"Flight" de Robert Zemeckis

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Le nouveau film de Robert Zemeckis, Flight, lui fait délaisser le cinéma virtuel (performance capture, caméra libérée des obstacles physiques et temporels) qu’il a contribué à faire émerger et développer en produisant Monster House de Gil Kenan et réalisant Le Pôle express, La Légende de Béowulf et Le Drôle de noël de Scrooge, qui même imparfaits auront été des étapes primordiales pour Avatar et Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. Un retour à un cinéma plus traditionnel dans la forme qui est une forme de régression pour ce pionnier comme une expiation pour les échecs publics et critiques de ses expérimentations. Autrement dit, Flight s’apparente à une rédemption pour Zemeckis. Ce qui n’est pas forcément fortuit avec le fait que le film lui-même est l’histoire d’une rédemption, celle du pilote expérimenté Whip Whitaker qui malgré son état d’ébriété quasiment permanent a réussi à poser en catastrophe un avion de ligne en train de se désagréger, sauvant dans sa manœuvre risquée et improbable (retourner l’appareil pour récupérer l’assiette de stabilité) quatre vingt seize des cent deux personnes présentes dans la carlingue. Suite à l’enquête menée par l’aviation civile pour déterminer les causes de l’accident, l’intempérance de Whip va être mise à jour et lui faire risquer des sanctions pénales. Mais plus que la célébration d’un héros alcoolique et cocaïnomane, questionnant en outre la moralité des institutions, à laquelle le réalisateur s’intéresse partiellement, il s’agit plutôt, comme pour chaque œuvre du cinéaste, d’une quête identitaire de son protagoniste principal devant faire face à ses manquements et ses erreurs, les assumer pour enfin s’en libérer.

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Qui est-il s’exclame avec véhémence son fils de quinze ans vivant avec sa mère lorsqu’il se libère de son étreinte maladroite ? Une interrogation qu’il réitèrera en fin de métrage sur un ton plus apaisé, désireux de connaître réellement son géniteur et non plus de lui renvoyer au visage son absence. C’est finalement la seule question qui vaille et à laquelle le nouveau Whip semble enfin disposé à examiner et à répondre car justement encore en construction.
Mais pour en arriver là, il aura dû en passer par un parcours tortueux le confrontant au mensonge qui régit sa vie. Depuis le passage dans les turbulences météorologiques puis intimes jusqu’à la confession finale, tout le film se veut une allégorie de son cheminement vers la lumière (comme celle « physique » accueillant l’appareil après qu’une première audacieuse manip’ de pilotage de Whip lui ai fait transpercer les nuages menaçants). Pas nécessairement divine même si Whip s’en remet à Dieu avant d’avouer sa véritable nature à la commission et si tous ceux qui gravitent autour de lui ne cessent de el renvoyer à une foi religieuse salvatrice (l’avocat défendant sa réputation veut faire passer l’accident comme un fait de Dieu, le crash se fait dans un champ jouxtant une église, le co-pilote lui aussi miraculeusement rescapé est un illuminé…). A aucun moment le personnage n’expliquera en conclusion que c’est le seigneur qui sauvé son âme. On peut même dire que le film s’amuse avec la bigoterie ambiante plutôt que d’en faire son programme. D’ailleurs, le personnage qui lui fait prendre conscience de sa décrépitude et surtout de ses conséquences (isolement social et familial, enfermement moral), Nicole, est une toxico qui à la suite d’une overdose presque mortelle a décidé de se faire aider et pousse Whip à faire de même.

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Ce n’est certes pas le meilleur film de son auteur mais il est fort intéressant en termes de construction dramatique, de mise en scène de la problématique frappant le héros et comment la résoudre, ainsi que dans la manière d’imprégner de charisme et de fascination un personnage en mode auto-destruction, peu aimable voire même par endroit antipathique. Ainsi, par deux fois, Zemeckis représentera Whip dans toute sa gloire et sa puissance cool alors que sévèrement imbibé il vient de s’envoyer quelques grammes de coke dans les narines afin de reprendre pied, du moins une assise plus stable. Le réalisateur opère ainsi  par le biais de contrastes pernicieux et ravageurs qui trouvent à s’incarner dans le seul perso d’hippie sur le retour interprété avec une formidable gouaille par le génial John Goodman. Un ange gardien bien particulier qui apparaît ainsi au son du tonitruant Sympathy for the Devil des Stones pour fournir Whip en « douceurs » à l’hôpital ou pour le dessouler juste avant son audience au moyen de substances illicites, et dont le Gimme Shelter des mêmes Stones retentit lorsqu’il conduit le pilote accidenté en lieu sûr.
En matière de réalisation, outre l’impressionnante mise en scène de l’accident, on distingue trois grands moments qui distinguent Zemeckis de la masse d’habiles faiseurs. Premièrement, la séquence de tentation alcoolique dans la nuit précédant l’audience décisive est filmée comme un pur thriller avec montée de la tension et retournement de situation à l’appui. Deuxièmement, les choix qui s’offrent à Whip lorsqu’il s’éclipse de la chambre où il est hospitalisé pour s’en griller une se matérialisent au travers d’une séquence anodine en apparences mais dont la scénographie est particulièrement pertinente. Alors qu’il est sur le palier d’un escalier, adossé au mur, en face de lui, plusieurs marches au-dessus de son champ de vision, est assise Nicole en voie de guérison (d’élévation). Un troisième larron apparaît en contrebas. Venant de l’étage inférieur, il s’arrêt à mi-hauteur, surplombé par Whip et plus encore par Nicolae. Atteint d’un cancer incurable, il dévise tranquillement avec les deux avant qu’une voix venant d’où il est apparu ne le rappelle vers le hors-champ (le néant). Personnifiant ainsi un autre destin pour Whip, mais beaucoup plus funeste.

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Enfin, c’est la confrontation avec la responsable de la commission qui plutôt que de chercher impitoyablement à faire la lumière sur toutes les zones d’ombre (les mignonettes de vodka retrouvées vides, le taux d’alcoolémie de Whip et de l’hôtesse morte, etc) figure une instance supérieure décidée à ce que Whip accepte sa nature en l’exprimant à haute voix. C’est frappant et presque limpide dans sa manière d’interroger le pilote, de façon ferme et bienveillante mais surtout dans le fait que pour le retourner, elle a recours au même moyen qu’il a utilisé lui-même pour retourner l’appareil. Une belle correspondance qui intervient au moment d’actionner l’écran vidéo pour montrer les visages des six défunts. La télécommande ne fonctionnant pas, comme elle le dit, elle passe alors en manuel, se lève et fait face à l’auditoire, seule aux commandes des réquisitions. Soit très précisément le terme et l’attitude employés par Whip pour tenter de sauver tout le monde en stabilisant l’avion sur le dos.
Au grand dam de son avocat, de la compagnie responsable, il sera incapable de réfréner plus longtemps ce désir d’en finir avec la mascarade qui a présidé son existence. En s’en libérant, la caméra également retrouve une certaine liberté en brisant l’espace et le temps en un élégant mouvement circulaire autour de la tête de Whip, nous faisant alors passer du prétoire  à la prison où il est désormais enfermé. Un bref instant qui résonne comme une note d’espoir, d’intention, pour le réalisateur quant à sa capacité à retrouver sa propre liberté d’action.

Nicolas Zugasti

Flight est sorti en salles le 13 février 2013



Gabriel Pelletier, réalisateur de "La Peur de l’eau"

Gabriel Pelletier, réalisateur du polar La Peur de l’eau, aux côtés de Nicole Robert, productrice du film

Officiant derrière la caméra depuis exactement vingt ans, Gabriel Pelletier s’est forgé, au Québec, une solide réputation d’auteur à succès critique et public. Une carrière en somme partagée entre récompenses prestigieuses et excellents résultats au box-office : tout en rassemblant un public nombreux, son film culte Karmina (1996) a récolté de nombreux prix dans les festivals de cinéma fantastique d’Europe et d’Asie ; et, pour n’en citer qu’un autre, sa Vie après l’amour, en 2000, a remporté la Bobine d’Or des prix Jutra et le prix du public au festival Juste pour Rire. Avec La Peur de l’eau, le réalisateur se frotte aujourd’hui au genre qu’il déclare préférer mais n’avait encore jamais approché, même de loin. Un polar sympathique voire parfois drolatique où sa maîtrise de l’humour et de la parodie innervent un récit à toile de fond criminelle, celle-là noire à souhait.

Revue Versus : Assez vite, on ressent La Peur de l’eau comme une tragi-comédie noire grinçante. Le film policier classique se double ainsi d’une dimension que je qualifie pour ma part de "parodique". Vous revendiquez cette intention ?

Gabriel Pelletier : Je revendique l’humour, oui. Grand amateur des frères Coen, je me suis demandé, au moment d’adapter le roman de Jean Lemieux, quel ton nous devrions adopter selon cette influence. Dans le roman, le personnage de Surprenant possédait un côté très pince-sans-rire. À l’écran, nous en avons fait un flic timide, qui n’a pas confiance en lui : ceci permet une identification, un intimisme rassembleur. La Peur de l’eau propose un mélange des genres à la Fargo – c’est le modèle que nous nous sommes fixés. Une enquête à hauteur d’homme, donc de anti-héros, avec une vie et une enquête se déroulant à un rythme très lent.

Revue Versus : Justement, en voyant l’agent Savoie (interprété par Brigitte Pogonat) afficher une mine ahurie et admirative devant son collègue au début du film, j’ai pensé à Frances McDormand dans Fargo.

Gabriel Pelletier : C’est voulu. Il y a aussi ses répliques pleines de silence (contrairement aux polars urbains), comme chez les Coen.

Revue Versus : En parlant de polars urbains… La séquence du policier débarquant de Montréal pour reprendre l’enquête à grands renforts de théorie dignes d’un "profiler" fait, elle, basculer le film dans la parodie. C’est à la fois une critique des clichés du genre et une belle façon de déplacer les enjeux, puisqu’un crime qu’on a l’habitude de voir dans les métropoles a été commis en pleine campagne.

Gabriel Pelletier : Oui, sur ce point précis, c’est parodique. Je voulais prendre mes distances, de façon ludique, avec tous ces CSI : Les experts et autres polars ostentatoires où la technologie et l’esthétique du vidéoclip prennent outrageusement le dessus sur le travail de terrain. Je voulais revenir à de l’humain, de la déduction, de l’intelligence. Et du relationnel : Surprenant se rend compte qu’il ne connaît pas vraiment les gens aux Îles-de-la-Madeleine.

Revue Versus : Oui et plus il enquête, plus son regard s’affine.

Gabriel Pelletier : Surtout, plus il se rapproche de la victime en reconstituant le cours des événements, plus il s’ouvre à la vie. C’est un doux paradoxe.

Revue Versus : C’est un anti-héros total, ce Surprenant. Voilà quelque chose de peu courant dans le polar, en tout cas.

Gabriel Pelletier : Ce qui fait l’originalité du personnage, c’est que c’est un exilé et qu’il a peur d’affronter les défis. Pourquoi aller vivre et exercer en tant que policier aux Îles-de-la-Madeleine quand on vient de la ville ? Cette question sous-tend aussi l’intérêt du film et de son intrigue : dans la réalité, il n’y a jamais eu aucun meurtre aux Îles-de-la-Madeleine. C’est dire le manque d’ambition du personnage, en tout cas par rapport à une investigation criminelle de haute tenue.

Revue Versus : Ce que l’on retient du film, c’est surtout sa peinture d’une communauté repliée sur elle-même, avec les portraits inquiétants – ou drôlement inquiétants – que cela induit.

Gabriel Pelletier : C’est un huis-clos naturel : nous sommes sur une île – donc enfermés, en quelque sorte. J’exploite l’opposition entre les gens d’en dehors et les gens du milieu. L’enquête, ce faisant, devient le prétexte à du tourisme dramatique. Considérons ceci comme un polar excentré. Comme disait David Lynch : "It’s a place". C’est presque ethnographique, le personnage comme le spectateur sont confrontés à une réalité exacerbée par différents milieux.

Revue Versus : Après la ville et sa condescendance via le personnage de Gingras, vous riez aussi de la campagne et de ses gens qui s’espionnent les uns les autres cachés derrière le rideau de leur fenêtre.

Gabriel Pelletier : Oui, tout à fait ! En fait, je trouvais intéressant de mettre en scène la rumeur. Elle est presque un personnage à part entière : la standardiste du poste de police, Majella (jouée par Sandrine Bisson). Et au-delà du film, on a vu aussi comment se propageaient les on dit pendant le tournage. Tout le monde a su rapidement quel acteur interprétait quel personnage. Les habitants de l’île se sont tous passés le mot à propos du film, des rôles…

Revue Versus : C’est un peu comme dans les romans mettant en scène Miss Marple : une communauté ravagée par les jalousies…

Gabriel Pelletier : Tout à fait. Le film est un vrai "whodunit". On distribue les indices au fur et à mesure. Même quand il a toutes les cartes en main, le spectateur reste surpris par la révélation. Je reste un grand lecteur et spectateur de polars.

Revue Versus : Au-delà des frères Coen et d’Agatha Christie, quelles sont vos influences ?

Gabriel Pelletier : David Lynch. Il y a un petit côté Twin Peaks dans La Peur de l’eau. J’aime aussi le surréalisme de Blue Velvet. Et sinon, la série The Klling, qui exploite elle aussi l’élément liquide, la pluie…


Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> La Peur de l’eau est sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012. Lire aussi notre chronique du film



"La peur de l’eau" de Gabriel Pelletier

Tandis qu’à Gérardmer, Nicolas Zugasti et quelques joyeux contributeurs assistent au défilé des bonnes et mauvaises surprises du festival du film fantastique, l’actualité cinématographique est aussi marquée, du côté du Québec (où la neige ne manque pas en ce jour de tempête) par la sortie en salles du thriller La Peur de l’eau, sympathique polar adapté du roman On finit toujours par payer de Jean Lemieux (paru aux Éditions de la courte échelle, spécialistes du genre). Partant d’une intrigue criminelle classique qui se réclame du whodunit traditionnel, le réalisateur Gabriel Pelletier livre au premier plan une galerie de portraits saisissants, tantôt sombres, tantôt drôles, et finalement drôlement sombres. Ce n’est qu’en toile de fond que se déploient les motifs inquiétants du meurtre à caractère sexuel et du trafic de drogue, esthétique brutale dans un paysage de carte postale où dominent l’image de la plage et des falaises balayées par le vent. La Peur de l’eau peut ainsi se (conce)voir comme un polar touristique, l’incursion du crime urbain dans un univers paisible, attrayant et curieux – original ne serait pas le mot, convenons-en – jeu d’opposition entre sauvagerie humaine et beauté de la nature.
Tout commence par la découverte du cadavre de Rosalie Richard (Stéphanie Lapointe, la gagnante de la deuxième édition de la Star Académie version québécoise, en 2004) la fille du maire des Îles-de-la-Madeleine. L’enquête échoit au timide agent de la Sûreté du Québec André Surprenant (Pierre-François Legendre en anti-héros attachant), un policier intuitif mais effacé, plus prompt à dresser des contraventions qu’à traquer un meurtrier. Il est secondé dans sa tâche par l’agent Geneviève Savoie (Brigitte Pogonat), une jeune flic affublée d’un appareil dentaire et au visage figé dans une perpétuelle expression de surprise – ses mimiques rappellent la shérif Marge Gunderson, interprétée par Frances McDormand, dans le Fargo des frères Coen. Assez vite, Surprenant collecte, sous l’œil admiratif de sa collègue, les indices qui viennent brouiller la piste initiale du meurtre commis par un psychopathe, et déterre de sombres histoires de drogue, de chantage, de conflits d’intérêt entre habitants des îles. En reconstituant patiemment – et aussi à partir de rumeurs, illustrées avec un sens de l’à-propos visuel – les événements, Surprenant se dote d’un nouveau regard sur sa communauté. Une auscultation que viennent compliquer l’hostilité à son égard de notables et/ou de délinquants locaux, et le parachutage du sergent-détective Gingras (Normand D’Amour, l’inquiétant "ange exterminateur" de 5150, Rue des Ormes), une "huile" de la police de Montréal rompue aux nouvelles méthodes d’investigation et de profilage criminel. Raillé par l’expert venu de la métropole qui le voit comme le représentant typique d’une "police de campagne", bousculé par ceux qu’il questionne et ébranlé dans ses convictions, Surprenant va transcender son manque d’assurance et vaincre sa phobie de l’eau pour mieux naviguer dans celles, troubles, de l’affaire Rosalie Richard…

Comme dans les bons vieux Miss Marple de Dame Agatha Christie – influence revendiquée par Gabriel Pelletier – La Peur de l’eau égrène ses révélations et fait ses preuves, à l’instar de son policier anxieux, au fur et à mesure d’un récit fluide sachant user, sans en abuser, de flashes-back inventifs et dynamiques (comme cet étonnant "raccord parfait" entre la scène de la reconstitution du soir du meurtre et la soirée originale, dans le bar où Rosalie a bu son dernier verre). Mais aussi, de vignettes brutales insérées dans la narration comme autant de ruptures de ton destinées à rappeler que par-delà les manèges verbaux (Surprenant ne cesse de marmonner des "excellents" et des "exact") et les affectations de langage (confrontation ludique des accents), l’histoire reste celle d’une nature humaine éprouvée à l’aune des jalousies et des convoitises – exactement comme dans les Miss Marple où cette nature, disait la détective anglaise, "est partout la même" : on retiendra comme moment fort de mise en scène, le filmage du meurtre en plongée ce fameux soir fatidique, intensité d’une mort coagulée dans un bleu nuit profond cinglé par la pluie, comme dans les polars étasuniens les plus efficaces ; ou encore la sécheresse de la confrontation finale entre Surprenant et l’un des protagonistes de l’affaire, sur un bateau filant à toute allure vers les rives de la vérité et de la transfiguration de son personnage principal.
Tout en amenant, avec les tensions qui s’imposent, son récit vers la résolution d’une enquête primordiale pour la légitimité de son héros trop humain pour être iconique (même si, par son regard amoureux, l’agent Savoie tend à le sublimer), Gabriel Pelletier applique d’habiles coups de pinceau sur la toile. Cela, afin de livrer, plus qu’un simple polar, une peinture de caractères où, derrière le prétexte du "qui l’a tuée ?", pointent la parodie, l’humour noir et la satire grinçante de la condescendance de la grande ville et des mœurs parfois frustes de la campagne (crudités, indélicatesses et "on dit" à tout-va). Considérant que le réalisateur œuvra surtout pour les genres de la comédie (La Vie après l’amour en 2000, Ma tante Aline en 2007) et du fantastique (Karmina, 1996, comédie à effets spéciaux considérée comme culte dans la Belle Province, et sa suite, K2, en 2001), il n’y a là, a priori, rien de surprenant. Et pourtant, ça l’est.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012

> À lire prochainement : notre "brève rencontre" avec le réalisateur Gabriel Pelletier.



Benoît Pilon, réalisateur de "Décharge"

Quelques jours après la sortie en salles au Québec de Décharge, drame social qui manie les archétypes du polar urbain et la crudité du documentaire, rencontre avec son réalisateur, Benoît Pilon. Un auteur qui assume pleinement le pessimisme de son film et la position ambiguë de son style, au carrefour des genres.



Revue Versus : dans ta note d’intention, tu évoques "en toute modestie" les influences de James Gray et d’Andrea Arnold (note de la rédaction : son film "Fish Tank" avait été chroniqué dans Versus n° 16, toujours disponible). Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

B. P. : Chez Andrea Arnold, la caméra se veut très libre, très documentaire, naturelle. C’est très inspirant. Comme Ken Loach, pour citer une autre référence… James Gray, lui, n’a pas peur du drame, du tragique ; il ne cherche pas à gommer cette emphase et c’est ce que j’aime dans son cinéma. J’aime les sujets forts, où la tragédie peut s’inviter et éclater, sans pour autant en faire trop. Je tiens à un traitement sans fard de la réalité. Je me souviens à ce sujet du film Frozen River (de Courtney Hunt, 2007, chroniqué dans Versus n° 14, NDR) : l’ambiance est assez proche de ce que j’aime mettre en scène. C’est une histoire qu’on aurait volontiers pu voir traitée dans le cinéma québécois, donc de ce côté-ci de la frontière.

Revue Versus : Traitement sans fard mais pas sans symbolisme, alors. Pierre, le héros de "Décharge", est un vidangeur, et en même temps il n’a pas vraiment fait le ménage dans sa tête…

B. P. : Absolument. J’irais même jusqu’à parler de métaphore et de poésie de la poubelle ! Surtout via ce plan où tout se déverse derrière lui alors qu’il a la tête pleine de soucis…

Revue Versus : Un plan majeur selon moi, oui. Au-delà du symbolisme et de la topographie intéressante que propose le film, il y a un pessimisme, un côté sombre que le cinéma étatsunien aurait sans doute occulté. La fin du film est-elle celle à laquelle tu avais pensé dès le départ ?

B. P. : Oui, cette fin était présente dans les premiers synopsis. J’ai eu en tête ce plan final, une matrice à partir de laquelle j’ai ensuite construit le reste du récit. Ce plan renvoie à la mauvaise conscience, au constat d’impuissance. Face à ce qui dérange, on finit par se terrer dans sa bulle. Impuissance qui se transforme en indifférence. Cela renvoie à un constat plus global, celui sur l’état du monde.

Revue Versus : Je dois avouer que j’ai perçu le héros, plutôt un anti-héros en fait, comme un personnage toujours en retard sur l’intrigue et l’action (sauf dans la séquence de confrontation avec le chef de gang), et j’ai eu le sentiment que la mise en scène le plaçait aussi dans ce décalage. Il n’est pas vraiment au centre, toujours un peu décadré. Mais je me suis peut-être laissé influencé par ce fameux plan de la décharge, où le cadre l’aspire presque malgré lui tandis que tout se déverse…

B. P. : Hum… Je ne suis pas sûr du décalage. En tout cas ce n’est pas une démarche consciente de ma part. Ce personnage a un passé de délinquant. Il ferme les yeux sur ce qui se passe autour de lui mais dès que se produit une intrusion, dès que sa sphère familiale est menacée, il agit, notamment avec cette expédition punitive. Je vois Pierre comme un personnage versé dans l’addiction : il a vaincu sa dépendance à la drogue par une action sur lui-même. Il y a chez lui le culte du corps, il est sans cesse en mouvement, il bouge, donc il agit, voire devance le récit. Mais évidemment, il perd le contrôle.

Revue Versus : En parlant d’action, j’ai trouvé qu’il y avait dans certaines séquences un peu de l’esprit de série B qu’on aime tant à la rédaction. Des vignettes empruntées aux vigilante movies, avec un petit côté polar urbain viril, violent…

B. P. : Décharge est un film de références aux genres de par son sujet, où se côtoient les gangs de rue, la drogue, le vigilantisme. Ce fait est d’ailleurs inspiré de la réalité de certains quartiers de Montréal, quand les habitants en ont eu ras-le-bol de la criminalité environnante et qu’ils se sont mis à faire le "ménage" eux-mêmes. Mais au-delà de ces idées à l’impact cinématographique évident, je n’ai pas cherché à faire un film de genre prononcé avec une esthétique à l’avenant. Mon procédé se veut réaliste. Les scènes et images de genre sont inscrites dans une expression simple, crédible, voire d’intimité.

Revue Versus : Et concernant l’expérience de la drogue, j’ai remarqué une volonté de marquer quelques points esthétiques, justement…

B. P. : Quand la narration dictait des plans que je dirais lyriques ou stylisés, oui.

Revue Versus : Je pense à la première rencontre les yeux dans les yeux entre Pierre et Eve. Il y a ce ralenti, comme un trip

B. P. : Oui, mais on entre dans une dimension plus psychologique. La suspension ne fonctionne pas comme dans, par exemple, Requiem For a Dream. J’évite la suresthétisation. L’idée, avec ce ralenti, est de changer de perspective. On voit Eve à travers les yeux de Pierre puis c’est l’inverse, d’où ce flottement, cette perception bouleversée. Eve, même si elle plane, voit pierre comme un sauveur surgi de la ruelle. Plus qu’un effet de la drogue, c’est l’illustration d’un point de vue, la rupture du regard initial.

Revue Versus : Et le flashback avec l’overdose ?

B. P. : Là, je rejoins plus le côté sensoriel que tu évoques. Il y a dans cette scène une esthétique Ektachrome. ça bouge, on est sur un toit, c’est censé être cool, planant, mais évidemment, ça vire au tragique. Puis retour à la vie réelle.

Revue Versus : …Et donc à une image plus crue. Une caméra un peu plus rivée au sol.

B. P. : Oui mais sans aller jusqu’à rejoindre une école de la "réalité austère". J’attache de l’importance à la créativité cinématographique. Réalisme sans fard ne veut pas dire minimalisme. D’où ces mouvements de caméra, les plongées au-dessus des camions de vidange, etc.

Revue Versus : Comment te situes-tu par rapport à du cinéma d’auteur réaliste, avec tout ce que l’assertion a de limitatif et de flou ?

B. P. : Je ne sais pas, je n’ai pas réfléchi à la question et n’ai pas fait mon choix de mise en scène en vertu d’un positionnement sur ce qui serait l’échiquier du cinéma québécois. Ma question c’était surtout "comment être dur sans pour autant être austère ?". Je veux que l’on soit touché par les personnages, et il y a dans ma façon de faire, enfin je l’espère, un respect du divertissement.

Revue Versus : Tout à fait, je trouve que l’équilibre se tient entre deux ambiances, l’une intimiste, l’autre un peu plus tapageuse. La bande-annonce penche d’ailleurs plutôt du côté de la seconde. Comment perçois-tu cette mise sur le marché de ton film ?

B. P. : Avec toute l’ambiguïté que cela soulève. Je joue avec des thématiques contemplatives. L’affiche, la bande-annonce, elles, évoquent un film de genre, ce qu’il n’est pas vraiment. J’assume cette ligne ténue, ce tiraillement entre deux tendances, l’une aride, l’autre populaire.

Revue Versus : En même temps, cela génère un effet d’écho cohérent par rapport à la position morale du film. Tu choisis clairement de ne pas juger tes personnages. Tu illustres le dilemme mais ne cherches pas à le résoudre.

B. P. : C’est ça. L’ambiguïté de la position esthétique du film renvoie à l’ambiguïté morale du personnage et du récit. C’est un jeu de pulsions. Et donc, en tant que cinéaste, je sens et j’assume le décalage de positionnement.



Propos recueillis par Stéphane Ledien

> Décharge sera projeté lors de la 15e édition du Cinéma du Québec à Paris du 15 au 19 novembre 2011.



"Décharge" de Benoît Pilon

Sujet très peu évoqué dans le cinéma de fiction – aucun titre significatif, hormis quelques vignettes dans un Creepshow ludique ou un Frantic à l’ouverture ironique, ne nous vient en tout cas à l’esprit – l’univers du traitement des déchets ménagers, des éboueurs, vidangeurs et autres employés des décharges publiques renferme un potentiel esthétique qu’on n’aurait pas cru si marqué et si marquant avant de visionner Décharge. Réalisé par le Québécois Benoît Pilon, auparavant auteur d’un Ce qu’il faut pour vivre moult fois récompensé (quatre prix Génie et trois prix Jutra dont celui du meilleur film) et qui, en 2009, eut l’honneur de figurer parmi les neuf demi-finalistes dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Décharge vaut d’abord pour son incursion originale. Un plongeon direct, aussi brut que lyrique, dans la déliquescence du monde, état de pourriture, de décomposition avancé, que figure, c’est évident mais intelligent, la "décharge" du titre. Pour son second long-métrage de fiction, Benoît Pilon choisit de raconter l’histoire d’un ancien délinquant toxicomane menant aujourd’hui une vie rangée et paisible à Montréal avec femme (Isabelle Richer, que le public français a pu apprécier dans Les Trois petits cochons de Patrick Huard), enfants et entreprise de vidange des ordures. Rescapé plutôt que véritable repenti, Pierre Dalpé (David Boutin, entre autres vu dans Hochelaga et Histoire de Pen de Michel Jetté) s’affiche comme un homme heureux et à qui tout réussit. Jusqu’au jour où les spectres de la drogue et de la prostitution ressurgissent dans son quartier en la personne de Eve (Sophie Desmarais), une paumée que Pierre va vouloir, comme sa femme travailleuse sociale le fit pour lui en son temps, sortir de l’engrenage fatal. Quitte à se confronter aux chefs de gang qui contrôlent la vie de la jeune fille.

Film en équilibre stable entre drame social, polar urbain et récit opératique d’une redescente aux enfers, Décharge ne commet jamais le faux pas qui pourrait avoir raison de son numéro de funambule. Conscient de l’imagerie choc, spectaculaire, que véhicule aux yeux d’un public amateur de productions disons… tapageuses, les thèmes tels que l’usage des drogues et le gangstérisme de rue, Benoît Pilon choisit de ne pas privilégier un genre plus qu’un autre. Aux portraits de famille teintés de sobriété, se joignent des tableaux plus noirs, brèves expéditions punitives rappelant les vigilante movies, empoignade avec un chef de gang d’une brutalité furtive digne des polars les plus reptiliens, mauvais trip sous stupéfiants renvoyant à tout un pan du cinéma « junkie » : la dimension très aérienne – filmée sur un toit, avec l’intervention d’un « traceur » (un pratiquant du Parkour) – du flashback revenant sur le drame de jeunesse de Pierre, nous ramène aux traumas sensoriels et physiques que sont Requiem For a Dream d’Aronofsky et Las Vegas Parano de Gilliam. Dans la majeure partie du métrage, Pilon se charge cependant de désacraliser la représentation de l’état second, débarrassant son film de toute coolitude et de suresthétisation telles qu’en ont offertes des stupidités comme Blow (Ted Demme, 2001). En d’autres termes, pas d’overdose stylistique.

Dans la crudité de son constat sur la toxicomanie et la criminalité urbaine, Pilon réinsère sa part de regard documentaire (après tout, il vient de là), rejoignant, toutes proportions gardées, la veine photogénique d’un Drugstore Cowboy (Gus Van Sant, 1989), en alternance avec le dénuement abrupt typique d’un film comme Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… (Uli Edel, 1981). On peut voir dans ce statu quo formel entre petit film noir, peinture sociale et témoignage urbain, un refus de s’engager dans une voie très claire et catégorisée du cinéma québécois, une volonté de rester auteur là où d’autres se seraient engouffrés dans une veine plus commerçante, avec l’impact visuel et les compromis formels que la chose impliquerait. L’idée est à nuancer, car, en appliquant les recettes de cinéastes aussi intimistes que flamboyants dont il dit s’inspirer (James Gray et Andrea Arnold), Pilon apporte une mobilité particulière à son film, doublée d’une symbolique : le choix d’un héros vidangeur bien décidé à faire le ménage dans sa vie, son passé, son futur, archétype de « nettoyeur » sans cesse en mouvement à l’arrière de son camion-poubelle dans les rues de Montréal, permet le déploiement d’une topographie ingénieuse – on passe d’une ambiance urbaine à une autre, plans-séquences à l’appui – et une narration aux effets bien sentis, travellings et plongées exaltés qui contrebalancent l’immobile lucidité requise par moments. Autant de qualités formelles et thématiques qui propulsent le film au-delà du drame social cultivant la proximité dérangeante : avec Décharge, Benoît Pilon délivre sa vision de la condition humaine, une poétique de l’ordure existentielle.



Stéphane Ledien

> Film sorti au Québec le 21 octobre 2011



Chronique du milieu : "Confessions d’un caïd" de Jean-Pierre Hernandez et François Mattei

Au cas où leur nom vous troublerait, Hernandez, c’est l’ex-caïd qui se livre ici à quelques confidences, Mattei, c’est le journaliste qui recueille, vérifie, complète et met en forme les propos du retraité. Hernandez, c’est un discret, un précautionneux. Sûrement pour ça qu’il vit toujours et qu’il n’a fait que quelques années de prison. Un survivant, un pur et dur, de ceux qui ne bavèrent pas sous les questions de la police et de la justice. Il en a pourtant vu de belles puisqu’il fut notamment un des piliers de la French Connection première formule, et qu’il connu tout le gratin du grand banditisme, les Zampa, Imbert, Vanverberghe, Monge, toute la clique et bien d’autres. Et, ce n’est pas rien, il est passé au travers des hécatombes dans le grand banditisme des années 70-80. Il raconte ici une partie de son parcours, quelques épisodes plus ou moins célèbres de l’histoire criminelle et, comme Mattei, met les points sur les i quant à la valeur de certains ouvrages de « spécialistes » de l’histoire du Milieu comme de certains livres écrits par d’anciens truands et voyous, voire de certains films qui l’ont bien fait rigoler (comme L’Immortel). Enfin, ce n’est pas rien, il révèle quelques dessous de la guerre des jeux et des casinos de la Côte d’Azur, sur laquelle, hormis quelques articles, il existe peu de textes (les livres La mafia des casinos, de Guy Salignon, en 1980, La Guerre secrète des casinos, de Jérôme Pierrat et Christian Lestavel, en 2007). Dans ce cadre, Hernandez éclaircit le mystère de la disparition d’Agnès Le Roux, héritière du casino niçois Le Palais de la Méditerranée, sombre affaire de la fin des années 70, triste épisode de la confrontation entre la mère de la jeune femme, patronne du susdit casino, et Jean-Dominique Fratoni, boss de celui du Ruhl et paravent de Tony Zampa. Un ouvrage bien intéressant qui, comme nombre d’écrits de ce type, devrait avoir une carrière aussi discrète que cet Hernandez mal à l’aise de savoir un innocent condamné (en 2007 seulement !) pour ce fait-divers bien glauque.

Laurent Hellebé

> Confession d’un caïd, Jean-Pierre Hernandez avec François Mattei, édition du Moment, 2011. 16,50 €.



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"Rachel se marie" de Jonathan Demme

affiche du film

Réalisateur sous-estimé perdu dans les compromissions d’une "yes-man attitude" déconnectée de toute cohérence artistique et thématique (à moins qu’il ne s’agisse de changements de registre à tout vent), Jonathan Demme (dont les meilleurs faits d’armes datent de bien avant Le Silence des agneaux, s’il vous plaît, par pitié !), promeut avec Rachel se marie et dans une Hollywood en proie au bigger than competitor majors, le retour à un cinéma concocté entre amis et en famille, sans pour autant sombrer dans l’austérité formelle. Le concept de "petit comité" revêt ici toute son importance puisque partant de ce postulat logistique, Demme subordonne son sujet à l’expression intimiste de ses univers et personnages reclus dans une maison familiale le temps de célébrer, en fanfare mais non sans douleurs enfouies non plus, les noces de l’aînée de la famille, Rachel (Rosemary DeWitt). Ce qui ne serait qu’un métrage autiste / nombriliste de plus tourné et tournant en vase-clos dans notre Hexagone si prolixe s’agissant de cinématographie dépressive ou névrosée, confine ici au chaos troublant de l’individualité bouleversée, au bouillonnement sensoriel des émotions captées dans l’instant tremblant et incertain, des vies que frôle et restitue sans artifices ni surjeu la caméra de Demme sur un scénario aussi juste que brillant signé Jenny Lumet -"fille de", oui, mais très douée et sans affectation népotique aucune.

Pour raconter l’histoire de Kym la cadette (Anne Hathaway, officieusement madame Hendy Bicaise à la ville) sortie de cure de désintoxication – mais nullement guérie de son mal-être – qui déboule pour le mariage de sa sœur le cœur chargé de comptes affectifs à régler – y compris et surtout avec elle-même-, Jenny Lumet a puisé dans ses propres souvenirs d’enfance et de fêtes familiales, notamment dans les événements les plus cocasses (un concours de remplissage de lave-vaisselle auquel participa son père Sidney !). Demme, quant à lui, joua de toutes ses connexions dans le milieu musical et théâtral pour orchestrer sans répétition ou si peu cette grande manifestation spontanée de l’âme humaine à la fois en liesse et en proie au désespoir. Ces mélanges d’humanité et de vécu en parfaite osmose formelle happent le spectateur, ainsi projeté au centre des enjeux et des discussions, invité d’honneur d’un événement qu’il redoute de voir terni par les non-dits.

À l’heure ou télé réalité putassière et cinéma d’ôteur misanthrope (Ulrich Seidel…) pervertissent toute idée d’expression émotionnelle, la caméra de Demme se meut miraculeusement entre les tourments des uns et le bonheur des autres, parfois les mêmes personnes d’ailleurs. Le réalisateur ne traque pas par exemple les sanglots ni la compassion excessive du père qui ne veut accuser personne mais souffre aujourd’hui encore de la perte de son fils ; il ne s’immisce pas non plus dans le jardin secret de cette mère (Debra Winger) divorcée, barricadée dans sa bourgeoisie et rétive à toute assumation de son irresponsabilité parentale… Quel que soit le lieu, quel que soit le cercle (ouvert ou fermé) de discussion de ses personnages, Demme ne les poursuit pas de ses assiduités dramaturgiques ; dans ce portrait d’une famille qui se brise et se recolle à chaque instant via des gestes anodins provoqués par une mise en scène naturaliste, impressionniste, pousse-au-crèvecœur et caméra à l’épaule, le réalisateur éprouve la sensibilité de ses comédiens et les fait s’exprimer librement quitte à les faire dévier de leur ligne scénaristique (à bout de nerfs dans une discussion polémique – statutaire quant à la considération que lui témoigne chacun -, Kym / Hathaway harangue un musicien qu’elle ne supporte plus d’entendre jouer ; musicien pourtant chargé par le cinéaste d’égréner ses mélodies "en arrière-plan", sans discontinuer). C’est dans ce mélange de retenue irrégulière et d’explosions sensitives brutales, sentimentales, loin de toute manipulation malhonnête du spectateur (nous ne sommes pas dans Dancer in the dark de Lars Von Trier), et à mille lieux aussi de la grosse machinerie lacrymale (ouf, on en a fini avec l’emphase kleenex de Philadelphia !), que Rachel se marie s’incarne, se pose, s’immisce dans votre vie. Rachel se marie, c’est un cadre de mise en scène imprévisible et insaisissable autant que peut l’être la sensibilité exacerbée d’un humain vivant l’un des plus beaux, ou des plus douloureux, moments de son existence. Pour une fois le champ du spectacle composé d’une main tremblante ne porte pas seulement les séquelles d’un "cinéma-vérité" post-Cloverfield mais devient aussi celui de l’émotion vraie, pure, dépouillée. Il ne reste à la fin même plus les os sous la peau : juste l’âme déchirée.

Stéphane Ledien

> Sortie le 15 avril 2009




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