"Cloclo" de Florent-Emilio Siri : L’ombre de la lumière


Contre toute attente, le biopic Cloclo a bien plus à voir avec la maestria d’Ali de Michael Mann, Aviator de Scorsese ou Coco Chanel et Igor Stravinski de Jan Kounen qu’avec les quelconques Ray de Taylor Hackford, La Môme d’Olivier Dahan ou Coco avant Chanel d’Anne Fontaine (passons, oublions même, le Podium de Yann Moix). Pourtant, l’annonce de la mise en chantier d’un film sur Claude François ne suscitait que l’indifférence, au pire la crainte d’une hagiographie désuète et illustrative de ce monument de ringardise kitsch. Mais le fait que cela soit Florent-Emilio Siri à la barre éveilla l’intérêt et titilla la curiosité des cinéphiles avertis. Cependant, un tel choix pour son cinquième film ne laissait pas d’interloquer tant nous sommes très éloignés de son univers habituel riche en action et confrontations généralement assez violentes, que ce soit dans le milieu des mineurs en grève d’Une minute de silence (où la violence s’égrène sur un mode plus social et structurel de par la nature des personnages), le film de siège avec Nid de guêpes (formidable relecture-hommage à l’Assaut de Big John Carpenter), le polar explosif avec Otage ou l’évocation d’un pan de l’Histoire française, la guerre d’Algérie avec L’Ennemi intime. Non seulement Cloclo est un régal de construction scénaristique, de précision du découpage et surtout de mise en scène virtuose et élégante mais le film s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Siri, de par les correspondances thématiques et de certains motifs. Une intégration dont l’absence n’amoindrirait en rien les qualités esthétiques et narratives et le plaisir prit à sa vision mais qui en accroît la richesse. A chaque film, Siri franchit un palier supplémentaire dans son art ce qui en fait de très loin le meilleur réalisateur français. Son intérêt pour le cinéma américain est évident et transparaît avec force mais ne saurait être réduit à une simple entreprise de duplication. Le classicisme hollywoodien dont il se réclame nourrit son cinéma pour mieux se l’approprier et servir ses intérêts. Avec ce film, il se rapproche un peu plus de la maîtrise de John McTiernan. Oui, carrément. Un rapprochement aucunement hasardeux ou abusif car comme le paria américain, le français façonne un cinéma sensitif où l’émotion, la compréhension et l’implication proviennent avant tout des images et de leur agencement, de leur association. McT a l’habitude de dire que les dialogues ne sont qu’un bruit de fond, ce qui compte c’est la musicalité des séquences. C’est éminemment le cas ici et pas seulement parce que le film est rythmé par les chansons de l’artiste. Bien que traitant de nombreux évènements de la vie personnelle de Claude François, et de fait multipliant les séquences et les ellipses, Siri démontre une fluidité, une limpidité incroyable, parvenant toujours à relier les plans, les temporalités de manière harmonieuse grâce à des raccords aussi disparates que discrets et pourtant prégnants tels des images, des sons, de la musique, une phrase de dialogue ou des mouvements de caméra. A ce titre, le raccord opéré au moment de sa mort est sans doute le plus marquant : alors qu’un flash blanc figure l’électrocution, l’image suivante est une nappe déployée à contre jour par la mère de Claude sur une table. Reliant ainsi dans un même élan cet instant dramatique à la personne pour qui cet homme représentait tant.
Si l’on compare Siri à McTiernan, c’est parce que les deux ont tendance à être catalogués comme d’habiles faiseurs d’actioner pétaradants sans véritable âme alors que ces esthètes ne perdent jamais de vue leur public, n’aimant rien moins que parfaire le cinéma populaire dans lequel ils œuvrent. Pour leurs partitions, ces cinéastes utilisent toutes leurs palettes techniques pour raconter au mieux leur histoire. L’esbroufe n’y a pas sa place.

Cœurs musicaux
Populaire, c’est également le statut acquis par Claude François. Quelquesoit l’appréciation que l’on a de ses chansons, il n’en reste pas moins qu’elles font partie de la culture populaire, reconnaissables et fredonnables par tous, même trente ans après sa mort. Outre cette particularité, ce qui a attiré Siri pour un tel film est que finalement, Claude François est un vrai personnage de cinéma, un homme aux multiples facettes qui a littéralement mit sa vie en chansons. C’est particulièrement flagrant dans les choix opérés par Siri et son scénariste Julien Rappeneau de ne pas respecter foncièrement la chronologie de ses tubes afin de coller au plus près avec sa vie, avec leur vision du personnage (par exemple, "Cette année là" est antérieure à "Belles, belles, belles"), chacun de ses plus célèbres tubes illustrant, mettant en perspective les moments qu’il vient de vivre. Un procédé qui pourrait apparaître exagérément sur-signifiant, comme un grossier coup de stabilo mais qui s’avère plus habile et complexe qu’au premier abord. Ainsi, la chanson « Le mal aimé » composée au moment de ses ennuis fiscaux, de sa mésentente avec Isabelle, la mère de ses deux fils, le concerne bien sûr au premier chef mais est tout aussi bien assimilable au sort de Marc, ce deuxième enfant resté longtemps caché, pire pratiquement absorbé par l’ombre du premier, Cloclo junior dit Coco. Le moment où il interprète cette chanson sur un plateau télé débute par un plan de Cloclo assis sur un tabouret au milieu de la scène et tout en poursuivant le même mouvement de caméra enchaîne sur Isabelle venant border ses enfants, les paroles entendues sur les images de la mère embrassant la tête blonde de Marc résonnant alors différemment. Et puis, il y a bien entendu LA chanson de Claude François « Comme d’habitude », pivot de sa vie intime et artistique et donc du film. Là aussi, Siri associe des images différentes aux quatre interprétations de cette chanson (dans sa version originale ou la reprise de Sinatra), donnant des tonalités différentes à ces séquences et ainsi jouer avec les émotions procurées (déchirement, désespérance, froideur, accomplissement, amour…). Et pour bien signifier l’importance de ce titre, le compositeur Alexandre Desplat créé une ritournelle s’inscrivant dans ce tube.

Le travail de cet autre fidèle de Siri en particulier et du son en général sur le film dans son ensemble sont à saluer (profitons en pour louer la superbe photo de Giovanni Fiore Coltellacci, autre proche de la famille « Siri » en termes cinématographique). Comme les images de Siri, la musique de Desplat s’efface derrière l’histoire à raconter tout en s’immisçant subrepticement pour produire du sens. Le thème entendu lors de l’enfance « dorée » en Egypte lorsque le père de famille rejoint sa demeure (son domaine, même) est reproduit lors de la scène où Claude François présente à sa mère et sa sœur les aménagements envisagés sur la propriété défraîchie dont il vient de faire l’acquisition et qui deviendra à terme Le Moulin, la nouvelle résidence familiale. Ces quelques notes induiront alors la volonté de Cloclo de recréer un univers familial perdu où planerait la présence de ce père déjà absent, finalement, même avant sa disparition. Plus que le faste dont la famille a été dépossédée lors de l’annexion du Canal de Suez par l’Egypte, il s’agit d’invoquer une ambiance familiale non pas idéale mais où il était encore possible de trouver une certaine harmonie, même soumise aux diktats du paternel. Un thème musical que l’on ré-entendra en toute fin de métrage dans le rêve/souvenir post-mortem montrant la réunion au père dans cette enfance égyptienne, bouclant ainsi la boucle.
Quant au son, soulignons entre autres le magistral passage extra et intra diégétique lors du plan-séquence de la réception au Moulin. Tandis que la caméra s’aventure, à la suite d’Isabelle, parmi les convives, on entend « Le Lundi au soleil ». On pense alors qu’il s’agit une fois encore de l’utilisation d’une chanson aux fins d’illustration et de rythme, or, alors que Claude François pénètre dans la maison, le son nous en parvient désormais amoindri, étouffé par les murs de la bâtisse. Ainsi, cette chanson était jouée à l’intérieur de la fiction. Mais génie de la mise en scène de Siri, du fait que cette scène amène à la révélation de la présence de Marc le second fils dissimulé au cœur de la maison Cloclo, et que ce dernier se rend seul à l’intérieur pour rejoindre l’étage aménagé en salle de jeux (ludiques mais aussi sur les apparences), on peut interpréter cette atténuation sonore dès le seuil de la porte franchi comme la pénétration dans l’espace mental de Claude François. Une interprétation symbolique et métaphorique rendue possible par ce jeu entre images et son, la ressemblance de Marc et Claude François au même âge et la relation compliquée (tordue même) au père.

Au nom du père
Outre l’irrespect nécessaire de la chronologie, Siri et Rappeneau ont réussi un formidable travail d’adaptation, rejetant une exhaustivité de toute façon impossible à respecter, pour se concentrer sur le drame de ce personnage haut en couleurs qui à travers sa renommée publique recherchait avant tout la reconnaissance de son père. Une volonté à jamais inassouvie puisqu’il est mort avant que son fils ne commence à avoir du succès. La volonté d’acquérir le pardon, le respect, la fierté, l’amour de ce patriarche, Claude François l’exsude de tout son être et sans l’appuyer outre mesure, Siri parvient à la formaliser subtilement de sorte que même sans l’évoquer ou le montrer, la présence du père se fait insistante, presque permanente. Ce sont d’abord bien sûr les deux figures paternelles de substitutions que représentent le patron de patron de la maison de disques Phillips (chez qui il tape l’incruste de manière assez drôle, revenant toujours à la charge armé d’une boîte de délicieux chocolats) et le producteur célèbre Paul Lederman (Benoît Magimel, fidèle de Siri, dont l’interprétation et le grimage sont à la limite du grotesque mais fonctionnent dans l’ensemble plutôt bien). Comme on l’a vu plus haut, le travail sur la musique, le rappel de quelques mesures associées au père en invoque le souvenir. Il transparaît ainsi de la mise en scène de Siri qu’à travers son art, Claude François tente pratiquement en permanence de renouer une relation, la communication interrompue avec son père . Ce qui est très fort, est que ce n’est pas flagrant à chaque détour de scène, il s’agit plutôt d’une humeur, d’une sensation. Et pour la rendre palpable, Siri dissémine parcimonieusement et à intervalles réguliers un dialogue, une image, une référence discrète y renvoyant. Pour le chanteur (le réalisateur), chaque détail compte. Quand il s’emporte contre son jardinier n’ayant pas respecté ses directives précises pour l’emplacement de fleurs, il crie à Isabelle tentant de relativiser l’importance accordée à ce détail que « Dieu est dans les détails ! ». Mais il aurait tout aussi bien pu dire « Mon père » à la place tant il semble se référer en permanence au regard désapprobateur de son géniteur. Comme si sa maniaquerie était un moyen de conjurer cette absence pesante. Claude François en vient d’ailleurs à reproduire et accentuer les manières du père. Comme lui s’apprêtait, une fois rentré à son foyer, en se parfumant notamment, pour parfaire son apparence avant d’aller saluer sa femme conversant avec des amies puis ses enfants, Cloclo fait de même au début de la séquence « Bellinda ». Il se parfume de la même manière tout en démultipliant les gestes. A travers les façons d’agir, de se comporter de Claude François, on devine celles de son père. Et le seul moment où le chanteur est montré apaisé, enfin réconcilié avec lui-même et le souvenir imposant de son père (sa statue du commandeur ?), c’est lors de la fabuleuse séquence onirique débutant par la réception d’un enregistrement de « My Way » de Franck Sinatra. The Voice a repris sa chanson, lui le chanteur français insignifiant. Une séquence dont les images s’accorderont à la perfection avec le rythme de la chanson, allant crescendo dans les émotions ressenties par Claude François et qui se reportent sur les spectateurs réceptifs.

Bio épique
Il convient alors de souligner un peu plus significativement les merveilles de la réalisation, le talent de Siri, qui livre toute une flopée de séquences mémorables dont le premier mérite est de transcender le kitsch des costumes à paillettes et l’énergie scénique de Claude François, transformant le statisme de la réalisation télévisuelle d’époque et les sautillements du chanteur pour faire de ses prestations de grands moments de dynamisme. Toute la scénographie est soumise à ses mouvements de danse, le découpage variant les plans (moyens, en contre-plongée, d’ensemble, isolé, etc.) pour imprimer un rythme effréné. Et à mesure que Cloclo absorbe tout ce qu’il voit (le concert de Johnny, celui d’Otis Redding) et entend, la mise en scène intègre cette évolution du personnage en étant alors plus élaborée.
Autre exploit, le film parvient à retranscrire avec une grande authenticité les différentes ambiances associées aux années cinquante, soixante et soixante-dix, trois décennies traversées par l’ouragan blond. Ce souci de contextualisation, on le retrouve dans tous les autres films de Siri et se voit ici porté à son paroxysme. Un regain de crédibilité rendu possible grâce au casting – Jérémie Renier dans le rôle titre en tête (à la fois d’une ressemblance troublante et préservant sa singularité pour livrer son interprétation du personnage) et une mention spéciale aux grappes de jolies filles représentant les groupies de la star, toutes plus belles les unes que les autres, celles mises en avant rivalisant alors de beauté mais surtout de charisme – et à la manière de façonner la réalité du film en mêlant dans un même montage images d’archives et fictives pour l’occasion « maquillées » comme celles d’époque, ce qui contribue à parfaire l’illusion (on peut ainsi mettre en exergue une affiche de concert montrant Claude François dans une célèbre pose ici prise par l’acteur). Surtout, Cloclo, de par sa mise en scène est avant tout un film de cinéma. Le terme biopic employé par beaucoup pour définir la catégorie d’appartenance du film de Siri apparaît même terriblement réducteur quand il conviendrait de parler plutôt de bio épique tant la réalisation imprime une ampleur aux images, entre les mouvements de foule et l’élargissement du cadre dans les même proportions des scènes où Claude François se produit.

La virtuosité dont le réalisateur fait preuve à chaque instant et plus particulièrement à travers de superbes plan-séquences est loin d’être vaine ou tapageuse comme certains ont pu le déplorer. Soumis au rythme soutenu imposé par le chanteur dans sa vie quotidienne comme sur scène (le film épouse la même cadence pour traduire une sorte d’urgence, une agitation qui semble être le seul remède trouvé par Cloclo pour conjurer un mauvais sort qu’il craint menaçant à chaque instant), ces plan-séquences, par leur relative durée, permettent de formaliser des plages de repos où le spectateur peut reprendre son souffle. Siri en profite alors pour montrer l’envers du décor et révéler quelques côtés peu aimables de Claude François. Le jour où il trouve l’inspiration pour composer ce qui deviendra « Comme d’habitude » coïncide avec la première visite d’Isabelle au Moulin, future mère de ses deux fils mais à ce moment jeune et jolie jeune fille qu’il tente de conquérir. Mal à l’aise dans ce milieu aussi étranger à sa condition de simple danseuse d’arrière-plan, elle s’en va mais Claude François la poursuit de ses avances, la submergeant de fleurs (son salon est saturé de bouquets de roses) et l’appelle au téléphone. Une forme de harcèlement (à ce titre, on bascule imperceptiblement dans le registre de l’angoisse et pire lorsque la pauvre Isabelle est prise en tenaille, menacée par les sonneries stridentes et oppressantes du téléphone et de la porte d’entrée) qui se concrétise par une violence inédite jusque là. Le plan-séquence débute lorsqu’Isabelle, stressée, sort de chez elle pour monter dans sa voiture et manque de défaillir à la vue de Cloclo l’attendant au volant de la sienne, plein phare pour attirer son attention. Nous sommes alors aux côtés du chanteur, la caméra littéralement à la place du passager, regardant avec effarement le chanteur suivre la voiture d’Isabelle, puis la percuter pour lui faire quitter la route et terminer sa course sur le trottoir. Contre toute attente, cela se termine par les deux s’embrassant au milieu de la chaussée tandis que la chanson vedette, qui avait commencé à retentir en début de séquence, résonne de plus belle. Ainsi, le réalisateur nous donne à voir toute l’ambivalence du personnage, aimant avec fougue et passion mais capable de réactions disproportionnées si tant est que l’on se refuse à lui. On en avait eu un aperçu lorsqu’une France Gall éplorée se couche devant sa porte mais cela restait une domination psychologique. Là, nous sommes passés dans un versant plus actif. L’angoisse ressentie par Isabelle et partagée par le spectateur se mue même en peur tant la mise en scène accentue les effets, Siri opérant alors dans ce court moment dans le registre de la terreur. Il s’agit d’un biopic mais le réalisateur n’oublie pas qu’il s’agit d’une fiction et qu’il dispose d’outils permettant de jouer avec les émotions en passant d’un genre à l’autre selon les séquences et ce qu’il veut exprimer.

Le registre de l’horreur ou du moins du fantastique sera encore accentué lors du plan-séquence où la caméra suit les pas d’Isabelle passant parmi les invités d’une énième réception donnée au Moulin car il en conclura le mouvement, tel une ponctuation en forme de point d’exclamation. L’élégant mouvement d’appareil, qui, tour à tour, suivra la trace de l’hôte de maison puis semblera la chercher (l’attendre ?) en prenant du recul lorsqu’elle disparaîtra momentanément du cadre, aura comme point d’orgue la révélation de la présence du deuxième fils caché, celui-ci étant filmé comme une apparition spectrale. Épiant à la fenêtre de l’étage, il est cadré légèrement en contre-plongée et seule sa tignasse blonde le distingue de l’ombre. Soit une image renvoyant immanquablement aux films de fantômes espagnols ou anglais. Plus que ce qui est caché, ce plan-séquence cette fois-ci permet de révéler le refoulé (la scène qui suit voyant Claude François rejoindre Marc dans les tréfonds de la demeure en souligne cette interprétation de par l’effet d’exploration psychanalytique instauré par la réalisation, comme écrit plus haut).
Cet aspect purement fantastique, tous les films de Siri le cultive ave cplus ou moins d’emphase (les agresseurs informes et sans visages de Nid de guêpes, la transformation voire la transmutation du troisième preneur d’otages dans Otage) et même le convoque car se sont quasiment des huis-clos (la mine et la condition sociale des mineurs d’Une minute de silence, l’entrepôt de Nid de guêpes, la maison d’Otage, le petit groupe commandé par Magimel dans L’Ennemi intime vit en vase clos et malgré l’apparente ouverture (très fordienne) de l’espace paraît écrasé, emprisonné par ces grandioses paysages rocailleux). On peut même dire que dans les films de Siri, il s’agit pour ses héros de se confronter aux fantômes du passé ou de leur passé (la confrontation finale de Willis face aux commanditaires dans Otage est la plus éloquente et emblématique).
Il en va de même pour Cloclo, le chanteur se mesurant sans cesse au fantôme de son père et son enfance déchue tout comme il est prisonnier des contingences, celles du vedettariat (incarnées par Lederman lui rappelant constamment qu’il ne peut se contenter de jouir du succès présent et sans relâche chercher à innover sous peine d’être dépassé, pire oublié) et la masse du public avide de le toucher, de le caresser, l’embrasser et l’absorber. Voir la superbe scène où il se jette dans la foule bordant la scène et semble s’y noyer. A plusieurs reprises, on ressent ce désir de s’abandonner complètement, de ne plus s’appartenir, de se dissoudre dans la mer humaine à ses pieds (ce qui renvoie à cette image de lui enfant regardant passer au bord du ponton ce cargo, promesse d’un ailleurs à défricher). Soit la fin de l’Ego.

Enfant du soleil
Cet égo qu’il aura pourtant nourri, développé pour façonner la vedette qu’il est. C’est une manière de neutraliser l’envie de s’abandonner complètement à son public hystérique constituant son horizon. Comme le montre la conclusion de cet autre plan-séquence le voyant quitter son appartement, grimper en voiture, conduire le long d’une route bordée de groupes pour atteindre quelques centaines de mètres plus loin sa maison de disque où l’attend d’autres filles : dans le rétroviseur se reflète les fans courant après lui tandis que le cadre du pare-brise est saturé lui aussi de belles pépées.
Et comme le début de séquence le montre, il est maintenant en représentation constante. Le montage dévoile des plans parcellaires où ses mains s’affairent pour se parfumer, se coiffer, s’apprêter comme avant un concert sauf qu’un plan d’ensemble révèle qu’il est en train de se préparer pour sortir de chez lui et aller au travail. D’ailleurs, toute la séquence rythmée par la chanson « Bellinda » montre la confection de cette chanson et de tout le barnum l’accompagnant, des mémos laissés sur dictaphone aux répétitions de la chorégraphie en passant par le choix de l’image qui l’illustrera pour finir par des plans de la prestation en plateau télé : en deux temps, trois mouvements, c’est emballé.
Tous les héros de Siri, finalement, ne recherchent qu’une chose, c’est parvenir à leur manière, à s’élever, à se libérer de leurs conditions d’existences imposées ou qu’ils ont sciemment embrassées. Chacun sa méthode, chacun son chemin. Celui de Claude François (his way) passe par une constante mise en scène de sa personne (son faux malaise, la révélation tardive au public de l’existence de son deuxième fils, …). Dès lors, la chanson « Comme d’habitude » et sa reprise par Sinatra, « My Way », entre d’autant plus puissamment en résonance avec ce qui Siri donne à voir. His way, c’est comme il le dit à Isabelle lors de sa première venue au Moulin, « 50% le coeur et 50% la tête ». Suivre son inspiration, ses envies, tout en tenant compte de ce que les autres attendent. Être le centre d’attention de tous, tout en se laissant griser par cette adoration.

Claude François est un astre autour duquel son entourage gravite. Une source lumineuse, un soleil. C’est particulièrement remarquable lorsque au cours de la séquence où il écoute l’arrangement de sa chanson par The Voice, on le montre s’ébrouer au ralenti puis se placer au centre du cadre sous les yeux admiratifs des assistants en passant par les clodettes. Ceci, juste avant que le rideau ne se lève et qu’un grand éclat de lumière n’enveloppe tout. Cette symbolique du soleil est ainsi associée de diverses manières au chanteur et toujours parcimonieusement, sans forcer le trait. Il est originaire d’Egypte, dont le Dieu du soleil dans l’antiquité était Râ, la diseuse de bonne aventure énonce à sa mère qu’elle voit le nom de son futur fils écrit en lettres de feu, sa chevelure blonde et étincelante au soleil ou sous les feux des projecteurs, les lettres couleurs flammes de son nom lorsqu’il se produit à l’Olympia, les reflets des strass et paillettes… Le soleil, symbole de création, de puissance, d’éternité. Autant que la reconnaissance, l’acceptation de son père, Claude François recherche cette éternité apaisante. Et la correspondance visuelle entre les reflets des paillettes et ceux de la lumière mordorée sur les flots de la méditerranée (en début et fin de métrage, dans un parfait encadrement) en traduit l’acuité et la volonté. Et renvoie à ce que Rimbaud dans son poème L’Eternité écrit dans ses derniers vers :
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Le film peut alors se conclure sur cette image figée d’un Claude François pas encore Cloclo ou ne l’étant plus mais où il est cet enfant regardant le chemin accompli ou restant à parcourir. Un retour à l’origine en somme, comme l’Ouroboros, ce serpent se mordant la queue et symbole du cycle de la vie et de la mort, soit de renaissance.
Siri en y mettant énormément de lui-même et plus encore de son talent est parvenu à rendre émouvant ce personnage foncièrement antipathique. Sa quête impossible d’absolu le rachetant puisqu’il s’y perd pour mieux se retrouver.

Nicolas Zugasti



« Titanic 3D » de James Cameron : la place du passager


En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.

Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.

Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)

On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous  faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.

Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.

Nicolas Zugasti



"Comment savoir" de James L. Brooks : l’amour en trompe-l’œil [complément à l'article paru dans Versus n° 21]

Comédie romantique irrésistible, aux échanges fulgurants et cinglants à la manière des screwball comedies des années 1950, Comment savoir pare ses saynètes d’une multitude de symboles et de trompe-l’oeil soulignant l’hésitation permanente de ses personnages. Leur profusion ne permet pas tant l’analyse d’une séquence isolée que celles d’une poignée de saynètes, éparses mais intimement liées dans l’esprit rusé de James L. Brooks.


Lignes de vie

Le film débute par une scène au passé : l’héroïne est encore enfant et, tapant dans une balle de baseball, percute pour la première fois son avenir professionnel. Son destin est scellé, et le sujet du film avec : Comment savoir interroge ses personnages en continu, revenant sans cesse sur l’interrogation présupposé du titre (« How do you know » en VO) et, tout autant, sur le souvenir de cette scène initiale comme premier choix de vie. Les deux personnages principaux auront chacun, au cours du récit, un dilemme à résoudre. Celui de Lisa (Reese Witherspoon), lorsque sa carrière sportive s’arrête prématurément, est d’ordre sentimental à tendance matérielle : doit-on choisir la stabilité ? l’opulence ? l’amour vrai ? Celui de George (Paul Rudd) est tout autant d’ordre sentimental, mais sera perturbé par un cas de conscience moral pleinement révélé lors du dernier tiers du film. Patiemment, Brooks fait pousser ce dilemme à quatre branches : son développement séduit autant par la simplicité de l’argumentation que par la profusion de sentiments contradictoires et de doutes parasitaires qui fleurissent sur chacun des quatre membres. Le spectateur pourrait déjà amplement se satisfaire des turbulences du quatuor protagoniste croqué par Brooks mais la générosité de l’auteur le pousse, pourtant, à offrir bien plus que cette description première d’un chaos affectif en quête d’équilibre. Ce chemin à parcourir, il choisit de l’orner de symboles et de trompe-l’oeil qui enrichissent discrètement Comment savoir au point de le rendre toujours plus réjouissant, visionnage après visionnage.

« La vie c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber » répétait Forrest Gump. Chez James L. Brooks, ses personnages s’emplissent le crâne de proverbes analogues et bardent leur appartement de Post-it pour ne pas les oublier, mais leur créateur, lui, conçoit plus humblement leurs destinées. Le cours de vie de son héroïne se cristallise à travers le prisme d’un simple bus, excroissance tangible de ses décisions existentielles. Pour Brooks, la vie ne ressemble pas à une boîte de chocolats mais plutôt à ce véhicule, accueillant et prêt à tracer la route : comment savoir si l’on est censé le prendre ou attendre le suivant ? Comment savoir si l’on doit monter à son bord et se laisser guider dans une direction ou partir dans le sens opposé ?
Le film débute par un coup de téléphone : George appelle Lisa pour annuler un blind date dont elle n’était même pas au courant. En somme, il rompt avec elle avant même qu’ils ne se soient rencontrés. Peu après, lorsque sa situation professionnelle et amoureuse change du tout au tout, George la rappelle pour lui proposer un rendez-vous. À cet instant, à cette minute où elle accepte de le rencontrer, Lisa est assise dans un bus. Dès lors, chacune de leurs grandes décisions seront prises à l’aune de ce vecteur imagé : plus tard, elle pénètre définitivement dans sa vie lorsqu’elle monte dans le bus qui la mène chez lui ; vers la fin du film, deux autres se succèdent pour figurer la première et la dernière chance de ne pas manquer la romance qui s’offre à elle ; enfin, la toute dernière occurrence d’un bus lors du plan final scellera la métaphore filée de ce grand voyage à deux.

Déjà, dans Spanglish (2005), James L. Brooks relayait par l’image la marque la plus prégnante et néanmoins invisible de nos parcours sur terre : le destin et son infinité d’embranchements. Récemment, dans le film de science-fiction L’Agence, George Nolfi figurait cette même notion à l’aide d’un étrange Plan mouvant fixé sur un simple cahier. Le bus y tenait d’ailleurs un rôle comparable à celui de Comment savoir, représentant tout autant le sort de son tandem protagoniste que leur habilité à s’en détourner. Reste que ces deux œuvres de 2010 se bornent, pour l’essentiel, à cette seule figuration de la destinée quand Spanglish s’évertuait à multiplier de bout en bout les traces de cette allégorie. Qu’il s’agisse…

A – 1. D’une course à pied entre deux personnages,

A – 2. Du sol d’un restaurant comparé à la réalité du quotidien,

A – 3. Des étoiles d’un restaurant comme hiérarchisation d’une vie heureuse,

A – 4 et A – 5. Ou encore des cheveux du personnage de Tea Leoni, chahutés (ou non) par le vent au cours d’une scène qui renvoie directement à la déclaration d’amour finale de Comment savoir, évoquant elle aussi ces « petits ajustements » pouvant mener à une existence idéale.

A – 4

A – 5

Si l’on peut estimer que seul le bus de Comment savoir fait pleinement office de représentation imagée des routes du destin, quelques autres symboles cachés semblent se dessiner ici et là. Brooks les place bien plus en retrait que dans les scènes de Spanglish en exergue ci-dessus. Un exemple pourrait être le déplacement d’une silhouette qui court mais manque son tour (de manège) alors que Lisa et George sortent de l’hôpital. (B – 1 et B – 2).

B – 1

B – 2

En marge de ces quelques objets-relais, James L. Brooks en utilise un autre pour figurer les doutes et prises de décision de ses personnages, un objet qui n’apparaît pas à l’image mais diffuse aussi justement son discours. Cet objet, c’est sa propre caméra et les cuts qui détachent et remboîtent ses plans.

Sens inverses

Possiblement conscient que son film reste supérieur à l’expérience réelle de l’amour qui, elle, demeure tristement dépourvue d’indicateurs et de clignotants bienfaisants, Brooks use de faux raccords et de perceptions d’espace biaisées comme pour fortifier la sensation d’irréel. En cela, la formidable séquence à l’hôpital stigmatise l’idée que l’authenticité ne peut être captée, mais seulement représentée : George rate l’enregistrement d’une demande en mariage et se retrouve à filmer la (re)mise en scène de l’instant. Le reste du film, de façon moins littérale, énonce et répète ce passage. La brisure la plus manifeste imposée par Brooks au cours de son propre défilement d’images sera le faux-raccord lorsque Lisa monte dans un bus (évidemment…) puis en redescend sans délai pour retrouver George.

Ci-dessous, l’observation en quatre temps de cette heureuse reconstruction.


C – 1 : Le bus part dans le dos de George, avec Lisa à son bord.


C – 2 et C- 3 : Un terre-plein central devant l’hôpital peut laisser deviner que le bus se doit d’effectuer un demi-tour pour entamer sa route. Toutefois, Brooks choisit de filmer au cours d’un seul et unique plan Lisa qui observe George s’éloigner sur le trottoir dans son dos (C – 2) puis Lisa qui appuie sur le signal d’arrêt de l’autobus (C- 3). Dès lors, selon cet écoulement narratif, le véhicule n’a pu faire de demi-tour. Lisa s’apprête alors à descendre du bus et à rejoindre George dans son dos.


C – 4 et C – 5 : Le champ-contrechamp ne contredit pas l’impression laissée par les plans précédents : Lisa est descendue du bus et George avance, sans la voir, puisqu’elle est censée être dans son dos.


C – 6 et C – 7 : Dans l’imaginaire du spectateur, cette réunion des personnages face-à-face est impossible. Le faux-raccord saute aux yeux.

Dans Comment savoir, Brooks tisse un ensemble de saynètes durant lesquelles les personnages ne surgissent jamais où le spectateur les attend ou, à l’inverse, investissent de manière impromptue un cadre qui ne semblait pas les attendre. Parce qu’elle est parfaitement constitutive et même emblématique de ce réseau de perceptions d’espaces déréglées, la séquence détaillée ci-dessus surprend de prime abord mais le désir de l’auteur s’affirme sans mal. Cette fois-ci, c’est la force des sentiments qui décompose l’espace et réunit les figures.

Plus tôt dans le film, la toute première rencontre de Lisa et de George s’anime déjà dans un espace que le spectateur ne pouvait escompter. Une façon de le préparer au manque d’ordonnance qui caractérise la quête amoureuse des deux personnages à cet instant du récit. Voir les photogrammes ci-dessous.


D – 1 : Lisa se présente à l’entrée du restaurant où elle est supposée retrouver George.


D – 2 : Le maître d’hôtel escorte Lisa vers la table où l’attend George.


D – 3 et D- 4 : Toujours sans coupe, Brooks suit les deux personnages et le spectateur perçoit, avec surprise, la salle principale à l’arrière-plan et en contrebas. Les deux personnages sont réunis dans le même plan pour la première fois, mais le spectateur ne pouvait aucunement supposer telles positions dans le cadre.

Les personnages se quittent après ce premier rendez-vous et se retrouvent, par hasard, quelques jours plus tard dans l’immeuble de Lisa. Lors de cette séquence, qui voit George pénétrer pour la première fois dans l’appartement dans lequel vivent Lisa et son petit ami Matty (Owen Wilson), Brooks répète le piège visuel de la scène du restaurant mais, cette fois-ci, il utilise le découpage pour renforcer la sensation de trompe-l’oeil.


E – 1 : George suit Lisa lorsqu’ils passent la porte d’entrée.


E – 2 : Plan suivant, Lisa se penche vers l’avant et s’écrie : « Tu es parti ? Tu es toujours là ? ». Le fait qu’elle jette un oeil vers le fond du cadre pour chercher un personnage resté dans son dos ne manque pas d’étonner le spectateur. Une explication possible : elle s’adresserait à Matty.


E – 3 : Lorsqu’il se rend compte que Lisa s’adresse à lui, George – qui ignore pourtant qu’elle vit avec un homme à cet instant – semble aussi surpris que nous, spectateurs.


E – 4 : George arrive alors… face à Lisa.

Nos perceptions, nos attentes sont inlassablement ébranlées.
Plus tard, Lisa sera de nouveau à la recherche de George lors d’une fête : elle marche vers le fond du cadre pour le retrouver, mais lui se cachait à l’avant-plan. La confusion est encore de rigueur lorsque George surprend Lisa et Matty au beau milieu d’une discussion privée, tous deux assis dans leur dressing. Brooks ayant choisi de débuter la longue séquence finale de la soirée d’anniversaire par cette saynète intime et située dans un cadre distinct, le spectateur ne peut en aucun cas se douter que les invités sont déjà arrivés, qu’ils sont déjà tous dans le salon et que, de fait, la présence de George n’a rien de malvenue. La surprise est donc de mise lorsqu’il les quitte pour retrouver une foule de personnages, jusqu’alors curieusement silencieux, dans le reste de l’appartement.

Qu’il s’agisse comme ici d’une volonté de symboliser en filigrane l’impossibilité d’appréhender l’environnement dans lequel se fond l’être cher ou, comme le proposaient chacun des exemples précédents, de souligner l’errance indécise du tandem protagoniste, James L. Brooks construit des espaces morcelés et révélateurs des doutes de ses personnages. Avec cette décomposition de ces plans (d’avenir), le cinéaste suggère bien, de surcroît, que son filmage ne saurait enregistrer l’ordonnance réelle de l’existence. C’est peut-être pour cela que l’on se sent si bien dans Comment savoir, romance dont les parcours amoureux se veulent inlassablement nivelés par un cinéaste généreux et bienveillant.

Hendy Bicaise

> Comment savoir de James L. Brooks : sortie le 1er juin 2011 en DVD & Blu-ray (zone 2) chez Sony Pictures Home Entertainment

> Lire aussi l’article dans VERSUS n° 21, actuellement disponible

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Analyse d’une séquence de "Ne Vous Retournez Pas" de Nicolas Roeg

La beauté du medium cinéma ne tient pas seulement à la qualité des histoires que l’on nous raconte mais en premier lieu à la manière dont elles nous sont présentées. Pierre angulaire du processus filmique, le scénario, aussi bon soit-il, ne compensera jamais les lacunes et autres approximations d’analphabètes de l’image tels que Len Wiseman, Michael Bay, Jean-Paul Salomé ou le duo responsable de Humains. Ce qui fait la force de ce medium extraordinaire sont les infinies variations d’une même histoire ou type de récit que les agencements différents des plans, l’adjonction d’une musique et la composition du cadre rendent efficient. Ce ne sont pas exclusivement les thématiques enragées et engagées parcourant leurs œuvres qui nous font adorer des francs-tireurs comme De Palma, McTiernan, Raimi, Verhoeven, Mann, Cameron, Fincher ou Carpenter (parmi tant d’autres) mais avant tout leurs incroyables talents de conteurs.
La valeur et la signification d’une séquence sont entièrement soumises au découpage et montage des images. Un plan avant, après ou à la place d’un autre et la scène peut tout aussi bien perdre toute crédibilité ou gagner en intensité. Et pour illustrer l’importance de cet enjeu isolé dans la dynamique du film, nous allons nous intéresser à la scène de sexe (!) du film de Nicolas Roeg, Ne Vous Retournez Pas (1973). Terme plutôt racoleur dès lors qu’il s’agit d’une scène d’amour entre deux personnages mais qui dans le contexte du film défini parfaitement la difficulté pour ce couple à retrouver une union charnelle et sentimentale après la mort accidentelle et tragique de leur fille.

Adaptation d’une nouvelle de Daphné du Maurier Ne Vous Retournez Pas, Don’t Look Now (titre du film en V.O) de Nicolas Roeg (réal de l’O.F.N.I L’Homme Qui Venait D’Ailleurs avec David Bowie) met en scène Donald Sutherland et Julie Christie interprétant John et Laura Baxter, couple meurtri par la disparition de leur fille noyée dans les eaux du lac jouxtant leur propriété et qui profite de la profession du mari (architecte) pour séjourner à Venise afin de faire le deuil de leur enfant. Symbole absolu de l’amour, la vile de Venise correspond dans l’inconscient collectif à la ville romantique par excellence, soit le lieu idéal pour se ressourcer et ranimer la flamme. Tandis que John se voit confier la mission de préserver la beauté architecturale d’une église de Venise, Laura explore la ville et croise deux vieilles femmes au comportement étrange (elles semblent observer attentivement le couple). Figurant généralement le romantisme, la cité des Doges, sous la caméra de Roeg, se voit plongée dans une ambiance mortifère prégnante. Désertée par les touristes (nous sommes en hiver), baignant dans une lumière terne appuyant les couleurs froides des bâtisses (procédé qui fera ressortir la couleur rouge synonyme de malédiction et danger), la ville est en outre le théâtre de meurtres, alourdissant la chape de plomb pesant sur le destin de ce couple. Roeg fait d’ailleurs se côtoyer l’amour et la mort (Eros et Thanatos) alors que les amants voguant sur une gondole passent à proximité du lieu où s’affairent, autour d’un cadavre, badauds et policiers. Une scène qui précède de quelques minutes la séquence pivot du film, plus encore que la séquence au restaurant où Laura est confrontée dans les toilettes au deux dames croisées plus tôt où jeux de miroirs et pouvoirs médiumniques instaurent un climat de folie onirique, celle où le couple fait l’amour ou rêve qu’il fait l’amour.

La séquence ne question dure 8 minutes et 21 secondes et commence à 24 minutes et 26 secondes du début, lorsque John et Laura se rendent à leur hôtel pour se détendre et se préparer à sortir au restaurant. Rappelons qu’ils sont à Venise afin de se retrouver, se ressourcer. Or Nicolas Roeg explose avec brio leurs tentatives en exposant leur impossibilité à rester uni à l’écran. Séparés par les circonstances (le mari travaille, sa femme flâne), le couple veut profiter des quelques instants en commun et de l’espace intime de leur chambre d’hôtel. Par le biais du découpage et du montage, ce coït va devenir un fantasme désormais irréalisable puisque la suite du film s’évertuera à accentuer leur éloignement. Démonstration.

Pendant que Laura se déshabille pour prendre un bain , John lit le journal puis travaille à son bureau.
Séparés à l’écran, ils ont en outre du mal à communiquer car John demandera à plusieurs reprises à sa femme ce qu’elle fait avant qu’elle ne réponde. Certes, la distance entre en jeu mais déjà Roeg instille au centre du plus banal des échanges la barrière principale à dépasser. S’ils sont entrés bras dessus, bras dessous dans l’hôtel, leur bonheur malgré tout ne reste qu’une impression laissée aux témoins extérieurs (le maître d’hôtel et les spectateurs), le mal étant plus profond.
Finalement, John se rend également dans la salle de bains pour prendre une douche. À l’issue, il se dirige vers le lavabo afin de se brosser les dents. Toujours dans son bain, Laura se moque gentiment des bourrelets naissants de son mari.

sequence1

Contrarié, celui-ci décide de se peser. Pourtant présents dans le même espace réduit, ils n’apparaîtront jamais ensemble à l’écran. Les deux plans suivants accentueront et marqueront leur impossibilité présente et à venir de se ré-unir durablement. La salle de bains est composée de deux miroirs en opposition (un à chaque extrémité de la pièce) et lorsque John se pèse face à l’un d’eux son image est renvoyée à l’infini. Le même et un autre. Le même est un autre. Puis Laura se lève pour sortir de la baignoire et semble le faire face à son mari. Elle le fait en réalité face à son reflet.
sequence2

Le mari retourne travailler nu à son bureau et sa femme enfile un fin peignoir et s’allonge à plat ventre sur le lit pour lire le journal. Puis John la rejoint et lit à ses côtés. Laura commence à caresser son mari qui ne tarde pas à embrasser les cuisses et l’entrejambe de sa bien-aimée. C’est le signal de départ de la scène d’amour qui sera filmée de manière vraiment peu conventionnelle. En effet, les plans où le couple s’envoie en l’air sont montés en alternance avec les images montrant chacun s’apprêter pour dîner. Ainsi, Roeg va utiliser les plans de leur union charnelle comme amorce des plans où ils s’habillent séparément. John ôte frénétiquement une manche du peignoir de Laura, on enchaîne sur cette dernière enfilant une manche de sa robe de soirée.

Lorsque l’on pense à une simple succession du moment présent (le sexe) et de ce qui a suivi (les préparatifs), le réalisateur va subrepticement modifier la perception et la signification de l’ensemble de la séquence par l’addition d’une musique d’ambiance et des plans de Laura dans des attitudes équivoques. La musique se fait entendre peu après le début des ébats. Douce mélodie jouée à la flûte, elle va donner au reste de la séquence une dimension onirique car elle va couvrir leurs râles de plaisir ou plutôt s’y substituer.
L’alternance est toujours de mise mais associée à cette musique, elle donne à l’étreinte amoureuse la sensation d’être une émanation des fantasmes du couple.
On voit Laura embrasser John fougueusement, puis se passer la langue sur les lèvres de manière sexy, être au comble du plaisir, puis faire la moue devant la glace.
sequence3

Son visage en pleine extase est remplacé par un plan où elle mordille son tube de rouge à lèvres de manière songeuse tandis que son mari roule sur le lit avec elle puis se retrouve seul en train de boire un verre, le regard dans le vide.

Avec l’adjonction de cette mélodie et l’insistance sur leurs visages rêveurs, limite absents, Roeg fait de la scène d’amour non plus une remémoration immédiate et agréable (un souvenir) mais un désir commun qui restera désormais à l’état de fantasme.

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Roeg a beau conclure la séquence sur le couple enlacé (on entendra pas ce qu’il semble se murmurer tendrement à cause de la musique) puis unis à l’image (avec toujours un élément du plan précédent servant d’amorce, ici la main de Laura sur l’épaule de John), ce bonheur retrouvé fugacement n’est qu’une illusion, un songe que le couple souhaite partager ardemment mais qui se délitera progressivement dès qu’ils sortiront de cette chambre. Ciment traditionnel du bonheur marital, le sexe, figurant autant l’amour physique que la communion spirituelle, leur est ainsi refusé.

sequence5

Les scènes de cul au sein d’un film, lorsqu’elles sont mises en scène par de vrais cinéastes ne sont pas uniquement dédiées à une simple excitation des spectateurs mais la représentation des sentiments ou tourments des protagonistes. Elles peuvent être l’illustration du pouvoir et de la domination (Basic Instinct), de la révélation et la confirmation de la nature brutale de son partenaire (A History of Violence) ou marquer durablement l’incapacité à retrouver une certaine forme d’apaisement comme dans cette brillante séquence de Ne Vous Retournez Pas de Nicolas Roeg.

Nicolas Zugasti






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