Classé dans : Ecrits et chuchotements | Tags: agent, éditions Capricci, Bela Lugosi, cinéma, Crossroad Avenger, Ed Wood, Edward D. Wood Jr., essai, expérience personnelle, faire des films, Glen or Glenda, guide, Hollywood, industrie du cinéma, Johnny Depp, La Fiancée du monstre, Lisa Marie, los angeles, Night of the Ghouls, Nightmare of Ecstasy, Orgy of the Dead, pire cinéaste de l'histoire, Plan 9 From Outer Space, producteur, réalisateur, Rudolph Grey, scénariste, studios hollywoodiens, Tim Burton, Tom Keene, tournage, USA, Vampira
« Que dire au juste sur Hollywood ? J’y ai vécu de nombreuses années. On y trouve de tout, du bon comme du mauvais. Où qu’on soit, on a toujours besoin des deux, car le mauvais permet de juger le bon. Mais Hollywood, ce n’est pas n’importe où – on a dit que c’était la capitale du monde du spectacle. En vérité, Hollywood est plus controversée. » (p. 164)
Aussi étrange que cela puisse paraître, Ed Wood se pose en sage observateur. Perché au sommet de son montagneux ego, au moins égal à l’Olympus Mons martien, il surveille les allées et venues des jeunes recrues qui, comme des milliers d’entre elles chaque année, viennent fouler le sol d’Hollywood pour tenter de forcer les portes des studios de cinéma et devenir des stars. Tous ces jeunes gens espèrent un jour obtenir leur propre étoile sur Hollywood Boulevard, auprès de celles des meilleurs acteurs et actrices de la grande famille du cinéma. Mais comme ils risquent surtout de finir écrasés sur le trottoir sous les pieds de producteurs, agents et autres personnages potentiellement véreux qui ont fait leur nid dans la vaste mégapole californienne, Ed Wood s’est donné pour mission, depuis ses confortables hauteurs, de prodiguer ses conseils à travers ce guide de survie « pour les Nuls ». Pourtant, pour celui qui connaît déjà, au moins de réputation, le nom d’Ed Wood, le doute ne tarde pas à s’installer : est-ce un guide pour les nuls ou un guide rédigé par un nul ?
Le nom d’Ed Wood., réalisateur, scénariste, producteur, acteur, écrivain et monteur américain, est soudain devenu célèbre avec la publication, en 1992, de l’ouvrage de Rudolph Grey, Nightmare of Ecstasy : The Art and Life of Edward D. Wood Jr., puis la sortie du film que Tim Burton en a tiré en 1994, Ed Wood. Dans cette œuvre remarquable, filmée en noir et blanc, Johnny Depp incarne avec enthousiasme ce réalisateur récompensé, en 1980 et de façon posthume, du Golden Turkey Award en tant que « pire cinéaste de tous les temps ». Avec tant d’enthousiasme, d’ailleurs, que le film de Burton a fait naître un intérêt nouveau et inédit pour l’œuvre inqualifiable de ce grand raté du cinéma, à tel point qu’un coffret contenant quelques-uns de ses forfaits filmiques est paru cette dernière décennie en DVD chez l’éditeur Side Street.
Perçons de suite l’abcès quant au travail de monsieur Wood : s’il est sans doute abusif de l’avoir qualifié de « pire cinéaste de tous les temps », dans la mesure où l’on pourra toujours trouver un quidam tournant des longs-métrages proches du zéro absolu dans son garage avec la caméra du grand-père paternel, il n’empêche que le cinéma d’Ed Wood est objectivement une catastrophe. Si ce n’est pour pouvoir dire qu’on l’a vu, il n’y a pas beaucoup d’autre intérêt à voir (ou pire : revoir) son film le plus connu, Plan 9 From Outer Space (1959), avec ses trois décors et demi (dont une cabine d’avion furieusement proche d’une banale chambre dotée d’un rideau et de deux sièges) et son scénario abracadabrantesque déroulé par les pires comédiens des années 50. Le plus attrayant, dans ce film, reste finalement sa fabrication, d’ailleurs relatée avec humour dans le film de Burton et en partie dans cet ouvrage : des financiers chrétiens désireux de gagner de l’argent avec une production horrifique pour pouvoir ensuite réaliser une série d’œuvres sur les apôtres, l’équipe de tournage forcée de se faire baptiser dans une piscine, le comédien principal (Bela Lugosi) décédé plusieurs semaines plus tôt et remplacé par un chiropracteur dont le visage reste soigneusement dissimulé dans sa cape, et même, parmi le casting, la présentatrice d’un show télévisé nommée Vampira (incarnée par Lisa Marie chez Burton).
Quand on sort d’une projection de Plan 9 From Outer Space, peut-être plus que n’importe quel autre film d’Ed Wood (Glen or Glenda, Orgy of the Dead, Night of the Ghouls et autres titres si réjouissants), et qu’on prend dans les mains cet ouvrage censé prodiguer des conseils pour les acteurs, actrices et scénaristes désireux de réussir à Hollywood, on ouvre grands ses yeux d’étonnement. En effet, Wood peut se targuer d’avoir au moins réussi quelque chose d’important : il n’était pas si facile, dans les années 50, de tourner un film à Hollywood sans posséder aucun talent de metteur en scène. De nos jours, il suffit d’emprunter une petite caméra HD, voire un téléphone portable dotée d’un appareil d’enregistrement, pour s’improviser réalisateur et filmer sa maison sous toutes les coutures ; mais à Hollywood, a fortiori avant la fin du système des studios, il faut écrire un scénario, le soumettre à des producteurs, sinon trouver de l’argent soi-même, constituer une équipe technique et artistique, faire preuve d’une inventivité de tous les instants pour contrevenir aux impondérables d’un tournage, puis, dans le cas d’une production indépendante (en marge des grands studios qui dominent l’industrie), convaincre un distributeur de ne pas laisser pourrir les bobines dans quelque tiroir obscur. Disons que cet enchaînement, toujours valable après les années 60, était plus contraignant encore avant. Ed Wood souligne d’ailleurs à quel point il est frustrant de devoir faire une croix sur son film parce qu’aucun distributeur ne souhaite en prendre le risque, et se félicite d’avoir vu toutes ses réalisations trouver le chemin de l’écran – même pour un temps relativement bref.
D’ailleurs, Ed Wood parle ici en tant que producteur plus qu’en qualité de scénariste : « Je dis “nous” car je dois nous ranger, mes associés et moi, du côté des producteurs indépendants » ; « Nous avons dû introduire dans nos films certains éléments de nudité et une violence réaliste » (p. 142) ; « La majorité d’entre nous qui œuvrons dans le métier depuis un moment peur flairer le mensonge à des kilomètres » (p. 72) ; « Je dois avouer que lorsque j’ai commencé à travailler dans l’industrie du cinéma… » (p. 67), etc. De facto, l’objectif de Wood est de nous faire partager son expérience d’artiste à Hollywood, lui qui a suivi autrefois ces chemins de traverse dissimulés entre les grandes avenues de la Cité du cinéma – quelque part entre Sunset et Hollywood Boulevard. Mais en vertu du nombre de « je » qu’il utilise, Ed Wood a aussi, avec cet étrange ouvrage, envie et besoin de nous parler de lui et de sa carrière : nombreux sont les passages où il se met franchement en avant, évoquant son métier, ses romans (le chapitre « Donc vous voulez être écrivain ? »), ses films, relevant ici ou là comment il a sauvé la carrière déclinante de tel ou tel comédien – Bela Lugosi bien sûr, son amitié avec le cinéaste étant le nœud autour duquel est édifié le film de Burton, mais aussi un acteur de westerns sur le retour, Tom Keene, qu’il a ramené soi-disant sur le devant de la scène en le faisant jouer dans Crossroad Avenger (1953), avec cette géniale rhétorique du héros sauveur d’innocents en péril : « Le 21 mars 1951, je suis intervenu de manière déterminante dans la vie de Tom Keene » (p. 89). Notez la référence précise à la date, moment T choisi par ce personnage au grand cœur ; il n’y manque plus que l’heure, les minutes, les secondes ! Quel homme vaniteux et superbe, qui sort de la boue des cabotins has been pour leur donner une ultime chance dans une production à quelques dollars que personne ne verra jamais !
Cela dit, cette mise en scène d’Ed Wood par Ed Wood laisse entrevoir, à plusieurs reprises, un véritable intérêt historique. Sa vie et sa carrière accompagnent les profonds changements qui ébranlent l’industrie du cinéma hollywoodien, et pas seulement parce que les films deviennent plus violents, ouvertement sexuels et grossiers, mais parce que l’émergence de la télévision et des studios indépendants atteignent durement le système tel qu’il existait depuis le début du siècle. Son regard sur le travail de Tom Keene est en cela édifiant : « ce n’est pas Tom qui n’a pas su suivre le courant, mais le western lui-même qui a changé » (p. 88). Au détour d’un dernier chapitre plus émouvant, Wood fait l’éloge de tout ce qui a disparu dans cette Hollywood qu’il aimait tant autrefois : les fameuses « premières » de films (on pense à celle, très chaotique, de La Fiancée du monstre dans le film de Burton avec des spectateurs à deux doigts de transformer la salle en désert post-apocalyptique), les vraies stars remplacées progressivement par des acteurs éphémères de séries TV, la disparition des night-clubs de Sunset Boulevard – bref, une ville devenue comme les autres. Mélancolique, il écrit : « En réalité, Hollywood n’existe plus » (p. 167). L’image donnée ici de la capitale du cinéma n’est pas reluisante et l’on peut s’interroger sur son authenticité. Mais il ne faut être dupe de rien : cette vision négative d’Hollywood correspond d’abord à l’état d’esprit de l’observateur, Ed Wood lui-même, baigné dans la frustration face à une industrie dont il n’est pas parvenu à maîtriser suffisamment les codes.
Le fait est que ce guide hollywoodien suinte d’une rancœur qui est celle de son auteur. Cette rapide prise de conscience à la lecture évite de se demander, à chaque page, s’il faut prendre son ouvrage au premier degré (auquel cas Ed Wood est définitivement fou à lier) ou au centième (auquel cas il s’avère très drôle). En fait, Comment réussir à Hollywood dessine le paysage d’un échec et d’une dépossession qui sont ceux d’un jeune homme bourré d’idéaux et venu, comme tant d’autres avant et après lui, tenter sa chance dans la société du spectacle. Ed Wood décolle de Poughkeepsie, New York, et plonge vers la ville du cinéma en forçant le chemin, de la même façon qu’on essaye de faire entrer un triangle dans un carré : avec acharnement et inconscience. Sa personnalité singulière le pousse à tourner Glen or Glenda en 1953, film inspiré de l’histoire du changement de sexe de Christine Jorgensen, et révélant une partie truculente de sa psychologie : son propre goût pour les vêtements féminins qu’il porte avec gourmandise. Ed Wood perçoit Hollywood comme le lieu par excellence de l’indétermination des genres, un espace où hommes et femmes peuvent se confondre parce qu’ils déambulent, chacun, dans les habits de l’autre. « Seule la crainte du procès m’empêche de donner des noms » affirme-t-il avec un incroyable culot (p. 136), avant de certifier que si vous marchez sur Hollywood Boulevard, quel que soit le moment de la journée, « vous ne pourrez pas distinguer les filles des garçons » (p. 138). Plus qu’une vérité, il faut y voir là un fantasme. La fantaisie d’un garçon que les vêtements féminins émoustillent à tel point qu’il conseille, dès les premières lignes, aux jeunes filles de se munir pour leur voyage à Hollywood d’un « beau pull en angora rose très doux qui [leur] a coûté très cher » (p. 14), le même pull que l’on retrouvera plus loin, dans le chapitre « Le Hollywood du sexe et vous », moulant le corps d’ingénues trompées par des producteurs véreux et pervers qui n’ont en guise de studio de cinéma qu’un canapé en cuir dans un appartement de location afin de mieux piéger les naïves vestales.
La psychologie d’Ed Wood explique pourquoi ses conseils tendent surtout à dissuader ceux qui voudraient tenter leur chance dans cette Sodome moderne. À cet égard, son premier chapitre est édifiant : depuis le succès triomphal au spectacle de l’école jusqu’à la misère dans les rues d’Hollywood, il esquisse en quelques pages le parcours courant des acteurs et actrices en herbe, persuadés d’avoir du talent mais rejetés par un système qui ne garde qu’une infime partie d’entre eux. Il enchaîne les descriptions de difficultés : travailler dur, avoir de la chance, trouver un agent digne de ce nom, convaincre un producteur, s’inscrire à la Screen Actors Guild (ce qui est impossible sans avoir signé un contrat avec un producteur, ce qui n’arrivera pas non plus sans être préalablement présenté par un agent, etc.). Et encourage franchement à ne pas bouger de chez soi (« Cela dit, il y a une option bien plus simple – celle de rester chez vous » [p. 20]), à imaginer un autre métier (« Réfléchissez. Faites preuve de bon sens. Devenez secrétaire, mécanicien ou boulanger » [p. 84]), ou à profiter sans hypocrisie de ses avantages corporels pour s’installer durablement dans la ville (« Les filles auront plus d’opportunités que les garçons [de se faire repérer]. Il y a toujours des postes de vendeuses, serveuses topless ou danseuses nues de watusi » [p. 91]). Il n’hésite pas à révéler tout ce qui fait d’Hollywood une mécanique de perversion, de mensonge et de tromperie, en multipliant les anecdotes sur les agents véreux, les producteurs mythomanes faisant le tour du pays pour repérer des jeunes talents qu’ils dépouillent de leurs économies, les arnaqueurs en tous genres qui font passer des essais bidons devant des caméras dénuées de pellicule, ou les huissiers qui n’oublient jamais de venir saisir vos meubles si vous ne payez pas vos factures. Il raconte avec gravité ces histoires de comédiens menteurs qui ont manqué se tuer parce qu’ils affirmaient savoir monter à cheval (« Cela arrive presque toutes les semaines (…) Des proches en deuil vous le diront » [p. 75-76]), les expériences de ces reines de beauté ayant remporté un concours dans un bled paumé qui sont laissées sur le carreau devant un studio de cinéma avant d’acheter un billet retour avec leurs fonds de poche. Il promet de vous apprendre à vivre à Hollywood sans argent, en profitant des promotions organisées par les magasins sur les boîtes de haricots, en allant jusqu’à conseiller (avec ironie, on l’espère) de se glisser, la nuit, dans Griffith Park pour y dormir gratuitement, en prévoyant « tout de même plusieurs couvertures » parce qu’il y a fait froid (p. 96) – pour finalement avouer qu’il n’a aucune idée de la manière de fonctionner sans deniers.
Cet ouvrage, qui tient sans cesse un double discours, entre cynisme et hyperréalisme, a au moins le mérite d’être très amusant à lire. Et d’éclairer, d’un jour nouveau, la psychologie d’un cinéaste que l’on connaît finalement assez mal, et que le film de Tim Burton a contribué à présenter comme un honnête bonhomme dénué du talent le plus élémentaire. Au fil des pages, on découvre aussi un modèle de réactionnaire, bouffé par sa nostalgie, pince-sans-rire et profondément pessimiste pour son industrie, un homme dépourvu d’angélisme mais prisonnier de la fantaisie dès qu’il parle de lui ou de ses proches – il soutient par exemple que Bela Lugosi « a toujours été constamment sollicité, et ce jusqu’à son dernier souffle » (p. 49), alors que c’est Wood et seulement lui qui lui a offert de tourner jusqu’à la fin de sa vie. Se révèle un producteur-réalisateur-scénariste dont le rapport au cinéma est contaminé par cette plaisante ambiguïté qu’une ambivalence de traduction révèle avec humour, lorsqu’on lit, dans la langue de Molière, la phrase suivante : « [Tom Keene] a tenté de revenir à la comédie pour l’un des rôles principaux de mon film Plan 9 From Outer Space » (p. 90). « Comedy », en anglais, définit le jeu d’acteur dans son ensemble, mais en français, « comédie » possède un sens propre qui résonne curieusement ici, faisant de Plan 9 ce que le film est réellement quand on le regarde sans a priori : une œuvre comique, pas risible mais tordante. Cette ambivalence détermine une lecture plus légère de l’ouvrage et le transforme en chronique humoristique de son temps, en même temps qu’en regard émouvant sur la personnalité d’Ed Wood. « Que dire au juste sur Hollywood ? » se demande l’auteur dans son ultime chapitre. Permettons-nous de modifier légèrement l’énoncé pour le faire correspondre à la réalité du livre : « Que dire au juste sur Edward D. Wood Jr. ? »
Eric Nuevo
Comment réussir (ou presque) à Hollywood. Les conseils du plus mauvais cinéaste de l’histoire
Par Ed Wood
Traduction de Marie-Mathilde Burdeau et Pauline Soulat
Éditions Capricci
En librairie le 28 mars 2013
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 75mm, adam sandler, Amy Adams, Boogie Nights, cinéma, classique, Inglourious Basterds, Joaquin Phoenix, Lincoln, Maître, Maîtrise, Magnolia, Mark Wahlberg, Mihai Malaimare Jr., Mostra de Venise, Oscars, Paul Dano, Paul Thomas Anderson, Philip Seymour Hoffman, PTA, Punch Drunk Love, Quentin Tarantino, Scientologie, Seconde Guerre mondiale, secte, Steven Spielberg, The Master, There Will Be Blood, Zero Dark Thirty

Ce début d’année place en haut de l’affiche les plus grands auteurs américains du moment, qui s’étalent à la fois sur les devantures des cinémas comme dans les espaces critiques et promotionnels des médias. En attendant le point d’orgue que sera en février, on l’espère, Passion de Brian De Palma, janvier 2013 aura donc vu le retour en force du cinéma étatsunien à son meilleur : Quentin Tarantino, Kathryn Bigelow, et dans une moindre mesure Steven Spielberg. Sans oublier, bien sûr, Paul Thomas Anderson, dont The Master, sorti le 6 janvier, n’a pu faire le poids dans l’espace public face au matraquage commercial de la sortie de Django Unchained, et à la pseudo-polémique accompagnant celle de Zero Dark Thirty. Reste que The Master, pour celui qui écrit ces lignes, est sans doute le meilleur métrage américain sorti dans nos salles depuis de nombreux mois. Un retour sur ce film parfait s’imposait !
Film parfait, The Master l’est assurément, au regard de critères immédiatement identifiables dans un premier temps : mise en scène impeccable renforçant petit à petit le mythe entourant l’œuvre de Paul Thomas Anderson, interprétation inoubliable par deux des comédiens les plus fascinants de ces dix dernières années (Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman), scénario ciselé répartissant ses temps forts entre de jubilatoires moments de pure comédie et l’accès à de grands personnages dignes de la plus belle littérature américaine. Mais au-delà de ces superlatifs, il faut bien revenir plus en détail sur la réussite de ce film, injustement boudé et accusé d’une trop grande maîtrise par certains. Cette même maitrise d’un art et d’un univers qui dérange moins quand elle passe entre les mains d’un Quentin Tarantino, devrait plutôt être perçue comme la marque de fabrique d’un cinéaste, qui plus encore que dans ses précédents films, réussit à capter l’attention du spectateur à travers l’harmonie et l’assurance du contenu de son métrage. Mais ici, sur un sujet qui justement repose sur la maitrise du vide et une certaine forme de charlatanisme (Phoenix interprétant un vétéran de la Seconde Guerre mondiale un peu paumé, qui tombe rapidement sous la coupe du « maître » d’une secte qui ne dit pas son nom, « maître » interprété par Hoffman), P.T.A. s’offre un discours, justement, sur l’idée de « maitrise », et offre plusieurs lectures possibles du « Master » du titre.

Comme Tarantino (encore lui !) faisait dire à juste titre à Brad Pitt dans Inglourious Basterds, « I think this is my masterpiece », on peut voir dans The Master (le film comme le titre), la profession de foi d’un cinéaste qui assume dorénavant son statut à Hollywood, plus de cinq ans après le triomphe de There Will Be Blood. Le « master » en question, c’est donc Paul Thomas Anderson ; comme c’est tout aussi bien Lancaster Dodd (le gourou joué par Hoffman), ou Joaquin Phoenix imposant scène après scène l’étendue de son talent qu’il serait bon de voir un jour récompensé et reconnu à sa juste valeur. Trois maîtres pour le prix d’un donc : un cinéaste, un personnage, et un comédien. Trois grandes raisons pour ne pas bouder notre plaisir.
Paul Thomas Anderson fait partie de ces cinéastes américains dont la liberté d’expression et la personnalité de la démarche le rapprochent de confrères comme les frères Coen, James Gray ou Tarantino. Profitant de Hollywood sans en accepter les contraintes, P.T.A. aiguise film après film un univers qui lui est propre, avec ce souci premier de construire, dans un premier temps, des personnages hors normes capables d’emporter en une scène l’adhésion du spectateur. Les héros de ses films, américains moyens dotés du petit « plus » qui les rendent ciné-géniques (le mutisme de Paul Dano dans There Will Be Blood, les 33 centimètres de Mark Wahlberg dans Boogie Nights, l’autisme d’Adam Sandler dans Punch Drunk Love), ont finalement plus à voir avec la tradition littéraire. Non pas dans leurs attributs, mais dans la place qu’ils semblent occuper au sein d’un groupe d’individus. P.T.A. cherche ainsi les failles de l’espèce humaine à travers les défauts et/ou les qualités de personnages qui embrassent une destinée hors normes. Avec l’idée de conquérir, pour chacun d’entre eux, un avenir meilleur sur lequel ils pourraient imposer leurs règles, et oublier leurs peurs primaires.

The Master, c’est donc aussi Lancaster Dodd, orateur hors pair qui traîne derrière lui quelques dizaines de fidèles, et dont on comprend que la femme (la toujours parfaite Amy Adams) pourrait tirer les ficelles et entretenir le mythe d’une farce sectaire qui agglomère autour d’elle ceux qui veulent bien y croire. Derrière le projet de société qu’il revendique dans ses écrits et discours, Dodd se bat également pour entretenir son rang au milieu d’une haute société qui l’accueille à bras ouverts et ne voit pas en lui, pas encore, une menace. Car The Master, comme tous les films de Paul Thomas Anderson, n’implique dans son récit que la trajectoire de quelques individualités seulement, et non celle d’un collectif, ou pire encore, de la société. La conquête de l’Ouest revisitée dans There Will Be Blood ne cherchait pas à produire de discours sur l’Amérique, pas plus qu’on ne doit voir dans le personnage de Joaquin Phoenix (Freddie), le reflet d’une Amérique déboussolée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Les enjeux narratifs des films de P.T.A. ne semblent concerner que quelques protagonistes extraordinaires à qui les finalités relèvent de l’intime (le passage à l’acte amoureux de Sandler dans Punch Drunk Love) ou d’un collectif qui n’a pas valeur de représentation sociétale (comme ici dans The Master).
Ainsi Freddie, en opposition à la démarche publique de son nouvel ami Lancaster, n’a de rêves que pour sa propre personne, quand il décide d’abandonner sa dépression au retour de la guerre. C’est aussi là que réside la force du film, dans l’harmonie parfaite que trouve P.T.A. pour, dès les premières images, caler le rythme de son film sur celui de son héros. Sur une île du Pacifique, au bord de l’eau, Freddie s’adonne à la masturbation en public, au milieu de ses frères d’armes, comme il prend un malin plaisir à faire la sieste étendu sur un filet mis en évidence sur le pont du bateau qui le ramène vers le monde en paix. Plus tard, il apparaîtra que le seul but de Freddie, qui survivra à l’expérience a priori jouissive mais vaine de la Cause (le nom de la secte de Dodd), sera de se marier avec une jeune fille de son village, qui ne l’aura pas attendu.

La beauté, mais aussi la justesse du cinéma de P.T.A. réside dans cette faculté à faire adhérer le spectateur au cheminement personnel et égoïste des héros de ses films. Pour se faire, le cinéaste trouve ici un vecteur de choix en la personne de Joaquin Phoenix, acteur génial vampirisant l’écran à chaque apparition. Ses éclats de rires résonnent longuement après la fin de la projection dans nos esprits, comme résonnent ces inoubliables confrontations entre les deux principaux protagonistes, et les comédiens qui les incarnent. La mise en scène de The Master se construit autour de (et non pas pour) Joaquin Phoenix, avec l’apport inestimable de Mihai Malaimare Jr., directeur de la photographie roumain ayant travaillé sur les derniers films de Coppola, et ici avec une caméra 75mm. Tous les ingrédients sont ici réunis pour accoucher d’un film d’une maitrise qui témoigne aussi de l’union effectuée d’une somme de talents individuels mis au service d’un script fascinant, et d’une vision du cinéma qui n’a que peu d’égale aujourd’hui. Si la perfection assumée et souhaitée de The Master dérange, c’est sans doute parce qu’elle témoigne d’une démarche artistique sans concession. Qui touche ici au sublime.
Julien Hairault
Film sorti le 6 janvier 2013
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En cette toute fin décembre 2012, Versus a le plaisir de présenter son nouveau numéro : une édition « spéciale 10 ans » particulièrement étoffée et accompagnée d’un livret collector de 172 pages !
Longtemps attendu, ce numéro représente surtout l’occasion de dresser, dans un esprit de célébration et de rétrospective, le bilan d’une décennie de visionnages et d’essais critiques sur le cinéma…
Composée de réflexions sur les meilleurs films et séries télévisées de la décade 2002-2012, cette 22e parution – sans compter les hors-séries – de Versus fait aussi le point sur les révélations de cette époque passée, focus sur les dernières figures émergentes d’Hollywood et d’ailleurs : réalisateurs (Lucky McKee, Quentin Dupieux, Tomas Alfredson…), acteurs (Clive Owen, Rachel Weisz…), scénaristes, compositeurs, producteurs de séries, auteurs d’ouvrages sur le cinéma…
Également au sommaire : un tour d’horizon des polars français produits depuis 2002, un regard aiguisé sur les cinématographies d’Asie (Japon, Hong Kong, Corée du Sud) du nouveau millénaire et un dossier exclusif sur les adaptations, remakes, reboots, « préquelles » et autres « séquelles » en tous genres déployés sur nos écrans, des super-héros de comics aux jeux vidéo, en passant par les grandes sagas (Die Hard, La Planète des singes, Jason Bourne…).
Le numéro est accompagné d’un livret exceptionnel de 152 pages titré 10 ans – 11 textes choisis, collection de chroniques, d’entrevues et d’analyses sur des sujets aussi variés qu’intenses du cinéma d’hier et d’aujourd’hui : Le Dahlia noir de Brian De Palma, la série MASH, les « films de président des Etats-Unis », la Société du spectacle de Guy Debord appliquée aux films d’action, la carrière du prolifique Gordon Douglas, les films de gangsters des années trente et quarante, le directeur de la photographie Michael Ballhaus, le duo Steven Spielberg / John Williams, l’éclatant Drive de Nicolas Winding Refn, un portrait de Koji Wakamatsu, et un retour sur le sous-estimé Speed Racer des Wachowski…
Préparée depuis plus d’un an, la publication de ce numéro anniversaire a été rendue possible grâce à un projet de financement participatif lancé en octobre dernier. Les généreux contributeurs sont remerciés en page 3 du numéro, des anciens de la revue viennent signer quelques articles, et deux lecteurs s’invitent dans les colonnes pour parler de leur « coup de cœur ciné des dix dernières années ».
Parution incontournable pour tout amateur de cinéma et de littérature critique, ce 22e numéro de Versus consacre aussi la résistance – et la survivance – d’un titre de presse culturel indépendant, non subventionné et doté de peu de moyens.
Passionnés de 7e art et d’essais sur le medium cinématographique, vous êtes tous conviés à prendre part à la fête qui se déroule le long de ces 228 pages !
VERSUS 22 / numéro anniversaire 2002-2012
Édition spéciale 76 pages + livret collector de 152 pages
Disponible depuis le 22 décembre
15 € en librairies – 12 € sur le site de la revue : http://www.revueversus.com.
En couvertures : Mad Men & Drive
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Attention cadeau ! La rédaction aura le plaisir d’offrir un exemplaire (au format *.pdf) du hors-série de Versus "spécial 65e festival de Cannes" aux 200 premiers qui partageront sur leur page Facebook le lien vers cet incontournable supplément.
Tout ce que vous avez à faire, c’est de copier la phrase de présentation ci-dessus et de la poster avec le lien http://www.revueversus.com sur votre page. Simple, non ?
Pour rappel, le numéro spécial "65e festival Cannes" a paru en juin dernier. Au sommaire de ces 20 pages d’articles de fond et de chroniques sur l’édition 2012 du festival de cinéma le plus médiatisé de la planète :
- réflexions sur le palmarès et le thème de "l’amour avec un grand A" à l’écran,
- retour sur le cinéma de genre étasunien présenté en sélection officielle,
- regards sur le cinéma argentin sélectionné dans différentes sections,
- pour et contre "Cosmopolis" de David Cronenberg,
- 8 chroniques des films les plus appréciés ou attendus du festival,
- parallèle "Cosmopolis" / "Holy Motors",
- leçon de cinéma avec le vétéran Norman Lloyd,
- analyse de l’œuvre de Wakamatsu à l’occasion de la projection de son film consacré à Mishima…
En couverture : Des Hommes sans loi de John Hillcoat.
Valeur du numéro : 2,00 €.
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, Festival de Cannes 2012 | Tags: Ancône, élection, basket-ball, Brigades Rouges, Cardinaux, cinéma, cinéma italien, dépression, Dieu, Festival, foi, Italie, jogging, journal intime, La Chambre du fils, La Messe est finie, Palombella Rossa, Pape, politique, président du jury, psychanalyse, religion, Rome, sport au cinéma, Vatican, vespa, volleyball, water-polo
La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la "facilité" d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.
Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son "nouveau" film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du "je" à "l’autre" : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le "je" devient aussi "jeu" : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique "guide" rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?
Stéphane Ledien
> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: adaptation, Anne Baxter, asociaux, bannis, bannissement, Banque, bouc-émissaire, braquage, Brett Harte, cabane, Cameron Mitchell, cheminée, Christy Cabanne, cinéma, communauté, Dale Robertson, déviant, déviants, DVD, Ernst Lubitsch, excommunication, Fabien Le Duigou, Fort Massacre, hold-up, huis-clos, John Ford, Joseph M. Newman, La Dernière flèche, La Veuve joyeuse, Le Cirque fantastique, Les Bannis de la Sierra, Les Survivants de l’infini, marginal, marginaux, neige, noir et blanc, ostracisme, Patrick Brion, revue, revue versus, Richard Boone, Sartre, Sidonis, solidarité, survie, tempête, The Outcasts Of Poker Flat, Tonnerre Apache, Twentieth Century Fox, Tyrone Power, Versus, versusmag, western, William H. Lynn
Sorti en DVD au mois de janvier dernier par l’éditeur incontournable Sidonis, Les Bannis de la Sierra (1952) est la troisième adaptation de l’une des plus fameuses histoires de l’écrivain Brett Harte – The Outcasts Of Poker Flat, également titre original du métrage – après celle réalisée par l’inconnu Christy Cabanne en 1937 et celle de John Ford en 1919. La Twentieth Century Fox confie cette fois la mise en scène du projet à Joseph M. Newman, réalisateur méconnu mais talentueux à qui l’on doit le très réussi et culte Les Survivants de l’infini (1955), Le Cirque fantastique (1959) et une poignée de westerns : Tonnerre Apache avec Richard Boone en 1961, Fort Massacre en 1958, ou La Dernière flèche avec Tyrone Power et Cameron Mitchell (1952). Formé à bonne école (l’homme a été assistant réalisateur pour les plus grands, tel Ernst Lubitsch sur La Veuve joyeuse), Newman nous livre un très bon western tourné dans un noir et blanc classieux, alors que la couleur a envahi les écrans cinématographiques depuis quelques années déjà.
Le jeu sur le contraste binaire entre les deux couleurs primaires imprègne l’histoire qui repose sur la dichotomie s’opérant au sein de la population de la petite ville de Poker Flat. Après le braquage de sa banque (très belle ouverture du métrage, sans aucune paroles durant cinq minutes), la communauté décide de faire le ménage en excommuniant ses indésirables : un joueur solitaire (Dale Robertson), un vieil alcoolique aux tendances cleptomanes, une « Duchesse » excentrique et sans doute un brin libertine, et une femme (Anne Baxter) qui s’était acoquinée avec l’un des brigands responsables du hold-up de la banque. Le kärcher n’existant pas à l’époque de la conquête de l’Ouest, les malheureux sont simplement et prestement bannis de la « Cité » et doivent quitter Poker Flat en plein hiver, alors que la neige s’abat continuellement sur les contrées de la Sierra. Un ostracisme synonyme de mort certaine donc, mais qui révèle la constance de la stratégie du bouc-émissaire au fil de l’« Histoire » (la campagne présidentielle actuelle est là pour le prouver une nouvelle fois…), dont l’objectif est de rassurer une population rongée par une angoisse entretenue par le discours volontairement anxiogène du pouvoir en place. Le vol des chèques, lettres de change et bons au porteur qui étaient consignés à la banque n’est que le prétexte – bien utile – pour se débarrasser des marginaux devenus trop gênants aux yeux des habitants.
Après une longue et difficile journée de chevauchée, les bannis de Poker Flat trouvent refuge dans une petite chaumière au milieu de la forêt enneigée, en compagnie d’un jeune couple, marginal lui aussi car illégitime – la femme est tombée enceinte alors que sa famille n’a jamais approuvé le jeune prétendant au mariage. Très vite, Les Bannis de Poker Flat se transforme donc en un passionnant huis-clos, en même temps qu’il transforme cette cabane en une sorte de cercueil collectif tant la destinée funeste des six héros du métrage nous semble inévitable : une nourriture insuffisante et qui fond comme neige au soleil, des chevaux ayant pris la fuite pendant la tempête qui faisait rage dehors et n’en finit pas, empêchant les reclus de reprendre la route et d’atteindre la ville la plus proche.
Malgré les erreurs de certains (Jake Watterson – le vieillard, incarné par William H. Lynn – est responsable de la fuite des chevaux), la petite communauté reste solidaire et fait preuve d’une cohésion sans failles, ce qui la rend éminemment plus sympathique que ces « huiles » de Poker Flat ayant décidé de leur sort. Car en décrivant des « asociaux » – selon l’expression de Patrick Brion dans sa présentation du film dans les suppléments du DVD – capables de s’organiser et d’instituer une micro-société soudée et viable (si l’on excepte les conditions d’existence matérielles des plus précaires), Joseph M. Newman contredit la vision sartrienne de l’humanité selon laquelle « l’enfer, c’est les autres ». Ici, au contraire, les rapports sociaux sont gouvernés par la solidarité et la conscience d’être scellés par un destin commun. Lucide et bien décidé à s’en sortir sans faire preuve d’individualisme, John Oakhurst (Robertson) accepte de sacrifier son unique revolver pour réparer la cheminée obstruée de la maisonnée, une cheminée symbole de l’espoir de survie de la communauté.
Après le départ d’un de ses membres part chercher du secours, surgit un élément qui va bouleverser la quiétude du groupe : le retour de Ryker (très bon Cameron Mitchell), seul rescapé des braqueurs de la banque de Poker Flat, revenant chercher son butin qu’il avait confié à sa compagne Cal (Anne Baxter). L’arrivée du bandit va complètement déstabiliser la petite communauté. En s’appropriant le peu de nourriture qu’il reste et en menaçant ses congénères, l’homme impose sa loi et n’hésitera pas à abattre deux d’entre eux, jusqu’à ce que ce que Oakhurst parvienne à récupérer son arme, ce qui amorcera la fin de la tyrannie de Ryker mais aussi celle de la communauté. La cheminée – privée de son « attelle » de fortune – enfume la petite cabane, figurant la dislocation du groupe. Ne souhaitant pas suivre le jeune couple et retourner dans la ville qui les a chassés, les deux survivants des bannis de Poket Flat préfèrent tenter leur chance dans une ville voisine, qu’il espèrent plus accueillante et tolérante. Une touche finale d’optimisme pour conclure un métrage dont le motif principal – l’apologie et la célébration des marginaux et des déviants de tout poil – détonne dans le western classique hollywoodien.
Fabien Le Duigou.
DVD sorti le 17 janvier 2012 chez Sidonis.
Un extrait du film en version originale (non sous-titrée) :
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: Al Ruban, Amis, Ben Gazzara, bonus, cinéma, collector, Comédie, couleurs, Documents, drame, DVD, Enterrement, entretien, Friends, Gena Rowlands, Husbands, John Cassavetes, Londres, New York, Peter Falk, Wild Side
La filmographie de John Cassavetes est affaire de famille. Non pas la famille comme sujet des films (quoique), mais plutôt celle que le cinéaste a su créer autour de lui au fil de sa carrière, travaillant régulièrement avec la même équipe et les mêmes comédiens. Dans Husbands, son premier film en couleurs, John Cassavetes réunit autour de lui et pour la première fois deux de ses acteurs fétiches : Ben Gazzara et Peter Falk. Tous les trois interprètent une bande de potes qui suite à la mort d’un ami proche, partent à Londres passer du bon temps et réflechir sur leur vie. Le film s’ouvre sur des clichés photographiques, ceux d’une fête où l’on distingue quatre couples s’amuser autour d’une piscine. On croise ainsi Gena Rowlands, et surtout le quatrième larron de la bande qui bientôt décèdera.
On a coutume de présenter Husbands comme une comédie "sur l’amour, la mort et la liberté". C’est en effet un remarquable métrage sur la quête existentielle de trois hommes que rien ne semblait pouvoir détourner d’une vie bien rodée (famille, bonne situation professionnelle…). Le film part alors dans une vrille contrôlée qui est aussi celle de ces trois anti-héros qui abandonnent tout sur un coup de tête. La trame de Husbands s’étant développée au fur et à mesure du tournage, on ne doute d’autant moins de la sincérité de la démarche qu’elle se traduit à l’écran par une complicité rarement vue au cinéma entre les comédiens. Moments de joie et de détresse s’enchaînent, avec, comme souvent chez Cassavettes, la folie qui n’est jamais très loin. La vie à l’œuvre, tout simplement.
Cette édition collector l’est à plusieurs titres. En plus de présenter le film remasterisé, le coffret comporte deux versions de ce dernier : une courte, et une longue (la scène de chants au restaurant étant tronquée dans la première version). Reste que le véritable intérêt des bonus réside dans ses suppléments présents sur la troisième galette. Deux documents fort intéressants viennent ainsi s’ajouter à ce film incontournable : un documentaire inédit de 90 minutes sur le cinéaste, et une conversation filmée entre Peter Falk et le producteur du film Al Ruban, qui n’est autre que le producteur attitré et l’ami de John Cassavetes. Parce que, répétons-le, tout ici est affaire de famille.
Julien Hairault
DVD Collector disponible chez Wild Side à partir du 4 avril.
Bande annonce de Husbands de John Cassavetes.
























