Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: Avengers, Banque, braquage, cockneys, Comédie, cousine, east end, fun, générosité, genre, Goldfinger, living-dead, london, Max Brooks, menace, morts-vivants, Pussygalore, Romero, Shaun Of The Dead, sociétale, Steed, trailer, world war Z, zombie, zombies
C’est un fait établi depuis longtemps et accepté comme une évidence que, lorsqu’un genre cinématographique a été exploité au delà du raisonnable, il sombre dans la déchéance comique de mauvais aloi avant de disparaître pour de bon.
Le phénomène zombie qui ravage les écrans avec un hallucinant nombre de productions, qui souvent ne méritent pas que l’on s’y arrête, et avant l’ultime récupération opportuniste qui s’annonce avec la méga-production World War Z dont les différents trailers dépitent déjà les amateurs du livre de Max Brooks, nous offre aujourd’hui une nouvelle comédie, terrain hautement miné dont Shaun of the Dead reste à ce jour l’un des plus beaux fleurons.
Terry et Andy, deux frères de l’East End London, décident de monter un coup : cambrioler une banque et rafler assez de pognon pour venir en aide à leur grand-père dont la maison de retraite va être démolie pour laisser place à un projet immobilier de luxe. Epaulés par leur cousine plus dégourdie qu’eux deux réunis, d’un pote à la ramasse et d’un black psychopathe revenu d’Irak avec une plaque de métal dans le crâne, la joyeuse bande de bras cassés se retrouve au beau milieu d’une invasion de morts-vivants aussi inattendue que ravageuse.
Autant annoncer la couleur tout de suite : Cockney vs Zombies ne révolutionnera pas le genre, ne mettra pas en place de nouveaux canons visuels ou dramatiques, pas plus qu’il ne faut en attendre une quelconque réflexion sociétale d’une profondeur abyssale.
Il n’empêche que le film de Matthias Hoene est d’une générosité à toute épreuve, dans ses personnages d’abord, dans son casting même puisqu’il va chercher madame Honor Blackman, ex Pussy Galore de Goldfinger mais surtout première Steed-Girl des Avengers (les vrais, pas ceux de Joss Whedon), dans le gore bien présent, et dans une ambiance générale toute britannique qui, si elle nous rappelle le film d’Edgar Wright, ne joue jamais sur le référentiel et le clin d’oeil à l’audience complice.
Les personnages identifient tout de suite la menace pour ce qu’elle est (le mot zombie est prononcé régulièrement comme s’il s’agissait d’une évidence) et adoptent les comportement appropriés : on tire dans la tête et on se méfie du copain qui s’est fait mordre.
Réjouissant de bout en bout, fun sans être bouffon, classique sans être chiant, Cockneys vs Zombie emporte l’adhésion par son univers cohérent et ses personnages attachants.
Dans un genre surexploité par des armées de tâcherons sans ambition, voilà une belle bouffée d’air frais. Le film se permettant de mettre en scène la course-poursuite la plus lente de l’histoire du cinéma, on se dit qu’il serait quand même dommage de passer à côté.
Julien Taillard
Sortie en DVD et Bluray le 17 avril.
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: Al Ruban, Amis, Ben Gazzara, bonus, cinéma, collector, Comédie, couleurs, Documents, drame, DVD, Enterrement, entretien, Friends, Gena Rowlands, Husbands, John Cassavetes, Londres, New York, Peter Falk, Wild Side
La filmographie de John Cassavetes est affaire de famille. Non pas la famille comme sujet des films (quoique), mais plutôt celle que le cinéaste a su créer autour de lui au fil de sa carrière, travaillant régulièrement avec la même équipe et les mêmes comédiens. Dans Husbands, son premier film en couleurs, John Cassavetes réunit autour de lui et pour la première fois deux de ses acteurs fétiches : Ben Gazzara et Peter Falk. Tous les trois interprètent une bande de potes qui suite à la mort d’un ami proche, partent à Londres passer du bon temps et réflechir sur leur vie. Le film s’ouvre sur des clichés photographiques, ceux d’une fête où l’on distingue quatre couples s’amuser autour d’une piscine. On croise ainsi Gena Rowlands, et surtout le quatrième larron de la bande qui bientôt décèdera.
On a coutume de présenter Husbands comme une comédie "sur l’amour, la mort et la liberté". C’est en effet un remarquable métrage sur la quête existentielle de trois hommes que rien ne semblait pouvoir détourner d’une vie bien rodée (famille, bonne situation professionnelle…). Le film part alors dans une vrille contrôlée qui est aussi celle de ces trois anti-héros qui abandonnent tout sur un coup de tête. La trame de Husbands s’étant développée au fur et à mesure du tournage, on ne doute d’autant moins de la sincérité de la démarche qu’elle se traduit à l’écran par une complicité rarement vue au cinéma entre les comédiens. Moments de joie et de détresse s’enchaînent, avec, comme souvent chez Cassavettes, la folie qui n’est jamais très loin. La vie à l’œuvre, tout simplement.
Cette édition collector l’est à plusieurs titres. En plus de présenter le film remasterisé, le coffret comporte deux versions de ce dernier : une courte, et une longue (la scène de chants au restaurant étant tronquée dans la première version). Reste que le véritable intérêt des bonus réside dans ses suppléments présents sur la troisième galette. Deux documents fort intéressants viennent ainsi s’ajouter à ce film incontournable : un documentaire inédit de 90 minutes sur le cinéaste, et une conversation filmée entre Peter Falk et le producteur du film Al Ruban, qui n’est autre que le producteur attitré et l’ami de John Cassavetes. Parce que, répétons-le, tout ici est affaire de famille.
Julien Hairault
DVD Collector disponible chez Wild Side à partir du 4 avril.
Bande annonce de Husbands de John Cassavetes.
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Arletty, Cahiers du cinéma, cinéma d'avant-guerre, cinéma français, classique du cinéma français, Claude Autant-Lara, Comédie, Fernandel, François Truffaut, Frédéric Dard, Hélène Robert, Histoire d'amour, Jules Dassin, Maurice Lehmann, Michel Audiard, Michel Duran, Michel Simon, Solaris Distribution

Marcel est un « cave », c’est-à-dire, en argot, un dupe et un honnête type. Convenable employé de banque chez Mercandieu, il est la cible de la fille de son patron, Renée, qui aimerait bien faire de lui son mari, et pourquoi le successeur de son père à la tête de la banque. Sur un champ de courses, il rencontre par hasard la charmante Loulou et le débonnaire Jo, duo improbable de fripouilles qui dérobent et cambriolent dès que l’occasion le permet. Marcel est immédiatement séduit par Loulou la brune, antithèse parfaite de Renée la blonde : elle parle mal, elle parle fort, elle traîne dans les coins pas nets, bref, elle vit à deux cents pour cent. Mais Loulou est attachée à son homme, Tintin, qui a pris pour quelques mois de prison, et pour l’aider financièrement, elle ferait bien un « fric-frac » nocturne dans les locaux de la banque où travaille Marcel, histoire de se refaire un peu les poches…

Adaptation d’une pièce de théâtre d’Edouard Bourdet dans laquelle Michel Simon et Arletty tenaient déjà les mêmes rôles, Fric-Frac, sorti en juin 1939, se caractérise, comme la plupart des productions françaises de l’époque, par un arrière-plan narratif dénué de tout intérêt et de toute vraisemblance : les protagonistes semblent vivre en décalage avec leur environnement, comme si le récit n’était qu’une toile peinte sur laquelle ils évoluaient sans conséquences. Le monde des brigands, dont Simon et Arletty sont les représentants les plus improbables, paraît étrangement joyeux et léger : les pires fripouilles de Paris se réunissent dans un café qui a pignon sur rue pour discuter des prochains « coups » ou attendre les copains partis faire un braquage rapide. Le tout porté par la candeur imbécile de Marcel / Fernandel, faux malin et vrai idiot, qui coule progressivement vers ce monde interlope sans même s’en rendre compte. Loin, très loin des productions américaines des années trente sur le gangstérisme, très loin également des polars sombres qui seront réalisés en France dans les années cinquante (voir Du rififi chez les hommes de Jules Dassin), ce Fric-Frac fleure encore bon la romance innocente, reflet d’un cinéma qui ne souhaite pas s’embarrasser d’un contexte social trop encombrant. On se souvient que Claude Autant-Lara, souvent crédité comme coréalisateur du film aux côtés de Maurice Lehmann, sera plus tard la cible d’un jeune loup des Cahiers de Cinéma dans un article attaquant les fondements du « cinéma français » traditionnel… Tout ce que François Truffaut pointera du doigt dans « Une certaine tendance du cinéma français » pourrait être reproché pareillement à Fric-Frac.

Mais il ne faut pas se satisfaire des apparences : le récit d’une simplicité crasse s’efface rapidement derrière le véritable intérêt de ce fleuron du cinéma français d’avant-guerre, à savoir un trio exceptionnel de comédiens. Complètement déchaînés, Michel Simon et Arletty passent l’essentiel du film à s’envoyer des répliques bien senties, dans un argot ampoulé dû à Michel Duran, que ne renieraient pas Michel Audiard ou Frédéric Dard, face à un Fernandel plutôt sobre qui tente de démêler les complexes rouages de ses sentiments pour la belle. Le carré amoureux qu’ils forment avec Renée (Hélène Robert) est tout simplement explosif, et vaut pour beaucoup dans le plaisir – nostalgique – que l’on éprouve à voir ou revoir Fric-Frac aujourd’hui en salles, dans une copie d’ailleurs superbe proposée par Solaris Distribution.
Eric Nuevo
Ressortie en salles le 1er février 2012 par Solaris Distribution
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: affiche, Alexandre Desplats, bienséance, Carnage, Christoph Waltz, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, civilités, Comédie, critique, cruauté, Cul de sac, différends, DVD, femme, Ghost Writer, hilarant, humain, humanité, hypocrisie, ironie, Jodie Foster, John .C Reilly, Kate Winslet, Le Couteau dans l’eau, Le Dieu du carnage, Répulsion, revue, revue versus, revueversus.com, Roman Polanski, Rosemary’s Baby, séance, séances, sorties, sorties ciné, travers, versus.com, versusmag.fr, Yasmina Réza

Adapter une pièce de théâtre, même à succès, comme ici Le Dieu du carnage de Yasmina Reza était une sacrée gageure. Mais Roman Polanski parvient à transcender les unités temporelles et spatiales pour un véritable bijou cinématographique au service d’une comédie grinçante jubilatoire. N’oublions pas que le réalisateur est un maître dans l’art particulier du huis-clos. Le Couteau dans l’eau, Répulsion, Cul de sac, Le Locataire, Rosemary’s Baby, sont autant de variations sur l’enfermement de personnages exacerbant leurs psyché déréglée et donnant lieu à des confrontations marquées par leur violence physique ou psychologique Avec The Ghost Writer, Polanski renouait avec ce motif primordial de manière assez paradoxale puisqu’il semblait ouvrir le champ d’action, l’histoire se passant principalement sur une île. Le réalisateur faisait montre de sa maîtrise cinégénique en jouant avec l’opacité du brouillard environnant comme celle définissant les rapports des personnages gravitant autour du personnage d’Ewan MacGregor pour emprisonner, même métaphoriquement, les différents intervenants. Le tout finissant par imposer une ambiance chargée, pesante, paranoïaque à souhait. Avec Carnage, Polanski revient dans un espace délimité physiquement (le salon des Longstreet principalement et un peu leur palier, leur salle de bain et leur cuisine) pour observer, tel un entomologiste, la déréliction de deux couples en apparence bien sous tous rapports.

Leurs fils respectifs se sont disputés, Zachary, celui des Cowan (Winslet et Waltz), a frappé avec un bâton Ethan Longstreet, causant des dégâts à sa mâchoire (deux incisives cassées) et son visage (on parle de défiguration, enfin les parents de la victime le disent). Les deux couples sont donc réunis à la demande de Pénélope Longstreet pour régler tout cela à l’amiable, avec pondération, humanité, comme des adultes civilisées. Premier point, le film s’ouvre sur l’agression justement. Mais la caméra est placée à bonne distance, de telle sorte que nous n’entendrons rien des échanges précédant le coup. Ainsi, nous voilà placé dans la position de témoin oculaire sans pourtant avoir de certitudes sur ce qu’il vient de se passer. Cette première séquence rythmée par la musique d’Alexandre Desplats commençe joyeusement pour finir en percussion tonitruante, instillant d’emblée le sentiment d’une ironie planante. Surtout, à partir de ce premier point de vue, de cette première impression permettant de déterminer qui était l’agresseur et la victime, le réalisateur va s’ingénier à bouleverser la perspective de l’évènement initial par le biais de dialogues qui vont eux-mêmes chambouler la perspective que nous avions des positions parentales de chacun. Tandis que le couple moyen formé par Jodie Foster et John C. Reilly affiche une ouverture d’esprit tout à leur honneur, celui de Kate Winslet et Christoph Waltz, plus huppé (il est avocat, elle est directrice financière) sont dans leurs petits souliers et ne désirent qu’une chose, régler cette affaire et partir. Seulement, la volonté de réconciliation impérieuse de cette écrivaine fervente défenseure des opprimés (Penelope écrit un livre sur les massacres au Darfour), sa manière détournée de faire reconnaître un certain manque dans l’éducation prodiguée à Zachary et une histoire de hamster vont envenimer les choses.
Polanski moque la bienséance hypocrite régissant nos rapports aux autres et s’amuse à porter les ressentiments à ébullition. Parfois même jusqu’à l’outrance comme lorsque Nancy Cowan vomit dans le salon sur les livres d’Art de Penelope. Ce qu’il y a de drôle c’est que l’on ne sait pas si cela est la conséquence du mélange de clafoutis froid et de coca tiède, le malaise liée à la discussion ou les vacheries proférées par son mari et celles qu’ils s’apprêtent à dire à ce moment là. Peut être un peu des trois. Tout se passe donc dans une seule pièce, le salon où tout le monde revient inlassablement presque miraculeusement. Par trois fois les couples sont sur le point de se séparer sur le pallier, à chaque fois le degré d’énervement a grimpé, et une phrase, une attitude, renvoie les quatre personnages sur les lieux de leurs débats enflammés. Ces conventions sociales qui s’imposent à nous, que l’on s’impose, sont-elles l’expression d’un réel désir de vivre ensemble ou ne servent-elles qu’à dissimuler, canaliser les ressentiments ?

De plus, le film critique avec acidité l’individualisme, les bons sentiments, l’attachement matérialiste, la soumission, entre autres, avec une énergie comique décoiffante. Et surtout épingle nos petits travers avec une précision d’orfèvre, s’en amuse pour les retourner contre ses personnages et contre le spectateur.
Une réversibilité des sentiments, des situations, des personnages comme des comportements, qui se voit magistralement mis en scène et illustré par des changements incessants de cadres, ceux-ci pourtant toujours taillés dans la même pièce mais à laquelle Polanski donne d’étonnantes variations spatiales, élargissant ou réduisant l’espace au gré des humeurs et des rapports de force. La convivialité et l’hystérie collective sont ainsi filmées en plan large tandis que les confrontations le sont en plan resserré, les gros plans sur les visages déformés des personnages (par l’émotion ou la mastication) les isolant un temps du reste du groupe. Un jeu perpétuel qui dynamise la narration tout en se mettant au diapason des répliques percutantes assénées à un rythme infernal. Une musicalité impressionnante entre la forme et le verbe qui rendent les échanges comparables un tempo rapide et entraînant qui ne vous lâche plus, chaque pause, chaque sortie possible étant remise en cause par une parole ou une posture. Ainsi, le placement des personnages selon leurs humeurs n’est pas dû au hasard. Polanski travaille au millimètre sa mise en scène qui nous indique la position de chacun par rapport au couple « adversaire » mais également par rapport à sa moitié. Par exemple, lorsqu’ils sont en train de manger une part de clafoutis, Penelope est assise en bout de table basse, à sa droite son mari Michael sur une chaise, à sa gauche, le couple Cowan côte à côte sur le canapé. Est-ce à dire que l’entente, l’harmonie, entre les Longstreet n’est pas aussi flagrante que ce que les premiers échanges laissaient supposer ? Et le cinéaste s’amuse ainsi avec tout ce beau monde, les déplaçant, les positionnant selon le point de vue à donner, l’aigreur à visualiser, la détresse à formuler. Un pur régal de mise en scène absolument pas ostentatoire, entièrement au service de la dynamique donnée au récit. Polanski signe là un film extrêmement jouissif où l’on se repaît avec bonheur des piques et autres atrocités balancées. Une heure vingt de délices sardoniques où l’on progresse toujours plus avant dans l’abject mais en restant plié de rire. Si la performance des quatre acteurs est à surligner, celles de John C. Reilly (le rôle de sa carrière !) et plus encore celle de Waltz sont à saluer. Dans le rôle de cet avocat ignoble de condescendance, de je m’enfoutisme (il se fiche de ces peccadilles et le dit), de moquerie incessante envers ses hôtes (il faut le voir, par moments, jouir du spectacle légèrement en retrait avec un sourire en coin) l’interprète du colonel Landa d’Inglourious Basterds est phénoménal.

Dans Le couteau dans l’eau, Polanski initiait son questionnement sur ce qu’est être adulte, être un Homme et par corollaire, la place de la femme, et qu’il poursuivra tout au long de sa filmographie. C’est généralement un être blessé, rampant, un lâche. Après le carnage, il apparaît qu’il est comme un hamster dans la roue de sa cage, incapable d’emprunter d’autre voie que celle le ramenant perpétuellement aux mêmes dissensions, incapable d’évoluer autrement que du ton calme à l’hystérie. Le dernier plan du film est ainsi la promesse du renouvellement de tout ce dont nous avons été les témoins. Une dernière image d’une ironie cruelle, comme tout le métrage du reste puisque tout semble s’arrêter mais l’on pressent que tout repartira de plus belle. Le « cut » abrupt permettant au réalisateur de nous extraire de cet enfer de bon voisinage, pour repartir dans le jardin public regardant avec autant de distance qu’au début, Ethan et Zachary, soit les lieux et les protagonistes déclencheurs, sur la même musique en crescendo d’Alexandre Desplats. Si l’image a changé, l’environnement reste le même. Manière de dire qu’il n’y a rien à attendre d’adultes si pétri d’humanité pour régler les conflits et que tout peut, à tout moment, recommencer ? Une vision désespérément drôle – et inversement, drôlement désespérante tant le réalisateur s’en tient au fil ténu de cette comédie noire, balançant entre burlesque et chronique anthropologiste de la cruauté – à laquelle Polanski nous fait souscrire sans peine et avec brio.
Nicolas Zugasti
Bande-annonce de Carnage de Roman Polanski en salles depuis le 7 décembre 2011
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Atmen, Belgique, Café de Flore, Canada, Capitale-Nationale, carte blanche, cinéma fantastique, Comédie, comédie dramatique, droit au sexe pour les handicapés, Espagne, Fantasia, FCVQ, Geoffrey Enthoven, gore, handicapés, Hasta La Vista, horreur, humour, jury, première édition, prix, Québec, récompenses, sélection, Sunflower Hour, trash comedy
Il y a deux jours le FCVQ prenait fin. Que dire de l’événement maintenant que nous l’avons suivi avec assiduité, même si nous n’en avons visionné qu’une partie de la programmation ? Nos chroniques des différentes œuvres projetées dans le cadre de cette première édition (et qui ne devrait pas être la dernière) parlent, de fait, d’elles-mêmes. Pas de long discours de clôture, donc – nous laissons cela aux officiels.
Riche en découvertes pointues dans des genres spécifiques, le FCVQ a en tout cas efficacement rempli, de notre point de vue, la mission qu’il s’était assignée, faire partager à un large public la passion pour des films de tous types. Certes, les comédies et comédies dramatiques ont rassemblé plus que de raison (mais est-ce une surprise ?) tandis que les séances consacrées au fantastique, à l’horreur, au documentaire, ont généré quelque désertion des salles concernées. Et que dire du public restreint, aussi, de la Classe de maître Larry Clark avec sa projection de Kids, essentiellement suivie par un parterre d’étudiants en cinéma ou de gens du métier (dont votre serviteur) ? Idem pour la classe de maître Jean-Claude Labrecque, néanmoins plus prompte à soulever l’enthousiasme des spectateurs québécois et pour cause : il s’agit de leur patrimoine. La présence d’un public attentif mais moins nombreux qu’on l’aurait cru, surtout pour les films de SF, d’horreur, de fantastique et la masterclass Larry Clark, ne doit pas nous faire tirer des conclusions pessimistes sur le type d’amour du cinéma que nourrit le "grand public" (toujours à mettre entre guillemets car le grand public, selon le moment et le film programmé, ce peut être vous, ce peut être moi…). De quel cinéma parle-t-on ? À quoi se mesure le succès d’un festival ou le goût cultivé pour sa programmation ? Du moment qu’un fort parti pris, en parallèle des nécessaires démonstrations de prestige (Café de Flore) animait ses organisateurs ; du moment que la carte blanche à Fantasia nous permettait de découvrir des pellicules folles furieuses, dont certaines maladroites mais étranges, curieuses (Hellacious Acres) ; du moment, enfin, que la catégorie "Expérience(s)" offrait à notre rédaction de grands moments de bravoure cinématographique, dans l’humour trash (Sunflower Hour, notre coup de cœur du festival) comme dans la noirceur (The Corridor, Brawler), nous n’avons aucune raison de déplorer l’engouement général pour des films un peu à l’opposé de nos genres de prédilection à nous, car l’un n’empêchait pas l’autre de s’épanouir et de trouver ses spectateurs, bien au contraire. C’est dans cet effort louable de présenter sur un même pied d’égalité de la programmation – et ça c’est incroyable, quand on y songe – un petit film auto-produit et connu de personne sauf de ses géniteurs ou presque et un drame branché mystique avec têtes d’affiche internationales, ou des pellicules autrichienne, belge, allemandes, japonaise aux côtés de titres québécois forcément plus rassembleurs dans la Capitale-Nationale (tout autant que le cinéma étatsunien pourrait-on dire). Considérant tous ces aspects et compte tenu que ses organisateurs ont monté le festival en un temps record (huit mois, on l’écrivait au moment de l’ouverture), nous n’avons aucune, non, aucune raison de ne pas nous réjouir de ces douze jours (okay, c’est limite trop long : on ne peut pas tout voir !) passés en compagnie de films, de réalisateurs et directeurs de la photographie dont certains comptent à nos yeux parmi les plus grands talents du moment dans des genres que nous n’avons pas fini de chérir. Allez, plus que 363 jours avant la seconde édition.
Grand Prix du Public Cinoche.com :
The Artist de Michel Hazanavicius
Prix du Public Prestige :
Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven (présentement à l’affiche)
Prix du Public Découverte :
In Film Nist (Ceci n’est pas un film) de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb
Prix du Public Expérience(s):
Mirokurôze de Yoshimasa Ishibashi
Prix de la Meilleure Première Œuvre :
(au fait : dans le jury de professionnels se trouvait entre autres Charles-Olivier Michaud, réalisateur de Neige et Cendres ; au temps pour nous, donc ; nos doutes émis à l’ouverture du festival n’avaient pas lieu d’être !)
Atmen de Karl Markovics
Prix du Public Court Métrage :
Mokhtar de Halima Ouardiri

Avant de refermer sur ce blog, jusqu’à la prochaine édition du moins, la catégorie FCVQ – même si nous reviendrons très bientôt sur Marécages de Guy Édoin –, nous ne pouvons passer sous silence les réjouissantes qualités du film flamand belge Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven. Nous n’y revenons pas parce que le film a reçu le Prix du Public Prestige – mérité – dans le cadre du festival, mais bien parce qu’il représentait un juste équilibre entre l’émotion forte et le message compassionnel avec une mise en scène simple mais travaillée. Un juste équilibre, aussi, entre rires et gravité via un humour grinçant à partir de situations difficiles. Tout ce qu’attend, en somme, un public venu au cinéma pour se divertir plus que pour faire des découvertes artistiques, mais sensible à la ciselure de son discours de fond.
Présenté en compétition mondiale du 35e Festival des Films du monde de Montréal où il avait raflé le Grand Prix des Amériques, le prix public pour le film le plus populaire, ainsi qu’une mention spéciale du jury œcuménique, Hasta La Vista raconte comment trois handicapés (l’un est malvoyant, l’autre en chaise roulante à cause d’une tumeur qui l’a privé de l’usage de ses jambes, et le troisième, complètement paralysé), sous couvert d’un voyage de découverte, se rendent en Espagne dans l’espoir d’y vivre leur première expérience sexuelle au sein d’un bordel spécialisé nommé El Cielo.
Road-movie décalé où l’empathie chaleureuse n’égale que le détournement de la tragédie du lourd handicap par un humour décomplexé (hilarante parade de Jozef, le malvoyant, pour rapporter secrètement chez lui les vêtements d’un de ses camarades), Hasta La Vista évite de tomber dans le piège de la peinture pleine de commisération. Maniant avec nuance les frustrations physiques de ses personnages, il porte un regard attendri, ludique mais aussi savoureusement ironique sur la condition des handicapés et l’expression de leurs désirs et pulsions. En optant pour un trio dont chaque membre se trouve dépendant des deux autres, Geoffrey Enthoven instaure une dynamique intéressante basée sur une interaction permanente et paradoxale des personnages, très enrichissante pour le récit. Philip, entièrement paralysé, reste ainsi le meneur de l’ensemble, tandis que Jozef, quasiment aveugle, sera le seul à voir la belle personne que représente Claude, leur guide obèse, protagoniste secouant tout ce petit monde à la manière de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. De son côté, Lars cloué dans sa chaise roulante, reste un modèle d’évasion pour ses amis, de par ses connaissance œnologiques et son apparence prompte à séduire les jeunes filles. L’issue tragique émouvante, mais libératoire, de ce personnage, saura leur faire comprendre à quel point leur voyage en valait la peine. Même s’il se trouve parfois sur le fil du rasoir d’un point de vue émotionnel (c’est presque un peu trop par moments…), Hasta La Vista offre une dissertation divertissante, et avec une mise en scène bien au-dessus des standards télévisuels – normal, c’est belge, pas français – sur ce qu’est la différence et sur la manière dont elle siège avant tout dans l’œil de chacun : nos héros eux-mêmes s’empoignent en dénigrant leurs handicaps respectifs, et font preuve d’un ostracisme certain par exemple à l’égard de Claude au départ ou de ce groupe de Hollandais dans le vignoble bordelais. Geoffrey Enthoven livre-là un beau film qui n’élude pas la question du plaisir auquel ont droit tous les êtres humains, plaisir exprimé sans détour et célébré dans un finale festif et drôle mais aussi dans une intimité que nous prenons goût à ne pas envahir. Toujours cet équilibre entre décomplexion rigolarde et pudeur touchante.
Stéphane Ledien
Classé dans : Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Calgary, Canada, CIFF, Colombie Britannique, Comédie, comiques, documentaire, documenteur, FCVQ, Forgotten Silver, homosexuel, Le Complexe du Castor, marionnettes, muppet show, rires, Rue Sésame, Satan's Spawn, Sesame Street, Spinal Tap, trash, Vancouver

Projeté hier soir samedi 25 septembre au Théâtre du Petit Champlain transformé pour l’événement, comme le palais Montcalm, en salle de cinéma — d’ailleurs bien agréable même si ses capacités d’accueil sont limitées — , Sunflower Hour du Britanno-Colombien Aaron Houston faisait l’ouverture de la section "expérience(s)" du FCVQ. Et quelle ouverture ! Excellente comédie inventive et parfaitement rythmée, Sunflower Hour adopte la forme du "documenteur", ces faux documentaires dont les meilleurs exemples restent aujourd’hui encore Spinal Tap et Belles à mourir. Sauf qu’ici, il n’est pas question d’un groupe de rock mais de marionnettistes plus ou moins doués, tous en lice pour devenir le nouvel animateur d’une émission canadienne pour enfants de type "Rue Sésame", "Sunflower Hour", produite par un ancien roi du porno inventeur de la double pénétration à l’écran et reconverti depuis dans ce qui constitue, à ses yeux seulement, la suite logique de sa carrière ! Cynique et peu scrupuleux, ce producteur traite sa femme comme une moins que rien. Laquelle gère les castings et, pour damer le pion à son odieux mari, choisit comme candidats potentiels quelques-uns des plus extravagants et des plus illuminés de tous les acteurs et artistes à la petite semaine défilant dans son bureau pour décrocher le fameux rôle. Il y a là David, le timide et maladroit maladif, seul doué de la bande malmené par sa famille ; le moraliste de droite Leslie, fils de révérend qui compte se servir de sa marionnette pour faire passer ses messages homophobes ; l’ado gothique qui se fait appeler Satan’s Spawn et se verrait bien mettre à sac l’émission ; Shamus, le doux dingue qui pousse un peu loin le culte de ses origines irlandaises et ne s’est jamais séparé de sa marionnette Jerry depuis l’enfance. Une belle brochette de personnages déphasés qu’une équipe documentaire suit à la trace, le temps que le producteur décide lequel des quatre sera l’heureux élu.

Brillamment écrit et interprété et maniant un humour qui n’hésite pas à taper en-dessous de la ceinture, Sunflower Hour — que le public du Festival international de cinéma de Calgary (CIFF) découvrait aussi de son côté ces jours derniers — conserve sa vigueur sur toute sa durée : 90 minutes de comédie pour adultes qui n’affichent aucune baisse de régime et se paient le luxe de surprendre le spectateur à chaque séquence. Les situations loufoques s’enchaînent, où l’hypocrisie du "politiquement correct" canadien comme celle du show-business se trouvent épinglées. Partant d’un concept original, Aaron Houston double le défi comique d’une contrainte technique, véritable gageure narrative : raconter son histoire du point de vue de l’équipe chargée de réaliser le documentaire sur les coulisses de l’embauche du nouvel animateur. Ce choix de mise en scène pourrait facilement sombrer dans l’artifice mais Houston assume le côté absurde des situations filmées (David gravement chahuté par ses frères, les regards ironiques de la mère de "Satan’s Spawn" sur sa fille, les reproches de la femme de Leslie à son époux qu’elle juge passif) et, sans cultiver l’ambiguité entre fiction et réalité, renforce au contraire l’aspect ludique de son entreprise. Le style documentaire, caméra à l’épaule et tournage léger, permet de s’immiscer dans l’intimité la plus extrême des personnages, tout en faisant entrer dans le champ un autre protagoniste participant à la dynamique de la comédie et rompant avec l’idée d’une captation objective : le réalisateur du documentaire lui-même, que Satan’s Spawn ne cesse de bousculer après qu’il l’ait appelée par le prénom qu’elle déteste plus que tout. Deux strates d’humour se chevauchent ainsi et interagissent, pour le plus grand bonheur du spectateur.
L’autre force du film vient de la caractérisation que crée Houston via la caméra de son faux documentariste : chaque personnage se double d’une seconde incarnation, celle de la marionnette qu’il s’est choisie pour décrocher le poste d’animateur du show pour enfants. À ce titre, Shamus s’avère le plus hilarant et le plus fascinant, un savant jeu de champs / contrechamps entre l’homme et sa marionnette nous faisant entrer dans la tête de cette personnalité dédoublée dont l’issue identitaire se révélera là aussi très drôle. Manipulant (comme pour les marionnettes…) avec classe le mauvais goût, les blagues salaces et les idées sexuelles gentiment débridées, Sunflower Hour est l’archétype du film de festival qui, en une projection, rehausse l’enthousiasme d’une programmation officiellement ouverte avec des produits calibrés mais pompeux (voir Café de Flore). Aaron Houston a signé là un film à mourir de rire, un vrai.
Stéphane Ledien
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, PROJOS À CHAUD | Tags: acteur, adolescence, amour, Anglais, Angleterre, années 70, années 80, Arctic Monkeys, Ben Stiller, british, clip, Comédie, cool attitude, coup de cœur, Craig Roberts, dépucelage, divorce, eau, festival de Berlin, Festival de Londres, festival de Sundance, Festival de Toronto, Film Agency for Wales, Film4, génie littéraire, gourou, humour, imagination débordante, Jordana, lettres, Lloyd Tate, Man to Man With Dean Learner, marginal, marsdistribution, mature, mélancolie, mensonge, monde sous-marin, musique, mysticisme, new age, Noah Taylor, Paddy Considine, premiers baisers, pyromane, réalisateur, rêve, Red Hour Films, Sally Hawkins, séparation, solitude, spleen, teen movie, The IT Crowd, UK Films, USA, virginité, Yasmin Paige

Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.
Stéphane Ledien
> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: After Hours, Ben Stiller, Bruce tout puissant, Comédie, course-poursuite, date night, dîner, Frat Pack, Jack Black, James Franco, La Nuit au musée, La Nuit au musée 2, La Nuit au musée 3, lap dance, les frères Owen et Luke Wilson, mafiosi, Mark Wahlberg, Max la menace, Ray Liotta, restaurant, Shawn Levy, soirée, Steve Carell, The Daily show, The Office, Tina Fey, Twentieth Century Fox, Vince Vaughn, Will Ferrell

Chaque semaine ou presque une comédie débarque du grand nulle part hollywoodien pour venir titiller de près nos zygomatiques, avec un savoir-faire autrement plus appréciable que celui des fabricants de rire frelaté bien de chez nous (qui a dit Camping 2 ? Pas moi, mais je l’ai pensé très fort). Ce mercredi 12 mai sera donc placé sous le signe du "Frat Pack", du moins en partie puisque de cette bande de joyeux drilles fleurons des comiques du grand et du petit écran étasuniens (parmi lesquels Will Ferrell et Ben Stiller), seul Steve Carell répond présent. Il y interprète un mari tranquille, bon père et bon employé de bureau qui décide de rompre la monotonie des sorties très sages et prévisibles du vendredi soir avec sa chère et tendre (Tina Fey, avec laquelle il forme un couple épatant à l’écran). Direction, donc, le restaurant le plus branché de la Grosse Pomme pour ces deux banlieusards qui, après s’être faits refouler faute de réservation, usurpent la place de tourtereaux appelés à rejoindre leur table par l’hôtesse des lieux. C’est le début d’un petit quiproquo qui les entraînera dans de grosses péripéties au cours desquelles deux ripoux au service d’un procureur marron et d’un mafieux amateur de spaghetti (Ray Liotta dans une caricature de lui-même, sympathique néanmoins) leur mèneront la vie dure. Avec rencontre d’un ex de madame spécialiste de l’espionnage industriel (Mark Wahlberg), une course-poursuite en marche arrière et un numéro de lap dance absurde.

Vendu comme une pellicule hilarante, Crazy Night (de son vrai titre Date Night ; quelle idiote manie de donner un autre titre en anglais à la version française d’un film américain) ne provoque pas les éclats de rire qu’était parvenu à susciter par exemple l’excellent Very Bad Trip (de son vrai titre The Hangover ; quelle idiote manie, etc., etc.). Ici, les situations s’enchaînent à un rythme enthousiasmant mais relativement tranquille considérant la frénésie à laquelle peut se livrer le genre sous l’impulsion de réalisateurs sachant manier le rire à la perfection (un Blake Edwards dans ses meilleurs jours). On se déride de bon cœur, certes (dès ces premières minutes de réveil brutal par les enfants chamailleurs), on sourit souvent et on se laisse volontiers porter par les gags, mimiques, répliques acidulées des Foster, qui ont le bon goût de ne pas correspondre tout à fait au cliché des banlieusards engoncés dans la platitude de leur quotidien ; le dénouement où nos antihéros croient enfin pouvoir retrouver le goût de l’amour torride à même leur gazon au petit matin ne dément pas cette légère distanciation des enjeux et finalités formatées dans le genre : après pareille nuit, qui aurait encore l’énergie nécessaire ? Bien observé, même si anecdotique à l’échelle de tout le film, traversé par de bonnes idées et une honnêteté artistique malgré la facilité du scénario plus qu’invraisemblable (mais… c’est une comédie). Même rattrapés par les contingences de la vie familiale (la confrontation des idéaux affectifs et domestiques de chacun fonctionne ; l’écriture comme la direction sonnent juste, ce qui n’est pas négligeable dans une production de ce type), les Foster n’en conservent pas moins une part de loufoquerie, notamment dans leurs petits numéros de "doublage vocal" des clients du restaurant où ils dînent chaque vendredi soir. Une légère touche de décontraction, d’imagination dans la caractérisation de ce couple à la complicité attachante. Du couple au duo comique, la frontière reste poreuse dans Crazy Night, et la fraîcheur du métrage s’apprécie à l’aune de cette caractéristique fréquemment visée dans le genre, mais rarement atteinte.

L’idée de casser les représentations attendues projette sur l’histoire des aspérités suffisantes pour un spectacle attrayant, comme cette image disgracieuse de madame en principe sexy mais affublée d’une gouttière dentaire au moment du coucher (la bave aux lèvres !) et dans un tout autre registre, cette cavale en voitures pare-choc avant contre pare-choc avant, astucieuse idée qui n’aurait pas dépareillé dans un petit film d’action aux atours plus marqués. Ces ciselures disséminées dans le récit comme dans la mise en scène relèvent le plat d’une chronique de situations maritales autrement assez convenue quoique bien emballée. Même effleuré par souci de ne pas alourdir l’ensemble, le mélange des genres rend le film de Shawn Levy plus surprenant. Du travail de professionnels (on ne prend pas de risque de médiocrité avec le réalisateur des distrayants La Nuit au musée 1 et 2 – et bientôt 3), sans profondeur d’âme mais avec sympathie et proximité – de celles qui nous divertissent en toute spontanéité. Ce que le film perd en niveau d’analyse et d’ingéniosité, il le gagne dans sa capacité à nous attacher à lui et, à l’instar de ces voitures accrochées l’une à l’autre lors de la fameuse poursuite, à ne plus nous lâcher, même, et surtout, dans les moments les plus chahutés.
Stéphane Ledien
> Sortie en salles le 12 mai 2010











