"MILLENIUM : LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES" DE DAVID FINCHER : SOUS LA NEIGE, RIEN DE NOUVEAU…

Certains cinéphiles abhorrent par principe la volonté d’Hollywood de cannibaliser les succès cinématographiques étrangers – qu’ils soient asiatiques, avec par exemple la vague des Kaidan Eiga japonais dans les années 1990-2000, ou européens comme l’attestent les remakes récents de films français tels Pour elle ou Anthony Zimmer. La manœuvre opportuniste et essentiellement mercantile s’accompagne souvent, il est vrai, d’un ethnocentrisme des plus pénibles à force de vouloir absolument recentrer les intrigues et les thématiques à travers le prisme étasunien. Après Brothers (2009) réalisé par Jim Sheridan et inspiré par le métrage de la Danoise Suzanne Bier et, quelques années auparavant, Insomnia de Christopher Nolan (2002) remake du film norvégien éponyme de Erik Skjoldbjaerg, les studios US s’attaquent une nouvelle fois au cinéma scandinave en confiant à David Fincher l’adaptation du best-seller de l’écrivain suédois Stieg Larsson, qui a déjà connu les joies d’une adaptation ciné avec le film de Niels Arden Oplev datant de 2009.
Après son remarquable The Social Network, Fincher s’attèle avec Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes à sa troisième adaptation littéraire, après son Fight Club d’après Chuck Palahniuk et L’Étrange histoire de Benjamin Button inspirée d’une nouvelle de F. Scott Fitzgerald. C’est par contre la première fois que son travail sera – forcément – jugé à l’aune d’un autre film basé sur le même matériau original. Le spectateur familier de l’univers littéraire de "Super Blomkvist" et de la jeune Lisbeth Salander ou de l’adaptation dano-suédoise ne sera pas surpris par le déroulement de l’intrigue qui conserve la structure narrative qu’il connaît déjà, à quelques modifications marginales près : Mikael Blomkvist est le père d’une adolescente « bigotte » qui lui donne un indice précieux dans l’avancement de son enquête sur la disparition de l’adolescente Harriet il y a plusieurs décennies. Et si la révélation du finale prend quelques libertés avec son modèle , elle ne bouleverse aucunement la dynamique et le fondement de l’histoire.

Après un générique qui surprend – et agace un peu – par son caractère « clippesque » (et qui confortera sans doute les détracteurs du cinéaste ne lui pardonnant pas ses soi-disant tics de mise en scène hérités de sa carrière pré-cinématographique), Millénium convainc par la qualité de la mise en scène – ampleur des cadres et des mouvements de caméra – et une caractérisation des personnages et des performances d’acteurs bien meilleures et plus subtiles que celles du film de Niels Arden Oplev. Si on peut reprocher à Fincher le défaut d’originalité du projet (intrinsèque à tout remake ou nouvelle adaptation d’un roman), on ne peut donc que reconnaître ses qualités de réalisateur qui font de ce Millénium un métrage meilleur que son homologue européen. Nul doute que sans l’existence de la première adaptation du thriller politico-économico-historique de Stieg Larsson, l’appréciation du film de Fincher aurait été encore réévaluée, sans aucune réserve sur la qualité du métrage. Car le réalisateur américain – ou plus précisément le scénariste Steven Zaillian, auteur du Mission : Impossible de Brian De Palma tout de même ! – manque ici l’occasion de faire un « grand » film politique sur les États-Unis d’Amérique, en choisissant de préserver le cadre de la Suède pour son intrigue, alors que celui des Etats-Unis correspond parfaitement aux enjeux du scénario inspiré par le roman.

Au-delà du constat sur la beauté des paysages enneigés du nord du continent américain qui n’ont rien à envier à ceux des pays scandinaves, la transposition aurait permis de raviver le passé douteux de certains Américains à l’époque du nazisme, qui n’ont pas hésité à choisir une franche collaboration avec le IIIème Reich. Plutôt que souligner l’acceptation et l’adhésion d’une partie de la population suédoise (notamment la Haute Société de l’époque) aux thèses et aux politiques défendues par le parti national-socialiste allemand, il aurait été nettement plus intéressant et subversif de mettre en lumière les agissements identiques des grands industriels américains. Rappeler qu’Henry Ford fut l’un des bailleurs de fonds étrangers les plus importants d’Hitler – qui le récompensera d’ailleurs de la « Grande croix de guerre allemande » – et que ses propos controversés sur les Juifs ne laissent guère planer le doute sur son antisémitisme radical (1). Que Rockfeller et sa Standard Oil ont permis le développement énergétique de l’Allemagne après 1934 par le transfert technologique au profit de IG Farben (2) et favorisé, de facto, les préparatifs de guerre du IIIème Reich. Que les relations économiques de firmes comme ITT (International Telephone and Telegraph), General Motors, IBM, ou General Electric – qui prennent des participations dans les entreprises allemandes (3) – avec le Reich ont été intenses malgré le totalitarisme s’installant progressivement en Allemagne. Peu importe la couleur politique du régime tant que les profits étaient au rendez-vous. Sans doute aussi que certains de ces capitaines d’industries voyaient d’un meilleur œil le modèle allemand comparativement à la social-démocratie et au progressisme social que tentait de mettre en place le président Roosevelt de leur côté de l’Atlantique. Une trace sombre dans l’Histoire des États-Unis, qu’il aurait été salutaire de rappeler à ses citoyens.

Les autres motifs et thématiques abordés auraient tout aussi pu être traités dans le cadre du pays de l’Oncle Sam : les dynasties familiales qui se succèdent à la tête des empires économiques et financiers assurant la reproduction intergénérationnelle des « élites » déterminées par les liens du sang et non le talent ou le mérite ; les difficultés des contre-pouvoirs médiatiques à enquêter et menacer les intérêts des grands consortiums privés, le monde des affaires gangréné par les liens étroits avec les mafias et qui profite des possibilités offertes par les paradis fiscaux et leurs comptes off-shore afin d’échapper à un contrôle politique et citoyen. Les États-Unis étant le cœur du système économique mondialisé et dérégulé érigé depuis trop longtemps en modèle indépassable, Millénium aurait pu (aurait dû) délaisser Stockholm et sa région pour s’installer de l’autre côté de l’Atlantique pour traiter cette enquête policière sur fond de « féminicides ». Un acte manqué donc, d’autant plus regrettable que le métrage s’adresse en priorité à un public américain qui n’a pas eu accès à la première adaptation du roman, et qui aurait sans doute marqué les esprits aux États-Unis – on imagine la réaction des Suédois face à leur passé peu reluisant que Stieg Larsson puis Niels Arden Oplev  leur ont remémoré.

De fait, si le métrage connaît un succès critique et public, cette bonne réception s’expliquera – outre les qualités de la mise en scène déjà évoquées et une photo magnifique – par une intrigue policière solide et  captivante (sans être un chef d’œuvre littéraire, le roman est très bon, il faut le rappeler). À travers le personnage de Lisbeth Salander, Millénium dresse le portrait d’une femme forte qui décide d’affronter ces « Hommes qui n’aiment pas les femmes ». La réflexion s’oriente notamment sur les rapports de genre reposant toujours sur une logique de domination masculine insupportable, selon laquelle certains hommes ne conçoivent les relations hommes-femmes qu’à travers la violence : le nouveau tuteur de Lisbeth qui profite de son statut pour abuser sexuellement de la jeune femme, et les auteurs des crimes atroces qui jalonnent l’histoire de la Suède depuis plusieurs décennies. Malgré tout, la qualité de l’histoire et le talent (voire le génie) de David Fincher n’empêchent pas le spectateur d’être dubitatif sur l’intérêt de la démarche et de spéculer sur ce qu’aurait pu être Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes si le choix avait été fait de décontextualiser l’intrigue de son cadre original et d’offrir un film miroir de la société américaine, auscultant et reflétant ses zones d’ombres, son passé collaborationniste, ses « métastases » qui gangrènent et contaminent lentement l’ensemble de ses contours. Un métrage de la trempe des Seven, Zodiac ou The Social Network, les trois meilleurs films du réalisateur à ce jour.

Fabien Le Duigou

(1) Voir le texte « The International Jew » publié dans The Deadborn Independant (publication appartenant à Henry Ford)
(2) Voir le travail de l’historien américain Antony C. Sutton, notamment Wall Street and The Rise Of Hitler (1976)
(3) Pierre Abramovici, « Comment les firmes US ont travaillé pour le Reich », Historia, n°669.

Sorti le 18 janvier 2012.

Bande annonce VO sous titrée français :



"Never Let Me Go" de Mark Romanek

Pour son troisième film, le réalisateur Mark Romanek (Photo Obsession avec Robin Williams sorti en 2002 sur nos écrans, soit dix-sept ans après son précédent et premier long métrage passé inaperçu, Static) adapte avec le scénariste Alex Garland – auteur des scripts de Sunshine et de 28 jours plus tard pour le britannique Danny Boyle – le roman Auprès de moi toujours de l’écrivain Kazuo Ishiguro (Les Vestiges du jour). Grâce à une intrigue avançant posément et dont les éléments s’emboîtent progressivement les uns après les autres, le cinéaste américain construit une narration intrigante et captivante qui répondra aux nombreuses interrogations du spectateur : qui sont ces enfants qui semblent si spéciaux ? Quel est ce secret qu’on leur dissimule ? Pourquoi les isole-t-on du reste du monde ? Des questions au cœur d’un récit constituant une étrange et intrigante « uchronie scientifique » – l’espérance de vie atteignit les cents ans avant la fin du vingtième siècle – traitée de manière intimiste par le scénario. Savants et médecins sont quasiment absents d’un métrage où les enjeux et les problématiques sont soulevés à travers le prisme de trois personnages pris dans un triangle amoureux (Keira Knightley qui s’en sort honorablement, Carey Mulligan étonnante de justesse et d’émotions, et Andrew Garfield, apprécié récemment dans l’excellent The Social Network de David Fincher).

Questionnements éthiques, sacrifice au nom du Bien commun, amour désespérément éphémère : Never Let Me Go marque surtout les esprits par le bouleversement de nos repères sociaux et cinématographiques. Ainsi cette scène dans laquelle des chirurgiens restent calmes et ne cherchent pas à faire repartir le cœur d’un « patient » qui vient de s’arrêter, contrastant avec l’excitation habituelle régnant dans les blocs opératoires. Le « bip » continu de l’appareil mesurant la fréquence cardiaque – signifiant le décès sur la table d’opération – résonne aux oreilles du spectateur sans que les médecins ne se démènent pour sauver celui qui est en train de mourir sous leurs yeux. Difficile de concevoir une société telle que celle décrite dans Never Let Me Go, dans laquelle ceux qui ont la charge d’œuvrer pour la santé de la population par les soins qu’ils apportent abdiquent si facilement devant un arrêt cardiaque somme toute assez banal. Hippocrate doit sans doute se retourner dans sa tombe.

Garland et Romanek s’attachent également à dépeindre la difficulté de faire exister des individualités au sein d’un collectif aliénant et « totalitaire » : lors de la séquence d’ouverture, la caméra qui s’approche de chacun des enfants ne parvient pas à saisir l’expression de leur chant noyé dans la « voix collective » de la chorale de l’internat. En ne distinguant pas ces voix individuelles, tout se passe comme si le « tout » dominait et assujettissait chacune de ses « parties » au point de ne leur laisser aucune marge d’existence et d’autonomie. Une conception holistique de la société qui rapproche davantage le monde dépeint dans le film aux sociétés traditionnelles dans lesquelles les comportements individuels étaient largement dictés par ce que le sociologue Émile Durkheim appelait la « conscience collective », cet « ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d’une même société [qui] forme un système déterminé qui a sa vie propre » (De la division du travail social, 1893).

Dans Never Let Me Go, l’avènement et les progrès de l’individualisme – au sens sociologique du terme – ne semblent pas avoir concernés ces jeunes enfants cloîtrés dans un pensionnat réglementant minutieusement leur vie quotidienne. Ces derniers seront incapables d’exercer leur autonomie lorsque, adolescents, ils seront confrontés la première fois à la vie extérieure. Voir la scène amusante du snack, au cours de laquelle ils se révèleront incapables de faire un simple choix de menu et commanderont la même chose que leurs compagnons de route ayant déjà une petite expérience du monde du « dehors » : sans le cadre contraignant mais rassurant de leur pensionnat, cette jeunesse perd ses repères et ne sait plus quels comportements elle doit adopter. Cette anomie – au sens durkheimien du terme, c’est-à-dire un affaiblissement du contrôle qu’exerce la société sur les désirs des individus – de la jeunesse se doublera d’une condamnation inéluctable de celle-ci à une existence précaire, oblitérant de fait son droit légitime et naturel à l’amour. En leur refusant le « Temps » puisque le « futur » est pour eux un concept vide de sens, cette société n’accorde pas à ses jeunes le temps nécessaire pour aimer… Le temps nécessaire pour vivre…

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles en France le 2 mars 2011



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Inception et déceptions pour 2010 : le top 10 de la rédaction et des lecteurs

Aux portes de notre podium l’an passé avec Benjamin Button, David Fincher a en 2010 mis (presque) toute la rédaction de Versus d’accord avec The Social Network, loin devant le film de Christopher Nolan (le rédac’ chef Stéphane Ledien y voit un remarquable et vicieux "coup" d’Inception de la part de Warner dans les esprits de ses rédacteurs) et le dernier bijou de chez Pixar : Toy Story 3. Shutter Island de Martin Scorsese ("le PLUS grand film de l’année" toujours selon le chef) échoue donc de peu au pied du podium, mais peut se consoler d’avoir fait la une de notre numéro 18 en février 2010 ! Derrière ces quatre films majeurs, d’autres jouent des coudes pour les places d’honneur. Dans un mouchoir de poche se côtoient le Bad Lieutenant de Werner Herzog, la sensation de la fin d’année Scott Pilgrim d’Edgar Wright, et The Ghost Writer de Roman Polanski. Enfin cette belle liste est complétée par un deuxième film d’animation, Fantastic Mr Fox de Wes Anderson, ainsi que par Kick-Ass de Matthew Vaughn, et le coréen Mother de Bong Joon-ho, seul film non anglophone de notre classement. De justesse, la Palme d’Or Oncle Boonmee et le teen-movie de l’année Kaboom sont recalés, de même que le dernier film des frères Coen (A Serious Man), qui seront très vite de retour avec le très attendu True Grit au casting incroyable : Jeff Bridges, Matt Damon, Josh Brolin…

Concernant les flops, ce fut plus serré. Si la grosse baudruche de Louis Leterrier (Le Choc des Titans) remporte de peu la palme du "plus mauvais film de l’année", on ne manquera pas de souligner que des cinéastes jadis adulés peuvent aujourd’hui réaliser des pelloches bien tristes. Mentions spéciales à Tim Burton, M. Night Shyamalan ou Hideo Nakata. Déception également du côté d’un Jon Favreau qui terrasse tous les espoirs que le premier Iron Man avaient pu susciter, ou d’un Alexandre Aja incapable d’élever le niveau de son Piranha 3D au-dessus de la ceinture. On en oublierait presque les remakes foireux et les franchises expurgées jusqu’à la moelle qui continuent d’envahir nos écrans (Predators, Resident Evil : Afterlife 3D, Freddy – Les Griffes de la nuit…). Et enfin, toute la rédaction se joint à Hendy Bicaise pour clouer au pilori La Rafle de Roseline Bosch, coupable d’avoir déclaré que les spectateurs qui ne pleurent pas devant son film sont des "pisse-froid qui rejoignent Hitler en esprit". Rien que ça !

Julien Hairault


TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
2. INCEPTION de Christopher Nolan
3. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
4. SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese
5. BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE ORLÉANS de Werner Herzog
6. SCOTT PILGRIM de Edgar Wright
7. THE GHOST WRITER de Roman Polanski
8. FANTASTIC MR FOX de Wes Anderson
9. KICK-ASS de Matthew Vaughn
10. MOTHER de Bong Joon-ho

FLOP 10 DE LA RÉDACTION

1. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
2. LA RAFLE de Roseline Bosch
3. RESIDENT EVIL : AFTERLIFE 3D de Paul W. S. Anderson
4. IRON MAN 2 de Jon Favreau
5. PREDATORS de Nimród Antal
6. ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton
7. CHATROOM de Hideo Nakata
8. FREDDY – LES GRIFFES DE LA NUIT de Samuel Bayer
9. LE DERNIER MAÎTRE DE L’AIR de M. Night Shymalan
10. PIRANHA 3D de Alexandre Aja

TOP 5 DES LECTEURS

1. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
2. SCOTT PILGRIM de Edgar Wright
3. LE GUERRIER SILENCIEUX, VALHALLA RISING de Nicolas Winding Refn
4. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
5. MOTHER de Bong Joon-ho

FLOP 5 DES LECTEURS

1. ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton
2. LES AVENTURES EXTRAORDINAIRES D’ADÈLE BLANC-SEC de Luc Besson
3. MACHETE de Robert Rodriguez et Ethan Maniquis
4. IRON MAN 2 de Jon Favreau
5. LOVELY BONES de Peter Jackson

Un grand bravo aux 4 internautes qui nous ont communiqué leur top et flop 5 par courriel à la date demandée. Ils s’agit de : Flavien Poncet, Gwena K, Manuel Jougla, Jean-Marc Micciche (un ancien versusien !). Ils/elles auront la chance de recevoir très prochainement, au choix, le DVD du film La Bataille de Tobrouk ou le DVD du film Les Témoins du mal, accompagné d’un numéro surprise. Un courriel sera envoyé à chacun pour confirmation du titre souhaité.

Classement recueilli et calculs établis et présentés par Julien Hairault



Meilleur film de l’année 2010 pour la Rédaction ET nos lecteurs :
The Social Network de David Fincher


> À propos du film de Fincher, lire aussi, dans VERSUS n° 20, notre dossier spécial "mondes virtuels et réseaux sociaux au cinéma". Et la chronique version longue du même film, par Nicolas Zugasti, sur ce blog.



Tops & Flops des rédacteurs

Hendy Bicaise

TOP 10
1 A SERIOUS MAN de Joel et Ethan Coen
2 ONCLE BOONMEE de Apichatpong Weerasethakul
3 INCEPTION de Christopher Nolan
4 KABOOM de Gregg Araki
5 THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
6 Où SONT PASSÉS LES MORGAN ? de Marc Lawrence
7 BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE ORLÉANS de Werner Herzog
8 UN HOMME QUI CRIE de Mahmat Saleh-Arhoun
9 LE QUATTRO VOLTE de Michelangelo Frammartino
10 THE KARATE KID de Harald Zwart

Après, j’aurais bien aimé aussi pouvoir y mettre : Le Dernier maître de l’air (si si…) ; Anvil ! ; Sexy Dance 3 ; Lola ; Nostalgie de la lumière ; The Ghost Writer

FLOP 10
1 Mr NOBODY de Jaco von Dormael
2 SEX AND THE CITY 2 de Michael Patrick King
3 MY OWN LOVE SONG de Olivier Dahan
4 L’IMMORTEL de Richard Berry
5 LA RAFLE de Roseline Bosch
6 COMME LES 5 DOIGTS DE LA MAIN de Alexandre Arcady
7 THELMA, LOUISE ET CHANTAL de Benoît Pétré
8 KICK-ASS de Matthew Vaughn
9 CAPTIFS de Yann Gozlan
10 FILM SOCIALISME de Jean-Luc Godard

(vive la France, je viens de m’en rendre compte, aïe !)


Julien Hairault

TOP 10
1. FANTASTIC MR. FOX de Wes Anderson
2. BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE ORLÉANS de Werner Herzog
3. ONCLE BOONMEE d’Apichatpong Weerasethakul
4. MOTHER de Bong Joon-ho
5. KABOOM de Gregg Araki
6. RUBBER de Quentin Dupieux
7. SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese
8. VÉNUS NOIRE d’Abdelatif Kechiche
9. ARMADILLO de Janus Metz
10. CARLOS – VERSION LONGUE d’Olivier Assayas

Recalés de justesse : A Serious Man, Breathless, The Social Network, White Material et la première heure de Enter the Void.

FLOP 10
1. LA ROBE DU SOIR de Myriam Aziza
2. CHATROOM d’Hideo Nakata
3. LA RAFLE de Rose Bosch
4. DES FILLES EN NOIR de J.-P. Civeyrac
5. ANNÉE BISSEXTILE de Michael Rowe
6. BIUTIFUL d’Alejandro Gonzalès Inarittu
7. LOVELY BONES de Peter Jackson
8. ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton
9. BRIGHT STAR de Jane Campion
10. VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU de Woody Allen


Laurent Hellebé

Hum, un classement ? Vu le peu de films que j’ai vu au cinoche cette année, je dirais que parmi mes préférés, il y a eu THE SOCIAL NETWORK de Fincher, FAIR GAME de Doug Liman, TÊTE DE TURC de Pascal Elbé. Et aussi INCEPTION de Nolan et THE TOWN de Ben Affleck… Dans les flops, EXPENDABLES : UNITÉ SPÉCIALE de Stallone et SALT de Phillip Noyce.


Stéphane Ledien

TOP 10
1. SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese
2. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
3. BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE ORLÉANS de Werner Herzog
4. THE GHOST WRITER de Roman Polanski
5. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
6. SCOTT PILGRIM de Edgar Wright
7. THE TOWN de Ben Affleck
8. HORS DE CONTRÔLE de Martin Campbell
9. MAMMUTH de Gustave Kervern et Benoît Delepine
10. THE KILLER INSIDE ME de Michael Winterbottom

Mention spéciale reprise grandiose: LES CHAUSSONS ROUGES de Powell & Pressburger
Prix du film sympathique mais inoffensif : THE KARATE KID de Harald Zwar

FLOP 5 ( eh non, je n’ai pas vu 10 mauvais films cette année)
1. PIRANHA 3D d’Alexandre Aja
2. IRON MAN 2 de Jon Favreau
3. LE GUERRIER SILENCIEUX, VALHALLA RISING de Nicolas Winding Refn : le silence est d’or, l’ennui est d’argent.
4. EXPENDABLES : UNITÉ SPÉCIALE (titre français à la con) de Sylvester Stallone : Stallone est un putain de réal’ (© Nicolas Zugasti) mais le scénario tient sur un timbre poste et le film part en sucette après 20 minutes. Les eighties, c’est l’fun, mais pas à n’importe quel prix.
5. LE LIVRE D’ELI des Frères Hughes (réalisation brillante, propos bondieusard. Non, merci).

Mention spéciale grand foutage de gueule :
CHATROOM d’Hideo Nakata. Quelle misère !


Fabien Le Duigou

TOP 10
1. TOY STORY 3 de de Lee Unkrich
2. SCOTT PILGRIM de Edgar Wright
3. INCEPTION de Christopher Nolan
4. DANS SES YEUX de Juan José Campanella
5. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
6. RUBBER de Quentin Dupieux
7. KICK-ASS de Matthew Vaughn
8. MACHETE de Robert Rodriguez et Ethan Maniquis
9. THE TOWN de Ben Affleck
10. MOURIR ? PLUTÔT CREVER ! de Stephane Mercurio

Mentions spéciales aux films que j’aurai aimé voir figurer dans mon classement
DRAGONS de Chris Sanders et Dean Deblois : pour une fois qu’un film d’animation américain qui ne sort pas de chez Pixar m’emballe autant !!!
PIRANHA 3D d’Alexandre Aja : le film le plus fun de l’année, mais je suis le seul à le penser à Versus !!!
ENTER THE VOID de Gaspard Noé : un trip visuel et sensoriel dont on ne ressort pas indemne…
SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese (Etat-Unis) : pour sa première moitié, nous ramenant aux meilleurs films noirs du 7e art.

Mentions spéciales aux remake américains de films européens réussis mais on se demande encore à quoi ça sert…
LAISSE-MOI ENTRER de Matt Reeves
LES TROIS PROCHAINS JOURS de Paul Haggis

FLOP 10
1. LA FÊTE DE VOISINS de David Haddad
2. RESIDENT EVIL : AFTERLIFE 3D de Paul W. S. Anderson
3. PREDATORS de Nimrod Antal
4. ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton
5. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
6. TWILIGHT CHAPITRE 3 : HÉSITATION de David Slade : hein ?!?! David Slade ?!?!? Le mec qui a réalisé Hard Candy et 30 jours de nuit ?!?!?
7. LE DERNIER MAÎTRE DE L’AIR de M. Night Shyamalan
8. FREDDY – LES GRIFFES DE LA NUIT de Samuel Bayer
9. PRINCE OF PERSIA : LES SABLES DU TEMPS de Mike Newell
10. AIR DOLL de Hirokazu Kore-Eda

Mention spéciale "séquelles décevantes" :
WALL STREET : L’ARGENT NE DORT JAMAIS d’Oliver Stone
IRON MAN 2 de Jon Favreau
MILLÉNIUM 2 : LA FILLE QUI RÊVAIT D’UN BIDON D’ESSENCE ET D’UNE ALLUMETTE et surtout MILLÉNIUM 3 : LA REINE DANS LE PALAIS DES COURANTS D’AIR de Daniel Alfredson.


Eric Nuevo

TOP 10
1. INCEPTION de Christopher Nolan
2. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
3. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
4. FANTASTIC MR. FOX de Wes Anderson
5. SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese
6. THE GHOST WRITER de Roman Polanski
7. RAIPONCE de Byron Howard
8. AGORA de Alejandro Amenábar
9. DES HOMMES ET DES DIEUX de Xavier Beauvois
10. À BOUT PORTANT de Fred Cavayé

Recalés de justesse : MOTHER, ENTER THE VOID, SCOTT PILGRIM

FLOP 10
1. LOVELY BONES de Peter Jackson
2. PHÉNOMÈNES PARANORMAUX de Olatunde Osunsami
3. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
4. PREDATORS de Nimród Antal
5. HARRY POTTER ET LES RELIQUES DE LA MORT – PARTIE 1 de David Yates
6. LÉGION – L’ARMÉE DES ANGES de Scott Charles Stewart
7. IRON MAN 2 de Jon Favreau
8. LE VILLAGE DES OMBRES de Fouad Benhammou
9. DJINNS de Hugues Martin
10. CHATROOM de Hideo Nakata


Philippe Sartorelli

TOP 10
1. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
2. INCEPTION de Christopher Nolan
3. KICK-ASS de Matthew Vaughn
4. SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese
5. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
6. SCOTT PILGRIM de Edgar Wright
7. LOVELY BONES de Peter Jackson
8. UNSTOPPABLE de Tony Scott
9. BURIED de Rodrigo Cortés
10. ROBIN DES BOIS de Ridley Scott

FLOP 10
1. PARANORMAL ACTIVITY 2 de Tod Williams
2. RESIDENT EVIL : AFTERLIFE 3D de Paul W. S. Anderson
3. SAW 3D de Kevin Greutert
4. L’APPRENTI SORCIER de Jon Turteltaub
5. RED de Robert Schwentke
6. FREDDY – LES GRIFFES DE LA NUIT de Samuel Bayer
7. PRINCE OF PERSIA : LES SABLES DU TEMPS de Mike Newell
8. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
9. TOP COPS de Kevin Smith
10. PREDATORS de Nimród Antal


Julien Taillard

TOP 5
1. SHUTTER ISLAND de Martin Scorsese
2. INCEPTION de Christopher Nolan
3. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
4. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
5. LE LIVRE D’ELI des Frères Hughes

Coup de cœur : MONSTERS de Gareth Edwards, un film aux critiques étrangement désastreuses.

FLOP 5
1. RESIDENT EVIL : AFTERLIFE 3D de Paul W. S. Anderson
2. IRON MAN 2 de Jon Favreau
3. FREDDY – LES GRIFFES DE LA NUIT de Samuel Bayer
4. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
5. PREDATORS de Nimród Antal

Prix spécial de la déception : EXPENDABLES : UNITÉ SPÉCIALE de Sylvester Stallone


Nicolas Zugasti

TOP 10
1. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
2. AGORA de Alejandro Amenabar
3. TOY STORY 3 de Lee Unkrich
4. SCOTT PILGRIM de Edgar Wright
5. DRAGONS de Chris Sanders et Dean Deblois
6. A SERIOUS MAN des Frères Coen
7. MOTHER de Bong Joon-Ho
8. KICK-ASS de Matthew Vaughn
9. LE LIVRE D’ELI des frères Hughes
10. LOVELY BONES de Peter Jackson

Mention "j’aurais bien aimé les inclure" pour: À BOUT PORTANT, INCEPTION, UNSTOPPABLE, VERY BAD COPS, THE TOWN, BURIED, GREEN ZONE, THE GHOST WRITER, ACCIDENT et la version longue d’AVATAR.

FLOP 10
1. La mort de Satoshi Kon : ce n’est pas la seule personnalité ciné à avoir trépassé (c’était une hécatombe cette année !) mais les autres, les Arthur Penn, Jean Rollin, Blake Edwards, Claude Chabrol, etc avaient eu une vie artistique bien remplie. Alors que le Japonais avaient encore énormément de choses à exprimer et formaliser. Oui, je suis toujours en deuil…
2. LA RAFLE de Roselyne Bosch
3. ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton
4. IRON MAN 2 de Jon Favreau
5. SKYLINE des frères Krause
6. MACHETE de Robert Rodriguez et Ethan Maniquis
7. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
8. LE DERNIER MAÎTRE DE L’AIR de M.Night Shyamalan
9. LE ROYAUME DE GA’HOOLE de Zack Snyder
10. LE GUERRIER SILENCIEUX – VALHALLA RISING de Nicolas Winding Refn



Tops & Flops des contributeurs

Pierre Gaffié

TOP 10
1. UN HOMME QUI CRIE de Mahamat-Saleh Haroun
2. SOUS TOI LA VILLE de Christoph Hochäusler
3. GIGANTIC de Matt Aselton
4. THE GHOST WRITER de Roman Polanski
5. LA RÉVÉLATION de Hans-Christian Schmid
6. DES FILLES EN NOIR de Jean Paul Civeyrac
7. DANS SES YEUX de Juan José Campanella
8. LE DERNIER ÉTÉ DE LA BOYITA de Julia Solomonoff
9. MANGE, PRIE, AIME de Ryan Murphy
10. LES PETITS RUISSEAUX de Pascal Rabaté.

[Je m'abstiendrais pour les "flops", car ce n'est pas trop dans mon tempérament]


Jean-Charles Lemeunier

Dans ce que j’ai aimé en 2010 parmi le peu de films vus en projection, je citerai KABOOM de Greg Araki, GAINSBOURG (VIE HÉROÏQUE) de Joann Sfar et, mais le film n’est pas encore sorti bien que déjà passé à Cannes, L’ÉTRANGE AFFAIRE ANGELICA de Manoel de Oliveira. Que rajouter à ça ? INVICTUS d’Eastwood ? THE TOWN d’Affleck ? LES INVITÉS DE MON PÈRE d’Anne Le Ny, voire TOUT CE QUI BRILLE de Géraldine Nakache et Hervé Mimran ? C’est vraiment parce que, je le redis, je n’ai pas vu grand chose et que, comme dit le dicton, faute de grives on se contente des merles…


Fabrice Simon

TOP 10
1. INCEPTION de Christopher Nolan
2. THE SOCIAL NETWORK de David Fincher
3. MOTHER de Bong Joon-ho
4. THE GHOST WRITER de Roman Polanski
5. FANTASTIC MR. FOX de Wes Anderson
6. BAD LIEUTENANT : ESCALE À LA NOUVELLE ORLÉANS de Werner Herzog
7. KICK-ASS de Matthew Vaughn
8. CRAZY HEART de Scott
9. BREATHLESS de Ik-june Yang
10. GREEN ZONE de Paul Greengrass

FLOP 10
1. LA RAFLE de Roselyne Bosch
2. LE CHOC DES TITANS de Louis Leterrier
3. CHATROOM de Hideo Nakata
4. LE DERNIER MAÎTRE DE L’AIR de M. Night Shyamalan
5. SAW 3D de Kevin Greutert
6. PIRANHA 3D d’Alexandre Aja
7. RESIDENT EVIL : AFTERLIFE 3D de Paul W. S. Anderson
8. WALL STREET : L’ARGENT NE DORT JAMAIS d’Oliver Stone
9. L’IMMORTEL de Richard Berry
10. L’ITALIEN de Olivier Baroux

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"The Social Network" de David Fincher

affiche du filml

La fin d’année approche, c’est bientôt l’heure de faire les comptes. Au moment du bilan de l’année ciné écoulée, nul doute que The Social Network figurera dans pas mal de "tops" et autres classements rétrospectifs (souvent à la meilleure place). L’occasion est d’autant plus belle de revenir, en version longue de l’article paru dans le numéro 20 de la revue, sur le film de David Fincher, renversant de maîtrise.

Un Homme d’exclusion
N’importe qui aurait pu adapter le scénario d’Aaron Sorkin contant l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook. Mais personne d’autre que David Fincher n’aurait pu en tirer une telle symbiose entre le verbe et l’image pour mettre en scène un film si actuel et si personnel. The Social Network n’est pas une énième success-story mais la mise à mort de l’ancien monde, l’avènement de relations humaines basées sur l’exclusion (accepter la demande d’ami ou pas), le récit d’un homme esseulé perdant son humanité au cœur du labyrinthe qu’il a créé.

The Social Network avait ainsi tout du projet casse-gueule : un sujet inintéressant cinématographiquement et d’innombrables et prolixes dialogues. Or, Fincher est parvenu à s’approprier les mots de Sorkin (scénariste de la série À la maison blanche) par sa science de la mise en scène, prouvant qu’il n’y a pas que Tarantino et McTiernan avec Basic pour dynamiter des bavardages.
Aussi trépidant qu’un thriller, le film est surtout une remarquable tragédie geek comme une pertinente radioscopie des relations sociales contemporaines. Un véritable film générationnel que l’on pourrait considérer comme la version 2.0 du Scarface de De Palma, Zuckerberg étant aussi isolé que Tony Montana au sommet de l’empire qu’il a édifié. À la différence que le nerd bouffe du code informatique et pas de la poudre blanche.

Adapter le scénario foisonnant de Sorkin s’avère être une véritable gageure aussi bien narrative que technique. Comment parvenir à dépasser ces contraintes pour mettre en forme ce récit ? Véritable esthète de l’image, Fincher a déjà prouvé à maintes reprises par le passé (à chaque film) sa capacité à accorder plus ou moins subtilement la mobilité de sa caméra avec les nécessités de l’histoire à mettre en images. À ce titre, The Social Network est sans aucun doute le film où il démontre une aisance magistrale car indécelable. Et la plus parfaite illustration du défi technique au service du récit est la matérialisation de deux personnages importants, les frères Winklevoss. Incapable de trouver des jumeaux pouvant interpréter les Winklevoss comme il le souhaite, Fincher va tout simplement, avec l’aide du département des effets-spéciaux, utiliser deux acteurs différents pour jouer les corps et plaquer sur l’un d’eux le visage de l’autre (en l’occurrence Armie Hammer). De même, l’obligation de contenir le script en deux heures de métrage afin de conserver le director’s cut donne une vitesse de parole aux personnages qui va complètement conduire la réalisation.
Ainsi, The Social Network n’est pas une jolie biographie illustrée mais une grandiose proposition de cinéma sur la domination, le remarquable portrait d’un être inaccessible et insondable totalement voué à son obsession (caractéristique commune de Fincher et de ses héros). Surtout, le film raconte le cheminement intellectuel et intime de Zuckerberg aboutissant à ce réseau social noyautant aussi bien internet que le réel.

Fin de l’ancien monde
Film sur les relations avec les autres, The Social Network nous montre d’emblée que celles-ci sont désormais soumises à des propriétés numériques. Le dialogue inaugural entre Zuckerberg et sa petite amie Erica Albright matérialise dans la réalité, par la simultanéité des sujets abordés, du débit rapide des paroles et l’impersonnalité des propos, les échanges électroniques d’un « chat ». Avec en point d’orgue à la conversation, Erica mettant fin à leur relation parce qu’elle est incapable de vivre dans le monde de Mark. Ici Fincher se contente de simples champs/contre-champs tout en jouant avec ses cadrages pour dynamiser les dialogues et appuyer sa démonstration. Les expérimentations formelles étant beaucoup plus développées par la suite.
Le soir où Zuckerberg pianote d’une main sur son blog pour déverser son ressentiment tandis que de l’autre, il pirate les serveurs du campus d’Harvard pour créer Facemash, le final club Phoenix procède à la réception de convives féminines convoyées dans un bus aux vitres immenses. Les actions sont montrées simultanément par un montage alterné pour en souligner la même finalité misogyne puisqu’il s’agit dans les deux cas d’exhiber de pimpantes créatures pour en comparer la beauté (Facemash) ou s’en délecter (la soirée). Mais en adoptant deux rythmes d’images différents (mouvements lascifs au ralenti pour les nantis contre la vitesse d’action et de réflexion de Mark) et en étendant l’action commencée dans la chambre d’étudiant de Zuckerberg à d’autres espaces, Fincher montre clairement que le monde d’élite de la jeunesse doré d’Harvard est en train d’être supplanté. Un remplacement pour l’instant différé, à cause de la rapide saturation des serveurs de la prestigieuse université, mais ce n’est que partie remise. Le temps que Zuckerberg profite de l’offre des jumeaux Winklevoss pour créer The Facebook et les piéger superbement lors de la course d’aviron. Filmée de manière très dynamique pour coller à la nature ultra-sportive des jumeaux, elle se double d’une subtile ironie, les Winklevoss perdant aussi bien cette course physique que celle virtuelle puisqu’ils se font joliment encapsulés par le réseau de Zuckerberg, l’épreuve ayant été filmée par des spectateurs et aussitôt mise en ligne sur Facebook. La fin de leur monde et le début d’une nouvelle ère. Fincher insiste d’autant plus sur l’artificialité désormais consommée de l’univers des Winklevoss que le début de la séquence multiplie les plans sur des maquettes et les cadres élargis donnent au décor, pourtant à ciel ouvert, des allures de miniatures.
Jusqu’à présent plutôt atone, la caméra retrouve une certaine liberté pour illustrer la revanche du nerd sur l’athlète. Cette caméra libérée, on la retrouvera à plusieurs reprises notamment dans le night-club et la villa louée par Mark. Mais ses effets a priori ostentatoires traduisent avant tout l’emprise de Zuckerberg. Par ses mouvements, la caméra pallie son absence physique (la course d’aviron) ou linguistique (face à Sean Parker dans la discothèque, il ne pipe mot). Il convient également de relever que cette motricité est décuplée dès que Sean Parker apparaît (dans la villa, la caméra passe par la fenêtre puis traverse le salon d’un travelling latéral), montrant que ce dernier libère l’enthousiasme et la créativité de Mark. Le fondateur de Napster est une vraie source d’inspiration pour le créateur de Facebook avant d’être une figure d’adoration comme le laisse suggérer le témoignage d’Eduardo.

Social leaks
Zuckerberg, contrairement à ses adversaires, a parfaitement intégré les possibilités de relations dématérialisées par les flux. Ce qui l’intéresse est d’être partie prenante de ce village global que représente internet et pas seulement devenir un actif contributeur. La volonté de mettre fin au monde symbolisé par le campus d’Harvard prend sa source dans sa rupture amoureuse, dont Facemash est la réaction épidermique, mais également dans la déception que représente les final clubs tant prisés. Lors de son entrevue avec les Winklevoss, Zuckerberg comprend que son talent de programmeur est le sésame qui lui permettra de pénétrer plus avant que l’antichambre dans laquelle il est pour l’instant cantonné. C’est en observant ces lieux mythiques, finalement peu excitants, et au son de la condescendance de ses prescripteurs que Mark mûrit, à la vitesse d’une connexion ADSL, l’idée de créer son propre club exclusif. Son ambition et sa haute estime de lui-même ne pouvant se contenter du garage à vélo que représentent désormais à ses yeux ces clubs huppés. Bien décidé à en finir avec cette figuration obsolète, il va non seulement absorber l’ancien monde mais également en détruire les fondements. Aux trois mensonges liés à la statue du fondateur de l’université d’Harvard, Zuckerberg va opposer un monde de la transparence généralisée. De l’ombre recouvrant chaque coin du campus (une caractéristique graphique brillamment travaillée par le directeur de la photo Jeff Cronenweth et savamment orchestrée par Fincher), nous passons à la lumière d’un environnement physique et virtuel de plus en plus spacieux. Alors que Wikileaks se propose de donner accès aux citoyens aux documents censés ne jamais être divulgués, Facebook permet de tout connaître (ou presque) de la vie de chacun. Il est d’ailleurs fascinant de constater la capacité de ce réseau à neutraliser les réticences de ses utilisateurs à renseigner eux-mêmes des données privées sur un gigantesque fichier. Mais c’est un autre sujet…
Une société de la transparence est en train de se créer. Là encore, Fincher l’illustre magistralement lorsqu’Eduardo prend conscience qu’il s’est fait avoir. Celui-ci se retourne et aperçoit à travers la porte vitrée, Mark, écouteurs sur les oreilles, en train de programmer comme un malade et au deuxième plan, dominateur, Sean debout en train de sourire. Tout devient dramatiquement limpide. Cependant, cette transparence totale sur laquelle s’est bâti le réseau est illusoire (tout comme l’est celle de Wikileaks qui en noyant la toile de données ne fait qu’obstruer la vérité). Alors que l’environnement de Zuckerberg est toujours plus constitué de vitres, celles-ci donnent plutôt une impression d’opacité tant la réalisation s’ingénie à toujours opposer à son reflet un élément (pluie ruisselant sur des vitres, projections de champagne, luminosité…) perturbant sa perception.
Facebook a totalement noyauté internet et même redéfini les comportements puisqu’on en vient à reprocher à quelqu’un dans la réalité, le statut de son profil facebook (la petite amie d’Eduardo piquant sa crise en lui reprochant de ne pas avoir mis à jour son statut de célibataire) ou les demandes « d’amitié » rejetées (voir l’épisode « You Have 0 Friend » de la 14ème saison de South Park illustrant en vingt minutes tous les excès, toutes les dérives comportementales liées à ce réseau). Fincher retranscrit à l’écran la progression du maillage imposé par Facebook puisque le cadre d’action s’élargit, passant d’une obscure chambre d’étudiant à une immense surface de travail ouverte, à mesure que le réseau prend de l’ampleur. L’omniprésence des vitres est à ce titre éloquente puisqu’elles remplissent progressivement l’espace, parvenant à remplacer les parois traditionnelles. Zuckerberg veut construire une société régie par la transparence des relations humaines, savoir d’un simple clic ce que pense son interlocuteur, son statut social (en couple ou non). Mais les parois de verre ne sont qu’une cage de plus pour Zuckerberg lui-même qui demeure isolé des autres (il bouffe du code sans se préoccuper de l’agitation du monde alentour). Complètement déconnecté dans un univers constitué de vitres, il apparaît comme un freak sous verre, un monstre que l’on exhibe.

Labyrinthe
Parmi les thématiques circulant dans l’œuvre du réalisateur, il y en a une qui retient particulièrement l’attention puisqu’elle définit parfaitement la volonté plastique, l’obsession formelle et la pensée narrative de ce génie.
Fincher se consacre depuis toujours à construire un environnement à l’image des personnages moteurs de l’histoire : la planète-prison de Alien 3, la mégalopole dépressive soumise à l’action du démiurge John Doe (Seven), le petit monde sous contrôle de Nicholas Van Orton (The Game), les repaires souterrains et clandestins mutant en un groupuscule dirigé par Tyler Durden (Fight Club), la chambre forte inviolable idéale pour la craintive et agoraphobe Meg Altman (Panic Room), la société saturée de signes à décrypter dans laquelle se meut le journaliste Robert Graysmith (Zodiac), l’existence de cinéma vécue à rebours par Benjamin Button. Fincher édifie, à l’aide de ses mouvements d’appareil, de véritables labyrinthes architecturaux et narratifs dont l’enjeu pour ses héros est de s’en extirper. Parvenir à s’échapper de cet enfer obsessionnel pour retrouver foi en l’humain. Une mise à l’épreuve ultime puisque cela se terminera bien souvent par une mise à mort symbolique (David Mills découvrant le contenu du paquet morbide de John Doe, Nicholas se jetant du toit) ou physique (le sacrifice de Ripley, le suicide du narrateur de Fight Club, Button redevenant fœtus) pour ceux ayant échoué à renouer avec leur humanité. The Social Network explore cette voie mais pour mieux en prendre le contre-pied.
Mark Zuckerberg représente la quintessence des personnages fincheriens, il construit ce réseau en réponse à ses propres frustrations et déconvenues, l’organisant selon ses propres règles alors qu’il se trouve en passe d’être exclu du jeu social conventionnel (les deux conciliations rythmant le métrage et soulignant la perte des derniers points d’ancrage). Il n’est pas dans une logique entrepreneuriale, il laisse ce soin à son meilleur ami Eduardo et à Sean. Il n’agit qu’en réaction à sa petite amie (elle rompt, il crée facemash ; elle refuse de renouer le contact, il étend Facebook). Le labyrinthe social qu’il érige et qui englobe pratiquement 500 millions de personnes enfermera à terme la société (mais n’est-ce pas déjà le cas quand la moindre page internet est siglé d’un « f » blanc sur fond bleu ?). En ce sens, on peut dire que Zuckerberg s’approprie les tonitruantes paroles de Rorschach dans les pages du comic-book Watchmen de Moore et Gibbons qui, s’adressant aux autres détenus du pénitencier où il est prisonnier, déclame : « Ce n’est pas moi qui suis enfermé avec vous. C’est vous qui êtes enfermés avec moi ! ».
En fin de compte, Zuckerberg n’a pas façonné ce labyrinthe pour que lui-même retrouve en son centre son humanité perdue, refoulée par tant de déceptions affectives (de ses contemporains, de son meilleur ami, de sa copine) mais il l’a fait à notre intention, pour nous y perdre. Ainsi, la caméra de Fincher peut être considérée comme le fil d’Ariane nous menant au cœur de ce film-labyrinthe pour nous retrouver face à face avec Zuckerberg que l’on doit alors considérer comme le Minotaure. Une créature encore plus choquante et troublante que le Minotaure John Doe puisqu’ici nous avons pu observer de près sa transformation progressive, son évolution monstrueuse. Et tel le monstre mythique, Zuckerberg voue son existence à la dévoration de l’ancien monde, de ses contemporains, d’une jeune fille. Comme le montre la fin signifiante (voire subversive) du métrage, il est parvenu à « dévorer » Erica qui n’a même plus d’existence physique puisqu’elle apparaît seulement en tant que simple photo d’un profil facebook. Zuckerberg est à la fois Dédale et le Minotaure, architecte génial et dévoreur insatiable. Sa capacité a absorber les âmes étant superbement illustrée par ce décompte géant trônant dans les nouveaux locaux de la société et s’égrenant jusqu’à afficher le millionième inscrit.

I, Robot
Personnage fascinant, ce génie informatique d’exception est surtout un monstre de froideur. À mesure que le maillage virtuel et relationnel qu’il a créé s’étend, Zuckerberg se robotise devenant de plus en plus inexpressif. Un devenir machine qui se dévoile dans sa manière d’évaluer la situation, son manque d’intérêt pour les confrontations juridiques qui le concernent pourtant au plus haut point, ses réponses parfois elliptiques et immédiates (le "I’m in" alors que les jumeaux sont en train de lui exposer leur projet), son débit de paroles qui s’apparente clairement à du haut débit informatique. De même, sa façon d’observer les gouttes de pluie ruisselant sur la vitre donne l’impression qu’il peut en voir la composition moléculaire, en déterminer l’algorithme de fonctionnement. Dans ses relations avec les autres, que ce soit lors de confrontations avec l’autorité institutionnelle (le conseil de discipline, les deux conciliations) ou d’échanges avec ses semblables, il instaure une logique comportementale binaire, c’est un sale con ou non, soit on est avec lui ou contre lui. Plus de place pour le facteur humain, l’affect. Une rationalité extrême qui s’illustre dans le dernier plan : tôt ou tard Erica acceptera sa demande d’ami.

Comme le narrateur/Durden de Fight Club, Zuckerberg perd le contrôle de la création qui devait sinon révolutionner le monde, du moins en proposer une alternative. Un processus créatif (infusant d’ailleurs toute la filmographie de Fincher) dont l’origine est à chaque fois une fille perdue (Marla/Erica), soit un bon résumé de l’Histoire des relations sociales de l’humanité. Quel que soit au final le statut de Zuckerberg, Minotaure moderne ou Tony Montana contemporain, The Social Network traduit l’illusion d’une génération qui pense que sa vie changera aussi facilement que l’on rafraîchit la page s’affichant à l’écran.

Nicolas Zugasti

> Retrouvez la version "papier" (et plus courte) de cet article dans le dossier spécial "mondes virtuels" de Versus n° 20, actuellement disponible.



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Analyse du générique de "Point Break" de Kathryn Bigelow

Partie intégrante d’un film, le générique suscite pourtant peu d’intérêt, autant de la part du spectateur que de certains cinéastes. Il est vrai que voir s’afficher les crédits sur des images insignifiantes car n’ayant qu’un rapport lointain avec le film qui suivra peut avoir tendance à ennuyer.
Pourtant, le générique de film ou de séries peut présenter, par bien des aspects, un attrait en tant que séquence à part entière de l’œuvre – celui remarquable de la série Dexter permet de s’introduire subrepticement dans l’intimité ritualisée de ce tueur en série servant dans la police de Miami et nous révéler de façon fragmentée le fonctionnement comme la nature de la bête – et en tant que véritable forme d’art.
Le plus célèbre créateur d’art-générique est sans conteste Saul Bass. Graphiste génial, il a une vision et une façon de concevoir le générique en totale contradiction avec les habitudes prises car pour lui « un film commence dès la première image ». C’est sa rencontre en 1954 avec Otto Preminger pour qui il dessine l’affiche de la comédie musicale Carmen Jones qui s’avèrera décisive. Séduit, ce dernier lui demandera de créer l’affiche et le générique de son Homme au bras d’or et par la suite il collaborera avec des cinéastes de la trempe de Kubrick, Scorsese et surtout Hitchcock dont les magnifiques génériques de Sueurs froides, La Mort aux trousses et Psychose resteront dans les mémoires (et participant à faire de ces chefs-d’œuvre du 7ème art, des classiques indémodables). Le style inimitable de Bass s’attache à retranscrire de manière très graphique (animation, photos…) la thématique principale du film ou procède déjà à une certaine forme de caractérisation des personnages. Ses créations constituent ainsi de véritables œuvres que l’on peut qualifier de pop art, donnant aux génériques qu’il crée une fantastique dimension narrative et artistique. Le générique de Attrape moi si tu peux de Spielberg constitue ainsi un véritable hommage au travail de Bass.

De même, on peut relever l’incroyable générique de Seven qui bien qu’éloigné de l’abstraction caractérisant Bass n’en demeure pas moins un maillon essentiel du chef-d’œuvre noir et poisseux de David Fincher puisqu’il déstabilise d’emblée en montrant l’univers dérangé de celui qui se nommera John Doe. L’importance des premières images, la belle Kathryn Bigelow en a une conscience aigüe puisque chacun de ses films se déterminera par rapport au générique et/ou à la première séquence qui serviront de répétition et de mises en situation de ce que les héros auront à subir par la suite. Introduire l’action de manière explosive ou excitante, définir précisément les enjeux et/ou les liens qui vont unir les personnages, tels sont les objectifs poursuivis par la cinéaste dans les premières images débutant Blue Steel, Aux Frontières de l’aube, K19 ou Démineurs.
Dans cette veine, le générique de Point Break est sans aucun doute le plus signifiant et le plus significatif.
Point Break peut être perçu a priori comme un énième actioner tel que les nineties en ont délivré des tombereaux, excitant mais sans cervelle. En effet, son pitch est des plus classique voire même basique.
Un jeune agent du F.B.I, Johnny Utah (Keanu Reeves) intègre le bureau fédéral de Los Angeles et aura comme première mission (baptême du feu) de démasquer un gang de braqueurs de banques portant les masques d’ex-présidents américains (Carter, Johnson, Nixon et Reagan). Son équipier l’agent Pappas (Gary Busey) pense qu’il s’agit d’un groupe de surfeurs. Et voilà notre recrue tentant d’infiltrer ce milieu aux codes bien particuliers, à mille lieues de ceux régissant le bon côté du badge. Seulement, Utah va peu à peu s’enticher de la belle Tyler (Lori Petty), ex-copine de Bodhi (Patrick Swayze dans son meilleur rôle), leader charismatique et gourou mystique de cette communauté de surfeurs vivants de et par l’adrénaline sous toutes ses formes : surfer des vagues gigantesques de jour comme de nuit, figures aériennes lors de chutes libres (braquage de banques ?)… C’est d’ailleurs dans la relation entre Bodhi et Utah, en plus des incroyables talents formels et narratifs de la grande Kathryn, que le film gagne ses lettres de noblesse. À noter que si James Cameron, mari de Bigelow à la ville, a participé au scénario (sans être crédité) et à l’élaboration du film, Point Break est en premier lieu une œuvre de Bigelow. Ce n’est pas parce que Johnny s’écrie qu’il est le « roi du monde » alors qu’il vient d’effectuer un ride en plein nuit, que les personnages munis d’un fusil à pompe le rechargent d’une main comme le Terminator, que le personnage de Tyler renvoie à l’archétype cameronien de la femme forte isolée en milieu masculin ou que l’élément principal du film est l’eau qu’il faut en conclure à la mainmise de Cameron et incidemment lui prêter tous les mérites. Fin de la parenthèse.
Progressivement, Johnny va être séduit par ce mentor et sa philosophie, l’amenant à s’interroger sur son engagement dans les forces de l’ordre. L’enquête, d’abord pragmatique, va peu à peu laisser place au doute et à la crise identitaire. Car Point Break ne se réduit pas à une simple opposition entre deux conceptions de la vie comme les noms des personnages pouvaient le présager : Bodhi rappelant l’essence spirituelle de Boudha tandis que Utah renvoie au côté terre à terre personnifiant l’état mormon.
Transgression des limites, fluctuations des frontières morales, indétermination des personnalités tels sont les enjeux qui vont animer ce petit classique de l’action et que le générique va magistralement illustrer et mettre en place.

Point Break peut être traduit par point de rupture, soit le point où Johnny Utah, à l’instar des personnages de Johnnie To, sera déchiré entre sa loyauté envers sa profession, sa fonction, et son amour et amitié pour Bodhi et sa petite amie. Une rupture avec son environnement institutionnel qui intervient au moment où il est parfaitement intégré au milieu des surfeurs. Autrement dit, Point Break désigne aussi un point de jonction entre deux individus que tout sépare a priori. Ainsi, les premières images du générique font défiler horizontalement les noms des deux principaux interprètes jusqu’à ce qu’ils s’entrelacent, figurant d’emblée un rapprochement qui structurera tout le métrage. Entrelacement qui s’opère également sur les deux mots composant le titre du film et marquant la confusion qui sera à l’œuvre.



captures d'écran du générique de Point Break

Nous passons ensuite à la présentation des personnages principaux ou plutôt à celle de Johnny Utah dont le film retrace le parcours initiatique. La succession de mini-séquences alternant la vision d’un surfeur glissant sur les vagues avec Utah canardant au fusil à pompe des cibles mouvantes, semble appuyer des différences qui conduiront à la confrontation violente. Scènes baignées de la lumière du soleil couchant contre scènes aux tonalités ternes car se déroulant sous une pluie battante, chaleur contre froideur, horizon dégagé contre plans serrés sur l’action évacuant tout arrière-plan, communion avec une nature élémentaire (l’eau) contre instincts et célérité mortifères. Oui, tout ne paraît être que pure opposition. Mais le mélange des noms au début aiguille vers une signification plus pertinente. En effet, le surfeur filmé en contre-jour a le visage dans l’ombre (un simple corps, donc. Bodhi ?), soulignant le questionnement auquel sera soumis l’agent du F.B.I : Qui est-il réellement ?



captures d'écran du générique de Point Break

L’alternance se poursuit entre ce surfeur sans visage évoluant avec grâce et Johnny se mouvant et jouant de la gâchette de plus en plus rapidement. La vitesse et la précision avec laquelle chacun se déplace dans son élément accentuent leur proximité comme leur différence. L’enjeu du film à venir consistera à tenter de faire co-exister sur le même plan ces deux mondes. Et l’on sent déjà que cela ne se fera pas sans heurts.



captures d'écran du générique de Point Break

Enfin, le générique dans son final s’attarde sur le visage souriant de Johnny. Il vient de boucler le parcours dans un temps satisfaisant son instructeur. L’agent peut être fier de lui. Il a l’air heureux et rien ne semble pouvoir altérer cet état. Sauf que le générique se conclue sur un ultime ride du surfeur recouvrant l’écran d’eau, la caméra ayant plongé dans le rouleau. Johnny Utah est prêt d’être submergé.



captures d'écran du générique de Point Break

Ce générique, que l’on peut aisément qualifier de première séquence du film, est d’autant plus remarquable que la séquence finale où Johnny retrouve un Bodhi prêt à s’élancer vers la mère de toutes les vagues en offre un parfait contrechamp ou plutôt un contrepoint de vue. Nous avons également une ambiance dépressive due à la pluie et à la grisaille qu’elle génère mais elle traduit visuellement l’état d’esprit de l’agent qui malgré ses efforts ne peut se résoudre à enfermer son « ami » épris de liberté. Un contraste saisissant puisque c’en est fini des sourires. Johnny laisse Bodhi rejoindre son destin funeste, se retrouvant seul et plus indéterminé que jamais : il a totalement adopté un look de surfeur et en s’éloignant de la plage, il balance son insigne dans l’eau.

Point Break est bien plus qu’un film culte dont les séquences les plus énergiques nourrissent les conversations de geeks (comme les partenaires de l’excellent Hot Fuzz d’Edgar Wright) ou sujet à pastiche (lors de la séquence d’anthologie de poursuite à pied sur la croisette de La Cité de la peur des Nuls). Sa profondeur se révèle en partie au long d’un générique admirable de précision et concision et qui rappelle au passage l’importance qu’il peut revêtir dans le récit.

Nicolas Zugasti

> Lire aussi le "Suivi de carrière" consacré à la réalisatrice dans VERSUS N° 17, toujours disponible sur le site.








Des hauts et des bas pour l’année-ciné 2009

Des hauts et des bas

Alors que le versusien en chef déplorera pour la deuxième année consécutive une mutinerie au sein de ses troupes (après Redacted l’an passé, c’est cette fois Jusqu’en enfer qui se retrouve loin du podium, et ce, malgré le fayotage de Fabien Le Duigou), Hendy Bicaise rappelle lui que deux des grands vainqueurs de l’année, Clint Eastwood et Quentin Tarantino, "ont survolé l’année de cinéma avec une aisance dingue, et [qu']ils savent juste exactement ce que les spectateurs (français, surtout), aiment !" Si le premier est depuis longtemps déifié au sein de la rédaction, le second est en passe de l’être, suivi de près par les "jeunes" David Fincher et Darren Aronofsky, qui font plus que jamais l’unanimité autour d’eux. Anciennement mariés, Kathryn Bigelow et James Cameron (étonnant d’ailleurs de voir les mensuels cinéma balancer leur bilan de fin d’année sans même d’avoir vu ce film-monstre qu’est Avatar !?) sont présents également, dans un ménage à trois avec Danny Boyle, couvant une nouvelle génération de cinéastes qu’il nous faudra surveiller de très près à l’avenir, avec entre autres Tomas Alfredson, Neill Blomkamp et Tom Tykwer (L’Enquête échouant de justesse aux portes de ce classement, de nouveau au grand désespoir du rédac’ chef !).

Côté flops : des séries en roue libre plus fades les unes que les autres : Vendredi 13, Transformers, Twilight, The Descent, Ong-Bak ; et des tâcherons ou pseudo-auteurs-racoleurs que plus rien n’arrête : David Morley, Jaime Rosales, Ulrich Seidl, le duo Jacques-Olivier Molon et Pierre-Olivier Thévenin, Jean-Paul Lilienfeld, Chris Nahon, Stephen Sommers, Alex Proyas, Hannelore Cayre, Ruben Östlund, Charles Nemes, Jean-Pierre Jeunet, Tony Ja ; quand à l’avenir vous lirez ces noms sur une affiche, vous aurez le droit d’y réfléchir à deux fois avant de donner votre argent à "ces artisans de la merde sur grand écran" (dixit Stéphane Ledien). Enfin mention spéciale à Steven Soderbergh, roi des montagnes russes, capable du plus anecdotique et futile avec Girlfriend Experience, du biopic à rallonge avec Che, et d’une comédie intelligente (The Informant!), le tout dans la même année !

TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. Gran Torino
2. Inglourious Basterds
3. The Wrestler
4. L’Étrange histoire de Benjamin Button
5. Avatar
6. Morse
7. Jusqu’en enfer
8. Démineurs
9. District 9
10. Slumdog Millionaire

FLOP 10 DE LA RÉDACTION

1. Mutants [David Morley]
2. Un Tir dans la tête [Jaime Rosales]
3. Import Export [Ulrich Seidl]
4. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
5. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
6. Humains [Jacques-Olivier Molon & Pierre-Jérôme Thévenin]
7. Terminator Renaissance [McG]
8. Watchmen [Zack Snyder]
9. La Journée de la jupe [Jean-Paul Lilienfeld]
10. Twilight – Chapitre 1 : Fascination [Catherine Hardwicke] & Twilight – Chapitre 2 : Tentation [Chris Weitz]

Classement recueilli et calculs établis et présentés par Julien Hairault



Meilleur film de l’année 2009 pour la Rédaction : Gran Torino de Clint Eastwood


> Lire aussi VERSUS n° 5 (totale Tarantino) et VERSUS n° 7 (totale Eastwood)



Tops & Flops des rédacteurs

Hendy Bicaise

TOP 10
1. The Wrestler
2. Synecdoche, New York
3. Tokyo Sonata
4. L’Étrange histoire de Benjamin Button
5. 24 City
6. Kinatay
7. The Box
8. Accident
9. Avatar
10. Les Beaux Gosses

Et ce fut plus dur que jamais de n’en mettre que 10… donc je n’hésite pas à offrir mes nombreuses mentions spéciales aux chers suivants :
La Route, Tetro, Little New York, Le Ruban Blanc, Tellement proches, This is it, Watchmen, Coraline, Là-Haut, Fish Tank, Vengeance, Morse, Les Derniers jours du monde, Les Trois Royaumes, Funny People, La Dernière maison sur la gauche

FLOP 10
1. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
2. De l’autre côté du lit [Pascale Pouzadoux]
3. Smart People [Noam Murro]
4. Hannah Montana, le film [Peter Chelsom]
5. Safari [Olivier Baroux]
6. Le Missionnaire[Roger Delattre]
7. Thirst [Park Chan-wook]
8. Coco [Gad Elmaleh]
9. Les Herbes folles [Alain Resnais]
10. La journée de la jupe [Jean-Paul Lilienfeld]

Mention spéciale grand foutage de gueule même si pas vu en entier… :
Un Tir dans la tête de Jaime Rosales


Julien Hairault

TOP 10
1. Morse
2. Inglourious Basterds
3. The Wrestler
4. Avatar
5. Gran Torino
6. Vincere
7. Still Walking
8. Harvey Milk
9. District 9
10. Jusqu’en enfer

FLOP 5
Le podium pour trois films français bien honteux :
1. La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld
2. Commis d’office de Hannelore Cayre
3. Micmacs à tire-larigot de Jean-Pierre Jeunet
Et les deux caprices cannois que furent les blagues…
4. …Antichrist de Lars Von Trier
5. …et Vengeance de Johnnie To


Stéphane Ledien

TOP 10
1. Jusqu’en enfer
2. L’Enquête
3. Gran Torino
4. Démineurs
5. Inglourious Basterds
6. Une Affaire d’État
7. District 9
8. Morse
9. La Dernière Maison sur la gauche [Dennis Iliadis]
10. ex-æquo : Jerichow [Christian Petzold] & Les Beaux Gosses

Mentions spéciales :
Violent Days de Lucile Chaufour
Winnipeg mon amour de Guy Maddin

Film inédit qui ne sortira jamais mais qui mériterait de :
War, Inc. de Joshua Seftel [en couverture de VERSUS n° 17 !]

FLOP 10
1. Import Export [Ulrich Seidl]
2. Un Tir dans la tête [Jaime Rosales]
3. Girlfriend Experience [Steven "je suis un auteur, non ? non ?" Soderbergh]
4. Terminator Renaissance [McG]
5. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
6. Dragonball Evolution [James Wong]
7. Los Bastardos [Amat Escalante]
8. Lino [Jean-Louis Milesi]
9. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
10. Mutants [David Morley]

Mention spéciale grand foutage de gueule :
Un Tir dans la tête de Jaime Rosales (doublé gagnant !)


Fabien Le Duigou

TOP 10
1. Jusqu’en enfer
2. L’Étrange histoire de Benjamin Button
3. Gran Torino
4. Morse
5. Slumdog Millionaire
6. La Route
7. Inglourious Basterds
8. L’Enquête
9. Une Affaire d’État
10. Un Prophète

Mentions spéciales à…
Coraline, aussi beau que le livre dont il est adapté.
Hunger que je n’avais pas vu en 2008.
Et Bronson qui m’a étonné.
Je n’ai vu ni Avatar, ni Démineurs, ni The Box. Peut-être certaines de mes mentions spéciales de 2010, quand je les aurai visionnés !

FLOP 10
1. Un Tir dans la tête [Jaime Rosales]
2. Import Export [Ulrich Seidl]
3. Happy Sweden[Ruben Östlund]
4. Le Séminaire [Charles Nemes]
5. Ong-Bak 2, la naissance du dragon [Tony Jaa]
6. Vacances à la grecque [Donald Petrie]
7. Twilight – Chapitre 1 : Fascination [Catherine Hardwicke]
8. Harry Potter et le Prince de sang mêlé [David Yates]
9. 12 Rounds [Renny Harlin]
10. 2012 [Roland Emmerich]

Mention spéciale "mauvais films dont je ne me souviens même pas (ou presque)" :
Girlfriend Experience & Vendredi 13


Eric Nuevo

TOP 10
1. L’Étrange histoire de Benjamin Button
2. The Wrestler
3. Inglourious Basterds
4. Gran Torino
5. Étreintes brisées
6. Avatar
7. Démineurs
8. Un Prophète
9. Sin Nombre
10. District 9

Mentions spéciales :
Star Trek
Ponyo sur la Falaise
Coraline
Tetro

FLOP 5
1. Humains [Jacques-Olivier Molon & Pierre-Olivier Thévenin]
2. Prédictions [Alex Proyas]
3. Mutants [David Morley]
2. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
3. The Descent : Part 2 [Jon Harris]


Julien Taillard

TOP 10
1. Gran Torino
2. Là-Haut
3. Slumdog Millionaire
4. The Chaser [Hong-jin Na]
5. Star Trek
1. District 9
2. Welcome
3. Avatar
4. Inglourious Basterds
5. 2012

FLOP 10
1. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
2. G.I. Joe – Le Réveil du Cobra [Stephen "je ne fais plus que de la merde et j'aime ça !" Sommers]
3. Watchmen [Zack Snyder]
4. Terminator Renaissance [McG]
5. Mutants [David Morley]
6. Humains [Molon & Thévenin]
7. Les Cavaliers de l’Apocalypse [Jonas Akerlund]
8. Vendredi 13 [Marcus Nispel]
9. Saw VI [Kevin Greutert]
10. Prédictions [Alex Proyas]


Nicolas Zugasti

TOP 10
1. Inglourious Basterds
2. Démineurs
3. Avatar
4. Gran Torino
5. Les Trois Royaumes
6. District 9
7. Ponyo sur la Falaise
8. Ex-æquo : Là-Haut & La Tour Au-Delà des Nuages [Makoto Shinkai, inédit DVD]
9. Morse
10. Ex-æquo : Un Prophète & Une Affaire d’État

J’aurais aimé pouvoir les inclure : Public Enemies de Michael Mann, Vengeance de Johnnie To, Bronson de Nicolas Winding Refn, United Red Army de Kôji Wakamatsu, Jusqu’en enfer de Sam Raimi, Funny People de Judd Apatow, The Box de Richard Kelly, Max et les Maximonstres de Spike Jonze

FLOP 10
1. Humains [Molon & Thévenin]
2. Transformers 2 : La Revanche [Michael Bay]
3. Le Petit Nicolas [Laurent Tirard]
4. Watchmen [Zack Snyder]
5. X-Men Origins : Wolverine [Gavin Hood]
6. Twilight – Chapitre 1 : Fascination [Catherine Hardwicke]
7. The Descent : Part 2 [Jon Harris]
8. Mutants [David Morley]
9. Blood : The Last Vampire [Chris Nahon]
10. Twilight – Chapitre 2 : Tentation [Chris Weitz]



Tops & Flops des contributeurs (à suivre)

Laurent Dauré

TOP 5
1. Boy A
2. Let’s Make Money
3. Silver City
4. Mary et Max
5. Choron, dernière


Philippe Sartorelli

TOP 10
1. Avatar
2. L’Étrange Histoire de Benjamin Button
3. Public Enemies
4. Là-Haut
5. Star Trek
6. Jusqu’en enfer
7. Gran Torino
8. Démineurs
9. The Box
10. Watchmen

FLOP 10
1. Coco [Gad Elmaleh]
2. King Guillaume [Pierre-François Martin-Laval - il faudrait que les comiques français cessent de faire du cinéma une bonne fois pour toutes]
3. Dragonball Evolution [James Wong]
4. Paranormal Activity [Oren Peli]
5. G.I. Joe – Le Réveil du Cobra [Stephen Sommers]
6. Fast & Furious 4 [Justin Lin]
7. Fame – Le Film [version 2009 - Kevin Tancharoen]
8. Saw VI [Kevin Greutert]
9. [REC] 2 [Paco Plaza & Jaume Balagueró]
10. X-Men Origins : Wolverine [Gavin Hood ; très attendu et grosse déception à l'arrivée]




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