Dans la famille des méchants, on a le choix entre celui qui terrorise pour rire et celui qui crée le malaise. Tous deux ont existé devant la caméra de Gordon Douglas (1907-1993), un cinéaste américain qui s’est illustré dans tous les genres, malheureusement bien oublié aujourd’hui.
La sortie en DVD, il y a quelques mois, du Tueur au visage d’ange (The Fiend Who Walked the West, 1958) et celle, plus récente, de Zenobia (1939), est une bonne occasion de se replonger dans une riche filmographie.
Avec une centaine de titres au compteur, notre gaillard s’est illustré dans tous les genres, dans le giron de toutes les grandes compagnies hollywoodiennes : westerns, comédies, polars, musicals tournés sous les fourches caudines de la Fox, Columbia, Warner, etc. Chagrins comme le sont les mauvais esprits, d’aucuns diront que Douglas est un homme à tout faire, un de ces yes men qui ont tant encombré les bureaux des majors américaines. Faux, car la marque de fabrique est là : qu’ils portent des stetsons ou des costumes trois pièces (ou parfois les deux), ses personnages sont caractérisés par la même rudesse et le même sens de l’humour. Au plus fort du drame, toujours un sourire se dessine chez le spectateur. Tout n’est pas bon, chez Gordon, mais on trouve régulièrement un plan construit au millimètre : souvenez-vous, dans Tony Rome est dangereux, de Frank Sinatra éclusant une bière, les pieds sur une table de jardin, la caméra légèrement en contreplongée laissant apparaître, à l’arrière-plan, Richard Conte qui s’affaire. Et plus le temps passe, plus le cinéaste acquiert une nonchalance sympathique, telle celle justement qui habille les trois films de détective avec Sinatra. Douglas plante également des jalons qui, comme ceux d’un grand maître, seront récupérés. On a souvent parlé de l’admiration qu’éprouvait Sam Peckinpah pour John Ford, mais a-t-on remarqué à quel
point les deux frères de The Nevadan (1950, Gordon Douglas) annonçaient les rapports aussi fraternels que tordus de Warren Oates et Ben Johnson dans Wild Bunch (1969, La horde sauvage, Sam Peckinpah) ? Et cette mitrailleuse Hotchkiss avec laquelle, dans le même film, le général mexicain aux yeux fous (ahurissant Emilio Fernandez) assourdit le spectateur éberlué de cette modernité ? N’est-elle pas l’écho de cette autre mitrailleuse de Fort Invincible (1951), sans doute une Gatling, qui étonne tout autant ? Quant au western 3D The Charge at Feather River (1953), il est souvent rapproché de Major Dundee que Peckinpah tourne douze ans après.
Revenons donc aux débuts et au méchant pour rire précédemment cité. Lorsqu’il réalise Laurel et Hardy en croisière (Saps at Sea, 1940), dernier des longs-métrages que le célèbre duo a tournés pour Hal Roach, Gordon Douglas a déjà derrière lui six ans de carrière dont quatre à se faire la main, déjà chez Roach, sur les courts-métrages de la bande de gamins Our Gang, conjointement à Gus Meins, Paul Sloane ou Fred Newmeyer.
Son premier long, Zenobia (1939), invente un nouveau tandem qui ne fera pas long feu puisque qu’Oliver Hardy, délaissant Stanley, est ici flanqué de Harry Langdon. Il y est question d’une éléphante encombrante, tombée amoureuse d’Ollie. Rien que ça (le film est disponible chez Showshank Films, couplé avec Laurel & Hardy à Joujouville). En partant en croisière l’année suivante, Hardy retrouve son comparse et un évadé embarqué clandestinement sur le bateau. Malgré le nombre impressionnant d’auteurs (dont Harry Langdon et Charley Rogers, habituel metteur en scène des deux comiques), le scénario prend un peu l’eau. Mais Gordon continue d’apprendre son métier.
La série des Gildersleeve (quatre épisodes, de The Great Gildersleeve, 1942, à Gildersleeve’s Ghost, 1944) ne laisse aucun souvenir chez nous mais il semble que ce feuilleton radio (au départ), rapidement adapté pour le grand écran, ait obtenu un réel succès aux États-Unis.
Suivent un nombre impressionnant d’historiettes (dont une au titre assez fumeux, Zombies on Broadway, 1945, avec Bela Lugosi). Il faut dire qu’à l’époque, Douglas s’est spécialisé dans les comédies de bazar menées à train d’enfer par Wally Brown et Alan Carney, pâles copies d’Abbott & Costello. Il les réunit dans Girl Rush (1944, aux côtés d’un très jeune Robert Mitchum) et, l’année suivante, dans ces Zombies qui, Broadway ou pas, paraissent plus morts que vivants.
First Yank Into Tokyo (1945) fait partie de ces films choisis par Tarantino pour le premier festival qu’il a organisé à Austin. À lire le résumé, on comprend que le scénario lui ait plu : en pleine guerre, un Américain fait de la chirurgie esthétique pour prendre les traits d’un Japonais et infiltrer un camp de prisonniers, près de Tokyo, où est retenu un savant atomiste américain.
Dick Tracy vs Cueball (1946, disponible en DVD dans la collection Les films de ma vie, PVM) reprend Morgan Conway, déjà héros du Dick Tracy (1945) de William Berke, dans le rôle du détective dessiné par Chester Gould. Ralph Byrd avait créé le rôle dans le serial de William Witney et John English, Dick Tracy vs Crime Inc. (1941) et il le sera encore dans une série TV des années cinquante. Les fans de bédés savent que Tracy est un type brutal, jamais avare de ses poings. Curieusement, Douglas n’en profite pas pour laisser filer ses penchants sadiques. Il transforme ce petit film de détective tourné pour la RKO en comédie policière sympathique, peuplée de personnages amusants, de Pat Patton (Lyle Latell), le bras droit de Tracy, à l’étonnant Vitamin Flintheart (Ian Keith), tout à la fois précieux et coureur de jupons. Un plan reste saisissant : le premier du film, qui passe du crâne tondu de Cueball, le méchant croqué par Gould, au visage de Dick Wessel, l’acteur qui lui donne chair. La signature du film porte le nom de Gordon M. Douglas. D’où vient le M ? Mystère, lui qui s’appelle en réalité Gordon Douglas Brickner.
Interprété par l’impressionnant Lawrence Tierney (qui a incarné Dillinger l’année précédente), San Quentin (1946) reste dans le polar et est la première apparition de Raymond Burr dans le genre. On aurait toutefois tort de penser que Gordon Douglas a trouvé sa voie. Il enchaîne avec une comédie (If You Knew Susie, 1948), un film de cape et d’épée (The Black Arrow, toujours 1948), vaguement inspiré par Robin des Bois comme le sera Rogues of Sherwood Forest (La revanche des gueux, 1950) dans lequel John Derek se glisse dans la défroque verte du plus célèbre archer du cinéma. Et comme le sera encore, bien plus tard, Robin and the Seven Hoods (Les sept voleurs de Chicago, 1964), une comédie musicale interprétée par le célèbre Rat Pack (la bande de copains de Frank Sinatra, aux côtés duquel on retrouve Dean Martin, Sammy Davis Jr, Bing Crosby et Peter Falk), lointainement adaptée des aventures de Robin des Bois.
Cette même année 1950, et toujours dans le style cape et épée (version pirates), le cinéaste récupère le personnage du capitaine Blood, immortalisé par Errol Flynn quinze ans plus tôt, et lui donne les traits de Louis Hayward dans Fortunes of Captain Blood (Les nouvelles aventures du capitaine Blood). Je ne sais pas comment était Gordon Douglas dans la vie mais il semblerait que ses héros lui ressemblent, à ne jamais prendre de pincettes. Il faut voir le capitaine Blood se saisir de la charmante Dona Drake pour la balancer dans la flotte du haut du bastingage pour comprendre de quoi je veux parler. Douglas retrouvait là Louis Hayward. Le héros de The Black Arrow et de ce Captain Blood, a aussi été dirigé par Douglas, aux côtés de Raymond Burr, dans Walk a Crooked Mile (La grande menace, 1948), une histoire d’espionnage dans la mode de l’époque, filmée comme un documentaire.
Comme un bon artisan, Douglas poursuit une filmographie diverse et variée, avec pour l’instant rien de bien marquant, le meilleur restant à venir.
The Nevadan (L’homme du Nevada, disponible en DVD chez Sidonis) est, après Girl Rush et The Doolins of Oklahoma (Face au châtiment, 1949, dans lequel apparaît encore Dona Drake), la troisième incursion de Gordon Douglas dans le monde du western. Il reprend Randolph Scott, l’un des Doolin du film précédent, comme vedette aux côtés de Dorothy Malone.
Gordon Douglas est loin d’être un tâcheron et c’est peut-être avec The Nevadan (1950) qu’il va le prouver pour la première fois. On admirera la concision avec laquelle, dès le début du film et en quelques plans enchaînés, il raconte l’histoire d’un hold-up. On sera ébahi par toutes les idées qu’il a mises dans le film, tel le look de Randolph Scott, débarquant à cheval… en costard cravate. Il y a aussi les deux frères (Frank Faylen et Jeff Corey, le second beaucoup plus abruti que le premier) et les rapports mêlés de moquerie et d’amour qui les lient. Citons encore un shérif dentiste et quelques autres personnages secondaires, tels ce gros Mexicain qui s’égosille après la fuite du hors-la-loi Forrest Tucker, qui prouvent bien qu’avant de maîtriser parfaitement les polars et les westerns, Gordon Douglas a démarré par la comédie. Tous ces personnages se nourrissent des dialogues de Rowland Brown, cinéaste légendaire des années trente qui, pour avoir cassé la gueule à un producteur, fut relégué au rang de scénariste. D’après Tavernier et Coursodon (Cinquante ans de cinéma américain), le producteur en question ne serait autre qu’IrvingThalberg, grand patron de la MGM. De là à foutre au rencard le castagneur, il n’y avait qu’un pas que Thalberg ne s’est pas privé de franchir.
Dans The Nevadan, apparaissent les premières séquences brutales signées par Gordon Douglas. On se souviendra de la violence de l’impact de la balle qui touche Frank Faylen au front : c’est sans doute la première fois qu’un personnage meurt ainsi en direct face à la caméra, frappé par un projectile, avec le sang qui dégouline de son front.
On en arrive aux choses vraiment sérieuses avec Kiss Tomorrow Goodbye (Le fauve en liberté, 1950) où une violence sèche explose dans la filmographie jusque là chaotique de l’ami Gordie. Elle n’est pas présente seulement dans les faits mais dans la façon de les filmer. Telle contreplongée donnera beaucoup plus d’effet à une scène de meurtre. La bande-annonce ne s’y trompe d’ailleurs pas qui annonce les “trois plus dynamiques performances de l’année” et un plus laconique “Cagney in action”. On remarquera en outre le titre original épatant qui sonne beaucoup plus anodin en français. Ajoutons que l’histoire est adaptée par Harry Brown d’un récit de Horace McCoy, l’auteur de They Shoot Horses Don’t They (On achève bien les chevaux).
Après un détour par les frères James (The Great Missouri Raid, en français Les rebelles du Missouri, 1951), Douglas signe la même année Fort Invincible (Only the Valiant, disponible en DVD chez Artus Films), western âpre dans lequel Gregory Peck et Gig Young se disputent les beaux yeux de Barbara Payton face aux Apaches. Mais l’histoire d’amour n’est pas l’essentiel du récit. On reste étonné aujourd’hui par la force de ce film. Officier droit dans ses bottes, Gregory Peck est accusé à tort, par tout le fort, de la mort de son rival, alors qu’il n’y est pour rien. Le silence dans lequel il s’enferme, pensant que les actes valent mieux que les mots, l’entraîne à composer un bataillon de têtes brûlées, une patrouille perdue qui va se retrouver dans un bastion isolé, séparé des Indiens par un défilé tout aussi rocheux que minimaliste.
Les portraits que Douglas grave dans la pellicule à la pointe sèche, ces forts en gueule sympathiques ou abjects, interprétés par d’excellents seconds rôles (Ward Bond, Lon Chaney Jr, Neville Brand, Warner Anderson, Steve Brodie) marquent fortement le film de leur présence. Aucun stéréotype n’est ici utilisé, le scénario prenant des allures de tragédie shakespearienne qui nous conduit de rebondissement en surprise. Comme cette spectaculaire séquence de pugilat entre les deux soldats prisonniers, sous le regard de centaines d’Indiens. Quant au traditionnel happy end, imposé ou pas par le producteur William Cagney (le frère de James, par ailleurs acteur aux côtés de son frangin dans Le fauve en liberté), en est-il vraiment un ? Gregory Peck accomplit là le geste que son devoir de militaire lui interdisait de faire au début du film. Et pensez-vous que l’ami Gordon se place du côté de ces rafales qui aplatissent au sol des tripotées d’Indiens, aussi méchants soient-ils, armés seulement de flèches ? Rafales assassines lancées par tout juste deux hommes, un qui tient le canon et l’autre qui tourne la manivelle de la mitrailleuse ? Je ne crois pas. Il signale juste qu’à toute époque, y compris celle des guerres indiennes, les machines à tuer ont fait des progrès.
Nous sommes toujours en 1951 et Hollywood, pris les doigts dans le sac à bonbons du communisme, veut prouver au monde entier que cette idéologie ne vaut rien. Entre deux dénonciations devant la Commission des activités anti-américaines, le monde du cinéma se met à collaborer avec le sénateur Joseph McCarthy et ses sbires anti-rouges. Seuls quelques-uns résistent à la pression, envoyés directement en taule ou à l’étranger. Ce qui n’est pas le cas de Gordie. Rien de tel, pour se dédouaner, que de tourner I Was a Communist for the FBI, tiré du récit autobiographique de Matt Cvetich. L’histoire raconte l’itinéraire de Frank Lovejoy qui se fait passer pour un communiste mais qui n’est pas (ouf, on a eu peur) un de ces sales rouges.
À cette époque, l’ennemi n’est pas que dans les meetings progressistes. C’est aujourd’hui de notoriété publique, il prend les traits d’envahisseurs ou d’insectes géants, enfin tout ce qui en veut à l’intégrité américaine. Tandis que la bannière étoilée flotte aux quatre vents de la propagande, Douglas signe Them ! (Les monstres attaquent la ville, 1954), considéré comme un des chefs-d’œuvre de cette SF guerrière produite dans les années cinquante. Et c’est vrai que le film tient le choc (de la même manière que ceux, contemporains, de Jack Arnold ou Don Siegel), avec cette ouverture étonnante d’une petite fille courant affolée dans le désert. D’ailleurs, plutôt qu’anticommuniste, le film apparaît davantage aujourd’hui comme une méfiance envers la politique militaire du gouvernement, puisque l’action se déroule à Alamogordo (Nouveau-Mexique), où eut lieu le premier essai nucléaire.
C’est certain, Gordon Douglas est en pleine possession de ses moyens et les films qu’il tourne à l’époque, de The Iron Mistress (La maîtresse de fer, 1952, sur la vie de Jim Bowie, inventeur du couteau Bowie-Knife et l’un des héros de Fort Alamo) à la trilogie western interprétée par Clint Walker (Fort Dobbs en 1958, Le géant du Grand Nord l’année suivante et Le trésor des sept collines en 1961), ne démentiront pas cette affirmation.
Qu’est-ce qui déplaît aux critiques dans l’interprétation de Robert Evans, futur grand producteur des seventies, dans The Fiend Who Walked the West (Le tueur au visage d’ange, 1958, disponible en DVD chez Sidonis) ? Il y incarne le compagnon de cellule fielleux du héros, Hugh O’Brian, un petit être réellement tête à claques et infantile que l’on ne peut que prendre en pitié. Certes, Evans grimace un peu, certes il lui arrive d’en faire un peu trop, façon Actor’s Studio, mais le personnage réclame ces regards torves et cette bouche mielleuse. On aurait tort de croire que la pénurie de scénarios originaux est un travers de notre époque.
En cette fin des années cinquante, Hollywood se met à recycler les grands sujets de polars pour les transformer en westerns. High Sierra devient ainsi, toujours devant la caméra de Walsh qui a signé la version précédente, Colorado Territory. Douze ans après le mythique Kiss of Death de Henry Hathaway, révélation de Richard Widmark dans le rôle du tueur, la Fox a donc demandé à Douglas de reprendre le sujet avec ce Tueur au visage d’ange. Et le western garde malgré tout tous les ingrédients du film de gangsters, avec le braquage (superbement filmé) qui ouvre le film, la taule, la rémission, les meurtres, la trahison, etc. Bob Evans incarne ici Felix Griffin, un personnage incroyable, un de ceux que Gordon Douglas affectionne : vicelard, cruel et lâche, préférant tabasser les jolies filles que d’affronter les virils cowboys. Il faut le voir, tic qu’il garde tout au long du film et qui est une formidable idée, taillader le bois (des piliers du lit de prison, des poutrelles qui soutiennent une maison), il le faut le voir aussi refuser l’affrontement avec le héros ou faire de sales coups (le verre pilé dans la bouffe d’un forçat) pour comprendre toute la pourriture que trimballe en lui Griffin. Revenons à Douglas et ses scénaristes, Harry Brown et Philip Yordan, dont Tavernier a toujours mis en doute les qualités d’écriture, lui donnant plus facilement le statut de prête-nom pour les écrivains blacklistés, en cette période maccarthyste. Ils cherchent à innover et ils ont dû se casser la tête pour remplacer certaines séquences du film original, la plus connue étant celle où Tommy Udo (Widmark) balance dans les escaliers une mémée en fauteuil roulant. La scène filmée par Douglas est forcément moins forte mais reste néanmoins à la hauteur. Et la façon qu’a Evans de harceler et maltraiter la pauvre Dolores Michaels vaut son pesant de sparadraps.
Pour Gordon Douglas, les années soixante sont mouvementées. Il revient à la comédie, j’allais écrire inepte, en dirigeant Elvis Presley (Le shérif de ces dames, 1962), Bob Hope (Call Me Bwana, 1963) et Jerry Lewis (Tiens bon la rampe Jerry, 1966). Tourne un biopic sur Jean Harlow en 1965 et un remake très décrié par ceux qui l’ont vu du Stagecoach de Ford (La diligence vers l’Ouest, 1966). Et la suite des aventures d’un pseudo James Bond, F comme Flint (1967), interprété par James Coburn. Un de ces films dont doit raffoler Mike Myers, source d’inspiration certaine pour ses Austin Powers. C’est aussi la décennie où il nous livre deux nouveaux westerns, Rio Conchos (1964, disponible en DVD chez Sidonis) et Chuka le redoutable (1967). À revoir le premier, on comprend l’intérêt qu’il a suscité à l’époque de sa sortie, avec ses personnages plutôt barrés, tel Edmond O’Brien en officier sudiste vivant dans une somptueuse demeure en construction, qui n’existe que par sa façade.
Tony Rome (Tony Rome est dangereux, 1967) marque les retrouvailles de Gordon Douglas et Frank Sinatra treize ans après Young at Heart (Un amour pas comme les autres), trois ans après Les sept voleurs de Chicago. Ce sera le début d’une trilogie poursuivie avec The Detective (Le détective ) et Lady in Cement (La femme en ciment), tous deux de 1968. Ce film est typique des polars de la fin des années soixante (on pense également aux deux films mettant en scène Harper, que jouait Paul Newman) : de la violence, des filles sexy, beaucoup d’humour et un héros qui ne se prend pas réellement au sérieux quand il risque beaucoup plus que sa paie. Outre le plaisir que l’on prend à suivre le scénario de Marvin Albert et Richard Breen, outre la technique confondante (les prises de vues de Joseph Biroc qui, à la même époque, travaille beaucoup pour Robert Aldrich), outre la filière Sinatra (Frankie lui-même et sa fille Nancy, qui chante le générique sur une musique de Lee Hazlewood), on appréciera le casting avec son trio de beautés (Jill St. John, Gena Rowlands et Sue Lyon) et le coup de main/coup de chapeau au grand boxeur Rocky Graziano, dont Robert Wise a retracé les débuts dans Somebody Up There Likes Me (Marqué par la haine, avec Paul Newman), qui apparaît ici très fugitivement.
The Detective (Le détective, 1968), bien que toujours incarné par Frank Sinatra, marque une rupture dans le ton, ici plein d’amertume. C’est à peine si l’humour légendaire de Gordon Douglas apparaît çà ou là. Le flic qui se trouve au cœur du récit se confronte à un monde de moins en moins adapté à ses principes. Ses collègues de travail sont brutaux et homophobes, ce qui lui déplaît fortement. Son chef pratique la culture du résultat, ce qui met à mal l’honnêteté foncière de notre héros. En cette époque de troubles estudiantins, des cinéastes commencent à remettre en cause certains principes fondamentaux de la police. Fait nouveau ici : l’enquête traite de façon précise d’homosexualité (on entend même le mot vaseline) et la nymphomanie est également de la partie (Lee Remick, dans le rôle de l’épouse de Sinatra, va dans les hôtels coucher avec le premier venu). Plus le film avance et plus le personnage joué par Sinatra est en décalage, pas cynique pour un dollar : il se désole ainsi que beaucoup de jeunes filles de 19 ans soient droguées, prostituées et aient déjà été emprisonnées. Côté mise en scène, Douglas met une fois encore toute son énergie à filmer des séquences de poursuite, comme celle où Sinatra course Tony Musante sous les pontons d’une plage. Et prend plaisir à montrer le sadisme policier, représenté par Robert Duvall et Ralph Meeker : l’interrogatoire de Musante est assez ahurissant, suivi par celui d’un vieux concierge que l’on met à poil, suivant en cela les méthodes employées dans les camps de concentration. Le pire est que cette dernière idée vient d’un jeune flic noir (Al Freeman Jr). Écrit par Abby Mann (qui a beaucoup travaillé pour Stanley Kramer et signera plus tard les scripts de la série Kojak), le scénario décline ainsi tout au long du film cette désillusion.
Après la parenthèse de The Detective, Sinatra réendosse la décontraction d’Anthony Rome, le privé de Miami, dans Lady in Cement. On ne change pas une équipe qui gagne : même vedette, même scénariste, même équipe technique. La musique très sixties de Hugo Montenegro emballe l’enquête, traitée encore plus sur le mode de la comédie. Yachtman fauché, Sinatra se balade parmi les riches (tous acoquinés à la mafia) et va, de temps en temps, écluser une bière et goûter au barbecue de son ami le flic intègre (Richard Conte). Ce lieu de vie, une maigre pelouse entourée de grillage au bord d’un canal, tranche avec les somptueuses villas avec piscine peuplées de jolies filles dans lesquelles Rome pousse ses investigations. Gag : Dan Blocker, célèbre participant de la série télévisée Bonanza, est ici un sympathique colosse. Une scène le montre face à la télé. On ne voit pas ce qu’il regarde mais la musique est celle de… Bonanza. Une autre private joke, dans le flot de la conversation amusante écrite par Marvin Albert et Jack Guss : Sinatra évoque une femme qui aimait les toréadors, allusion directe à son ex Ava Gardner. Signalons encore la présence, sur une autre télévision, de la série Daniel Boone, écrite par… Jack Guss.
They Call me MISTER Tibbs (Appelez-moi MONSIEUR Tibbs, 1970) redonne à Sidney Poitier le rôle du détective Virgil Tibbs qu’il avait créé dans le pamphlet anti-raciste qui n’a pas pris une ride aujourd’hui, Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night, 1967, de Norman Jewison). Tibbs délaisse la campagne redneck dans laquelle il s’était paumé dans le précédent film pour le décor urbain de San Francisco (un an avant Dirty Harry). Ici, Douglas ne décrit curieusement aucune tension raciale mais des tensions sociales entre la rue et la police. Lorsque le détective noir récupère dans un tripot le concierge noir (Juano Hernandez) qu’il recherche, ce dernier est défendu par des malfrats blancs. Rien n’est monochrome : les flics sont noirs et blancs, les prostituées noires et blanches, les enfants qui jouent noirs et blancs,
les gens dans la rue, les amis noirs et blancs et, à travers un récit d’apparence somme toute assez banale, le cinéaste nous livre une vision du monde beaucoup plus progressiste que les films contemporains. Douglas ajoute aussi à l’histoire policière la chronique de la vie privée de son héros. Voir les très belles scènes de Sidney Poitier avec son jeune fils (George Spell), surpris à fumer ou à ne pas vouloir ranger sa chambre.
Homme de son temps, prêt à se saisir des modes cinématographiques, Douglas filme son scénario comme les nombreux polars de ces années soixante-dix : avec une image sale, pas très bien éclairée, dans un style qui rappelle la blaxploitation. Ce qui ne l’empêche pas, loin de là, de faire émerger, tels des icebergs révélateurs d’un talent sûr, quelques images surprenantes : filmé par-dessous son bureau, Anthony Zerbe se penche : son visage apparaît face à la caméra qui surprend, en le suivant, Sidney Poitier, assis dans un canapé, et dont l’image surgit entre le bureau et le sol. Ou ce plan tarabiscoté de l’accident de voiture, caméra renversée, le blessé filmé droit avec le volant à gauche. Ajoutons à cela la musique de Quincy Jones qui ponctue alertement l’enquête pour comprendre que la seconde aventure de Tibbs est tout à fait fréquentable.
Ultime western dirigé pour le cinéma (laissons de côté le remake de Nevada Smith confectionné pour la télé), Barquero (1970) est, lui aussi disponible en DVD chez Sidonis. Si l’on en croit le site américain Imdb, c’est un réalisateur de télévision, Robert Sparr, qui aurait dû diriger le film. En repérage avec le chef op Gerry Finnerman (celui de Mister Tibbs) au-dessus du Colorado, son avion se crasha et Sparr y laissa la vie. Gordon Douglas fut appelé à la rescousse pour reprendre les commandes de Barquero et Finnerman, rescapé de l’accident, continua d’en assurer la photographie.
Avec ce film, le héros douglassien s’affirme pour ce qu’il est : un empêcheur de tourner en rond, voire de traverser en long. Bref, un Emmerdeur majuscule. Ses premières lignes de dialogue campent d’entrée le bonhomme. Un gamin, admiratif de la façon dont il tire sur la corde pour faire avancer sa barge, voit sa carabine. “Vous avez tué des Indiens ? – Non, lui répond gentiment le barquero. Mais j’ai scalpé des petits rouquins dans ton genre.”
Mettons les choses géographiquement au point. Nous avons, à gauche sur l’écran, cette bande de pilleurs de banque qui cherchent à se mettre à l’abri du shérif. Jusque là, rien de plus logique. A droite sur l’écran, s’étend le paradis mexicain, d’où personne ne viendra les déloger, du moins dans un premier temps. Entre les deux, une rivière à franchir. Il existe en Amérique, les chansons en parlent, beaucoup de rivières à traverser. Tellement que ça en devient un symbole. Donc, sur ce symbole (et le Rio Grande est LE symbole américain), règne en maître, tel Charon sur le Styx, le Barquero (Lee Van Cleef). Ce barge sait mener la sienne, qui refuse le passage aux bandits en allant se réfugier sur l’autre rive et en tirant sur les radeaux que ceux-là construisent. Dans ces années soixante-dix, les critiques ont déjà écrit que La horde sauvage avait signé le crépuscule du western américain, genre dont les Italiens faisaient à présent les délices de leurs spectateurs. Depuis le milieu de la décennie précédente, les ragazzi regardaient de haut leurs cousins d’outre-Atlantique le sourire aux lèvres, renouvelant à grands coups de cache-poussière, de gros plans et de techniscope les codes sacrés de leurs aînés. Barquero serait donc, à en croire la publicité notée sur la jaquette du DVD, “le plus italien des westerns américains”. Qu’il ressemble à un western spaghetti est indiscutable, d’autant plus que Lee Van Cleef s’est illustré dans pas mal d’entre eux. Mais Barquero se place aussi dans la lignée de ceux réalisés par Sam Peckinpah que plusieurs noms, au générique du film de Gordon Douglas, évoquent : Warren Oates, Mariette Hartley, John Davis Chandler. Comme les forts en gueule de Peckinpah, Lee Van Cleef voit se profiler le futur sans sympathie aucune : bientôt, lui dit-on au début du film, vont se construire ici une église et une école. La civilisation arrive à grands pas. De même, le personnage interprété par Forrest Tucker (déjà embauché par Douglas dans The Nevadan) ressemble à celui qu’incarne Edmond O’Brien dans La horde sauvage.
Signé par George Schenk (qui travaille aujourd’hui sur la série NCIS) et William Marks, le scénario va comme un gant à Gordon Douglas qui donne ici le meilleur de lui-même. Mais, curieusement, ce sera son chant du cygne. Son film suivant, Skin Game (1971), est un modeste western plein d’humour que signe le seul Paul Bogart (Douglas n’aurait-il donné qu’un petit coup de pouce ?). Quant à Slaughter’s Big Rip-Off (1973, L’exécuteur noir), c’est la suite de Slaughter de Jack Starrett, deux films réalisés en pleine mode de la blaxploitation. Mais ni le western ni le film d’action black n’apportent du crédit supplémentaire à Gordie.
Une ultime aventure cinématographique prouvera que les fins de carrière sont souvent surprenantes et qu’il n’est pas donné à tout le monde de livrer, en guise de dernières images, Frontière chinoise ou Les gens de Dublin. Douglas tente en 1977 Viva Knievel et finit sur un vague polar interprété par un motard plutôt ridicule… et Gene Kelly. Barquero est déjà loin et le petit père nous laisse sur notre faim. Un sadique, je vous dis.
« Mieux vaut être le roi d’un soir qu’un Charlot toute sa vie » : cette réplique de Rupert Pupkin, l’antihéros ambigu de La Valse des pantins, semble avoir été parfaitement intégrée par les citoyens de la société du XXIe siècle, tout entiers dirigés vers l’obtention du fameux quart d’heure de gloire prophétisé par Andy Warhol en 1968. La télévision puis le développement exponentiel d’internet ont favorisé ce besoin primitif de célébrité, à tel point que chaque habitant de la planète est potentiellement une star en puissance, exerçant, en attendant d’être découvert, ses talents quelconques dans sa chambre, son salon, sa cave ou je ne sais où. Finies ces légendes mettant en scène un technicien de génie fabriquant une machinerie complexe dans son garage – désormais la naissance de l’artiste se fait via un écran d’ordinateur, un clavier, une souris et une webcam. En parallèle, la télévision a conservé tout son pouvoir glorifiant, multipliant les occasions de révéler les chanteurs, acteurs, comiques et même cuisiniers de demain. L’écran (du PC ou de télévision) est une fenêtre ouverte sur l’axiome warholien. Corollairement, cette fenêtre débouche aussi sur le coup d’éclat permanent : puisqu’on ne vous offrira pas deux fois la même chance, faîtes-en un maximum pour rester gravé dans les consciences.
A revoir La Valse des pantins aujourd’hui, il apparaît que Martin Scorsese avait parfaitement saisi, dès le début des années 80, la problématique du coup d’éclat télévisuel, vingt ans ou presque avant l’explosion de la télé-réalité (qui projette littéralement des inconnus sur la grande scène du monde). Ce n’est pas la seule raison pour laquelle le film mérite d’être découvert ou revu. Car il s’agit avant tout d’une rare incartade comique dans le cinéma de Scorsese, habituellement bien grave. The King of Comedy (en V.O.) dresse un portrait acide du monde de la comédie et du show business autant qu’il joue sur les ressorts du comique, mais un comique toujours en balancement entre l’inquiétant et le pathétique, car son personnage principal, s’il se veut amusant, est souvent drôle en creux, du fait de l’embarras qu’il provoque chez ceux qui l’entourent. Rupert Pupkin fait pitié. Pas facile de demander au spectateur de s’attacher à un type aussi agaçant et pathétique que l’est Pupkin, le genre de pot-de-colle que personne n’aurait envie d’avoir dans les pattes. Tellement pas facile, d’ailleurs, que le film reçut un accueil critique et public désastreux, et que Scorsese le désavoua plus ou moins par la suite, affirmant au mieux que ce fut une expérience embarrassante, au pire que c’est une œuvre complètement ratée. A notre humble avis, The King of Comedy (adoptons définitivement le vocable original, bien plus pointu) se situe pile poil entre les deux, sans doute raté au sens où l’entendait Scorsese, qui imaginait un film plus ambitieux et une énième collaboration avec Robert de Niro plus fructueuse, et certainement embarrassant parce que son protagoniste ressemble à ces doux dingues qui parlent seuls dans la rue et qu’on craint de confronter, même gentiment, à leur folie.
Pareille tension n’empêche pas le film de tomber juste dans ce qu’il désire montrer des dérives de la société du spectacle. Il n’est pas si difficile de s’imaginer en Rupert Pupkin : un type qui brille par sa banalité, un mec solitaire qui n’a pour seul loisir et occupation que l’idolâtrie du présentateur-vedette d’un show télévisé à l’américaine, et pour seuls amis qu’une psychotique tout aussi groupie que lui et deux effigies en carton avec lesquelles il converse joyeusement, tandis que sa mère (dont la voix appartient à celle de Scorsese) lui intime de baisser le volume. Alors qu’il attend son modèle à l’extérieur du studio de télévision, Pupkin parvient à grimper dans la voiture de Jerry Langford et à lui parler de son ambition comique. Pour se débarrasser de l’importun, la star lui propose de prendre rendez-vous auprès de sa secrétaire et de se présenter ensuite à son bureau, projet qui emballe plus que jamais l’excitation du wanna be. Faisant preuve d’une abnégation rarement vue, Pupkin se présente presque tous les jours au studio, sans craindre le ridicule, jusqu’à se rendre compte que Langford, manifestement, le fait tourner en bourrique.
The King of Comedy tient une place particulière dans la filmographie de Scorsese, au-delà de son inédite tonalité comique : le cinéaste est encore tout auréolé du succès de Taxi Driver et, plus récemment, de l’impressionnant Raging Bull. Sa collaboration avec Robert de Niro est à son faîte. Le rôle de Pupkin, confié à l’interprète historique de Travis Bickle, ressemble à un véritable défi artistique, proche du sublime ou du suicide, tant Pupkin est à la fois génial et grotesque. C’est pourtant lui, De Niro, qui apporta cette histoire à son mentor, persuadé qu’il pourrait en tirer le meilleur. Scorsese se souvenait alors de la tragique expérience vécue par Jodie Foster, découverte toute jeune dans Taxi Driver, harcelée pendant des années par un certain John Hinckley Jr. qui finit par tirer sur Ronald Reagan dans le but d’attirer l’attention de l’actrice. La filiation avec Taxi Driver ne s’arrête pas là : le Pupkin incarné par De Niro garde des traces du Bickle psychopathe, prêt à tout également pour un ultime coup d’éclat, un gros coup de pied dans la fourmilière inattentive de l’Amérique, sur le mode du « Regardez-moi, je suis là, j’existe ». Si Bickle revenait du Vietnam et se voyait abandonné par la société à son triste dérangement mental, Pupkin débarque simplement du New Jersey avec l’espoir de s’imposer une seule et unique fois, quitte à en payer le prix élevé.
La bonne idée du film tient dans le choix de Jerry Lewis pour interpréter l’irascible et peu loquace Jerry Langford. A l’époque, le célèbre duettiste du Martin & Lewis Show, désormais showman solitaire, est dans le ventre mou de la célébrité, quasiment exclu d’Hollywood, sans projet depuis longtemps, plus souvent moqué qu’adulé. Tandis que son compère Dean Martin a continué de poser sa voix de crooner sur les micros, en jouant de temps à autres chez Howard Hawks, Billy Wilder ou Vincente Minnelli, Lewis a effrité tout doucement sa notoriété après une vague de succès comiques (Le Zinzin d’Hollywood reste parmi nos favoris). Tous les membres du Rat Pack semblent alors sur le retour – Dean Martin et Frank Sinatra ont d’ailleurs été envisagés par Scorsese avant qu’il ne s’arrête sur Lewis. Il y a donc, dans ce rôle, une franche part autobiographique, bien que le personnage de Langford lui soit opposé pour ce qui est du caractère, Lewis étant réputé pour sa bonne humeur et son positivisme en-dehors des plateaux. Surtout, l’humoriste / acteur traîne derrière lui un bagage empirique essentiel, notamment lorsqu’il souffle à Scorsese une anecdote qui se retrouve dans le film, quand une tante inquiète demande à Langford de parler à son neveu malade au téléphone et lui souhaite « d’avoir un cancer » après qu’il a refusé de se plier à la requête.
Autant d’éléments qui font de The King of Comedy un film curieux et passionnant, aussi délicat à regarder en face que peut être embarrassant le trou de mémoire d’un comédien de théâtre, ou la dérive en direct d’une célébrité estimée. Successivement attachant et repoussant, Rupert Pupkin, nom sur lequel achoppent tous ses interlocuteurs sans exception, signe de leur indifférence, ne cesse de creuser son propre trou grotesque en assurant une ancienne camarade d’école de son succès prochain, ou en débarquant à l’improviste dans la maison de campagne de Langford en faisant croire à la demoiselle qu’ils sont attendus. Pupkin essaie simplement de se forger une place dans cette société – rien de plus difficile pour qui ne sait pas garder sa place anonyme et invisible. Pupkin veut faire en sorte que les figurines en carton qui lui servent de locuteurs, installées dans son sous-sol, représentant Jerry Langford et Liza Minnelli (dont le rôle, le vrai, a été coupé au montage par Scorsese), s’animent brusquement pour devenir réelles, quitte à ce que cela ne marche que pour quinze minutes.
A la fin du film, via un ressort dramatique cocasse, Pupkin parvient enfin à présenter son sketch devant le public du Jerry Langford Show. La séquence, filmée en vidéo et gonflée en 35mm, est continue, sans coupure. Cette résolution du cinéaste à nous faire participer à la débâcle attendue débouche curieusement sur un inespéré succès public de Pupkin, dont les vannes font rire les spectateurs aux éclats. J’ai lu quelque part que l’on pouvait douter de la réalité de cette séquence, Scorsese jouant à plusieurs reprises sur les niveaux de réalité, notamment lors d’une scène qui voit Pupkin dialoguer avec Langford au restaurant, et qui n’existe que dans sa tête. Mais cette thèse ne tient pas la route, au moins pour deux raisons : d’une part, parce que plusieurs personnages assistent à ladite séquence, parmi lesquels Langford lui-même, observant la scène à travers la vitrine d’un magasin de téléviseurs. Et d’autre part, parce que The King of Comedy, depuis ses premières minutes jusqu’à sa conclusion, traduit une inversion du comique scénique : drôle à l’écran, Langford ne fait plus rire personne à la ville, tandis que Pupkin, grotesque à la ville, révèle tout son talent comique à l’écran. C’est lui, Pupkin, le King of Comedy. C’est lui la star. Et de ce fait, le sketch final n’est que l’aboutissement populaire de son grand talent, celui d’être un être humain tout ce qu’il y a de plus banal, faisant rire autrui simplement en racontant sa piètre existence, un grand sourire sur les lèvres et un bon timing faisant le reste.
Eric Nuevo