Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: 1986, Allemagne, archives, Das letzte Schweigen, Berlin, Berlinale, cinéma allemand, Danemark, deuil, deutsch, enquête, Fantasia, FCVQ, germanophone, Il était une fois un meurtre, investigation, jeune fille, meurtre, meurtrier, outre-Rhin, pédophile, Peer Summer, Polar, police, scènes de crime, serial killer, Suisse, thriller, Ulrich Thomsen, Wotan Wilke

Sorti en avril dernier en France sous le titre Il était une fois un meurtre, The Silence a franchi quelques semaines plus tard l’Atlantique pour être intégré à la programmation de Fantasia. D’où sa présence aussi dans la catégorie "Expérience(s)" de la première édition du FCVQ, heureuse prolongation de l’événement montréalais dans la Capitale-nationale. Projeté en dernière séance du festival hier dimanche soir au Clap de Québec (dans des conditions peu optimales, avec une copie numérique de qualité discutable), The Silence a permis de clore l’ensemble sur une note de frisson et de virtuosité. Réalisé par le Suisse Baran bo Odar – classé par le magazine Variety parmi les dix réalisateurs à suivre en 2011 – The Silence est un thriller haletant et pessimiste dont les enjeux se déploient sur deux époques. En juillet 1986, deux désaxés pédophiles planifient le meurtre d’une jeune fille ; l’un des deux, en fait témoin et complice passif, disparaît et refait sa vie. 23 ans plus tard, à la même date et au même endroit, une jeune fille est assassinée. Un meurtre qui pousse l’ancien complice à sortir de l’ombre et à retrouver, mû par des pulsions qu’il ne pourra bientôt plus supporter, l’assassin initial. En parallèle, un inspecteur de police veuf et quelque peu borderline mène l’enquête, aidé par le policier qui travailla autrefois sur l’affaire, et aujourd’hui à la retraite. D’une époque et d’un protagoniste, à un autre, le récit se resserre autour des culpabilités et des fêlures de l’âme.

Filmé avec un sens de l’épure et du cadrage dramatique (pléthore de plongées pour un point de vue déique : damnation éternelle des personnages), The Silence prend le parti de rapprocher la solitude des parents des victimes, à celle des tueurs et du flic dépenaillé faisant office de héros basculant dans l’obsession maladive. La trame est classique mais Baran bo Odar, en plus d’orchestrer l’habituelle traque avec mise en perspective des indices d’une époque à la lumière d’une autre, redéfinit la notion de course-poursuite. Tous les protagonistes sont ainsi poursuivis par la culpabilité et la souffrance de vivre seuls. Un concept qui renforce la tension extrême de l’ensemble, notamment celle des situations d’interrogatoire de routine devant mener à la piste de l’assassin : voir cette séquence éprouvante pour les nerfs où Peer Sommer se tient prêt à sortir son couteau face à la présomption de la femme flic venu le questionner à son domicile. Original dans son traitement héroïque avec ce policier hirsute à qui son supérieur ordonne "de prendre une douche", The Silence rompt avec les figures du genre, n’hésitant pas à fragiliser l’image virile et forte de l’enquêteur traquant un serial-killer. Le héros, toujours lui, est ainsi surpris en pleine nuit en train de porter une robe de sa défunte femme, dont il n’a pas fait le deuil. Ailleurs, Baran bo Odar ne tombe pas non plus dans le piège de la représentation cliché du pédophile, affublant ses assassins d’un physique d’individu sans histoires et non de l’apparence convenue du binoclard à cheveu gras telle que l’aurait affectionnée un mogul hollywoodien. Dans cette volonté de ne jamais rendre attirant aucun des protagonistes de cette sordide histoire mais de les montrer à hauteur et à horreur d’hommes, le réalisateur décuple la puissance anxiogène d’un monde qui n’est plus une hyperbole cinématographique : juste un écho aux tragédies de notre actualité quotidienne, écho que vient assombrir un finale privilégiant l’irrésolution et l’isolement de tous.
Stéphane Ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: accouchement, amour, anticipation, Asap Films, Auberge St-Antoine, bord de mer, Casino Royale, cinéma allemand, cinéma hongrois, clonage, contemplation, deuil, Doctor Who, drame, Eva Green, FCVQ, futur, grossesse, inceste, manipulation génétique, Matt Smith, Razor Film Produktion GmbH, série, science-fiction

Stimulant sujet d’anticipation, le clonage n’a pas fini d’inspirer les cinéastes. Moins ludique et spectaculaire que le Clones de Jonathan Mostow (pour ne citer qu’un titre récent sur la question), Womb, premier long-métrage de fiction du Hongrois Benedek Fliegauf, se pose comme exemple a priori appréciable de film fantastique intimiste (personnages en nombre réduit, limitation du décor). Une œuvre intéressante dans les enjeux éthiques et émotionnels qu’elle soulève via l’histoire d’une jeune femme qui, après après la mort accidentelle de son compagnon biologiste, décide de mettre au monde son clone élaboré à partir de tissus qu’il avait isolés de son vivant. Incarnée par Eva Green, dont la beauté diaphane irradie l’écran et les cadres ciselés par Fliegauf et son chef-opérateur, le personnage de Rebecca cumule ainsi les statuts de femme amoureuse et de mère aimante à l’égard de cet être à qui elle donne naissance. Cette position particulière permet une dramaturgie bousculée dans ses enjeux affectifs et une dynamique relationnelle originale entre les principaux protagonistes. À mesure que l’enfant grandit, l’ambiguité des gestes et des sentiments "maternels" s’accentue, comme cette séquence où l’enfant plaque sa mère au sol sur la plage et l’étreint au point de la troubler. Quand Thomas atteint le stade adulte (interprété alors par Matt Smith, le Doctor Who saison 2010-2011), le désir de Rebecca se fait plus fort, mais l’aventure sentimentale et sexuelle du jeune homme avec un fille de son âge la jette dans le désarroi, la jalousie.

Sur le plan émotionnel, Womb manie habilement son concept de crise identitaire et questionne avec sensibilité l’amour siégeant dans le regard porté sur l’autre. Il met aussi en place une dramaturgie élaborée où l’inceste finit par s’insinuer clairement, point de rupture morale du récit mais vecteur d’accomplissement de son personnage féminin. De l’audace et de la beauté, sans effets de manche ni pathos.
Sur le plan formel, Fliegauf compose ses cadres comme autant de tableaux touchants et feutrés, des plans larges illuminés où s’appréhende toute la magnificence du havre de paix maritime où vivent Rebecca et Thomas, des plans rapprochés, parfois comme autant de natures mortes, sur ce qui fait la magie de leur quotidien à deux (peu d’intervenants extérieurs). Fliegauf soigne et signe chacune de ses images. Le problème, c’est que sa grammaire cinématographique se cantonne à la succession de belles vignettes, statisme que renforce la délicatesse du montage (raccords harmonieux et ellipses temporelles intelligentes lorsque Thomas grandit). Il manque à cet ensemble assez figé un peu de cette mobilité qu’on aime tant retrouver dans le genre. Ici, la caméra panote rarement, et les mouvements d’appareil s’avèrent presque inexistants ou imperceptibles. Les décors se résument à la plage et à deux intérieurs de maison chaleureux mais dépouillés ; les dialogues sont limités eux aussi. Emporté par son élan contemplatif, le réalisateur n’insuffle pas suffisamment de vie à son récit : un comble pour un métrage où intervient l’idée de l’enfantement. À trop cultiver l’intimité et la lenteur, deux états inhérents aux attentes du personnage de Rebecca, Benedek Fliegauf livre un drame d’une froideur clinique. C’est d’autant plus paradoxal que son traitement épuré et naturaliste l’éloignait d’emblée des imagerie technologiques et science-fictionnelles en général réfrigérantes.
Stéphane Ledien
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Alex Kurtzman, Armageddon, étoiles, Cloverfield, cosmos, court-métrage, créature, Danny Elfman, débrouillardise, deuil, E.T., Elle Fanning, extraterrestre, film amateur, Halloween, hommage, j.j. abrams, Joel Courtney, John Carpenter, John Williams, Larry Fong, lens flare, Matt Reeves, Michael Bay, Michael Giacchino, Mission : Impossible III, mort, nostalgie, pellicule, référence, regard, relations familiales, Rencontres du troisième type, Roberto Orci, sous-texte, star trek, Steven Spielberg, Super 8, Transformers 3

L’affirmation que le scénario de Super 8 tient du génie de l’écriture pourrait déplaire aux plus cyniques des spectateurs, qui risquent de voir dans le dernier long-métrage de J.J. Abrams une banale histoire d’adolescents et d’extraterrestres sur fond d’hommage grossier à tonton Spielberg. Et pourtant, il faut bien le dire : ce scénario, sans nul doute, tient du génie. Parce que J.J. Abrams y a réuni deux récits indépendants qu’il mûrissait à part, une bande de gamins cinéphiles versus une créature d’outre-espace s’échappant d’un train, et qu’il a créé tant de passerelles dramatiques entre ces deux contes que leurs trajectoires se croisent de la plus belle des façons, via d’émouvants personnages d’enfants. Parce que chaque scène, chaque dialogue, chaque regard participe à la construction d’une œuvre qui réactive le bonheur des productions des années 80, avec tant de naturel que Super 8 eût pu être tourné à l’époque où se déroule son récit, en 1979, sans que l’on vît la différence. Et parce qu’Abrams a le goût de titiller notre intelligence en même temps qu’il fait frétiller nos émotions, et que c’est assez rare, dans une grosse production américaine, pour être signalé. Il n’est qu’à se rappeler que Super 8 sort quelques semaines après Transformers 3 pour s’apercevoir des années-lumière qui séparent Abrams de Michael Bay : autant qu’il en faut pour opposer, à une histoire stupide et indigente, un récit subtil et brillant. Le fait que ces deux films ne partagent rien, sinon un point commun scénaristique – le premier a écrit le scénario d’Armageddon, réalisé par le second – ne doit pas faire oublier cette autre convergence malheureuse : dans les deux cas, le nom de Steven Spielberg est associé à la production, comme si l’immense cinéaste laissait apparaître au grand jour les deux facettes antithétiques de son goût cinématographique.
Super 8 conte le parcours d’une bande de copains de la ville de Lilian, en 1979. Le petit Joe venant de perdre sa mère lors d’un tragique accident à la fonderie, le film s’ouvre sur le poids du deuil : Abrams capte, avec finesse, la douleur qui étreint un Joe esseulé sur sa balançoire, tandis que les invités de la cérémonie, parmi lesquels ses jeunes amis, profitent des victuailles. Plusieurs mois plus tard, l’été arrivant et les obligations scolaires se terminant, Joe doit aider son ami Charles, metteur en scène autoritaire en devenir, à réaliser un court-métrage en super-8 rempli de zombies et de litres de faux sang. Les deux sympathiques chenapans sont accompagnés d’un artificier à tendance pyromane et de deux peureux dont l’un joue l’inspecteur du petit film, et l’autre un figurant de passage censé répondre au téléphone durant la grande scène d’amour. Tandis qu’ils tournent cette fameuse scène sur le perron de la gare locale, un long train de marchandises en transit est percuté par une voiture et déraille dans une explosion de tôle et d’acier. A peine remis de leurs émotions, les enfants doivent prendre la poudre d’escampette lorsque les militaires, mystérieusement prévenus, s’installent dans la zone. Des événements étranges commencent alors à toucher la ville : chiens qui s’enfuient, habitants qui se volatilisent, câbles électriques qui disparaissent…

Le génie d’Abrams, qui pour la première fois a rédigé seul son scénario (on doit Mission : Impossible III et Star Trek à ses amis Alex Kurtzman et Roberto Orci), réside d’abord dans cette douce nostalgie que diffuse le film durant ses cent onze minutes. L’évidence des références au Spielberg de la fin des années 70 et du début des années 80, celui de Rencontres du troisième type et de E.T. (ce n’est sans doute pas hasardeux si le récit se déroule précisément entre ces deux sorties), passent tant par l’histoire, le recours aux enfants et la forte empathie éprouvée pour les personnages, que par le goût d’une musique d’ampleur (les accents mélodieux de Michael Giacchino renvoient à John Williams et Danny Elfman) et le travail sur l’image, notamment à travers les effet de lens flare – ces traînées lumineuses bleutées que les directeurs photo cherchent d’habitude à gommer, quand Larry Fong, au contraire, les favorise. Il serait néanmoins tentant de réduire Super 8 à un hommage sophistiqué doté d’une mise en scène ultra-académique, visant à pêcher chez le spectateur adulte ce vague à l’âme qui fait les succès populaires. Pourtant, Super 8, c’est aussi bien plus que cela. Il s’agit moins d’une vulgaire copie spielbergienne que d’une révérence assumée et accomplie envers la puissance magique du cinéma, qui se traduit par une esthétique simple (beaucoup de gros plans, de nombreux mouvements de caméra allant du plan d’ensemble au plan rapproché ou inversement) dont chaque plan est minutieusement pesé et réfléchi : qui peut, ces dernières années, se targuer d’avoir jamais aussi merveilleusement filmé le regard d’un garçon comme Abrams filme celui de Joe Lamb / Joel Courtney ? Sans esbroufe ni hyperbole, Abrams capte son histoire à la manière de, en faisant souffler sur son film un air reposant de recommencement d’une époque fantasmée. Certainement, et c’est là sa limite, Super 8 s’adresse-t-il à un public de trentenaires / quarantenaires qui ont découvert, enfants, les chefs-d’œuvre de Spielberg, et qui n’attendent du cinéma actuel qu’une réactivation de l’époque bénie. Mais Abrams, lorsqu’il montre ces visages, interpelle également les enfants d’aujourd’hui, ceux-là-même qui, dans trente ou quarante ans, se souviendront de cette projection de Super 8 avec la même nostalgie.

La nostalgie culmine avec la diffusion, au cours du générique, du film en super-8 tourné par les jeunes adolescents. Le plaisir généré par la vision de The Case puise dans les trésors d’inventivité déployés par les apprentis cinéastes pour tenter de reproduire, avec leurs petits moyens, l’esthétique et les effets spéciaux qu’ils ont pêché dans leurs films préférés – The Case met en scène des zombies créés par la diffusion d’un virus, et renvoie au goût prononcé de Charles pour le cinéma d’horreur (sa chambre est ornée d’une affiche d’Halloween de John Carpenter) ainsi qu’aux chefs-d’œuvre de George Romero, La Nuit des morts-vivants et Zombie, le troisième opus n’étant sorti qu’en 1985 (l’entreprise incriminée dans The Case se nomme Romero Chemicals). Mis à part la mise en scène et le montage chaotiques, on retiendra surtout de cette petite perle la qualité des maquillages créés par Joe Lamb, dont il affirme avoir appris la technique en bouquinant l’ouvrage d’un spécialiste. Il n’est pas surprenant d’apprendre, par Larry Fong, que tous les membres de l’équipe se battirent, durant le tournage, pour participer à la confection de The Case, tant ce film dans le film rappelait aux uns et aux autres l’époque bénie du super-8. On se souvient alors que J.J. Abrams et son ami Matt Reeves (réalisateur de Cloverfield), lorsqu’ils étaient adolescents, furent repérés par Spielberg lors d’un festival de courts-métrages (en super-8, bien sûr) qui leur proposa de restaurer ses vieilles bobines de gamin…

Le génie du scénario réside encore dans le soin apporté par Abrams au sous-texte narratif qui, sous les couches successives de cinéphilie et de référence au film de genre, se dévoile avec beaucoup de subtilité : médaillon que ne quitte pas Joe, et qui contient un portrait de sa mère décédée ; images en super-8 de sa mère qu’il se repasse seul dans sa chambre ; relation sentimentale avec Alice (Elle Fanning), toute aussi paumée que lui dans l’existence ; autant de motifs discrets qui favorisent une lecture approfondie du film. C’est que Super 8 ne parle pas seulement du tournage d’un court-métrage et d’une créature extraterrestre guignée par les militaires ; le vrai sujet de film, c’est l’acceptation du deuil par l’enfant via la présence d’un corps étranger qui remet les émotions en perspective. L’extraterrestre, doté d’une exceptionnelle aptitude empathique, est capable de ressentir ce qu’éprouvent les autres et de faire éprouver aux autres ce qu’elle ressent elle-même – comme l’indique le professeur Woodward, ce scientifique « touché par la grâce » qui veut aider la créature à retrouver le chemin de sa planète. Cette aptitude semble tout entière destinée à Joe, de telle sorte que l’extraterrestre devient un reflet inversé du petit garçon. Abrams a ainsi créé une géniale machine à empathie : un corps aux émotions communicatives, qui engloutit et déglutit les sensations d’autrui. Par son biais, Joe apprend à dépasser son manque maternel et à accepter le tragique décès. Lorsque, prisonnier de la créature, face à face avec elle, Joe l’encourage à ne pas se laisser abattre et à franchir les obstacles de la vie, c’est à lui-même qu’il se parle. Et, via la créature, c’est quelqu’un d’autre qui le regarde : Abrams, ici, a l’idée merveilleuse d’incruster les yeux verts de la comédienne qui joue la mère de Joe dans ceux de l’extraterrestre. Quand celui-ci regarde l’enfant, c’est donc la mère qui, depuis les étoiles, regarde son fils.
Super 8 est donc affaire de couches et de sous-couches : il s’agit de décrypter le sens profond de ces récits croisés. Dans Cloverfield, déjà, la couche primaire de la bande enregistrée, celle qui assiste à la destruction de Manhattan par un monstre géant, était régulièrement assaillie par les extraits de la couche seconde, résidus d’un précédent enregistrement montrant la dernière journée merveilleuse partagée par le héros et l’héroïne. Le film d’Abrams fonctionne d’une façon proche, en plus naïf et plus puissant : aux images en super-8 de la mère disparue répondent ces images brièvement captées durant le déraillement du train, laissant apercevoir l’escapade de la créature ; aux souvenirs intimes et familiaux, gravés sur la pellicule, répond le témoignage de la catastrophe ; à l’infiniment petit, enfoui dans le médaillon de Joe, correspond l’infiniment grand, cet organisme venu des étoiles. Là réside le pouvoir du super-8 : dans le double captage de l’intimité et du cosmique. Là réside le message idéal d’Abrams : si tu souffres en-dedans, lève les yeux, et regarde vers les étoiles.
Eric Nuevo
> Film sorti en salles en France le 3 août 2011
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: Afrique, After The Wedding, équilibre, balance, brimade, Brothers, caïd, cancer, chaos, Danemark, déséquilibre, deuil, empathie, enfance, Hævnen, In A Better World, justice, Loi du Talion, lynchage, Markus Rygaard, médecin, Mikael Persbrandt, morale, Nos souvenirs brûlés, Suède, Susanne Bier, Trine Dyrholm, Ulrich Thomsen, vendetta, vengeance, William JØhnk Nilelsen

Chaos et désolation quelque part sur le continent africain, dans un camp de fortune où des médecins s’échinent à soigner et sauver des vies humaines dominées par la souffrance et le sentiment d’injustice… Les docteurs sont d’origine suédoise, les patients des victimes d’un chef de gang illuminé qui éventre les femmes enceintes des villages environnants… Après cette première scène difficile mais paradoxalement attrayante et éclatante esthétiquement au niveau de la lumière et des couleurs, le dernier film de Susanne Bier (Brothers, After The Wedding, Nos souvenirs brûlés…) nous plonge dans l’univers du jeune Elias – fils du responsable du camp de soins de la séquence d’ouverture – vivant au Danemark et éprouvant une souffrance inhérente à une enfance souvent mal vécue. Brimé par ses camarades de classe qui stigmatisent son étrange accent suédois et le surnomment « face de rat » à cause de son appareil dentaire, Elias (Markus Rygaard) est surtout tourmenté par la séparation de ses parents – Anton et Marianne (Mikael Persbrandt et Trine Dyrholm)- qui envisagent de divorcer. Sa rencontre avec Christian – encore endeuillé par la disparition de sa mère décédée d’un cancer, et qui vient de quitter l’Angleterre pour s’installer au Danemark avec son père – va bouleverser la « fragile stabilité » d’une vie loin d’être satisfaisante pour le jeune garçon.

Le titre du métrage et les agissements du petit Christian (William JØhnk Nilelsen) peuvent a priori laisser penser que le motif principal du film est celui de la vengeance, faisant de Revenge (Hævnen pour le titre original) une énième variation sur la Loi du Talion. Pourtant, c’est bien l’ « aversion pour le déséquilibre » qui traverse l’ensemble de l’intrigue et caractérise au mieux les personnages et leurs motivations. Anton ne supportera pas par exemple d’être celui qui a sauvé le « Grand Homme », ce monstre responsable des atrocités perpétrées sur les femmes enceintes en Afrique et blessé grièvement à la jambe, alors qu’il n’a pu guérir cette petite fille morte sur sa table d’opération. Le médecin craquera littéralement et laissera un temps de côté ses valeurs et les règles de la déontologie médicale qui l’habitent, lorsqu’il livrera le meurtrier au lynchage populaire et punitif des villageois. L’illusion d’une « balance » à nouveau équilibrée pour Anton…
En parallèle, Christian n’acceptera pas que les exactions de la « terreur » de l’école – sur Elias et sur lui-même – restent impunies et finira par rendre les coups en blessant lourdement le caïd. Plus surprenant, Christian ne comprend également pas pourquoi le père de son nouvel ami, après avoir été giflé par un homme irascible et arrogant, ne cherche pas à obtenir réparation. Loin de n’être qu’une adhésion à l’axiome « œil pour œil, dent pour dent », le jugement du garçon s’enracine dans le refus viscéral du sentiment de victoire de ces individus violents, même si Anton considère avoir gagné en ne s’étant pas soumis à cette « loi » absurde de la virilité masculine selon laquelle le vainqueur est nécessairement celui qui frappe le plus fort.

La capacité de Christian à se mettre à la place du père d’Elias ou de celui qui frappa ce dernier – une empathie qui forgera seule sa conception de la justice et de la morale – témoigne de sa volonté de contribuer à la recherche d’un équilibre pour autrui, à défaut de parvenir à (re)trouver le sien après la mort de sa mère. Incapable de faire le deuil de cette perte, qui l’affecte d’autant plus que son père, Claus (Ulrich Thomsen), lui avait promis que sa mère s’en sortirait alors qu’il la savait condamnée, Christian est rongé par l’amertume, la colère et le sentiment que la vie lui a ôté quelque chose d’essentiel – l’amour de sa mère – rompant ainsi l’équilibre de sa vie. Son « altruisme vengeur » se substitue donc à la recherche « égoïste » de l’équilibre intime de sa personne. À l’instar d’Anton qui cherche constamment à équilibrer vie professionnelle loin de son fils et vie familiale et affective au Danemark, la détermination et la persévérance peuvent aboutir à une certaine harmonie (comme semble le manifester le rapprochement qui se dessine entre le père d’Elias et son épouse), ce qui justifie in fine le titre US du métrage, In A Better World. Mais la poursuite aveugle de cet équilibre peut également déboucher sur une situation plus chaotique encore. En s’attaquant à celui qui défia Anton, Elias et Christian frôleront la catastrophe dans une vendetta qui se conclura par l’hospitalisation du premier : croyant avoir provoqué la mort de son camarade, Christian sera à deux doigts de commettre l’irréparable. Susanne Bier évitera aux spectateurs une tragédie en guise de finale, un finale au propos très moral (mais pas moraliste, nuance) puisque Revenge nous dit en substance qu’à force de chercher à ajouter des « poids » sur une balance de la justice déséquilibrée pour la stabiliser, c’est tout l’édifice de nos sociétés qui risque de s’écrouler.
Fabien Le Duigou
> Sortie en salles en France le 16 mars 2011

