Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, VIDÉO CLUB | Tags: ADN, Alien, armée, Blu-ray, buzz, céphalopodes, chronique, cinéma, clandestinité, Cloverfield, contagion, crash, créatures, critique, Cthulu, District 9, DVD, extra-terrestres, Fitzcarraldo, genre, horreur, infection, invasion, Julien, les frères Strause, M6 Video, Mexique, monstres, NASA, pieuvres, pitch, poulpes, revue, rumeur, Série B, Skyline, sonde, Taillard, vaisseau, Versus, versusmag, Werner Herzog, zone interdite

Il y a un mystère dans le cinéma et dans ce qui fait, ou ne fait pas, un succès ou un échec. Quelle que soit l’œuvre, son origine, ses qualités et ses défauts, son appréciation ne sera jamais que le reflet de sa rencontre avec son public. Ainsi si les blockbusters font toujours recette par la grâce de budgets publicitaires indécents, d’autres se montrent plus malins et utilisent avec une belle efficacité les réseaux mis à leur disposition pour créer le “buzz” incontournable aujourd’hui. Internet, terre de liberté s’il en est, est l’une de ces armes nouvelles, celle qui peut aider à ouvrir des portes, accrocher le spectateur potentiel et jouer sur l’attente savamment orchestrée pour créer l’envie. Mais c’est aussi une arme à double tranchant qui peut se retourner in fine contre les créateurs malgré leurs bonnes intentions.
Six ans après qu’une sonde de la NASA se soit écrasée à son retour de mission, la moitié du Mexique bordant la frontière US est considérée comme “zone infectée” et interdite. Des créatures gigantesques, céphalopodes monstrueux rappelant aussi bien les pieuvres de nos profondeurs que le grand Cthulhu, s’y sont installées et multipliées, rognant sur l’espace humain. Les armées mexicaines et américaines tiennent la zone sous haute surveillance, larguant quotidiennement des tonnes de produits chimiques destinés à éradiquer l’invasion.
Andrew, photo-reporter cynique à la recherche du cliché qui lui rapportera le plus, se voit dans l’obligation de reconduire Samantha, la fille de son patron, aux Etats-Unis où l’attend son fiancé qu’elle rejoint avec pourtant peu d’entrain. À la suite du vol de leurs papiers, les voilà donc contraints de passer par une filière clandestine et, par conséquence, de traverser la zone infectée alors que l’activité des aliens est à son plus haut.

Pitch simple, personnages déjà vus dans nombre de comédies romantiques : Monsters ne se distingue véritablement que par ce que laisse entrevoir sa bande annonce. Sans dévoiler ses monstres, mais laissant à chaque instant sentir leur présence et le poids de leurs actions. Ici un avion de chasse abattu, là un bateau planté au sommet des arbres, écho lointain au Fitzcarraldo d’Herzog. Et puis le film est un petit budget ambitieux, ne présentant que deux acteurs professionnels en tête d’affiche, le reste du casting étant recruté sur place selon les besoins. La rumeur enfle, l’attente se fait fébrile. Hélas. Ceux qui bientôt voient le film ne peuvent, en grande majorité, dissimuler leur déception. Car s’il est bon de créer une attente, le résultat doit se montrer à la hauteur et, au minimum, combler les espoirs du spectateur à défaut de les surpasser. Comme en son temps Cloverfield (auquel Monsters est abusivement comparé) avait fait baver tout le monde avec la tête de la statue de la liberté s’écrasant au beau milieu des passants avant de généreusement montrer une créature sortie d’on ne sait pour détruire New-York. Et c’est sans doute là le point d’achoppement, celui qui porte à Monsters le coup fatal : le malentendu. Car Monsters n’est pas un film de monstres mais un film avec des monstres. La nuance peut paraître mince mais elle est d’importance tant elle se reflète dans l’ADN même du film.
La plupart des critiques négatives, venant de professionnels ou de simples quidams, n’ont ainsi jamais considéré le film pour ce qu’il est mais pour ce qu’il aurait dû être dans leur inconscient. Venus voir une énième invasion de la terre par des extraterrestres belliqueux, il sont forcément ressortis de la projection déçus. Au contraire du tout récent Skyline, série B boursouflée qui démontre surtout que les frangins Strause n’ont pas plus de talent quand ils ont les mains libres que lorsque les méchants producteurs d’Hollywood leur filent des millions pour faire un Alien vs Predator : Requiem qu’ils renient très fort aujourd’hui.

De quoi parle Monsters ? De gens lâchés en territoire hostile et avec lequel ils doivent composer pour survivre. Mais ce constat ne s’applique pas qu’aux deux héros. À leur image, les “monstres” du film sont aussi des êtres perdus dans un endroit qu’ils doivent apprendre à maîtriser. Souvenons-nous qu’ici les extra-terrestre ont été ramenés par la sonde de la NASA et qu’en aucun cas ils n’ont débarqué dans leur soucoupe volante avec la volonté d’asservir l’homme. Si leur présence a un impact direct sur la société des hommes, qui est allée les chercher, et sur cette nouvelle nature à laquelle ils doivent s’acclimater, c’est bien à leur insu. Tout comme Andrew et Sam, les poulpes géants sont des clandestins essayant de survivre. Mais leur gigantisme et leur nature même d’animal en font des ennemis qu’il faut au mieux dompter, au pire éliminer.
Limité par un budget minimal, Edwards se garde bien de donner dans la surenchère spectaculaire et se concentre sur l’atmosphère générale. Même sans les voir, les monstres sont là, tout autour des personnages. Les marques de leur présence sont autant des preuves tangibles, comme cette carcasse enfouie sous les décombres d’un immeuble de Mexico City, que les traces qu’ils laissent dans la vie quotidienne : iconisation à travers les graffitis sur les murs, intégration à la vie culturelle par le dessin animé, nécessité de conserver un masque à gaz à portée de main en cas de frappe de l’armée… Une accumulation de détails qui rend leur existence tangible aux yeux des spectateurs.

Ce sentiment de réalisme est admirablement rendu par le travail d’Edwards, qui emprunte plus au documentaire qu’à la fiction classique. La caméra est au plus prés des personnages, toujours portée mais jamais agitée. Guidés par un synopsis de quelques pages, les deux acteurs improvisent quotidiennement leurs dialogues dans une volonté certaine d’accentuer ce réalisme. Fort heureusement, autant Scoot McNairy (vu dans The Shield) que Whitney Able (la jolie blonde de All The Boys Love Mandy Lane, c’était elle) sont à la hauteur de la tâche. Leur parfaite maîtrise du jeu et la profonde confiance qui les unit (ils étaient alors un couple à la ville et ont été en partie recrutés sur ce critère) confère à leurs personnages une humanité et une fraîcheur qu’ils n’auraient sans doute jamais eu dans le cadre d’un script trop écrit, même si la progression dramatique les amènera à se rapprocher comme il est d’usage. Edwards se permet même de boucler son film sur une scène étonnante, d’une douceur inattendue, presque poétique.
Alors définitivement, non, Monsters n’est pas le film que le public attendait. Il est bien plus intéressant que cela et mérite d’être (re)découvert pour ce qu’il est — et non pour ce que certains auraient voulu qu’il soit.
Julien Taillard
> Monsters est disponible en France depuis le 06 avril en DVD et Blu-ray chez M6 Video
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Cinq ans après l’affreux King-Kong, qui se prenait les pieds dans le tapis de la démonstration de force "Jurassic parkienne", un récit tirant à la ligne affublé de scènes utilitaristes côté effets spéciaux et de moments de comédie distendus aussi mal narrés que ridicules, Peter Jackson revient sur le devant de la scène débarrassé du gigantisme qui fit de lui – légitimement – l’un des rois du cinéma fantastique moderne et de l’adaptation "respectée" et respectable. La critique annonçait son nouveau film Lovely Bones comme une réitération esthétique et thématique de son chef-d’œuvre réel (pas celui des anneaux, donc) Créatures Célestes. Il faut d’emblée calmer le jeu de cette comparaison qui, même si elle ne s’avère pas complètement dénuée de fondements (un traitement narratif commun de l’expérience humaine très forte, de l’harmonie fusionnelle – d’un personnage avec son univers, un être aimé ou son entourage – par-delà la mort, et un rapprochement similaire du poétique et du funèbre), ne se justifie pas au-delà de son postulat émotionnel, tant le fossé graphique qui sépare ces deux métrages habités par une inspiration profonde mais différente, se révèle énorme, pour ne pas dire infranchissable. Lovely Bones n’est peut-être pas le grand film annoncé par tous ou presque, mais il restera sans doute comme l’une des visions cinématographiques les plus habitées (et forcément contestables) du moment – et de son auteur.
En s’attachant à dépeindre la vie ici bas puis dans l’au-delà de la jeune Susie Salmon (Saoirse Ronan, un premier rôle éblouissant), Peter Jackson développe sans aucun doute l’un de ses thèmes favoris, la persistance fantomatique de l’amour et de la beauté de la vie même après une brutale rupture avec la réalité et l’harmonie du quotidien ; même après un basculement dans l’horreur du meurtre pédophile. Les premières minutes s’imposent, rassurantes, portées par l’essence du style de Jackson (long travellings circulaires agrémentés de plongées, mouvements de caméra vertigineux mais raisonnés), au spectateur en proie au doute thématique et scénique après l’effroyable King Kong et la démesure (justifiée, mais encore faut-il apprécier le genre…) du Seigneur des Anneaux. Ce décodage visuel instantané, assorti d’un ressenti dramatique à fleur de peau, nous fait dire dans les minutes qui suivent le générique que Lovely Bones est bien un film de Peter Jackson. D’autant que le cinéaste confirme toute la maestria narrative qu’on lui attribue au moins depuis Créatures Célestes, notamment dans sa construction cinématographique et montée en puissance, de la destinée d’une part, de l’omniscience, de la conscience supérieure, qu’elle soit justice (divine) ou maléfice, d’autre part : en témoignent, pour la première, cette très belle mise à mort (bouleversement plastique et thématique dans le rapprochement de ces deux notions antinomiques) d’un meurtrier que le climax (très bonne séquence de la décharge, portée par une frustration communicative) dérobait à la vindicte publique (celle du spectateur surtout) et filmique (tension aiguë et entorse iconoclaste au traditionnel dénouement de l’intrigue criminelle). Pour la seconde, ces incroyables séquences autour de la maison de poupée assemblée par Stanley Tucci (brillante interprétation) : cache-cache de regards, théâtralisation suprême du rôle du donneur de vie (le père) ou du régulateur (le flic, interprété avec simplicité par Michael Imperioli, échappé des Soprano) face au donneur de mort, soit la parfaite symbiose / symbolisation du rôle de Créateur, Jackson Dieu d’un cinéma porté sur l’au-delà, décideur omnipotent d’un univers, d’un petit monde qu’il domine, surplombe du haut de sa mise scène élaborée avec (un peu trop de) minutie.

Lovely Bones est donc bel et bien, au sommet de son art dramaturgique et opératique, un film de Peter Jackson. Mais : un Peter Jackson versé dans l’intimité et la nostalgie, d’une époque à la rigueur (les teintes orangées, les couleurs éclatantes mais dans un sépia sous trip acidulé), d’une passion pour les belles histoires personnelles brisées dans leur élan d’épanouissement, plus sûrement.
Déroulant le fil d’une mise en abyme annoncée dès le début (ce bonhomme dans une boule à neige que Susie toute petite plaint d’être ainsi coincé pour la vie), Jackson raconte avec le cœur et la photographie astrale de son chef opérateur Andrew Lesnie, la malédiction de Susie Salmon, créature céleste enfermée dans sa condition de victime d’un crime impuni ; une idée chère au cinéaste, et qu’il explorait dans des tonalités différentes dans ses autres histoires d’une vie chaotique après la mort (surtout Fantômes contre fantômes).
La propension du cinéaste à charger sa vision de symboles oniriques et paradisiaques auréolés de pureté, d’un éclat propre à l’infinité du beau, ou du moins à ce que l’auteur considère comme tel, nuit néanmoins à l’unité du projet. C’est ici que les ennuis formels commencent. Rattrapé par ses démons de la surcharge visuelle et poétique (lesquels n’influençaient pas Créatures Célestes par exemple), Jackson livre un très beau film malheureusement déséquilibré dans son rythme par l’accumulation de tableaux de l’au-delà déclinés selon l’état émotionnel de Susie et de son entourage vivant. Une mise en scène alourdie, tamponnée par des compositions qui flirtent avec un art pompier, la carte postale envoyée de l’Eden, la naïveté picturale érigée en canon esthétique d’un cinéma de genre dominant, sincère et profondément maîtrisé mais excessif, et graphiquement écœurant – de lumières, de sentiments qu’on devine sans qu’il soit utile des les illustrer, de chimères projetées, de tristesses esquissées. Tenant à nous rappeler qu’il ne maîtrise pas seulement les affects mais aussi l’émotion (et pourtant, promis, nous ne l’avions pas oublié), Jackson prend un peu trop au pied de la lettre la notion d’angélisme. Ses représentations de l’au-delà, images trop pures, trop naturalistes, d’un mysticisme sentimental composé comme l’iconographie idéale d’un beau livre sur le paradis, sans agacer tout à fait (ce sera à la discrétion sensible de chacun au final), freinent notre enthousiasme à rester captivé par l’histoire de cette famille déchirée et aux aspérités relationnelles réelles (Susan Sarandon en grand-mère alcoolique mais stimulante, Mark Walhberg en père, féru de maquettes de bateaux en bouteilles, déconnecté puis fragilisé jusqu’à l’éclatement héroïque : chez Jackson, les marginaux de l’imaginaire ou du mode de vie sont définitivement les derniers remparts de l’affectif, de la survivance amoureuse, même maladroite ou troublée).

En toute logique décevante, c’est dans la matérialisation archétypale de ces clichés animés que se prolonge la vision non plus naïve (donc touchante) mais puérile d’un Jackson qui laisse parler une "adolescence de l’image" refoulée (et qui déjà imprégnait King Kong, modèle érudit du film de puceau découvrant l’amour dans sa version gigantesque) : ainsi, cette caractérisation physique prévisible du tueur pédophile, forcément gras du bide et du cheveu, forcément affublé de lunettes et d’une calvitie disgracieuses. C’est le versant le plus sibyllin du réalisateur, une fâcheuse tendance ces dernières années à nous marteler que le beau est tout simplement plus légitime, innocent, salvateur, admirable, que le laid. Tout ne devrait pourtant pas être aussi simple, même si la profonde sincérité de cette mise en exergue nous fait aussi psalmodier, à l’attention du métrage et en écho au jeune poète Ray Singh (Reece Ritchie) s’adressant à son amoureuse céleste :"You’re beautiful, Susie Salmon". Paradoxe d’un génie englué dans son excès de sentimentalité.
Stéphane Ledien
> Film sorti en salles le 10 février 2010
Lovely Bones, bande annonce en VF
Lovely bones, bande-annonce / trailer en VO












