“Un Parisien au pays des pingouins” de Stéphane Ledien

Cet ouvrage aux formes plurielles, aux récits brefs et chaotiques – volontairement chaotiques – peut être abordé comme le brouillon de ces polars que l’auteur nous proposera bientôt : le combat d’un homme contre un ennemi naturel, la Némésis du changement. Le cadre du pitch rappelle les romans policiers venus du Nord de l’Europe, avec neige omniprésente, froid pénétrant et contraste avec la chaleur ambivalente de l’humain. Le narrateur pourrait avoir été extrait d’un livre de Donald Westlake : ironique, sujet au bon mot mais déterminé à mener sa mission à bien. Le titre promet un mystère par opposition : le parisianisme est-il une appartenance nationale problématique en regard de la Belle province québécoise ? Peut-on être pingouin en Amérique du Nord comme on est Parisien (donc animal, forcément) dans l’Hexagone ? Au final, il en est de ce livre comme de ceux-là : on a envie de l’ouvrir collé à sa cheminée, un soir de grande tempête, un breuvage fumant non loin de là. Manquerait plus que la pipe au bec pour conclure le tableau.

Avec beaucoup d’humour et de malice, et une pointe de morale, Stéphane Ledien relate son acclimatation progressive au Québec, son pays d’adoption, pour lequel il a lâchement abandonné ses camarades de Versus. La logique voudrait que l’on se vengeât de lui en pourrissant son ouvrage par tous les angles, idéalement pour le convaincre de revenir s’installer en France. Mais il suffit de tourner quelques dizaines de pages de son recueil de récits pour comprendre que l’auteur, par la voix d’un narrateur qui est à la fois lui-même et un autre, est doublement tombé amoureux dans la Belle Province – d’une femme et d’un paysage, d’un esprit et d’un décor. Sûr que la région parisienne a du mal à tenir la comparaison. Les fameux pingouins du Canada – fantasmés, en vérité, par les amis de l’expatrié dès qu’ils entendent parler de ces lointaines et froides contrées – valent bien mieux que les ours du métro parisien (ils grognent et mettent des coups de patte pour se défendre) et les requins sortis des écoles de commerce (ils pensent que le secret de l’existence réside dans la meilleure manière de pourrir la vie des autres). Dans ce vaste zoo qu’est le monde, il faut bien choisir son écosystème.

Stéphane nous raconte comment il a pleinement adopté le sien, laissant de côté les bons aspects de la vie française – la multiplicité des fromages et l’interminable logorrhée du frenchie désireux de débattre – tout en se débarrassant avec plaisir des plus mauvais – les « jackie » de banlieue et la tendance à se plaindre de tout, tout le temps, toujours. A le lire, on a parfois la sensation que le Québec est un lieu plus simple, mais au bon sens du terme : où l’on se bat moins contre des moulins pour profiter plus, et mieux, de ce que nous donne la vie. Don Quichotte revenant à la lecture de ses romans de chevalerie. Rencontres, concerts, balades près du Saint-Laurent… Même la consommation de vin semble atteindre au paroxysme de l’essentiel lorsque, sur une étiquette de bouteille, on peut lire : « Se boit avec tout type de plat ». Il y a, dans la manière de vivre d’un Français, une complexité – pour ne pas dire une préciosité – dont on ne peut prendre conscience que lorsqu’elle est montrée de l’extérieur. Il y a, dans la façon d’être d’un Québécois, un naturel et une bonté qui reflètent avec grâce la splendeur ingénue des paysages. Territoire vaste et libre, esprits affranchis.

Si l’on peut être déçu de ne pas trouver ici de narration véritable, avec début, milieu et fin, avec suspense et vilain et rebondissement de dernière minute, si l’on peut regretter que la brièveté des récits encourage l’auteur à chercher parfois avec ostentation le « bon mot » qui conclue un paragraphe sur une note nécessairement humoristique, il n’empêche que Un parisien au pays des pingouins raconte vraiment quelque chose. Ce roman caché, c’est un récit sur le langage et le pouvoir du langage, l’histoire tumultueuse et tourmentée des mots et des phrases, un duel perpétuel entre le français de France et le français de là-bas, identique et différent tout à la fois. L’échange confine parfois à la casuistique : appliquer le sens théorique d’un mot ou d’une expression à une réalité tangible, par exemple lorsqu’il s’agit d’adapter son habillement et ses appellations nouvelles à la roideur effective du froid canadien – mitaines, tuque, foulard. L’idée devient fait, le langage se fait substance. En cela, l’ouvrage serait presque un guide destiné non seulement aux futurs transfuges mais également à tous les poètes du paysage, à ceux qui usent des termes pour matérialiser la beauté d’un environnement.

C’est ce qu’il faut retenir du livre de Stéphane Ledien, et pas seulement parce qu’il est notre collaborateur versusien (car le cinéma en est quasiment absent) : il est moins recueil que guide, moins roman que traité sur le langage, moins chronique qu’exploration poétique d’un paysage. Derrière la badinerie manifeste de certains paragraphes, derrière la légèreté assumée de quelque propos pointe la souplesse et la précision du regard de l’écrivain en quête d’un monde nouveau à observer, au-dedans comme au dehors de lui-même. Chacun de ses micro-récits donne à entrevoir un microcosme amené à se développer, chacune de ses phrases laisse émerger la promesse d’un écrivain déjà sûr de lui. En somme, le Parisien au pays des pingouins prouve en un tour de main qu’il n’est certes pas manchot.

Eric Nuevo

Un Parisien au pays des pingouins, Montréal, Lévesque éditeur, 168p.



Gabriel Pelletier, réalisateur de “La Peur de l’eau”

Gabriel Pelletier, réalisateur du polar La Peur de l’eau, aux côtés de Nicole Robert, productrice du film

Officiant derrière la caméra depuis exactement vingt ans, Gabriel Pelletier s’est forgé, au Québec, une solide réputation d’auteur à succès critique et public. Une carrière en somme partagée entre récompenses prestigieuses et excellents résultats au box-office : tout en rassemblant un public nombreux, son film culte Karmina (1996) a récolté de nombreux prix dans les festivals de cinéma fantastique d’Europe et d’Asie ; et, pour n’en citer qu’un autre, sa Vie après l’amour, en 2000, a remporté la Bobine d’Or des prix Jutra et le prix du public au festival Juste pour Rire. Avec La Peur de l’eau, le réalisateur se frotte aujourd’hui au genre qu’il déclare préférer mais n’avait encore jamais approché, même de loin. Un polar sympathique voire parfois drolatique où sa maîtrise de l’humour et de la parodie innervent un récit à toile de fond criminelle, celle-là noire à souhait.

Revue Versus : Assez vite, on ressent La Peur de l’eau comme une tragi-comédie noire grinçante. Le film policier classique se double ainsi d’une dimension que je qualifie pour ma part de “parodique”. Vous revendiquez cette intention ?

Gabriel Pelletier : Je revendique l’humour, oui. Grand amateur des frères Coen, je me suis demandé, au moment d’adapter le roman de Jean Lemieux, quel ton nous devrions adopter selon cette influence. Dans le roman, le personnage de Surprenant possédait un côté très pince-sans-rire. À l’écran, nous en avons fait un flic timide, qui n’a pas confiance en lui : ceci permet une identification, un intimisme rassembleur. La Peur de l’eau propose un mélange des genres à la Fargo – c’est le modèle que nous nous sommes fixés. Une enquête à hauteur d’homme, donc de anti-héros, avec une vie et une enquête se déroulant à un rythme très lent.

Revue Versus : Justement, en voyant l’agent Savoie (interprété par Brigitte Pogonat) afficher une mine ahurie et admirative devant son collègue au début du film, j’ai pensé à Frances McDormand dans Fargo.

Gabriel Pelletier : C’est voulu. Il y a aussi ses répliques pleines de silence (contrairement aux polars urbains), comme chez les Coen.

Revue Versus : En parlant de polars urbains… La séquence du policier débarquant de Montréal pour reprendre l’enquête à grands renforts de théorie dignes d’un “profiler” fait, elle, basculer le film dans la parodie. C’est à la fois une critique des clichés du genre et une belle façon de déplacer les enjeux, puisqu’un crime qu’on a l’habitude de voir dans les métropoles a été commis en pleine campagne.

Gabriel Pelletier : Oui, sur ce point précis, c’est parodique. Je voulais prendre mes distances, de façon ludique, avec tous ces CSI : Les experts et autres polars ostentatoires où la technologie et l’esthétique du vidéoclip prennent outrageusement le dessus sur le travail de terrain. Je voulais revenir à de l’humain, de la déduction, de l’intelligence. Et du relationnel : Surprenant se rend compte qu’il ne connaît pas vraiment les gens aux Îles-de-la-Madeleine.

Revue Versus : Oui et plus il enquête, plus son regard s’affine.

Gabriel Pelletier : Surtout, plus il se rapproche de la victime en reconstituant le cours des événements, plus il s’ouvre à la vie. C’est un doux paradoxe.

Revue Versus : C’est un anti-héros total, ce Surprenant. Voilà quelque chose de peu courant dans le polar, en tout cas.

Gabriel Pelletier : Ce qui fait l’originalité du personnage, c’est que c’est un exilé et qu’il a peur d’affronter les défis. Pourquoi aller vivre et exercer en tant que policier aux Îles-de-la-Madeleine quand on vient de la ville ? Cette question sous-tend aussi l’intérêt du film et de son intrigue : dans la réalité, il n’y a jamais eu aucun meurtre aux Îles-de-la-Madeleine. C’est dire le manque d’ambition du personnage, en tout cas par rapport à une investigation criminelle de haute tenue.

Revue Versus : Ce que l’on retient du film, c’est surtout sa peinture d’une communauté repliée sur elle-même, avec les portraits inquiétants – ou drôlement inquiétants – que cela induit.

Gabriel Pelletier : C’est un huis-clos naturel : nous sommes sur une île – donc enfermés, en quelque sorte. J’exploite l’opposition entre les gens d’en dehors et les gens du milieu. L’enquête, ce faisant, devient le prétexte à du tourisme dramatique. Considérons ceci comme un polar excentré. Comme disait David Lynch : “It’s a place“. C’est presque ethnographique, le personnage comme le spectateur sont confrontés à une réalité exacerbée par différents milieux.

Revue Versus : Après la ville et sa condescendance via le personnage de Gingras, vous riez aussi de la campagne et de ses gens qui s’espionnent les uns les autres cachés derrière le rideau de leur fenêtre.

Gabriel Pelletier : Oui, tout à fait ! En fait, je trouvais intéressant de mettre en scène la rumeur. Elle est presque un personnage à part entière : la standardiste du poste de police, Majella (jouée par Sandrine Bisson). Et au-delà du film, on a vu aussi comment se propageaient les on dit pendant le tournage. Tout le monde a su rapidement quel acteur interprétait quel personnage. Les habitants de l’île se sont tous passés le mot à propos du film, des rôles…

Revue Versus : C’est un peu comme dans les romans mettant en scène Miss Marple : une communauté ravagée par les jalousies…

Gabriel Pelletier : Tout à fait. Le film est un vrai “whodunit“. On distribue les indices au fur et à mesure. Même quand il a toutes les cartes en main, le spectateur reste surpris par la révélation. Je reste un grand lecteur et spectateur de polars.

Revue Versus : Au-delà des frères Coen et d’Agatha Christie, quelles sont vos influences ?

Gabriel Pelletier : David Lynch. Il y a un petit côté Twin Peaks dans La Peur de l’eau. J’aime aussi le surréalisme de Blue Velvet. Et sinon, la série The Klling, qui exploite elle aussi l’élément liquide, la pluie…


Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> La Peur de l’eau est sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012. Lire aussi notre chronique du film



“La peur de l’eau” de Gabriel Pelletier

Tandis qu’à Gérardmer, Nicolas Zugasti et quelques joyeux contributeurs assistent au défilé des bonnes et mauvaises surprises du festival du film fantastique, l’actualité cinématographique est aussi marquée, du côté du Québec (où la neige ne manque pas en ce jour de tempête) par la sortie en salles du thriller La Peur de l’eau, sympathique polar adapté du roman On finit toujours par payer de Jean Lemieux (paru aux Éditions de la courte échelle, spécialistes du genre). Partant d’une intrigue criminelle classique qui se réclame du whodunit traditionnel, le réalisateur Gabriel Pelletier livre au premier plan une galerie de portraits saisissants, tantôt sombres, tantôt drôles, et finalement drôlement sombres. Ce n’est qu’en toile de fond que se déploient les motifs inquiétants du meurtre à caractère sexuel et du trafic de drogue, esthétique brutale dans un paysage de carte postale où dominent l’image de la plage et des falaises balayées par le vent. La Peur de l’eau peut ainsi se (conce)voir comme un polar touristique, l’incursion du crime urbain dans un univers paisible, attrayant et curieux – original ne serait pas le mot, convenons-en – jeu d’opposition entre sauvagerie humaine et beauté de la nature.
Tout commence par la découverte du cadavre de Rosalie Richard (Stéphanie Lapointe, la gagnante de la deuxième édition de la Star Académie version québécoise, en 2004) la fille du maire des Îles-de-la-Madeleine. L’enquête échoit au timide agent de la Sûreté du Québec André Surprenant (Pierre-François Legendre en anti-héros attachant), un policier intuitif mais effacé, plus prompt à dresser des contraventions qu’à traquer un meurtrier. Il est secondé dans sa tâche par l’agent Geneviève Savoie (Brigitte Pogonat), une jeune flic affublée d’un appareil dentaire et au visage figé dans une perpétuelle expression de surprise – ses mimiques rappellent la shérif Marge Gunderson, interprétée par Frances McDormand, dans le Fargo des frères Coen. Assez vite, Surprenant collecte, sous l’œil admiratif de sa collègue, les indices qui viennent brouiller la piste initiale du meurtre commis par un psychopathe, et déterre de sombres histoires de drogue, de chantage, de conflits d’intérêt entre habitants des îles. En reconstituant patiemment – et aussi à partir de rumeurs, illustrées avec un sens de l’à-propos visuel – les événements, Surprenant se dote d’un nouveau regard sur sa communauté. Une auscultation que viennent compliquer l’hostilité à son égard de notables et/ou de délinquants locaux, et le parachutage du sergent-détective Gingras (Normand D’Amour, l’inquiétant “ange exterminateur” de 5150, Rue des Ormes), une “huile” de la police de Montréal rompue aux nouvelles méthodes d’investigation et de profilage criminel. Raillé par l’expert venu de la métropole qui le voit comme le représentant typique d’une “police de campagne”, bousculé par ceux qu’il questionne et ébranlé dans ses convictions, Surprenant va transcender son manque d’assurance et vaincre sa phobie de l’eau pour mieux naviguer dans celles, troubles, de l’affaire Rosalie Richard…

Comme dans les bons vieux Miss Marple de Dame Agatha Christie – influence revendiquée par Gabriel Pelletier – La Peur de l’eau égrène ses révélations et fait ses preuves, à l’instar de son policier anxieux, au fur et à mesure d’un récit fluide sachant user, sans en abuser, de flashes-back inventifs et dynamiques (comme cet étonnant “raccord parfait” entre la scène de la reconstitution du soir du meurtre et la soirée originale, dans le bar où Rosalie a bu son dernier verre). Mais aussi, de vignettes brutales insérées dans la narration comme autant de ruptures de ton destinées à rappeler que par-delà les manèges verbaux (Surprenant ne cesse de marmonner des “excellents” et des “exact”) et les affectations de langage (confrontation ludique des accents), l’histoire reste celle d’une nature humaine éprouvée à l’aune des jalousies et des convoitises – exactement comme dans les Miss Marple où cette nature, disait la détective anglaise, “est partout la même” : on retiendra comme moment fort de mise en scène, le filmage du meurtre en plongée ce fameux soir fatidique, intensité d’une mort coagulée dans un bleu nuit profond cinglé par la pluie, comme dans les polars étasuniens les plus efficaces ; ou encore la sécheresse de la confrontation finale entre Surprenant et l’un des protagonistes de l’affaire, sur un bateau filant à toute allure vers les rives de la vérité et de la transfiguration de son personnage principal.
Tout en amenant, avec les tensions qui s’imposent, son récit vers la résolution d’une enquête primordiale pour la légitimité de son héros trop humain pour être iconique (même si, par son regard amoureux, l’agent Savoie tend à le sublimer), Gabriel Pelletier applique d’habiles coups de pinceau sur la toile. Cela, afin de livrer, plus qu’un simple polar, une peinture de caractères où, derrière le prétexte du “qui l’a tuée ?”, pointent la parodie, l’humour noir et la satire grinçante de la condescendance de la grande ville et des mœurs parfois frustes de la campagne (crudités, indélicatesses et “on dit” à tout-va). Considérant que le réalisateur œuvra surtout pour les genres de la comédie (La Vie après l’amour en 2000, Ma tante Aline en 2007) et du fantastique (Karmina, 1996, comédie à effets spéciaux considérée comme culte dans la Belle Province, et sa suite, K2, en 2001), il n’y a là, a priori, rien de surprenant. Et pourtant, ça l’est.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012

> À lire prochainement : notre “brève rencontre” avec le réalisateur Gabriel Pelletier.



Première publication de l’année pour la rédaction : « DVD Park » n° 8

couverture de DVD Park n° 8 (revue Versus)

Versus présente son premier numéro de l’année : le supplément de chroniques DVD & Blu-ray de la rédaction, DVD Park n° 8. Une sélection aussi pointue que passionnée de classiques du cinéma proposés dans des éditions numériques incontournables.

Au sommaire de ce 8ème numéro de dix pages disponible au format PDF sur le site de la revue : un éclairage toujours aussi intéressant des westerns de légende récemment édités par Sidonis, dont deux méconnus films de cowboys signés Harry Keller à la fin des années cinquante ; chez Wild Side Vintage Classics, retour sur un vieux film de pirates, véritable trésor de la série B, où officie l’immense Charles Laughton (l’auteur de La Nuit du chasseur) ; s’ensuivent un décryptage des premières oeuvres de David Lean réunies dans un coffret DVD Carlotta de toute beauté qui ravira les collectionneurs et, côté science-fiction « culte », un article sur un étonnant coffret de films de martiens des années cinquante sorti chez Artus Films, auquel s’ajoute la chronique du légendaire Le Mystère Andromède de Robert Wise (DVD Opening).
Les amateurs de vieux films découvriront avec bonheur les débuts de Brian De Palma (Meurtre à la mode, édité par Le Chat qui Fume) et se délecteront des brèves analyses de Pluie de Lewis Milestone – avec une toute jeune Joan Crawford (en couverture) – et de curiosités comme Song of Freedom (1938, avec l’athlète et chanteur noir Paul Robeson) ou Marée nocturne (1961), perle onirique où Dennis Hopper incarne un fringuant marin amoureux d’une femme qui a tout d’une sirène.
Le grand spectacle n’est pas en reste, avec des textes abordant des films d’horreur (Cannibal Holocaust) ou fantastiques de référence (Le 13ème guerrier en Blu-ray) réédités pour le plus grand plaisir des connaisseurs. En prime : une chronique enflammée de The Ward, ou le retour du maître John Carpenter.
Cette sélection est complétée par des découvertes qui feront date : Putty Hill de Matt Porterfield, Shotgun Stories du prometteur Jeff Nichols, le Coréen The Murderer, les comédies Starbuck et Opération Casablanca

Pour en savoir plus : www.revueversus.com/dvdpark

Joan Crawford dans Rain

Bande-annonce en VO de The Ward de John Carpenter



LE TOP 10 DE L’ANNÉE 2011 PAR LA RÉDACTION DE VERSUS

En couverture de notre numéro 21 paru en début d’année, Black Swan, de Darren Aronofsky, remporte largement le titre de meilleur film de l’année 2011 décerné par les rédacteurs et contributeurs de Versus. Une domination sans partage et méritée pour ce très grand film, qui rend enfin justice au grand talent de son réalisateur, troisième de notre classement il y a deux ans avec The Wrestler. Derrière, ça se bouscule pour les places d’honneur. “L’aspect novateur et l’avancée technique” que présuppose Les Aventures de Tintin (dixit Eric Nuevo) suffisent au film de Steven Spielberg pour se retrouver sur le podium, en compagnie, heureux hasard, de l’hommage de J.J. Abrams au cinéma de tonton Steven (Super 8). Suivent la “prétentieuse” (dixit Stéphane Ledien) Palme d’Or (The Tree of Life) et le Prix de la mise en scène (Drive) du dernier Festival de Cannes, ainsi qu’une triplette asiatique (Detective Dee, J’ai rencontré le diable, The Murderer) qui souligne une fois de plus tout l’intérêt que Versus porte au grand Tsui Hark, et aux joyaux du cinéma coréen. Notons enfin la présence, en dixième position, du coup de cœur du rédac’ chef Stéphane Ledien, le très beau Incendies (chroniqué dans notre DVD Park n° 7) du Canadien Denis Villeneuve. Côté absences notables, signalons qu’une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood (Au-delà) passe à la trappe, de même que Martin Scorsese dont le pourtant magnifique Hugo Cabret échoue aux portes du Top10 en compagnie de The Artist, premier film français cité par la rédaction.

Julien Hairault

TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
3. SUPER 8 de J.J. Abrams
4. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
5. DRIVE de Nicolas Winding Refn
6. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. THE MURDERER de NA Hong-jin
9. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
10. INCENDIES de Denis Villeneuve


Tops des rédacteurs

Julien Hairault

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. BLACK SWAN de Darren Aronofksy
3. LA GROTTE DES RÊVES PERDUS de Werner Herzog
4. HUGO CABRET de Martin Scorsese
5. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti
6. PATER d’Alain Cavalier
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. INCENDIES de Denis Villeneuve
9. RESTLESS de Gus Van Sant
10. L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller

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Stéphane Ledien

1. INCENDIES de Denis Villeneuve
2. BLACK SWAN de Darren Aronofsky (en fait vu en 2010, car le film est sorti fin 2010 au Québec)
3. MINUIT À PARIS de Woody Allen
4. DRIVE (titre au Québec : SANG-FROID) de Nicolas Winding Refn
5. THE ARTIST (titre au Québec : L’ARTISTE) de Michel Hazanavicius
6. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
7. SUNFLOWER HOUR de Aaron Houston
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. MONSIEUR LAZHAR de Philippe Falardeau
10. LIMITLESS (titre au Québec : Sans Limites) de Neil Burger

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Fabien Le Duigou

1. BLACK SWAN de Darren Aronovsky
2. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
3. TRUE GRIT de Ethan et Joel Coen
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
6. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. THE MURDERER de Hong-jin Na
9. INSIDIOUS de James Wan
10. ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS de Hiromasa Yonebayashi

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Eric Nuevo

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius
3. DRIVE de Nicolas Winding Refn
4. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
5. SUPER 8 de J.J. Abrams
6. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
7. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
8. RESTLESS de Gus Van Sant
9. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
10. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper & INCENDIES de Denis Villeneuve

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Philippe Sartorelli

1. SUPER 8 de J.J. Abrams
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. SUCKER PUNCH de Zack Snyder
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. HUGO CABRET de Martin Scorsese
6. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
7. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
8. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
9. MISSION : IMPOSSIBLE, PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
10. INSIDIOUS de James Wan

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Fabrice Simon

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. SUPER 8 de J.J. Abrams
3. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
4. UNE SÉPARATION de Asghar Farhadi
5. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
6. INCENDIES de Denis Villeneuve
7. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
8. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
9. FIGHTER de David O. Russell
10. DRIVE de Nicolas Winding Refn

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Julien Taillard

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. SOURCE CODE de Duncan Jones
3. BLOOD ISLAND de Jang Cheol-soo
4. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
5. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
6. VERY BAD TRIP 2 de de Todd Phillips
7. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
8. SUPER 8 de J.J. Abrams
9. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
10. DESTINATION FINALE 5 de Steven Quale

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Nicolas Zugasti

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. HAPPY FEET 2 de George Miller
3. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
4. CARNAGE de Roman Polanski
5. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
6. TRIANGLE de Christopher Smith (inédit DVD)
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. BLACK DEATH de Christopher Smith (inédit DVD)
9. RARE EXPORTS de Jalmari Helander
10. THE WARD de John Carpenter (inédit DVD)

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Tops des contributeurs

Hendy Bicaise

1. COMMENT SAVOIR de James L. Brooks
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer Werner Fassbinder
4. DRIVE de Nicolas Winding Refn
5. THE FUTURE de Miranda July
6. 127 HEURES de Danny Boyle
7. LA DERNIERE PISTE de Kelly Reichardt
8. L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello
9. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
10. MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird

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Nicolas Domenech

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. DRIVE de Nicolas Winding Refn
3. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
4. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
5. POLISSE de Maïwenn
6. SUPER 8 de J.J. Abrams
7. FIGHTER de David O. Russell
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. LA COULEUR DES SENTIMENTS de Tate Taylor
10. COWBOYS & ENVAHISSEURS de Jon Favreau & LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper

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Pierre Gaffié

1. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
Suivi de :
SI TU MEURS, JE TE TUE de Hiner Saleem
BLUE VALENTINE de Derek Cianfrance
DONOMA de Djinn Carrénard
THE FUTURE de Miranda July
LES CHEMINS DE LA MÉMOIRE de José-Luis Penfuerte
LAST NIGHT de Massy Tadjedin
POUPOUPIDOU de Gérald Hustache-Mathieu
RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell
L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag



Les joyaux de Noël de la rédaction

C’est le temps des Fêtes, et la rédaction, en guise de cadeaux, vous fait partager ses “films de Noël” préférés ! Notre dernière sélection dans ce genre remonte à neuf ans (Versus n° 3, toujours disponible). Il était temps de refaire un petit tour de table, des rédacteurs permanents comme des contributeurs les plus chevronnés… Voici donc notre florilège 2011 de “Joyaux de Noël” cinématographiques. Certains citent des titres déjà abordés dans le numéro sus-cité, qui avait, c’est vrai, valeur de véritable anthologie. D’autres reviennent sur des classiques à (re)découvrir chaque fin d’année, tandis que, pour finir en beauté, le stakhanoviste Nicolas Zugasti retient, à lui seul, pas moins de trois films, qu’il est incapable de départager ! On l’a laissé faire : après tout, c’est Noël !
Et vous, quel titre citerez-vous ?
Joyeuses Fêtes à tous !



Nicolas Domenech

L’Étrange Noël de Monsieur Jack (The Nightmare Before Christmas – Henry Selick, 1993)

Je l’aime pour l’ambiance néo-gothique à la sauce Burton (même s’il n’est que producteur du film) qui règne, entre les cimetières aux portes d’entrée de travers et la galerie de monstres totalement déglingués : les squelettes sortis tout droit d’un film d’horreur mexicain déjanté, les momies affublées d’un œil vert fluo, les loups garous habillés d’une belle chemise de bûcheron canadien, les Dracula filiformes qui ne demandent qu’à être dans les bons cou(p)s. J’adore la musique de Danny Elfman, empreinte de poésie et de noirceur lumineuse. Je reste émerveillé par la classe de Jack Skellington, MC Halloween, qui veut s’emparer de la fête de Noël et qui finira par trouver l’amour. Bref, c’est le film pour réconcilier le Grinch avec Noël.



Julien Hairault

Fargo (Fargo – Joel Coen, 1996)

Un Noël sous la neige, c’est toujours mieux. Et quand on pense à la neige au cinéma, on en vient vite à se souvenir des étendues blanches du Minnesota filmées par les frères Coen dans l’un de leurs chefs-d’oeuvres, Fargo. D’autant que le film est un vrai cadeau, à la fois drôle et éprouvant, effrayant et rassurant. Dans cette histoire d’enlèvement programmé qui tourne mal (les “plans simples” ne le sont jamais au cinéma), William H. Macy et Frances MacDormand y trouvent le plus beau rôle de leur filmographie. Le premier y joue un mari débordé qui fait kidnapper sa femme par des petites frappes (géniaux Steve Buscemi et Peter Stormare). La seconde incarne une flic chargée d’enquêter sur les dommages collatéraux de cet enlèvement. Un casting royal, des décors glaçants, une mise en scène monumentale : en un mot, un sommet. Et derrière les apparences, une ode à la famille dans sa simplicité la plus pure. Couchez les enfants, lancez le DVD, régalez-vous.



Stéphane Ledien

Noël Blanc (White Christmas – Michael Curtiz, 1954)

Je l’aime pour le duo de choc Bob Wallace (Bing Crosby) / Phil Davis (Danny Kaye), qui rappelle la dynamique entre Don Lockwood (Gene Kelly) et Cosmo Brown (Donald O’Connor) dans Chantons sous la pluie, sorti deux ans plus tôt. Je l’aime beaucoup pour son ouverture théâtrale magique, avec Crosby fredonnant “White Christmas” sur une scène de fortune érigée dans les décombres d’une ville assiégée en pleine Seconde Guerre mondiale et devant un parterre de soldats américains loin de chez eux mais qui, l’espace d’une chanson de Noël, retombent en enfance et au cœur de leur pays natal. Je l’aime surtout pour son finale généreux et magnifique, au cours duquel Bob et Phil, devenus de grandes vedettes après la guerre, comblent leur ancien général (interprété par Dean Jagger) du plus beau de tous les cadeaux. Le tout dans un technicolor somptueux où le rouge et le vert brillent d’un éclat unique, qui ne minimise pas la charge du film contre l’arrivée de la danse contemporaine dans les comédies musicales et à Broadway. Ce n’est pas la réalisation la plus virtuose de Curtiz, mais l’une des plus touchantes, assurément.

Bande-annonce originale de Noël Blanc



Fabien Le Duigou

Gremlins (Gremlins – Joe Dante, 1984)

Pourquoi j’aime Gremlins ? Parce que désacraliser la sacro-sainte fête de Noël avec une telle irrévérence tout en s’inscrivant dans le registre du film familial, c’est à la fois terriblement audacieux (au niveau de la note d’intention) et furieusement génial (en termes de résultat à l’écran) ! Parce qu’avec ce film, Joe Dante déculpabilise toutes celles et ceux qui détestent Noël – et ils sont nombreux ! Et aussi parce que ce film est la quintessence même des rêves et des envies de notre enfance. Qui n’aurait pas aimé être à la place de Billy et avoir un père excentrique inventeur du fameux « cendrier sans fumée » et de la non moins célèbre « salle de bain de poche » ? Qui n’a jamais voulu savoir ce qui arrive lorsque l’on met une substance organique vivante dans un micro-ondes ? Et qui n’a jamais voulu rendre la monnaie de sa pièce à une « vieille peau de vache » comme Mme Deagle qui pourrissait la vie de tous les mômes du quartier – même si on ne peut qu’être d’accord avec elle lorsqu’elle fulmine contre ces insupportables petits chanteurs de noël qui viennent sonner à notre porte à pas d’heure ! Mais aussi parce qu’une salle de cinéma remplie de Gremlins chantant à tue-tête Heigh-Ho de Blanche Neige et les Sept nains, ça a vraiment de la gueule ! Et parce que la scène finale – bien gore – a traumatisé un nombre incalculable de bambins qui, après le visionnage de ce Gremlins, n’ont plus osé regarder un « film de Noël » pendant un sacré bout de temps ! Enfin, parce que le succès du métrage donnera lieu à une suite encore plus barrée et jouissive ! Merci Monsieur Dante !

Bande-annonce originale de Gremlins en version française



Jean-Charles Lemeunier

L’Assassinat du Père Noël (Christian-Jaque, 1941)

Sans doute parce je n’aime pas voir en Noël qu’une fête sirupeuse et bon enfant. Sans doute aussi que, si le père Noël n’est pas toujours une ordure, il peut quelquefois être assassiné. C’est ce qui arrive dans le beau roman de Pierre Véry et dans le film que Christian-Jaque en a tiré, produit par la compagnie allemande Continental en pleine occupation. Non, tout n’est pas toujours rose guimauve à Noël et la neige a beau recouvrir le paysage, les mauvais sentiments refont toujours surface. Pour les dialogues de Charles Spaak, le casting avec Harry Baur entouré de tous ces merveilleux comédiens de l’époque (Robert Le Vigan, Raymond Rouleau, Jean Brochard, Héléna Manson, Bernard Blier, Lucien Coëdel, Arthur Devère, Marcel Pérès, Sinoël, etc.) et la poésie ambiante, cet Assassinat… est un très beau film de Noël. Je ne l’ai pas revu récemment mais je garde le souvenir d’une séquence de bal où tout se met à tourner et de nombreuses scènes qui prouvent la maîtrise de Christian-Jaque, un de ces cinéastes mal vus parce qu’ils se sont parfois égarés à tourner n’importe quoi pour croûter, mais dont plusieurs films, ici une comédie avec Fernandel dialoguée par Prévert, là quelques disparus agilement mis en scène, montrent qu’on pourrait réévaluer son travail.

Bande-annonce originale de L’Assassinat du Père Noël



Éric Nuevo

Piège de cristal (Die Hard – John McTiernan, 1988)

Je l’aime pour le très mauvais Noël que passe John McClane (Bruce Willis) en rejoignant sa femme à Los Angeles, dans un immeuble de bureaux que des terroristes germaniques prennent d’assaut sans considération aucune pour l’esprit du Réveillon. J’adore entendre l’inspecteur bougon imiter niaisement son épouse (Bonnie Bedelia) l’invitant à venir passer les fêtes dans la Cité des Anges dans l’espoir de partager un bon moment, alors qu’il se contorsionne dans les conduits d’aération entre deux fusillades. J’aime qu’Argyle, le chauffeur qui vient le récupérer à l’aéroport dans une limousine de luxe, lui signale qu’on entend « les cloches » sonner au milieu d’un affreux morceau de rap que McClane ne trouve pas vraiment en accord avec le contexte. Et j’aime que les méchants tentent de retrouver, à leur manière, l’esprit de Noël en mettant la main sur un immense butin après qu’un miracle les ait aidés à dégommer la dernière des serrures hyper-sophistiquées du coffre. Bref, McTiernan parvient à réunir en un seul film l’esprit de Noël et la Nuit de cristal, et ce n’est pas rien.



Philippe Sartorelli

Quand Harry rencontre Sally (When Harry Met Sally – Rob reiner, 1989)

Je l’aime pour la beauté et l’ambiance si particulièrement intellectuelle de la ville de New York au fil des saisons, et notamment pendant les fêtes de fin d’année. Je l’aime pour sa bande son jazzy à souhait. Je l’aime pour l’adorable minois et le jeu de Meg Ryan. Je l’aime parce que son héros n’a rien, dans son apparence, d’un bellâtre mais est au contraire un monsieur tout le monde auquel on peut tous s’identifier aisément. Je l’aime parce qu’écrit à quatre mains, par un homme (Rob Reiner) et une femme (Nora Ephron), le film aborde les relations souvent compliquées entre hommes et femmes, exposant avec drôlerie et pertinentes les deux points de vue souvent opposés. Je l’aime parce que la déclaration d’amour de Billy Crystal, à la fin du film, et les larmes de Meg Ryan sont, à mes yeux, l’une des plus émouvantes fins de cinéma. Je l’aime tant que, le bon gros romantique que je suis, le revoit à chaque période de Noël, un petit rituel personnel afin de ne pas oublier de toujours croire en l’amour et l’amitié, afin de toujours croire en ces petits accidents de la vie, ces coïncidences qui rapprochent des êtres qui n’auraient jamais d^ se rencontrer. Je l’aime parce que ce film me rend heureux à chaque vision, et que c’est ça aussi l’esprit de Noël.



Fabrice Simon

La Vie est belle (It’s A Wonderful Life – Franck Capra, 1946)

J’aime ce film car bien qu’il me laisse à chaque fois la larme à l’œil, il me remplit également le cœur d’optimisme. C’est l’histoire simple d’un brave type, au bord de la faillite, qui veut se suicider (et même n’avoir jamais vécu) parce qu’il ignore que c’est un brave type. Un ange venu du ciel vient alors lui montrer ce que serait devenu ses proches s’il n’avait pas vécu… Film désespérant mais drôle et sensible La Vie est belle permet à Franck Capra (et à son alter ego James Stewart, tout bonnement remarquable) de discourir sur la dualité homme-machine tout en opposant amour et cupidité, amitié et profit. Bref, c’est encore (malheureusement) d’actualité mais ce n’est rien que du bonheur !



Julien Taillard

Miracle sur la 34ème rue (Miracle on 34th street – George Seaton, 1947)

Quel meilleur choix, en ces périodes de festivités obligatoires, que ce classique de 1947, où un vieillard aimable affirme être le véritable Père Noël. Face à lui, la superbe Maureen O’Hara en mère trahie et une toute jeune Nathalie Wood dans le rôle de l’enfant trop rationnelle qui n’a jamais rêvé. Le contact avec Kris Kringle (Edmund Gwenn, oscarisé pour sa performance) est l’occasion de remettre leurs certitudes en cause alors même que la justice vient demander au bonhomme de prouver qu’il est bien celui qu’il prétend être. Témoin d’une époque où la comédie américaine n’avais pas sombré dans l’ironie facile ou le n’importe quoi, Miracle sur la 34ème rue a l’odeur du Capra, quand bien même il est signé par George Seaton. Dénonciation des dérives consuméristes, des archaïsmes et des préjugés, le film est une formidable bouffée de cet esprit de Noël que l’on nous vend si souvent mais que l’on ne voit jamais. En 1994, Les Mayfield en signera un remake niais et réactionnaire dont on peut tout à fait se passer. L’original, lui, est éternel. Comme le père Noël. D’ailleurs, il existe vraiment, le film le prouve !

Bande-annonce originale de Miracle sur la 34ème rue



Nicolas Zugasti

1/ Père Noël Origines (Rare Exports – Jalmari Helander, 2010)

Ce que j’aime dans ce film, ce n’est certainement pas son titre ! Les branleurs du marketing se sont encore surpassés sur ce coup là… Non, ce qui est fabuleux dans ce petit film finlandais sorti de nulle part et découvert au festival de Gérardmer 2011, c’est la façon de revenir aux sources du mythe du père Noël, en faire une véritable créature fantastique réveillant des terreurs enfantines. Helander s’amuse avec la figure du père tout en soignant ses cadres et son ambiance, parfait croisement entre une vision deltoroesque et la noirceur d’un Joe Dante. Toujours attaché aux basques de son héros de huit ans, on suit son évolution jusqu’à sa prise en main du récit de manière énergique et particulièrement gonflée et iconique : un vrai petit John McClane en culottes courtes ! Surtout, le réalisateur va au bout de son idée et conclut dans un style non-sensique rappelant les Monty Python. Un vrai cadeau de Noël distribué dans quelques salles seulement le 14 décembre dernier.

Bande-annonce (en anglais) de Père Noël origines

2/ Black Christmas (Black Christmas – Bob Clark, 1974)

Le père de tous les slashers, c’est ce film de Bob Clark (auteur auparavant de Porky’s !). Halloween de Carpenter y puisera son inspiration tandis que le talent du génial Big John en fera une pierre angulaire. Mais attention, il ne s’agit pas d’un décompte massif de dépeçage de jeunes filles en fleur. Black Christmas instille avant tout une ambiance délétère et dérangeante puisqu’il sera question de viol métaphorique perpétré par le maniaque prenant burtalement possession des lieux (une pension pour jeunes filles). Clark induira également la domination masculine comme un mal intangible au travers de personnages d’hommes remettant en cause la libération sexuelle, notamment, des personnages féminins. Une lecture psychanalytique intéressante et efficiente mais qui n’est pas le seul intérêt de ce petit classique. Récit oppressant, motifs issus du giallo, schizophrénie, mise en scène au diapason de l’emprise du tueur sur l’histoire et surtout le cadre, le film vaut aussi par son utilisation grandiose des plans subjectifs mettant le spectateur à la place du psychopathe. Jusqu’à jouer et se jouer de notre point de vue. Un tueur qui restera invisible jusqu’au bout, faisant de lui une véritable incarnation de l’esprit de Noël…

Bande-annonce originale de Black Christmas

3/ Le Pôle Express (The Polar Express – Robert Zemeckis, 2004)

Je ne l’aime pas forcément pour son histoire assez classique dans son déroulement et pas très excitante même s’il s’agit de partir en quête du Père Noël. Par contre, je l’adore car ce sont les prémisses de la performance capture et surtout du cinéma virtuel tels que Cameron et Spielberg vont s’ingénier à le magnifier et l’améliorer. Un procédé totalement inédit à l’époque et à côté duquel pratiquement tout le monde est passé. Seulement la vision du Pôle Express aurait dû interpeller tant elle s’avère phénoménale dans les mouvements d’appareils tout simplement prodigieux. Une virtuosité de tous les instants qui permet de se rendre compte à quel point Zemeckis vient d’initier là un outil capable de décomplexer, de libérer sa mise en scène. Il ira encore un cran au-dessus avec Beowulf et Le Drôle de Noël de Scrooge, mais ce Pôle Express demeure une fantastique découverte aussi électrisante que vivifiante, comme une bonne grosse bourrasque de neige sur le visage !

Bande-annonce originale du film Le Pôle Express



“Monsieur Lazhar” de Philippe Falardeau

Vaste sujet cinématographique que celui de l’école, de l’enseignement et du rôle du professeur. On se souvient de l’avoir effleuré à travers quelques exemples marquants (Half Nelson, chroniqué dans Versus n° 12), et pas seulement documentaires, notamment dans notre bien nommé dossier “l’école au cinéma” (Versus n° 14, avec un focus sur Entre les murs de Laurent Cantet). Carrefour des cultures et des identités, la salle de classe représente le décor rêvé pour une auscultation politique, ludique, théâtrale, de la société en général. Et tant mieux s’il y a choc. C’est le point d’impact et l’état de grâce que réussit à atteindre le Québécois Philippe Falardeau avec Monsieur Lazhar, très beau long-métrage de fiction qui projette un instituteur algérien de 55 ans, nouvel immigrant au Canada, à la tête d’une classe d’élèves de primaire à Montréal. Déterminé à offrir aux enfants un enseignement nouveau qui leur permettra de surmonter le traumatisme du suicide de leur institutrice, le remplaçant Bachir Lazhar (Fellag, d’une justesse inouïe) provoque dans l’établissement des remous émotionnels et culturels, petites crises qui vont faire émerger particularités et tabous de l’éducation nationale québécoise, mais aussi fêlures de l’âme des uns et des autres. Il y a là Simon, un enfant frondeur, hostile, qui gère mal ses émotions et porte sur ses épaules le poids d’une culpabilité trop lourde et injustifiée, comme l’installe subtilement l’ouverture du film, astucieuse montée de la tension dramatique sans recours à une mise en scène ni à une musique appuyées ; Alice, sa petite camarade d’une impressionnante maturité à propos du deuil et du suicide (Sophie Nélisse, souvent apparue dans le très sympathique sitcom Les Parent) et d’autres figures d’élèves plus ou moins attendrissantes (ce gamin rêveur qui finit par “jouer le jeu” de l’instituteur Lazhar), plus ou moins symptomatiques d’un système, d’une société campée sur ses préjugés (ces bourgeois, parents comme enfants, qui refusent d’être contredits et critiqués). Et il y a les collègues enseignants, l’institutrice grande voyageuse qui voit en Bachir un archétype de l’exotisme nord-africain tandis que lui se considère comme un déraciné ; le professeur d’éducation physique qui déplore l’intégrisme comportemental dont l’administration fait preuve à l’égard du corps pré-adolescent devenu littéralement intouchable ; cette autre “instit’” qui regrette le temps où il était encore permis de tirer les oreilles des élèves récalcitrants…

Adapté de la pièce de théâtre Bachir Lazhar d’Evelyne de la Chenelière, Monsieur Lazhar réussit haut la main son examen de passage des planches au grand écran. Loin de se contenter d’enchaîner les scènes de classe puis de discussion entre professeurs dans des “intérieurs jour” uniformément filmés en plan moyen, le réalisateur Philippe Falardeau, par ailleurs chantre d’un certain cinéma social (sa comédie La Moitié gauche du frigo en 2000 relatait le quotidien chahuté de deux chômeurs co-locataires tournant un documentaire sur l’emploi), utilise toutes les ressources cinématographiques et se meut, délicatement mais avec le clinquant qu’on apprécie de voir déployé dans le medium, entre les pupitres et dans les couloirs de l’école, jouant aussi d’oppositions esthétiques : lumière terne de la salle de classe contre blancheur de la cour enneigée (laquelle répond, par ailleurs, à l’éblouissement des photos d’Alger la Blanche), mobilité et volubilité des enfants dans l’établissement contre inertie et lenteur de la machine administrative qui menace d’expulser Bachir du Canada. Comme dans Entre les murs, Falardeau resserre le nœud de sa narration et de l’évolution des personnages autour de l’oralité, dimension incontournable de toute histoire siégeant dans une salle de classe. C’est l’occasion de confronter les cultures à travers le triangle linguistique français-arabe-anglais, en plus de dramatiser jusqu’à faire preuve d’une incroyable émotivité contagieuse, la parole. Film sur les beautés de la langue et la signification de la différence, Monsieur Lazhar éprouve avec poésie, humour et aussi un sens du tragique lumineux, la notion d’identité nationale. L’intrigue comme le personnage de Bachir constituent des ouvertures sur le monde, mais ce sont des fenêtres – voire des cartes postales – que Falardeau sait (et retranscrit comme) difficilement débarrassées de tout ethnocentrisme ou de toute démagogie exotique – et souvent involontaire : ainsi la collègue de Bachir, séduite par les origines du bonhomme, ne voit-elle pas qu’il est en réalité déchiré, profondément marqué de blessures identitaires, tout porteur qu’il puisse être à ses yeux d’ambiance ensoleillée, de sens de la fête et de pâtisseries riches.

Jusqu’où sommes-nous prêts à accepter l’autre et ses différences, dès lors que son système de valeurs entre en conflit avec le nôtre ? Et qu’est-ce que l’intégration ? Telles sont les interrogations que soulève en filigrane, et sans leçons de morale, le film de Falardeau : plutôt que de discourir frontalement sur la question comme le font Cantet et autres Nous, Princesses de Clèves, métrages incontestablement versés dans le principe – voire la joute – oratoire (un phénomène aussi très français), le réalisateur dissémine quelques signes dans le récit, anecdotes filmées comme autant de points où achoppe le conflit culturel larvé et les interdits psychologiques de la société canadienne, cachés sous le vernis des préjugés et de la bien-pensance : voir comme demeure symptomatique cette petite claque derrière la tête que Bachir colle à Simon quand ce dernier manque de respect à un camarade, et qui déclenche, de la part des élèves puis de la directrice, une série de remarques sur la maltraitance des enfants. Le choc, pour Falardeau, ne vient pas tant de l’idée que dans d’autres contrées, l’on puisse “naturellement” administrer une correction à des enfants (cette claque est filmée comme un réflexe culturel, non comme un trait de brutalité), mais que tout en s’indignant de tels principes éducatifs, les pays “du nord” ferment les yeux sur la réalité de leur propre violence comme sur celle de pays plongés dans le chaos dont ils préfèrent ignorer, ou minorer, l’oppression institutionnalisée : on gardera longtemps en mémoire, avec effarement, cette scène où le juge fédéral chargé d’évaluer le statut de réfugié politique de Bachir, affirme qu’aujourd’hui “tout va bien en Algérie” et que la demande de l’immigrant s’apparente plutôt à un abandon de ses racines. Une forme de lâcheté culturelle, en plus d’un déni évident. En somme, avec Monsieur Lazhar, Falardeau titille la sacro-sainte culpabilité teintée de complexe de supériorité de nos sociétés occidentales, et nos réflexes à la fois de colonisés et de colonisateurs : autant d’idées qui trouvent un écho dans ces séquences où s’illustrent la fascination de la collègue de Bachir pour le continent africain, la volonté de l’Algérien de choisir un texte d’Honoré de Balzac avec l’évocation “d’anciens francs” pour un exercice de dictée, le regard enjoué de l’avocat croyant voir des gâteries dans le paquet reçu d’Algérie alors que celui-ci ne contient que des effets personnels, souvenirs d’un bonheur à jamais perdu, la curiosité empreinte d’identification autochtone de Bachir à l’égard du cours de sa collègue sur les Amérindiens et le pow-wow…
Des symboles et trouvailles de ce genre, Monsieur Lazhar en regorge, rythmant son propos avec humour, émotion et élégance servis par une interprétation et une réalisation très imprégnées (dynamisme des points de vue), jusqu’à une conclusion en forme d’au-revoir qui nous dit que ce que la société est capable d’accepter, l’école ne le peut pas encore tout à fait.


Stéphane Ledien

> Sortie en salles au Québec le 26 octobre 2011



40e Festival du Nouveau Cinéma : on y sera !

Du 12 au 23 octobre prochain se tiendra la 40e édition du Festival du Nouveau Cinéma, à Montréal. On pourra y voir entre autres Behold the Lamb de John McIlduff, Les Géants de Bouli Lanners, The Last Christeros de Matias Meyer, Shame de Steve McQueen (on l’attend avec impatience !), Without de Mark Jackson, Le Policier de Nadav Lapid, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Another Silence de Santiago Amigorena avec Marie-Josée Croze, et de nombreux autres – la liste est longue et alléchante.
Côté compétition canadienne, il y aura aussi de quoi voir avec Amy George de Yonah Lewis, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Survivre au progrès de Mathieu Roy… On n’est pas exhaustif là non plus, le programme est d’un foisonnement qui peut donner du fil à retordre à notre agenda de spectateur.
D’autant que l’événement ne s’arrête pas à cette compétition : on notera aussi les séances spéciales dites “horde sauvage” avec du Takashi Miike, du Tsukamoto, du Sion Sono, du Koji Shiraishi, du Marie Losier, du Laurent Bernier, du Romain Gavras, du Julia Leigh (Sleeping Beauty, relire ici, souvenez-vous), du Justin Kurzel (…Snowtown, relire ici)…
La revue est partenaire de cet événement majeur dans une ville décidément très animée côté ciné. On y reviendra, mais en attendant le coup d’envoi, découvrez la bande-annonce ci-dessous.

La programmation du festival est disponible sur le site http://www.nouveaucinema.ca



En conclusion, une belle édition !

Il y a deux jours le FCVQ prenait fin. Que dire de l’événement maintenant que nous l’avons suivi avec assiduité, même si nous n’en avons visionné qu’une partie de la programmation ? Nos chroniques des différentes œuvres projetées dans le cadre de cette première édition (et qui ne devrait pas être la dernière) parlent, de fait, d’elles-mêmes. Pas de long discours de clôture, donc – nous laissons cela aux officiels.
Riche en découvertes pointues dans des genres spécifiques, le FCVQ a en tout cas efficacement rempli, de notre point de vue, la mission qu’il s’était assignée, faire partager à un large public la passion pour des films de tous types. Certes, les comédies et comédies dramatiques ont rassemblé plus que de raison (mais est-ce une surprise ?) tandis que les séances consacrées au fantastique, à l’horreur, au documentaire, ont généré quelque désertion des salles concernées. Et que dire du public restreint, aussi, de la Classe de maître Larry Clark avec sa projection de Kids, essentiellement suivie par un parterre d’étudiants en cinéma ou de gens du métier (dont votre serviteur) ? Idem pour la classe de maître Jean-Claude Labrecque, néanmoins plus prompte à soulever l’enthousiasme des spectateurs québécois et pour cause : il s’agit de leur patrimoine. La présence d’un public attentif mais moins nombreux qu’on l’aurait cru, surtout pour les films de SF, d’horreur, de fantastique et la masterclass Larry Clark, ne doit pas nous faire tirer des conclusions pessimistes sur le type d’amour du cinéma que nourrit le “grand public” (toujours à mettre entre guillemets car le grand public, selon le moment et le film programmé, ce peut être vous, ce peut être moi…). De quel cinéma parle-t-on ? À quoi se mesure le succès d’un festival ou le goût cultivé pour sa programmation ? Du moment qu’un fort parti pris, en parallèle des nécessaires démonstrations de prestige (Café de Flore) animait ses organisateurs ; du moment que la carte blanche à Fantasia nous permettait de découvrir des pellicules folles furieuses, dont certaines maladroites mais étranges, curieuses (Hellacious Acres) ; du moment, enfin, que la catégorie “Expérience(s)” offrait à notre rédaction de grands moments de bravoure cinématographique, dans l’humour trash (Sunflower Hour, notre coup de cœur du festival) comme dans la noirceur (The Corridor, Brawler), nous n’avons aucune raison de déplorer l’engouement général pour des films un peu à l’opposé de nos genres de prédilection à nous, car l’un n’empêchait pas l’autre de s’épanouir et de trouver ses spectateurs, bien au contraire. C’est dans cet effort louable de présenter sur un même pied d’égalité de la programmation – et ça c’est incroyable, quand on y songe – un petit film auto-produit et connu de personne sauf de ses géniteurs ou presque et un drame branché mystique avec têtes d’affiche internationales, ou des pellicules autrichienne, belge, allemandes, japonaise aux côtés de titres québécois forcément plus rassembleurs dans la Capitale-Nationale (tout autant que le cinéma étatsunien pourrait-on dire). Considérant tous ces aspects et compte tenu que ses organisateurs ont monté le festival en un temps record (huit mois, on l’écrivait au moment de l’ouverture), nous n’avons aucune, non, aucune raison de ne pas nous réjouir de ces douze jours (okay, c’est limite trop long : on ne peut pas tout voir !) passés en compagnie de films, de réalisateurs et directeurs de la photographie dont certains comptent à nos yeux parmi les plus grands talents du moment dans des genres que nous n’avons pas fini de chérir. Allez, plus que 363 jours avant la seconde édition.

Grand Prix du Public Cinoche.com :
The Artist de Michel Hazanavicius

Prix du Public Prestige :
Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven (présentement à l’affiche)

Prix du Public Découverte :
In Film Nist (Ceci n’est pas un film) de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Prix du Public Expérience(s):
Mirokurôze de Yoshimasa Ishibashi

Prix de la Meilleure Première Œuvre :
(au fait : dans le jury de professionnels se trouvait entre autres Charles-Olivier Michaud, réalisateur de Neige et Cendres ; au temps pour nous, donc ; nos doutes émis à l’ouverture du festival n’avaient pas lieu d’être !)
Atmen de Karl Markovics

Prix du Public Court Métrage :
Mokhtar de Halima Ouardiri



Avant de refermer sur ce blog, jusqu’à la prochaine édition du moins, la catégorie FCVQ – même si nous reviendrons très bientôt sur Marécages de Guy Édoin –, nous ne pouvons passer sous silence les réjouissantes qualités du film flamand belge Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven. Nous n’y revenons pas parce que le film a reçu le Prix du Public Prestige – mérité – dans le cadre du festival, mais bien parce qu’il représentait un juste équilibre entre l’émotion forte et le message compassionnel avec une mise en scène simple mais travaillée. Un juste équilibre, aussi, entre rires et gravité via un humour grinçant à partir de situations difficiles. Tout ce qu’attend, en somme, un public venu au cinéma pour se divertir plus que pour faire des découvertes artistiques, mais sensible à la ciselure de son discours de fond.

Présenté en compétition mondiale du 35e Festival des Films du monde de Montréal où il avait raflé le Grand Prix des Amériques, le prix public pour le film le plus populaire, ainsi qu’une mention spéciale du jury œcuménique, Hasta La Vista raconte comment trois handicapés (l’un est malvoyant, l’autre en chaise roulante à cause d’une tumeur qui l’a privé de l’usage de ses jambes, et le troisième, complètement paralysé), sous couvert d’un voyage de découverte, se rendent en Espagne dans l’espoir d’y vivre leur première expérience sexuelle au sein d’un bordel spécialisé nommé El Cielo.
Road-movie décalé où l’empathie chaleureuse n’égale que le détournement de la tragédie du lourd handicap par un humour décomplexé (hilarante parade de Jozef, le malvoyant, pour rapporter secrètement chez lui les vêtements d’un de ses camarades), Hasta La Vista évite de tomber dans le piège de la peinture pleine de commisération. Maniant avec nuance les frustrations physiques de ses personnages, il porte un regard attendri, ludique mais aussi savoureusement ironique sur la condition des handicapés et l’expression de leurs désirs et pulsions. En optant pour un trio dont chaque membre se trouve dépendant des deux autres, Geoffrey Enthoven instaure une dynamique intéressante basée sur une interaction permanente et paradoxale des personnages, très enrichissante pour le récit. Philip, entièrement paralysé, reste ainsi le meneur de l’ensemble, tandis que Jozef, quasiment aveugle, sera le seul à voir la belle personne que représente Claude, leur guide obèse, protagoniste secouant tout ce petit monde à la manière de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. De son côté, Lars cloué dans sa chaise roulante, reste un modèle d’évasion pour ses amis, de par ses connaissance œnologiques et son apparence prompte à séduire les jeunes filles. L’issue tragique émouvante, mais libératoire, de ce personnage, saura leur faire comprendre à quel point leur voyage en valait la peine. Même s’il se trouve parfois sur le fil du rasoir d’un point de vue émotionnel (c’est presque un peu trop par moments…), Hasta La Vista offre une dissertation divertissante, et avec une mise en scène bien au-dessus des standards télévisuels – normal, c’est belge, pas français – sur ce qu’est la différence et sur la manière dont elle siège avant tout dans l’œil de chacun : nos héros eux-mêmes s’empoignent en dénigrant leurs handicaps respectifs, et font preuve d’un ostracisme certain par exemple à l’égard de Claude au départ ou de ce groupe de Hollandais dans le vignoble bordelais. Geoffrey Enthoven livre-là un beau film qui n’élude pas la question du plaisir auquel ont droit tous les êtres humains, plaisir exprimé sans détour et célébré dans un finale festif et drôle mais aussi dans une intimité que nous prenons goût à ne pas envahir. Toujours cet équilibre entre décomplexion rigolarde et pudeur touchante.


Stéphane Ledien



“The Corridor” de Evan Kelly (section “Expérience(s)”)

Autre bonne surprise pour qui aime le cinéma fantastique, The Corridor confirme la richesse de la catégorie “Expérience(s)” du Festival de Cinéma de la Ville de Québec. Bien que cette section soit surtout constituée d’empreints à la dernière édition de Fantasia, et donc moins placée sous les feux de la rampe du festival autrement plus axé sur ses projections prestigieuses (des drames ou tragi-comédies intimistes rassembleuses ; okay, chacun ses priorités), il faut relever l’extraordinaire prise de risques et la qualité d’ensemble des titres choisis pour la composer. Même si lors de sa dernière projection, la salle, comme pour le film de Chris Sivertson ou Hellacious Acres d’ailleurs, était peu remplie, le bonheur de visionner pareille pellicule œuvrant avec rigueur et intelligence pour le genre fantastique-horreur n’en demeurait pas moins fort. Pour un peu, on se croirait à Gérardmer mais, on ose l’écrire, avec un programme un cran au-dessus.
Premier long-métrage de Evan Kelly, The Corridor recycle avec brio le thème du groupe d’amis passant un week-end dans une cabane au fond des bois et basculant dans l’horreur sous l’impulsion de forces maléfiques. Comme le cadre est canadien, l’auteur se trouve bien placé pour exploiter cet archétype du chalet perdu en pleine forêt, lieu de retraite paisible qui va immanquablement se transformer en terrain “de jeu” cauchemardesque. Pas de réitération d’horreur bouffonne et de gore potache à la Cabin Fever dans The Corridor. Éloigné des concepts nourris au jeunisme que l’on voit pulluler à Hollywood depuis plus d’une décennie, le métrage de Kelly déploie une mécanique d’angoisse palpable mais paradoxalement imperceptible et de fantastique subtil, avant d’accentuer son propos, passant dans son dernier tiers à une terreur psychologique pure plus inconfortable puis à un pétage de plombs sanglant.

The Corridor, c’est l’histoire de quatre amis qui se rassemblent dans le chalet de la défunte mère de l’un deux, justement pour un week-end de veillée funèbre où chansons, alcool et soutien affectif à l’ami orphelin, dénommé Tyler (Stephen Chambers), sont au programme. Entre les protagonistes, une tension règne, palpable dès l’arrivée de chacun en ces lieux enneigés (tourné en Nouvelle-Écosse, le film donne furieusement l’impression de se dérouler au Québec). Les liens d’amitié qui unissent les personnages ont en effet été mis à mal par Tyler qui, le jour de la mort de sa mère, avaient tenté de poignarder ses amis dans un accès de folie passagère alors qu’ils lui rendaient visite à son domicile (prologue du film d’une intensité manifeste, émotionnellement engageante). C’est marqués par cet épisode douloureux que les trois amis nourrissent une relation de défense et de protection mutuelle à l’égard de Tyler, tout juste sorti de l’hôpital psychiatrique et toujours sous médicaments. Dans ces conditions, tous trouvent peu étrange, mais inquiétant néanmoins, de l’entendre parler de visions et d’une découverte mystique dans les bois, en plein milieu de la première nuit de ce week-end de veillée particulière. Tyler finit par emmener ses amis avec lui pour leur faire partager cette rencontre avec des forces obscures, mystiques. Un contact dont chacun ne sortira indemne ni mentalement, ni physiquement.
Sans en dire trop concernant l’intrigue et les enjeux de ce petit film fantastique intimiste basculant dans l’horreur brutale, on peut en souligner l’originalité dans le déploiement graphique du mal hantant les lieux et les personnages : pas de fantômes ni d’apparitions monstrueuses ici, juste une sorte de champ magnétique qui se dresse en pleine forêt. Tirant parti d’un décor naturel de toute beauté et d’une blancheur renvoyant à l’innocence et à la lumière, Evan Kelly introduit une intéressante contradiction horrifique ; derrière la pureté cristalline du “couloir” et de l’environnement neigeux lui-même, se profile l’horreur la plus noire (et rouge) dictée par une folie contagieuse, les pensées meurtrières se transmettant d’un personnage à un autre, tous, alors, habités d’une rage et d’une haine basée sur une connaissance intime de ce que l’autre possède de plus détestable et de plus faible au fond de lui. C’est dans cette dynamique que fonctionne à plein régime la peur distillée par la mise en scène d’Evan Kelly, cinématographie proche de celle d’un Brad Anderson, en moins travaillé néanmoins. Personnages cruxifié, scalpé, poignardé, mis en joue par un fusil de chasse : Kelly exploite quelques formes de mise à mal ou à mort cinématographiques les plus spectaculaires et anxiogènes du genre, situations d’autant plus génératrices d’épouvante qu’elles prennent place dans un environnement bucolique et lumineux, déjà perturbé auparavant par l’aura fantomatique de la mère de Tyler et ses étranges messages enregistrés sur bande vidéo. Un crescendo cultivé jusqu’à l’ambiguïté entre imagination torturée et réalité, quand Tyler croit se retrouver à l’hôpital alors qu’il se bat contre son ami Everett (James Gilbert, vu dans Saw VI), pris de folie lui aussi. Hormis une résolution sacrificielle un brin brouillonne y compris dans sa forme, The Corridor fait montre d’un sens aigu de l’épouvante quasi-minimaliste, droite, claire, efficace.



Stéphane Ledien




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