Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, action, adaptation, Avatar, chorégraphie, Croyance, Dev Patel, Hollywood, Incassable, Le Dernier maître de l'air, le village, magie, pouvoirs, série, Shyamalan, Signes, Sixième sens, Stérépscopie

Après la sortie du Dernier maître de l’air, où en est le cinéma de M. Night Shyamalan ? Comme l’a justement souligné Eric Nuevo dans ces colonnes, il pèse sur le dernier film de l’enfant roi du cinéma hollywoodien du début des années 2000, la chape de plomb des grands studios qui privent petit à petit notre génie de ses facultés créatrices. Par exemple, la 3D, « rajoutée » en post-production, n’était sans doute pas prise en compte par l’auteur au commencement de l’entreprise. Pendant que Paramount essayait de gonfler les recettes du film, celui-ci était finalement projeté dans une version stéréoscopique très laide, qui ne met pas en valeur les efforts de mise en scène du cinéaste. Alors qu’il se murmure une suite à ce qui reste pour l’instant le chef-d’œuvre de son auteur, Incassable, Shyamalan semble parti pour s’embourber dans une saga fantastique tirée d’une série animée pour enfants, et clairement destinée à ceux-ci. La rapidité d’exécution des éléments narratifs de ce Dernier maître… laisse perplexe au regard des contes intimistes que constituaient jusqu’ici les films les plus réussis du cinéaste, où jamais plus de trois ou quatre personnages formaient le noyau dur d’une intrigue simple qui s’étalait sur quelques jours, dans le cadre d’une famille (Incassable, Signes), ou d’une communauté (Le Village). L’étalement à venir du récit des suites du Dernier maître… laisse donc apparaître une césure dans l’œuvre de Shyamalan qui se retrouve à gérer une intrigue surnaturelle aux quatre coins du globe. Toujours emprunt de certains thèmes forts (l’enfance, la croyance…) des précédents films du cinéaste, Le Dernier maître… confirme que son auteur est bel et bien sur une pente descendante.

Comme un rituel, Shyamalan avait pris l’habitude d’apparaître dans ses films, dans des rôles secondaires qui ne relevaient pourtant pas de l’anecdote. Ainsi, dans Incassable, fouillé au corps dans les coursives du stade par David Dunn, le personnage interprété par le cinéaste remet en cause les facultés extraordinaires de son personnage principal, qui par le simple contact avec une personne, peut « voir » si celle-ci a commis un crime. Dans le film, Willis pensait que Shy dealait de la drogue, mais l’interpellation ne prouvera rien. Le cinéma de Shyamalan est affaire de croyance, ou du moins l’était. Dans ses meilleurs films, le spectateur remettait toujours en cause, souvent à travers le regard d’un personnage complice (on y reviendra), l’incursion du fantastique dans le contexte réaliste qui porte le film. Dans l’exemple suscité, c’est ainsi le créateur de l’intrigue qui vient remettre en cause les pouvoirs de son héros, et par la même faire balbutier la croyance du spectateur envers les capacités extraordinaires de celui-ci. À l’opposé de cet exemple brillant (on aurait aussi pu citer le cas de Signes, où Shy interprète le rôle de l’homme qui a tué accidentellement la femme du Pasteur joué par Mel Gibson, lui faisant ainsi perdre la foi avant que celle-ci ne revienne avec la présence d’aliens), se trouve ainsi Le Dernier maître..., où Shyamalan n’apparaît pas. Deux ans plus tôt, dans Phénomènes, il fallait avoir l’ouïe fine pour entendre la voix du cinéaste au téléphone, exprimant un « Allô » coupé sèchement par la belle Alma, sa maîtresse en fuite vers la campagne avec son mari, et qui d’un coup rompt avec ce personnage indésirable et parasite qu’ « interprète » Shyamalan. Comme si, au fond, il lui avait été demandé de ne plus apparaître dans ses films, et de mettre un terme à ses pratiques métafilmiques qui consistaient à venir commenter et alimenter le récit de l’intérieur. Pas étonnant alors que Phénomènes ait été une grosse déception pour de nombreux fans, déçus de voir un pitch aussi fascinant réduit en un thriller honnête mais à consommation immédiate, où manquait cruellement la pâte habituelle de son auteur désormais invisible.

Surtout que Phénomènes déçoit aussi sur un plan thématique d’ordinaire majeur dans le cinéma de Shyamalan : l’enfance. La petite fille en fuite avec le couple d’amis de ses parents (Walhberg/Deschanel) paraît muette et insensible à ce qu’il se passe autour d’elle, là où d’habitude, l’enfant tient un rôle primordial dans l’avancée des récits de chaque film du cinéaste, allant même jusqu’à épouser par endroits le regard du spectateur. Dans Incassable, Joseph, le fils de David, pousse ainsi celui-ci à développer ses pouvoirs, comme un coach pousse son poulain à faire toujours mieux (la scène des altères). Personnage démiurgique, Joseph ressemble aux enfants de Mel Gibson dans Signes, qui attendent avec impatience et crainte l’arrivée des extra-terrestres, quand le patriarche, pragmatique, se refuse à y croire. Dans le malaimé mais pourtant indispensable Le Village, c’est Noah (Brody), un enfant dans un corps d’adulte (puisque mentalement déficient), qui permettra aux anciens de continuer leur mensonge après avoir trop voulu jouer (comme un enfant joue avec un jouet) avec les costumes des monstres de la forêt. Auparavant, c’est aux jeunes enfants de la communauté (et donc aussi aux spectateurs du film), que l’on fait croire à la présence des prédateurs, avec ces carcasses d’animaux répandus un peu partout dans le village. Enfin dans La Jeune fille de l’eau, Cleeveland Heep ne doit-il pas écouter tous les soirs l’histoire de ce conte exotique, parfois allongé sur un canapé en mangeant des cookies, comme un gosse qui finit sa journée en se faisant lire une histoire avant de dormir ? Il y a quelque chose de naïf à s’abandonner, comme les enfants s’abandonnent aux histoires qu’on leur raconte, aux fictions de Shyamalan, surtout quand celles-ci dépassent l’entendement en retombant magistralement sur leurs pieds. Mais Le Dernier maître…, pourtant pas avare en jeunes personnages, n’offre aucune complexité de lecture, aucune ambigüité. Difficile ainsi de s’identifier en Katara et Sokka, cette jeune fille et son frère qui suivent les pas de Aang, l’Avatar tant attendu pour faire régner la paix sur la planète entre les différentes nations. Si ce n’est un maigre rebondissement uniquement destiné à nourrir la chair des prochains épisodes (Aang ne maîtrise pas encore tous les éléments), jamais l’on ne peut remettre ici en cause la destinée de cet enfant amené à vaincre tous ses assaillants. Et le pire, c’est que le dénouement est entendu dès la première bobine. Comme si quelque chose s’était cassé, le spectateur n’arrive plus à se laisser aller face à ce film trop enfantin et limpide, quand il régnait encore de l’ombre et de l’inquiétude autrefois.

Dans Le Dernier maître…, il y a toutefois un personnage auquel se raccrocher, et qui laisse apparaître une filiation avec d’autres films du réalisateur. Interprété par Dev Patel (Slumdog Millionaire), le Prince Zuko est l’un des protagonistes les plus sombres et ambivalents que Shyamalan ait mis en scène dans sa carrière. Une lueur d’espoir pour l’avenir de la série, d’autant que le prochain épisode promet de s’occuper plus spécifiquement de son cas. Abandonné par son père qui règne sur la Nation du Feu, Zuko ne peut revenir parmi les siens qu’après avoir capturé l’Avatar. Electron libre dans un film surfant sur un manichéisme primaire (l’eau contre le feu, les blancs contre les noirs, les gentils contre les méchants), ce personnage entier peut susciter à la fois la crainte et l’empathie, tout en étant spectateur de l’affrontement entre les nations rivales (un peu comme l’était Joseph dans Incassable). S’il a toutefois du mal à trouver pour l’instant sa place dans le récit, il n’est pas impossible de voir en lui l’élément perturbateur que Shyamalan a toujours joué dans ses propres films (on en dira pas plus sur les origines indiennes du comédien). Reste à savoir comment se développera l’intrigue (ou pas) autour de ce personnage prometteur qui contraste avec le maigre charisme du trio d’adolescents parti pour sauver le monde. D’autant que Zuko ramène avec lui la question de la filiation parents/enfants, très importante dans les premiers films de l’auteur. Des héros en manque de père de Sixième sens ou du Village, aux parents de substitution de Phénomènes, en passant par les familles en crise d’Incassable ou Signes, il y a toujours eu dans le cinéma de Shyamalan ce besoin de montrer des enfants et des adultes en conflit, pour qui le récit en cours devient quête existentielle. Noyée dans la lutte que se livrent les Nations du Feu et de l’Eau, celle qu’entame Zuko symbolise parfaitement cette idée, puisqu’il ne peut vivre pleinement tant que son père ne l’aura pas réhabilité.

On espère que cet arc narratif sera au cœur du deuxième volet, si deuxième volet il y a. Après avoir commencé à prendre l’eau avec Phénomènes, la carrière de Shyamalan continue sa lente déclinaison vers un univers de plus en plus formaté où les doubles niveaux de lecture se font rares, malgré la persistance de quelques bonnes idées thématiques, et d’une mise en scène souvent inspirée. C’est ainsi, on ne voit plus aujourd’hui comment Shyamalan pourrait refaire surface, à moins d’en revenir à ce qu’il sait faire de mieux : prendre au cœur de l’Amérique quelques personnages luttant contre eux-mêmes pour se dépasser et toucher au fabuleux. Avec, toujours en ligne de mire, un œil porté du côté de la société des adultes, qu’elle soit vue ou non par les enfants. Dans ces trop gros caractères de conte pour gamins, Le Dernier maître… ne devrait être, on l’espère, qu’une pause (la moins longue possible serait le mieux) dans la filmo d’un auteur qui ne peut pas se contenter de si peu. D’ailleurs, n’est-ce pas le credo des précédents films de Shyamalan que de faire naître de l’espoir et du merveilleux à partir d’un quotidien moribond ? S’il n’a pas encore touché le fond, le cinéaste n’a plus d’autre choix désormais que de nous étonner et de nous émerveiller à nouveau.
Julien Hairault
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Au départ, il y a une série animée, Avatar : The Last Airbender que M. Night Shyamalan découvre par le biais de ses filles, gouttes d’eau dans l’océan toujours grossissant des fans, et qui s’étend comme une traînée de poudre dans plus de 120 pays. Quand il décide de se lancer dans une adaptation pour le grand écran, il interroge les deux créateurs de la série, Michael Dante DiMartino et Bryan Konietzko, sur cette mythologie dense et complexe, forte de plus de trente heures d’animation. Car il faut imaginer un Shyamalan confronté à quantité de difficultés majeures, dont la principale pourrait se résumer aux formulations suivantes : comment diable acter le passage concret au monde du merveilleux, jusque là toujours effleuré dans ses films ? Comment passer d’un cinéma axé sur un fantastique langoureux et discret à une œuvre de fantaisie narrative et formelle – et sans donner l’impression de profiter d’un budget cyclopéen et de moyens sans précédents pour donner cours à un simple délire visuel, à la façon de Robert Rodriguez avec ses Spy Kids ?
De prime abord, Le Dernier maître de l’air ne ressemble en rien à un film de Shyamalan ; on serait même tenté de penser que le génial réalisateur de Sixième sens a laissé, pour un temps, ses ambitions cinématographiques de côté, se donnant le temps d’une pause dans sa carrière pour expérimenter l’énorme machine de production hollywoodienne. Qu’on en juge par le scénario, d’une déroutante simplicité : sur une Terre de fantaisie, le monde est divisé en quatre nations qui possèdent chacune leur élément – Eau, Terre, Air, Feu. Parmi la population, certains êtres particulièrement doués peuvent maîtriser l’élément qui est propre à leur nation – et lui seulement. Une seule personne, sur toute la planète, peut maîtriser à la fois les quatre éléments : l’Avatar est sensé apporter au monde son équilibre nécessaire. Mais voilà : l’Avatar a disparu depuis 100 ans, et la nation du Feu profite de cette absence pour imposer sa domination sur les autres…
Adapter une série animée à succès ? Pourquoi pas, cela fait toujours bien dans un CV, surtout après une succession d’échecs publics (relatifs). Mais il y a comme une bizarre inadéquation entre le réalisateur et ce sujet trivial, en regard de ses précédents films. Le fait que ce long-métrage soit présenté en 3-D participe de cette sensation que Shyamalan s’est surtout vendu aux studios : n’est-ce pas la technique à la mode pour attirer les foules dans les salles ? Ajoutons que l’univers de la série animée ainsi que le marketing visuel du film (affiches multiples, bandes-annonces bourrées de scènes de bataille) destine plutôt ce long-métrage à un public enfantin ; celui-ci ne s’est d’ailleurs pas trompé, considérant le nombre d’enfants présents à la projection-presse à laquelle j’assistai.

Pourtant, et de manière inexplicable en regard de son intrigue faiblarde et de son style esthétique plus proche de la saga Narnia que du chef-d’œuvre Incassable, Le Dernier maître de l’air parvient à s’installer sur l’écran à l’aide d’une mise en scène qui crée immédiatement un lien tacite entre ses personnages et le spectateur (ne nous y trompons pas, toutefois : cela n’est pas dû à la 3-D). Une fois ce lien tendu, difficile de le briser, même lorsque le scénario déploie ses facilité (une quête jalonnée en quatre épisodes, dont celui-ci est le premier, signalé par l’incipit « Livre I ») et que les dialogues soulignent leur propre candeur. Tout ça semble un peu idiot ? Peu importe. Et c’est précisément ce « peu importe » qui compte. Dès lors que l’on assume certaines scories dans l’ensemble, il n’empêche que le film se caractérise par sa grande beauté esthétique – particulièrement dans les phases de combat – et une fantaisie tout à fait plaisante, satisfaisante au sens cathartique du terme. Familièrement, on pourrait dire que l’on passe un excellent moment. L’image se réclame des grandes fresques du cinéma fantaisiste récent (on doit au directeur de la photographie, Andrew Lesnie, d’avoir travaillé sur la trilogie du Seigneur des anneaux, King Kong et Lovely Bones, où Peter Jackson mettait en scène des univers merveilleux ou proches du merveilleux) et les chorégraphies des batailles mélangent quantité de styles de combat différents (pour les amateurs : Baguazhang, Tai Chi, Hung Ga et Kung Fu Shaolin).

Puis, en fin de projection, le doute s’installe : et si, finalement, Le Dernier maître de l’air s’avérait assez proche de l’univers de son réalisateur ? Certes, je le disais, Shyamalan franchit ici le pont qui le séparait du merveilleux, lui qui se concentrait autrefois sur cette frontière ambiguë trahie par des apparitions discutables, projections inconscientes des névroses sociales (Signes, La Jeune fille de l’eau, Phénomènes). En bref : quand Shyamalan s’interrogeait auparavant sur l’aptitude de l’esprit humain à vouloir croire, il a désormais accosté sur l’autre rive, face à un continent inédit à explorer. Mais le principe tutélaire de son scénario reste identique : relater une histoire basée sur des modifications subtiles de la réalité quotidienne et étudier l’idiosyncrasie d’un groupe de protagonistes – en observant leurs rapports sensibles avec l’environnement qui les entoure (les comédiens, comme toujours chez Shyamalan, comptent en effet moins que l’intrigue qu’ils sont censés mettre en valeur). Ajoutons-y un goût répété pour les héros projetés dans une quête existentielle et humaine qui les dépasse, et qu’ils n’acceptent qu’à contrecœur ; un message écologiste explicite qui s’appuie sur la défense des quatre éléments naturels, sources de vie pour les habitants de la planète ; et le jeu sur le décodage des signes visuels (les marques de l’Avatar comme les dessins sur les boîtes de céréales dans La Jeune fille de l’eau) ; et l’on comprendra que, contre toute attente, oui, Le Dernier maître de l’air, en sus d’être plaisant malgré ses défauts, ressemble bien à son protéiforme auteur.
Eric Nuevo
> Film sorti en salles le 28 juillet 2010

