Le FCVQ à mi-parcours : de "L’affaire Dumont" à "La Vie d’une autre", en passant par Kim Jee-woon, Giorgos Lanthimos et Brandon Cronenberg (1ère partie)

Pour sa deuxième édition, le FCVQ commençait fort jeudi 13 septembre dernier, avec la projection au Théâtre Capitole (transformé pour l’occasion en salle de cinéma de prestige, avec tapis rouge de rigueur) du nouveau film de Podz, L’affaire Dumont. Inspiré d’une erreur judiciaire tristement célèbre au Québec, L’affaire Dumont narre la mésaventure carcérale et sociale d’un modeste livreur accusé à tort de viol et de séquestration, au début des années 1990. Si l’intensité de l’interprétation suscite un émoi certain (Marc-André Grondin joue à fendre l’âme), c’est surtout dans sa propension à questionner nos institutions en général et le système judiciaire québécois en particulier, que le film retient notre attention. Ici la caméra habile et scrutatrice du réalisateur se hisse au-dessus du simple niveau dramatique, lequel se révèle d’ailleurs rondement mené et jamais misérabiliste. Vraisemblablement mû par un besoin de rétablir, via l’image, la vérité de cette terrible histoire, le réalisateur oppose probité et parodie, parfois dans le même champ : dénuement graphique pour illustrer la détresse et la pureté du couple Michel Dumont/Solange Tremblay, contre surjeu et théâtralité évidents lors des scènes de tribunal – où chaque intervenant s’enferre dans un rôle déclamé en vertu d’une présomption de culpabilité.

Même s’il abuse constamment d’arrière-plans flous pour illustrer l’ambiguïté et la fragilité d’une notion (la justice) appliquée à deux vitesses ; même s’il force le trait de l’anti-héroïsme et de la passivité de Dumont en le traitant comme une figure immobile, mutique, souvent recluse voire décadrée (Dumont se trouve rarement placé au centre de l’action) ; même s’il se tient sur le fil du rasoir d’une commisération démonstrative pendant toute la première moitié, Podz pare son entreprise d’un éclat supérieur aux productions du sous-genre que représente à lui seul "le film d’erreur judiciaire" (cf. Conviction de Tony Goldwyn l’année dernière) et évite aussi l’écueil de l’apitoiement social et familial (et pourtant, il y avait de quoi). Nerveuse, lumineuse même quand l’histoire requiert une part plus importante de noirceur, sa mise en scène travaille finalement à rétablir l’équilibre des forces en présence. En plus d’un bel hommage à la combativité de Solange Tremblay (excellente Marilyn Castonguay) pour faire acquitter son mari, L’affaire Dumont bouscule l’ordre établi et, à la manière d’un "J’accuse !" moderne, passe naturellement du drame judiciaire au pamphlet politique et, au final, au réquisitoire enfiévré contre la toute puissance des instances dirigeantes (la Cour Supérieure du Québec a rejeté la demande de compensation de Dumont en statuant que la Couronne n’avait commis aucune faute). Dans une veine similaire au Pull-over rouge de Michel Drach (1979), L’affaire Dumont fait office de contre-enquête et de dénonciation des aberrations, la grammaire cinématographique (certes non objective) venant contredire celle, biaisée, faussée, bancale, presque dictée d’avance, de l’accusation officielle et ses vices de procédure (d’où le cynisme qui émane des scènes du tribunal, et les dialogues absurdes entre la cour  – qui formule souvent mal ses questions ou tient à jouer sur les mots – et les témoins favorables à Dumont…). Du 7e art qui se met en danger en plus de remuer les tripes, et n’hésite pas à apporter les preuves tangibles, sinon d’une innocence, au moins d’une injustice flagrante.



Changement de registre le lendemain vendredi avec la projection, dans un cinéma Cartier entièrement rénové (rappelons qu’il s’agit de la seule, l’unique, véritable salle de cinéma en plein centre-ville de Québec) du documentaire français (haut les cœurs !)  Somewhere To Disappear de Laure Flammarion et Arnaud Uyttenhove. Le métrage suit les pérégrinations du photographe Alec Soth qui, dans le cadre d’un projet qu’il appelle "Broken Manual", part à la rencontre, clichés artistiques à l’appui, des marginaux les plus excentriques et reclus des étendues américaines. Sa route croise celle d’anciens hippies à la peau tannée par le soleil du désert, de libertaires illuminés adeptes d’une simplicité volontaire confinant au dénuement le plus total, d’anarchistes paranoïaques mais attachants, de laissés-pour-compte et fiers de l’être reniant l’idéologie étasunienne et la société moderne en général. Toute  une galerie de portraits de personnages hauts en couleur et retirés du monde dans des cabanes de fortune ou des grottes perdues.

Riche en rencontres étonnantes, stimulantes mais aussi inquiétantes (voir ce type barricadé dans sa maison, ravagé par les psychotropes et néanmoins hilare face à la potentielle menace de mort – ! – que représente à ses yeux le photographe), Somewhere To Disappear explore des choix de vie formant le terreau d’une mythologie de l’ascèse poussée à l’extrême. Tout l’art du documentaire de Flammarion et Uyttenhove réside dans l’imbrication des regards : Soth immortalise et fige sur papier glacé les figures marquantes (et marquées) d’une vie passée en dehors de toute contrainte sociale, tandis que les réalisateurs le capturent, lui, en mouvement (ou parfois en pleine contemplation) de captation de ces protagonistes et de cet ailleurs étranges, aux portes du réel. L’autre richesse du film vient aussi, outre son iconographie incroyable et son périple aussi dépaysant que palpitant, d’un jeu inconscient sur les paradoxes : paradoxe du champ lexical quand le sujet du documentaire – et le spectateur dans sa perception aussi – désigne ces individus comme cloîtrés alors qu’ils vivent souvent en pleine nature (hostile ou à tout le moins apprivoisée) et dans de grands espaces ; et paradoxe du champ de l’image photographique et cinématographique, qui enferme ces acteurs d’une existence en marge dans un cadre (l’objectif, le cliché photographique, l’écran), alors que leur cadre de vie, justement, semble souvent sans limites géographiques, de même que ce champ cherche à les contenir, les retenir, alors qu’ils sont en fuite perpétuelle de notre réalité urbaine et matérielle. Tableau animé aux mises en abyme subtiles et réflexives, Somewhere To Disappear est une expérience qui incite à l’introspection. Une belle surprise cinématographique en même temps qu’une découverte artistique.



Samedi soir, le festival battait son plein et dévoilait, sinon ses premiers joyaux, tout au moins ses premières prises de risque. À commencer par un film à sketches signé Kim Jee-woon et Yim Pil-Sung, Doomsday Book. Emprunt ("Carte blanche", dit le programme) au festival Fantasia de l’été dernier, Doomsday Book propose trois variations sur le thème de la fin du monde, qu’il s’agisse d’apocalypse zombiesque, d’échec humain d’accès à la spiritualité de la compassion, ou de choc planétaire. Dans un premier segment ("A Brave New World") réalisé par Yim Pil-Sung, la frénésie de notre société de consommation finit par engendrer une épidémie qui transforme la population en une horde de morts-vivants. Rien de bien nouveau sous un soleil dont la lumière horrifico-politique a déjà cessé de briller depuis quelques années. Mais il faut reconnaître que la formalisation, plusieurs crans au-dessus des productions étasuniennes du même genre, permet d’avaler facilement la pilule. Le début, surtout, joue la carte de l’écœurement efficace en rapprochant alimentation et déchets, excès et gavage, comportements compulsifs et chaos social. Après ces parallèles (ou liens de cause à effet) travaillés en forme d’images-choc (lents travellings pour une drôle de chaîne alimentaire, par exemple), le récit s’égare dans les mutation de l’antihéros et de son entourage, puis les déambulations des consommateurs zombifiés en quête de chair fraîche. Divertissant et bien emballé, mais l’impression de déjà-vu oblitère l’intérêt du spectateur.

Mis en boîte par Kim Jee-woon, le second segment intitulé "The Heavenly Creature" explore une thématique plus spirituelle. Dans un futur proche où les robots font partie intégrante de la société et du monde du travail, un robot-guide (au look très proche de celui du film d’Alex Proyas) employé dans un temple affirme être la réincarnation de Buddha. Aussitôt alertée, la compagnie qui a conçu la machine envoie un réparateur puis, après que celui-ci ait échoué à remettre l’intelligence artificielle dans le droit chemin robotique, une équipe d’exterminateurs. Un long dialogue philosophique s’engage entre le robot et les dirigeants : qu’est-ce qu’être humain ? Où commence la compréhension de l’autre, où s’arrête l’acceptation de la différence ? Et pourquoi l’homme s’acharne-t-il à détruire ce qui ne convient pas à son mode de pensée ? Tout en discourant via ses personnages, le réalisateur de J’ai rencontré le diable filme l’élévation de l’âme, ascension visuelle progressive en arrière-plan du robot tandis que ce dernier comprend qu’il ne sera jamais libre de sa spiritualité. Au départ très mécanique et froid, le filmage de Kim Jee-woon s’assouplit, s’arrondit, se déploie avec virtuosité, jusqu’à cette plongée finale comme une vision divine surplombant la petitesse d’esprit des humains. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer l’émotion des dernières scènes, mais le pari de l’empathie, très osé quand on y songe, est largement remporté grâce à une pureté plastique indéniable alliée à des dialogues forts, quand bien même l’entreprise serait amoindrie par le bavardage incessant de l’ensemble… Pour le troisième segment, Yim Pil-Sung reprend la caméra et livre "Happy Birthday", une histoire très absurde de boule de billard devenue météore en passe de percuter la Terre. Sans doute le plus décalé des trois récits, mais ici aussi, la lenteur contemplative par endroits atténue le plaisir du divertissement. Drôle – surtout dans les scènes de disputes médiatiques à l’approche du météore, quand des spécialistes s’écharpent sur les plateaux des journaux télévisés –, ce volet se pare des mêmes atours cinématographiques que le reste du film. Rien ne nous permet de bouder notre plaisir : réalisation au cordeau (on a pris l’habitude avec le cinéma coréen), jeu habité voire azimuté (les comédiens, vraisemblablement, s’amusent beaucoup), thématique flirtant avec plusieurs genres (invasion extra-terrestre, bizarrerie à la façon d’un épisode de La Quatrième Dimension, film catastrophe et aventure post-nucléaire). Cela étant dit, le rythme étrangement lent du film malgré une succession de bouleversements narratifs, n’aide pas toujours pas à rester captif.


La captivité, c’est le thème exploré par le film À moi seule de Frédéric Videau projeté après celui du duo coréen, un drame psychologique où une jeune fille (Agathe Bonitzer) enlevée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant se trouve soudain libérée par son ravisseur, Vincent (Reda Kateb, vu dans Un Prophète et Qu’un seul tienne et les autres suivront) après huit années d’enfermement. Inspiré par l’affaire Natascha Kampusch, le réalisateur dresse un tableau mélodramatique d’une situation qu’on croirait d’emblée propice au thriller. Il y a bien quelques moments de tension (surtout à travers le jeu pour le moins… vif de Reda Kateb), mais Frédéric Videau s’attache plutôt à construire un récit de l’apprentissage de cette liberté gagnée dans la patience et la douleur morale. En parallèle, il retrace les grandes lignes de la captivité de son héroïne, sa dépendance à son geôlier qui se comporte parfois presque comme un père, ou un grand frère protecteur mais tyrannique.

Drame très cérébral alimenté par des dialogues encombrants (tous les personnages argumentent à tout-va) et une ambivalence constante entre lumière d’une vie à recommencer et pénombre des lieux de claustration ou de perdition (cette nuit où Agathe cherche à semer sa psy dans les bois, en souvenir d’une balade éprouvante avec Vincent), À moi seule vaut surtout par son sujet traité plutôt finement et ses joutes verbales – un peu fatigantes à la longue il faut bien le dire. Les acteurs font ce qu’ils ont à faire, l’ambiance générale s’avère soignée et supérieure aux standards télévisuels, mais Videau ne sort pas d’un cadre purement clinique et rhétorique, assez froid. Malgré un travail de fond sur la photographie et les décors, À moi seule a beaucoup d’esprit, mais pas assez de corps. Un mal très français, en somme.



Du corps, il y en a en revanche dans le norvégien Turn Me on, Gooddammit ! Teen-movie dérivant lentement mais sûrement vers la comédie de mœurs absurde et fantasque, le film de Jannicke Systad Jacobsen nous plonge dans les émois d’une jeune fille timide mais obsédée par le sexe, qui passe son temps à appeler une ligne érotique et à se masturber au téléphone (et même ailleurs). Un jour, un camarade de classe sur lequel elle fantasme lui manifeste son attirance de façon bien triviale. Alma rapporte l’événement à son entourage mais devient la risée de tous et se fait surnommer "Alma-la-bite". Tout un programme.

Si le démarrage du film est un peu lent et inégal, l’excentricité du propos et un léger parfum de subversion viennent finalement dérider pour de bon le spectateur. Baigné de couleurs froides qui atténuent l’effervescence du propos par endroits (quelques tripotages de seins entre filles et frottements de phallus filmés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils suscitent : nuance…), Turn Me On… est un petit OVNI hilarant à partir du moment où il tombe le masque volontairement sordide de l’hypersexualité adolescente pour s’amuser des élans hormonaux de la jeunesse norvégienne. Insérées comme des vignettes en noir et blanc dans le récit et soulignées en off par son héroïne décomplexée, les pensées d’Alma sont autant de réflexions amusées et amusantes sur l’adolescence. S’y ajoute un traitement très drôle des conflits de génération (la mère outrée par les frasques de sa fille, la voisine indiscrète choquée d’être vue comme une commère mais qui rend compte dans les moindres détails des activités d’Alma). Une pellicule badine et braque qui se conclut sur une désopilante mais simple réplique échangée en plein repas de petits pois. Définitivement, la bonne surprise de la soirée. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait reçu le prix du meilleur scénario au Festival du film de TriBeCa en 2011. Allez, hop !, bande-annonce, et à demain pour la suite de ce compte-rendu.

Stéphane Ledien



"Camion" de Rafaël Ouellet

Essentiel, brut, épuré, droit, frontal. Comme son titre sans fioritures dramatiques, en somme, référent réduit à sa plus simple expression. Mais aussi sensitif, sensoriel, minéral, rustique dans le déroulement de ses panoramas (photogénie de l’est canadien, du Nouveau-Brunswick au Québec), de ses paysages sonores (application sur la toile d’une palette d’accents et de langues déclamées, chantées, revendiquées) et de ses horizons émotionnels : Camion est un voyage, une exploration des relations père-fils, une excursion-incursion dans l’âme humaine. Sélectionné pour l’édition 2012 du Festival international du film de Toronto, Camion a remporté, début juillet, le prix du Meilleur Réalisateur et le prix du jury œcuménique au 47e Festival international du film de Karlovy Vary (République tchèque) ; ceci explique peut-être cela. Une chose est sûre : voilà un drame intimiste contemplatif mais paradoxalement très mobile et, ce qui n’a rien à voir, très peu verbalisé par moments. Camion peut s’appréhender comme une métaphore de l’allée et venue entre ce que nous sommes amenés à devenir, et ce que nous sommes – d’où nous venons, socialement et humainement. Ce n’est pas pour rien que les trois personnages du film, sans appui symbolique excessif dans le texte (ils ne sont nommés que deux ou trois fois) s’appellent les Racine.

Mais commençons par le début. Dans Camion, l’excellent Julien Poulin (vieux complice du regretté Pierre Falardeau, et qui restera, aux yeux du grand public, célèbre pour son rôle de Bob Gratton) incarne Germain, un chauffeur routier gagné par la dépression après qu’il ait été impliqué dans un accident de la route qui a coûté la vie à une automobiliste. Incapable de reprendre la route, l’homme se laisse miner par la culpabilité. Jusqu’à ce que son fils Samuel (Patrice Dubois), inquiété par sa détresse au téléphone, débarque avec son frère Alain (talentueux Stéphane Breton) dans la maison familiale. Là, père et fils, tous au carrefour de leur vie, se confrontent, se chamaillent, se souviennent, et finalement se reconstruisent, au cœur de la ruralité québécoise, entre veillées et parties de chasse…
Ainsi décrit, Camion fera fuir sans équivoque le spectateur allergique aux drames familiaux – et il est vrai que ceux-ci tendent assez souvent à l’esthétique figée ou au style télévisuel vaguement contaminé par le documentaire. Mais, porté par la dynamique de son trio, la beauté de ses émotions et l’éclat de ses images, Camion échappe à la morosité inhérente à un genre rongé par la contemplation ennuyante.
Film de sensations – le quatrième de son auteur – Camion agence les correspondances baudelairiennes, synesthésies logiques d’un cinéma sachant manier les oppositions. Oppositions entre matériaux bruts et raffinés : la forêt près de la maison du père contre l’immeuble froid et high tech où travaille Samuel. Oppositions entre environnements, aussi : naturalité contre urbanité, maison familiale chargée de souvenirs contre motels anonymes où Alain fait sa vie, festivité – par exemple dans les bars – contre mutisme et recueillement, notamment dans le salon de Germain ou au sein de l’église située dans le Maine où le camionneur vient rendre hommage à la victime de l’accident. Et, bien sûr, opposition des caractères (effacé/affirmé) : d’un côté le non-dit et la discrétion de Germain et de Samuel, personnages tout en intériorité, de l’autre l’expansivité d’Alain, toujours prompt à briser les silences pesants et à introduire dans le discours général, musique et couleur verbale.

Rien n’est figé cependant dans ce récit initiatique : ainsi assiste-t-on à la transformation de Samuel, employé manutentionnaire au sein d’une compagnie, et dont le quotidien lisse, immaculé, consiste à tout nettoyer, réparer, reboucher, remplacer. Projeté dans la maison de son enfance et en contact avec la nature et ses aspérités, l’homme renaît, se réinvente, emprunte un nouveau chemin. Certes, l’idée des Racine renouant avec eux-mêmes dans la forêt a les atours d’une métaphore facile et/ou premier degré, mais Rafaël Ouellet, solide dans sa direction et sa narration, n’oublie pas d’adjoindre à sa poésie bucolique, un principe de réalité qu’illustre l’accident déclencheur, filmé en une seule prise, plan fixe et brutal sans compromis de montage ni effets ostentatoires. C’est la raison d’être, au fond, d’un cinéma filmant la vie (ici rurale, agreste, et même ouvrière à travers les métiers de Germain et de Samuel) mais sachant aussi la transcender, entre ombre et lumière : Alain, à cet égard, même s’il mène une existence d’abord nocturne, représente sans doute le personnage le plus lumineux et vient contrebalancer les mines ombrageuses de son frère et de son père. Et si Germain tue une automobiliste par accident (en fait, la conductrice le percute après avoir dévié de sa trajectoire), c’est en abattant un animal à la chasse avec ses fils qu’il revient à la vie familiale et à la transmission filiale. Oui, Camion raconte bien une histoire de famille, mais sans jamais dévier de la voie d’un cinéma aussi expressif que mûrement réfléchi.

Stéphane Ledien

> Sortie au Québec le 17 août 2012
Film distribué en salles par K Films Amérique



"Liverpool" de Manon Briand

Liverpool marque le retour derrière la caméra de la réalisatrice Manon Briand, dix ans ans après le remarqué La Turbulence des fluides – produit par Luc Besson – avec Julie Gayet et Pascale Bussières. Dans ce nouveau film lui aussi frappé du sceau du mystère, Briand déploie un talent certain pour l’observation des phénomènes de société et fait se télescoper avec efficacité et tendresse, crimes locaux et scandales écologiques internationaux, réseaux sociaux et contestation planétaire, romantisme suranné et relations humaines "2.0". Liverpool projette dans une intrigue de thriller aux accents de comédie sentimentale, une discrète employée de vestiaire d’une boîte de nuit montréalaise, Émilie (Stéphanie Lapointe, qui approfondit son jeu après une prestation plus périssable dans La Peur de l’eau) et Thomas (Charles-Alexandre Dubé), un timide rédacteur/animateur de contenus sur Internet. Elle aime parler aux gens et consulter de vraies cartes routières ; il collectionne les objets technologiques et s’invente des identités sur la toile pour honorer ses travaux publicitaires. Ils sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, mais n’osent pas s’aborder. L’adversité les réunira, après qu’Émilie, désireuse de rendre service, se retrouve embarquée dans une sombre histoire de famille, un complot filial qui en cache un autre, plus vaste et où interviennent motards violents et industriels véreux.

Solide dans ses partis pris narratifs, Liverpool se révèle visuellement ciselé : des extérieurs nuit inquiétants et aux lumières blafardes s’opposent à des séquences de jour plus légères et acidulées. Souvent l’œil se réjouit de décors bien plantés et graphiquement soignés ; le stylisme de l’ensemble s’enorgueillit de vignettes très design parfois trop appliquées pour être honnêtes – toutes ces scènes où s’immisce ouvertement la marque Apple ne manqueront pas d’agacer les récalcitrants, mais nous sommes quand même loin de l’ostentation publicitaire d’un des derniers épisodes de la saga 007. Attaché à flatter l’œil, Liverpool surprend aussi dans son équilibre stable entre polar concerné par la décrépitude du monde et comédie teintée de (trop) bons sentiments. Entre deux plans inventifs, une contreplongée pour dynamiser l’arrivée d’une voiture à l’hôtel, un emprunt aux déambulations satellitaires du web pour resituer les héros sur la route de la vérité, une flaque d’eau dans laquelle se reflète l’enseigne du club Liverpool et que vient troubler le pas angoissé de son héroïne, etc., les indéniables qualités formelles du métrage parviennent à estomper le mauvais jeu de comédiens secondaires (le gros truand Paul Peretta correspond à un énième numéro de mafieux monolithique, et le ravisseur cagoulé est un poncif de méchant de série B) et les invraisemblances d’un scénario souvent généreux avec les protagonistes : les "coups de chance" sont légion, par exemple pour retrouver des personnages perdus dans l’immensité numérique (Thomas identifie sur un réseau social en quelques minutes une jeune femme qui a pourtant plus d’une centaine d’homonymes) ou sauver les (anti)héros d’une mort certaine. Thomas écope ainsi d’un "simple" passage à tabac lorsque les motards découvrent qu’il les espionnait : une violence minorée par rapport à la réalité où sévissent des Hell’s volontiers assassins.

Malgré ses petites sorties de route de la crédibilité, Liverpool se suit avec intérêt et affection pour son duo de tourtereaux idéalistes animés d’une passion pour la vérité. L’enchaînement de séquences musclées – mais pas inutilement spectaculaires – qui culminent avec la prise d’assaut du vieux-port de Montréal par des militants écologistes et activistes de tout poil (l’effet Anonymous et Occupy Wall Street), entrecoupées d’observations amusées sur les dérives des réseaux virtuels et l’addiction aux technologies, nous capte, nous balade joyeusement de Montréal à Ottawa et, au final, nous propulse au cœur d’une réflexion sur la contestation, incontournable écho au Printemps érable et à la collusion/corruption ambiante (notamment dans l’industrie de la construction) actuellement pointée du doigt par les médias québécois. Avec une énergie communicative, Liverpool se sert agréablement de l’influence sociétale de l’activisme en ligne et des codes graphiques de la culture digitale pour faire avancer son récit. Le charme de ses comédiens principaux animés de dialogues empreints d’authenticité achève d’en faire un thriller rafraîchissant. Qu’est-ce qui fait courir le film – et le spectateur avec lui ? Sa touchante propension à conférer à des individus lambda, et non des surhommes, le pouvoir de changer les choses. Une certaine illustration de la génération descendue dans les rues ces derniers mois pour contester la politique d’éducation nationale du gouvernement Charest.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 3 août 2012
[Remerciements à Julie Moffet]



Classe de maître Jean-Claude Labrecque (et projection de "60 Cycles", "Mémoire en Fête", "Canada, pays vaste" et "Un Jeu si simple")

Bref retour en arrière entre deux projections du FCVQ. Samedi 24 septembre, c’était au tour du réalisateur et directeur de la photographie originaire de Québec Jean-Claude Labrecque d’accorder au public une classe de maître, après celle, la veille au soir, de l’incontournable Larry Clark (lequel était présent dans la salle). Une véritable leçon de technique cinématographique accompagnée de quatre courts-métrages datant des débuts du bonhomme à l’Office National du Film du Canada, comme chef-opérateur / caméraman puis comme réalisateur. Projetés dans le désordre chronologique, ses réalisations (ou co-réalisations) d’abord, ses contributions photographiques à des films livrés par de grands cinéastes québécois ensuite (ici Gilles Groulx pour qui il éclaira aussi l’emblématique Chat dans le sac), ses travaux révèlent un style visuel de haute tenue, signature élégante et alerte d’où ressort aussi un goût prononcé pour l’innovation et pour la maniabilité des images. Une culture de l’expérimentation que Labrecque confie avoir acquise dès son entrée à l’ONF (dans les années soixante), alors lieu de bouillonnement et de créativité.

C’est de cette avant-garde et de ces recherches stylistiques dont témoignent les quatre courts programmés en début de séance.
60 Cycles, seconde réalisation de Labrecque, est un documentaire sur la course cycliste du Tour du Saint-Laurent. En observateur avisé des techniques de retransmission télévisuelle de ce sport mais soucieux d’aller plus loin, Labrecque fait entrer son sujet dans le cadre cinématographique au lieu de plier sa technique à celle induite par le cyclisme. Son court-métrage est ainsi l’occasion d’exprimer une grande mobilité de l’image, établissant un parallèle naturel entre la compétition et son filmage. Travellings au plus près des coureurs, plongées vertigineuses, contreplongées audacieuses (l’objectif se substitue à la route en toute fin de film), cadrages elliptiques qui renforcent l’aspect aérien de la course (les cyclistes apparaissent et défilent en haut d’une côte, sans qu’on voie les roues toucher terre) : 60 Cycles est un exercice de style fonctionnant comme une boucle et où brillent aussi le portrait touchant de sportifs se donnant à fond (on garde en tête ces chutes et déceptions des plus malchanceux, mais aussi le sourire éclatant de ce cycliste que la caméra côtoie quelques minutes avant de remonter le cortège).
Documentaire sur la beauté et la diversité des paysages canadiens, Canada, pays vaste prolonge le propos technique de 60 Cycles : plongées impressionnantes, expérimentation poussée du grand angle et des panoramiques, filmage risqué (ce plan survolant de près — en hélicoptère — le train à Calgary et qui valut à Labrecque d’être attendu par la police à l’atterrissage). En quelques minutes, Labrecque rapproche la variété des climats et des décors naturels du pays à la mixité des techniques cinématographiques déployées. Un avant-gardisme de rigueur pour une réalisation destinée au pavillon du Canada à l’exposition universelle d’Osaka en 1970 (projection triangulaire).
Plus classique, Mémoire en Fête, réalisé par Léonard Forest en 1964, retrace l’histoire du séminaire de Québec. C’est à la fois une photographie contrastée, vivante, des lieux au moment du troisième centenaire de leur fondation, et un éclairage plus feutré de ce qu’ils furent au XVIIIe siècle. Une certaine illustration de la survivance propre au Québec, où rusticité et culture forment un tout inaliénable.

Réalisé par Gilles Groulx la même année, Un jeu simple s’intéresse au hockey et à l’équipe des Canadiens de Montréal. Devenu un classique du patrimoine cinématographique québécois, Un jeu simple dresse le portrait de véritables héros sportifs nationaux, le légendaire Maurice Richard en tête, lequel fut expulsé des séries éliminatoires par le président de la LNH après avoir frappé un arbitre en 1955. Entre captation en couleur des mouvements des joueurs sur la glace et acclamations de la foule saisies en noir et blanc, moments de jeu mémorables mais aussi tragédie (la blessure au cou du hockeyeur Lou Fontinato, les émeutes de mars 1955 suite à l’expulsion de Richard), Un jeu simple introduit une dimension spectaculaire dans le regard documentaire. C’est aussi un champ d’expérimentation dans le mariage des pellicules, puisqu’il était alors impossible d’étalonner ensemble couleur et noir et blanc.

Technicien hors pair, Jean-Claude Labrecque s’est montré aussi pointu que synthétique sur les questions de foyer, de focales, de lumière et de chimie de l’image cinématographique. Sa classe de maître, si elle fut parfois un peu trop circonscrite à la technique, permit de mesurer l’excellence de la facture du cinéma québécois des années 60. Une signature visuelle rehaussée d’histoires d’hommes et de rencontres, comme cette fois où, visitant Cinecittà, il se retrouva dans un studio voisin à ceux où tournaient chacun à part, Fellini, Antonioni et John Huston ! Définitivement, une rencontre au sommet.


Stéphane Ledien

Le Chat dans le sac, film de Gilles Groulx (1964) photographié par Jean-Claude Labrecque



"BumRush" de Michel Jetté : l’action à la québécoise

Artisan d’un cinéma d’action montréalais dont la virilité n’a rien à envier à celle des productions étatsuniennes, Michel Jetté réalise des films empreints d’un réalisme social et urbain très cru et très palpable. Le style brut qui en résulte peut dérouter voire susciter chez le spectateur le malaise d’une proximité dérangeante ; c’est un peu comme si un film d’action brutal et sans recul fictionnel aucun, faisait irruption dans notre quotidien. Et, de fait, c’est bien là le propos de Jetté. L’homme déploie des intrigues nourries de toute l’ultraviolence des rues de la plus grande métropole francophone d’Amérique du Nord, et fait s’entrechoquer ses particularismes criminels en véritable connaisseur des gangs. Surtout ceux des motards, qui après la mafia italo-canadienne, se sont emparés dès la fin des années 70 du marché de la drogue sous la bannière des Hells Angels — via leur chapitre québécois, les Nomads, dirigé par le célèbre Maurice Boucher. Après un Hochelaga (2000) justement consacré aux bikers et une Histoire de Pen (2002) concentrée sur l’aventure d’un jeune homme qui, pour survivre en prison, doit participer à des combats organisés par des bandes, Jetté a livré cette année avec BumRush sa nouvelle vision des gangs criminalisés qui sévissent dans le Montréal d’aujourd’hui.

Sorti en salles au Québec en avril 2011 et disponible en DVD depuis août, BumRush peut se prévaloir d’une sèche authenticité allant bien au-delà de la mention "inspirée de faits réels". À travers une formalisation brusque, percutante et débarrassée du clinquant propre aux films plus ludiques du genre (on n’est pas chez Antoine Fuqua), Jetté met en scène la montée en puissance d’un gang de rue montréalais, les I.B 11, bien décidé à prendre le contrôle d’un quartier autrefois dominé par les motards et les membres de la mafia. En s’attaquant au bar le Kingdom, lieu considéré jusqu’à présent comme neutre dans les enjeux de territoire âprement défendus par les uns et par les autres, les membres du I.B 11 vont se heurter au ras-le-bol de son gérant et de ses anciens compagnons d’armes, un petit groupe de doormen que dirige celui qu’on surnomme "Le Kid" (Emmanuel Auger, entre autres vu dans les sitcom Caméra Café version québécoise et Les Invincibles ; il y a plus couillu, je vous l’accorde). Pour ces vétérans de l’armée canadienne ayant officié en Bosnie puis en Afghanistan, c’est une guerre d’un genre nouveau qui se déclare à eux et qu’ils devront mener sans peur des conséquences et des pertes humaines. Un acte initial de vigilantisme qui va très vite se transformer en stratégie de la tension où pour mieux neutraliser l’ennemi, l’équipée des "portiers" bagarreurs / flingueurs n’hésitera pas à s’allier avec les Italiens et à manipuler la psychologie clanique, perverse, des membres rivaux au sein du gang des I.B 11.

Porté par la fluidité de son filmage (caméra suffisamment mobile lors des confrontations), une ambiance de série B aussi noire que crue (nous ne sommes pas dans l’actioner rigolard), BumRush ne cherche pas à se poser comme le Roadhouse (mais si, souvenez-vous, le film de Rowdy Herrington avec Patrick Swayze) du Québec. Tant mieux ou pas, là n’est à vrai dire pas la question. Dans ses recherches d’un réalisme grinçant, assez divertissant mais toujours inquiétant (la conclusion finale du flic demi-frère du gérant du Kingdom, résume assez bien le pessimisme général vis-à-vis du crime organisé), le film de Jetté rappelle, mais en mieux maîtrisé, les tentatives visuelles sombres et torturées d’un Baise-moi (sur un tout autre sujet, c’est certain). On pense aussi, de loin, au Rue Barbare de Béhat, sauf que les combats sont ici bien mieux chorégraphiés ; la bonne influence du cinéma US se ressent dans chaque plan, les moins ciselés (champs et contrechamps sur des acteurs pas toujours charismatiques dans l’expression des émotions) étant toujours rattrapés par un sens de la narration brutale et, bien sûr, roborative.
Dans un déferlement de violence, y compris sexuelle et psychologique, les anciens tankistes menés par Le Kid distribuent les coups autant qu’ils en reçoivent, jusqu’à un interrogatoire sanglant aux trois quarts du film, et la vengeance finale où la poudre parle peu, mais bien.
Même s’il comporte des défauts (quelques plans et cassages de gueule plutôt… casse-gueule, justement, sur le plan visuel), même s’il n’est pas dénué d’une certaine austérité par endroits (quelques répliques ampoulées, quelques regards un peu creux), BumRush opte pour ce qu’on pourrait appeler le choc de la réalité augmentée. La narration désabusée, et en off s’il vous plaît, du flic ami du quintette, l’introduction très "harboiled" de chaque personnage du groupe (un lutteur, un videur / artiste martial, etc.) et l’esthétique rock’n'roll de certaines séquences même ultra brèves (la sortie de prison du chef des bikers s’apprêtant à reprendre son territoire, la découverte par le flic d’un nouveau cadavre dans une benne des bas fonds) flirtent avec les films des gangsters de trempe plus qu’acceptable : carrément appréciable. Idem pour la façon qu’a Jetté de capturer la nuit dans ses filets cinématographiques. Des plans aériens de gratte-ciels illuminés somme toute très habituels même dans les polars de seconde zone, mais qui flattent l’œil avide de ces chromos urbains favorisant l’appropriation du genre. Dernier point, le chef des I.B 11 est interprété par le rappeur Bad News Brown, assassiné à Montréal en février dernier ; caractéristique extradiégétique si l’on peut dire, qui ne fait que renforcer le réalisme dont fait preuve Jetté dans cette peinture sans concessions — sauf celles, peut-être, qu’il effectue en toute conscience pour le plaisir spectatoriel le plus basique, pour ne pas dire reptilien.



Stéphane Ledien

> DVD disponible à la location et à la vente en zone 1 au Québec



"Pour l’amour de Dieu" de Micheline Lanctôt

Religion et triangle amoureux sont-ils cinématographiquement conciliables ? Le corps du Christ et la tentation charnelle font-ils bon ménage dramatique ? Les questions soulèvent un paradoxe suffisamment accrocheur pour que la réponse commune penche vers un oui enthousiaste. C’est peu dire que le danger de l’intimisme fermé sur lui-même guettait pareil projet filmique. L’actrice-réalisatrice Micheline Lanctôt a relevé le défi sans tomber dans le piège d’un film visuellement étriqué ni esthétiquement étouffé sous le poids de velléités d’auteur anti-spectaculaire. Celle qui fut un temps la compagne de Ted Kotcheff — qu’elle avait rencontré sur le tournage de L’Apprentissage de Duddy Kravitz (avec Richard Dreyfuss, Jack Warden et Randy Quaid) en 1974 — continue en 2011 de marquer, devant comme derrière la caméra, le cinéma québécois d’une empreinte bien particulière, où se mélangent refus des conventions (passionnée par le langage cinématographique, Lanctôt évite coûte que coûte de sombrer dans le systématisme désincarné du champ-contrechamp) et tendresse du regard (lequel sait aussi se montrer incisif sur les époques visitées).
Pas toujours dénué d’une certaine pesanteur (volontaire mais intrinsèquement contagieuse pour la formalisation et la perception spectatorielle), Pour l’amour de Dieu (onzième long-métrage de la réalisatrice si l’on tient compte de ses livraisons télévisuelles, Les Guerriers avec Patrick Huard et le documentaire Le Mythe de la bonne mère) ne déroge pas à cette règle des bouleversements (de l’image comme des émotions). Il faut dire que le sujet du film en facilite l’appréhension dans ce sens. L’histoire nous fait partager le premier coup de foudre de Léonie, 11 ans, tombée sous le charme du Père Malachy, un prêtre dominicain en visite dans l’école où elle est élève de 7ème année. Le trouble de la fillette n’en est que plus fort lorsqu’elle apprend que Sœur Cécile, une religieuse qui lui apporte amitié et réconfort, est elle aussi amoureuse — évidemment de façon plus adulte, avec émois charnels. Des tourments du cœur pour Léonie et du corps pour Cécile, que le contexte social n’arrange pas : nous sommes dans le Montréal de la fin des années 50, à une époque où l’instruction francophone est placée sous l’autorité — pour ne pas dire le joug — de l’Église catholique. Une période dite de "Grande Noirceur", amorcée dès l’Après-guerre et abolie avec la mort du premier ministre du Québec Maurice Duplessis en 1959 ; autant dire un âge de conservatisme extrême renforcé par l’intégrisme des milieux cléricaux.

Chronique douce-amère aux antipodes de la nostalgie béate (il y a une part d’autobiographie dans cette histoire de petite fille pleine de piété soudain éprise d’un prêtre), Pour l’amour de Dieu inclut aussi dans son mouvement temporel un bond de 60 ans "en avant" (donc dans le présent) au cours duquel Léonie, devenue personnage médiatique (Lanctôt elle-même) retrouve le journal intime de son enfance où elle avait consigné, et même dénoncé (ce qui causa presque l’exclusion des deux tourtereaux incriminés), cette histoire d’amour sacrilège. Adoration qui se clôt, quand on y songe, là où commençait, dans un tout autre registre, celui de L’Amour humain de Denis Héroux (1970), un drame érotique avec Louise Marleau et l’acteur français Jacques Riberolles dans les rôles d’une religieuse et d’un vicaire qui défroquent et se marient. Loin de l’effet scandale du film de Héroux, la pellicule de Lanctôt flirte avec le délit d’impiété, l’iconoclastie de situations où la foi comme la ferveur religieuse se trouvent mises à mal, éprouvées dans leur chair, ébranlées dans leur certitude. Le défroquage, du point de vue de Lanctôt, n’existe que dans le doute du corps et s’exprime via un symbolisme vestimentaire ou gestuel, Cécile se mettant nue avec lenteur en prenant conscience du désir qui l’habite, contrepoint au rituel au cours duquel Mallachy enfile ses habits sacerdotaux. Tout ensuite, après la révélation de ces pensées "impures", partagées en privé (confessions de Cécile à Mallachy) puis dévoilées — via la mainmise sur une lettre de Cécile et le journal intime de Léonie — aux autorités religieuses de l’école, converge vers une rédemption.

Léonie âgée reçoit son ancien journal, véritable réceptacle de souvenirs marquants quasi-sacramentel, des mains d’une Sœur Cécile septuagénaire et toujours au service de Dieu, toujours, aussi, animée d’un amour refoulé, transcendé (une nonne âgée interprétée par Geneviève Bujold : Cécile jeune — la comédienne Madeleine Péloquin — ressemble d’ailleurs incroyablement à l’actrice dans ses débuts chez Resnais, De Broca et Malle). Le dernier tiers du film, formellement moins éloquent, plus factuel mais marqué par cette bienheureuse présence de Bujold, s’attache à la mise en images émouvante de cette réparation d’une erreur d’enfance (que la Sœur a pardonnée) et du rapprochement, au moins dans l’affection et l’étreinte, de deux êtres que l’Église a séparés toute leur vie au nom de la morale plus qu’en vertu d’une spiritualité qu’ils n’avaient jamais bafouée. Conclusion bouleversante c’est vrai, mais où l’on perd de vue la peinture saisissante, anticléricale (mais non anti-religieuse) de l’année charnière 1959 vécue de l’intérieur des systèmes, scolaire et ecclésiastique. La résolution sentimentale (à défaut d’un accomplissement physique) à laquelle contribue Léonie âgée, apporte aussi un soupçon de légèreté à ces lourds chemins de croix empruntés une heure durant ; le décalage du clin d’œil et de la réplique finals (l’irruption du mouton, l’interrogation christique) s’oppose au rigorisme et à l’obséquiosité de la foi illustrés pendant tout le métrage (mais nuancés en ce qui concerne Léonie fillette, puisqu’une amusante théâtralité — naïveté de l’enfance face à la croyance et à la toute puissance spirituelle — s’insinue dans ses dialogues récurrents avec Jésus, figure monolithique auréolée d’une délicieuse ironie). Rigueur morale et religieuse de l’époque dont la mise en scène constitue, assurément, le point fort du film de Lanctôt.

Pour l’amour de Dieu, au détour de quelques répliques assassines (celles de la mère de Léonie surtout) sur la religion catholique, n’exclut pas une critique des autorités — ecclésiastiques et politiques, les deux étant alors mêlées — de l’époque, qui inculquaient la culpabilité (et la privation : de désir, d’affirmation, de savoir) comme valeur de vie, de dénuement pur. Ainsi Lanctôt capture les protagonistes de cette histoire d’amour interdite dans des cadres de plus en plus en resserrés, transpirant la claustrophobie (d’un confessionnal, d’une chambre perçue comme un cloître), et les photographie souvent en clair-obscur. À tel point qu’après sa première moitié, le film devient écrasant, oppressant. L’amour est lumière dans cette période sombre de Grande Noirceur. Lumière et obscurité : on peut aussi y voir l’opposition entre cinéma et Église, rapport d’autant plus signifiant (et imbriqué) que pendant longtemps (jusqu’à la réforme et la laïcisation de l’enseignement au milieu des années soixante), l’Église québécoise exerça une censure sur le cinémavia les films notamment projetés dans les ciné-clubs des écoles —, art majeur que les milieux cléricaux percevaient comme corrupteur. Dans le champ de vision de Lanctôt, l’amour du cinéma éclaire l’amour du prochain.



Stéphane Ledien

> Sortie en salles au Québec le 02 septembre 2011



"Die" de Dominic James

Depuis que la franchise Saw (titrée Décadence au Québec) se déploie sur les écrans avec le succès (bien injustifié de notre point de vue) qu’on lui connaît, les copies carbone et autres ersatz parfois plus sadiques, parfois plus stupides, parfois plus sadiques ET stupides à la fois (I Know Who Killed Me de Chris Sivertson — son film The Lost était pourtant bon, nom d’un chien — grand gagnant des Razzie Awards 2008) que la pellicule originale de James Wan et Leigh Whannell, ne cessent d’envahir les salles obscures et les rayonnages des vidéo-clubs. Hostel d’Eli Roth, Captivity de Roland Joffé — pour ne citer que les plus "fameuses" de toutes ces déclinaisons absolument dépourvues de sens cinématographique — les torture-flicks s’enchaînent avec la régularité de la coupe d’une scie circulaire, s’évertuant à ne retenir du genre remis au dégoût du jour par le duo Wan-Whannell, qu’une surenchère graphique et une mise en perspective ludique de la cruauté humaine, aux relents, il faut bien le dire, moralisateurs particulièrement nauséabonds (sous couvert, un comble, d’offrir un divertissement d’horreur très basique et "décomplexé" : et si c’était justement tout le contraire ?). Bref, inutile d’en parler plus longuement, on l’aura compris, le gore et l’horreur "à la manière" de Saw constitue l’une des pollutions les plus nocives du paysage cinématographique fantastique actuel. La franchise mondialement exploitée (avec une cadence industrielle) chaque année par Lions Gate Entertainment ayant rapporté, au total, plus de 870 millions de dollars, on peut même parler d’une catastrophe écologique pour l’ensemble de "l’écosystème" du 7e Art.
Au petit jeu du sadisme auréolé d’une certaine morale réactionnaire et saupoudré du concept de "cobayisation" de l’être humain, le réalisateur canadien Dominic James, déjà croisé ici même lors de la sortie de son second long-métrage Angle Mort, se prête et se montre, non sans un savoir-faire visuel notable, d’une efficacité qui évite de le classer de facto dans la même catégorie que les tâcherons Darren Lynn Bousman, David Hackl et autres Kevin Greutert. Premier film du Montréalais, Die (Six en version française) sort ce vendredi 12 août sur les écrans de Québec et, gros handicap, ne peut empêcher le spectateur, dès le visionnement de sa première bobine, de songer à l’influence de Cube, des Saw et du plus intéressant Killing Room de Jonathan Liebesman. Co-production italo-canadienne où officient avec conviction malgré une écriture de caractères très artificielle Elias Koteas (au-dessus du lot) et Caterina Murino (vue dans la série XIII), Die s’intéresse à l’histoire de six protagonistes emprisonnés à leur insu et soumis au jugement d’un psychopathe omniscient. Ce dernier expérimente auprès d’eux un concept assez cruel du destin régi par le lancer du dé, un jeu de hasard pouvant conduire à la mort ou à la rédemption/renaissance prêchée par leur geôlier…

Personnages dépressifs et rongés par la culpabilité, tueur érigé en autorité morale suprême (et, entre nous, plutôt contradictoire, comme dans les Saw), règles d’un jeu fonctionnant comme piège mortel, précision achalandée du mécanisme de mise à mort, ambiance sombre post-Seven et forcément mortifère… : Die aligne les archétypes du genre avec une application évidente du manuel horrifique. Le Maître du Jeu se veut magnétique sous des dehors doux et inoffensifs à la manière d’un John Doe transcendé par Fincher mais ici brossé sans profondeur (l’acteur manque de charisme, ce qui n’aide pas) ; l’enquêtrice est déterminée "coûte que coûte" (comme toujours, n’est-ce pas) et résout l’intrigue alambiquée (pas si bête, en soi) en un temps record ; son chef passe quant à lui son temps à lui répéter "rentre chez toi", cliché du supérieur hiérarchique aveuglé par le confort de sa position, incapable de focaliser sur les indices et coïncidences probants que son agente rassemble sous son nez.
La faiblesse de Die provient assurément de son scénario (signé Domenico Salvaggio) troussé avec la ferveur d’un fan des franchises sus-citées (pour preuve, cette séquence des "litres de sang", qui rappelle furieusement le "clou" du 5ème opus sawesque) et très enthousiaste à l’idée de s’inscrire dans la tendance du torture-flick version plus psychologique (mais avec des mises à mal physiques quand même, sinon cela n’attirerait pas le chaland). Les dialogues comme le jeu des interprètes font obstacle à la crédibilité du récit, mais la formalisation soignée relève le niveau de l’ensemble. Au fond, comme pour Angle Mort dont l’originalité n’était pas la première qualité (depuis, le scénariste Martin Girard s’est d’ailleurs complètement désolidarisé du métrage : un signe ?), le style visuel de Dominic James ne fait pas défaut au genre qu’il sert avec pragmatisme et une très bonne connaissance des canons esthétiques de ce type de série B : cadrages adaptés à l’intensité (plus ou moins) dramatique, variété des plans, resserrages visuels sur le cœur de l’action au moment opportun, montage fluide, clair, tendu. Dire que c’est suffisant reviendrait à nier les faiblesses et largesses (c’est généreux mais pompeux, soyons clair) d’un script basé sur une histoire pourtant bien pensée (cette idée d’un gourou new age et fils de riche créant une idéologie confinant presque à une religion du hasard) ; mais : c’est filmé avec une grammaire appropriée et expurgée des excès chaotiques qu’on voit trop étalés sur la pellicule ailleurs (exit le hachis visuel plus en vogue que jamais), et qui ne demanderait qu’à pouvoir s’exprimer via un scénario à la hauteur de son vocabulaire.

S’inscrivant dans le courant des productions axé sur l’impact du machiavélisme mis en place plus que sur la profondeur d’un univers particulier (qui se résume, ici comme ailleurs, à une prison/salle de torture, lieu d’expression et d’expiation d’un salmigondis d’aphorismes sur l’existence et la justice humaine), Die occupe momentanément le terrain de jeu des Saw et des sous-réalisations qui entourent leur actualité. Pourquoi pas, mais le marché se révèle, on l’a dit, déjà bien trop saturé à notre goût. La production, non-américaine notons-le bien, s’avère en tout cas maligne (à défaut d’être intelligente) car assez concurrentielle alors que culturellement moins offensive. Techniquement, James tire parti d’un budget qu’on sent serré mais dévoué aux démonstrations de force de son protagoniste tortionnaire (et cela fonctionne, disons, à peu près correctement) et sait maintenir l’attention — et la tension, malgré une psychologie basique, primaire (pour preuve, la crispation réelle du spectateur face à l’impunité du tueur et face, aussi, à la passivité — exception faite du flic désillusionné — de ses prisonniers). Le tout forme donc un spectacle honorable (et, on le répète, de bonne facture visuelle), mais absolument pas mémorable, jusqu’à une déviation plus captivante vers l’idée d’un complot et d’une culture souterraine : aux trois quarts du film (sinon plus tard encore), ces vignettes inquiétantes de fidèles encapuchonnés rehaussent l’intérêt narratif du projet et lui permettent de sortir des codes préfabriqués du torture-flick. Dernière valeur ajoutée d’un petit film réalisé avec une véritable honnêteté technique et esthétique, quand bien même elles se révèlent insuffisantes à la postérité du titre, y compris dans son genre très codifié.

Stéphane Ledien

> Lire aussi notre "brève rencontre" avec le réalisateur Dominic James et notre chronique du film "Angle Mort".

> Die sort ce vendredi 12 août à Québec et sera distribué en France par Wild Side



Dominic James, réalisateur de "Angle Mort"

2011 ne sera pas seulement l’année de ses 35 ans pour le réalisateur montréalais Dominic James ; ce sera aussi et surtout celle de la consécration de sa signature visuelle avec la sortie, en cette fin de mois de février, de son second long-métrage Angle Mort, thriller/slasher/road movie que nous avons chroniqué ici même la semaine passée. Cerise sur le sundae, Die, son film d’avant toujours inédit, devrait être distribué au Canada dans les mois qui viennent. Des incursions fortes, même si loin d’être des coups de maître, dans des genres où tension psychologique et horreur physique se télescopent selon les leçons dispensées par la mise en scène d’Hitchcock (référence avouée mais pas aussi clairement identifiable que l’homme le déclare), mais aussi par les études en arts dramatiques à New York puis les cours en cinéma que le jeune Dominic a suivis à Atlanta et Los Angeles avant sa solide carrière de réalisateur de vidéoclips, et avant le court mais très remarqué Lotto 6/66
Brève rencontre avec un habile artisan du film de psycho-killer où le hors-champ l’emporte sur le gore et le jeunisme façon Dimension Films des années 2000.



Versus : Une question prévisible pour commencer : quelles sont tes influences ? Y compris par rapport au genre (thriller mais aussi slasher, je dirais) que tu abordes avec Angle Mort ?

Dominic James : Pour te répondre de façon indirecte, je dois te dire qu’avant Angle Mort, j’ai réalisé Die, un film très psychologique. Angle Mort rappelle quelque chose de plus physique. Un film de cinéma qui s’assume dans ses effets et qui trouve son équilibre. Je veux dire qu’il respecte les attentes de ses producteurs et de son public, mais avec un équilibre humain qui n’est pas forcément courant dans les thrillers. Tu lâches tes personnages sur une route rocambolesque et tu facilites l’identification du spectateur au couple de héros. Il fallait s’en tenir à une ligne directrice et livrer une véritable expérience de cinéma.

Versus : Et donc : tes références ? (sourire)

Dominic James : Je suis influencé par des films que je qualifierais "de signature", très visuels et qui amènent le spectateur dans un trip hypnotique. Hitchcock et son croisement d’histoires à la Fenêtre sur cour reste ma référence. Mais j’ai aussi beaucoup pensé à Jaws (Les Dents de la mer), avec cette force plus "dark" qui s’acharne sur les personnages, et surtout avec le score musical associé au tueur.


Versus : Personnellement, j’ai beaucoup pensé au Halloween de Carpenter, qui reste un maître-étalon du genre ; je vois plus ton film comme un slasher, une variation sur le thème du psycho-killer sans visage dans ses meilleures illustrations. Carpenter disait qu’il n’est pas utile de montrer un couteau pénétrer la chair car on sait l’effet que cela produit, il jouait beaucoup avec le hors-champ et son film est l’exemple de l’horreur sans effusions de sang (ou très peu). Je trouve que tu rejoins cette approche, avec une volonté de laisser le spectateur imaginer le meurtre – ou alors tu montres ces meurtres sans spectacle excessif.

Dominic James : Je ne suis pas fan d’horreur ni de gore. J’aime le cinéma sans effusions. Ma référence première dans le genre "expérience de la peur" va vers le Alien de Ridley Scott et aussi vers le troisième volet réalisé par Fincher. Des films qui te laissent imaginer le monstre. Après il faut reconnaître qu’Angle Mort est un film à petit budget donc les limitations visuelles viennent aussi de ce défi économique. Le but est de faire monter la tension sans jamais trop en montrer. Je tenais à tout mettre en place autour du personnage de Miguel, le tueur interprété par Peter Miller. Avec plus de moyens, j’aurais sans doute poussé narrativement plus loin les exemples de tension.

Versus : Comme cette scène d’introduction qui aurait pu montrer le tueur pousser la voiture des jeunes sur le passage à niveau pour qu’ils se fassent écraser par le train…

Dominic James : Exactement.

Versus : Tu sembles accorder de l’importance à l’humanité de ton tueur ; on verrait presque des larmes perler dans son regard lorsqu’il s’attaque à ses victimes. Et en même temps, je le vois très froid, une machine à tuer à la Michael Myers qui suscite la plus grande peur rien qu’à travers un échange de regards, et pour cause…

Dominic James : C’est ce que je cherchais, oui, et c’est appréciable de savoir que le spectateur l’identifie et le ressente comme tel. Je voulais un équilibre entre sensibilité humaine et monstruosité. Sur le papier, tu as un monstre, un tueur mais qui est aussi un grand brûlé. D’ailleurs la première fois que nous avons tourné des essais caméra, quand Peter s’est promené maquillé, le regard des gens alentour était hallucinant, très troublé. Peter se sentait tout "croche", il me disait "ç’a pas d’bon sen’ !". La clef, l’attrape, vient de là. Il y a compassion en même temps qu’immense frayeur. Tu sens la douleur humaine dans les yeux d’un gars brûlé comme ça. On obtient ainsi un film qui génère une nouvelle énergie à chaque visionnement.

Versus : De là, l’importance des regards, et de la peur extrême que tu filmes finalement à travers ceux des victimes…

Dominic James : Oui, je suis parti du principe qu’il fallait créer une connexion des regards, d’où le tournage en anamorphique. je tenais à raconter cette histoire, aussi, depuis le point de vue du personnage de Stéphanie (Karine Vanasse).

Versus : C’est aussi à travers son point de vue que tu instaures véritablement ce climat de peur et que tu tords le concept du tueur masqué – puisque tu le "démasques", le dévoiles clairement dans un contrechamp qu’on pourrait dire subjectif, emprunté à la vision de Stéphanie.

Dominic James : Oui, pour moi tout tourne autour de cet échange de regards ; c’est ce qui provoque la poursuite, d’ailleurs.

Versus : En parlant de poursuite : il y a clairement un aspect road-movie, on roule avec les personnages sur les routes d’un paradis exotique qui devient rapidement un enfer. Mais pourquoi cette sortie de route, cette bifurcation narrative avec l’épisode de la ferme où l’on entend des cochons se faire égorger ? C’est hors-sujet en plus d’être hors-genre, non ?

Dominic James : L’intérêt vient des petites tournures qui changent le cours de l’histoire. Cette scène, c’est un cheminement pour que le tueur les rattrape, elle correspond au besoin de réalisme spatio-temporel. Je déteste ces films où pendant que des protagonistes s’enfuient, le tueur, scène suivante, n’a pas bougé d’un pouce : on le retrouve juste en train de se remettre en route !

Versus : D’accord, mais là, on tape dans le grand-guignol, quand même. J’ai trouvé ça dommage, et pas très approprié par rapport au reste du métrage. C’est une contrainte de scénario, de production, une volonté de plaire aux jeunes élevés devant les remake de Massacre à la tronçonneuse ?

Dominic James : Un choix personnel, vraiment. Cette séquence est très cubaine, on a trouvé cette ferme telle quelle, en faisant nos repérages. Je me suis dit que c’était propice à une atmosphère de perdition ; ça a de l’impact. Et j’aime les clins d’œil aux univers, oui. Ça te garde dans un genre qui déborde un peu ; les personnages sont dans le chaos total, ça n’a pas de bon sens ! Sur le papier, c’était beaucoup plus basique, sans détails "graphiques". Je crois que le tueur devançait les héros, donc j’ai pris le parti du défi logistique. Je tenais à ce qu’il y ait du sens, une logique de parcours.

Versus : Et concernant la toute fin du film, ce petit clin d’œil qui veut nous dire que "ça n’est pas fini" : même volonté personnelle ou respect d’une règle disons… plus commerciale ?

Dominic James : J’ai voulu finir le film sur la scène de l’antre – que j’aime beaucoup. Mais en visionnant cette fin initiale, je me suis rendu compte qu’il fallait que je privilégie un closure émotionnel, quelque chose qui nous permette de revenir aux héros. Tu as raison, ça ne sera jamais vraiment fini pour Éric et Stéphanie : chaque fois qu’ils entendront un diesel, ils ressentiront la peur qu’inspirait le tueur au volant de son pick-up. Je ne le vois pas comme un indice de sequel, c’est juste un petit truc pour finir sur un phénomène psychologique. Je considère que cela satisfait aussi les attentes du public qui veut savoir ce que le couple va devenir après cette épreuve. Tu sais, je revendique Angle Mort comme un film de commande qui se doit aussi d’être au service du public. Le tout est d’être capable de sortir de l’équation purement commerciale quand c’est nécessaire…



> Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> Angle Mort est sorti en salles au Québec le 25 février 2011



Court-métrage Lotto 6/66 de Dominic James


Bande-annonce de Angle Mort



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"Angle Mort" de Dominic James

"Toute société a les films qu’elle mérite" avait dit Mathieu Kassovitz après la sortie en France de Seul contre tous. La déclaration, qui valait d’abord comme tour de passe-passe critique en guise de soutien au long-métrage enragé de Gaspar Noé, soulève en filigrane l’idée du genre de production qu’un cinéma national peut endosser, mises en chantier ou exploitations en phase ou non avec son Histoire, sa culture, son public. Si l’on sait le 7e Art français peu porté sur l’horreur ou même le thriller à tendance "images choc" (Haute Tension d’Alexandre Aja reste une exception, relativement récente, salvatrice), on peut en revanche voir d’un œil un peu plus optimiste l’approche du genre côté Québec, ce qui relève le niveau de "l’horreur francophone" sur grand écran (en plus de l’apport majeur du Belge Fabrice du Welz). 5150 rue des Ormes et Les 7 Jours du talion constituent les preuves récentes d’une cinématographie horrifique locale particulièrement marquante et compétitive au regard du foisonnement de productions que livrent à ce niveau les studios étatsuniens et asiatiques – pour ne parler que des plus dominants.
Nouveau titre venu apporter sa pierre à ce modeste mais notable édifice, Angle Mort de Dominic James (réalisateur originaire de Montréal qui signe là son second film après Die, un Killing Room-like avec Elias Koteas) propose une variation efficace sur les archétypes du slasher et du road movie meurtrier. Fait intéressant, Angle Mort est produit par André Rouleau, l’homme qui contribua précieusement à des films de genre français sinon très bons, au moins potentiellement subversifs (Mesrine : L’instinct de mort pour le très bon, Krach de Fabrice Génestal pour le reste) mais aussi aux pellicules mouvementées respectivement américaine et canadienne que furent Bataille à Seattle (Stuart Townsend, 2007) et Funkytown (2011), chronique des années disco à Montréal (réalisé par Daniel Roby, à qui l’on doit aussi La Peau blanche, vu à Gérardmer en 2005 et évoqué dans nos colonnes). S’agissant de la position du thriller dans le paysage cinématographique de la Belle Province, Rouleau comme son jeune réalisateur se montrent unanimes : "c’est un genre qui a très peu été exploité dans le cinéma québécois", un film "comme on en fait rarement au Québec"(1). La perception rejoint celle qu’amateurs éclairés et critiques curieux de la question émettent de l’autre côté de l’Atlantique pour le cinéma hexagonal, ce qui constitue une autre raison pour votre revue désormais franco-québécoise (eh oui !), d’aborder Angle Mort avec enthousiasme – mesuré car le film n’est pas parfait et recycle, il faut bien le dire, les poncifs habituels du genre.

Situé dans une république fictive de l’Amérique latine ("Santagio", qui évoque autant Cuba – où le tournage eut vraiment lieu – que le Chili) Angle Mort confronte un couple de Montréalais à la dérive, Stéphanie (Karine Vanasse, bientôt à l’affiche de Switch de Frédéric Shoendoerffer aux côtés d’Eric Cantona) et Éric (Sébastien Huberdeau, vu dans Les Invasions barbares) à un tueur pyromane (Peter Miller) qui les prend en chasse sur les routes désertiques de leur lieu de vacances, paradis ensoleillé devenu cauchemar de feu. L’idée en soi ne transpire pas l’originalité, le scénariste Martin Girard préférant se concentrer sur l’impact des attaques perpétrées par le croque-mitaine, cousin lointain et silencieux de Freddy Krueger et du cisailleur du calamiteux Cut (Kimble Rendall, 2000). Conscient des réminiscences graphiques que porte le projet, Dominic James choisit de filmer les meurtres de façon frontale mais les tempère par une utilisation étonnante du hors-champ, un parti pris qui contraste avec la surenchère gore d’ordinaire déployée dans ce domaine, et transgresse même les règles élémentaires des productions de cet acabit, puisque l’effet choc tant attendu dans l’exposition (séquence pré-générique qui retient les leçons du Halloween de John Carpenter et s’attarde sur l’instant d’avant le meurtre et non son "pendant" sanglant) n’irradie jamais l’écran. Dans sa volonté de ne pas affubler le tueur d’accessoires grand-guignolesques (tranchants par exemple) propices à un massacre en grandes pompes (autre choix judicieux), James prive bien évidemment le spectateur amateur du boogeyman Jason Voorhees ou de tout autre célèbre assassin masqué du cinéma – véritable cliché par ailleurs jouissif de l’horreur pelliculée (Scream et consorts) – d’une satisfaction premier degré et cathartique face à un spectacle de mort mis en scène avec l’hyperbole de rigueur. Conscient d’emprunter à de trop nombreux autres films (le pitch peut autant évoquer Duel qu’une Virée en enfer et l’excellent et récent Hush de Mark Tonderai, découvert dans la sélection géromoise de 2009), Dominic James resserre l’étau de brutalité sur les motivations de son pyromane et revisite le concept du psycho killer sans visage (les maquillage sont signés Adrien Morot, une pointure vue à l’œuvre sur Planète Hurlante de Christian Duguay ou The Fountain d’Aronofsky), inquiétant personnage défiguratif dont les agissements criminels rejoignent à la fois les origines (le commencement de tout), et la fin – bonne idée du feu comme fil rouge, leitmotiv anxiogène par lequel se propage la peur du tueur et du film tout entier, comme une traînée d’essence qui s’embrase avec le craquement d’une allumette, après celui, plus sec, d’une nuque brisée.

Si Angle Mort s’apprécie à l’aune de ses partis pris quelque peu décadrés par rapport aux slashers nord-américains, il s’engage aussi, il faut l’avouer, sur la voie d’une intrigue aux ressorts largement éprouvés, y compris dans le tout-venant de la production horrifique contemporaine. C’est toujours le réflexe du fameux "comme par hasard" qui saisit le spectateur face au grippement forcé de la mécanique narrative, quand Éric, par exemple, referme mal le coffre de la voiture, acte d’inattention qui pourrait bien lui coûter cher. C’est aussi l’incrédulité qui nous assaille face à des personnages secondaires, caricatures de victimes toutes désignées d’une force du mal supérieur à tout – sauf peut-être à leur bêtise monumentale : cette latina sexy vulgairement aguicheuse, trop "mouillée" (!) par l’orage qui éclate soudain pour ne pas finir trucidée dans les toilettes, ou ce poivrot au volant de sa voiture que l’objectif de la caméra pourtant dénué de morale apparente, condamne d’emblée à une mort certaine. Sans compter la passivité de son héros (le rôle d’Éric est moins bien écrit que celui de Stéphanie, c’est un fait), quand il ne s’agit pas de sa futilité dialogique ("la police !" s’exclame-t-il en voyant l’agent Pedro se ranger derrière lui…). Désireux de se conformer à un cahier des charges du genre très, trop, balisé (d’où ces indices appuyés, notamment lors du générique), James en ajoute là où il ne devrait pas avec cette scène "de la ferme", coup de coude avec clin d’œil appuyé au spectateur qui réclamerait (à tort !) sa dose de terreur bouseuse, une convocation inutile de l’iconographie redneck digne d’un Massacre à la tronçonneuse nouvelle génération (pas vraiment la meilleure, donc). De même, l’épilogue tente maladroitement de relancer une dernière fois la peur sensorielle qui habitait tout le film, en vain et pour cause : il n’apporte aucune suspension du récit, juste le sentiment d’un soubresaut obligé, tic de réalisation (et d’écriture ?) qu’on imagine disparaître de la technique du réalisateur avec le temps et l’expérience.

Ces scories, sans aller jusqu’à faire tâche, enferment un peu plus le métrage dans des apparats de série B, ce qui, paradoxalement, lui confère une aura de divertissement pulsionnel assumé, sans effusions de sang spectaculaires mais aussi sans second degré ni cynisme, une façon de payer modestement (quelques pièces…) son tribut à toute une mythologie routière barbare, effet que renforce la situation archétypale de protagonistes perdus dans un environnement hostile, étranger, caniculaire et vecteur de claustration – James cherchant à isoler de plus en plus ses personnages, jusqu’à l’enfermement pour une confrontation ultime. Dans ces moments stationnaires où proies et chasseur opèrent une sortie de route, le cinéaste suspend sa vision et pendant comme après cette première fois où il "démasque" (par le point de vue de Stéphanie) son tueur pour s’écarter de tout mystère identitaire (soit le contraire des références auparavant citées), il filme, projette la terreur telle qu’elle se définit comme essence même de ce cinéma : dans les yeux des victimes surprises par l’imminence de la mort (plutôt que dans les meurtres, en partie confiés à l’imagination du spectateur), dans le regard caméra du tueur qui n’a plus dans les siens aucun lueur de vie ni d’espoir, dans l’œil, enfin, du spectateur découvrant, en même temps que la police, quel terrible secret abritait l’antre du pyromane. Intéressante ouverture sur un autre sous-genre du thriller, preuve aboutie que Dominic James a de quoi faire tourner la roue de l’horreur, quand bien même il ne la réinventerait pas.

(1) Citations extraites du dossier de presse

Stéphane Ledien

> Angle Mort prendra l’affiche au Québec le 25 février 2011. Date de sortie inconnue en France.

> À propos des 7 Jours du talion et de 5150 rue des Ormes, lire aussi notre article dans Versus n° 19.

Bande-annonce de Angle Mort

Bande-annonce de Die, premier film de Dominic James

> Pour visionner des extraits du film, rendez-vous sur nos chaînes vidéo Youtube ou Dailymotion.

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