Classé dans : Festival de Cannes 2012 | Tags: caméra à l'épaule, Cannes, chasseur, cinéastes, cinéma danois, cinéma vérité, Compétition Officielle, dogme, drame, enfance, Festen, Festival, la chasse, Mads Mikkelsen, Palmarès, Palme, Pédophilie, sélection, vérité
Il existe une catégorie de réalisateurs dont on n’attend pas grand chose, quel que soit le projet. Tel est le cas de Thomas Vinterberg, cinéaste danois en perte de vitesse depuis Festen (1998, tout de même). D’où la surprise de voir son Jagten sélectionné pour la compétition officielle de ce soixante-cinquième festival de Cannes. Et pourtant, malgré ces a priori, force est de constater que La Chasse (son titre français), est une œuvre brillante qui réintroduit indubitablement son auteur dans la cour des cinéastes à suivre.
Lucas est employé dans un jardin d’enfants. Divorcé et voyant peu son fils, c’est un homme gentil, attentionné et doux avec les gosses qui l’adorent tout comme la jolie assistante espagnole. Il a tout un tas de copains avec qui il fait souvent des soirées et part régulièrement à la chasse. Bref, nonobstant ce problème de garde d’enfant avec son ex, il mène une vie joyeuse et valorisante. Jusqu’au jour où la fille de son meilleur ami va l’accuser d’avoir commis des actes de pédophilie. Commence alors une descente aux enfers où Lucas va perdre sa famille, sa copine et le respect de son entourage. Seul son fils croit en lui et tout deux vont tenter de rétablir la vérité.
Pointons d’emblée la faiblesse du film : l’absence de doute sur la culpabilité du héros, personnage tellement sympathique qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Dans ce rôle de gentil éducateur à la belle vie qui s’écroule, le toujours remarquable Mads Mikkelsen, l’un des acteurs préférés de Versus, pas loin pour le coup du prix d’interprétation cette année. Touchant dans un registre de l’homme blessé qu’on ne lui connaissait pas, l’acteur découvert dans Pusher en 1996, aidé par tout un ensemble de comédiens justes, est époustouflant de maîtrise et de sensibilité.
La pédophilie est un sujet qui « titille » Vinterberg depuis Festen, même si dans Jagten il est abordé de façon à faire douter de la parole de l’enfant de cinq ans, cet être qu’on voudrait soi-disant à l’abri du mensonge. L’absence de contrepoint à la parole de l’enfant dans la société danoise (et par extension la société occidentale) fait ainsi froid dans le dos tant l’avenir de l’accusé semble sans issue. La chasse du titre devient alors une allégorie évoquant celle dont est victime Lucas de la part de ses ex-amis. Bouc émissaire d’une société bien pensante, le personnage principal ne devra son salut qu’à son obstination à rétablir LA vérité en se battant contre ses concitoyens conditionnés et traumatisés par le spectre de la pédophilie.
Porté par une mise en scène stylisée et efficace à mille lieux du dogme de Festen et par une dramaturgie qui maintient constamment le spectateur en haleine, Jagten mériterait d’accéder au palmarès pour avoir permis à son auteur d’effectuer enfin son retour dans le cercle des cinéastes majeurs.
Fabrice Simon
Film en compétition officielle
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: abandon, adolescence, amitié, Austin Vickers, Berlin Film Festival, Blood River Pictures, campagne, cinéma indépendant américain, contemplation, duo, enfance, Etats-Unis, FCVQ, ferme, jeunesse, Kentucky, Love Streams agnes b. Productions, Mostra, nature, New FrontiersProduction, paysages, Sarah Hagan, Sundance Film Festival, temps

Premier titre sélectionné pour cette édition du FCVQ, Jess+Moss a tout de l’objet filmique capable de faire tourner les têtes des programmateurs (ceux de Sundance et de Berlin ne s’y sont pas trompés) : il se perçoit de façon ambivalente et n’en fascine que davantage les spectateurs prêts à entrer dans sa bulle sensorielle. Tantôt la beauté de ses plans (la nature et les champs du Kentucky s’y découpent à perte de vue) subjugue, tantôt le flou artistique (expérimental diront certains) cultivé autour de ses enjeux déroute, voire ennuie. Avec son histoire d’adolescents, cousin cousine (Sarah Hagan et Austin Vickers, complices jusqu’à la photogénie fusionnelle) partageant les souvenirs de leurs vacances passées et l’isolement présent dans une maison de campagne abandonnée (voilà pour l’unité de lieu et le nombre de personnages — à quelques brèves séquences près), Jess+Moss ne se laisse pas facilement apprivoiser. Clay Jeter a signé là un film exigeant et qui demande au public de faire preuve de la même audace que lui.

De fait, ce que le récit perd en linéarité et lisibilité de son intrigue (il y en a bien une, mais elle se dilue dans la confusion et l’incomplétude mémorielle des personnages), il le gagne en puissance picturale et en viscéralité. Jess+Moss est un film de et sur les sens. Clay Jeter y suspend très clairement le concept de narration au profit de celui des sensations. On y apprécie la poésie de vignettes contemplatives harmonieusement articulées, la ciselure presque tactile des images, l’ingéniosité des raccords permettant une narration circulaire, hypnotisante, et le vertige des rapports entre l’infiniment petit et l’infiniment grand (Jess et Moss observent les étoiles, Moss scrute des échantillons de la flore locale au microscope). Tableau en mouvement, Jess+Moss est une toile bucolique, la peinture enchantée d’une amitié où pointe le questionnement charnel et esthétique : Jess, plus âgée que Moss, projette sur ce frère cadet symbolique une aura sexuelle, faux jeu d’inceste qui renforce l’étrangeté, voire l’incongruité passagère, de l’atmosphère. Film d’ambiance où personnages et lieux entretiennent un lien métonymique (comme la maison de campagne où ils jouent aux hôtes avisés, Jess et Moss semblent avoir été abandonnés) et non récit haletant, Jess+Moss s’apprécie d’autant mieux en festival, cadre rêvé pour l’appréhension de ses atouts graphiques. Ramené au statut classique et grand public de bobine à visionner pour le plaisir du divertissement, le métrage de Jeter se refermerait effectivement sur lui-même, refusant de se dévoiler à l’impatience générale. Oui, Clay Jeter a signé là un beau film, et qui a le défaut de ses grandes qualités visuelles.
Stéphane Ledien
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: actrice, amour, catholicisme, Christ, cinéma québécois, confession, croyances, débat, Denis Héroux, enfance, féminité, femme, foi, Geneviève Bujold, influence, jeux interdits, journal intime, journalisme, L'Amour humain, L'Apprentissage de Duddy Kravitz, L'homme à tout faire, le corps du Christ, Les Défroqués, Madeleine Peloquin, Montréal, morale, père, prêtrise, Québec, questionnement, relation charnelle, religieuse, religion, sacerdoce, Sonatine, sœur, Ted Kotcheff

Religion et triangle amoureux sont-ils cinématographiquement conciliables ? Le corps du Christ et la tentation charnelle font-ils bon ménage dramatique ? Les questions soulèvent un paradoxe suffisamment accrocheur pour que la réponse commune penche vers un oui enthousiaste. C’est peu dire que le danger de l’intimisme fermé sur lui-même guettait pareil projet filmique. L’actrice-réalisatrice Micheline Lanctôt a relevé le défi sans tomber dans le piège d’un film visuellement étriqué ni esthétiquement étouffé sous le poids de velléités d’auteur anti-spectaculaire. Celle qui fut un temps la compagne de Ted Kotcheff — qu’elle avait rencontré sur le tournage de L’Apprentissage de Duddy Kravitz (avec Richard Dreyfuss, Jack Warden et Randy Quaid) en 1974 — continue en 2011 de marquer, devant comme derrière la caméra, le cinéma québécois d’une empreinte bien particulière, où se mélangent refus des conventions (passionnée par le langage cinématographique, Lanctôt évite coûte que coûte de sombrer dans le systématisme désincarné du champ-contrechamp) et tendresse du regard (lequel sait aussi se montrer incisif sur les époques visitées).
Pas toujours dénué d’une certaine pesanteur (volontaire mais intrinsèquement contagieuse pour la formalisation et la perception spectatorielle), Pour l’amour de Dieu (onzième long-métrage de la réalisatrice si l’on tient compte de ses livraisons télévisuelles, Les Guerriers avec Patrick Huard et le documentaire Le Mythe de la bonne mère) ne déroge pas à cette règle des bouleversements (de l’image comme des émotions). Il faut dire que le sujet du film en facilite l’appréhension dans ce sens. L’histoire nous fait partager le premier coup de foudre de Léonie, 11 ans, tombée sous le charme du Père Malachy, un prêtre dominicain en visite dans l’école où elle est élève de 7ème année. Le trouble de la fillette n’en est que plus fort lorsqu’elle apprend que Sœur Cécile, une religieuse qui lui apporte amitié et réconfort, est elle aussi amoureuse — évidemment de façon plus adulte, avec émois charnels. Des tourments du cœur pour Léonie et du corps pour Cécile, que le contexte social n’arrange pas : nous sommes dans le Montréal de la fin des années 50, à une époque où l’instruction francophone est placée sous l’autorité — pour ne pas dire le joug — de l’Église catholique. Une période dite de "Grande Noirceur", amorcée dès l’Après-guerre et abolie avec la mort du premier ministre du Québec Maurice Duplessis en 1959 ; autant dire un âge de conservatisme extrême renforcé par l’intégrisme des milieux cléricaux.

Chronique douce-amère aux antipodes de la nostalgie béate (il y a une part d’autobiographie dans cette histoire de petite fille pleine de piété soudain éprise d’un prêtre), Pour l’amour de Dieu inclut aussi dans son mouvement temporel un bond de 60 ans "en avant" (donc dans le présent) au cours duquel Léonie, devenue personnage médiatique (Lanctôt elle-même) retrouve le journal intime de son enfance où elle avait consigné, et même dénoncé (ce qui causa presque l’exclusion des deux tourtereaux incriminés), cette histoire d’amour sacrilège. Adoration qui se clôt, quand on y songe, là où commençait, dans un tout autre registre, celui de L’Amour humain de Denis Héroux (1970), un drame érotique avec Louise Marleau et l’acteur français Jacques Riberolles dans les rôles d’une religieuse et d’un vicaire qui défroquent et se marient. Loin de l’effet scandale du film de Héroux, la pellicule de Lanctôt flirte avec le délit d’impiété, l’iconoclastie de situations où la foi comme la ferveur religieuse se trouvent mises à mal, éprouvées dans leur chair, ébranlées dans leur certitude. Le défroquage, du point de vue de Lanctôt, n’existe que dans le doute du corps et s’exprime via un symbolisme vestimentaire ou gestuel, Cécile se mettant nue avec lenteur en prenant conscience du désir qui l’habite, contrepoint au rituel au cours duquel Mallachy enfile ses habits sacerdotaux. Tout ensuite, après la révélation de ces pensées "impures", partagées en privé (confessions de Cécile à Mallachy) puis dévoilées — via la mainmise sur une lettre de Cécile et le journal intime de Léonie — aux autorités religieuses de l’école, converge vers une rédemption.

Léonie âgée reçoit son ancien journal, véritable réceptacle de souvenirs marquants quasi-sacramentel, des mains d’une Sœur Cécile septuagénaire et toujours au service de Dieu, toujours, aussi, animée d’un amour refoulé, transcendé (une nonne âgée interprétée par Geneviève Bujold : Cécile jeune — la comédienne Madeleine Péloquin — ressemble d’ailleurs incroyablement à l’actrice dans ses débuts chez Resnais, De Broca et Malle). Le dernier tiers du film, formellement moins éloquent, plus factuel mais marqué par cette bienheureuse présence de Bujold, s’attache à la mise en images émouvante de cette réparation d’une erreur d’enfance (que la Sœur a pardonnée) et du rapprochement, au moins dans l’affection et l’étreinte, de deux êtres que l’Église a séparés toute leur vie au nom de la morale plus qu’en vertu d’une spiritualité qu’ils n’avaient jamais bafouée. Conclusion bouleversante c’est vrai, mais où l’on perd de vue la peinture saisissante, anticléricale (mais non anti-religieuse) de l’année charnière 1959 vécue de l’intérieur des systèmes, scolaire et ecclésiastique. La résolution sentimentale (à défaut d’un accomplissement physique) à laquelle contribue Léonie âgée, apporte aussi un soupçon de légèreté à ces lourds chemins de croix empruntés une heure durant ; le décalage du clin d’œil et de la réplique finals (l’irruption du mouton, l’interrogation christique) s’oppose au rigorisme et à l’obséquiosité de la foi illustrés pendant tout le métrage (mais nuancés en ce qui concerne Léonie fillette, puisqu’une amusante théâtralité — naïveté de l’enfance face à la croyance et à la toute puissance spirituelle — s’insinue dans ses dialogues récurrents avec Jésus, figure monolithique auréolée d’une délicieuse ironie). Rigueur morale et religieuse de l’époque dont la mise en scène constitue, assurément, le point fort du film de Lanctôt.

Pour l’amour de Dieu, au détour de quelques répliques assassines (celles de la mère de Léonie surtout) sur la religion catholique, n’exclut pas une critique des autorités — ecclésiastiques et politiques, les deux étant alors mêlées — de l’époque, qui inculquaient la culpabilité (et la privation : de désir, d’affirmation, de savoir) comme valeur de vie, de dénuement pur. Ainsi Lanctôt capture les protagonistes de cette histoire d’amour interdite dans des cadres de plus en plus en resserrés, transpirant la claustrophobie (d’un confessionnal, d’une chambre perçue comme un cloître), et les photographie souvent en clair-obscur. À tel point qu’après sa première moitié, le film devient écrasant, oppressant. L’amour est lumière dans cette période sombre de Grande Noirceur. Lumière et obscurité : on peut aussi y voir l’opposition entre cinéma et Église, rapport d’autant plus signifiant (et imbriqué) que pendant longtemps (jusqu’à la réforme et la laïcisation de l’enseignement au milieu des années soixante), l’Église québécoise exerça une censure sur le cinéma — via les films notamment projetés dans les ciné-clubs des écoles —, art majeur que les milieux cléricaux percevaient comme corrupteur. Dans le champ de vision de Lanctôt, l’amour du cinéma éclaire l’amour du prochain.
Stéphane Ledien
> Sortie en salles au Québec le 02 septembre 2011
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Afrique, Aix-En-Provence, Alain Tasma, Alger, amour, années 60, années 80, années fric, Boris Becker, bourgeoisie, cinéma français, Claudia Cardinale, colonie, décolonisation, enfance, engagement, EuropaCorp, exil, exode, FLN, Florent Emilio Siri, Gérard Mordillat, guerre d'Algérie, immobilier, indépendance, interdit, Jacques Fieschi, Jean Dujardin, L'Ennemi intime, Le Clap, Les films du trésor, lutte de libération nationale, Marie-Josée Croze, Mehdi Charef, Michel Aumont, Michel Rocard, Pieds -Noirs, politique, programmation, Québec, réalisation, richesse, romance, scénario, sortie québécoise, souvenirs, subversif, tabou, terrorisme, Toni Servillo, Viet-Nam

Quand il brille dans l’œil avisé de la réalisatrice Nicole Garcia, le cinéma "français, mônsieur", retrouve les couleurs d’un 7e Art hexagonal capable à la fois de divertir, flatter la pupille et poser des questions de fond historiques ou sociales. Avec, comme arrière-plan narratif, un contexte chargé : en tabous par exemple, comme dans son dernier film, Un balcon sur la mer. Une histoire d’amour, de retrouvailles après une enfance commune en Algérie, et d’escroquerie immobilière entre quadragénaires dans le Aix-en-Provence des années fric. Le tabou, ici, tient bien sûr aux souvenirs (objets de flashbacks éthérés, lumineux, du moins jusqu’à ce que le conflit armé s’immisce dans les images) de l’Algérie en pleine guerre d’indépendance, terre d’une enfance ensoleillée soudain chamboulée par l’exil familial forcé. La Guerre d’Algérie, ogre historique devenu persona non grata des écrans français, intervient dans le film de Garcia comme une réminiscence, un résidu visuel dont la représentation oscille, d’un personnage à l’autre. D’un côté s’exprime la naïveté mémorielle de Marc (interprété avec conviction — à défaut de l’être avec talent, pardon pour la nuance — par Jean Dujardin), bon père de famille, gendre idéal et "irréprochable" aux dires de son beau-père (un Michel Aumont comme toujours savoureux) ; c’est l’amnésie volontaire d’un Pied-Noir à qui tout a réussi (il en affiche d’ailleurs la panoplie : le 4×4, la villa avec piscine…), la subsistance d’une nostalgie aveugle, débarrassée de toute considération de lutte de libération nationale. De l’autre s’entrechoquent les visions plus nuancées, violentes par ci, romantiques par là, de celle qui l’aima jadis, quand ils n’étaient encore que des bambins en terre algérienne (Marie-Josée Croze). "On n’a pas tous les mêmes souvenirs" dit Cathy/Marie-Jeanne à Marc, dessinant ainsi en une réplique brutale, douloureuse, une ligne de conduite et de démarcation émotionnelle.

Plus qu’un décor temporel et géographique lointain, la Guerre d’Algérie innerve le récit d’Un Balcon sur la mer. C’est la griffe, bien implantée dans la chair du film, de ses auteurs, Nicole Garcia et son scénariste Jacques Fieschi (une plume solide qui se retrouva entre autres aux côtés de Pialat, Sautet, Granier-Deferre et Assayas) étant tous deux natifs d’Algérie. À l’exception de quelques plans montrant des soldats sur un toit et une rue parcourue par un char d’assaut, le métrage se désintéresse pourtant de toute mise en scène guerrière, d’autant que le conflit n’est vu, finalement — sauf lors de la séquence-clé —, qu’à travers les yeux d’un enfant (Marc, alors âgé de 12 ans). L’abordage n’est donc pas frontal, mais la persistance historique que cultive Un Balcon sur la mer suffit à en faire un projet vaillant et engagé sur la question. Pour l’aparté, on qualifiera l’ensemble de "grand petit pas" pour le cinéma français, nécessaire travail de mémoire populaire, cinégénique, que l’efficace — voire bon — L’Ennemi intime de Florent Emilio Siri n’a pas suffisamment électrochoqué en son temps (2007). De fait, à partir de la fin des années 80 (après Cher frangin de Gérard Mordillat, chut !, verboten !, plus rien) l’Algérie, sa guerre d’indépendance et leurs conséquences se sont mis à déserter les écrans, jusqu’à ce que des Luciani (L’Adieu), Charef (Cartouches Gauloises) et autres Tasma (pour un téléfilm sur Canal+) (re)montent au créneau. Fin de la parenthèse, mais on notera que Nicole Garcia situe le présent de son récit quasiment au moment où le sujet algérien se faisait invisible dans la production audiovisuelle française.

Pour le reste, la pellicule remplit son office malgré une romance appuyée, malgré quelques répliques ampoulées, malgré, surtout, un suspense un brin préfabriqué. Au grand jeu hitchcockien (Cathy la blonde redevient brune sous son vrai nom), Garcia et Fieschi ne se montrent clairement pas les meilleurs, même si le script comme la réalisation n’ont pas le mauvais goût de parsemer l’intrigue d’indices clignotants (à part peut-être cette main gauche qui reste comme suspendue dans sa "spécificité", lors de la signature de la promesse de vente). Exit donc toute idée d’y voir un film noir auréolé de l’ambiance méridionale française. Un Balcon sur la mer s’apprécie comme un choc émotionnel parsemé de vignettes empruntées aux thrillers intellectuels modernes, sans spectacularisation mais avec une magnificence délectable. Comme toujours avec Garcia, les rapports humains phagocytent le reste de l’écran et de l’histoire, écoulement de séquences photographiées avec élégance et éclat sensoriel — une habitude formelle chez la réalisatrice. Qu’il s’agisse de stéréotyper le faste d’un milieu (l’immobilier, vaste repaire d’escrocs et d’affairistes ostentateurs — Toni Servillo en rajoute un peu en agent gouailleur / dragueur), d’une époque (le travail se fait sur les perceptions sonores ou visuelles de second plan, un petit poste de télévision où Boris Becker affronte Stefan Edberg en demi-finale de Roland-Garros, un bulletin d’informations radiophonique parlant du Premier Ministre Michel Rocard…), et d’une manière de faire dans le romantisme exacerbé (on ne saurait croire à la douce ironie de ce dernier plan sous la pluie, indigne, en passant, de la subtilité de son auteure), Nicole Garcia se révèle toujours aussi habile à gratter — à égratigner ? — le vernis de la bourgeoisie. Assénant, ce faisant, ses plans de palmiers aixois fondus dans ceux d’Alger comme autant d’adresses à la beauté tragique du monde, des émotions, des relations. Et si les larmes de crocodile de Dujardin, le jeu parfois figé de Marie-Josée Croze (c’est un style ; on aime… ou pas) et l’invraisemblance de la spontanéité des retrouvailles (surtout du côté de Marc) ne grandissent pas la beauté du projet, l’éclatante maîtrise visuelle et dramatique de la réalisatrice, une fois de plus, ne trompe pas. Vu de ce balcon, le panorama a quand même quelque chose d’époustouflant.
Stéphane Ledien
> Sortie du film à Québec ce vendredi 19 août 2011. Un Balcon sur la mer est sorti en salles en France en décembre 2010 et est disponible en DVD Zone 2 chez EuropaCorp depuis le 20 avril.
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, 4ème dimension, absence, Amblin, banlieue, cinéma, cinématographie, critique, enfance, fantastique, figure paternelle, Gremlins, Gremlins 2, Hollywood, Homecoming, horrifique, Hurlements, Insidious, j.j. abrams, Jalamri Helander, Joe Dante, L’Aventure intérieure, Les Banlieusards, Les Looney Toons passent à laction, Masters of Horro, mise en scène, Mostra de Venise, Panic sur Florida Beach, père, peurs, Piranha, Piranhas, politique, Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Rare Exports : un conte de Noël, refoulement, revueversus, Robert Picardo, Robert Zemeckis, Small Soldiers, Steven Spielberg, studio, Super 8, The Hole, The Second Civil War, tourments, Versus, versusmag

À l’heure où n’importe qu’elle infâmie en 3D est distribuée sur un nombre conséquent d’écrans (voir encore tout récemment Pirates des Caraïbes 4, par exemple), il est indécent de constater qu’un des rares films pensés en termes stéréoscopiques ait été purement et simplement oblitéré. C’est d’autant plus rageant que The Hole est réalisé par Joe Dante et qu’après une incursion par la case télévision avec l’anthologie des Masters of Horror (il en réalise deux des meilleurs épisodes des deux saisons), ce film annonçait le retour d’un des plus mésestimés trublions du 7e Art. Il ne signe certes pas un film formellement flamboyant ou thématiquement complexe mais livre une œuvre solide, consciente des limites du genre dans lesquelles elle s’inscrit, à l’intrigue conventionnelle mais parfaitement exécutée. Un film à la Joe Dante en somme, restant dans l’ombre de ses modèles mais parvenant à inculquer suffisamment de personnalité dans ses effets et sa mise en scène pour s’approprier des motifs presque désuets. Cette espèce d’ostracisation de Dante est un mystère doublé d’une parfaite injustice. Alors que les années 80 effectuent un revival tonitruant au travers de productions musclées (Expendables) ou horrifiques (Insidious ) en reprenant l’esthétique et les fondements, que les productions de Spielberg sous l’égide de sa société Amblin redeviennent une source d’inspiration évidente (Super 8 de J.J. Abrams) et efficiente (Rare Exports : Un conte de Noël de Jalmari Helander), que son Piranhas séminal est remaké (ou plutôt vulgarisé et pornographié) par Alexandre Aja, le papa des Gremlins, des Explorers juvéniles de l’espace intersidéral, de ceux plus adultes d’un espace intérieur sidérant (L’Aventure intérieure) est tout simplement oublié.

Difficile de déterminer ce qui lui vaut précisément ce traitement de défaveur. Son dernier long-métrage, Les Looney Tunes passent à l’action n’est certes pas un jalon incontournable de sa filmographie mais n’est pas aussi déshonorant que certains le prétendaient. Cette incursion dans le monde animé de Bugs Bunny et compagnie est une récréation plutôt agréable à suivre et Joe Dante y concrétise enfin son désir d’orchestrer une aventure des personnages animés de la Warner Bros., lui qui s’ingénie depuis ses débuts à parsemer ses films de gags, grimaces, situations typiquement cartoonesques. Vient évidemment à l’esprit le diptyque Gremlins mais on retrouve également cet amour sous influence dans L’Aventure intérieure (le cow-boy interprété par Robert Picardo s’y métamorphose outrageusement, par exemple), Hurlements ou son sketch pour La Quatrième dimension, le film. Non, le véritable problème de ce retour des Looney Tunes réside dans ce qu’il met en scène l’interaction entre des acteurs de chair et de celluloïd. Pas que le résultat soit catastrophique, bien au contraire, mais Robert Zemeckis avait déjà superbement matérialisé cette rencontre improbable entre deux univers parfaitement antinomiques avec Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. Joe Dante arrive après. C’est sans doute là qu’il faut chercher les raisons de son anonymat, ce réalisateur s’engouffrant toujours avec brio dans les pas de ses prédécesseurs (Spielberg et ses Dents de la mer, son E.T, Landis et son Loup-Garou de Londres), il n’est jamais le précurseur. Certes, il n’a pas le talent des compères du Nouvel Hollywood, du maverick John Carpenter ou des visionnaires Peter Jackson , Guillermo Del Toro ou James Cameron (dans le sens où ils créent de toutes pièces des univers fantasmagoriques), mais ses indéniables qualités lui ont toujours permis de se départir avec imagination, intelligence et personnalité, d’exercices parfois imposés et aux contraintes budgétaires, techniques ou formelles.
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Franchement, il faut revoir Les Looney Tunes passent à l’action, se donner l’occasion de le redécouvrir, car non seulement il est très bien rythmé, drôle (Brendan Fraser et sa mâchoire carrée est un toon incarné, il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler son utilisation par Stephen Sommers dans La Momie) et se permet même une petite pointe de mise en abyme avec cet agent secret interprété par Timothy Dalton qui, en guise de couverture, endosse l’identité d’un acteur interprétant un agent secret (!?). Car enfin, si on fait de Zack Snyder un réalisateur star ou si l’on continue à célébrer l’enveloppe corporelle de George Romero, on peut bien donner un peu plus de crédit à Joe Dante !
Autre raison expliquant que Dante soit devenu personna non grata, au-delà des quatre flops successifs au box-office que constituent Explorers, L’Aventure intérieure, Les Banlieusards et Gremlins 2, c’est sa critique acerbe et non dissimulée du système hollywoodien (sa tendance à l’uniformisation et son mercantilisme) et celui des studios en particulier et dont Les Looney Tunes…, Gremlins 2 et Small Soldiers constituent l’acmé dans une remise en cause transparente et bien envoyée.
Modèle spielbergien
Plus que cette disparition de sept ans des écrans ciné, dans cette industrie et plus généralement dans le monde médiatique qui s’apparente à une éternité, propice à l’oubli, Dante aura sans nul doute souffert de la comparaison avec Spielberg. Ce dernier, en le prenant sous son aile aura instauré une relation de maître à disciple envahissante et dont Dante tentera toujours de s’extraire ; et ce, dès les débuts de leur collaboration avec Gremlins. Véritable cadeau empoisonné que Dante retournera à son avantage, du moins en partie, les créatures maléfiques envahissant la petite bourgade natale de Billy Peltzer pouvant être considérées comme une émanation de l’indépendance de Dante prenant le contrôle momentané d’une production que Spielberg pensait maîtriser de bout en bout (relire, à ce sujet, notre article dans Versus n° 3, spécial "films de Noël"). C’est ce dernier qui impose de faire de Gizmo une peluche toute mimi, allant à l’encontre de la première intention de Dante. Pétri de talent, c’est sans doute le caractère iconoclaste de Joe Dante qui aura desservi sa reconnaissance auprès du public ou d’Hollywood en comparaison d’un Spielberg plus grand public. Œuvrant pourtant dans le même credo familial, Dante se montre plus subversif que son mentor et surtout le fait de manière plus explicite et frontale, n’hésitant pas à remettre en cause des valeurs fondamentales et fondatrices telles que la famille (Gremlins) ou l’armée (Small Soldiers). Intéressante relecture de Gremlins, Small Soldiers est un film étrange où les personnalités des deux réalisateurs semblent se livrer un mano a mano dévastateur pour l’unité du métrage. À l’image des poupées barbies reprogrammées, scarifiées et recomposées, le film forme une sorte d’hybride monstrueux d’où subsiste difficilement l’acidité et l’engagement de Dante.

Spielberg et Dante sont deux enfants de la télévision. Une fenêtre cathodique qui éduque en partie leur rapport à l’imaginaire et qu’ils intègreront dans leurs propres réalisations à titre d’hommage. Un extrait de programme télévisé, d’un film ou d’un dessin-animé diffusé dans la lucarne s’insère aussi bien dans la diégèse comme simple élément crédibilisant le décor que pour en illustrer le propos.
Dante est également un enfant des drive-in et de la banlieue. Une triple origine qui a façonné son cinéma et que l’on retrouve au cœur de deux de ses films les plus remarquables, Panic sur Florida Beach et Les Banlieusards. Son amour du cinoche d’exploitation et ses doubles programmes articule Panic… et se retrouve parfaitement illustré et mis en valeur par le film dans le film Mant ! que le producteur-harangueur Laurence Woosley est venu présenter. Si Dante utilise une structure narrative et des dialogues similaires à ce genre de production en vogue dans les années 50, il ne sacrifie en aucun cas la forme, soignant ses cadres et effets spéciaux. Soit en retrouver l’essence mais sans se contenter d’un hommage bon marché. Un cinéma drive-in également à l’honneur de Runaway Daughters, téléfilm de 1994 reprenant le film éponyme de 1956 réalisé par Edward C.Cahn, où trois amies, dans l’Amérique des fifties, poursuivent jusqu’à Las Vegas le petit copain de l’une d’elles refusant les responsabilités de la paternité. Le mauvais garçon interprété par Paul Rudd renvoie au jeune loubard de Panic… mais en offre une version plus bienveillante. Une sorte de James Dean de banlieue plus effrayé que véritablement mauvais. Dépeignant une époque caractérisée par le développement du nucléaire, de la Guerre froide, et le racisme, Runaway Daughters s’avère être un véritable périple initiatique pour ces trois jeunes filles confrontées à la vie hors de leur banlieue protectrice.
Le Banlieusard
La banlieue, dans le sens de quartier résidentiel, cet endroit confortable où toutes les maisons se ressemblent et où les relations entre personnes se réduisent souvent à de simples attitudes de bon voisinage, Dante aime par-dessous tout en mettre à l’épreuve et à mal la tranquillité. La malmenant avec entrain (la bourgade de Kingston Falls doit encore arborer les stigmates du saccage opéré par les Gremlins) et un certain amusement de garnement fier du mauvais tour joué. Pour autant, il ne faut y voir aucune malice ou cynisme mais plutôt la marque, particulière certes, de son affection indéfectible. Son film Les Banlieusards, où les dérives paranoïaques de trois amis entraînent le voisinage dans une action délirante, est ainsi parfaitement emblématique. Immense film carrément sous-estimé, il permet au réalisateur de déclamer son amour du cinéma et de ses banlieues. Ceci par l’intermédiaire du personnage de Corey Feldman (Les Goonies) qui observe avec délectation et excitation les gesticulations des habitants de son quartier. Cet ado invitera même de plus en plus d’amis sur son perron au fur et à mesure des proportions prises par les événements afin de jouir de ce spectacle déréglant ces existences bien rangées, comme des spectateurs lors d’une projection en plein air, les pizzas remplaçant les traditionnels pop-corn. Un personnage qui aura le mot de la fin en déclamant face caméra que décidément, il adore son quartier, exprimant ainsi sans ambages les propres sentiments du réalisateur.

Pour son retour sur le grand écran, Joe Dante délaisse la satire politique ayant animé ses dernières œuvres (The Second Civil War, Homecoming) pour un film essentiellement axé sur le divertissement pur et suivant les aventures de Dane et son frère Lucas, aux prises avec les horreurs sortant du trou situé dans le sous-sol de la maison dans laquelle ils viennent d’emménager avec leur mère. Cette fois-ci, les effets de cet élément perturbateur seront circonscris à la sphère intime des deux frangins et de leur jeune et jolie voisine, Julie, et ne se propageront pas dans le reste de cette banlieue pavillonnaire.
Au fond de l’abîme
The Hole est une fantaisie fantastique renvoyant aussi bien à la série Eerie, Indiana dont Dante a produit et réalisé des épisodes qu’à La Quatrième dimension, par le délitement de la réalité et son basculement progressif dans l’irrationalité. La seule volonté de Dante est de susciter l’effroi de son audience. Et sans être aussi tétanisant qu’Insidious, il réussit à créer une véritable tension grâce à des effets de mise en scène sans recourir à de faciles effets de surgissement dans le cadre : une silhouette, une ombre fugace aperçue dans le champ, une forme aux contours indéfinis apparaissant sur une bande vidéo, une plongée dans l’obscurité et/ou un resserrement du cadre autour des protagonistes dès que le danger menace. L’inquiétude provient en premier lieu de l’indétermination de la nature du danger puis des différentes incarnations de l’altérité.

Même si le métrage n’a pu être découvert en 3D, certaines séquence et plans laissent deviner une exploitation efficiente du procédé par Dante, que ce soit le jeu de cache-cache, dans une cave encombrée, entre Lucas et une poupée maléfique, les contre-plongées imposantes vers l’abîme sans fond et surtout le climax situé dans le monde du trou où le jeu sur les échelles de taille et de plans, déjà efficace, doit voir son effet décuplé.
Les films de Dante n’ont jamais été caractérisés par une complexité narrative et une fois encore, l’intrigue se révèle minimaliste. Une évolution linéaire mais qui n’est pas sans aspérités. Car même si les personnages apparaissent comme d’augustes clichés, ils sont marqués par de profondes blessures mentales révélant des failles épaississant leurs caractères. Cet abîme sans fond situé dans les soubassements de leur demeure est une ouverture béante sur leurs peurs enfouies. Les choses en sortant matérialisent des traumas refoulés dont ils vont devoir affronter les incarnations. En décadenassant la trappe dissimulant ce trou, ils ouvrent inconséquemment leur subconscient. La progression dramatique est ainsi intensifiée par le crescendo de ces confrontations, partant d’une frayeur purement enfantine (le pantin démoniaque s’en prenant au petit frère) en passant par l’expression d’une terrible culpabilité (les liens unissant la voisine et le fantôme de la gamine de onze ans la tourmentant) pour aboutir à une horreur domestique déformée et décuplée par les pouvoirs fantastiques du trou.

Avec ce film, on sent que Dante s’est bien amusé, comme le garnement qu’il n’a finalement jamais cessé d’être. Pour autant, ce n’est pas un produit calibré de plus, le réalisateur n’omettant pas d’imprégner son film de sa patte personnelle. Ainsi, il développe un de ses motifs récurrents, la figuration et la substitution du père. Un archétype au mieux immature (le père de Billy dans Gremlins) et au pire absent (Explorers, Panic…), qui se dessine ici sous une forme inattendue et particulièrement choquante voire même subversive pour ce genre de train fantôme tous publics. Bien qu’invisible, la figure paternelle fait d’abord peser une chape de plomb sur Dane et sa famille (c’est à cause du patriarche qu’ils déménagent sans cesse) avant de se concrétiser de manière dégénérée.
Alors bien sûr, The Hole n’est pas d’une viscéralité estomaquante, d’une puissance d’évocation dévastatrice, encore moins le meilleur film de son auteur ou le plus personnel. Il n’en reste pas moins que c’est un petit plaisir sans prétention à la mécanique narrative parfaitement huilée et maîtrisée dont on aurait tort de se priver. Mais en ces temps où pour s’imposer il faut redoubler d’outrages visuels robotisés ou de cabotinage outrancier (suivez mon regard à roulement à billes), il est particulièrement appréciable de voir des cinéastes s’en remettre encore à leur intégrité artistique et au respect des spectateurs. Pas sûr que cela suffise pour que Dante puisse sortir du trou d’une confidentialité atterrante.
Nicolas Zugasti
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Chaque nouveau film de l’hyper discret Terrence Malick est mis sous les feux de la rampe médiatique, suscitant toujours la même curiosité, la même attente, le même engouement démesuré. Que ce soit pour son cinéma et sans doute plus encore pour la personne du réalisateur lui-même, retiré du monde et de son cirque, à l’instar de Stanley Kubrick. La rareté augmente la valeur de son objet et dans des proportions incroyables dès lors qu’elle concerne les œuvres de ces deux génies de l’image. Oui, indéniablement, Kubrick et Malick sont des maîtres formels, ciselant parfaitement à l’écran leurs visions. The Tree of Life assoit un peu plus ce statut et redore le blason du réalisateur auprès de la critique après le mitigé Nouveau Monde, mais cette propension à évaluer de manière aussi dithyrambique le cinéaste et son œuvre a tendance à le doter d’une aura écrasante qui rend difficile toute perception personnelle forcément biaisée par un tel concert de louanges. C’est un peu comme si était apposée la mention « attention, génie à l’œuvre » devant l’entrée de la salle, de sorte que l’on y pénètre avec une déférence inconsciente. Toute appréciation négative semblant proscrite de facto. Pourtant le film est loin d’avoir fait l’unanimité, ne serait-ce qu’au moment de sa première au 64ème festival de Cannes, qui a été ponctuée de huées ou lors de son exploitation hexagonale au cours de laquelle des spectateurs ont abdiqué avant la fin et ont quitté la salle.
Ce qui donne cette impression d’un consensus positif généralisé autour de The Tree of Life est la raréfaction de critiques négatives. Les tweets et autres statuts Facebook ne comptent pas, on parle de critiques un poil plus développées et argumentées. S’en tenir à l’assertion que ce film est du simili Yann Arthus-Bertrand en plus lyrique est non seulement à côté de la plaque mais surtout n’apporte rien au débat. Car la discussion existe entre les pro et les anti, sur le net, dans les rédactions ou devant la machine à café. Encore qu’il serait peut être plus juste de parler de réceptifs et de réfractaires plutôt que de se réduire à un simple antagonisme. Il y a ceux touchés par la grâce de ces plans quasiment en apesanteur et ceux appréciant la beauté plastique de ces images captées de la nature, sans que cela ne suscite autre chose qu’une brève réaction béate d’admiration formelle. Soit exactement l’opposition à l’œuvre dans le film, la voie de la Grâce contre la voie de la Nature. Grâce des mouvements de la mère et de la caméra (et plus généralement de tout le dispositif de mise en scène : photo, musique, montage, étalonnage, etc.) contre la nature heurtée et violente du père ou de l’environnement.

The Tree of Life est peut être le film de Malick où s’opposent le plus distinctement et explicitement la voie de la Grâce divine et la voie de la Nature humaine d’après lesquelles se déterminent notamment les actions des héros de La Ligne rouge et du Nouveau Monde. Cette indétermination, cette interrogation sur le cheminement spirituel à emprunter est également au cœur de The Tree of Life, plongée au sein d’une famille texane des années 50, tout juste endeuillée par la mort de l’un de leur trois fils. Dans sa volonté de réconciliation avec ce frère disparu, ses proches, lui-même, (Dieu ?), l’aîné devenu adulte (Sean Penn) se remémore des épisodes-clés de son enfance où il expérimentait toute la palette des comportements humains (convoitise, amour, cruauté, compassion…), tiraillé entre les préceptes tendrement inculqués par sa mère (Jessica Chastain) et ceux plus durement assénés par son père (Brad Pitt). Un patriarche également en proie à un profond déchirement puisque s’il se montre incroyablement violent dans ses brusques accès de colère ou sa manière, pourtant calme, d’imposer aux autres un environnement dont il est le maître (obligation de s’adresser à lui en le nommant « Père », interdiction de faire claquer les portes et plus généralement d’émettre le moindre bruit perturbant le silence de son foyer, entretien du jardin en faisant en sorte d’éliminer les mauvaises herbes), il multiplie les gestes d’affection, d’amour, envers ses fils.
Cette dichotomie entre les parents se retrouve donc dans leurs attitudes et bien sûr dans les images, les plans qui les représentent. Si, quels que soient les protagonistes, le film baigne dans une lumière éthérée perpétuelle, son intensité varie, soulignant ainsi leurs différences : diaphane et éclatante pour la mère, plus terne lorsque le père entre en scène. De même, les nombreux plans impliquant la mère tentent de communiquer des sensations pures (le jet d’eau cristalline nettoyant le pied recouvert d’herbe fraîchement coupée et d’un vert étincelant), un sentiment de bien-être, tandis qu’une tension sourde se révèle dès lors que le père est présent à l’écran.
Pourtant, malgré les efforts de Malick, on ne parvient jamais à être véritablement impliqué dans la vie de cette famille que l’on regarde finalement à bonne distance. Les gros plans, les plans rapprochés, les murmures des voix-off, tous les motifs employés, ne parviennent pas à créer la proximité recherchée. Sans doute parce que les plans à haute valeur métaphorique et symbolique (le cercueil de verre dans la forêt renfermant le corps de la mère, ce grenier où un enfant sur son tricycle tourne en rond aux pieds d’un homme de grande taille, le final sur la plage, la scène récurrente dans l’eau…) parasitent notre propre abandon à l’histoire qui nous est contée. Il faut de plus y adjoindre l’effet très déstabilisant produit par les sublimes images du Big Bang que l’on doit à Douglas Trumbull (réalisateur de Silent Running connu pour sa participation aux effets visuels de 2001, l’odyssée de l’espace, Blade Runner, Rencontres du troisième type,…). On sent bien que la volonté de Malick, au travers de ces vingt minutes incroyablement belles, était de provoquer une sorte d’état méditatif, de transe, chez son audience afin de générer et faciliter le lâcher prise à toute réflexion. Mais cet abrupt et trop grand écart — juste avant, l’on assistait à la réaction des parents apprenant la mort de leur fils — annihile presque d’emblée toute identification. Peut être son ambition de lier l’intime et le cosmique, le micro et le macroscopique (à l’échelle d’une planète), le divin et le cartésien aura desservi la naissance de l’émotion. Pourtant, le réalisateur va par la suite multiplier les correspondances visuelles, sonores et narratives entre les différents régimes d’images d’essence divine (la trouée de lumière pâle dans la trame obscure ouvrant et concluant le film), symbolique ou humaine. Il va jouer sur le sens à donner à ce que l’on voit par le biais de l’intensité sonore, l’intonation de la voix-off mais l’émotion peine à affluer, se brisant, telle des vagues sur la grève, sur la paroi invisible de la bulle intime créée par Malick.

Bien que le réalisateur, par le contrôle absolu de son image publique, ait très peu laissé transpirer d’infos sur sa propre histoire, on sait (grâce à divers textes de Peter Biskind) qu’il est originaire du Texas et qu’il a été touché voire traumatisé par la mort de son frère. Même sans connaître ces détails biographiques, on devine que Malick a livré beaucoup de lui-même dans The Tree of Life, s’appuyant sur des éléments personnels qu’il transcende par leur mise en scène et leur réinterprétation pour les incorporer à une histoire capable d’entrer en résonance avec la propre expérience de la vie de ses spectateurs. Mais les images de création de l’univers, de notre monde, la portée symbolique de compositions récurrentes et l’indistinction temporelle et spatiale de l’action (aucune indication extra ou intradiégétique n’est donnée sur les dates et les lieux) n’en font pourtant pas un film à l’universalité débordante et confondante. Au contraire, il a tendance à se replier sur lui-même, ne livrant au plus grand nombre qu’une succession de superbes peintures dont les primordiales implications ne seraient accessibles qu’à certains. Il n’est pas question ici de regretter ou critiquer l’absence d’explication sur la signification profonde de ce qui est donné à contempler, la liberté interprétative et sensitive laissée par The Tree of Life étant sa plus grande qualité. Non, il s’agit surtout de pointer l’hermétisme d’un film peinant à émuler le ressenti personnel face à cet album contemplatif de souvenirs photogéniques. C’est sans doute dans ce sentiment d’exclusion que ce film génère malgré lui qu’il faut chercher l’explication du violent rejet dont il a pu faire l’objet par de nombreux spectateurs. Comme si l’éviction brutale de cet Eden métaphorique était trop insupportable, voire même insurmontable.

Pour autant, la Palme d’Or attribuée n’est pas déméritée. Que l’on se sente exclu, spolié, arnaqué, muet d’incompréhension ou exaspéré face à ce film ne saurait en restreindre l’intérêt et les qualités. Cette palme n’est pas volée car au-delà du talent du cinéaste, elle récompense une vision d’une ampleur et ambition peu commune. Avec The Tree of Life, Malick revient aux origines du monde mais également aux origines de son monde, de son histoire, de son cinéma. The Tree of Life contient ainsi tous les films de Malick et tous les films de Malick contiennent The Tree of Life. Et pourtant, on ne peut le réduire à un film somme, synthétique ou syncrétique. Le plus fascinant dans ce film réside dans sa volonté de raconter une histoire d’avant la naissance, comme le demande un des fils à la mère. Elle raconte alors ce moment merveilleux de son baptême de l’air à bord d’un biplan, instant où elle ressentit pour la première fois ce sentiment de plénitude qu’elle essaie désormais de cultiver au quotidien et de transmettre. Malick, lui, choisit de raconter les premiers frémissements volcaniques de notre planète. Une genèse physique, tellurique, tectonique à laquelle est associée une genèse sentimentale, morale, psychique. La primauté du geste côtoyant la naissance du sentiment. The Tree of Life est donc l’histoire des premières fois (exclusivité des images du Big Bang), des premiers émois ressentis devant la naissance d’un enfant, après un baiser, une caresse, lorsque l’on expérimente la cruauté, les premières confrontations avec la misère, la mort… Et puis il y a la naissance du sentiment de compassion lorsqu’un dinosaure choisit de laisser la vie sauve à un congénère à sa merci. Instant primordial qui a tant cristallisé les critiques et qui pourtant se retrouve parfaitement intégré, lié, au développement du métrage par la voix-off de Jack et le montage. Malgré cette multitude de commencements, ce film ouvert aux quatre vents reste paradoxalement fermé sur lui-même et la mélancolie de son auteur. La promesse finale d’un ailleurs, d’un prolongement au-delà de l’horizon, illustré par cette image magnifique de cette forme féminine s’enfonçant au loin, sur la plage, vers une source de lumière iridescente, n’y changera rien. Peut être parce que toute la partie finale est vouée à une religiosité trop prégnante, réduisant la puissance évocatrice du film et de sa conclusion.
On se retrouve finalement comme le père rigoriste de Jack qui, par la musique, parvient à entrer en harmonie avec l’univers créé par sa femme mais seulement par intermittences. Une communion ne durant qu’un temps et que Malick souhaiterait infinie.
Nicolas Zugasti
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Le titre respire l’exotisme. La Jamaïque, à l’époque bénie des pirates (bénie surtout pour le cinématographe qui apparaîtra des siècles plus tard pour édulcorer les exploits des corsaires), n’est pas seulement un pays lointain : c’est un Éden terrestre, ou plutôt maritime, une zone de non-droit où circulent les navires les plus branlants, dotés des équipages les plus hétéroclites se lançant dans les aventures les plus improbables. Qui pense à « pirate » pense à « abordage », « trésor », « jambe de bois » et, pourquoi pas, « potence ». A la moindre évocation du flibustier, le lecteur a déjà l’esprit tourné vers Robert Stevenson, et le spectateur ses yeux dirigés vers Errol Flynn, charmante fripouille de ces dames dans Captain Blood de Michael Curtiz, vers Douglas Fairbanks, fameux Black Pirate par Albert Parker, ou encore vers Le Corsaire rouge Burt Lancaster, façon Robert Siodmak. Le film de pirates, descendant direct du roman stevensonien, possède ses codes archétypaux comme le western a ses tropes et ses motifs : galions grinçants, voiles tendues au vent, canons en batteries, pièces de 36 livres, sabres aux poings, affrontements navals, carte au trésor marquée d’un X, tricornes et bandanas, etc. Reste à trouver un décor : les Caraïbes, bien entendu, paysage de rêve et longues plages de sable fin, sur lesquelles on s’échoue pour démarrer une nouvelle vie, à la façon des Révoltés du Bounty (qui, eux, n’étaient pas des pirates).
D’autres codes président tout autant à la progression du récit de piraterie : expéditions audacieuses, abordages avec foule de figurants, flibustier qui se découvre un grand cœur et / ou une bonne éthique, passage par la prison, rédemption, défaite des méchants sbires à la solde des pires monarques (notamment espagnols sous l’Invincible Armada), etc. Ancrées dans un genre formé au fil des décennies, ces trajectoires ne demandent en général qu’à être déviées, remises en question, retournées comme des gants ; mais la rébellion équivaut régulièrement à l’hommage forcené. Quand la modernité influe sur le film de pirates, cela donne, pour prendre un exemple récent, l’insolite Pirates de Roman Polanski, qui redistribue les cartes tout en revenant à l’essence du genre. Idem dans Pirates des Caraïbes et ses suites, de plus en plus fourre-tout. La flibuste semble protégée non pas des excès (voir les scènes interminables des films de Verbinski), mais plutôt des dérives : le film de pirates reste souvent tel qu’en lui-même.

Cette longue introduction a évidemment pour but de souligner les exceptions à la règle. Cyclone à la Jamaïque en est une. Mais avant d’évoquer le film de Mackendrick, il faut faire un détour par un long-métrage qui lui ressemble beaucoup, et qui passe, à juste titre, pour être l’un des chefs-d’œuvre américains de Fritz Lang : Les contrebandiers de Moonfleet (1955). Les héros de Moonfleet n’ont pas grand rapport avec l’eau, sinon qu’ils ont installé leur planque près des falaises. Lang propose une variation passionnante sur le thème de la flibuste en privilégiant – c’est une nouveauté – le point de vue de l’enfance, via le regard de John Mohune, jeune garçon à peine pubère que la perte de sa mère pousse vers un ami de celle-ci, le très charismatique Jeremy Fox (Stewart Granger). Le film fonctionne avant tout comme un parcours initiatique où le garçon doit surmonter les terribles dépressions de l’existence, bien des années avant l’âge convenu – rapport à la mort, scènes triviales avec des filles de joie, entrée dans le domaine de l’illégalité, violence des relations humaines, fusillades. L’abnégation y remplace progressivement la naïveté des débuts. Moonfleet tangue constamment entre film d’aventures et drame, au gré des caprices de l’océan déchaîné. Il est probable, voire certain, que Mackendrick connaît par cœur le film de Lang lorsqu’il réalise, en 1965, Cyclone à la Jamaïque. D’autres chefs-d’œuvre éternels se bousculent au portillon quand il s’agit d’évoquer la fissure du rêve enfantin : La Nuit du chasseur de Charles Laughton ou Du silence et des ombres de Robert Mulligan. A chaque fois, l’enfant, jeune ou moins jeune, s’y confronte violemment aux « choses de la vie », comme on dit – racisme, violence des adultes, fonctionnement de la justice. A chaque fois, la confrontation aboutit à un chambardement profond, aussi intime qu’il est intense.
C’est par un tel chambardement que débute le film d’Alexander Mackendrick : un cyclone qui souffle frénétiquement sur la maison d’une famille anglaise de planteurs, installée sur l’île. La tempête pousse les parents à prendre une grave décision, celle de renvoyer les enfants – sept en tout, autant que dans La Mélodie du bonheur ! – vers l’Angleterre, et fissa, pour être éduqués convenablement. La violence des vents recouvre à peine la métaphore du revirement moral : maman craint que ses petits ne subissent la mauvaise influence des « sauvages » de l’île, ces autochtones qui, en pleine tempête, cachés sous la maison, jouent du tambourin en psalmodiant des incantations et s’apprêtent à sacrifier un poulet. Le calme revenu, la découverte d’un cadavre inquiète moins les parents que la réaction étrangement distanciée et joyeuse des enfants, qui en profitent pour entamer une danse rituelle. C’en est trop ! Il faut les renvoyer au pays. Qu’ils soient éduqués comme « de bons petits Anglais ». Car ces enfants en savent décidément trop. Au plus fort de la bourrasque, la petite Emily, vaillante comme pas deux, s’en était allée malgré le danger à la recherche de son chat Tabby, dont la mort probable semble particulièrement lui déplaire. Puis, protégés au niveau des fondations, les plus petits des mômes n’hésitent pas à se saisir des bouteilles de rhum parentales pour en écluser quelques gorgeons bien sentis, devant le regard épouvanté des géniteurs. Que sont ces gamins, sinon des sauvageons en devenir ? De jeunes Gavroches qui s’amusent dans la tempête comme le garçonnet hugolien sur les barricades de la Révolution de juillet ? La mère essaie de rassurer la famille en argumentant sur les éclairs, prête sans doute à raconter un mensonge, quand John l’interrompt pour affirmer qu’il ne s’agit que d’électricité. Voilà donc les petiots plus impavides que les grands ! Le chambardement, illustré par le cyclone dévastateur, irrigue jusqu’aux extrêmes : des plus jeunes de la portée aux parents eux-mêmes.

A peine la troupe chicaneuse a-t-elle quitté les eaux de la Jamaïque, sans les parents restés à demeure, que le navire britannique est arraisonné par le rafiot des pirates. A leur tête, le capitaine Chavez arbore les traits bourrus d’Anthony Quinn et son second Zac la face bien marquée de James Coburn. (Si les enfants étaient des cinéphiles transportés par magie dans le passé du film, ils seraient sans doute enchantés de rencontrer ces deux grandes gueules du cinéma américain !) A défaut de voyager dans le temps, les gamins se retrouvent dans la cale du galion des flibustiers. C’est le début de gros ennuis pour Chavez, pas si mauvais qu’il en a l’air, et d’étonnantes aventures pour la marmaille.
En fourrant sept poussins dans les pattes du coq en chef, le scénario de Stanley Mann, Ronald Harwood et Denis Cannan apporte au flibustier plus de problèmes que de solutions. Et change radicalement la donne, traditionnellement simpliste au possible, du genre. Chavez doit désormais gérer un équipage passablement superstitieux, persuadé que la présence des enfants à bord apporte sur eux le mauvais œil ; tandis que lui, le capitaine, commence doucement à s’attacher aux petits, notamment à la débrouillarde et caractérielle Emily (remarquable Deborah Baxter). Si le récit déroule les décors les plus conventionnels, dont une escale dans l’habituel repère de tous les pirates du coin, il dévide également une pelote surprenante, régulièrement déviée par les problématiques enfantines. D’abord, la problématique sexuelle : l’aînée est en âge de plaire à ces rudes et solitaires bandits. Ensuite, la problématique paternelle : Chavez prend inconsciemment les enfants sous son aile protectrice tant qu’il le peut, jusqu’à se mettre à dos l’équipage. Enfin, la problématique dramatique : plongés dans un univers d’adultes qui ne font pas de cadeaux, les mômes sont sans cesse mis en danger. Au cours d’une soirée pourtant sereine, l’un d’eux chute et meurt tragiquement. Une brusque rupture de ton s’ensuite, qui modifie radicalement l’approche du film, jusque là pétrie de bonne humeur.

Précisons que le scénario tel qu’il est adapté à l’écran a dû subir les coupes et transformations voulues par la Fox. La première – et meilleure, selon Mackendrick – version du script, produite avec l’aide de Quinn, se rapprochait un maximum du roman de Richard Hughes, dont le réalisateur était depuis longtemps un fervent admirateur. Elle laissait surtout une grande place au regard des enfants, ce qui aurait de facto rattaché plus explicitement le film aux œuvres de Mulligan et Laughton précédemment citées. Mais la Fox ne voulait pas d’une grande et belle métaphore du passage à l’âge adulte. Ce qu’elle voulait, c’était mettre en valeur l’aspect aventureux du script et pointer plus souvent la caméra sur les deux stars de l’écran, Quinn et Coburn. Mackendrick fut tellement frustré de devoir abandonner certaines des scènes déjà tournées qu’en fin de tournage, il fut soigné pour une hernie discale et obligé de mettre en scène complètement couché. Ironiquement, il fut aussi forcé de se coucher devant les contraintes imposées par le studio.
Ces changements dans le script comme dans l’approche se ressentent à l’écran, notamment à partir du décès de l’enfant. On ne peut que conjecturer de ce que le film aurait pu être additionné des séquences abandonnées par Mackendrick, mais force est de constater qu’avec le résultat, la rupture de ton ainsi imposée au récit n’est pas réellement justifiée par le comportement de ses frères et sœurs. Tous réagissent par un lourd silence. L’un d’eux demande où est celui qui manque, sans obtenir de réponse. Tout se passe comme si la nouvelle de cette disparition n’était aucunement entérinée, ni pour le meilleur, ni pour le pire. Une telle indifférence produit un sentiment d’étrangeté qui, dès lors, ne quitte plus le navire. Pendant ce temps là, sur le pont du galion, les pirates s’activent et préparent l’éviction fatale de la petite troupe : la succession des événements reprend son cours malgré la chape de plomb. La dernière partie du film se déroule dans une sorte de frénésie, une forme de précipitation qui ne laisse plus le temps d’apprécier les faits et les choses.

La profondeur de Cyclone à la Jamaïque s’en ressent nettement. Néanmoins, la tempête ne chasse pas les qualités, et Mackendrick – qualifié de « meilleur cinéaste britannique » après Hitchcock selon Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon – rattrape la barre lors d’un dénouement à la fois déroutant et cruel. Nous ne le raconterons pas ici. Mais sa portée symbolique n’a d’égale que l’ouverture tempétueuse du métrage, de façon proportionnellement inverse : l’acceptation plutôt que la bourrasque, la résignation mieux que le combat contre les éléments.
Il faut attendre la toute fin pour comprendre que la trajectoire de la plus fébrile des enfants, Emily, croise précisément celle de Chavez au point central du film. Chavez est en fin de vie, Emily débute la sienne ; Chavez est le mauvais exemple, Emily a encore toute latitude pour modifier son regard sur le monde ; Emily est progressivement en train de quitter le paradis enfantin de l’innocence, quand Chavez essaie désespérément de le retrouver et de s’y fixer. Si Chavez / Quinn est le roi des océans, il ne règne en fait que sur sa propre personne, ainsi qu’il le découvre lors de la mutinerie de son équipage. Il sait bien que les aventures en mer finissent tragiquement, quand la vision des enfants les pousse à envisager l’océan comme le décor fantasque des péripéties les plus étonnantes. Le film se clôt sur le visage d’Emily, qui regarde son enfance s’éloigner comme le bateau miniature sur les eaux de la fontaine, sans retour possible. Là réside la profonde modernité de Mackendrick, qui aura transformé le film de pirates en réflexion sur la cruauté de l’existence. Et cette modernité, très avant-gardiste, Hollywood le lui aura fait payer cher.
Eric Nuevo
Réédité en salles le 6 avril 2011
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Chaos et désolation quelque part sur le continent africain, dans un camp de fortune où des médecins s’échinent à soigner et sauver des vies humaines dominées par la souffrance et le sentiment d’injustice… Les docteurs sont d’origine suédoise, les patients des victimes d’un chef de gang illuminé qui éventre les femmes enceintes des villages environnants… Après cette première scène difficile mais paradoxalement attrayante et éclatante esthétiquement au niveau de la lumière et des couleurs, le dernier film de Susanne Bier (Brothers, After The Wedding, Nos souvenirs brûlés…) nous plonge dans l’univers du jeune Elias – fils du responsable du camp de soins de la séquence d’ouverture – vivant au Danemark et éprouvant une souffrance inhérente à une enfance souvent mal vécue. Brimé par ses camarades de classe qui stigmatisent son étrange accent suédois et le surnomment « face de rat » à cause de son appareil dentaire, Elias (Markus Rygaard) est surtout tourmenté par la séparation de ses parents – Anton et Marianne (Mikael Persbrandt et Trine Dyrholm)- qui envisagent de divorcer. Sa rencontre avec Christian – encore endeuillé par la disparition de sa mère décédée d’un cancer, et qui vient de quitter l’Angleterre pour s’installer au Danemark avec son père – va bouleverser la « fragile stabilité » d’une vie loin d’être satisfaisante pour le jeune garçon.

Le titre du métrage et les agissements du petit Christian (William JØhnk Nilelsen) peuvent a priori laisser penser que le motif principal du film est celui de la vengeance, faisant de Revenge (Hævnen pour le titre original) une énième variation sur la Loi du Talion. Pourtant, c’est bien l’ « aversion pour le déséquilibre » qui traverse l’ensemble de l’intrigue et caractérise au mieux les personnages et leurs motivations. Anton ne supportera pas par exemple d’être celui qui a sauvé le « Grand Homme », ce monstre responsable des atrocités perpétrées sur les femmes enceintes en Afrique et blessé grièvement à la jambe, alors qu’il n’a pu guérir cette petite fille morte sur sa table d’opération. Le médecin craquera littéralement et laissera un temps de côté ses valeurs et les règles de la déontologie médicale qui l’habitent, lorsqu’il livrera le meurtrier au lynchage populaire et punitif des villageois. L’illusion d’une « balance » à nouveau équilibrée pour Anton…
En parallèle, Christian n’acceptera pas que les exactions de la « terreur » de l’école – sur Elias et sur lui-même – restent impunies et finira par rendre les coups en blessant lourdement le caïd. Plus surprenant, Christian ne comprend également pas pourquoi le père de son nouvel ami, après avoir été giflé par un homme irascible et arrogant, ne cherche pas à obtenir réparation. Loin de n’être qu’une adhésion à l’axiome « œil pour œil, dent pour dent », le jugement du garçon s’enracine dans le refus viscéral du sentiment de victoire de ces individus violents, même si Anton considère avoir gagné en ne s’étant pas soumis à cette « loi » absurde de la virilité masculine selon laquelle le vainqueur est nécessairement celui qui frappe le plus fort.

La capacité de Christian à se mettre à la place du père d’Elias ou de celui qui frappa ce dernier – une empathie qui forgera seule sa conception de la justice et de la morale – témoigne de sa volonté de contribuer à la recherche d’un équilibre pour autrui, à défaut de parvenir à (re)trouver le sien après la mort de sa mère. Incapable de faire le deuil de cette perte, qui l’affecte d’autant plus que son père, Claus (Ulrich Thomsen), lui avait promis que sa mère s’en sortirait alors qu’il la savait condamnée, Christian est rongé par l’amertume, la colère et le sentiment que la vie lui a ôté quelque chose d’essentiel – l’amour de sa mère – rompant ainsi l’équilibre de sa vie. Son « altruisme vengeur » se substitue donc à la recherche « égoïste » de l’équilibre intime de sa personne. À l’instar d’Anton qui cherche constamment à équilibrer vie professionnelle loin de son fils et vie familiale et affective au Danemark, la détermination et la persévérance peuvent aboutir à une certaine harmonie (comme semble le manifester le rapprochement qui se dessine entre le père d’Elias et son épouse), ce qui justifie in fine le titre US du métrage, In A Better World. Mais la poursuite aveugle de cet équilibre peut également déboucher sur une situation plus chaotique encore. En s’attaquant à celui qui défia Anton, Elias et Christian frôleront la catastrophe dans une vendetta qui se conclura par l’hospitalisation du premier : croyant avoir provoqué la mort de son camarade, Christian sera à deux doigts de commettre l’irréparable. Susanne Bier évitera aux spectateurs une tragédie en guise de finale, un finale au propos très moral (mais pas moraliste, nuance) puisque Revenge nous dit en substance qu’à force de chercher à ajouter des « poids » sur une balance de la justice déséquilibrée pour la stabiliser, c’est tout l’édifice de nos sociétés qui risque de s’écrouler.
Fabien Le Duigou
> Sortie en salles en France le 16 mars 2011


















