S’il est toujours délicat pour un cinéaste d’aborder le cap du deuxième long-métrage, le défi des deux compères Julien Maury et Alexandre Bustillo était d’autant plus difficile que leur premier film, À l’intérieur (2007), avait fortement marqué les esprits des amateurs de cinéma de genre, retournés par une œuvre où la violence – graphique et psychologique – se disputait avec les émotions les plus intimes et profondes : violation de l’intimité et de l’intégrité humaine, instinct maternel, sentiment d’insécurité, mais une insécurité s’écartant des clichés les plus éculés et n’ayant rien à voir avec la propagande médiatique sur des banlieues françaises transformées en véritables « zones de guerre » !
Quoique très différent de leur premier long, Livide – sorti en DVD et Blu-ray au début du mois – parvient à faire oublier leur premier film « coup de poing ». Essai confirmé donc, même si le métrage semble avoir déçu nombre de critiques (dont la revue Mad Movies pour laquelle a travaillé Bustillo dans le passé) n’appréciant pas à sa juste valeur – à notre sens – le travail de réappropriation cinématographique des codes des films de genre par les deux coréalisateurs, également auteurs du scénario original comme c’était déjà le cas sur À l’intérieur.
Durant les vingt premières minutes, Maury et Bustillo s’attachent à exposer leurs personnages et leur intrigue prenant pour cadre un petit coin de Bretagne pittoresque, à Douarnenez dans le Finistère, soit la limite extrême de l’ouest de la France, un finistère symbolisant la « Fin de la terre ». Un cadre pertinent tant l’ouverture du film baigne dans une ambiance délétère de quasi fin du monde : ciel ombragé et gris ne laissant percer aucun rayon de soleil, tête ensanglantée et putréfiée gisant au milieu d’algues sur le sable des plages bretonnes, etc. Au premier abord, la photographie et la mise en scène font un peu craindre un métrage « télévisuel » (les scènes dans un abri de bus, dans un café, …) : mais cette tonalité permet d’ancrer le film dans une réalité palpable et concrète, qui tranche avec la suite du métrage se déroulant dans une grande maison, lugubre et mystérieuse, qui n’est pas sans rappeler les demeures victoriennes des films classiques d’épouvante anglo-saxons. Le contraste entre les deux ambiances se révèle très efficace, tant le spectateur est perturbé lorsque l’intrigue s’implante définitivement dans la résidence morbide mais d’une beauté époustouflante, cinématographiquement parlant.
Disons le d’emblée, Livide est un métrage qui se ressent plus qu’il ne se raconte (trois jeunes adultes, deux frères et la petite amie de l’un des deux, pénètrent dans une maison espérant y trouver un trésor caché par la propriétaire, Deborah Jessel – incarnée par Marie-Claude Pietragalla – une ancienne danseuse étoile, plongée dans un coma et placée sous respiration artificielle). Si le scénario est solide malgré un schéma convenu dans ses grandes lignes, la force du film provient de ses qualités formelles – ambiance, décors, photographie, effets visuels, etc. – davantage que des enjeux de l’intrigue.
Multipliant les références plus ou moins évidentes (1) (de Suspiria pour l’univers de la danse aux Innocents de Jake Clayton pour le clin d’œil à l’actrice Deborah Kerr à travers le nom du personnage de la vieille Jessel), Livide convoque plusieurs motifs récurrents du cinéma fantastique : les figures spectrales, la maison hantée, les morts-vivants (Deborah Jessel en a l’apparence même si elle est encore de ce monde), le vampirisme, la taxidermie, etc. Même si la jaquette du DVD évoque ouvertement la filiation (certaine) du métrage avec Dario Argento et celle (moins éclatante) avec David Cronemberg, l’univers du film de Maury et Bustillo se rattache davantage à ceux de Lucio Fulci et de Clive Barker. Le premier pour le cadre de l’histoire centrée sur un lieu quasi unique faisant office de porte vers le monde des ténèbres et rappelant en cela La Maison près du cimetière, les effets gore très visuels et sans concessions, mais surtout l’atmosphère macabre teintée d’émotions et de touches de poésie enchanteresses et fascinantes (la « poupée mécanique » effectuant un numéro de danse préprogrammée par la vieillarde Deborah Jessel). Le second pour son univers onirique et malsain qui contamine l’ensemble du métrage, et l’esprit du spectateur avec.
À l’instar de l’œuvre du réalisateur de L’Au-delà et de Frayeurs, Julien Maury et Alexandre Bustillo semblent avoir érigé le motif de la transgression au cœur de l’ensemble de leur métrage. L’intrigue n’existe que parce ses protagonistes transgressent la loi en commettant une effraction de domicile avec tentative de vol. Un délit qui se double pour la jeune Lucie (Chloé Coulloud) d’un renoncement à ses principes et convictions, elle qui initialement refusait de pénétrer dans cette demeure. Une transgression morale et éthique donc, qui s’explique par son désir ardent de quitter le domicile familial et fuir un père souhaitant se remettre en couple huit mois seulement après le suicide de sa femme (Béatrice Dalle). Transgression des genres également : Livide n’aurait pu être qu’un énième film hommage aux cinématographies dont il s’inspire. Fort heureusement, le métrage s’émancipe de ses modèles et transfigure son côté référentiel en une œuvre très personnelle. Le dépoussiérage du film de vampire – par exemple – opéré par les deux réalisateurs fait de Livide une relecture novatrice et fascinante du vampirisme.
Plus fondamentalement, le motif de la transgression culmine avec la perméabilité de deux univers apparaissant a priori comme antinomiques : le monde réel et celui de l’imaginaire. D’un côté, les trois personnages principaux, prisonniers des contingences matérielles et d’une vie quotidienne désespérante (une envie de nouveau départ, un ras-le-bol d’une situation ne leur laissant pas entrapercevoir un avenir meilleur à Douarnenez). De l’autre, une résidence regorgeant de mystères et d’horreurs. Un monde de fantasmes et de cauchemars sans aucune limites. Mais progressivement, au fur et à mesure que les jeunes s’enfoncent dans les profondeurs de la demeure, les frontières s’effacent – comme chez Lucio Fulci (2) – jusqu’à ce que le réel et le fantastique fusionnent pour former un univers original et cohérent, à la fois éblouissant et terrifiant.
Choix éminemment pertinent que celui du conte pour traiter du motif de la transgression. S’éloignant du conte initiatique classique et souvent ennuyeux, Livide propose un conte fantastique et cruel (imaginez les contes les plus macabres des frères Grimm revisités par Clive Barker) qui se conclut par l’éclosion d’une nouvelle vie, une renaissance inespérée. Avec un symbolisme très appuyé (le papillon et le cocon), Maury et Bustillo font renaître la petite Anna Jessel (Chloé Marcq), qui parvient à s’émanciper de ce corps-prison sans conscience – réveillé par Lucie et ses amis -, de la prison de chair et de mécanique dans laquelle elle était enfermée depuis des décennies.
Petit regret cependant quant à la distribution en salles du métrage. Avec seulement 17 copies sur l’ensemble du territoire français, une programmation écourtée par les exploitants, difficile pour les cinéphiles d’assister à une projection sur grand écran d’un métrage pourtant attendu par beaucoup (le film dépasse péniblement les cinq mille entrées au final). Une nouvelle preuve, s’il en fallait, du désamour entre un système de distribution rétif au cinéma de genre francophone et des artistes qui s’engagent pour la promotion et le développement d’un cinéma d’horreur français de qualité et ne cherchant pas à singer bêtement ses modèles anglo-saxons ou espagnols. Dommage que Julien Maury et Alexandre Bustillo (qui font désormais parti des représentants les plus prometteurs de ce cinéma de genre) en fassent les frais sur ce long métrage qui aurait amplement mérité une exposition plus importante.
Fabien Le Duigou
Sorti en DVD (et en Blu-ray) le 3 mai 2012 chez M6 Vidéo.
(1) Voir le commentaire audio des réalisateurs sur le DVD, pour les nombreuses citations et références qui émaillent le film.
(2) Et d’autres après lui. Relire notre article sur le réalisateur espagnol Nacho Cerda, dans Versus n°11.
La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la “facilité” d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.
Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son “nouveau” film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du “je” à “l’autre” : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le “je” devient aussi “jeu” : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique “guide” rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?
Stéphane Ledien
> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.
Sorti en DVD au mois de janvier dernier par l’éditeur incontournable Sidonis, Les Bannis de la Sierra (1952) est la troisième adaptation de l’une des plus fameuses histoires de l’écrivain Brett Harte – The Outcasts Of Poker Flat, également titre original du métrage – après celle réalisée par l’inconnu Christy Cabanne en 1937 et celle de John Ford en 1919. La Twentieth Century Fox confie cette fois la mise en scène du projet à Joseph M. Newman, réalisateur méconnu mais talentueux à qui l’on doit le très réussi et culte Les Survivants de l’infini (1955), Le Cirque fantastique (1959) et une poignée de westerns : Tonnerre Apache avec Richard Boone en 1961, Fort Massacre en 1958, ou La Dernière flèche avec Tyrone Power et Cameron Mitchell (1952). Formé à bonne école (l’homme a été assistant réalisateur pour les plus grands, tel Ernst Lubitsch sur La Veuve joyeuse), Newman nous livre un très bon western tourné dans un noir et blanc classieux, alors que la couleur a envahi les écrans cinématographiques depuis quelques années déjà.
Le jeu sur le contraste binaire entre les deux couleurs primaires imprègne l’histoire qui repose sur la dichotomie s’opérant au sein de la population de la petite ville de Poker Flat. Après le braquage de sa banque (très belle ouverture du métrage, sans aucune paroles durant cinq minutes), la communauté décide de faire le ménage en excommuniant ses indésirables : un joueur solitaire (Dale Robertson), un vieil alcoolique aux tendances cleptomanes, une « Duchesse » excentrique et sans doute un brin libertine, et une femme (Anne Baxter) qui s’était acoquinée avec l’un des brigands responsables du hold-up de la banque. Le kärcher n’existant pas à l’époque de la conquête de l’Ouest, les malheureux sont simplement et prestement bannis de la « Cité » et doivent quitter Poker Flat en plein hiver, alors que la neige s’abat continuellement sur les contrées de la Sierra. Un ostracisme synonyme de mort certaine donc, mais qui révèle la constance de la stratégie du bouc-émissaire au fil de l’« Histoire » (la campagne présidentielle actuelle est là pour le prouver une nouvelle fois…), dont l’objectif est de rassurer une population rongée par une angoisse entretenue par le discours volontairement anxiogène du pouvoir en place. Le vol des chèques, lettres de change et bons au porteur qui étaient consignés à la banque n’est que le prétexte – bien utile – pour se débarrasser des marginaux devenus trop gênants aux yeux des habitants.
Après une longue et difficile journée de chevauchée, les bannis de Poker Flat trouvent refuge dans une petite chaumière au milieu de la forêt enneigée, en compagnie d’un jeune couple, marginal lui aussi car illégitime – la femme est tombée enceinte alors que sa famille n’a jamais approuvé le jeune prétendant au mariage. Très vite, Les Bannis de Poker Flat se transforme donc en un passionnant huis-clos, en même temps qu’il transforme cette cabane en une sorte de cercueil collectif tant la destinée funeste des six héros du métrage nous semble inévitable : une nourriture insuffisante et qui fond comme neige au soleil, des chevaux ayant pris la fuite pendant la tempête qui faisait rage dehors et n’en finit pas, empêchant les reclus de reprendre la route et d’atteindre la ville la plus proche.
Malgré les erreurs de certains (Jake Watterson – le vieillard, incarné par William H. Lynn – est responsable de la fuite des chevaux), la petite communauté reste solidaire et fait preuve d’une cohésion sans failles, ce qui la rend éminemment plus sympathique que ces « huiles » de Poker Flat ayant décidé de leur sort. Car en décrivant des « asociaux » – selon l’expression de Patrick Brion dans sa présentation du film dans les suppléments du DVD – capables de s’organiser et d’instituer une micro-société soudée et viable (si l’on excepte les conditions d’existence matérielles des plus précaires), Joseph M. Newman contredit la vision sartrienne de l’humanité selon laquelle « l’enfer, c’est les autres ». Ici, au contraire, les rapports sociaux sont gouvernés par la solidarité et la conscience d’être scellés par un destin commun. Lucide et bien décidé à s’en sortir sans faire preuve d’individualisme, John Oakhurst (Robertson) accepte de sacrifier son unique revolver pour réparer la cheminée obstruée de la maisonnée, une cheminée symbole de l’espoir de survie de la communauté.
Après le départ d’un de ses membres part chercher du secours, surgit un élément qui va bouleverser la quiétude du groupe : le retour de Ryker (très bon Cameron Mitchell), seul rescapé des braqueurs de la banque de Poker Flat, revenant chercher son butin qu’il avait confié à sa compagne Cal (Anne Baxter). L’arrivée du bandit va complètement déstabiliser la petite communauté. En s’appropriant le peu de nourriture qu’il reste et en menaçant ses congénères, l’homme impose sa loi et n’hésitera pas à abattre deux d’entre eux, jusqu’à ce que ce que Oakhurst parvienne à récupérer son arme, ce qui amorcera la fin de la tyrannie de Ryker mais aussi celle de la communauté. La cheminée – privée de son « attelle » de fortune – enfume la petite cabane, figurant la dislocation du groupe. Ne souhaitant pas suivre le jeune couple et retourner dans la ville qui les a chassés, les deux survivants des bannis de Poket Flat préfèrent tenter leur chance dans une ville voisine, qu’il espèrent plus accueillante et tolérante. Une touche finale d’optimisme pour conclure un métrage dont le motif principal – l’apologie et la célébration des marginaux et des déviants de tout poil – détonne dans le western classique hollywoodien.
Fabien Le Duigou.
DVD sorti le 17 janvier 2012 chez Sidonis.
Un extrait du film en version originale (non sous-titrée) :
La filmographie de John Cassavetes est affaire de famille. Non pas la famille comme sujet des films (quoique), mais plutôt celle que le cinéaste a su créer autour de lui au fil de sa carrière, travaillant régulièrement avec la même équipe et les mêmes comédiens. Dans Husbands, son premier film en couleurs, John Cassavetes réunit autour de lui et pour la première fois deux de ses acteurs fétiches : Ben Gazzara et Peter Falk. Tous les trois interprètent une bande de potes qui suite à la mort d’un ami proche, partent à Londres passer du bon temps et réflechir sur leur vie. Le film s’ouvre sur des clichés photographiques, ceux d’une fête où l’on distingue quatre couples s’amuser autour d’une piscine. On croise ainsi Gena Rowlands, et surtout le quatrième larron de la bande qui bientôt décèdera.
On a coutume de présenter Husbands comme une comédie “sur l’amour, la mort et la liberté”. C’est en effet un remarquable métrage sur la quête existentielle de trois hommes que rien ne semblait pouvoir détourner d’une vie bien rodée (famille, bonne situation professionnelle…). Le film part alors dans une vrille contrôlée qui est aussi celle de ces trois anti-héros qui abandonnent tout sur un coup de tête. La trame de Husbands s’étant développée au fur et à mesure du tournage, on ne doute d’autant moins de la sincérité de la démarche qu’elle se traduit à l’écran par une complicité rarement vue au cinéma entre les comédiens. Moments de joie et de détresse s’enchaînent, avec, comme souvent chez Cassavettes, la folie qui n’est jamais très loin. La vie à l’œuvre, tout simplement.
Cette édition collector l’est à plusieurs titres. En plus de présenter le film remasterisé, le coffret comporte deux versions de ce dernier : une courte, et une longue (la scène de chants au restaurant étant tronquée dans la première version). Reste que le véritable intérêt des bonus réside dans ses suppléments présents sur la troisième galette. Deux documents fort intéressants viennent ainsi s’ajouter à ce film incontournable : un documentaire inédit de 90 minutes sur le cinéaste, et une conversation filmée entre Peter Falk et le producteur du film Al Ruban, qui n’est autre que le producteur attitré et l’ami de John Cassavetes. Parce que, répétons-le, tout ici est affaire de famille.
Julien Hairault
DVD Collector disponible chez Wild Side à partir du 4 avril.
Certains cinéphiles abhorrent par principe la volonté d’Hollywood de cannibaliser les succès cinématographiques étrangers – qu’ils soient asiatiques, avec par exemple la vague des Kaidan Eiga japonais dans les années 1990-2000, ou européens comme l’attestent les remakes récents de films français tels Pour elle ou Anthony Zimmer. La manœuvre opportuniste et essentiellement mercantile s’accompagne souvent, il est vrai, d’un ethnocentrisme des plus pénibles à force de vouloir absolument recentrer les intrigues et les thématiques à travers le prisme étasunien. Après Brothers (2009) réalisé par Jim Sheridan et inspiré par le métrage de la Danoise Suzanne Bier et, quelques années auparavant, Insomnia de Christopher Nolan (2002) remake du film norvégien éponyme de Erik Skjoldbjaerg, les studios US s’attaquent une nouvelle fois au cinéma scandinave en confiant à David Fincher l’adaptation du best-seller de l’écrivain suédois Stieg Larsson, qui a déjà connu les joies d’une adaptation ciné avec le film de Niels Arden Oplev datant de 2009.
Après son remarquable The Social Network, Fincher s’attèle avec Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes à sa troisième adaptation littéraire, après son Fight Club d’après Chuck Palahniuk et L’Étrange histoire de Benjamin Button inspirée d’une nouvelle de F. Scott Fitzgerald. C’est par contre la première fois que son travail sera – forcément – jugé à l’aune d’un autre film basé sur le même matériau original. Le spectateur familier de l’univers littéraire de “Super Blomkvist” et de la jeune Lisbeth Salander ou de l’adaptation dano-suédoise ne sera pas surpris par le déroulement de l’intrigue qui conserve la structure narrative qu’il connaît déjà, à quelques modifications marginales près : Mikael Blomkvist est le père d’une adolescente « bigotte » qui lui donne un indice précieux dans l’avancement de son enquête sur la disparition de l’adolescente Harriet il y a plusieurs décennies. Et si la révélation du finale prend quelques libertés avec son modèle , elle ne bouleverse aucunement la dynamique et le fondement de l’histoire.
Après un générique qui surprend – et agace un peu – par son caractère « clippesque » (et qui confortera sans doute les détracteurs du cinéaste ne lui pardonnant pas ses soi-disant tics de mise en scène hérités de sa carrière pré-cinématographique), Millénium convainc par la qualité de la mise en scène – ampleur des cadres et des mouvements de caméra – et une caractérisation des personnages et des performances d’acteurs bien meilleures et plus subtiles que celles du film de Niels Arden Oplev. Si on peut reprocher à Fincher le défaut d’originalité du projet (intrinsèque à tout remake ou nouvelle adaptation d’un roman), on ne peut donc que reconnaître ses qualités de réalisateur qui font de ce Millénium un métrage meilleur que son homologue européen. Nul doute que sans l’existence de la première adaptation du thriller politico-économico-historique de Stieg Larsson, l’appréciation du film de Fincher aurait été encore réévaluée, sans aucune réserve sur la qualité du métrage. Car le réalisateur américain – ou plus précisément le scénariste Steven Zaillian, auteur du Mission : Impossible de Brian De Palma tout de même ! – manque ici l’occasion de faire un « grand » film politique sur les États-Unis d’Amérique, en choisissant de préserver le cadre de la Suède pour son intrigue, alors que celui des Etats-Unis correspond parfaitement aux enjeux du scénario inspiré par le roman.
Au-delà du constat sur la beauté des paysages enneigés du nord du continent américain qui n’ont rien à envier à ceux des pays scandinaves, la transposition aurait permis de raviver le passé douteux de certains Américains à l’époque du nazisme, qui n’ont pas hésité à choisir une franche collaboration avec le IIIème Reich. Plutôt que souligner l’acceptation et l’adhésion d’une partie de la population suédoise (notamment la Haute Société de l’époque) aux thèses et aux politiques défendues par le parti national-socialiste allemand, il aurait été nettement plus intéressant et subversif de mettre en lumière les agissements identiques des grands industriels américains. Rappeler qu’Henry Ford fut l’un des bailleurs de fonds étrangers les plus importants d’Hitler – qui le récompensera d’ailleurs de la « Grande croix de guerre allemande » – et que ses propos controversés sur les Juifs ne laissent guère planer le doute sur son antisémitisme radical (1). Que Rockfeller et sa Standard Oil ont permis le développement énergétique de l’Allemagne après 1934 par le transfert technologique au profit de IG Farben (2) et favorisé, de facto, les préparatifs de guerre du IIIème Reich. Que les relations économiques de firmes comme ITT (International Telephone and Telegraph), General Motors, IBM, ou General Electric – qui prennent des participations dans les entreprises allemandes (3) – avec le Reich ont été intenses malgré le totalitarisme s’installant progressivement en Allemagne. Peu importe la couleur politique du régime tant que les profits étaient au rendez-vous. Sans doute aussi que certains de ces capitaines d’industries voyaient d’un meilleur œil le modèle allemand comparativement à la social-démocratie et au progressisme social que tentait de mettre en place le président Roosevelt de leur côté de l’Atlantique. Une trace sombre dans l’Histoire des États-Unis, qu’il aurait été salutaire de rappeler à ses citoyens.
Les autres motifs et thématiques abordés auraient tout aussi pu être traités dans le cadre du pays de l’Oncle Sam : les dynasties familiales qui se succèdent à la tête des empires économiques et financiers assurant la reproduction intergénérationnelle des « élites » déterminées par les liens du sang et non le talent ou le mérite ; les difficultés des contre-pouvoirs médiatiques à enquêter et menacer les intérêts des grands consortiums privés, le monde des affaires gangréné par les liens étroits avec les mafias et qui profite des possibilités offertes par les paradis fiscaux et leurs comptes off-shore afin d’échapper à un contrôle politique et citoyen. Les États-Unis étant le cœur du système économique mondialisé et dérégulé érigé depuis trop longtemps en modèle indépassable, Millénium aurait pu (aurait dû) délaisser Stockholm et sa région pour s’installer de l’autre côté de l’Atlantique pour traiter cette enquête policière sur fond de « féminicides ». Un acte manqué donc, d’autant plus regrettable que le métrage s’adresse en priorité à un public américain qui n’a pas eu accès à la première adaptation du roman, et qui aurait sans doute marqué les esprits aux États-Unis – on imagine la réaction des Suédois face à leur passé peu reluisant que Stieg Larsson puis Niels Arden Oplev leur ont remémoré.
De fait, si le métrage connaît un succès critique et public, cette bonne réception s’expliquera – outre les qualités de la mise en scène déjà évoquées et une photo magnifique – par une intrigue policière solide et captivante (sans être un chef d’œuvre littéraire, le roman est très bon, il faut le rappeler). À travers le personnage de Lisbeth Salander, Millénium dresse le portrait d’une femme forte qui décide d’affronter ces « Hommes qui n’aiment pas les femmes ». La réflexion s’oriente notamment sur les rapports de genre reposant toujours sur une logique de domination masculine insupportable, selon laquelle certains hommes ne conçoivent les relations hommes-femmes qu’à travers la violence : le nouveau tuteur de Lisbeth qui profite de son statut pour abuser sexuellement de la jeune femme, et les auteurs des crimes atroces qui jalonnent l’histoire de la Suède depuis plusieurs décennies. Malgré tout, la qualité de l’histoire et le talent (voire le génie) de David Fincher n’empêchent pas le spectateur d’être dubitatif sur l’intérêt de la démarche et de spéculer sur ce qu’aurait pu être Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes si le choix avait été fait de décontextualiser l’intrigue de son cadre original et d’offrir un film miroir de la société américaine, auscultant et reflétant ses zones d’ombres, son passé collaborationniste, ses « métastases » qui gangrènent et contaminent lentement l’ensemble de ses contours. Un métrage de la trempe des Seven, Zodiac ou The Social Network, les trois meilleurs films du réalisateur à ce jour.
Fabien Le Duigou
(1) Voir le texte « The International Jew » publié dans The Deadborn Independant (publication appartenant à Henry Ford)
(2) Voir le travail de l’historien américain Antony C. Sutton, notamment Wall Street and The Rise Of Hitler (1976)
(3) Pierre Abramovici, « Comment les firmes US ont travaillé pour le Reich », Historia, n°669.
En couverture de notre numéro 21 paru en début d’année, Black Swan, de Darren Aronofsky, remporte largement le titre de meilleur film de l’année 2011 décerné par les rédacteurs et contributeurs de Versus. Une domination sans partage et méritée pour ce très grand film, qui rend enfin justice au grand talent de son réalisateur, troisième de notre classement il y a deux ans avec The Wrestler. Derrière, ça se bouscule pour les places d’honneur. “L’aspect novateur et l’avancée technique” que présuppose Les Aventures de Tintin (dixit Eric Nuevo) suffisent au film de Steven Spielberg pour se retrouver sur le podium, en compagnie, heureux hasard, de l’hommage de J.J. Abrams au cinéma de tonton Steven (Super 8). Suivent la “prétentieuse” (dixit Stéphane Ledien) Palme d’Or (The Tree of Life) et le Prix de la mise en scène (Drive) du dernier Festival de Cannes, ainsi qu’une triplette asiatique (Detective Dee, J’ai rencontré le diable, The Murderer) qui souligne une fois de plus tout l’intérêt que Versus porte au grand Tsui Hark, et aux joyaux du cinéma coréen. Notons enfin la présence, en dixième position, du coup de cœur du rédac’ chef Stéphane Ledien, le très beau Incendies (chroniqué dans notre DVD Park n° 7) du Canadien Denis Villeneuve. Côté absences notables, signalons qu’une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood (Au-delà) passe à la trappe, de même que Martin Scorsese dont le pourtant magnifique Hugo Cabret échoue aux portes du Top10 en compagnie de The Artist, premier film français cité par la rédaction.
Julien Hairault
TOP 10 DE LA RÉDACTION
1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
3. SUPER 8 de J.J. Abrams
4. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
5. DRIVE de Nicolas Winding Refn
6. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. THE MURDERER de NA Hong-jin
9. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
10. INCENDIES de Denis Villeneuve
Tops des rédacteurs
Julien Hairault
1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. BLACK SWAN de Darren Aronofksy
3. LA GROTTE DES RÊVES PERDUS de Werner Herzog
4. HUGO CABRET de Martin Scorsese
5. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti
6. PATER d’Alain Cavalier
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. INCENDIES de Denis Villeneuve
9. RESTLESS de Gus Van Sant
10. L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller
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Stéphane Ledien
1. INCENDIES de Denis Villeneuve
2. BLACK SWAN de Darren Aronofsky (en fait vu en 2010, car le film est sorti fin 2010 au Québec)
3. MINUIT À PARIS de Woody Allen
4. DRIVE (titre au Québec : SANG-FROID) de Nicolas Winding Refn
5. THE ARTIST (titre au Québec : L’ARTISTE) de Michel Hazanavicius
6. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
7. SUNFLOWER HOUR de Aaron Houston
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. MONSIEUR LAZHAR de Philippe Falardeau
10. LIMITLESS (titre au Québec : Sans Limites) de Neil Burger
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Fabien Le Duigou
1. BLACK SWAN de Darren Aronovsky
2. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
3. TRUE GRIT de Ethan et Joel Coen
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
6. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. THE MURDERER de Hong-jin Na
9. INSIDIOUS de James Wan
10. ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS de Hiromasa Yonebayashi
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Eric Nuevo
1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius
3. DRIVE de Nicolas Winding Refn
4. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
5. SUPER 8 de J.J. Abrams
6. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
7. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
8. RESTLESS de Gus Van Sant
9. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
10. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper & INCENDIES de Denis Villeneuve
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Philippe Sartorelli
1. SUPER 8 de J.J. Abrams
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. SUCKER PUNCH de Zack Snyder
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. HUGO CABRET de Martin Scorsese
6. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
7. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
8. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
9. MISSION : IMPOSSIBLE, PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
10. INSIDIOUS de James Wan
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Fabrice Simon
1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. SUPER 8 de J.J. Abrams
3. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
4. UNE SÉPARATION de Asghar Farhadi
5. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
6. INCENDIES de Denis Villeneuve
7. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
8. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
9. FIGHTER de David O. Russell
10. DRIVE de Nicolas Winding Refn
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Julien Taillard
1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. SOURCE CODE de Duncan Jones
3. BLOOD ISLAND de Jang Cheol-soo
4. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
5. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
6. VERY BAD TRIP 2 de de Todd Phillips
7. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
8. SUPER 8 de J.J. Abrams
9. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
10. DESTINATION FINALE 5 de Steven Quale
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Nicolas Zugasti
1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. HAPPY FEET 2 de George Miller
3. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
4. CARNAGE de Roman Polanski
5. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
6. TRIANGLE de Christopher Smith (inédit DVD)
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. BLACK DEATH de Christopher Smith (inédit DVD)
9. RARE EXPORTS de Jalmari Helander
10. THE WARD de John Carpenter (inédit DVD)
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Tops des contributeurs
Hendy Bicaise
1. COMMENT SAVOIR de James L. Brooks
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer Werner Fassbinder
4. DRIVE de Nicolas Winding Refn
5. THE FUTURE de Miranda July
6. 127 HEURES de Danny Boyle
7. LA DERNIERE PISTE de Kelly Reichardt
8. L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello
9. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
10. MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
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Nicolas Domenech
1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. DRIVE de Nicolas Winding Refn
3. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
4. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
5. POLISSE de Maïwenn
6. SUPER 8 de J.J. Abrams
7. FIGHTER de David O. Russell
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. LA COULEUR DES SENTIMENTS de Tate Taylor
10. COWBOYS & ENVAHISSEURS de Jon Favreau & LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
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Pierre Gaffié
1. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
Suivi de : SI TU MEURS, JE TE TUE de Hiner Saleem BLUE VALENTINE de Derek Cianfrance DONOMA de Djinn Carrénard THE FUTURE de Miranda July LES CHEMINS DE LA MÉMOIRE de José-Luis Penfuerte LAST NIGHT de Massy Tadjedin POUPOUPIDOU de Gérald Hustache-Mathieu RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag
Soixante secondes… C’est la durée pendant laquelle – grâce à un compteur placé dans le coin droit en bas de l’écran – le spectateur est mis dans la peau d’un condamné à mort attendant l’exécution de sa sentence, lors du générique de début de Toute ma vie [en prison], coproduit entre autres par l’acteur Colin Firth et sa femme Livia Giuggioli Firth. Puis le compteur s’accélère… Et atteint plus de douze millions de minutes, soit le temps durant lequel Mumia Abu Jamal est incarcéré depuis son arrestation pour le meurtre d’un policier, crime qu’il n’a jamais reconnu.
Deux mois après l’exécution médiatisée en Géorgie de Troy Davis le 22 septembre dernier, qui a également toujours clamé son innocence, le documentaire de Marc Evans (Snow Cake, Trauma, My Little Eye) relate le cas d’un autre afro-américain, lui aussi symbole de la lutte contre la peine capitale aux États-Unis. Coïncidence heureuse, le métrage sort quelques semaines après le trentième anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France par François Mitterrand et son Garde des Sceaux d’alors, l’avocat Robert Badinter. Trente ans que la « guillotine » ne fonctionne plus dans l’hexagone. Trente ans qu’un prisonnier américain patiente en attendant le couperet tant redouté. Un prisonnier politique selon beaucoup d’observateurs, l’homme étant un journaliste noir, militant, et membre du parti politique Black Panther.
Malgré la pléthore de films sur le sujet (des documentaires comme le récent Honk ou encore Made In The USA, mais surtout la multitude de fictions, comme ces deux chefs d’œuvre que sont Je veux vivre de Robert Wise et La Dernière marche de Tim Robbins), Toute ma vie [en prison] parvient à trouver un angle d’attaque original par le point de vue de son narrateur, un jeune Anglais, William Francome, né le 9 décembre 1981, soit le jour où Abu Jamal est arrêté à Philadelphie pour le meurtre de l’officier de police Daniel Faulkner. La mère de William, dotée d’une conscience politique aiguë, n’aura de cesse de lui parler de ce prisonnier politique d’outre-atlantique, et c’est tout naturellement que le jeune homme choisira de traverser l’océan afin de tourner un documentaire sur le cas Mumia Abu Jamal, mais débordant de ce cas particulier pour livrer une réflexion plus générale sur la peine capitale et les États-Unis. Malheureusement, à son arrivée à la prison de Green en Pennsylvanie, William Francome est surpris de ne pas avoir la possibilité de filmer des images du prisonnier, suite à la promulgation d’une loi interdisant l’enregistrement et la diffusion de photos ou de vidéos de prisonniers. La preuve que l’outil législatif est capable de se mettre en marche pour faire disparaître une personnalité gênante que l’on ne veut pas voir occuper l’espace public et médiatique.
Faux témoignages, non respect des règles de préservation de la scène du crime, indices volontairement écartés, sous-représentation de la communauté noire parmi les jurés alors que celle-ci représente presque la moitié de la population de Philadelphie, et – last but not least – un juge raciste qui oublie son devoir de réserve et de neutralité : l’observateur extérieur ne pourrait imaginer qu’il n’y ait pas une révision du procès, tant la première audience manquait d’impartialité. Amnesty International a d’ailleurs qualifié ce procès de parodie judiciaire qui bafoue la constitution fédérale américaine, ce qui théoriquement devrait invalider le procès et, de fait, annuler la peine encourue par Mumia Abu Jamal. Mais l’impressionnant lobbying politique et policier afin de ne pas rouvrir l’enquête synonyme de nouvelle procédure judiciaire ne permet pas d’entrevoir une telle issue à cette affaire. Après l’impossibilité d’un procès un révision (la Cour d’appel a en effet confirmé la culpabilité de l’accusé aux yeux de la justice), le seul enjeu de la lutte concerne la peine : Mumia Abu Jamal sera-t-il condamné à mort ou sa peine sera-t-elle commuée en une peine de prison à perpétuité ?
Le réalisateur Marc Evans.
L’affaire Abu Jamal-Faulkner semble être une plaie que Philadelphie ne souhaite pas rouvrir, comme si la ville préférait vivre dans la fiction de la culpabilité de l’activiste afro-américain plutôt que d’affronter la réalité. Toute ma vie [en prison] fait d’ailleurs un parallèle intéressant et pertinent, en rappelant que la municipalité a préféré honorer – par la construction d’une statue à son effigie – le boxeur fictif (blanc) Rocky Balboa au détriment de ses sportifs locaux (noirs) bien réels, à savoir Joe Frazier et Sonny Liston. L’affaire judiciaire donne d’ailleurs l’occasion à Marc Evans et son équipe d’offrir au spectateur un petit aperçu de l’histoire de la ville principale de l’État de Pennsylvanie : un racisme endémique – et toujours d’actualité – dans une mégalopole qui compte 44 % d’afro-américains ; la brutalité policière « légendaire » à Philadelphie (un procès a d’ailleurs été lancé contre la municipalité) ; le maccarthisme et le procès des époux Rosenberg, dont le fils apparait à l’écran. Le métrage s’intéresse plus particulièrement à la répression du « mouvement noir », à travers les manœuvres pour contenir et surveiller le Black Panther Party ainsi que le procès intenté contre Angela Davis, militante communiste et proche de ce parti radical qui fut à la pointe du mouvement Black Power.
Moins connue, la communauté MOVE (The Christian Movement For Life) fondée par John Africa fut elle aussi victime de la répression politico-judiciaire. Certains de ses membres furent jugés à perpétuité lors d’un procès obscur et sentencieux. Plus grave, en 1985, l’implication d’officiels politiques dans un bombardement en hélicoptère (!!!) mystérieux qui provoqua un incendie, dans lequel moururent les familles de ce mouvement de libération revendiquant le retour à un mode de vie plus proche de la nature. Onze personnes moururent, dont cinq enfants. La vision insoutenable des corps calcinés de ces derniers n’est pas épargnée aux spectateurs, des images nécessaires pour les habitants de Philadelphie afin qu’ils n’oublient pas cette répression quasi-systématique de la contre-culture américaine. Une répression devenue « instinctive » de la part des forces de l’ordre, comme le fait remarquer le rappeur/acteur Mos Def qui se fait embarquer alors qu’il improvise un concert sur la voie publique. L’artiste protestait contre l’administration Bush qui – lors de l’ouragan Katrina – laissa à l’abandon les victimes (essentiellement des pauvres issus de la communauté noire) qui perdirent foyers et quelquefois des proches (l’ouragan fit près de deux mille morts, rappelons-le).
Angela Davis, en compagnie de William Francome.
Au-delà du propos sur les errements du système judiciaire étatsunien et de l’histoire de l’affaire Mumia Abu Jamal, Toute ma vie [en prison] séduit par le dynamisme de sa mise en scène, qui emprunte autant aux codes du film documentaire (images d’archives, interviews de personnalités telles le linguiste et philosophe Noam Chomsky, les rappeurs Snoop Dogg et Mos Def, l’écrivain Alice Walker, etc.) qu’il innove en utilisant différents effets visuels et esthétiques (collages, animation, etc.) combinés à une bande son appropriée du plus bel effet (Hip Hop, Soul, Funk et Jazz).
Alors que depuis la fin du tournage un nombre inimaginable de minutes se sont encore écoulées pour Mumia Abu Jamal dans le couloir de la mort (un « enfer » selon ses propres mots), le prisonnier se rappellera de la date d’anniversaire de William Francome le 9 décembre – une date qui doit être gravée dans sa mémoire – et pensera lui passer un coup de fil pour le lui souhaiter. Un condamné à mort qui parvient à oublier sa condition de mortel en sursis et est capable d’empathie. Sans doute la plus belle preuve d’espoir pour les plus de trois mille prisonniers en attente d’exécution aux États-Unis d’Amérique, considérée aujourd’hui encore par certains comme la « plus grande démocratie du monde ».
Fabien Le Duigou.
Sortie le 23 novembre 2011 (distribué par Lug Cinéma)
Honk raconte une Amérique qu’on ne voit pas beaucoup dans les médias, et encore moins au cinéma. Cette Amérique absurde et violente, c’est celle de la peine de mort. Les réalisateurs français Arnaud Gaillard et Florent Vassault signent un court documentaire humble et terrifiant, composé de trois séquences qui sont autant de portraits de personnes directement concernées par la peine capitale : une famille (les Kirk) qui va assister à l’exécution de l’assassin de l’un des leurs, un ancien condamné (Curtis) libéré après avoir vécu dix-neuf ans dans le couloir de la mort, et une mère (Golda) dont le fils y séjourne pour de bon.
Et en guise de bonus, l’interview éparpillée d’un universitaire local qui rappelle que les méthodes utilisées pour la plupart des exécutions aux Etats-Unis (injection létale, zyklon B.) ont été inventées par les nazis à la fin des années 1930. Aussi édifiante que puisse être cette piqûre de rappel, le plus intéressant, dans ses propos, réside dans le constat qu’il fait d’une société qui déshumanise à un tel degré le condamné à mort, que son exécution n’est finalement plus perçue comme la fin de vie d’un homme, mais comme celle d’un « moins que rien, d’un sous-homme ». Comme une société qui renierait ce qu’elle a de moins humain en soustrayant toute humanité à la personne concernée. Pourtant le film, justement, s’attache à souligner l’humanité qui subsiste toujours en ces hommes et femmes condamnés pour l’éternité (ainsi le fils de Golda, qui peint des toiles depuis sa cellule).
Le témoignage le plus touchant reste celui de Curtis, incarcéré près de vingt ans dans le couloir de la mort avant que son ADN et le FBI ne le tirent d’affaire et constatent l’erreur judiciaire qui l’envoyait à la mort. Curtis, désormais libre, vit malgré tout la peur au ventre d’être pincé par des flics rancuniers qui viendraient le chercher pour n’importe quelle raison. Aussi ne conduit-il plus en Oklahoma, tout en se barricadant chez lui dès qu’une voiture de police tourne dans son quartier. On y découvre un homme broyé par le système judiciaire américain qui peut condamner à mort un individu innocent (et la grande qualité du film étant de ne justement pas attaquer la question de la peine de mort sous le seul aspect des innocents exécutés), au point de l’empêcher d’avoir une vie heureuse et normale à sa sortie prison. Si bien que le seul plaisir qu’il peut encore éprouver consiste à marcher pieds nus dans l’herbe.
À travers ces rencontres, Gaillard et Vassault font le portrait d’une Amérique malade et perverse (l’un des membres de la famille Kirk se réjouit à l’idée de « voir un homme mourir »), et aveuglée par des lois criminelles. Le film est autant indispensable que ce qu’il raconte peut parfois être effroyable. Au détour de conversations, on apprend, par exemple, que dans certains états, un condamné à mort peut choisir la façon dont il sera exécuté (dans le premier segment du film, l’homme en question a choisi d’être fusillé plutôt que d’être « piqué »), et qu’après ces exécutions, se tiennent bien souvent des conférences de presse au cours desquelles des journalistes soulignent que la procédure s’est tenue dans le respect et la dignité du prisonnier (sic). Jusqu’à ce qu’une voix s’élève enfin pour témoigner de la violence de l’exécution.
C’est de ça que parle surtout ce documentaire : des gens qui résistent et s’élèvent contre la peine de mort, dans une indifférence souvent générale. C’est d’ailleurs de là que le titre du film provient. Honk pour « klaxonner » (Golda qui klaxonne sur des centaines de mètres devant la prison où est enfermé son fils pour se faire entendre et montrer qu’elle est là), et montrer à ceux qui sont enfermés, que dehors, on continue de penser à eux et de se battre. Pour rester humain et digne face au pire travers d’un « grand » pays.
Julien Hairault
Le film est sorti en salles depuis le 9 novembre 2011, distribué par Shellac.
Eastwood, notre maître à tous. Les quelques défauts formels d’Invictus (des ralentis malvenus, une hyperbole agaçante des émotions dans le finale) avaient certes inquiété la rédaction, mais sans fâcher. Au-delà avait par contre suscité l’an dernier bien des déceptions au sein de l’équipe : l’ami Zugasti est sans doute le seul à trouver le film bon, tandis que les camarades Nuevo et Hairault se montraient très critiques dès sa sortie, l’un sur le blog, l’autre dans le numéro 21 de notre belle revue. C’est dire si l’on attendait fébrilement J. Edgar, non pas tant pour confirmer la pente descendante du réalisateur (on a entendu de mauvaises langues en dire du mal avant même la projection ; pourquoi faire confiance à des journalistes qui critiquent les films comme ils parlent des chiens écrasés ?), mais pour le voir renouer avec une cinématographie grandiose sur un sujet propice : l’Histoire des États-Unis et (de) ses figures du pouvoir, dans un cadre éminemment divertissement parce que passionnant. Après visionnement du nouveau métrage du grand Clint, on peut affirmer que le défi narratif et formel a été relevé – une fois n’est pas coutume – avec brio et DiCaprio, qui perpétue chez Eastwood l’aura qu’il a trouvée chez Scorsese, surtout avec Shutter Island, plus grand film de l’année 2010 selon l’ami Taillard et votre serviteur.
Commençons par le factuel, Eastwood s’est entouré de ses techniciens habituels, garants d’une constante excellence visuelle : Joel Cox au montage, une institution ; Tom Stern à la photographie, une signature ciselée de film en film (et depuis Créance de sang) pour une mise en lumière où les parts d’ombre dominent parfois le champ d’investigation ; et James R. Murakami au décor, un allié solide pour installer l’ambiance feutrée et paranoïaque de cette histoire de l’un de plus puissants – et donc dangereux – acteurs de l’histoire judiciaire et politique moderne de la nation américaine.
Métrage fleuve, biopic entraînant, néo film noir dont les extravagances n’ont pas fini de soulever quelques polémiques, J. Edgar fait très bon usage du principe du flashback. Pour retracer la vie, la carrière, la mort – trois aspects qui ne font qu’un dans l’œil d’or eastwoodien – du directeur du FBI, agent omniscient, intriguant à tous les niveaux et tirant les ficelles de l’autorité gouvernementale étasunienne des années trente, quarante et cinquante, le cinéaste a fait appel aux qualités d’écriture de Dustin Lance Black. Un narrateur doué au travail orienté, déjà à l’œuvre sur Harvey Milk et visiblement à l’aise avec le portrait à double face, d’un côté à hauteur de nation, de l’autre, à hauteur d’homme. Il est évident que l’on doit au scénariste, lui-même homosexuel, le traitement, pas toujours nuancé – mais JEH était-il réellement subtil ? – de la sensibilité invertie du personnage. Outre le film de Van Sant consacré à l’un des plus grands représentants de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle, Black a aussi signé le script de Pedro, biographie du premier gay séropositif à être apparu dans un reality show sur MTV (The Real World : San Francisco). Qu’Eastwood se soit adjoint les services de sa plume pour nourrir de réalisme psychologique les troubles et déchirements qui habitaient Hoover (incarné, c’est le mot, par DiCaprio) constitue autant une preuve de culot que l’assurance d’une mélo-dramaturgie marquée et moderne, dont les coups d’éclat théâtraux (scène de ménage entre Hoover et son ami/compagnon Clyde Tolson, interprété par Armie Hammer, qui jouait les jumeaux Voss dans The Social Network) s’entrechoquent avec le classicisme élégant du Maître. Sur ce point, J. Edgar fera sans doute pouffer les plus gênés des spectateurs désarçonnés par la frontalité du script qu’Eastwood retranscrit avec un intimisme délicat mais aussi ironique, surtout lorsqu’Hoover enfile la robe de sa défunte mère, incapable de se débarrasser d’un évident désir œdipien.
Attaché à relever la gageure d’une vision exhaustive des cinquante années de règne du Directeur du Federal Bureau of Investigation, J. Edgar navigue entre passé et présent, imbriquant parfois même les temporalités avec la volonté de brouiller les repères, sinon de superposer les époques et les points de vue : voir ce plan où la mère de Hoover lui parle lorsqu’il n’est qu’un enfant pour, image suivante, retenir toute son attention alors qu’il est devenu jeune homme ambitieux mais toujours soumis au regard maternel. J. Edgar est une succession de raccords et de fondus où se chevauchent débuts et apothéose politique du personnage qui, au fil du métrage, devient figure incontournable, voire tutélaire, du renseignement étasunien : quelle géniale bien que simplissime trouvaille que celle de cet ascenseur dont les portes se ferment en 1969 pour s’ouvrir en pleine ère Truman. Une belle façon aussi d’assujettir le pouvoir présidentiel à l’influence transversale (époques, régimes, contexte) du patron du FBI. D’une fluidité rare pour notre époque, J. Edgar ne se déploie pas, attention, avec la virtuosité opératique que l’on était en droit d’attendre, du moins de la part d’un autre qu’Eastwood ; par exemple un De Palma (autre réalisateur qu’on aurait aimé voir se frotter au mythe), éventuellement un Michael Mann, qui a hélas laissé passer sa chance d’iconisation en faisant de Hoover un personnage un peu trop effacé dans son bien fade Public Enemies. Cinéaste exigeant et efficace, le Honkytonk Man d’Hollywood sait se montrer raconteur patient (certains parleront de bavardage, mais relisez donc les interventions de Hoover dans les documents en encart de la trilogie Underworld USA écrite par Ellroy), quand bien même il tourne à toute vitesse (son prochain film est déjà sur les rails, un remake de Une Étoile est née avec Beyoncé). Ainsi Hoover/DiCaprio revient-t-il lui même en off et au gré de ses disponibilités mémorielles – transformant en hagiographie la simple énonciation des faits, d’où les envolées patriotiques de Hoover face au Congrès et leurs effets larmoyants, bien évidemment formalisés par cette vision subjective (c’est l’astuce que certains critiques semblent oblitérer) – sur son histoire et ses succès policiers, de son apprentissage du métier judiciaire dans le sillage du démocrate dénonciateur du “péril rouge” Alexander Mitchell Palmer (Geoff Pierson, vu en avocat de choc dans L’Échange) à la refonte du BOI en FBI ; de la surveillance des anarchistes et militants révolutionnaires des années vingt (Emma Goldman) à la traque des ennemis publics John Dillinger, Baby Face Nelson et autres gangsters, événement déclencheur d’une réorganisation du bureau (étendue de ses pouvoirs) et de l’armement des G-Men ; de l’enquête suite à l’enlèvement puis le meurtre du bébé de Charles Lindbergh (le “crime du siècle”) aux programmes d’écoutes secrètes (frasques sexuelles de JFK) et de contre-espionnage des organisations politiques dissidentes (COINTELPRO, d’ailleurs peu développé dans le film, dommage).
C’est assurément le lien métonymique qu’entretient Hoover avec la nation US qui intéresse Eastwood, parce que plus que n’importe quelle autre personnalité politique, celle du patron de la célèbre agence fédérale américaine permet de dérouler le fil d’une histoire nationale mouvementée. Une fresque où l’écho de la grande dépression se répercute dans l’esthétique de séquences flirtant, ici avec l’esprit du film de gangsters (mise en abyme avec L’Ennemi Public de Wellman), là avec celle du film noir et du polar d’investigation (l’affaire du bébé Lindbergh), avant de bifurquer vers le thriller politique et paranoïaque des années 1970 (Les Trois Jours du condor, Les Hommes du président, etc.), ère symptomatique d’une rupture de ton qu’illustre très bien la vulgarité de Nixon. Eastwood réutilise aussi des motifs favoris, toile de fond contextuelle (la crise, comme dans Honky Tonk Man) ou appui sur des faits divers sanglants et révélateurs de la nature sombre de son pays : voir la place qu’occupe dans le film l’assassinat du petit Lindbergh, ces restes de bébé dont la découverte renvoie par exemple, de loin, aux violences faites aux enfants dans Mystic River et, de près, à L’Échange, dont les révélations criminelles s’inspiraient de l’affaire des meurtres du poulailler de Wineville.
En se déplaçant dans les deux sens et à son aise sur l’axe temporel a priori linéaire du film, le cinéaste induit aussi l’idée d’une Histoire qui se répète, Hoover transmettant ses rapports à chaque nouveau Président, et obnubilé par l’idée d’éléments subversifs récurrents (communistes, militants de gauche, mouvements d’émancipation) et par le fichage : la séquence où il fait une démonstration de sa maîtrise des données à sa secrétaire Helen Grady (Naomi Watts dans un rôle au départ attribué à Charlize Theron) aux premières heures du Bureau reste à cet égard un modèle de circulation spatiale, Hoover devenant dans une plongée embrassant les lieux, le gardien des informations confidentielles sur tous les citoyens des États-Unis d’Amérique. Pour Hoover, l’Histoire elle-même est finalement subversive, sauf à être contrôlée et réécrite par ses soins. C’est pourquoi Eastwood nous montre le personnage en quête perpétuelle d’étendue de ses pouvoirs, signe évident de la longévité du personnage. Ceci, en parallèle de la disparition progressive et totale de tout espace de vie privée, déjà très réduit au départ : avec Hoover, intime et public se confondent – d’où aussi ces superpositions, ces raccords d’un environnement et d’une époque à l’autre –, sauf pour les secrets les mieux gardés – les siens bien sûr – sur ses exploits réels (et rétablis dans leur vérité négative par Clyde Tolson lors d’une discussion finale) et ses pulsions. J. Edgar est une navigation trépidante entre passé et présent, entre gloire et déclin politique, mais surtout entre points de vue confrontés à la réalité des faits : en perturbant la linéarité de son propos et des objectifs de Hoover, Eastwood signe du même coup un manifeste contre la concentration des pouvoirs, méfiance à l’égard de l’appareil de contrôle et de surveillance de l’État, dérive dangereuse d’une volonté exacerbée de protéger les citoyens d’eux-mêmes.
Stéphane Ledien
> Film sorti au Québec le 11 novembre 2011.
Sortie prévue en France le 11 janvier 2012.
Sommet du genre et film d’horreur dépassant même la notion de film culte, Cannibal Holocaust est sorti fin octobre dans une superbe édition Blu-ray (et double DVD) “ultimate” qui restera comme un événement. Opening rend avec cette livraison ultime l’hommage cinématographique mais aussi sociologique qui lui est dû à ce chef-d’œuvre du bis italien – longs-métrages jouissifs et à petit budget, souvent réalisés en quelques jours et à l’interprétation foireuse, qui surfaient dans les années 1980 sur les hits étatsuniens de l’époque (Mad Max, Zombie, New York 1997 voire Conan le Barbare).
Une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les cassettes vidéo de la première équipe, qui renferment le terrible secret de leur disparition…
Précurseur des films pseudo-documentaires à vocation horrifique (Paranormal Activity et Le Projet Blair Witch entres autres expériences filmiques), Cannibal Holocaust fait également partie de ces œuvres rares qui, dans les années 1980, monopolisaient les discussions dans les cours de récréation des collèges et lycées (à l’instar des Dents de la mer dans les années 70 ou, à un degré moindre, de Saw dans les années 2000) et qui divisaient la population scolaire en deux catégories distinctes : ceux qui avaient eu le courage de braver l’interdiction aux moins de 18 ans frappant le film de Ruggero Deodato, et… les autres.
Choquant par la frontalité de certaines scènes (l’on assiste pèle-mêle à des scènes de viol, d’amputations, de castration), controversé et sujet aux pires accusations lors de sa sortie (véridiques à propos des sacrifices d’animaux, injustifiées à propos des sacrifices humains), Cannibal Holocaut fut le film le plus censuré de l’histoire en étant interdit de diffusion dans plus de soixante pays, et vaudra à son réalisateur ainsi qu’à son scénariste et à ses producteurs une peine de prison avec sursis.
Éprouvant pour le spectateur (il faut vraiment supporter certaines scènes telles la décapitation d’un singe et le dépeçage d’une tortue mais également la noyade d’un bébé), réaliste grâce à la qualité de ses effets spéciaux (certains acteurs furent même obligés de se montrer en public à la sortie du film tant leur mort paraissait crédible), le métrage continue trente ans après sa réalisation de fasciner. Ce Blu-ray d’exception édité par Opening permet effectivement d’éprouver les sensations paradoxales que suscite une telle œuvre, certes maline et pas si ethnocentriste qu’elle en a l’air, mêlant habilement réalité et fiction tout en injectant un zeste d’érotisme sur une bonne couche de gore, mais dont l’apparence de snuff movie à la sauce cannibale peut inévitablement écœurer – et avec la haute définition, l’effet se trouve renforcé – le cinéphile lambda.