Le FCVQ de "L’affaire Dumont" à "La vie d’une autre", en passant par Giorgos Lanthimos et Brandon Cronenberg (2ème partie)

FCVQ, suite et presque fin. Le début de la semaine affichait selon nous quelques temps morts, mais la soirée du lundi 17 promettait d’être surprenante et placée sous le signe du fantastique (ou de l’étrange) de haut niveau : d’abord avec le premier film de Brandon Cronenberg (fils de David), Antiviral, déjà chroniqué par l’ami Fabrice Simon dans notre numéro spécial Cannes 2012. Ensuite avec Alpeis du Grec Giorgos Lanthimos, auteur acclamé pour son paraît-il très intéressant Canine, lequel lui assura une nomination à l’Oscar du meilleur film étranger en 2009. Autant dire qu’on avait hâte de découvrir ce double programme, surtout à la lecture des synopsis. La déception n’en fut que plus grande après coup : Antiviral comme Alpeis sont les exemples typiques de films aux sujets malins, stimulants, créatifs, originaux mais… mal traités et tournés en rond.



Projeté au Palais Montcalm et introduit par son jeune réalisateur qui a honoré – c’est une belle preuve d’implication artistique – le public de sa présence, Antiviral raconte la quête et l’enquête lugubre d’un employé d’une compagnie spécialisée dans la vente et l’injection de virus de célébrités. L’employé en question, interprété avec une certaine froideur désabusée par Caleb Landry Jones, s’inocule aussi ces échantillons pour les rétrocéder illégalement à des groupes criminalisés. Jusqu’à ce que la mort de la star Hannah Geist (Sarah Gadon), dont il a aussi "volé" la maladie, le précipite au cœur d’un complot où il s’agira de déjouer sa propre mort…

Plutôt confus dans ses enjeux après une brillante exposition, très influencé aussi, et c’est tant mieux, par la filmographie la plus organique de Cronenberg senior et le thème de la Nouvelle Chair, Antiviral se perd vite en conjectures, que des dialogues marmonnés n’aident pas à démêler. Le réalisateur tente bien quelques percées graphiques déviantes avec des images de mutation fantasmée (et dans la révélation finale, concrétisée) et quelques gros plans gore sur quelque affection de la peau, mais l’ensemble du film s’étire dans un trop-plein de langueur clinique, une contemplation de la dégénérescence plus psychologique que physique de son protagoniste. Brandon Cronenberg a le bagage nécessaire pour créer la disruption graphique, mais pas suffisamment de conviction (ou d’expérience ?) pour la maintenir tout au long de son métrage.



Un bon scénario mais une réalisation morne, c’est ce que l’on retiendra aussi du film Alpeis de Giorgos Lanthimos. L’histoire ne manque pourtant pas d’intérêt : à Athènes, une société secrète propose de remplacer des défunts par des comédiens, de manière à accompagner dans le deuil les familles laissées dans la douleur. Pas de mystification aux yeux des personnes concernées : le "comédien", sans grande ressemblance physique avec le cher disparu, se contente de répéter les dialogues (souvent anecdotiques) qu’échangeaient parents et enfants ou mari et femmes avant que la maladie ou l’accident ne les sépare. Artificielle car dénuée d’émotion dans son application, cette substitution sert surtout à combler un vide et à minimiser la cassure de la routine. Mystérieux, obscur dans ses motivations, le petit groupe rassemblant ces interprètes de fortune s’appelle "Alpes", et leur Chef, "Mont Blanc". Chaque membre porte, évidemment, le nom d’une des montagnes du massif bien connu, afin d’agir dans la clandestinité et ne pas interférer avec l’implication identitaire. Jusque là, le film interpelle, remue, dérange – dans le bon sens du terme. Le démarrage, très lent ici aussi, s’apprécie à l’aune d’une révélation ou d’une rupture de ton qu’on imagine imminente. Las ! Après avoir laissé sa caméra logiquement naviguer au sein du petit groupe et des familles commanditaires de ce service de remplacement un peu particulier, Lanthimos choisit de s’attarder sur les mœurs des uns et les banalités affligeantes proférées par les autres. Il y a bien l’irruption d’une tension palpalble avec cette infirmière qui décide, à l’insu du reste du groupe, de se substituer à une jeune fille dont elle a caché la mort à Mont Blanc ; mais les conséquences de ses actes interviennent très tard dans le récit, après que le réalisateur ait divagué, de façon fantomatique, sur l’amour entre personnes âgées, les luminaires et les poncifs d’une vie passée à rêver d’être quelqu’un d’autre.

La platitude de l'image générale (mais notons quelques déambulations nocturnes inquiétantes dans la capitale Athénienne), alliée à une réalisation qui, si elle évite l'aspect contemplatif, ne cherche pas à dynamiser le propos, a vite fait de faire retomber notre intérêt. Lanthimos est un auteur, voyez-vous, et il veut bien nous le faire comprendre en refusant tout filmage spectaculaire et tout effet narratif empruntés au genre à la lisière duquel il se situe pourtant, favorisant plutôt une ambiance glauque mais propre (ces petits vieux qui couchent ensemble, quel intérêt ?) et une réflexion sur la place de chacun dans la société. Reste, au milieu de tout ceci, une confrontation excellente de tension nerveuse entre Mont Blanc et l'héroïne aux trois quarts du film, puis une narration enlevée de l'obsession qui s'empare de cette protagoniste privée de son rôle. Au fond, si Alpeis retient encore un petit peu l’attention, c’est dans son inconsciente auscultation d’un pays en crise culturelle et sociale et sa mise en abyme de l’interprétation : tous les personnages ont pour seule référence de vedettariat, Hollywood et ses stars (Brad Pitt, Morgan Freeman…), et chaque membre de la société secrète s’enferre dans un jeu factice, plat, sans saveur qui ne semble aucunement déranger les proches des défunts remplacés par les "Alpes". Une certaine illustration du cinéma conformiste et de son public suiveur, tel que le produit l’industrie du divertissement. Pour autant, Alpeis ne s’élève pas plus haut en éprouvant notre patience à travers des répliques volontairement molles et un développement qui ne cherche qu’à revenir à son point de départ. De la subversion bidon, tout simplement.



Et l’on terminera ce compte-rendu par le premier film, très attendu au Québec, de Sylvie Testud, La Vie d’une autre. Comme pour les deux expériences sus-citées, le métrage vaut sans doute mieux sur le papier qu’à l’écran. Le point de départ, en tout cas, force l’admiration narrative : à son réveil au lendemain d’une première nuit d’amour avec le jeune homme qu’elle a rencontré chez ses futurs employeurs (Mathieu Kassovitz), Marie (Juliette Binoche) constate que quinze ans se sont écoulés. Elle n’est plus la même, vit dans un appartement luxueux avec vue sur la Tour Eiffel et occupe un poste très haut placé qui en fait l’une des femmes d’affaires les plus médiatisées. Mais surtout, elle est désormais mère et en pleine instance de divorce. Pour celle qui s’est réveillée aussi amoureuse et extravagante qu’au premier jour de sa vie de couple, la désillusion est totale…

Rien ne nous permet d’éclaircir le mystère du "quinze ans plus tard". Amnésie ? Trouble psychologique ? Dérèglement temporel ? Sans jamais chercher à répondre à la question du "pourquoi ?", Sylvie Testud enchaîne scènes de comédie grossière (Binoche surjoue les femmes paumées puis entreprenantes) et mélodrames de la vie conjugale et familiale : Marie fait face au décès passé de son père et à des choix de vie et de relations aux antipodes de ce qu’elle fut à 25 ans – donc au début du film. À la manière d’Un Jour sans fin, le sujet permettait d’aborder des contrées fantastiques, mais Sylvie Testud choisit l’orientation plus psychologique, quand bien même l’on se contenterait d’une comédie romantique attendrissante. Hélas, tout est caricaturé à l’extrême dans cette description d’un milieu bourgeois en décalage avec des idéaux de jeunesse. Plus concentrée sur la critique des valeurs matérielles et la bonne morale du bonheur authentique que sur l’équilibre de son récit, Sylvie Testud s’égare et peine à choisir un ton. Juliette Binoche en fait des tonnes dans les rires et les exclamations pour ensuite forcer le trait de l’amour à reconquérir à tout prix. La sympathie générale qu’on éprouve pour le film et son sujet – certes pas tout à fait original mais intrigant – et le jeu plus en retenue de Kassovitz ne suffisent pas à sauver l’entreprise, par ailleurs très bien produite et filmée avec un certain cachet. Il faudrait que le cinéma français, un jour, se décide à aborder des sujets étranges avec plus d’ouverture sur le fantastique ou, si cela lui sied mieux, le côté fantasque que ses voisins adoptent volontiers…

Stéphane Ledien

Le Festival de cinéma de la ville de Québec se tient jusqu’au dimanche 23 septembre. Nous reviendrons sur l’événement et le film de clôture, Inch’Allah (réalisé par Anaïs Barbeau-Lavalette), la semaine prochaine. D’ici là, bonne fin de semaine – et de festival !



"This Must Be The Place" de Paolo Sorrentino

S’il vous plaît, ne vous arrêtez pas uniquement sur le look de Sean Penn dans This Must Be the Place de Paolo Sorrentino. Et pourtant, voilà une belle performance : la coiffure à la Alice Cooper ou Robert Smith, le visage fardé avec fond de teint et rouge à lèvres, les ongles (mains et pieds) peints, la démarche mesurée, la petite valise à roulettes, la voix au ralenti, tout ne pourrait sentir que le surjeu et la course aux Oscars. Pourtant, du fond de ce personnage calibré et typé (“la rock ‘n’ roll star”), Sean Penn fait un numéro d’acteur éblouissant. Rien à voir avec sa coiffure, sa démarche, sa voix, tout cela est requis par Cheyenne, ce drôle de bonhomme qui a quitté le star system il y a vingt ans et s’est retiré en Irlande. Non, ne regardez que ses yeux, les yeux bleus de Sean Penn : ce sont ceux d’un enfant perdu dans un corps adulte, d’un pauvre gamin qui se cherche encore, à plus de cinquante ans, et ne s’est pas trouvé.
Sorrentino a scindé son film en deux : la première partie irlandaise, amusante et désespérée, dans laquelle Cheyenne traîne son ennui. Puis la seconde, américaine, qui prend les allures d’un road movie initiatique, nourrie de rencontres comme l’était Into the Wild du même Sean Penn.
Pourquoi This Must Be the Place mérite-t-il un large détour ? Sans doute moins pour son scénario (somme toute du déjà vu) que pour son interprétation (et pas seulement Sean Penn), ses façons de s’attarder sur un détail, une rencontre, du superflu. On disait de Hawks qu’il plaçait toujours sa caméra à hauteur d’homme. Dans ce film, Sorrentino mérite le même compliment.

Comment remplir les vides avec du plein ? Je crois que le cinéaste italien ne se pose même pas la question. Il suit tout simplement ses envies. Ainsi le formidable moment où Cheyenne suit à New York un concert de David Byrne, l’ex-leader des Talking Heads auxquels le film emprunte le titre d’une des chansons, puis discute un moment avec lui. Ou l’histoire de l’invention de la valise à roulettes par le génial Harry Dean Stanton.
On peut reprocher à Sorrentino de vouloir faire trop d’esthétisme, un peu à la David Lynch. De placer dans ses plans des éléments incongrus, telle l’oie dans la maison de Joyce Van Patten ou le bison qui apparaît dans le cadre d’une fenêtre. Ce qui pourrait passer pour du maniérisme, ainsi que quelques maladresses (mineures), font tout le sel de This Must Be the Place.
Curieusement, le film déborde de gentillesse : la rock star n’est pas teigneuse ni le mec tatoué rencontré dans un bar ni celui qui propose à Sean Penn une cigarette ni celui qui le conseille sur l’achat d’une arme, etc. Comment décrire un monde méchant quand on sait que Penn est parti à la recherche du Mal suprême, un nazi ? L’interprétation de ce dernier par Heinz Lieven est étonnante, engendrant tout à la fois dégoût et pitié.

Projeté à Cannes lors du dernier festival, This Must Be the Place n’a pas été spécialement remarqué et c’est dommage. Ce mélange d’humour et de dépression va peut-être, c’est à espérer, trouver son public dans les salles. Là où doit être sa place !


Jean-Charles Lemeunier

Film sorti en salles en France le 24 août 2011

> À propos de Cannes 2011, lire aussi toute la rubrique et ses chroniques consacrées à l’événement et à la sélection.



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



« Insidious » : esprits frappants

Il vaut mieux ne pas lire les résumés du dernier film de James Wan proposés sur certains sites, qui n’hésitent pas à déflorer l’essentiel de son intrigue sans vergogne ni scrupules. Une partie de l’intérêt de Insidious réside précisément dans la façon dont le scénario coécrit par James Wan et Leigh Whannell assimile les codes du film d’horreur / de maison hanté pour mieux les digérer et les rendre sous une autre forme, transformant leur long-métrage en un concept multiforme qui se veut être à la fois une réponse au récent revival de maisons hantées qui fleurit sur les écrans du monde entier depuis qu’Oren Peli a réussi à faire croire à une illusion de talent (en réalisant Paranormal Activity puis en produisant sa suite, plus vide encore que l’original), et le contrechamp du chef d’œuvre d’horreur des années quatre-vingt que fut le Poltergeist de Tobe Hooper. Tous deux sont certes menés par une motivation simplissime : filer une bonne pétoche au public en multipliant les effets de surprise. Mais Insidious ressemble plus à un coureur de 110m haies qu’à un marathonien, parce qu’il prend constamment le risque de passer par-dessus un obstacle différent tout en poursuivant sa course, réussissant miraculeusement à ne pas se prendre les pieds dans des haies farouches. Ce n’est pas que leur scénario soit d’une originalité folle, non. Mais ils parviennent à gérer les changements de direction avec un vrai plaisir de sales gosses, et il serait donc dommage de connaître par avance les anfractuosités d’un récit plus malin que la plupart de ses congénères.

Quand je parle de sales gosses, je crois n’être pas loin de la vérité, tant James Wan et Leigh Whannell s’apparentent à des adolescents facétieux. Il faut les voir en interview, répondant aux questions avec un brin de naïveté et beaucoup d’humour, habillés comme des skateurs qui reviendraient tout juste de la rampe du coin. Gus Van Sant aurait pu les intégrer sans problème à l’un de ses castings. Originaires tous deux d’Australie, Wan et Whannell (W&W) se sont rencontrés sur les bancs de l’école de cinéma, sans doute attirés par leur goût commun pour la culture alternative. Le premier cite David Lynch et Dario Argento comme influences. Le second conduit l’une des rares Delorean amenées jusqu’en Australie – oui, le modèle qui sert de machine à voyager dans le temps dans Retour vers le futur. Le premier veut réaliser, le second écrire et jouer. Ils se lancent ensemble dans le projet Saw en pensant à d’illustres prédécesseurs indépendants – Cours, Lola, cours, Memento, Pi. Quand on regarde rétrospectivement ce qu’est devenue la franchise Saw, toujours plus gore et stupide, on peut certes regretter ce lancement de carrière ; mais le film fut un succès, et un succès mérité encore, qui eut la vertu de révéler deux jeunes talents. L’erreur fut de poursuivre avec des suites chaque fois plus indigentes, desquelles W&W s’éloignèrent progressivement, se contentant d’en écrire les premiers opus ou d’en être les producteurs exécutifs. Dead Silence marque ensuite leur première collaboration avec un gros studio – la Universal – et leur offre une expérience détestable, dont le résultat le plus probant est de leur prouver qu’on est bien mieux loti avec peu de moyens, entouré de compagnies indépendantes et maître de sa propre liberté artistique.

Insidious est le fruit d’un double besoin : en revenir à la fois aux racines du genre – l’horreur dans ce qu’elle a plus immédiat – et à des conditions de production plus restreintes. Une vingtaine de jours de tournage et 800 000 dollars de budget plus tard, Insidious, précédé d’un buzz viral de tous les diables, fait son apparition. Qu’attendre de l’ultime création du duo qui pourrit les cinémas depuis des années avec des Saw successifs (je me fais un peu l’avocat du diable, ayant expliqué déjà qu’ils en sont seulement à l’origine) ? Qu’espérer de la dernière réalisation d’un talentueux jeune homme dont la dernière livraison est le peu convaincant Death Sentence ? La réponse prend la forme d’une excellente surprise, dominée par le couple de comédiens formé par Rose Byrne (inutile de préciser que sa présence est déjà, en soi, un bénéfice inestimable) et Patrick Wilson (vu dans Little Children ou Watchmen), quelques effets visuels du plus bel effet, ainsi qu’une excitante ribambelle de références esthétiques et narratives. Pour ne pas tomber dans les mêmes excès que certains de nos illustres collègues, et ne pas révéler une trop grande part de l’histoire, disons simplement qu’Insidious raconte les mésaventures d’une petite famille américaine modèle, tout juste installée dans sa nouvelle maison (avec étage, plein de chambres, escalier qui grince et sombre grenier : classique), qui subit des phénomènes paranormaux envahissants. Même lorsqu’ils déménagent, les portes continuent de claquer, les fenêtres de s’ouvrir seules et les silhouettes inquiétantes de se promener dans les couloirs à pas d’heure. L’habitation est-elle vraiment seule en cause ?

Le film d’horreur fonctionne essentiellement sur l’empathie que l’on éprouve pour les personnages dont les angoisses et les tortures psychologiques nous sont détaillées. L’instauration d’un système de base tout à fait crédible est donc indispensable à une bonne identification : un mari qui fuit discrètement les responsabilités en restant tardivement au travail dès que les événements dérapent ; une femme dépassée par des phénomènes incompréhensibles et qui, tour à tour, se gonfle de courage et explose en larmes ; bref, des réactions normales qui interpellent le spectateur parce qu’il pourrait éprouver les mêmes émotions, réagir selon d’identiques processus. On est loin, une fois encore, de l’indigence psychologique de Paranormal Activity, dans lequel les manifestations occultes sont avant tout des phénomènes de foire que l’on observe avec cynisme et distanciation. Ici, c’est la peur qui règne : peur de l’inconnu, des ombres mouvantes, des bruits répétés, des zones ténébreuses.

Le film d’horreur et, mieux encore, le film de maison hantée dont Insidious se réclame, fonctionne également sur la recherche d’un parfait timing dans les scènes horrifiques. Combien de coups faut-il taper à la porter ? Combien de fois faut-il montrer une ombre ? W&W stimulent avec soin la nervosité du spectateur avec un rythme d’une précision absolue, calculant à la seconde près l’intervalle de temps nécessaire entre la crainte d’un événement et l’événement lui-même. Lors d’une séquence mémorable, Patrick Wilson découvre, en pleine nuit, la porte du salon grande ouverte sur l’extérieur, l’alarme ronflant furieusement. De peur que quelqu’un n’ait pénétré dans le foyer familial, il allume les lumières du rez-de-chaussée, non pas d’un seul coup, mais une par une, progressivement, brisant les ténèbres morceau par morceau, dans un luxe temporel qui fait culminer l’angoisse. En cela, Insidious ressemble à une leçon de cinéma de genre, appliquant les recettes des classiques – Amityville ou La Maison du diable – en apportant sa propre eau au moulin de la grammaire cinématographique.

En choisissant de changer de ton, puis quasiment de genre dans leur dernière partie, virant au Grand-Guignol, W&W prennent le risque de glisser de la frayeur pure au grotesque flamboyant. Ils assument d’abord pleinement leur envie comique, injectant un duo de chasseurs de fantômes partiellement stupide – l’un d’eux étant incarné par Leigh Whannell lui-même, ce qui tient plus de l’énonciation que du clin d’œil – au cœur d’une fiction qui jusque là ne plaisantait sur rien. Puis ils plongent pleinement, tête la première, dans l’énormité esthétique en filmant leur vision du « Lointain », sorte d’au-delà brumeux et laid où des mannequins des années 50 esquissent de larges sourires après avoir vidé le chargeur d’un fusil à pompe, et où l’antre cauchemardesque du « méchant » fait écho aux figures carnavalesques initiées par Saw. En somme, le film, qui commence dans l’incertitude façon Les Innocents de Jack Clayton, finit dans le délire du Carnaval des âmes d’Herk Harvey.

Il est d’autant plus rare de voir un film d’horreur réussi que l’audace et l’originalité manquent presque toujours à l’appel, surtout lorsque les studios commencent à miser sur des productions qu’ils espèrent rentables, suivant l’exemple lancé par Le Projet Blair Witch à la fin des années 90 et lucrativement repris récemment par la succession des Paranormal Activity, preuve que l’argent ne fait pas tout. Certes, mais à défaut d’argent, il ne faudrait pas omettre les idées, ce dont manquent cruellement Oren Peli et ses sbires, quand W&W sont capables de sortir des merveilles de leur chapeau. Un duo à suivre, en espérant qu’il ne se perde pas dans le « Lointain » si attirant de l’éternel reconduction des mêmes recettes.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 15 juin 2011

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Les fantômes d’Hollywood : "On l’appelait le Dahlia Noir", de John Gilmore

De tous les crimes réels relayés, relatés ou revisités par l’industrie cinématographique, le meurtre "non élucidé" (les guillemets justifient cette chronique à elle seule) d’Elizabeth Short alias le Dahlia Noir – une jeune femme retrouvée morte atrocement mutilée et coupée en deux dans un terrain vague de Los Angeles, à quelques blocs du croisement entre la 39e rue et Norton Avenue le 15 janvier 1947 – constitue le mystère le plus fascinant. Moins pour la barbarie commise (objet, avouons-le, de voyeurisme morbide : pléthore de photos de la scène du crime ou du cadavre de Short à la morgue circulent sur la toile depuis des années), que pour l’arrière-plan hollywoodien de ce qui peut être vu comme une intrigue tortueuse mais géniale. Déjà évoquées dans nos colonnes au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman de James Ellroy par Brian De Palma (rappelons que OUI, nous trouvons le film magnifique en dépit de sa production étriquée), les biographies romancées, écrites et télévisuelles du "personnage" d’Elizabeth Short et les théories – étayées mais sans doute un peu trop dogmatiques pour être honnêtes – autour de son assassinat représentent toute une production audiovisuelle et littéraire qui, à défaut de résoudre "l’énigme du Dahlia Noir", en enrichit constamment la mythologie urbaine et en épaissit la dimension obscure. Les ouvrages consacrés à cette ténébreuse affaire, même s’ils ne se comptent pas par centaines, s’évertuent dans un trop-plein d’informations et de "témoignages rapportés" à solutionner le crime, à l’appui non pas de preuves irréfutables (le LAPD lui-même ne disposait pas d’indices suffisants – et n’a d’ailleurs officiellement toujours pas classé l’affaire) mais de présomptions promptes à une narration palpitante et à l’enchevêtrement d’enjeux captivants. Constitutifs d’un faisceau qui éclaire une multitude de vérités assenées dans un univers de toute façon affabulatoire (les rêves d’ascension hollywoodienne d’une "héroïne" et de ses fréquentations à la recherche de gloire), ces présomptions brillent surtout par leur mise en scène. Entre souvenirs d’enfance d’une "vieille" voisine de l’infortunée victime du tueur – Mary Pacios et son Childhood Shadows : The Hidden Story of the Black Dahlia Murder (inédit en français) – et la recherche minutieuse et très subjective d’un ancien agent de police qui attribue le crime à son psychopathe de père (Steve Hodel, dont le livre L’Affaire du Dahlia noir et son Complément d’enquête font toujours office de référence et de révélation acceptable), le "pourquoi et le comment ?" du meurtre d’Elizabeth Short renvoient au point d’interrogation magistral d’un film noir au trouble inégalé. Il serait intéressant de passer au crible tous les livres prétendant résoudre l’affaire, du controversé Daddy Was the Black Dahlia Killer (inédit aussi en langue française) de Michael Newton et Janice Knowlton (décédée en 2006, cette dernière accusait son père et déclarait avoir été témoin du meurtre enfant – souvenir qu’elle avait enfoui ensuite dans son subconscient et qui ressurgit après une thérapie), au Black Dahlia Files de Donald H Wolfe, paru en 2005, sans compter les recherches (ouvrage en cours) du journaliste du Los Angeles Times Larry Harnisch (également contributeur du Projet 1947), qui fait véritablement figure d’autorité ("a Dahlia freak" selon James Ellroy). Comme toujours lorsque les théories s’affrontent, auteurs et experts (improvisés ou non) se démentent les uns les autres, Harnisch s’imposant comme un contradicteur crédible de la démonstration de Steve Hodel, pourtant considérée comme "ouvrage de résolution".

Autre pavé important dans la mare bibliographique du meurtre du Dahlia Noir, le best-seller de John Gilmore, Severed : The True Story Of The Black Dahlia Murder, publié en français sous le titre On l’appelait le Dahlia Noir en 2006 (1998 pour la version originale aux États-Unis), a aussi fait l’objet de critiques de la part de "l’expert Harnisch" (et d’Ellroy, paraît-il), qui reproche à son "concurrent" d’avoir composé avec "25 % de faits, 25 % d’erreurs et 50 % de fiction". Le lecteur impartial (il aura raison de l’être) saura s’élever néanmoins au-dessus de la polémique (qui sur le Net a pris les allures d’une curée littéraire) pour se plonger dans la peinture passionnante d’une saga policière échelonnée sur plusieurs décennies, dont les années 40 et 50, cadre rêvé pour une histoire se déroulant en majeure partie dans le giron hollywoodien. Indépendamment du crédit qu’on accordera à Gilmore (ancien acteur, journaliste gonzo, ami de stars comme Marilyn Monroe et James Dean, il a également signé une biographie sur ce dernier et un livre sur Charles Manson, après s’être imposé comme figure de la beat generation dans les années 60 et avoir noué des liens d’amitié avec l’écrivain William S. Burroughs), la lecture de son ouvrage ébranle, émeut, paralyse. Façonné comme un triptyque, On l’appelait le Dahlia Noir débute par ce funeste matin du 15 janvier 1947 au coin de 39e et Norton, avant de revenir sur la vie, la mort, d’Elizabeth Short, le parcours chaotique d’une apprentie starlette frayant avec des militaires, des artistes, des paumés, des hommes d’affaires et des employés de l’usine à rêves hollywoodienne. Un milieu très hétérogène où celle qui ne deviendra jamais une étoile brille par l’éclat de sa beauté et l’aura de mystère qui entoure sa personnalité, ses agissements. Comme le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? de Joseph Pevney en 1975, le portrait que dresse Gilmore de son "héroïne" malheureuse concourt à la rendre plus insaisissable que jamais, exactement d’ailleurs comme son assassin, que Gilmore identifie clairement, loin du dénouement rocambolesque – mais fabuleux – du roman d’Ellroy, loin aussi des développements psychologiques et criminels que Steve Hodel projette sur l’image de son père disparu (théories elles aussi éprouvantes et très intéressantes, n’en déplaisent aux détracteurs du racolage persistant – mais avéré – de Hodel, qui proclame partout qu’il a résolu l’affaire). Ayant évolué lui-même dans le contexte vicié, interlope, pourri par endroits, qu’il décrit avec brio et un sens certain de l’immersion, Gilmore happe le lecteur dans le tumulte de son point de vue composé de reconstitutions des faits, de témoignages d’amis et connaissances – parfois brèves, voire d’une nuit – de Short, de policiers toutes époques d’enquête confondues – jusqu’à celle de John P. St-John, le célèbre "Jigsaw John", enquêteur de légende au LAPD. Au-delà d’une narration dévouée aux circonstances du meurtre, Gilmore explore les dessous médiatiques et politiques de l’affaire, mettant en lumière et de façon captivante, les conflits de pouvoir entre les différents services de police de Los Angeles, les abus d’une bureaucratie accordant trop de crédit à un psychiatre aux compétences douteuses (J. Paul De River) mais aussi les excès d’une presse prête à tout pour une première page sensationnelle (guerre du scoop entre le Los Angeles Examiner et le Herald-Express, tous deux titres du groupe Hearst), avec manipulations en haut-lieu (Randolph Hearst lui-même) pour orienter l’enquête ou étouffer dans l’œuf toute velléité de lien avec le meurtre d’une autre figurante de ce grand nulle part hollywoodien, Georgette Bauerdorf. C’est lorsqu’il navigue dans ces eaux troubles du 4e pouvoir étatsunien que Gilmore marque le plus de points, faisant revivre la "grande époque" – sombre et loin d’être honorable au final – des célèbres reporters d’investigation au sein de la cité des anges, celle des Sid Hughes, Aggie Underwood, Tommy Devlin et autres Jimmy Shambra, icônes d’un âge d’or qui dans l’esprit du lecteur amateur des romans noirs situés dans les années cinquante, fait crépiter les flashes de ces fameux appareils photo à la recherche d’un fait divers à immortaliser. Ailleurs, dans son récit d’une teneur hypnotique constante, l’auteur confronte les paillettes du star system (des acteurs comme Arthur Lake font une petite apparition et puis s’en vont, la Paramount s’immisce comme repère momentané entre les lignes) et les coulisses, moins reluisantes, d’un monde du spectacle où le vice et le mensonge constituent de puissants leviers d’ascension sociale. Si le contenu d’ensemble ne bouleverse pas les codes d’écriture ni les approches thématiques concernant l’univers abordé, le livre de Gilmore se pare d’un bel éclat narratif. La dernière partie, point d’orgue d’une enquête de plus de vingt ans qui ne nierait pas être obsessionnelle, accélère le rythme de lecture et resserre la tension – l’attention aussi. Gilmore donne la parole au meurtrier lui-même et, quoiqu’on puisse y trouver à redire, ce passage dans la tête d’un psychopathe achève de nous lessiver pour nous laisser sur une frustration absolue, celle de l’auteur et de l’inspecteur Jigsaw John eux-mêmes face à un dénouement inattendu, une brisure soudaine et irrémédiable du rêve de résolution de l’affaire.
Fascinant parce qu’il crée une perméabilité déroutante entre la révélation inébranlable et le doute définitif, On l’appelait le Dahlia Noir hante l’esprit du lecteur-spectateur passif de ce que l’inconscient collectif américain considérait avant l’ère 2000 comme "le crime du siècle". Comme le dit l’un des investigateurs majeurs, Finis Brown, adjoint du "légendaire" Harry Hansen (à qui l’enquête échut pour se transformer en "Waterloo"), le récit comme les faits laissent l’impression d’une "sorte de marigot énigmatique, presque insondable, agité de tourbillons perpétuels". Dont acte aussi pour David Lynch (longtemps attaché au projet d’adaptation cinématographique du livre) et Marilyn Manson (il déclare que c’est son livre préféré), entre autres figures attirées par le texte magnétique de Gilmore.

Stéphane Ledien

> On l’appelait le Dahlia Noir, John Gilmore, éditions L’Archipel

> À propos du Dahlia Noir, lire aussi nos articles sur le film de Brian De Palma, le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? et le livre L’Affaire du Dahlia Noir de Steve Hodel dans Versus n° 10, toujours disponible. Les adaptations du livre d’Ellroy et les projets de films autour du meurtre du Dahlia Noir sont aussi abordés dans Versus n° 2, dossier spécial "James Ellroy".


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Christoph Hochhäusler [complément à l'entretien publié dans Versus n° 21]



> Vous avez fait des études d’architecture. Et du coup, les pylônes électriques du Bois lacté ou les bâtiments de verre de Sous toi, la ville sont fascinants à regarder. Dans Le Bois Lacté, vous parvenez à générer de l’anxiété rien qu’en montrant une porte de garage qui se referme. Comment effectuez-vous la balance visuelle de vos films ? Et vous dites-vous, parfois, qu’un jour vous aurez peut-être à vous débarrasser de vos prédispositions architecturales pour le bien d’un film ?

– On me questionne si souvent sur ce lien entre cinéma et architecture que je suis devenu méfiant… Peut-être suis-je trop évident parfois, c’est possible. Mais le cinéma est condamné à lire des surfaces, il a besoin d’objets visibles. L’architecture – et d’une manière générale tout ce que l’homme construit – me fascine car cela cristallise le temps. On peut apprendre beaucoup en observant les objets autour de nous.
Ceci étant, je peux très bien imaginer faire des films dans des modes très différents. Nous verrons bien.

> Dans L’Imposteur, il y a ce moment étrange où un recruteur dit “Mon grand-père était nazi”. Cette phrase, totalement inattendue dans le contexte du film, devait-elle pour vous résumer un grand volet historique ? Ou peut-on la voir comme une légère moquerie envers les “gros” films traitant du nazisme ?

– Avec cette phrase, je voulais moquer la pseudo ouverture de ma génération à propos de ce noir passé. Il n’y a aucun risque à admettre que votre grand-père était nazi, surtout s’il est décédé. Je pense que certaines vérités doivent rester des vérités dures. Sinon, à quoi bon ? Je trouve honteux et choquant de voir que le passé nazi est devenu un produit d’exportation qui prend la forme de stupidités mélodramatiques comme La Chute et ces innombrables films historiques qui exhibent leur propre clairvoyance rétrospective…

> Les séquences en Pologne montrent une procession religieuse que vous filmez avec une froide distance. À nouveau, vous placez le spectateur dans le sentiment que nos vies sont une oscillation perpétuelle entre la socialité (le monde du travail, l’Église, la finance) et l’individualité…

– C’est la grande farce dialectique : nous voulons tous être des individus, mais nous ne voulons pas être seuls. La synthèse est douloureuse…

> Un des moments clefs (un coup de téléphone prélude à la remise d’une rançon) se déroule dans un amphithéâtre à ciel ouvert. Un endroit qui dégage une impression étrange. Quelle était votre intention en choisissant ce lieu ?

– Le script réclamait un monument, mais nous n’arrivions pas à trouver le bon. Au final, nous avons trouvé cette arène nazie qui est aujourd’hui un mémorial anti-allemand. Cela semblait tout à fait convenir à situer ce “non-moment” dans un décor si grandiose

> Le héros, Armin, déclare lors d’un entretien d’embauche que “voyager permet de mieux découvrir son propre pays”. Vous-même, avez-vous reçu des accueils très différents selon les pays, et comment pensez-vous être perçu en Allemagne ?

- Lors de la présentation de L’Imposteur à Cannes, un critique allemand remarquait que les Français utilisaient mon film pour prouver que les Allemands ne savaient pas faire de films, et donc que L’Imposteur n’était rien d’autre qu’une "vilification" (en anglais dans le texte – NDR) de l’Allemagne. Vicieux… Mais de toute manière, la question est difficile. Généralement, ce que les Allemands détestent dans mes films est précisément ce qui attire les gens à l’étranger : leur “Germanité”. Alors, quand des critiques allemands veulent me faire une faveur, ils écrivent en général que mes films sont “très français”. L’ironie encore et toujours…


L’Imposteur (2004)

> Dans vos trois films, la sexualité est montrée de façon plutôt mécanique, que ce soient les fantaisies érotiques de L’Imposteur, ou même le couple amoureux de Sous toi, la ville. Essayez-vous de représenter la sexualité comme quelque chose qui est au fond moins “évident” que ne le pensent la plupart des gens ? Et quelque chose que la plupart des films montrent de façon trop conventionnelle ?

- Le “problème” du sexe est que vous ne pouvez pas le voir, en tous cas dans son essence. Du coup, filmer le sexe vous ramène aux limitations du cinéma. Quelqu’un a même écrit que toutes les séquences de sexe semblent avoir été dirigées par le même cinéaste !
Les conventions fortes pointent nos tabous. Le tabou n’est plus tellement de montrer des séquences sexuelles explicites, mais tourne davantage autour de la question de ce que le sexe signifie, si jamais il signifie quelque chose. Sommes-nous ou non des animaux ?


Sous toi, la ville (2010)


> “Je crois dans le côté imprévisible des gens” dit un des personnages du Bois Lacté. Vos fins étant elles-mêmes imprévisibles, inattendues (notamment dans L’Imposteur et Sous toi la ville), est-ce quelque chose que vous préparez dès l’écriture, ou des changements sont-ils parfois intervenus juste avant ou pendant le tournage ?

- Jusqu’à maintenant, mes fins étaient écrites. À vrai dire, je ne considère pas “l’inattendu” comme une valeur en soi. Mais la question du dénouement est bien sûr cruciale pour toute histoire. La vie est surprenante. Les histoires sont supposées vous rassurer en faisant sens. Oui, j’essaie de faire sens, mais seulement jusqu’à aujourd’hui.


Le Bois lacté (2003)


> La lumière de Sous toi, la ville est stupéfiante. Qui est Bernhard Keller, votre chef-opérateur, et comment avez-vous travaillé ensemble ?

- C’est notre troisième collaboration après L’Imposteur et le court-métrage Séance. Je nourris mes chefs-op de références, principalement avec des recherches personnelles ou des photos. À un degré moindre avec des films. Je dessine certaines scènes (parfois même des storyboards en bonne et due forme) et j’écris de petits mémos sur ce que je cherche à exprimer. Le gros de la discussion a lieu pendant la préparation. La recherche des lieux est aussi très importante pour la communication avec le chef-op, car on peut se déplacer dans les lieux de la dramaturgie et réfléchir à l’aspect des plans. Alors que le tournage est lui non-verbal et très pragmatique. Les acteurs sont en fait très libres. Jusqu’à présent, je n’ai jamais pratiqué de répétitions, mais je pense que je vais me mettre à le faire. Nous avons une liste de plans qui est toujours au-delà de nos contraintes de temps, alors il nous faut établir des priorités, et bien sûr, beaucoup des bonnes choses qui surviennent sont imprévisibles.

> Sous toi, la ville délivre un message politique de façon très subtile. Dans le dossier de presse, vous dites par exemple qu’aujourd’hui la part de secret d’un employé dans une entreprise s’est drastiquement réduite. La présence du verre dans les bureaux fait que chacun doit faire attention à ne pas porter deux chaussettes différentes…

- Je crois que l’art n’a pas de “message”, mais qu’il peut, et doit fournir des outils pour affûter nos idées sur ce qu’est le réel. L’image, c’est le message.

> Vos films sont de vrais artefacts, et il est difficile d’en imaginer des remakes. Ils ne fonctionnent pas sur des gimmicks ou des conventions scénaristiques habituelles.

- Je pense que l’on peut faire un remake de tout. La vie elle-même est un remake d’un “film” qui a raté, car elle finit par la mort. (J’ai aimé cette diversion du personnage de Jeremy Irons dans Inland Empire). Je peux imaginer des remakes hollywoodiens de L’Imposteur ou de Sous toi, la ville, mais je n’aimerais pas les diriger.

> Dans un entretien, vous mentionnez Sailor et Lula de David Lynch comme ayant été une expérience cruciale, quelque chose à quoi vous n’étiez pas préparé. Vous pouvez nous en dire plus ? D’autant que l’influence de Lynch sur votre œuvre n’est pas évidente…

- Ce film, que j’aime encore beaucoup, m’a questionné sur mes conceptions de la vie et du cinéma. J’étais choqué d’être si remué…



Propos recueillis par Pierre Gaffié en mars 2011.

> Le reste de cette rencontre avec le réalisateur est à lire dans Versus n° 21, actuellement disponible

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"Tron Legacy" – Daft Punk

Les Daft Punk ont-ils réussi leur pari ? La B.O. de Tron l’Héritage est-elle à la mesure de l’attente et, au final, des commentaires dithyrambiques lus partout ? Oui, cent fois oui, et qu’importent les bémols que pourront trouver les réticents au style de Zimmer tant il est vrai que le style général qui se dégage emprunte beaucoup à Remote Control (cf. les remerciements dans le booklet). Et ce, à tel point que certains morceaux semblent sortir d’Inception. Mais il y a pire comme influence. Surtout quand cette dernière est assumée avec tant de brio et ne se résume pas seulement à la bande à Zimmer. Les Daft Punk brassent rien moins que tout un pan énorme de culture musicale cinématographique, trouvant leur source aussi bien dans le classique (le magnifique Adagio For Tron) et la musique orchestrale, que chez Zimmer donc, mais aussi John Carpenter et son bon gros son synthétique allié à une simplicité structurelle et thématique qui fonctionne toujours autant (Armory, Arena, End Of Line) ou le grand Giorgio Moroder, autre maestro du son qui tâche, au détour de quelques effets, quelques mesures (Rinzler, Derezzed, Disc Wars), le tout dans un mélange des genres bluffant de réussite car non pas disparate et cacophonique mais homogène et totalement maîtrisé. Et quand les Daft Punk citent Wendy Carlos (Finale), compositrice du Tron original, ce n’est pas en rapport à sa B.O. au ton léger et désuet, mais au morceau qu’elle composa pour l’ouverture de Shining de Stanley Kubrick, faisant preuve une fois encore de leur grande connaissance de la musique de film et de leurs ambitions. Le tout aboutit à la bande la plus originale (comprendre excitante) qu’on ait entendue depuis bien longtemps et apporte au film la touche finale dont il avait besoin pour faire des images tournées par Joseph Kosinski de purs plans iconiques dédiés à la forme, la pose et le son. S’articulant essentiellement autour d’un thème simple mais d’emblée imparable, les Daft Punk jouent là où on ne les attendait pas. Non pas dans la cour des projets à la Trent Reznor, Atticus Ross ou les Dust Brothers, mais dans celle des grands, rejoignant les ambitions qu’affichait alors Toto pour leur monumental Dune de David Lynch. Tron l’héritage c’est aussi ça, l’héritage d’un art musical trop souvent considéré comme mineur quand il est essentiel. Une seule chose reste à dire : One More Time. Que cette expérience ne reste pas sans suite, comme l’a malheureusement pu être celle de Toto.

Philippe Sartorelli

> Lire aussi notre chronique du film Tron l’héritage


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