator Renaissance [McG]
8. Watchmen [Zack Snyder]
9. La Journée de la jupe [Jean-Paul Lilienfeld]
10. Twilight – Chapitre 1 : Fascination [Catherine Hardwicke] & Twilight – Chapitre 2 : Tentation [Chris Weitz]

Classement recueilli et calculs établis et présentés par Julien Hairault



Meilleur film de l’année 2009 pour la Rédaction : Gran Torino de Clint Eastwood


> Lire aussi VERSUS n° 5 (totale Tarantino) et VERSUS n° 7 (totale Eastwood)



Tops & Flops des rédacteurs

Hendy Bicaise

TOP 10
1. The Wrestler
2. Synecdoche, New York
3. Tokyo Sonata
4. L’Étrange histoire de Benjamin Button
5. 24 City
6. Kinatay
7. The Box
8. Accident
9. Avatar
10. Les Beaux Gosses

Et ce fut plus dur que jamais de n’en mettre que 10… donc je n’hésite pas à offrir mes nombreuses mentions spéciales aux chers suivants :
La Route, Tetro, Little New York, Le Ruban Blanc, Tellement proches, This is it, Watchmen, Coraline, Là-Haut, Fish Tank, Vengeance, Morse, Les Derniers jours du monde, Les Trois Royaumes, Funny People, La Dernière maison sur la gauche

FLOP 10
1. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
2. De l’autre côté du lit [Pascale Pouzadoux]
3. Smart People [Noam Murro]
4. Hannah Montana, le film [Peter Chelsom]
5. Safari [Olivier Baroux]
6. Le Missionnaire[Roger Delattre]
7. Thirst [Park Chan-wook]
8. Coco [Gad Elmaleh]
9. Les Herbes folles [Alain Resnais]
10. La journée de la jupe [Jean-Paul Lilienfeld]

Mention spéciale grand foutage de gueule même si pas vu en entier… :
Un Tir dans la tête de Jaime Rosales


Julien Hairault

TOP 10
1. Morse
2. Inglourious Basterds
3. The Wrestler
4. Avatar
5. Gran Torino
6. Vincere
7. Still Walking
8. Harvey Milk
9. District 9
10. Jusqu’en enfer

FLOP 5
Le podium pour trois films français bien honteux :
1. La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld
2. Commis d’office de Hannelore Cayre
3. Micmacs à tire-larigot de Jean-Pierre Jeunet
Et les deux caprices cannois que furent les blagues…
4. …Antichrist de Lars Von Trier
5. …et Vengeance de Johnnie To


Stéphane Ledien

TOP 10
1. Jusqu’en enfer
2. L’Enquête
3. Gran Torino
4. Démineurs
5. Inglourious Basterds
6. Une Affaire d’État
7. District 9
8. Morse
9. La Dernière Maison sur la gauche [Dennis Iliadis]
10. ex-æquo : Jerichow [Christian Petzold] & Les Beaux Gosses

Mentions spéciales :
Violent Days de Lucile Chaufour
Winnipeg mon amour de Guy Maddin

Film inédit qui ne sortira jamais mais qui mériterait de :
War, Inc. de Joshua Seftel [en couverture de VERSUS n° 17 !]

FLOP 10
1. Import Export [Ulrich Seidl]
2. Un Tir dans la tête [Jaime Rosales]
3. Girlfriend Experience [Steven "je suis un auteur, non ? non ?" Soderbergh]
4. Terminator Renaissance [McG]
5. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
6. Dragonball Evolution [James Wong]
7. Los Bastardos [Amat Escalante]
8. Lino [Jean-Louis Milesi]
9. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
10. Mutants [David Morley]

Mention spéciale grand foutage de gueule :
Un Tir dans la tête de Jaime Rosales (doublé gagnant !)


Fabien Le Duigou

TOP 10
1. Jusqu’en enfer
2. L’Étrange histoire de Benjamin Button
3. Gran Torino
4. Morse
5. Slumdog Millionaire
6. La Route
7. Inglourious Basterds
8. L’Enquête
9. Une Affaire d’État
10. Un Prophète

Mentions spéciales à…
Coraline, aussi beau que le livre dont il est adapté.
Hunger que je n’avais pas vu en 2008.
Et Bronson qui m’a étonné.
Je n’ai vu ni Avatar, ni Démineurs, ni The Box. Peut-être certaines de mes mentions spéciales de 2010, quand je les aurai visionnés !

FLOP 10
1. Un Tir dans la tête [Jaime Rosales]
2. Import Export [Ulrich Seidl]
3. Happy Sweden[Ruben Östlund]
4. Le Séminaire [Charles Nemes]
5. Ong-Bak 2, la naissance du dragon [Tony Jaa]
6. Vacances à la grecque [Donald Petrie]
7. Twilight – Chapitre 1 : Fascination [Catherine Hardwicke]
8. Harry Potter et le Prince de sang mêlé [David Yates]
9. 12 Rounds [Renny Harlin]
10. 2012 [Roland Emmerich]

Mention spéciale "mauvais films dont je ne me souviens même pas (ou presque)" :
Girlfriend Experience & Vendredi 13


Eric Nuevo

TOP 10
1. L’Étrange histoire de Benjamin Button
2. The Wrestler
3. Inglourious Basterds
4. Gran Torino
5. Étreintes brisées
6. Avatar
7. Démineurs
8. Un Prophète
9. Sin Nombre
10. District 9

Mentions spéciales :
Star Trek
Ponyo sur la Falaise
Coraline
Tetro

FLOP 5
1. Humains [Jacques-Olivier Molon & Pierre-Olivier Thévenin]
2. Prédictions [Alex Proyas]
3. Mutants [David Morley]
2. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
3. The Descent : Part 2 [Jon Harris]


Julien Taillard

TOP 10
1. Gran Torino
2. Là-Haut
3. Slumdog Millionaire
4. The Chaser [Hong-jin Na]
5. Star Trek
1. District 9
2. Welcome
3. Avatar
4. Inglourious Basterds
5. 2012

FLOP 10
1. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
2. G.I. Joe – Le Réveil du Cobra [Stephen "je ne fais plus que de la merde et j'aime ça !" Sommers]
3. Watchmen [Zack Snyder]
4. Terminator Renaissance [McG]
5. Mutants [David Morley]
6. Humains [Molon & Thévenin]
7. Les Cavaliers de l’Apocalypse [Jonas Akerlund]
8. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
9. Saw VI [Kevin Greutert]
10. Prédictions [Alex Proyas]


Nicolas Zugasti

TOP 10
1. Inglourious Basterds
2. Démineurs
3. Avatar
4. Gran Torino
5. Les Trois Royaumes
6. District 9
7. Ponyo sur la Falaise
8. Ex-æquo : Là-Haut & La Tour Au-Delà des Nuages [Makoto Shinkai, inédit DVD]
9. Morse
10. Ex-æquo : Un Prophète & Une Affaire d’État

J’aurais aimé pouvoir les inclure : Public Enemies de Michael Mann, Vengeance de Johnnie To, Bronson de Nicolas Winding Refn, United Red Army de Kôji Wakamatsu, Jusqu’en enfer de Sam Raimi, Funny People de Judd Apatow, The Box de Richard Kelly, Max et les Maximonstres de Spike Jonze

FLOP 10
1. Humains [Molon & Thévenin]
2. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
3. Le Petit Nicolas [Laurent Tirard]
4. Watchmen [Zack Snyder]
5. X-Men Origins : Wolverine [Gavin Hood]
6. Twilight – Chapitre 1 : Fascination [Catherine Hardwicke]
7. The Descent : Part 2 [Jon Harris]
8. Mutants [David Morley]
9. Blood : The Last Vampire [Chris Nahon]
10. Twilight – Chapitre 2 : Tentation [Chris Weitz]



Tops & Flops des contributeurs (à suivre)

Laurent Dauré

TOP 5
1. Boy A
2. Let’s Make Money
3. Silver City
4. Mary et Max
5. Choron, dernière


Philippe Sartorelli

TOP 10
1. Avatar
2. L’Étrange Histoire de Benjamin Button
3. Public Enemies
4. Là-Haut
5. Star Trek
6. Jusqu’en enfer
7. Gran Torino
8. Démineurs
9. The Box
10. Watchmen

FLOP 10
1. Coco [Gad Elmaleh]
2. King Guillaume [Pierre-François Martin-Laval - il faudrait que les comiques français cessent de faire du cinéma une bonne fois pour toutes]
3. Dragonball Evolution [James Wong]
4. Paranormal Activity [Oren Peli]
5. G.I. Joe – Le Réveil du Cobra [Stephen Sommers]
6. Fast & Furious 4 [Justin Lin]
7. Fame – Le Film [version 2009 - Kevin Tancharoen]
8. Saw VI [Kevin Greutert]
9. [REC] 2 [Paco Plaza & Jaume Balagueró]
10. X-Men Origins : Wolverine [Gavin Hood ; très attendu et grosse déception à l'arrivée]



Philippe Diaz, réalisateur de "La Fin de la pauvreté ?"

Après la chronique ici même du documentaire La Fin de la pauvreté ?, brève (en fait très longue !) rencontre avec son réalisateur, Philippe Diaz.

© Crédit Photo François Vila

Versus : Comme dans tout documentaire, l’idée est de donner la parole à ceux qui n’en ont pas ou n’en ont plus. Ici, toutes celles et ceux qui vivent cette misère dans les « pays du Sud ». Ce qui m’a interpellé c’est le fait qu’ils soient souvent en groupe, en famille ou au sein d’un collectif de travail, lorsqu’ils prennent la parole. Pourquoi ce choix ?

Philippe Diaz : Il n’y avait pas d’idée en fait derrière. Je voulais juste les montrer dans leur univers, familial par exemple. Mais il y a aussi des personnes que l’on voit seules, comme cette femme qui parle de ses deux enfants qui ont été tués. Je voulais avant tout séparer les experts des gens pauvres, cinématographiquement parlant même. Les premiers sont en général bien installés, dans leur bureau ou leur maison, avec trois ou quatre lumières sur eux, des gélatines de couleur pour les mettre en relief etc. Alors que les pauvres sont tournés plus ou moins caméra à la main, sans aucune lumière. C’est souvent moi qui tenais la caméra, et la productrice qui s’occupait du son, pour être à deux ou trois maximum lors des prises. Car je voulais qu’ils soient à l’aise. Je voulais aller où ils étaient, les prendre sur le vif tout en les rendant confortables, suffisamment confortables pour qu’ils se confient en toute sécurité. « On va rester un moment avec vous si vous êtes d’accord, et on n’allumera la caméra que quand vous serez prêts à me laisser tourner ». On souhaitait tourner là où ils se sentaient confortables. Les planteurs de thé par exemple ne voulaient pas parler sur la plantation car ils redoutaient des problèmes avec leur patron. Ils ont donc préféré aller parler plus loin sur la route. L’objectif principal était en fait de coller au plus près possible de ce qu’ils sont.

Versus : Ce qui est singulier et intéressant, c’est que vos experts viennent de tous les continents (Afrique, Amérique du Sud…). On s’éloigne donc du schéma typique des Occidentaux qui expliquent la pauvreté des pays du sud.

P. Diaz : Oui, j’ai d’ailleurs été plus impressionné par les experts africains ou sud-Américains comme Edgardo Lander au Venezuela ou Okoth-Ogendo au Kenya. Le premier montage du film faisait presque quatre heures et me plaisait beaucoup. Ç’a été une torture de le ramener à 1h40 parce que par exemple quelqu’un comme Okoth-Ogendo qui est le Chairman de l’Université de droit de Nairobi au Kenya est spécialiste du droit de la terre. Il m’a expliqué des trucs extraordinaires. On a eu des discussions à n’en plus finir, dans lesquelles il me disait par exemple que le plus important au Kenya n’a pas été la prise de terres, leur confiscation, ni la transformation des gens en esclaves, mais l’apport de la propriété privée. Auparavant, toutes les terres étaient gérées de manière collective. De par la loi tribale, chaque personne faisant partie de la communauté avait un droit inaliénable à la terre, que ce soit pour élever son bétail, bâtir sa maison ou cultiver des céréales. C’est au moment où l’on amène le concept de propriété privée que tout cela explose, et c’est ça qui crée la pauvreté au Kenya. Je crois que je n’aurais jamais entendu cela chez un expert occidental. Ces gens savent beaucoup mieux que nous ce qu’il se passe là-bas, les vraies raisons de la pauvreté.

Versus : Cette expropriation privée est en effet en filigrane dans tout le documentaire. Et il y a un tel culte, une telle religion de la propriété privée en Occident qu’on ne se pose même plus la question…

P. Diaz : Bien sûr. J’ai interviewé Amartya Sen, et s’il reconnaît que l’on ne va pas régler tous les problèmes en abolissant la propriété privée, qu’il s’agirait d’une utopie, il admet qu’il s’agissait d’une vraie idée, d’une vraie démarche consciente de la part des Occidentaux quand ils ont promu cette valeur. Et aujourd’hui, la propriété privée est un paradigme qui domine les esprits. Tout a été fait depuis cinq cents ans pour que ces pays ne puissent pas se développer. Si l‘on consomme 30% de plus que ce que la Terre est capable de régénérer (et Serge Latouche nous dit qu’on est désormais plutôt à 50 %) ce n’est même plus un problème économique ou politique, mais un problème mathématique. Pour que nous puissions maintenir notre niveau de consommation et notre train de vie dans les pays du Nord, on va devoir plonger encore plus de gens dans les pays du Sud sous le seuil de pauvreté. On n’a qu’une seule planète. Comme il dit dans le film, si on en trouve cinq de plus, on est bon, le système pourrait perdurer. Il dit aussi une phrase que j’aime beaucoup : « penser que l’on pourrait développer à l’infini un système sur une planète finie, il faut être soit un enfant soit un économiste pour le croire ».

Versus : Autre aspect intéressant à noter, c’est la diversité des statuts des experts. Pas seulement des économistes, mais également des historiens, des juristes… Et aussi et surtout des membres de ce que l’on appelle la « société civile », des responsables d’associations principalement. Comme pour signifier la nécessaire appropriation par les citoyens de ces enjeux et de ces problématiques…

P. Diaz : C’est clair. J’ai été présenter ce film dans de nombreux festivals et participé à des débats aux États-Unis et maintenant en France. Le gros de notre public a entre 18 et 30 ans, et la question qui revient toujours à la fin c’est « qu’est-ce que je peux faire ». Et je leur réponds toujours que le « je » n’est pas un bon concept. « Qu’est-ce que « Je » peux faire ? Rien ». Bien sûr je peux manger moins de viande, rouler à bicyclette etc. Ce qui est très bien. Par contre qu’est-ce que « on » peut faire ? Beaucoup. Je tenais beaucoup à l’exemple bolivien, cette « Guerre de l’Eau », qui est important à ce titre. Ils ont résisté aux canons, aux tanks, à leur gouvernement, aux grandes sociétés américaines, et ils ont gagné. Avec rien. Si eux ont pu faire ça, nous on peut faire beaucoup de choses. Si on s’organise dans des groupes qui comptent des millions de membres et non plus des milliers, ça change tout. Les hommes politiques ne sont pas des gens qui ont des points de vue très arrêtés, si on souffle un peu d’un côté ils vont pencher de ce côté-là. Partout où on est allés, quel que soit le pays, quel que soit l’expert, on arrive toujours à la même chose, c’est-à-dire que la gestion « communale » des ressources est essentielle. C’est pour ça qu’on dit qu’il faut revenir aux Commons. L’idée que les ressources doivent être gérées de manière communautaire et doivent profiter à la communauté. Il est absolument absurde de travailler à un système dans lequel les ressources naturelles, c’est-à-dire données par la nature, ne profitent qu’à une minorité de gens. Des absurdités telles sont apparues à la suite de la privatisation de l’eau en Bolivie : les gens n’avaient plus le droit d’aller à la rivière ou de collecter l’eau de pluie. Mais où est-ce qu’on est ? On nage en pleine science-fiction, là. Blade Runner, c’est rien à côté.

Versus : Votre film n’est donc pas tant un documentaire sur la pauvreté que sur un système, le capitalisme, qui produit de la pauvreté. Le capitalisme qui est à la fois violent et injuste.

P. Diaz : Je pense que ce n’est pas le capitalisme le problème. C’est le système qu’on a bâti : si vous avez 20 % du monde qui consomme 80 % des richesses, comment peut-on espérer pouvoir utiliser et consommer encore davantage, sachant qui plus est que la population va continuer à augmenter ? Et nous sommes prêts à aller jusqu’à l’extrême pour garder la mainmise sur ces ressources naturelles dont on a besoin. Ces pays-là ne pourront jamais se développer. S’ils se développent, ils auront besoin de ressources, et ce seront des ressources en moins pour nous, et nous ne l’accepterons pas. Il y aura donc des « guerres de ressources » comme l’illustre le cas de l’Irak. Donc le capitalisme, le libéralisme, les « assassins économiques » etc, ne sont que des outils permettant de maintenir ce système d’exploitation. En cinq cents ans, les outils ont changé mais la logique est restée la même. Aujourd’hui c’est la dette du Tiers-monde, les accords bilatéraux, les paradis off-shore… On invente de nouveaux outils tous les jours (maintenant c’est la taxe carbone) pour arriver à contenir la pression sur les ressources, pour parvenir à ce que ces pays ne se développent jamais. Quand des pays comme l’Inde ou la Chine se développent, c’est tout le système qui explose. Car dorénavant, ils utilisent leurs ressources, qui auparavant étaient accaparées par le Nord.

Versus : Sur les changements d’outils que vous évoquez, le film montre bien comment la domination et l’exploitation ne repose plus sur les mêmes logiques. On a fait croire à ces pays lors de la décolonisation qu’ils étaient indépendants en leur donnant la souveraineté politique. Mais la soumission qui était auparavant d’ordre politique, militaire et morale, repose désormais sur la dette financière qu’ils ont à rembourser aux pays développés.

P. Diaz : J’ai interviewé un des généraux historiques de la Rébellion Mao Mao, qui a 85 ans à présent. Un entretien que je n’ai pas pu garder dans le montage final du film. Il me disait que cette rébellion a commencé par une idée très simple : « Rendez-nous nos terres ». Il me disait que lors de l’obtention de l’indépendance ils étaient très satisfaits, avant de se rendre compte que les Britanniques avaient totalement organisé l’indépendance du Kenya et transféré les terres d’une minorité blanche – les colons – à une minorité noire, une élite proche d’eux qui a pris le relais et a continué la même politique. Jomo Kenyatta, présenté en Occident comme le libérateur du Kenya, était avant tout un grand propriétaire terrien, possédant une grande partie des terres arables dans son pays.

Versus : Un des intervenants du film fait remarquer que, contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la pauvreté qui fait le terreau de la criminalité et la violence, mais bien un niveau d’inégalités insupportable qui les favorisent…

P. Diaz : Oui. C’est une des choses que l’on sait depuis longtemps. Ce n’est pas la pauvreté qui explique le terrorisme par exemple. John Perkins, le « tueur économique » qui intervient dans le film m’a confié – dans un passage que j’ai aussi dû couper – qu’il avait rencontré de nombreux terroristes et qu’il s’agissait à chaque fois de gens qui répondaient à une oppression et une prédation. Ils ont vu leur famille mourir de faim et être dépossédée. Il est absurde de penser que ces gens-là ne finissent pas par se rebeller à un moment donné. Je ne nie pas qu’ils soient des fanatiques religieux, mais le fanatisme n’est pas tant une ligne de conduite qu’un comportement exprimant leur rébellion face à cette oppression et cette prédation.

Versus : Une autre idée reçue est aussi battue en brèche dans votre documentaire. On pense souvent que les capitaux vont du Nord vers le Sud, permettant le développement de ce dernier. Alors que 200 milliards de dollars de paiement d’intérêts transitent tous les ans des pays en développement vers les pays développés. Une somme importante qui laisse penser que c’est plutôt le sud qui finance le nord.

P. Diaz : Oui. De façon plus générale, c’est tout le développement des pays du Nord qui repose sur les ressources du Sud. Regardez des pays comme la Hollande et la Belgique qui étaient de tout petits pays à l’époque de la colonisation, quasiment sans aucune ressource. Comment est-ce qu’on bâtit un Empire avec zéro ressource, sauf à prendre des ressources ailleurs. C’est ça le début de la globalisation : quand des pays décidèrent d’aller à l’extérieur pour s’accaparer des ressources dans les autres pays.

Versus : On voit bien la pertinence des théories marxistes de la « mondialisation », en l’occurrence Lénine et son idée de la nécessaire expansion du capitalisme hors des cadres nationaux afin de permettre la valorisation du capital. Votre film montre aussi la nécessité d’obliger les gens à travailler, comme l’avait analysé Marx.

P. Diaz : Bien sûr. Regardez les mines et la règle de la « Mita » en Amérique du sud. Ce que j’ai voulu montrer c’est que partout le même principe apparaît : d’abord on prend les terres, après on prend les ressources naturelles, puis la nécessité d’avoir une main d’œuvre très peu chère explique la transformation d’hommes en esclaves. Afin de valoriser ces ressources que nous avions récupérées. D’où l’obligation de travailler six mois dans les mines sans jamais en sortir, et tant pis si certains en mouraient.

Versus : Autre exemple qui risque de frapper le public occidental, ces travailleurs qui sont liés par une dette se transmettant de génération en génération les obligeant à travailler pour l’employeur auprès de qui leurs ancêtres se sont endettés. Ce qui va à l’encontre d’un droit fondamental, celui de la liberté du travail…

P. Diaz : Kissinger disait que le droit international n’avait pas vocation à être appliqué dans les pays pauvres. Il y a encore aujourd’hui dans le monde de vrais esclaves, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas payés en argent mais en nourriture, ou qui reçoivent un salaire mais doivent le dépenser dans les boutiques possédées par les propriétaires des haciendas par exemple. Et il leur est évidemment impossible de quitter leur employeur. « Partir ? Mais partir où ? » Ils n’ont pas assez d’argent pour se payer un billet de train qui leur permettrait de partir. Ce sont des gens qui travaillent mais ne gagnent pas leur vie, ce qui explique que leurs enfants soient obligés d’aller vendre des petits trucs le soir pour subvenir aux besoins de la famille, voire de se prostituer. C’est pour ça que je tenais à finir mon film sur ces images de cet enfant qui doit occuper ses journée entières à mendier à toutes les voitures qui passent, pour ramener quelques centimes à la fin de sa journée.

Versus : Ce qui est frappant chez cet enfant c’est qu’il porte un t-shirt avec une inscription « educación » dessus, alors même qu’un des droits fondamentaux des enfants, celui à l’instruction et l’éducation, est bafoué dans ces pays.

P. Diaz : C’est un hasard, ce n’est pas moi qui lui ai mis ce T-shirt. Je ne sais pas si vous savez, mais il y a quelque chose d’assez intéressant : il y a un pays au monde où le droit des enfants n’est pas respecté pour l’agriculture, c’est-à-dire un pays au monde où l’on peut théoriquement, ou légalement si vous préférez, obliger les enfants à travailler dans les champs. Il s’agit des États-Unis. Bien sûr, ce ne sont pas les petits blancs qui vont dans les champs.

Versus : Plusieurs films ont déjà traité de la domination des pays développés, ou de firmes multinationales occidentales s’imposant dans les pays du Sud. Autant dans le registre du documentaire que de la fiction. Quel est à votre avis l’avantage du documentaire par rapport à la fiction pour traiter ce type de sujet ?

P. Diaz : Ce sont deux outils différents. Je ne raisonne pas en termes d’avantages et de désavantages. Le prochain film que je fais est un film sur Karl Marx et il s’agit d’une fiction. C’est juste une autre manière de voir les choses. On peut certes être plus précis, plus technique dans un documentaire, beaucoup moins dans une fiction. Dans une fiction abordant un sujet politique ou social, il s’agit avant tout d’éveiller une conscience sur un problème précis. On ne pourra par contre pas donner des éléments techniques précis, comme des concepts ou des statistiques. Là le documentaire est plus adapté.

Versus : Ce film sur Karl Marx, quelle sera son optique ?

P. Diaz : Ce sera une autre manière de dire la même chose, en évoquant Marx à la fin de sa vie, quand il était très malade et qu’il avait décidé d’aller mourir en Algérie car il ne voulait pas être un poids pour ses enfants. Le film permet de faire revenir dans sa vie des gens comme Bakounine, Proudhon, Engels bien sûr, etc. Ce qui m’intéresse le plus, c’est que c’est là-bas en Algérie qu’il voit l’application concrète de ses théories. L’« accumulation primitive » c’est juste une théorie, là-bas il l’observe, il le voit concrètement.

Versus : La crise actuelle aura eu au moins un mérite, celui de remettre Marx au goût du jour…

P. Diaz : Vous savez, Marx a toujours fait l’objet d’un malentendu et été caricaturé. Tout le monde pense, et tout particulièrement « l’Homme de la rue » que Marx c’est le communisme en Russie ; que c’est Staline. Alors que Marx était à l’opposé de tout ça. Il croyait aux élections libres, au multipartisme, à la liberté de la presse, aux libertés individuelles, etc. Ce qui est intéressant c’est de montrer là où ses analyses se sont révélées justes et là où il avait tort. Marx a dit lorsqu’il observait le capitalisme du XIXème siècle qu’un tel système en expansion permanente ne pouvait pas fonctionner, et c’est exactement ce que dit Latouche aujourd’hui. S’il était là aujourd’hui, Marx se demanderait pourquoi on ne l’a pas écouté.



Propos recueillis et mis en forme par Fabien Le Duigou
> La Fin de la pauvreté ? > sorti en salles le 16 décembre 2009



Extrait (1) de La Fin de la pauvreté ?



Extrait (2) de La Fin de la pauvreté ?

> Autres vidéos sur le site officiel du film.





"La Fin de la pauvreté ?" de Philippe Diaz

Vive la crise ! Si les temps sont durs en cette période de gueule de bois post-krach financier (sauf pour les banques qui continuent à faire des profits record, mais ceci est une autre histoire…), la crise économique aura permis à de nombreux cinéastes de revenir – via le genre documentaire – sur les horreurs du capitalisme néolibéral tentaculaire qui s’est imposé depuis une trentaine d’années dans le monde entier. Car bien plus qu’une simple crise de l’économie, il s’agit bien de la crise d’un modèle économique.

Après Let’s Make Money d’Erwin Wagenhofer – avec qui il partage non seulement des analyses mais aussi des intervenants – et le dernier opus du trublion Michael Moore (Capitalism, A Love Story), La Fin de la pauvreté ? revient sur le corollaire inévitable du libéralisme économique, à savoir le perpétuation d’une extrême pauvreté dans les pays du Sud. Le réalisateur Philippe Diaz axe sa narration autour de témoignages de ces hommes et femmes appartenant à ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps le « Tiers-monde » : une argumentation basée uniquement sur les simples chiffres de la population vivant avec moins de un dollar par jour ne parviendrait pas à convaincre le spectateur, d’autant plus que cette statistique est très critiquable (le coût de la vie étant très différent entre pays, on n’achète pas autant de choses avec un dollar aux États-Unis qu’en Mozambique, ce qui fausse les comparaisons de niveau de vie).
Le réalisateur trace donc le portrait furtif mais saisissant de ceux qui vivent au quotidien cette misère économique et sociale : logements exigus et délabrés, sous-alimentation chronique, problèmes de santé récurrents et conditions de travail inacceptables. Si le film en était resté à un simple constat, il aurait perdu rapidement de son intérêt. Tout a déjà été dit et à moins qu’il ne vive dans une « bulle » à Wall Street, le spectateur n’apprendrait pas grand-chose d’un simple inventaire de cette misère. La Fin de la pauvreté ? s’écarte de la voie typiquement descriptive pour analyser les causes profondes de cette pauvreté, et revient donc logiquement aux fondements mêmes du capitalisme et de son expansion il y a cinq siècles. Et quels que soient les pays, quelles que soient les analyses, quels que soient les intervenants (qui pour une fois, et contrairement à l’habitude dans ce type de documentaire, sont originaires de tous les continents), tout converge vers l’idée d’expropriation. Le fait que ce mot renvoie dans les mentalités occidentales à l’expropriation étatique « insupportable » réalisée lors de constructions d’infrastructures publiques, nécessitant la confiscation de parcelles de terrains privés, atteste de l’acceptation de l’idée selon laquelle la propriété devrait relever du privé et uniquement du privé.

Or la propriété privée est une construction historique, comme le montre la colonisation. Lors de la conquêtes de ces contrées « exotiques » et « barbares », les colons s’accaparèrent à leurs comptes les terres et les ressources, auparavant gérées selon une optique communautaire, afin de les exploiter, dans les deux sens du terme. Le développement des pays du Nord s’est donc fait sur le dos des pays du Sud et non grâce à leurs qualités propres. L’exemple de la Hollande est de ce point de vue édifiant : fleuron du capitalisme marchand de l’époque des empires coloniaux avant la domination anglaise, ce pays n’aura eu de cesse de piller les ressources naturelles de ses colonies comme l’Indonésie, mais aussi de détruire l’industrie locale (textile et porcelaine) afin de permettre le développement de l’industrie hollandaise. Inutile de s’attarder sur l’exploitation humaine qui accompagne le pillage des ressources (paradoxe surprenant que le soi-disant « libéralisme » se soit si longtemps accommodé de la privation de cette liberté fondamentale qu’est celle du travail) ni sur l’acculturation qu’ont subies ces peuples et qui confine à un véritable ethnocide dans la plupart des cas.
De fait, les pays du Sud ont été transformés en « fournisseurs » de denrées primaires au Nord : chaque colonie s’est spécialisée dans certaines productions (café, thé, riz…) afin de satisfaire les besoins des Occidentaux, mais aussi assez rapidement du Japon. Ou comment le Tiers-Monde s’est finalement vu dicter ses choix en matières économiques par une Triade (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord et Japon). Si cette division internationale du travail est présentée par les théoriciens économiques du XVIIIe siècle comme profitable à l’ensemble des pays, elle est avant tout source d’incertitude et de dépendance pour les pays spécialisés dans les cultures agricoles, la volatilité des cours des matières premières provoquant une instabilité de leurs revenus.

La décolonisation n’aura apporté qu’une indépendance de façade : les pays du Sud ont bien obtenu la souveraineté politique mais ils ont également hérité d’une dette financière abyssale vis-à-vis des pays du Nord. Comme si la liberté et l’indépendance avait un prix, au sens premier du terme. Alors que la domination occidentale reposait à l’époque coloniale sur une oppression politique et militaire, elle s’exerce désormais à travers l’endettement qui favorise la soumission de ces pays en voie de développement (de « mal-développement » diront certains). Avec l’aval des instances internationales tels que le FMI ou la Banque Mondiale qui, en échange des crédits accordés aux pays du Sud, leur imposent le fameux « Consensus de Washington », doctrine ultralibérale dont l’objectif est – selon le bon mot de l’économiste Joseph Stiglitz, un ancien de la BM – de satisfaire les intérêts de Wall Street. Parmi les piliers de cette doctrine, une privatisation tous azimuts et l’affaiblissement de l’Etat : un « fanatisme de marché » qui reste dans la logique de l’expropriation privée, le démantèlement du secteur public ayant profité aux élites économiques des pays du Sud ou aux grands groupes financiers internationaux du Nord. C’est par exemple le groupe US Bechtel qui récupéra le marché de la distribution de l’eau en Bolivie, dernier secteur à privatiser après le désengagement public dans les chemins de fer, les télécommunications, la santé… Notons que le Bolivie a toujours été présentée par le FMI comme un « bon élève » parmi les pays en voie de développement. Un des meilleurs… Cela reste à voir… Un des plus dociles c’est par contre une évidence…
Heureusement, les communautés villageoises rurales se sont révoltées contre cette « libéralisation » qui a provoqué une augmentation du prix de l’eau (alors que les thuriféraires de la « mondialisation heureuse » nous jurent que grand Dieu, le « Marché », c’est toujours bon pour le consommateur !) et se sont réappropriées collectivement la gestion de l’eau. Pas de fatalisme donc : ce que l’Histoire a mis cinq cents ans à construire peut être déconstruit. Sans pour autant verser dans la nostalgie d’un socialisme bureaucratique à la « soviétique » ni adhérer à certaines modes telle la « décroissance » présentée à la fin du film par Serge Latouche. Le film de Philippe Diaz invite juste à la réflexion sur un autre mode de production et de répartition des richesses, et à réinvestir l’idée des Commons, ces biens communs qui doivent être définitivement exclus de toute expropriation privée.

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles le 16 décembre 2009

> Lire aussi notre chronique/critique de Capitalism, A Love Story sur ce blog, mais aussi notre dossier sur la crise financière et le "milieu" bancaire dans VERSUS n° 15, et notre dossier sur les world companies dans VERSUS n° 17, actuellement disponible (avec un article, entre autres, sur Let’s Make Money).



Bande-annonce de La Fin de la pauvreté ?






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