Free McTiernan or die hard

John McTiernan

Depuis quelques jours, une page Facebook dédiée, Free McTiernan, tente de mobiliser les fans du génial réalisateur John McTiernan afin de sensibiliser le plus grand nombre sur le sort qui lui est réservé et peut-être, si la vague de soutiens se répercute assez loin, jusqu’à certains puissants collaborateurs de McT (l’ex Governator, par exemple), amener le juge qui l’a condamné à une peine de prison d’un an ferme, 100 000 dollars d’amende et trois ans de liberté surveillée ensuite, à revoir sa lourde copie, notamment au vu de l’inexactitude d’éléments déterminants du dossier à charge.  Mais surtout, cette action représente l’occasion d’exprimer notre amour pour cet artiste qui a tant contribué pour le cinéma, qui nous a fait vibrer et s’extasier devant sa maîtrise technique et narrative, un réalisateur populaire qui tirait le meilleur parti de scénario parfois faméliques pour en accomplir sa propre musique. Montrer à ce type qu’on ne l’oublie pas. Et puis, c’est un des parrains de la revue puisque outre Sam Raimi, Versus lui avait consacré un dossier conséquent en deux parties dans les deux premiers numéros.

Attention, ce n’est pas parce que c’est un artiste qui nous est cher qu’il est au-dessus des lois mais dans cette sordide affaire d’écoutes téléphoniques, il aura été le seul des nombreuses personnalités ayant eu affaire avec le détective privé des stars, Anthony Pellicano (Tom Cruise, Nicole Kidman, Chris Rock, Demi Moore,…) à être inquiété. Surtout, depuis ses démêlés judiciaires, il se voit ostracisé depuis maintenant une décennie. Après Basic, son dernier film datant de 2003, il n’a plus touché à une caméra, un déjà trop lourd tribut payé et cette peine signerait sans doute définitivement sa fin en tant qu’artiste.

Pour résumer, il est reproché à McTiernan d’avoir menti au F.B.I sur le fait d’avoir engagé Pellicano pour mettre sur écoute son producteur de l’époque du tournage de Rollerball, Charles Roven. Problème, alors que les fédéraux enquêtaient sur les agissements criminels de Pellicano (accointance avec la mafia, racket, intimidation, violences…), ils ont découvert dans le bureau du détective, outre des armes et autres explosifs, des bandes cryptées et un enregistrement clairement audible d’une conversation du cinéaste avec le privé faisant mention de la surveillance dont Roven ferait l’objet contre une rétribution de 50 000 dollars.
Condamné en première instance à quatre mois de prison, McT se pourvoit en appel et c’est celui-ci qui a été jugé et rejeté en janvier dernier, le juge alourdissant même la peine – qui deviendra effective d’ici quelques jours.

Pour en connaître un peu plus sur ce drôle de loustic de Pellicano (condamné lui à quinze ans de prison et reconnu coupable de soixante seize des soixante dix sept chef d’inculpation !), lire l’excellent papier d’Arnaud Bordas pour Capture Mag et le non moins excellent livre de Charles Fleming, Box Office contant la vie mouvementée du producteur Don Simpson dont le succès sera concomitant avec l’émergence du détective.

Rollerball (2002)

Rollerball (2002)

Au-delà de considérations procédurales, qu’est-ce qui a pu mener McTiernan a en venir à une telle extrémité, demander à un détective mafieux de mettre sur écoute son producteur ?

Les relations de McT avec les studios ont pour la plupart été souvent problématiques, entre le script remanié et l’incapacité de peaufiner Last Action Hero, le final cut refusé sur Une Journée en enfer, le travail de sape de Michael Crichton pour s’imposer et remonter Le Treizième guerrier, entre autres, le réalisateur aura connu son lot d’avanies qui aura un peu plus fragilisé sa position et attisé une certaine paranoïa. Alors qu’il est opposé à Charles Roven sur l’orientation à donner à Rollerball (il veut en faire un brûlot politique agressif avec révolte des esclaves à la Spartacus à la clé, Roven préfère un film d’action lambda et plus tranquille), McTiernan le soupçonne de travailler contre lui dans son dos auprès du studio MGM pour reprendre le contrôle du projet et l’évincer au passage. Il engage donc Pellicano pour savoir ce qu’il en retourne exactement. La suite est malheureusement funeste.

Si la justice américaine tient absolument à emprisonner quelqu’un impliqué dans la franchise Die Hard, on leur laisse le choix entre Len Wiseman et John Moore.

Et quelle plus belle et appropriée vidéo que la prière avant la bataille du Treizième guerrier pour conclure ce bref hommage ?

La Rédaction



"Conviction" de Tony Goldwyn : pas si convaincant

Exercice de dramaturgie permettant l’hyperbole émotionnelle autant que le déploiement d’une intrigue criminelle resserrée autour d’enjeux palpitants, le film de procès et "d’accusation à tort" resurgit régulièrement dans la programmation comme valeur sûre hollywoodienne du moment. Le dernier grand titre du genre fut sans aucun doute le Jugé Coupable d’Eastwood (1998), précédant pléthore d’autres succès agencés autour du thème du procès et de la cause perdue à défendre seul(e) contre tous (Erin Brockovich, en fait beau spécimen de glorification hyprocrite de la justice américaine ; une constance chez Soderbergh, cinéaste ô combien surfait et roublard).
Sorti le 16 mars dernier en France (et le 29 octobre 2010 au Canada), Conviction ne marquera pas autant les esprits que les deux références sus-citées, mais pourra s’enorgueillir d’avoir enrichi une cinématographie sachant faire vibrer toutes les cordes sensibles, à grand renforts d’humanisme et de courage narrés sans éclat mais avec honnêteté formelle. Pour ajouter au cachet dramatique, Tony Goldwyn (le méchant de Ghost, c’était lui ; le père de famille sans pitié du remake de La Dernière maison sur la gauche, aussi) choisit de raconter une histoire vraie : celle de Betty Anne Waters, une jeune mère de famille qui, après l’arrestation et la condamnation à perpétuité de son frère pour un meurtre qu’il dit ne pas avoir commis, décide d’entreprendre des études de Droit pour le défendre et, au terme d’une enquête nécessitant la réouverture du dossier et l’examen des pièces à conviction, l’innocenter. Un sujet fort et passionnant qui possède la particularité d’être incroyable, trop romancé pourrait-on dire pour être crédible. Et pourtant, la véritable Betty Anne parvint bien à faire sortir son frère Kenny de prison en 2001, après 18 années d’acharnement juridique.

Acteurs impeccables qui profitent de leur potentiel de distinction académique (quoiqu’Hilary Swank, lauréate d’un Oscar en 2005, semble en déclin de notoriété et de rôle majeur depuis Le Dahlia noir) pour apporter au film une dimension poignante, formalisation élégante mais avec le trop-plein d’affectation (voire démagogie lacrymale) qu’induit un tel sujet sauf chez les plus grands, scénario appuyant le thème de l’injustice et de la famille déchirée : sûr de ses qualités intrinsèques et de sa propension à émouvoir sans élévation cinématographique particulière, Conviction ne cherche pas à révolutionner le genre du "film de procès". C’est son droit…
Honnête conteur sans style fort et sans autre parti pris que celui d’une direction juste, parfois grandiloquente (surtout dans ces allers-retours entre présent difficile et enfance mouvementée de Betty Anne et Kenny, fausse nostalgie teintée de circonstances atténuantes), Tony Goldwyn formate son récit qui ne brille que de l’éclat que projette l’aura de son casting irréprochable. Le reste se maintient à un niveau dramatique qu’on dira soigné par respect pour les efforts de narration prodigués – c’est notable – dans le plus grand respect du spectateur. L’exigence de Goldwyn s’arrête à la logique d’un montage très linéaire où les parallèles se révèlent d’une simplicité scolaire mais efficace (progression sociale et universitaire de Betty Anne en vis-à-vis de l’avancée des moyens d’enquête, surtout avec l’avènement de l’identification par ADN en 1987), et d’une composition des cadres entièrement dévolus, dans une scène, au courage de Betty Anne, dans l’autre, à la patience où pointent le désespoir et la résignation de Kenny (Sam Rockwell porte le film sur ses épaules).

Réalisateur de quelques épisodes de séries du petit écran de bonne réputation (notamment Damages avec Glenn Close), Goldwyn s’en tient finalement au téléfilmage de luxe et compte sur les attributs rassembleurs d’une histoire forte – d’autant plus qu’elle est tirée de faits réels, ce qui ajoute à l’appétence qu’elle génère auprès du grand public – qui rappelle que l’Amérique est décidément la terre de tous les possibles, l’injustice aveugle comme la réussite envers et contre tout. Plus que sur l’intrigue criminelle à dénouer, au sein de laquelle il diffuse – c’est intéressant – un parfum de doute (Kenny est-il vraiment innocent ? Et si oui, pourquoi alors se comporte-t-il comme un coupable ?), Goldwyn se concentre sur l’image de la famille américaine. Entre ses mains, Conviction devient le récit de liens du sang que la société cherche à brimer, qu’une sœur et son frère cultivent plus que tout pour triompher de l’adversité et retrouver, aussi, leur place légitime de père (Kenny se réconcilie avec sa fille qui ne lui parlait plus depuis son incarcération) et de mère (Betty Anne peut à nouveau se consacrer à ses fils qu’elle avait délaissés par manque de temps dans sa croisade juridique). À la lueur de ce traitement affectif (avec pathos de rigueur) plus que politique, la critique d’une justice à deux vitesses (et corrompue), le réalisme des procédures pénales (conservation miraculeuse – un fait romancé ? – des échantillons relevés sur la scène du crime…) et le combat de l’association Innocence Project – qui décide de venir en aide à Betty Anne pour les tests ADN destinés à disculper Kenny – font office de toile de fond dont l’intérêt nous happe pourtant plus que le drame de la séparation filé tout au long du métrage. Avec ces protagonistes condamnés à perdre et qui font mentir au final le déterminisme social et judiciaire que l’on sait impitoyable aux États-Unis, Tony Goldwyn signe une belle histoire de plaidoyers (au sens propre et figuré) mais rate l’occasion d’un vrai réquisitoire contre le système.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles en France le 16 mars 2011



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"Never Let Me Go" de Mark Romanek

Pour son troisième film, le réalisateur Mark Romanek (Photo Obsession avec Robin Williams sorti en 2002 sur nos écrans, soit dix-sept ans après son précédent et premier long métrage passé inaperçu, Static) adapte avec le scénariste Alex Garland – auteur des scripts de Sunshine et de 28 jours plus tard pour le britannique Danny Boyle – le roman Auprès de moi toujours de l’écrivain Kazuo Ishiguro (Les Vestiges du jour). Grâce à une intrigue avançant posément et dont les éléments s’emboîtent progressivement les uns après les autres, le cinéaste américain construit une narration intrigante et captivante qui répondra aux nombreuses interrogations du spectateur : qui sont ces enfants qui semblent si spéciaux ? Quel est ce secret qu’on leur dissimule ? Pourquoi les isole-t-on du reste du monde ? Des questions au cœur d’un récit constituant une étrange et intrigante « uchronie scientifique » – l’espérance de vie atteignit les cents ans avant la fin du vingtième siècle – traitée de manière intimiste par le scénario. Savants et médecins sont quasiment absents d’un métrage où les enjeux et les problématiques sont soulevés à travers le prisme de trois personnages pris dans un triangle amoureux (Keira Knightley qui s’en sort honorablement, Carey Mulligan étonnante de justesse et d’émotions, et Andrew Garfield, apprécié récemment dans l’excellent The Social Network de David Fincher).

Questionnements éthiques, sacrifice au nom du Bien commun, amour désespérément éphémère : Never Let Me Go marque surtout les esprits par le bouleversement de nos repères sociaux et cinématographiques. Ainsi cette scène dans laquelle des chirurgiens restent calmes et ne cherchent pas à faire repartir le cœur d’un « patient » qui vient de s’arrêter, contrastant avec l’excitation habituelle régnant dans les blocs opératoires. Le « bip » continu de l’appareil mesurant la fréquence cardiaque – signifiant le décès sur la table d’opération – résonne aux oreilles du spectateur sans que les médecins ne se démènent pour sauver celui qui est en train de mourir sous leurs yeux. Difficile de concevoir une société telle que celle décrite dans Never Let Me Go, dans laquelle ceux qui ont la charge d’œuvrer pour la santé de la population par les soins qu’ils apportent abdiquent si facilement devant un arrêt cardiaque somme toute assez banal. Hippocrate doit sans doute se retourner dans sa tombe.

Garland et Romanek s’attachent également à dépeindre la difficulté de faire exister des individualités au sein d’un collectif aliénant et « totalitaire » : lors de la séquence d’ouverture, la caméra qui s’approche de chacun des enfants ne parvient pas à saisir l’expression de leur chant noyé dans la « voix collective » de la chorale de l’internat. En ne distinguant pas ces voix individuelles, tout se passe comme si le « tout » dominait et assujettissait chacune de ses « parties » au point de ne leur laisser aucune marge d’existence et d’autonomie. Une conception holistique de la société qui rapproche davantage le monde dépeint dans le film aux sociétés traditionnelles dans lesquelles les comportements individuels étaient largement dictés par ce que le sociologue Émile Durkheim appelait la « conscience collective », cet « ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d’une même société [qui] forme un système déterminé qui a sa vie propre » (De la division du travail social, 1893).

Dans Never Let Me Go, l’avènement et les progrès de l’individualisme – au sens sociologique du terme – ne semblent pas avoir concernés ces jeunes enfants cloîtrés dans un pensionnat réglementant minutieusement leur vie quotidienne. Ces derniers seront incapables d’exercer leur autonomie lorsque, adolescents, ils seront confrontés la première fois à la vie extérieure. Voir la scène amusante du snack, au cours de laquelle ils se révèleront incapables de faire un simple choix de menu et commanderont la même chose que leurs compagnons de route ayant déjà une petite expérience du monde du « dehors » : sans le cadre contraignant mais rassurant de leur pensionnat, cette jeunesse perd ses repères et ne sait plus quels comportements elle doit adopter. Cette anomie – au sens durkheimien du terme, c’est-à-dire un affaiblissement du contrôle qu’exerce la société sur les désirs des individus – de la jeunesse se doublera d’une condamnation inéluctable de celle-ci à une existence précaire, oblitérant de fait son droit légitime et naturel à l’amour. En leur refusant le « Temps » puisque le « futur » est pour eux un concept vide de sens, cette société n’accorde pas à ses jeunes le temps nécessaire pour aimer… Le temps nécessaire pour vivre…

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles en France le 2 mars 2011



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