Classé dans : Festival Lumière 2011 | Tags: 2011, actrices, âge d'or, érotisme, beauté, Bertrand Tavernier, blonde, call-girl, chronique, cinéma, cinémathèque, Code Hays, critique, désir, Dorothy Mackaill, Femme fatale, Festival Lumière 2011, film zozo, filmographie, Hollywood, Institut Lumière, jambes gainées de bas, Jean-Charles Lemeunier, l'Enfer, les jambes de Dorothy Mackaill, lumière, lumiere.org, Lyon, machisme, macho, Monographie, noir et blanc, Patrimoine, prostitution, rétrospective, revue, revueversus.com, sexe, trottoir, V.O., version originale, vieux films, Wild Boys on the Road, Will Hays et Joseph Breen, William Wellman
À propos de Safe in Hell, "c’est un film zozo" s’exclame Bertrand Tavernier, venu présenter la rétrospective William Wellman dans le cadre du festival Lumière, organisé à Lyon par l’Institut Lumière que le cinéaste préside.
Zozo, on ne saurait dire mieux à propos de ce film Pré-Code, ainsi dénommé parce qu’il a été tourné en 1931, soit trois ans avant l’instauration d’un code de censure, imposé aux producteurs par Will Hays et Joseph Breen. Autant dire qu’en 1931, on peut parler librement de prostitution, de sexe, de désir, autant de sujets qui débordent littéralement dans ce fabuleux film qui s’ouvre sur les jambes gainées de bas de Dorothy Mackaill, négligemment posées sur un bureau.
Tavernier soulignait à juste titre, en préambule, combien Bill Wellman, malgré sa réputation de macho, savait filmer ses actrices. Celles-ci font facilement le coup de poing, comme on le voit dans Wild Boys on the Road et également dans ce Safe in Hell. Ce sont des dures, frappées par la vie mais qui ne s’en laissent pas conter.
Des jambes de Dorothy Mackaill à sa situation dans la vie, le spectateur a vite fait de comprendre. Quand la jolie blonde se retrouve en présence de celui qui l’a précipitée sur le trottoir (façon de parler, elle est davantage call girl), elle le tue accidentellement. Pour fuir une condamnation certaine, elle se réfugie sur une petite île qui refuse les extraditions et sur laquelle vivent de sombres individus tous plus déjantés les uns que les autres. Wellman signe là une belle galerie de portraits à l’eau-forte, mettant beaucoup d’acide dans sa description des personnages.
Dans ce récit, Wellman mêle adroitement l’humour et la désillusion et nous surprend par la chute. Safe in Hell, dont le titre rappelle la condition de l’héroïne, saine et sauve, certes, mais dans un enfer insulaire, ne souffre d’aucune ride, malgré son âge. Un souffle de liberté embarque les personnages et, avec eux, le spectateur. En 1931, le cinéma parlant n’a que deux ans d’existence et les films de cette époque sont très souvent bavards. Rien de tel ici : au contraire, Wellman a de formidables idées de plans, tel ce gimmick : chaque fois que Dorothy Mackaill sort de sa chambre, les cinq pensionnaires tordus de l’hôtel où elle réside placent leurs chaises face à l’escalier et s’installent confortablement pour jouir du spectacle. Détail qui tue : ils prennent soin de s’allonger pour mettre en avant ce qu’ils cachent sous leurs braguettes.
Espérons à présent qu’un éditeur DVD ait un jour la bonne idée de sortir quelques-uns de ces formidables films Pré-Code, qui méritent beaucoup mieux qu’un simple coup d’œil.
Jean-Charles Lemeunier
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: Alan J. Pakula, ambiance sonore importante, À Cause d'un assassinat, écoutes téléphoniques, call-girl, détective privé, Donald Sutherland, femme libérée, femme sexy, film atypique, identité à reconstruire, Jane Fonda, L'Affaire Pélikan, Les Hommes du Président, Long Highland, menace, meurtre, Michael Small, Parallax view, paranoïa, prostituée, seventies, Solaris Distribution, surveillance, thriller, voyeurisme

La ressortie, ce mercredi 25 novembre, de Klute est l’occasion de s’intéresser à ce film méconnu de la décennie considérée comme le dernier âge d’or, les années 70, comme de la filmographie de son réalisateur Alan J. Pakula. Il est vrai que cette œuvre accuse un déficit de considération comparé aux deux autres opus composant sa trilogie dite du complot, les grandioses À cause d’un assassinat et Les Hommes du Président, du fait de son rythme atypique et de sa rapide bifurcation d’une enquête policière classique vers un récit intimiste, la découverte du coupable important finalement moins que la construction identitaire de son héroïne, remarquable Jane Fonda.
Un notable d’une bourgade de Pennsylvanie, Tom Gruneman, disparaît inexplicablement. John Klute (Donald Sutherland), ami et détective privé mène l’enquête avec pour seuls indices les lettres obscènes que Gruneman aurait écrites à une call-girl de New-York, Bree Daniels (Jane Fonda). Klute se rend sur place, s’installe au rez-de-chaussée de l’immeuble de Daniels et enregistre ses conversations téléphoniques. Il prend finalement contact avec elle et noue une relation d’attirance/répulsion qui parasitera ses recherches de la vérité.
Klute vaut vraiment la peine d’être découvert car il expose tous les attributs et motifs des fictions paranoïaques à venir, et repris par Pakula lui-même, mais se restreint à des sphères dont les ramifications sont encore identifiables. En 1971, année de sortie du film, l’Amérique, si elle a été éclaboussée par le sang de Kennedy ne l’est pas encore par le scandale du Watergate qui éclatera un an plus tard en 1972. Traumatisée, elle n’a pas encore perdu confiance en ses institutions bien que quelques révélations sur la surveillance étroite des citoyens exercée par les agences gouvernementales (C.I.A, F.B.I) commencent à poindre dès le début des seventies. Klute se montre ainsi parfaitement raccord avec ce contexte et plutôt que de montrer des êtres se confronter aux conséquences d’une machination impossible à révéler au grand jour (comme l’expérimenteront Warren Beatty et le duo Redford/Hoffmann), échafaude un climat oppressant s’immisçant progressivement dans la vie de chacun. Cloisonnement de plus en plus insistant (cadres, surcadres, cloison du bureau de Cable se refermant) jusque dans l’appartement de Bree Daniels et qui confine à l’isolement malgré l’activité de la ville (nombreux espaces vides composant l’arrière plan), on dénote également d’importantes zones d’ombre (formidable travail sur la photographie de Gordon Willis) comme une multiplication de plans subjectifs insinuant une surveillance ou de plans à la durée inhabituellement longue augmentant l’expectative.

Klute, sans y faire clairement référence, est un film hanté par l’assassinat de Kennedy, Tom Gruneman, que l’on verra en tout début de métrage et assez furtivement lors du repas, joue ce rôle d’une présence fantomatique que l’on évoquera au détour de dialogues ou par l’entremise d’une photo souriante de son visage. Une absence qui agira sur la vie des protagonistes, ceux-ci cherchant aussi bien à mettre à jour le mystère l’entourant (est-il mort ? Si oui, tué par qui, pourquoi ?) qu’à s’en défaire pour recommencer à vivre.
Mais le film se montre vraiment intéressant dans sa peinture du personnage féminin principal, Bree Daniels, qui semble ne s’épanouir que dans la domination exercée sur la gent masculine. C’est elle qui mène les débats et les ébats. Pourtant, elle expose certaines faiblesses et états d’âme à sa psy, la call-girl ayant du mal à réfréner les désirs d’amour et d’équilibre de la femme. Tout son petit monde sera encore plus chamboulé par l’entrée en scène du détective John Klute qui sera plutôt un élément perturbateur que véritable héros du film, contrairement à ce que l’on pouvait attendre d’un titre reprenant son patronyme. Il incarnera l’autre versant de la masculinité, celle offrant sécurité et stabilité par opposition au maquereau interprété par Roy Sheider. Un personnage féminin à fort caractère dont les attitudes de défiance cachent une fragilité à fleur de peau. Pakula joue extrêmement bien avec les attentes qu’il aura suscitées, Klute a finalement du mal à imposer sa présence à l’écran (souvent littéralement dans l’ombre en train d’épier, transparent lorsque le réalisateur ne cadre que son reflet dans une vitre) et Bree Daniels se montre vraiment détonante alors qu’elle nous a été présentée de manière indifférenciée au milieu d’un casting de jeunes femmes (la caméra passe sans s’arrêter en gros plan sur son visage).

Enfin, Klute se révèle un grand film dans son utilisation de la bande-son. Une importance marquée d’emblée par le premier plan montrant un magnétophone que l’on actionne. Ainsi, les enregistrements des conversations de Bree seront autant de révélations factuelles sur ses méthodes de travail, sa manière de jouer face à son client, qu’elles sembleront illustrer les pensées de Cable, le commanditaire de Klute, en pleine réflexion ou introspection et seront utilisées pour provoquer l’effroi lorsque Bree entendra sa propre voix en décrochant le téléphone. De même les confessions faites à sa psy déborderont le cadre de son cabinet pour éclairer de manière contradictoire ce que les images de l’intimité du couple Klute/Daniels laissent entrevoir. Une intimité caractérisée par l’absence de paroles, les sentiments s’exprimant par les gestes, les regards, les postures. Les quelques mots proférés s’avèreront blessant ou générateurs de peur ou de tension. Les relations sincères sont donc celles où l’économie de mots prédomine puisque lorsqu’ils affluent (pendant des passes ou des entretiens avec la psy) c’est sous couvert d’une certaine somme d’argent. Un environnement sonore dont l’importance est redoublée par la musique de Michael Small dont les compositions ajoutent aux troubles de la relation et de l’ambiance paranoïaque.

Klute, sans être un chef-d’œuvre du genre est indéniablement à découvrir pour son portrait de femme dont la libération sexuelle et morale dérègle l’introversion imposée et puis parce qu’il détourne avec brio les codes du film noir et plus généralement du classicisme hollywoodien alors en vigueur (illustrant en cela ce que sera le Nouvel Hollywood). Alors que le film, à l’image de son héros désabusé, semble s’articuler sur la désillusion à l’œuvre, il s’achemine vers la possibilité de se reconstruire. Une éventualité contrecarrée quelques années plus tard par les deux authentiques chefs-d’œuvre de Pakula, À cause d’un assassinat et Les Hommes du Président.
Nicolas Zugasti
> Film repris en salles le 25 novembre 2009
> Lire aussi l’article consacré au "cinéma politique" et à la musique de Michael Small dans VERSUS n° 9.
Extrait de Klute en VOSTFR



