Classé dans : Festival de Cannes 2012 | Tags: caméra à l'épaule, Cannes, chasseur, cinéastes, cinéma danois, cinéma vérité, Compétition Officielle, dogme, drame, enfance, Festen, Festival, la chasse, Mads Mikkelsen, Palmarès, Palme, Pédophilie, sélection, vérité
Il existe une catégorie de réalisateurs dont on n’attend pas grand chose, quel que soit le projet. Tel est le cas de Thomas Vinterberg, cinéaste danois en perte de vitesse depuis Festen (1998, tout de même). D’où la surprise de voir son Jagten sélectionné pour la compétition officielle de ce soixante-cinquième festival de Cannes. Et pourtant, malgré ces a priori, force est de constater que La Chasse (son titre français), est une œuvre brillante qui réintroduit indubitablement son auteur dans la cour des cinéastes à suivre.
Lucas est employé dans un jardin d’enfants. Divorcé et voyant peu son fils, c’est un homme gentil, attentionné et doux avec les gosses qui l’adorent tout comme la jolie assistante espagnole. Il a tout un tas de copains avec qui il fait souvent des soirées et part régulièrement à la chasse. Bref, nonobstant ce problème de garde d’enfant avec son ex, il mène une vie joyeuse et valorisante. Jusqu’au jour où la fille de son meilleur ami va l’accuser d’avoir commis des actes de pédophilie. Commence alors une descente aux enfers où Lucas va perdre sa famille, sa copine et le respect de son entourage. Seul son fils croit en lui et tout deux vont tenter de rétablir la vérité.
Pointons d’emblée la faiblesse du film : l’absence de doute sur la culpabilité du héros, personnage tellement sympathique qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Dans ce rôle de gentil éducateur à la belle vie qui s’écroule, le toujours remarquable Mads Mikkelsen, l’un des acteurs préférés de Versus, pas loin pour le coup du prix d’interprétation cette année. Touchant dans un registre de l’homme blessé qu’on ne lui connaissait pas, l’acteur découvert dans Pusher en 1996, aidé par tout un ensemble de comédiens justes, est époustouflant de maîtrise et de sensibilité.
La pédophilie est un sujet qui « titille » Vinterberg depuis Festen, même si dans Jagten il est abordé de façon à faire douter de la parole de l’enfant de cinq ans, cet être qu’on voudrait soi-disant à l’abri du mensonge. L’absence de contrepoint à la parole de l’enfant dans la société danoise (et par extension la société occidentale) fait ainsi froid dans le dos tant l’avenir de l’accusé semble sans issue. La chasse du titre devient alors une allégorie évoquant celle dont est victime Lucas de la part de ses ex-amis. Bouc émissaire d’une société bien pensante, le personnage principal ne devra son salut qu’à son obstination à rétablir LA vérité en se battant contre ses concitoyens conditionnés et traumatisés par le spectre de la pédophilie.
Porté par une mise en scène stylisée et efficace à mille lieux du dogme de Festen et par une dramaturgie qui maintient constamment le spectateur en haleine, Jagten mériterait d’accéder au palmarès pour avoir permis à son auteur d’effectuer enfin son retour dans le cercle des cinéastes majeurs.
Fabrice Simon
Film en compétition officielle
Classé dans : Festival de Cannes 2012 | Tags: Antibes, Cannes, Compétition Officielle, Croisette, festival de Cannes, handicap, Jacques Audiard, Marion Cotillard, Mathias Schoenaerts, mélodrame, Nice
Présenté en sélection officielle.
Au bout de quelques projections, une constatation s’impose : le début du 65ème festival de Cannes est placé sous le signe de l’Amour. Amour impossible avec un (mauvais) film égyptien, Après la bataille. Amour précoce et amour impossible pour la très belle œuvre de Wes Anderson, Moonrise Kingdom, projeté en ouverture. Amour onéreux et inassouvi dans le troublant long-métrage du misanthrope Ulrich Seidl, Paradise… Liebe. Enfin, amour improbable, bancal, mais toujours crédible, dans le magnifique De rouille et d’os de Jacques Audiard. Le film narre l’histoire d’amour entre Stéphanie, une dresseuse d’orques (Marion Cotillard), victime d’un accident qui la prive de l’usage de ses jambes, et Ali, père fauché d’un petit garçon (Matthias Schoenaerts, révélé par le magnifique polar belge Bullhead) venu s’installer chez sa sœur dans le Sud de la France, à Nice, à quelques longueurs de la Croisette. Deux êtres brisés, magnifiques perdants de la vie que le destin va réunir pour en faire des combattants, l`un au sens propre, puisqu’il va s`imposer dans le combat clandestin, et l’autre au sens figuré, bravant tous les obstacles pour retrouver une vie normale après le terrible accident.
Dès Regarde les hommes tomber, cela apparaissait comme une évidence : un cinéaste ambitieux et doué était né. Supériorité de l’actorat sur la narration, réalisation sans effet de manche et détournement des codes du cinéma de genre (le polar notamment) sont les critères qui, au premier coup d’œil, permettent d’identifier le cinéma du réalisateur parisien. Parfaitement dirigés, les acteurs des films d’Audiard semblent souvent à la limite de l’improvisation, évoluant dans des scènes filmées caméra à l’épaule, en gros plan, qui donnent un aspect bricolé aux images pourtant parfaitement maîtrisées. Si l’on excepte Un héros très discret, récompensé à Cannes du Prix du scénario en 1996, le cinéma d’Audiard est surtout un cinéma policier sombre et réaliste. Et sans le rôle d’Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres (2001), son cinéma serait exclusivement à dominante masculine. Mais pour sa troisième participation en compétition après Un prophète (Grand Prix du jury en 2009), Jacques Audiard innove en s’aventurant pour la première fois dans le registre du mélodrame.
A bien regarder sa filmographie, on voit ce qui a inspiré Audiard dans cette adaptation d’un recueil de nouvelles de Craig Davidson, au titre éponyme : la volonté forte de dresser le portrait d’un monde froid et individualiste, à l’intérieur duquel les destins d’individus simples sont modifiés et magnifiés par le drame et les accidents, Ali et Stéphanie rejoignant alors les personnages interprétés par Jean Yanne dans Regarde les hommes tomber, de Matthieu Kassovitz dans Un héros très discret ou de Tahar Rahim dans Un prophète. Histoire d’amour peu banale, légèrement bancale par instant, De rouille et d’os est une œuvre forte et d’une incroyable densité, où le langage des corps meurtris, sublimé par le jeu des deux comédiens principaux, prime sur la parole. Une œuvre impressionnante qui confirme, s’il en était besoin, la dimension prise par celui que l’on peut considérer comme le meilleur cinéaste français en activité.
Fabrice Simon
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, Festival de Cannes 2011 | Tags: Alice Cooper, ARP Sélection, bande annonce, bisons, Cannes, chasseur de nazis, Cheyenne, cinéma, Compétition Officielle, David Byrne, David Lynch, dépression, Etats-Unis, expérimentation, hard-rock, Harry Dean Stanton, Heinz Lieven, humour, interprétation, Into the Wild, Irlande, italien, Joyce Von Patten, Lemeunier, oies, Paolo Sorrentino, revue, Robert Smith, rock-star, sélection officielle, Sean Penn, star system, Talking Heads, Versus

S’il vous plaît, ne vous arrêtez pas uniquement sur le look de Sean Penn dans This Must Be the Place de Paolo Sorrentino. Et pourtant, voilà une belle performance : la coiffure à la Alice Cooper ou Robert Smith, le visage fardé avec fond de teint et rouge à lèvres, les ongles (mains et pieds) peints, la démarche mesurée, la petite valise à roulettes, la voix au ralenti, tout ne pourrait sentir que le surjeu et la course aux Oscars. Pourtant, du fond de ce personnage calibré et typé (“la rock ‘n’ roll star”), Sean Penn fait un numéro d’acteur éblouissant. Rien à voir avec sa coiffure, sa démarche, sa voix, tout cela est requis par Cheyenne, ce drôle de bonhomme qui a quitté le star system il y a vingt ans et s’est retiré en Irlande. Non, ne regardez que ses yeux, les yeux bleus de Sean Penn : ce sont ceux d’un enfant perdu dans un corps adulte, d’un pauvre gamin qui se cherche encore, à plus de cinquante ans, et ne s’est pas trouvé.
Sorrentino a scindé son film en deux : la première partie irlandaise, amusante et désespérée, dans laquelle Cheyenne traîne son ennui. Puis la seconde, américaine, qui prend les allures d’un road movie initiatique, nourrie de rencontres comme l’était Into the Wild du même Sean Penn.
Pourquoi This Must Be the Place mérite-t-il un large détour ? Sans doute moins pour son scénario (somme toute du déjà vu) que pour son interprétation (et pas seulement Sean Penn), ses façons de s’attarder sur un détail, une rencontre, du superflu. On disait de Hawks qu’il plaçait toujours sa caméra à hauteur d’homme. Dans ce film, Sorrentino mérite le même compliment.

Comment remplir les vides avec du plein ? Je crois que le cinéaste italien ne se pose même pas la question. Il suit tout simplement ses envies. Ainsi le formidable moment où Cheyenne suit à New York un concert de David Byrne, l’ex-leader des Talking Heads auxquels le film emprunte le titre d’une des chansons, puis discute un moment avec lui. Ou l’histoire de l’invention de la valise à roulettes par le génial Harry Dean Stanton.
On peut reprocher à Sorrentino de vouloir faire trop d’esthétisme, un peu à la David Lynch. De placer dans ses plans des éléments incongrus, telle l’oie dans la maison de Joyce Van Patten ou le bison qui apparaît dans le cadre d’une fenêtre. Ce qui pourrait passer pour du maniérisme, ainsi que quelques maladresses (mineures), font tout le sel de This Must Be the Place.
Curieusement, le film déborde de gentillesse : la rock star n’est pas teigneuse ni le mec tatoué rencontré dans un bar ni celui qui propose à Sean Penn une cigarette ni celui qui le conseille sur l’achat d’une arme, etc. Comment décrire un monde méchant quand on sait que Penn est parti à la recherche du Mal suprême, un nazi ? L’interprétation de ce dernier par Heinz Lieven est étonnante, engendrant tout à la fois dégoût et pitié.
Projeté à Cannes lors du dernier festival, This Must Be the Place n’a pas été spécialement remarqué et c’est dommage. Ce mélange d’humour et de dépression va peut-être, c’est à espérer, trouver son public dans les salles. Là où doit être sa place !
Jean-Charles Lemeunier
Film sorti en salles en France le 24 août 2011
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Classé dans : Festival de Cannes 2011 | Tags: Aki Kaurismäki, Compétition Officielle, Festival de Cannes 2011, Flop 5, Gus Van Sant, Habemus papam, L'exercice de l'état, La piel que habito, Le Havre, Les Crimes de Snowtown, Maïwenn, Nanni Moretti, Nicolas Winding Refn, Palmarès, Palme d'Or, Pedro Almodóvar, Pierre Schoeller, Polisse, prix, Restless, Semaine de la Critique, Take Shelter, Terrence Malick, The Murderer, The Tree of Life, Tilda Swinton, Top 5, Un Certain Regard

Palmarès personnel (à défaut de pronostics) des films en compétition, établi après avoir vu 17 des 20 films de la sélection :
Palme d’Or : Habemus Papam de Nanni Moretti (Italie)
Grand Prix du Jury : La Piel que Habito de Pedro Almodovar (Espagne)
Prix du Jury : The Tree of Life de Terrence Malick (Etats-Unis)
Prix de la Mise en scène : Nicolas Winding Refn pour Drive (Etats-Unis), un peu par défaut.
Prix du Scénario : Joseph Cedar pour Hearat Shulayin – Footnote (Israël)
Prix d’Interprétation Masculine : Thomas Doret dans Le Gamin au vélo des frères Dardenne (Belgique)
Prix d’Interprétation Féminine : Tilda Swinton dans We Need to Talk About Kevin de Lynne Ramsay (Grande-Bretagne) & Elena Anaya dans La Piel que Habito de Pedro Almodovar (Espagne)
Caméra d’Or : Les Crimes de Snowtown de Justin Kurzel (Australie, Semaine de la Critique)

TOP 5 du Festival de Cannes (toutes compétitions confondues) :
# 1 : THE MURDERER de NA Hong-jin (Corée du Sud / Un Certain Regard)
Pour l’énergie et le talent déployés pendant plus de deux heures au sein d’un film somme (mais ce n’est seulement que le deuxième film de son jeune auteur !), qui épouse à merveille les codes du polar sanglant "à la Coréenne", agrémenté de chronique sociale et de mélodrame. Du cinéma à l’état brut !
# 2 : HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti (Italie / Compétition)
L’athée convaincu et militant que je suis attendait avec impatience ce film sur les déboires d’un Pape nouvellement élu. Et le traitement de ce sujet par Moretti est d’une grande intelligence, respectant à la fois la position du Pape et des hautes instances de l’Eglise, tout en se moquant délicieusement d’elles.
# 3 : RESTLESS de Gus Van Sant (Etats-Unis / Un Certain Regard)
Gus Van Sant est un cinéaste définitivement hors-norme, capable de tirer d’une histoire des plus simples, un mélodrame d’une grande finesse, à la fois bouleversant et subtilement mis en scène. Surtout, en tournant autour du thème de la mort, son film pas si léger que ça et devrait plaire aux plus réticents.
# 4 : TAKE SHELTER de Jeff Nichols (Etats-Unis / Semaine de la Critique)
L’un des films les plus attendus du Festival. Nichols devait confirmer tout le bien que l’on avait pensé de lui après son premier film Shotgun Stories. Avec plus de moyens cette fois, il livre un drame fort et intense sur les obsessions d’un homme ordinaire pris en pleine tempête. Avec l’immense Michael Shannon.
# 5 : L’EXERCICE DE L’ETAT de Pierre Schoeller (France / Un Certain Regard)
Attendu lui aussi, le second film de Pierre Schoeller n’a pas déçu. Son scénario passionnant (co-écrit par une plume de Libération), tient en haleine le spectateur dans les coulisses de l’état. Et comme la mise en scène est à l’avenant, et que Gourmet est magnifique, banco !

FLOP 5 du Festival de Cannes (toutes compétitions confondues) :
# 1 : HORS SATAN de Bruno Dumont (France / Un Certain Regard)
LA purge du Festival ! Dumont continue d’aveugler un public conquis d’avance par un scénario grotesque et des comédiens qui "sentent" bon la France d’en bas, par ailleurs inexpressifs au possible. Du foutage de gueule, tout simplement, en plus d’être incroyablement chiant. A fuir.
# 2 : MICHAEL de Michael Schleinzer (Autriche / Compétition)
Quand un disciple de Michael Haneke s’attaque à l’affaire Natascha Kampusch, le potentiel est là. Mais le résultat, lui, est finalement inconsistant, la faute à une mise en scène qui plagie le modèle, et à un scénario qui refuse d’impliquer le spectateur, laissant celui-ci totalement hors de portée d’un quelconque malaise. Sans intérêt.
# 3 : LE HAVRE d’Aki Kaurismäki (Finlande, France / Compétition)
J’ai déjà dit sur ce blog tout le mal que je pensais de cette arnaque qui pourrait bien finir malgré tout au Palmarès. Alors je le redis, on a là une jolie négation du cinéma, avec zéro mise en scène, zéro direction d’acteurs, et des comédiens volontairement mauvais qui cherchent un décalage passéiste dans lequel je ne marche pas. Et cette France décrite dans le film est d’un rance.
# 4 : RETURN de Liza Johnson (Etats-Unis / Quinzaine des Réalisateurs)
L’archétype du cinéma indépendant américain estampillé Sundance, où le film (tant dans l’histoire que dans la mise en scène) ne tourne qu’autour de son personnage principal, se foutant royalement du reste, et donc de ses personnages secondaires, inexistants.
# 5 : POLISSE de Maïwenn (France / Compétition)
Parce qu’il faut quand même le souligner, ce n’est pas possible aujourd’hui de faire un bon film français avec Karine Viard ou Nicolas Duvauchelle, et que l’empilage de séquences démago nous éloigne petit à petit d’une certaine réalité. Avec 45 minutes de moins, et un casting un peu plus intelligent, on aurait pu discuter. Mais là…
Julien Hairault
Classé dans : Festival de Cannes 2011 | Tags: Aki Kaurismäki, Compétition Officielle, Festival de Cannes 2011, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Pierre Léaud, Kati Outinen, Le Havre, Palme d'Or, Pierre Etaix, poésie

Jusqu’ici, les cinéastes habitués de la Croisette avaient fait preuve d’un certain professionnalisme, nous offrant à chaque fois (du moins pour ceux dont on attendait vraiment quelque chose – à la différence de Dumont, il ne faudrait pas qu’il y ait méprise !), un film de qualité, relevant bien souvent le niveau général de la sélection dans laquelle il concourait. C’était le cas de Moretti, de Malick (nous tenterons de revenir dessus rapidement, mais écrire sur ce film-somme n’est pas évident, et enchaîner les projections n’aide pas à l’analyse d’un seul film), ou de Van Sant à Un Certain Regard. De Kaurismäki, on espérait un petit vent de folie venue du Nord, un petit film tendre et poétique comme il sait les faire, avec un sens du décalage à chaque fois salutaire. Quelle ne fût pas notre déception devant ce qu’il faut bien appeler un désastre.
Les longs applaudissements nourris à la fin de la projection de Le Havre, le dernier film du Finlandais, laissent pourtant perplexe. D’abord parce que le film ne semble pas les mériter. Ensuite, parce que cela trahit un aveuglement de la part d’un public cannois qui se complaît à ne pas demander autre chose d’un cinéaste que ce qu’il fait depuis le début de sa carrière. Car Le Havre est balisé de son premier à son dernier plan, avec comme point d’orgue cette sophistication typiquement Kaurismäkienne de faire « sous-jouer » les comédiens. Alors quand ceux-ci s’expriment dans une langue différente (le français) de celle du cinéaste, il suffit de quelques minutes pour contempler l’ampleur du naufrage et les limites de cette non direction d’acteurs totalement risible et ringarde.

Ringard, le terme sied plutôt bien à ce film naïf comme le sont tous les films de Kaurismäki. Et Le Havre est aussi bien-pensant que ne pouvait l’être la veille le film de Nadine Labaki (Et maintenant on va où ?). L’histoire, c’est celle d’un cireur de chaussures (André Wilms, dont le personnage est le seul à avoir un minimum de consistance), qui recueille chez lui un petit Africain clandestin. Alors que la police est à ses trousses (Darroussin dans son imper noir qui n’exprime rien), le quartier, qui nous fait l’effet d’une France vieillotte et rance (la femme du cireur s’appelle Arletty ! – pauvre Kati Outinen qui lutte pour sortir dans son mauvais français des répliques de l’ordre : "Oh regarde, le cerisier est en fleurs !") – qui passe son temps entre la boulangerie et le bistrot du coin, se met en quatre pour sauver l’enfant et le faire partir vers Londres où il retrouvera sa mère. Il y a dans les dialogues des allusions directes à l’actuelle politique de reconduite aux frontières du gouvernement Fillon, mais ni mise en scène, et tout simplement énoncées comme telles, ces situations n’offrent rien d’original au métrage, si ce n’est un discours politique convenu qui ne s’adresse d’ailleurs qu’à des convaincus. Nous sommes ici dans un conte, certes, mais cela n’excuse en rien la pauvreté générale d’un script couru d’avance.
Car Le Havre est tout sauf un film courageux. D’aucuns argumenteront que le film est poétique, et que son charme, désuet, ne peut que plaire. Mais qui peut marcher dans cette combine qui consiste à refuser d’insuffler du rythme dans un récit aussi caricatural et mal fagoté (mis à part le soin porté aux décors, la mise en scène se réduit à poser la caméra et à mettre les comédiens devant) ? Apparemment les 2000 spectateurs du Théâtre Lumière sont tombés dans le piège lors des trois présentations du film ce mardi. On se sent alors bien seul à vouloir souligner que Le Havre, de notre point de vue (enfin du mien) a plus à voir avec une négation pure et dure du cinéma, qu’avec le conte poético-social qu’il prétend être. Et le pire, c’est qu’on a tout juste décroché un seul sourire, pour une blague qui dans un autre film, serait sans doute passée inaperçue. Ça en dit long du caractère anachronique et sans intérêt de l’entreprise.
Julien Hairault
Classé dans : Festival de Cannes 2011 | Tags: Adèle Haenel, Bertrand Bonello, Compétition Officielle, Festival de Cannes 2011, Hafsia Herzi, L'apollonide - souvenirs de la maison close, maison close, Noémie Lvovsky, prostitution, Sleeping beauty, Xavier Beauvois

Troisième film français en compétition de ce Festival de Cannes, L’Apollonide de Bertrand Bonello était précédé, à l’instar de Sleeping Beauty, d’une réputation sulfureuse. Et pour cause, l’action de ce film se passe dans une maison close au tournant du vingtième siècle, où une dizaine de jeunes femmes vendent leurs charmes à de riches parisiens, le tout sous la direction de la maîtresse des lieux : « Madame », interprétée par la toujours rayonnante Noémie Lvovsky. Le film est une plongée presque en apnée dans ce milieu, à l’exception d’une rafraîchissante scène d’extérieur où le groupe s’échappe à la campagne pour se détendre. Pour le reste, Bonello filme donc l’envers du décor, les coulisses du plus vieux métier du monde. Sa caméra se perd avec une certaine volupté dans les couloirs et les chambres de cette maison cossue qui abrite des travailleuses. Avec beaucoup de respect et de politesse, le cinéaste filme le quotidien de ces jeunes femmes qui s’entraident et vivent ensemble dans la joie, comme dans les peines.
Mais Bonello ne s’arrête pas là, malheureusement. Car si « l’ambiance » de son métrage a de quoi fasciner, grâce notamment à une mise en scène chiadée et une lumière magnifique, le réalisateur de De la guerre ne peut pas s’empêcher de tomber dans le piège du « film français auteurisant », accouchant ainsi de clichés au mieux amusants, au pire complètement grotesques et déplacés (du sperme qui sort par les yeux de l’une des prostituées… on vous laisse imaginer la scène) ; de même que l’utilisation d’une musique pop et donc anachronique à l’intérieur même de la maison laisse quelques séquelles dommageables sur notre perception du métrage. Car Bonello tient là un sujet en or, qu’il gâche donc par endroits à force de frimer, de nous montrer combien il sait filmer, composer un plan, et demander le meilleur de ses comédiens. Tous ici sont parfaits, d’Adèle Haenel et Hafsia Herzi chez les filles, en passant par Louis-Do de Lencquesaing et Xavier Beauvois pour les clients, représentants d’une bourgeoisie décomplexée. La vraie réussite de L’Apollonide réside d’ailleurs dans le discours que le film porte sur les mœurs de notre société, celle d’il y a un siècle comme celle d’aujourd’hui.

Deux scènes importantes viennent souligner cet ancrage social et même politique du film. La première, réellement critique envers le discours ambiant d’aujourd’hui, met en scène un client qui récite les conclusions d’un travail d’anthropologue qui conclut que la taille de la tête des prostituées est comparable à celles des criminels, et donc inférieure à la taille moyenne d’une personne "saine". Bonello, consciemment ou pas, signe là un véritable manifeste filmé de la prostitution, idée entretenue par les beaux décors de la maison close, et l’Humanité qui s’en dégage. Dès lors que cette idée se propage dans la maison, les conditions de vie des jeunes femmes vont se détériorer. Alors que le récit touche à sa fin une fois que la maison close ait mis la clé sous la porte, le cinéaste s’autorise une dernière séquence très contestable, qui vient appuyer de façon grossière tout ce qui avait été murmuré avant pendant près de deux heures. Ainsi les derniers plans du film proviennent de notre présent, du Paris d’aujourd’hui. Bonello y abandonne une image de cinéma pour celle, plus crasse de la télé. Il y filme un Paris qui vit dans l’urgence, avant de laisser au spectateur comme dernier plan, celui de prostituées faisant le trottoir au bord de la route… bien loin de la sérénité et du confort des maisons closes d’antan.
De ce film inégal qui met deux heures à souligner que d’un tournant de siècle à l’autre, la prostitution est passée du rang de réconfort pour les nantis à celui d’activité criminelle et totalement fragile, découle une impression globale partagée entre le rejet d’une œuvre poseuse et frimeuse, et la beauté fulgurante de certaines scènes. Pas de quoi figurer au Palmarès même si dans le genre « porno chic », L’Apollonide reste malgré tout un cran au-dessus de l’Australien Sleeping Beauty, vu en début de Festival.
Julien Hairault
Classé dans : Festival de Cannes 2011 | Tags: Columbine, Compétition Officielle, Emily Browning, Festival de Cannes 2011, Jane Campion, Julia Leigh, Lynna Ramsey, Sleeping beauty, Tilda Swinton, tuerie, voyeurisme, We need to talk about Kevin

Les deux premiers films en compétition de ce 64ème Festival de Cannes ne manquent pas d’ambition, mais déçoivent pour les mêmes raisons. Sur des sujets délicats (le quotidien d’une mère dont le fils est l’auteur d’une tuerie dans We Need to Talk About Kevin ; une étudiante qui se prostitue auprès d’une sorte de "secte" dans Sleeping Beauty), les réalisatrices Lynne Ramsay et Julia Leigh se complaisent malheureusement trop vite dans un discours très attendu et une mise en scène qui aurait gagné à jouer plus souvent la carte de la simplicité.
Chez Julia Leigh, protégée par Jane Campion à la production, la ravissante Sara (Emily Browning, vue dans Sucker Punch) incarne donc une étudiante qui enchaîne les petits boulots pour boucler chaque fin de mois : serveuse dans un bar, rat de laboratoire, prostitution dans des hôtels haut de gamme. Intriguée par une annonce parue dans un journal, elle prend contact avec une société secrète où des jeunes femmes font le service (nues), lors de dîners entre riches et vieux hommes. Puis Sara acceptera d’être endormie, anesthésiée, pour passer la nuit au côté d’un de ces hommes qui pourra faire d’elle ce qu’il veut, tout en respectant une seule et unique règle : "pas de pénétration". La jeune réalisatrice, dont c’est ici le premier film, peine à installer un malaise a priori souhaité. Sa mise en scène, très lisse, repose sur des légers travellings latéraux qui ne font qu’accentuer la pose de chaque plan, composé au millimètre près. Dans cette rigidité de la mise en scène, Julia Leigh ne tire aucun discours. Elle préfère finalement laisser au spectateur le soin de porter (ou pas) un jugement sur le comportement de cette jeune femme et de ces hommes qui pourraient profiter d’elle… mais qui ne font rien. Là se trouve peut-être le seul intérêt du script. En refusant de montrer tout acte violent, et en usant par moments d’artifices de mise en abyme (la mini caméra espion), Sleeping Beauty contrarie les attentes du spectateur, pour remettre en cause sa position de voyeur. Reste à savoir si un spectateur contrarié peut aussi être un spectateur satisfait…?

Du côté de Lynne Ramsay, qui adapte un roman de Lionel Shriver, le constat est assez identique. Le film souffre dès ses premiers plans d’en faire beaucoup trop dans les effets de style d’une grande inutilité, jouant ainsi des focales pour souligner et surligner par exemple l’opposition entre deux personnages. Car la pauvre Tilda Swinton se retrouve ici bien seule face au monde entier après avoir enfanté de ce qu’il faut bien appeler un monstre ! Ramsay découpe son scénario et multiplie les allers-retours dans le temps, passant d’une époque à l’autre (l’avant et l’après tuerie), mais gardant comme fil rouge (d’où l’importance de cette couleur qui elle aussi traverse les époques et le film comme un fardeau pour la mère), l’impossible amour entre une mère et son fils. On comprend que derrière cette cellule familiale qui vole en éclat, c’est en fait l’Amérique toute entière qui vacille : après avoir commis l’irréparable, Kevin (le fils), fera un salut de chef-d’orchestre devant un drapeau américain. Plus tôt la réussite professionnelle du couple aura poussé la petite famille à déménager dans une grande et belle maison à la campagne, où rien ne semble manquer à personne, si ce n’est, donc, cet amour mutuel qui ne viendra que bien trop tard entre Kevin et sa mère. We Need to Talk About Kevin souffre ainsi de tourner assez vite en rond au gré de ses voyages dans le temps et de la répétition de certaines scènes (les conflits entre l’enfant et sa mère). Et cette constuction "alambiquée" du récit de chercher finalement à gagner du temps en attendant le climax final, qui n’est plus une surprise pour personne au bout du compte. Reste malgré tout dans ce film, la force d’un casting parfait (Tilda Swinton continuant d’être la meilleure comédienne dans le registre de la mère blessée, après Julia d’Erick Zonca), et une mise en scène qui quand elle fait dans la simplicité, arrive à nous convaincre et nous interpeller, à défaut de complètement nous faire vibrer.
Les prochains films en compétition laissent présager du bon (Habemus Papam de Nanni Moretti, dans lequel l’acteur-réalisateur remet en cause la foi d’un Pape fraichement désigné) et du – a priori – moins bon (Maïwenn s’attaquant au monde de la Police avec Polisse, et son casting français cinq étoiles, Joey Starr en tête !). Ce jeudi marque aussi l’ouverture d’Un Certain Regard avec le très beau film de Gus Van Sant, Restless, comédie romantique adolescente qui fait se croiser un premier amour avec la réalité de la mort. Un scénario macabre d’une belle et touchante simplicité, relevé par une mise en scène à l’avenant et des comédiens formidables (dont un certain Henry Hopper, fils de).
Julien Hairault






