Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, Abyss, action, affiche, Alexandre Tylski, Alice, aliens, androïde, Avatar, Bishop, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, classes, conversion, critique, découpage, DVD, identification, insubmersible, intimité, Jack, Jake Sully, James Cameron, James Horner, liberté, Lindsay Brigman, lutte, mains, Miroir, montage, mouvements de caméra, mythologique, naufrage, Oscar, ouïe, parcours, passager, place, plan, plans, poupe, proue, proximité, reflet, revue, revue versus, revueversus.com, romance, Rose, séance, séances, séquence, sensoriel, sensuel, sorties, sorties ciné, spectateur, Terminator, Tim Burton, Titanic, toucher, traveling, versus.com, versusmag.fr, vue

En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.
Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.
Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)
On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.
Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.
Nicolas Zugasti
Filed under: VIDÉO CLUB | Tags: accident, action, affiche, caméra, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, coïncidences, Collision, critique, culpabilité, Dante Lam, DVD, enlèvement, Hong-Kong, Johnnie To, Milky Way, nerveux, Nick Cheung, Nicolas Tse, Polar, poursuite, rédemption, revue, revue versus, revueversus.com, rues, séance, séances, Snipers, sorties, sorties ciné, The Insider, The Twin Effects, versus.com, versusmag.fr

Depuis 1998 et son électrisant Beast Cops, Dante Lam s’est quelque peu fourvoyé dans des œuvres au mieux passables si l’on prête un œil indulgent à The Twin Effects ou Snipers (au moins les séquences d’action apportent-elles leurs lots de satisfaction à défaut d’être transcendantes). Celui que l’on pouvait un temps considérer comme un fer de lance du renouveau de l’actionner made in HK hors du landernau de la Milkyway de Johnnie To n’a jamais vraiment confirmé son potentiel. Du moins jusqu’à ce qu’en 2011 The Insider (chroniqué dans le DVD Park n°7) vienne redorer son blason avec un polar hargneux où un ex-taulard (Nicolas Tse) tentait de s’affranchir du milieu du gangstérisme duquel il est issu ainsi que d’un policier (Nick Cheung) un brin manipulateur l’utilisant comme nouvel indic. Si la narration pêchait par une certaine outrance dramatique, la tension progressive se développait autant par le biais de séquences à l’action brutale que plus intimistes où les liens entre les différents protagonistes se révélaient et se raffermissaient de manière inattendue. Une structure reprise de The Crash qui bien que disponible en DVD depuis le 04 avril 2012 chez Wildside est chronologiquement antérieur à The Insider. Une étrangeté de l’exploitation et de la distribution puisque The Beast Stalker (titre initial non conservé) avait tourné dans de multiples festivals, notamment celui de Beaune en 2009, récoltant quelques récompenses mais surtout des avis positifs. Un accueil mérité, même si là encore, tout n’est pas parfait, The Crash parvenant à surprendre malgré des situations rebattues par ailleurs. Surtout, Dante Lam développe une ambiance et s’appuie sur un traitement renvoyant (voire préparant) à The Insider, faisant de ce dernier un intriguant complément à ce faux diptyque. Et pas seulement parce que leurs interprètes principaux en viennent à presque échanger leurs rôles d’un film à l’autre : Nick Cheung interprète ici un bad guy salement amoché physiquement (cicatrices sur le visage, œil droit devenu aveugle suite à une blessure qui a également irrémédiablement endommagé l’œil gauche) et Nicolas Tse joue ici un flic intègre particulièrement méticuleux acceptant mal l’approximation de ses hommes.
Ce policier perfectionniste va être rudement mis à mal lorsqu’au cours d’une course poursuite se concluant par un impressionnant accident de la route (sur lequel le titre français se focalise justement) il va flinguer malencontreusement une petite fille. Voulant stopper la fuite des bandits s’étant emparé, après le choc de tôles froissées, de la voiture d’une femme s’étant garée sur le bas côté, il tire à plusieurs reprises dans leur direction, atteignant le coffre où était enfermée ladite fillette. Ce carambolage formellement ébouriffant s’avère également le point de fuites de lignes narratives s’appuyant sur des coïncidences improbables flirtant avec le ridicule. La jeune femme dont la fille a été accidentellement tuée est justement l’avocate chargée d’instruire l’accusation du gangster pourchassé, sa deuxième fille est la jumelle de la défunte et elle va se lier avec le flic traumatisé alors en convalescence. Ce dernier s’impliquera particulièrement lorsque pour faire pression sur la mère, elle sera enlevée par le personnage de Nick Cheung. Partant à priori sur les traces d’une histoire balisée de rédemption, The Crash va articuler son récit autour de la solitude et l’isolement de ses trois principaux protagonistes et peu à peu imprégner son histoire d’une touchante mélancolie (après avoir dangereusement taquiné un pathos larmoyant). Le crash s’imposera ainsi comme la séquence fondatrice de leurs transformations respectives et lorsque le réalisateur y reviendra par trois fois à l’aide de flashbacks, se sera pour révéler une nouvelle facette des liens les unissant.
Le personnage du kidnappeur est le plus réussi car difficilement cernable au premier abord. L’économie de mots et de mouvements dont il fait preuve rendent opaques ses profondes motivations et sentiments. Un homme hiératique qui dégage un puissant sentiment de malaise (et non, ce n’est pas une question de délit de faciès !) mais qui peut faire preuve dans la même séquence d’une déstabilisante compassion. En tous cas, il est très déterminé, que ce soit dans l’accomplissement sans fioritures et sans état d’âme (l’ordre de couper un bras à la fillette ne le fait même pas tressauter) de sa mission ou les soins quotidiens prodigués à sa femme paralysée en position allongée sur un lit médicalisé. Et son handicap, la vision de son œil valide se détériore, n’est pas un obstacle insurmontable bien qu’il mette en danger sa compagne (comment reconnaître la bonne couleur de médicament à donner lorsque l’on ne voit plus qu’en noir et blanc ?) comme lui-même (comment gérer un champ de vision drastiquement réduit dans les affrontements avec le flic ?).
Outre l’incroyable présence de Nick Cheung dont les apparitions font toutes froid dans le dos, The Crash vaut largement le détour pour ses séquences d’actions, Lam gérant habilement un filmage en caméra portée. Alors que l’on aurait pu craindre un salmigondis de plans à l’enchaînement incompréhensibles, la réalisation nous plonge au cœur des poursuites (à pied ou en véhicules) haletantes dans les rues hongkongaises et les corps à corps rapprochés et rapides sont suffisamment lisibles et distinguables sans avoir besoin d’en passer par la touche pause de la télécommande. Faisant preuve d’un jusqu’au boutisme confinant presque au nihilisme (le sort final de la petite fille est à ce titre emblématique d’une indécision retorse), The Crash pourra dans le même temps décevoir par certaines relations ampoulées presque gnan-gnan. Mais son rythme soutenu et sa réalisation nerveuse, s’ils n’en font certes pas un classique du genre, sont suffisamment réjouissants pour que l’on s’intéresse de nouveau d’un peu plus près à la carrière de Lam.
Nicolas Zugasti
The Crash de Dante Lam est distribué par Wildside et disponible en DVD depuis le 04 avril 2012
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: 300, 9ème rayon, affiche, amulette, Andrew Stanton, Avatar, Battle Royale, Brad Bird, chronique, Chroniques martiennes, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, confédéré, critique, Dejah Thoris, disney, Dune, DVD, Edgar Rice Burroughs, Flash Gordon, Franck Frazetta, grotte, guerre de sécession, Hunger Games, Indien, John McTiernan, L’Attaque des clones, Le Monde de Némo, Lynn Collins, Mark Strong, Mars, Michael Giacchino, Mission Impossible : Protocole fantôme, naissance, neuvième rayon, performance capture, Princess of Mars, renaissance, revue, revue versus, revueversus.com, Running Man, séance, séances, sorties, sorties ciné, Star Wars, Tarzan, Taylor Kitsch, Tharks, Thern, Therns, Tom Cruise, versus.com, versusmag.fr, virginité, Wall-E, Willem Dafoe
A l’instar de Brad Bird, son compère de chez Pixar, Andrew Stanton est passé à la direction d’un film avec des personnages en chair et en os, réussissant lui aussi avec brio l’examen de passage. Tout n’est certes pas parfait mais leurs réussites sont indéniables et probantes car ce n’était pas chose aisée de conserver une ligne artistique personnelle en se frottant au mastodonte Tom Cruise pour Bird et sa Mission : Impossible – Protocole fantôme et aux écrit d’Edgar Rice Burroughs pour Stanton qui adapte avec John Carter une partie du Cycle de Mars (onze volumes) du romancier. Ainsi, les deux artistes sont parvenus à conserver leurs personnalités puisque la quatrième aventure d’Ethan Hunt rappelle les précédents travaux de Bird dans la représentation de figures héroïques tout comme John Carter renvoie dans la découverte et l’intégration d’un nouveau monde à Wall-E et au Monde de Némo.
Véritable source d’inspiration pour tout un pan de la littérature de fantasy science-fictionnelle (Dune, Chroniques martiennes,…), les aventures du soldat confédéré John Carter auront également influencé largement Flash Gordon, les Star Wars de Lucas ou Avatar de Cameron, entre autres, ceux-ci se retrouvant forcément cités au gré des séquences. Œuvre emblématique et fondatrice par excellence, Disney a pourtant montré un désintérêt et une incompréhension patente du matériau en or qu’ils avaient entre les mains.
Perdu dans les limbes du development-hell depuis quatre vingt ans (John McTiernan avait même un temps envisagé d’adapter Princess of Mars), le projet abouti finalement sous l’égide de la firme aux grandes oreilles mais cette dernière semble gênée aux entournures pour en exploiter l’immense potentiel, ne sachant quelle cible ou catégorie de public le film pourrait toucher. Ainsi, alors que le premier trailer diffusé sur les ondes en juillet 2011 montrait un large panel d’images attirantes et intrigantes, la promo change de braquet en décembre de la même année pour ne conserver que les exploits martiens et la monstration de créatures extra-terrestres fabuleuses. Les nouvelles bandes-annonces occultent désormais la partie se déroulant sur Terre, réduisant considérablement le champ d’action d’un film qui n’apparaît plus que comme un blockbuster familial de plus, plein de bruit et de fureur contrôlés, avec sidekick humoristique et une princesse en danger à sauver. Ce qu’il est assurément mais pas exclusivement. Parmi ce patchwork de plans, impossible pour des non familiers de l’oeuvre du papa de Tarzan de définir même sommairement le héros et ses motivations. En l’état, on pense invariablement à un assemblage improbable entre L’Attaque des clones, 300 et Avatar (certes en plus beau pour les deux premiers) où un jeune premier effectue des bonds saisissants pour foutre la rouste de leur vie à tout ce qu’il rencontre. Or, le personnage de John Carter est un peu plus complexe que ça. Seulement, en éludant de la promo son origine terrienne, son déracinement est évacué alors qu’il est un élément fondamental de sa progression. Il ne faut pas en révéler trop mais l’omission d’un contexte original s’avère préjudiciable pour l’exploitation en salles. De même, que penser du fait que le titre du film se voit amputé de la mention importantissime « of Mars » ? Couplé à une affiche teaser passe-partout, difficile de déceler la moindre promesse d’aventure épique. Sans compter que le nom de Stanton n’apparaît même pas et encore ses précédentes œuvres pourtant gages d’une certaine qualité. Une stratégie étonnante, surtout pour un budget aussi conséquent (250 millions de dollars). Alors que le moindre succédané aseptisé de Battle Royale et Running Man porté par des têtards insipides en tête d’affiche (Hunger Games pour ne pas le nommer) a droit à tous les égards, la grande aventure populaire John Carter est appréhendée avec des pincettes.
Evoquer cet aspect économique de l’œuvre est habituellement accessoire pour sa compréhension ou son appréhension et peu représentatif de sa qualité mais le cas présent est plus problématique tant cette ligne promotionnelle engendre de sensibles répercussions. Sur son accueil déjà, le film n’ayant pas eu le succès qu’il méritait malgré le bouche à oreille très favorable qui a fait remonter sa courbe de fréquentation d’un week-end à l’autre. A priori, le film n’atteindra pas le seuil de rentabilité qui permettrait la mise n chantier de séquelles qui auraient permis de développer les multiples éléments narratifs introduits et non explicités nature et fonction du neuvième rayon ; origine, pouvoirs, rôle précis des Therns…). A propos de box-office, on peut légitimement s’interroger sur la communication faite par Disney, à peine dix jours ( !) après sa sortie, sur le bide commercial annoncé du film (il est question d’une perte sèche pour le studio pouvant s’élever à 120 millions). A croire que le film était condamné voire sacrifié d’avance…
Cependant, ce contexte de quasi non-communication et de frilosité ne saurait complètement expliquer les lourdeurs narratives étonnantes de la part de Stanton, même si l’on ne peut s’empêcher d’y voir une certaine influence. D’emblée, le prologue se situant sur Mars et introduisant les adversaires à venir pose divers problèmes. Cette séquence balancée en début de métrage est décontextualisée puisque l’on poursuivra avec la partie terrienne du récit. Ensuite, elle semble la résultante de la disparition des bandes-annonces de l’action sur Terre, de sorte que pour ne pas décontenancer outre mesure les spectateurs, on débute aussitôt sur la planète rouge. Enfin, ce commencement amoindri considérablement l’impact de la découverte du nouveau monde de Mars en même temps que le personnage référent du spectateur.
Tout ceci n’est pas préjudiciable en soi mais s’avère regrettable car les vingts minutes qui suivent sont un modèle d’exposition ? John Carter nous est ainsi présenté au travers d’un enchaînement de séquences misant avant tout sur une compréhension visuelle. On le voit dans le Londres du dix neuvième siècle déjouer la filature d’un homme mystérieux (il est donc rusé et sûr de lui) avant de regagner son domicile où il sera découvert mort. Entre alors en scène le personnage original de son neveu, Edgar Rice Burroughs lui-même. Une mise en abyme très réussie puisque ce dernier va prendre connaissance du journal de son oncle qui a consigné tous les évènements l’ayant amené de Terre jusqu’à Barsoom, nom donné à Mars par ses habitants, et les aventures qu’il y a vécu. On poursuit alors avec un Carter en capitaine confédéré désabusé, hirsute, ne pensant qu’à sa prospection d’or et refusant le retour forcé dans l’armée imposé par un officier. A cette occasion, Stanton, par le biais de l’humour, défini d’autres caractéristiques du héros, comme son impulsivité ou sa propension au rejet de toute cause et autorité (voire même sa capacité à bondir pour échapper au danger, ici esquissée de manière très slapstick lorsqu’il se jette à deux reprises sur les soldats pour finir par sauter à travers une fenêtre). Il parvient finalement à s’évader et sa fuite le mène dans une grotte indienne ornée de signes étranges d’où émerge un homme tout aussi étrange, porteur d’une amulette. Cette dernière, couplée à une formule cabalistique permet d’utiliser l’accès troglodyte vers Barsoom que représente cette caverne.
Détaché des contingences de son monde, recherchant l’isolement, ne craignant pas la plongée dans l’inconnu, si John Carter n’était pas prédestiné au moins était-il prédisposé à répondre à l’appel de l’aventure.
Par la suite, le film se montre tout aussi habile dans la description des évènements et la formalisation d’un monde fantastique mais crédible. Et s’il quitte un monde en proie à la guerre civile pour en gagner un autre tout aussi déstabilisé par une guerre fratricide, il ne s’agira pas pour lui d’un éternel et usant recommencement mais l’occasion d’une renaissance aussi bien physique que morale. Issu d’un monde où la gravité est plus forte, il voit ses forces décuplées sur Mars, de sorte que le moindre pas le propulse à quelques mètres de distance. Il va devoir en premier lieu maîtriser cette nouvelle habileté pou réapprendre à marcher. Le parallèle avec les larves humaines de Wall-E est d’ailleurs assez amusant puisque John Carter va débuter à plat ventre, éprouvant toutes les peines du monde à se tenir debout et se déplacer normalement. Une venue au monde d’autant plus accentuée que l’on se trouve dans un paysage sauvage vierge de toute présence et d’une clarté éclatante. De plus, au moment de son premier contact avec un représentant de la race des Tharks, géants verts filiformes à quatre bras, son patronyme sera confondu avec son état d’origine, la Virginie. Finissant ainsi d’instituer John Carter comme un homme à la virginité retrouvée et dont l’action dans ce monde va lui permettre de se construire une nouvelle trajectoire, une nouvelle destinée. Notons pour conclure sur cette naissance à nouveau tout le passage dans le village des Tharks où John Carter est traité comme les nouveau-nés de cette race (lavé, talqué, nourri).
Dommage que les diverses lignes narratives et éléments secondaires foisonnant fassent patiner par moments le rythme du récit car l’évolution progressive du héros est vraiment remarquable. L’intrigue du mariage forcé de la princesse Déjah Thoris (Lynn Collins) avec celui qui veut dominer ce monde est nécessaire à l’implication et l’imbrication de l’histoire mais elle souffre d’une certaine conventionalité. Cependant, ce personnage de princesse farouche est d’une superbe complémentarité avec celui de Carter et leurs relations sont entremaillées d’agréables moments comme le sauvetage de Déjah en guise de premier contact.
Une séquence d’action, la première, qui intervient après une heure de métrage. Les morceaux de bravoure ne manquent pas mais ils ne concernent pas seulement des exploits athlétiques mais également la découverte, l’exploration d’endroits inconnus. La longue partie située dans le village Tharks est un véritable précis d’anthropologie puisque l’on y apprend énormément de choses sur son organisation, les rapports de forces des membres les plus influents comme ses rites et ses croyances. De même, la traversée du désert puis la remontée du fleuve pour trouver un moyen de renvoyer Carter chez lui sont l’occasion de contempler des cadres d’une beauté à couper le souffle. Tout comme Avatar, John Carter institue un rapport quasiment fusionnel du spectateur avec le héros auquel il s’identifie, découvrant à travers ses yeux les merveilles qui l’entourent.
Et évidemment, ce sont deux récits éminemment initiatiques où deux handicapés dans leur ancien monde vont revivre dans le nouveau. Si John Carter n’est pas physiquement diminué comme Jake Sully, il n’en demeure pas moins tout aussi tragiquement un homme coupé en deux. Non seulement il n’a plus de cause à laquelle croire ou se rattacher mais il a perdu sa femme et sa fille. C’est un homme intérieurement anéanti qui ne se bat que dans son propre intérêt, refusant aussi bien de prendre fait et cause pour les Tharks dont le chef (Willem Dafoe sous le masque de la performance capture) voit en lui leur champion, ou pour Déjah.
Ce n’est qu’au terme d’un combat – grandiose d’intensité, graphiquement splendide car renvoyant aux illustrations du regretté Franck Frazetta et émotionnellement très surprenant – contre un clan Tharks manipulé par un Thern, qu’il retrouvera de meilleures dispositions. On le verra à l’issue renaître une fois de plus puisqu’on l’extirpe d’une montagne de corps l’ayant enseveli. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière naissance figurative, preuve que tout le film se consacre essentiellement à façonner ce personnage hors du commun. A chaque fois, cette naissance lui procure un regain d’expérience, un nouveau statut lui permettant d’intégrer cette contrée lointaine.
On peut regretter le final assez expéditif où les séquences s’enchaînent un peu trop vite, oubliant de donner plus d’ampleur à la bataille finale. Mais ce ne sont que des peccadilles car là encore, l’important réside dans la manière de conclure et le choix de se focaliser une fois de plus sur le destin de son principal protagoniste. Celui-ci est brutalement arraché à son rêve d’une vie meilleure et entreprendra tout pour la retrouver. De la vie à la mort, il n’y a parfois qu’un seuil à franchir, et seul John Carter semble capable de l’emprunter en sens inverse, s’endormant pour un repos éternel pour le commun des mortels mais synonyme pour lui de réveil. Pour renaître à nouveau en tant que John Carter de Barsoom.
Nicolas Zugasti
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: abstraction, acceptation, affiche, affrontement, Alaska, arrière plan, âme, élégie, chant, Charon, Chef, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, combat, compagnie de forage, confidences, crash, critique, débris, DVD, espoir, feu, flamme, funèbre, genres, Ghost Walker, guide, hors-champ, humanisme, humanité, Ian McKenzie Jeffers, implication, intégration, Joe Carnahan, L’Agence tous risques, Les Survivants, Liam Nisson, loups, lutte, menace, meute, Mise à prix, mort, motivation, Narc, obscurité, passeur, prise de conscience, rédemption, résister, revue, revue versus, revueversus.com, séance, séances, sorties, sorties ciné, surgissement, survival, survivre, ténèbres, trépas, versus.com, versusmag.fr

De prime abord, Le Territoire des loups avec son intrigue minimaliste semble se contenter de suivre le sillon tracé par Les Survivants mâtiné de série B bien rythmée. Ce qui en soi n’est pas déshonorant tant que le spectacle s’avère de qualité. Seulement le film de Joe Carnahan est bien plus que cela et révèle progressivement une puissance narrative et émotionnelle imparables.
John Ottway (Liam Neeson) est un homme esseulé assurant la sécurité d’ouvriers œuvrant pour une compagnie pétrolière sur un site isolé d’Alaska. Une fois la mission terminée, ils embarquent pour un retour vers la civilisation et leurs proches à bord d’un avion. Malheureusement, celui-ci est pris dans une violente tempête de neige et se crashe au milieu des montagnes. Ottway et les sept rescapés vont alors unir leurs forces pour se sortir de cette situation inextricable puisqu’au froid et au manque de vivres viennent s’ajouter les attaques régulières de loups défendant leur terrain de chasse. Un argument de départ pour le moins limité et qui ne laisse présager rien d’autre qu’un survival de plus avec comme originalité ici de se situer dans les espaces enneigés de l’Alaska. Lutte territoriale, Nature vs Hommes, bestialité Vs humanité, autant de figures de styles plus ou moins bien travaillées ailleurs et que tente de s’approprier Joe Carnahan. Et contre toute attente, le réalisateur y parvient de manière magistrale tout en dépassant la simple évocation de cette lutte archétypale pour invoquer un parcours aux confins de l’abstraction. Il ne s’agit pas seulement de trouver un moyen pour survivre à cette contrée hostile mais également de déterminer en chacun ce qui le fait avancer, résister. Sans cette motivation, à quoi bon continuer à vivre… Ainsi, les émois intimes frappent aussi durement que les morsures des loups traquant la troupe de survivants et chargent émotionnellement les dommages physiques subis. Faisant de la sorte vibrer le spectateur sur plus d’un ressort dramatique.
Carnahan retrouve ainsi ce qui faisait la force de Narc et surtout du très mal aimé Mise à prix, deux autres incursions dans des genres très codifiés (le polar sec tendance seventies, le film de gangsters choral et foutraque – pour vraiment résumer au plus large) dont les oripeaux référentiels, violents, barges, esthétiques ou grandiloquents laissaient peu à peu poindre des histoires d’hommes confrontés durement à leur quête de soi. Le Territoire des loups détourne de la même manière le genre dans lequel il s’inscrit, le respectant amoureusement pour mieux servir son véritable propos. D’emblée, Carnahan nous place aux côtés du personnage d’Ottway et nous introduit dans ce récit par une exposition remarquable de concision et de précision. En quelques plans et séquences, nous comprenons, mieux, nous ressentons la solitude de cet homme et ses conditions de vie dans cette région reculée d’Amérique. On poursuit par l’embarquement dans l’avion, toujours selon le même rythme atone, où une certaine résignation semble avoir gagné tout ce petit monde. Puis survient l’accident, la dislocation aérienne de la carlingue est vécue de l’intérieur et s’avère réellement impressionnante, l’immersion est totale. Après ces purs moments de panique, place au calme précaire d’une vision éphémère de son épouse couchée à ses côtés lui murmurant de rassurantes paroles avant que le réalisateur nous replonge brutalement au sein de l’évènement. Un enchaînement des images, une science du découpage diablement efficace qui dénote dès ce premier quart d’heure d’une maîtrise retrouvée et surtout augmentée, ce qui est quasiment inespéré après une Agence tous risques sympathique mais sans fulgurances.
Si le danger est omniprésent et les survivants se font décimer un à un, le cinéaste ne s’engage pas sur la voie du slasher-like ou de l’action trépidante tous azimuts. D’ailleurs, une des rares réserves du film concerne les séquences de combats rapprochés trop confuses entre les hommes et les bêtes. Le procédé de caméra secouée amoindri leur impact alors que juste avant la cinégénie du réalisateur adoptait le point de vue adéquat pour faire grimper en flèche l’adrénaline. Et puis, c’est véritablement dans ses moments de relative tranquillité que Le Territoire des loups déploie sa substantifique moelle. Plus que des pauses narratives permettant de préciser les caractères des protagonistes survivants, les scènes de discussion autour d’un feu exposent des systèmes de pensées et croyances différentes auxquelles Carnahan nous intime de reconsidérer la validité et la pertinence. Dans cette situation critique, le point de vue de chacun se vaut et ne peut être évalué à l’aune de nos propres valeurs. La proximité instaurée n’est pas le seul fait des dialogues mais également de la tension extrême omniprésente créée par le biais de la mise en scène qui formalise un hors-champ d’une remarquable prégnance. Finalement peu présents à l’écran, les loups n’en demeurent pas moins une menace constante, hantant aussi bien l’obscurité entourant les protagonistes que leurs esprits et celui du spectateur. Il y a bien longtemps qu’un danger aux contours aussi intangibles ne s’était pas immiscé et imposé avec une telle force. En effet, les loups surgissent à plusieurs reprises de l’arrière plan délimitant l’horizon du cadre ou de la nuit environnante soit pour attaquer, soit pour jauger de très près l’adversaire. Et s’ils demeurent la plupart du temps invisibles, le bruit de leurs déplacements dans les fourrés, leurs grognements et leurs hurlements à glacer le sang instillent une angoisse, un effroi qui parcourt l’échine, rappelant puissamment l’impasse dans laquelle ils sont plongés. Le feu qu’ils s’évertuent régulièrement à faire leur permet de former une clarté rassurante en butte aux ténèbres prêtes à les absorber. Un espace vital favorisant l’échange de paroles entre les survivants et qui constitue ainsi un ultime îlot d’humanité isolé au sein de cette nature sauvage. Carnahan plonge le spectateur au cœur de cette immensité comme au cœur de ce groupe dont il devient membre à part entière.
Une intégration d’autant plus réussie que le spectateur partage les confidences du groupe. Bien sûr, le principal point d’ancrage demeure John Ottway mais Carnahan n’oppose jamais sa conception du monde à celle des autres. Si Ottway s’impose comme le leader naturel, ce n’est pas seulement par son charisme ou sa connaissance des loups qui les pourchassent. Il est un guide sur ce territoire sauvage mais également au-delà.
Ottaway est présenté comme un véritable chef de meute, les correspondances avec celle des loups sont remarquablement discrètes mais n’en sont pas moins significatives. Il exerce son autorité de manière similaire, n’hésitant pas également à employer la force face à celui qui voudrait lui ravir le commandement. Seulement, Ottway ne s’y résout pas pour préserver un rang mais bien parce que l’aboyeur représente une menace pour l’unité du groupe, donc sa survie. Ce lien entre deux organisations équivalentes est renforcé cinématographiquement lorsque la lutte humaine vient illustrer l’affrontement des loups que l’on a pu seulement déduire des cris et sons émanant de la forêt un peu plus tôt.
La mission principale d’Ottway est de mener le reste de la troupe en lieu sûr. Une action qu’il s’est assigné naturellement puisqu’elle découle de la tâche pour laquelle il avait été engagé, soit protéger les résidents du site de forage des bêtes rôdant autour ou pénétrant dans le périmètre. Or, son véritable objectif est tout autre. C’est un guide certes mais pour les âmes égarées que sont ses compagnons d’infortune. Non pas avec la finalité de les mener vers une certaine forme de rédemption ou de transformation humaniste par la prise de conscience de ce qui importe vraiment mais pour les entraîner vers une acceptation de leur fin prochaine. Ottway est un passeur, il les oriente vers l’état d’esprit adéquat pour accueillir sereinement la mort. C’est particulièrement probant au moment de la fin du calvaire d’un homme gravement blessé au ventre retrouvé au milieu des décombres de l’avion en miettes. Alors que l’on s’attend à ce qu’Ottway tente de rasséréner par des paroles convenues mille fois entendues ailleurs qui lui aurait fait oublier son proche trépas, au contraire, il veut qu’il se concentre sur les dernières sensations, sur la chaleur enveloppante qui monte, sur le dernier souvenir agréable. Il l’aide tout simplement à passer de l’autre côté. Une séquence poignante qui inscrit d’emblée Ottway dans un parcours mythologique puisqu’il apparaît ainsi comme un Charon moderne. Le fait qu’il fasse ramasser les portefeuilles des morts alentour afin de perpétrer leurs mémoires renforce cette figuration.
Le survival se mue alors en marche funèbre, une véritable élégie même d’une intensité grandissante et rythmée par le poème écrit par le père d’Ottway et qu’il a mémorisé au plus profond de son être.
Once more into the fray
Into the last good fight I’ll ever know
Live and die on this day
Live and die on this day
Quatre vers dont la répétition illustreront le renversement de perspective pour faire peu à peu accepter également au spectateur l’inéluctabilité finale.
Encore une fois, une discussion autour d’un feu s’avère essentielle au récit, Ottway lors de la dernière d’entre elles exhorte les autres à exprimer ce qui les motive à poursuivre la lutte, à survivre. Une manière de renforcer leur motivation, leur unité, mais aussi et surtout de fixer dans leur esprit ce qui leur permettra de se laisser partir apaisé. Une superbe et bouleversante illustration advient après la chute mortelle de l’un d’eux alors qu’ils traversaient le gouffre les séparant de sapins protecteurs. Des mots d’amour apaisant, une caresse chevelue sur le visage, un environnement sonore assourdi puis Carnahan enchaîne soudainement avec un retour percutant à la réalité et les loups s’emparant du corps. Un contraste appliqué à plusieurs reprises à Ottway lui-même, des visions de sa femme venant parasiter les évènements traumatisants vécus.
Ottway se retrouve à chaque fois auprès de ses frères d’armes au moment de leur dernier souffle. Même si sa présence physique ne les veille pas constamment, c’est lui qui aura un dernier contact tactile (une tape sur l’épaule, une poignée de main…). Il peut être ainsi envisagé comme un archange de la mort dont la matérialisation auprès des survivants annoncerait au fur et à mesure leur disparition. Le titre de la nouvelle de Ian McKenzie Jeffers dont Carnahan en a tiré une adaptation éclaire en ce sens cette interprétation. Intitulée Ghost Walker, on ne peut nier en effet la figuration fantomatique adoptée par Carnahan pour représenter à diverses reprises son « héros ». La confrontation finale avec ce qui semble être le chef des loups a ainsi tout de l’affrontement éminemment symbolique. Le réalisateur l’envisage d’ailleurs sans fard de cette manière, que ce soit dans la scène précédente où Ottway s’adressant au ciel défie une potentielle présence divine puis sa préparation à la bataille où agenouillé il dépose devant lui les portefeuilles de ses amis et le sien, formant un mausolée improvisé et définitif. Ainsi débarrassé des dernières contingences qui le retenaient encore ici bas, il peut empoigner ses armes pour peut être le dernier combat…
Nicolas Zugasti
Le Territoire des loups est en salle depuis le 29 février 2012
Filed under: VIDÉO CLUB | Tags: affiche, Akira, Amblin, éveil, Blood The Last Vampire, Blu-ray, Burlesque, chara designer, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, conscience, critique, décalé, dépendance, destruction, DVD, génération, Hiroyuki Kitakubo, humour, I.A., impotent, infirmière, japon, jeunesse, Katsuhiro Otomo, lien, machine, mécanique, mecha, mechas, Perfect Blue, plage, présence humaine, revue, revue versus, revueversus.com, robot, Robot Carnival, satire, satirique, Satoshi Kon, séance, séances, sorties, sorties ciné, souvenir, Steven Spielberg, versus.com, versusmag.fr, vieillard, vieillissement

Contrairement à certains de ses personnages principaux, Roujin Z n’a pas pris une ride. La sortie d’une version remasterisée en DVD et Blu-Ray, par Kazé, du film de Hiroyuki Kitakubo en témoigne. Visuellement chatoyant, bénéficiant d’une animation fluide et rythmée et porté par un propos – le vieillissement de la population et l’alternative machinique – encore aujourd’hui pertinent, ce film datant de 1991 ne souffre pas de la comparaison avec les fleurons de l’animation moderne.
Preuve de son indéniable réussite, le film vaut plus que la somme des noms prestigieux qui y sont associés, tels que Kitakubo (Robot Carnival, Blood, The Last Vampire) à la réalisation, Katsuhiro Otomo au scénario ou encore un jeune débutant alors bien loin du génie qu’il deviendra par la suite, Satoshi Kon, ici un des animateurs clé et concepteur des décors. Outre la reconduction d’une bonne partie de l’équipe technique de l’adaptation animée d’Akira, l’influence du mangaka Otomo se ressent à tous les niveaux. Difficile dans ces conditions de déceler les apports de Kitakubo tant Roujin Z s’apparente à une extension d’Akira, une sorte de variation minimaliste, plus intime, où Otomo trouve à développer ses préoccupations selon une autre perspective. Cependant, se placer sous l’égide du maître n’avait pas forcément pour conséquence de brider les multiples talents engagés mais était surtout une bonne occasion de profiter de son inestimable expérience.
Roujin Z aborde le vieillissement de la population japonaise, problème majeur à l’époque et toujours d’actualité, et ses conséquences (comment continuer à prendre soin des aînés ? Comment dépasser l’indigence et la raréfaction des structures adaptées ?) en envisageant l’alternative proposée par un développement technologique de la prise en charge physique. Un lit robotisé est ainsi mis au point par le ministère de la Santé, associé à une officine privée fournissant le cœur machinique du prototype qui soulagera aussi bien le patient que les proches parfois dépassés. Pour tester ce Z-001, le ministre de la Santé jette son dévolu sur monsieur Takazawa, un vieillard impotent en état de dépendance avancée (la première séquence nous le montrant gémissant à l’aide dans le lit qu’il vient de souiller). Le vieil homme est ainsi arbitrairement et sans ménagement enlevé de son appartement où une jeune aspirante infirmière, Haruko, venait bénévolement s’occuper de lui. D’un environnement sécurisant, il passe à une claustration certes médicalisée mais qui détériore progressivement les derniers liens de sa vie. Car comme le fait justement remarquer l’infirmière lors de la séance de démonstration de l’engin, la présence humaine est aussi, sinon plus, importante pour le maintenir en état de conscience, en vie, d’autant que son domicile recelait le souvenir de sa défunte épouse. Monsieur Takazawa est ainsi coupé de tout tandis qu’il est de plus en plus fermement relié à cette machine de survie. Haruko n’aura alors de cesse de tenter de l’arracher à cette cellule sophistiquée semblant régénérer, du moins maintenir en vie, ce corps rabougri seulement pour en utiliser l’énergie. La vision funeste de cocons matriciels renfermant l’humanité n’est pas loin. Ce prototype Z-001 en propose une prémisse auquel va s’opposer l’énergie et la volonté de l’infirmière, véritable vecteur d’une liberté de conscience à retrouver.
Ce qui est remarquable dans Roujin Z est que ces évènements dramatiques traités sérieux ne se départissent jamais d’un humour, voire même parfois de situations burlesques, infusant tout le métrage, que ce soit dans les réactions ou la monstration outrancièrement cartoonesque des visages. Et pourtant, ce traitement décalé, satirique, ne mets jamais en péril la crédibilité et la gravité du sujet.
Si l’animation et le design des personnages paraissent parfois rudimentaires, le foisonnement graphique et la mise en scène particulièrement soignée de Kitakubo font rapidement oublier les menus défauts. D’autant que la qualité de l’image du master ici proposé est de toute beauté. Alors que dans les productions Amblin chères à Steven Spielberg le récit était pris en charge par une jeunesse se débattant dans un univers incompréhensible et étranger aux adultes, ici c’est la vieille génération qui va s’évertuer à rétablir l’équilibre. Ainsi, la jeune Haruko après avoir échoué avec ses amis et collègues soignants à libérer Takazawa, elle trouvera de l’aide parmi le club restreint de vieux hackers hospitalisés dans son service. Ces derniers, grâce à des bidouillages informatiques sur des ordinateurs tout aussi obsolètes d’apparence, vont parvenir à entrer en contact avec Takazawa via l’I.A qui en a désormais la charge. Et par leur dialogue et leurs efforts stimuler l’esprit de Takazawa, ils vont éveiller la conscience de la machine qui en se connectant au souvenir prégnant de sa femme disparue, en deviendra une incarnation artificielle.
Ce robot d’un genre nouveau va donc s’autonomiser et s’évader pour répondre à la volonté du vieux monsieur, rejoindre la plage où lui et son épouse ont partagé d’inoubliables instants. Dans sa course, le lit-transformer va absorber, agréger les divers objets et véhicules rencontrés pour croître afin de résister aux tentatives conjuguées des ministres de la Santé et de la Défense pour l’arrêter, utilisant à cette fin des mechas belliqueux. Sans être aussi apocalyptiques et impressionnants que le combat fratricide entre Kanéda et Tetsuo, les affrontements sont tout de même marquants et l’on sent indéniablement la patte d’Otomo notamment par le biais de la formalisation d’appendices étranges en expansion, constituant ainsi autant de prolongements mécaniques à un corps organique en péril. De même, après Akira, Roujin Z raffermit l’une des thématiques d’Otomo partagée par nombre d’anime, soit le risque de dévoiement d’une technologie initialement développée à des fins progressistes.
Au final, le film de Kitakubo est une perle poétique, drôle et incisive où les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d’une simple balade sur la plage en compagnie de l’être aimé.
Nicolas Zugasti
Roujin Z est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 22 février 2012 chez Kazé
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: A côté, A l'ombre de la République, CGLPL, Cinéma engagé, critique, Détenus, documentaire, Documentaire de société, Hôpital psychiatrique, interview, Maison d'enfermement, Mourir ? Plutôt crever !, observation, prison, Siné, société, Stéphane Mercurio
Avant de réaliser Mourir ? Plutôt crever!, formidable portrait de son dessinateur de père Siné, Stéphane Mercurio s’était déjà penchée sur les oubliés de la République et les laissés-pour-compte du système judiciaire français. En 2008, la cinéaste plaçait sa caméra dans l’anti-chambre du parloir de la prison pour hommes de Rennes. Le film en question, A côté, soulignait la détresse de femmes humiliées, malmenées et mal considérées par l’administration pénitentiaire : parloir annulé pour quelques secondes de retard, l’obligation de faire des centaines de kilomètres pour une entrevue avec un membre de sa famille, transmission de nourriture sans les emballages, au point de devoir décortiquer les crevettes avant de les offrir, comme présent de Noël, aux détenus… Un regard humain sur des femmes courageuses dont l’Etat ne fait rien pour atténuer le malheur et améliorer les conditions de visite.
Une dignité qui se retrouve dans A l’ombre de la République, nouveau documentaire pertinent qui préfère à la charge politique parfois caricaturale ailleurs, l’observation de situations significatives qui en disent long des conditions de détention des hommes et des femmes dans nos différents lieux d’enfermement (maisons d’arrêt, hôpitaux psychiatriques…). Mercurio suit ainsi des contrôleurs du CGLPL (Contrôle général des lieux de privation de liberté) en tournée dans différents établissements, en fonction des lettres reçues par les détenus, qui peuvent se plaindre à cet organisme de leurs conditions. Un travail salutaire et peu reconnu qui consiste à déceler le mal dans certaines prisons dont le dysfonctionnement accoucherait de traitements variables selon l’influence des détenus. Sur le fond, il en ressort certaines vérités propres à n’importe quel lieu de privation, que ce soit une maison d’arrêt ou un hôpital psychiatrique : manque de personnel, dérives administratives, archaïsme des peines encourues pour la majorité des personnes enfermées…
Sur la forme, ce même constat passe par la systématisation du dialogue entre un homme ou une femme enfermé(e), et un contrôleur du CGLPL, personne libre, extérieure, qui pour certains prisonniers condamnés à une longue peine, permet de rompre avec des mois et des années de silence et de monotonie à ne voir que les mêmes visages de co-détenus et de surveillants. C’est dans ces confrontations que le film puise sa force. La pudeur de certaines personnes qui n’osent montrer leur visage vaut autant que les paroles désabusées de ces hommes condamnés à de très longues peines (à perpétuité pour l’un d’entre eux), qui expriment à visage découvert que le temps qui passe en prison, n’arrive qu’à effacer petit à petit, mais sûrement, la trace de leur passage sur terre. Et pas à autre chose.
A l’ombre de la République fait le constat, partagé par le CGLPL, qu’il existe un déficit énorme concernant l’écoute des personnes détenues dans les différents lieux d’enfermement en France. Une écoute qui ferait en sorte de maintenir en vie l’humanité qui subsiste chez ces hommes et femmes condamnés à vivre plus ou moins longtemps entre quatre murs, à l’abri d’une société qui ne semble pas se soucier d’eux, et qui cherche encore moins à tenter de guérir les maux dont ils souffrent. C’est là que le cinéma et les documentaires de Stéphane Mercurio sont essentiels, dans la charge qui leur incombe de transmettre ces discours d’ordinaire inaudibles et marginalisés. Un véritable acte politique, pour un film qui se garde bien de l’être. En somme, ce à quoi devrait ressembler tout bon documentaire de société qui se respecte.
Julien Hairault
Bande annonce de A l’ombre de la République de Stéphane Mercurio (sorti le 7 mars 2012 chez ISKRA)
Filed under: 19ème Festival Fantastique de Gérardmer | Tags: 19ème festival du film fantastique de Gérardmer, affiche, étudiants, bouseux, camping, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, codes, critique, délirant, détournement, DVD, Edgar Wright, Eli Craig, forêt, malentendu, quiproquo, rednecks, revue, revue versus, revueversus.com, séance, séances, Shawn of the Dead, slasher, sorties, sorties ciné, Tucker et Dale fightent le mal, Vendredi 13, versus.com, versusmag.fr

Cette année, la nuit spéciale concoctée par le festival a clairement jouée le décalage total en oubliant les sempiternels slashers et autres DTV en solde pour enfin renouer avec l’esprit festif des cinéphiles qui ne demandaient qu’à se lâcher. Et dans cette optique, la Nuit Fantastique composée de Tucker et Dale fightent le mal, New Kids Turbo (film hollandais anar et complètement chtarbé du bulbe où toutes les transgressions sont permises et hilarantes, donc absolument indispensable !) et Juan of The Dead, remplit parfaitement son office, proposant trois bandes axant avant tout leur intérêt sur la manière de libérer les zygomatiques des spectateurs.
Tucker et Dale fightent le mal, premier film d’Eli Craig ouvre ainsi le bal et propose de suivre un délirant détournement de tous les codes en vigueur dans les traditionnels films d’horreur où des étudiants partis faire la fête en pleine forêt obscure se font décimer un à un par des rednecks dégénérés. Le film joue ainsi à fond sur le décalage qui s’installe dans la perception des évènements par des jeunes complètement formatés par des décennies de Vendredi 13 et ses ersatz. Des motifs et codes tellement bien intégrés qu’ils définissent à leurs yeux la réalité d’un monde totalement étranger à leur milieu protégé. En clair, ce sera la cambrousse Vs les bobos urbains et l’affrontement sera riche en étincelles.
Dale et Tucker sont deux bouseux américains qui viennent de faire l’acquisition d’une résidence de vacances qu’ils vont retaper afin de profiter eux aussi de leur temps libre pour s’adonner à leur loisir favori, la pêche. Alors qu’ils chargent leur camionnette de tout l’outillage nécessaire (tronçonneuse, faucille, cisailles, marteau, clous, essence, débroussailleuse, etc) acheté à la station service/supérette du coin, ils croisent le pick-up d’un groupe de jeunes venus se ravitailler au même endroit. Ces derniers émettent d’emblée un jugement faussé par leur conditionnement culturel et voient dans ce duo, certes bourru et peu avenant, les représentants des spécimens responsables de tous les faits divers sanglants inimaginables. Pourtant, Tucker et Dale sont sympas et n’aspirent qu’à un peu de tranquillité, voire un soupçon d’amour pour Dale, le plus nounours des deux, qui s’est entiché de la sculpturale Alison. Mais sa manière de l’aborder elle est ses amies pour entamer la discussion et créer un premier contact révèle une maladresse que les donzelles prendront de facto pour l’expression d’un dérèglement comportemental. Les rapports entre les deux groupes vont rapidement s’envenimer lorsqu’au cours du bain de minuit des adolescents Dale plonge pour sauver de la noyade Alison, ses amis croyant alors à un enlèvement alors que Tucker et Dale ne l’ont emmené avec eux que pour la soigner. Le leader des jeunes, Chad, persuade ses potes de retrouver les deux péquenauds et leur faire la peau pour libérer leur amie. Malheureusement, un des leurs se tue accidentellement (se croyant poursuivi par Tucker armé d’une tronçonneuse rugissante, il s’empale sur une branche), renforçant aux yeux des autres le statut de psychopathes des deux campagnards. Les quiproquos et autres malentendus ne vont faire que s’accentuer, par des actions mal comprises ou des bribes de paroles entendues hors de leur contexte, et engendrer de nombreux gags très drôles malgré le résultat tragique pour les victimes. Tucker et Dale fightent le mal renvoie ainsi à l’excellent Shawn of the Dead dans sa volonté de rendre hommage au genre en y appliquant une grille de lecture délirante et rafraîchissante. Mais au contraire du film d’Edgar Wright, Eli Craig ne parvient jamais à dépasser son postulat de base et demeure engoncé dans son approche au second degré, n’engendrant aucune réflexivité ou émotion. Dommage mais en l’état, le film est parfaitement réjouissant, jouant adroitement sur les contrastes entre les personnages d’étudiants excessivement apeurés, Chad complètement obtus jusqu’à l’obsession, Alison la compréhensive et les attachants Tucker et Dale. Sans être un futur classique en puissance, Tucker et Dale fightent le mal est plus qu’une simple comédie potache en plongeant nos deux loosers eux-mêmes dans la fiction d’horreur balisée dont ils ignorent les codes, la sincérité de leurs réactions s’avérant aussi touchantes qu’amusantes.
Nicolas Zugasti
Bande-annonce de Tucker et Dale fightent le mal d’Eli Craig, en salles le 1er février 2012
Filed under: 19ème Festival Fantastique de Gérardmer | Tags: 19ème festival du film fantastique de Gérardmer, affiche, American Psycho, aseptisée, aseptiser, attirance, Babycall, Bedevilled, chat, Chronicle, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, critique, Dark Water, Dracula, DVD, errance, Eva, fantôme, fils, flashback, gothique, Hell, Hideo Nakata, indolent, interminable, J'ai rencontré le diable, Kim Jee-Woon, La MAison des ombres, lesbienne, Lily Cole, Lucky McKee, Mary Harron, mère, neurasthénique, Noomi Rapace, Norvège, Pal Sletaune, Pastorela, poignée, porte, Relation, remake, revue, revue versus, revueversus.com, ryhtme, séance, séances, Scott Speedman, Seung Wook Byun, sorties, sorties ciné, The Cat, The Day, The Grudge, The Moth Diaries, The Woman, Trauma, versus.com, versusmag.fr
Rarement les films en compétition cette année à Gérardmer auront soulevés aussi peu d’enthousiasmes. Si La Maison des ombres, Hell et Pastorela se détachent humblement (on peut aussi y adjoindre Eva mais pour ce dernier, le bel ouvrage esthétique oeuvre surtout à masquer les défaillances du récit) grâce à un classicisme de la narration fourbissant quelques vignettes et séquences étonnantes, on aura pas, loin s’en faut, été transporté d’extase. Et ce ne sont pas les dernières cartouches tirées par la section “Compétition” qui contrediront ce déprimant constant (pour retrouver la pêche, il fallait en passer par les sections parallèles où l’on a pu apprécier The Day, Chronicle et surtout LA claque de cette édition, The Woman de Lucky McKee, sur lequel nous reviendrons plus longuement une fois le décalage horaire imposé par le marathon du festival aura été digéré !). .. Comme chaque année, nos avons droit à notre film fantastique coréen mais il semble que l’on ai bouffé notre pain blanc l’année dernière avec les remarquables J’Ai rencontré le diable ou Bedevilled, The Cat de Seungwook Byun réussissant l’exploit de réunir en un seul métrage absolument tout (mais alors TOUT !) ce qui peut horripiler dans les histoires de fantômes asiatique. Une toiletteuse pour chiens et chats recueille le matou d’une cliente retrouvée morte, apparemment, d’une crise cardiaque dans un ascenseur. La présence du félin semble attirer le spectre d’une petite fille venant hanter les lieux de travail et de vie de Seyeon tout en tuant les unes après les autres les personnes de son entourage. Le rythme indolent est une caractéristique de ce cinéma mais ici il sombre dans une totale neurasthénie, le réalisateur parvenant difficilement à maintenir l’attention avec les lentes déambulations de son héroïne à travers des couloirs qui semblent ainsi interminables, sa capacité à tourner les poignées puis ouvrir les portes en plus de trois minutes, les apparitions convenues et attendues du fantôme (et vu la vitesse affichée par les victimes pour tourner la tête, on a laaargement le temps de le voir venir), les personnages pittoresques ou grotesques mais pas trop, le traditionnel flashback explicatif, etc.
Sans compter que la claustrophobie et le trauma dont souffre l’héroïne ne sont jamais véritablement exploités autrement que pour former les pires clichés et que le film emprunte le même sillon tracé par Dark Water d’Hideo Nakata (sans la puissance émotionnelle) et autres versions de The Grudge sans aucune plus-value, modifiant à peine certains motifs.
Autre séance particulièrement pénible, celle de The Moth Diaries de Mary Harron. On n’espérait pas grand-chose de la part de la réalisatrice ayant commis American Psycho et bien elle a dépassé nos attentes tant son film est d’une pauvreté scénaristique peu commune. Et encore, c’est se montrer indulgent avec un récit multipliant les incohérences criardes et stupides. Cette histoire d’amitié fusionnelle entre Rebecca et Lucy, virant à la passion amoureuse et perturbée par l’arrivée de l’étrange Ernessa (la plantureuse Lily Cole) lorgne vers une romance gothique à tendance saphique mais le talent d’Harron pour aseptiser le matériau en main trouve ici matière à s’exprimer avec une force incroyable puisque les tensions sexuelles entre jeunes filles sont inexistantes. De même que le moindre suspense ou rebondissement intéressant. Et comme si ce n’était pas suffisant que la nature d’Ernessa soit évacuée en deux temps, trois photos noirs et blanc et un flashback médiant éventant la révélation finale (!), Harron livre à intervalles réguliers des explications sur l’histoire en cours au moyen d’une voix-off (journal intime de l’héroïne oblige) ou du prof de littérature anglaise (Scott Speedman) étudiant avec ses élèves les passages clés de livres éclairant sur la signification de ce que Rebecca est en train de vivre au moment présent.
La sélection “Compétition” se clôture avec le passable Babycall voyant une jeune femme (Noomi Rapace) emménageant dans un nouvel appartement en compagnie de son fils Anders pour fuir un mari violent. Anna est une mère extrêmement anxieuse et possessive, à tel point qu’elle contraint son fils à dormir avec elle et à étudier au domicile plutôt qu’à l’école. Le postulat de départ sur cette dépendance imposée dans les relations mère-fils est intéressant mais le récit ne s’y appuie jamais vraiment si ce n’est pour trouver un écho lourdingue dans les relations similaire nourries par Helge (futur ami d’Anna) et sa mère mourante. Le film préfère embrayer rapidement vers une nouvelle histoire de trauma et de fantôme ne reposant pas en paix et de long couloirs, etc, de sorte que l’on a la bizarre sensation de se retrouver face au remake norvégien de The Cat. Un sentiment certes exagéré mais il faut dire que le réalisateur ne fait rien pour formaliser une intrigue brillant encore par son absence de cohérence, préférant s’appesantir sur l’inquiétante étrangeté que certaines séquences tentent maladroitement de créer. De plus, le babycall du titre est aussi mal exploité que le reste des éléments laborieusement mis en place, ne parvenant jamais à jouer sur la corde sensible d’un amour maternel presque fusionnel que ce lien technique aurait pu s’amuser à raffermir et exhorter intensément.
Nicolas Zugasti
Bande-annonce de The Cat de Seung Wook Byun
Bande-annonce de Babycall de Pal Sletaune (competition)










































